‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 38 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

qu'elle me faisoit abandonner. Nous conférâmes chez le fripier même sur le parti que nous allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me faisoit de B..., elle résolut de , ne pas garder avec lui le moindre ménagement.

« Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle : ils sont à lui ; mais j*emporterai,Jcomme de jus- V \ tice, les bijoux, et près de soixante mille francs * que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné nul pouvoir sur moi, ajouta-t'elle : ainsi nous pouvons demeurer sans crainte à Paris, en prenant une maison commode, où nous vivrons heureusement. »

Je lui représentai que, s'il n'y avoit point de péril pour elle, il y en avoit beaucoup pour moi, qui ne manquerois point tôt ou tard d'être reconnu, et qui serois continuellement exposé au malheur que j'avois déjà essuyé. Elle me fit , entendre qu'elle auroit du regret à quitter Paris. Je craignois tant de la chagriner qu'il n'y avoit point de hazards que je ne méprisasse pour lui plaire. Cependant nous trouvâmes un tempéramment raisonnable, qui fut de louer une maison dans quelque village voisin de Paris, d'où il nous seroit aisé d'aller à la ville lorsque

le plaisir ou le besoin nous y appelleroit. Nous choisîmes Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur le champ chez elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Thuilleries. Elle revint une heure après, dans un carosse de louage, avec une fille qui la servoit, et quelques malles, oia ses habits et tout ce qu'elle avoit de précieux étoit renfermé.

Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de notre goût.

I Mon bonheur me parut d'abord établi d'une \^ manière inébranlable. Manon étoit la douceur > et la complaisance même. Elle avoit pour moi des attentions si délicates que je me crus trop parfaitement dédommagé de toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune. Soixante mille francs, qui faisoient le fond de nos richesses, n'étoient pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie. Nous n'étions pas dis-

posés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'étoit pas l'économie. Voici le plan que je me proposai :

« Soixante mille francs, lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien d'un carosse et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez l'Opéra : nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de changement dans ma famille ; mon \ père est âgé, il peut mourir. Je me trouverai du y bien , et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres craintes. »

Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie si nous eussions été assez sages ' pour nous y assujettir constamment. Mais nos résolutions ne durèrent gueres plus d'un mois. Manon étoit passionnée pour le plaisir; je l'étois pour elle. Il nous naissoit à tous momens

de nouvelles occasions de dépense ; et, loin de regretter les sommes qu'elle employoit quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui procurer tout ce que je croyois propre à lui plaire. Notre demeure de Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hjver approchoit, tout le monde retournoit à la ville, et la campagne devenoit déserte. Elle me proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point ; mais, pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il nous arriveroit de quitter trop tard l'assemblée, où nous allions plusieurs fois la semaine : car l'incommodité de revenir si tard à Chaillot étoit le prétexte qu'elle apportoit pour le vouloir quitter. Nous nous donnâmes ainsi deux logemens, l'un à la ville, et l'autre à la campagne. Ce changement mit bien-tôt le dernier désordre dans nos affaires, en faisant naître deux. aventures qui causèrent notre ruine.

Manon avoit un frère qui étoit garde du corps. Il se trouva malheureusement logé, à Paris^ dans la même rue que nous. Il reconnut sa sœur en la voyant le matin à sa fenêtre. Il

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