‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 50 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre cliere ame, que, dans l'état où nous sommes réduits, v c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain ? La faim me causeroit quelque méprise fatale : je rendrois quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour. Je t'a- . dore, compte là-dessus; mais laisse-moi pour ! quelque tems le ménagement de notre fortune. ; Malheur à qui va tomber dans mes filets : je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter. »

Je demeurai, après cette lecture, dans un état \ qui me seroit difficile à décrire, car j'ignore en- ' core aujourd'hui par quelle espèce de sentimens je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques ausquelles on n'a rien éprouvé qui soit semblable : on ne sçauroit les expliquer aux autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée ; et l'on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment connu. Cependant,

de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu'il devoit y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour !

a Elle m'aime, je le veux croire ; mais ne faudroit-il pas, m'écriai-je, qu'elle fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un cœur que je n'aye pas sur le sien ? Que me resteil à faire pour elle , après tout ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle m'abandonne ! et l'ingrate se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de m'aimer. Elle appréhende la faim : dieu d'amour! quelle grossièreté de sentimens, et que c'est répondre mal à ma délicatesse ! Je ne l'ai pas appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père ; moi qui me suis retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses caprices. Elle m'adore, dit-elle : si tu m'adorois, ingrate, je sçais bien de qui tu aurois pris des conseils; tu ne m'aurois pas quitté du moins sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudroit

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