PREMIERE PARTIE
accourut aussi-tôt chez nous. C'étoit un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans notre chambre en jurant horriblement; et, comme il sçavoit une partie des avantures de sa sœur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étois sorti un moment auparavant; ce qui fut sans doute un bonheur pour lui, ou pour moi, qui n'étois rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fît juger qu'il s'étoit passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me raconta la scène fâcheuse qu'elle venoit d'essuyer, et les menaces brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment que j'eusse couru sur le champ à la vengeance, si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.
Pendant que je m'entretenois avec elle de cette avanture, le garde du corps rentra dans la chambre où nous étions sans s'être fait annoncer. Je ne l'aurois pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu; mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le tems de dire à Manon qu'il venoit lui faire des excuses de son emportement; qu'il l'avoit crue dans le désordre, et que cette opinion avoit allumé sa co-
1ère; mais que, s'étant informé qui j'étois d'un de nos domestiques, il avoit appris de moi des choses si avantageuses qu'elles lui faisoient désirer de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venoit d'un de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle paroissoit charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à dîner. Il se rendit en peu de momens si familier que, nous ayant entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carosse.
Ce fut une prise de possession, car il s'accoutuma bien-tôt à nous voir avec tant de plaisir qu'il fît sa maison de la nôtre , et qu'il se rendit le maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenoit. Il m'appelloit son frère, et, sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot et de les y traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermois les yeux sur cette tyrannie,
PREMIERE PARTIt ^3
pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas m'appercevoir qu'il tiroit d'elle , de tems en tems, des sommes considérables. Il est vrai qu'étant grand joueur, il avoit la fidélité de lui en remettre une partie lorsque la Fortune le favorisoit; mais la nôtre étoit trop médiocre pour fournir long-tems à des dépenses si peu modérées. J'étois sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.
Nous étions demeurés un jour à Paris pour y coucher, comme il nous arrivoit fort souvent. La servante, qui restoit seule à Chaillot dans ces occasions, vint m'avertir le matin que le feu avoit pris pendant la nuit dans ma maison, et qu'on avoit eu beaucoup de difficulté à l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avoient souffert quelque dommage : elle me répondit qu'il y avoit eu une si grande confusion, causée par la multitude d'étrangers qui étoient venus au secours, qu'elle ne pouvoit être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent, qui étoit renfermé dans une petite caisse. Je me rendis
promptement à Chaillot. Diligence inutile : la caisse avoit déjà disparu. J'éprouvai alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allois me trouver exposé. L'indigence étoit le moindre. Je connoissois Manon; je n'avois déjà que trop éprouvé que, quelque fidelle et quelque attachée qu'elle me fût dans la bonne fortune, il ne falloit pas compter sur elle dans la misère. Elle aimoit trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier.
« Je la perdrai ! m'écriai-je. Malheureux chevalier ! tu vas donc perdre encore tout ce que tu aimes ! »
Cette pensée me jetta dans un trouble si affreux que je balançai, pendant quelques momens, si je ne ferois pas mieux de finir tous mes maux par la mort. Cependant je conservai assez de présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restoit nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée qui arrêta mon désespoir. Je crus qu'il ne me seroit pas impossible de cacher notre perte à Manon, et que,