‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 51 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

avoir perdu l'esprit pour s'y exposer volontairement. »

Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne m'attendois pas. Ce fut celle de Lescaut.

<( Bourreau ! lui dis-je en mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? »

Ce mouvement l'effraya : il me répondit que, si c'étoit ainsi que je le recevois lorsqu'il venoit me rendre compte du service le plus considérable qu'il eût pu me rendre, il alloit se retirer et ne remettroit jamais le pied chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai soigneusement.

<{ Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon.

— Là! que vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous reconnoîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. »

Je voulus être édairci sur-le-champ.

lOO HISTOIRE DE MANON LESCAUT

Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et sur tout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre équipage, l'avoit prié de lui procurer la connoissance de M. de G... M..., qui passoit pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que le conseil étoit venu de lui , ni qu'il eût préparé les voies avant que de l'y conduire. « Je l'y ai menée ce matin, continua-t'il, et cet honnête homme a été si charmé de son mérite qu'il l'a invitée d'abord à lui tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel avantage cela pouvoit être pour vous, je lui ai fait entendre adroitement que Manon avoit essuyé des pertes considérables; et j'ai tellement piqué sa générosité qu'il a commencé par lui faire un présent de deux cens pistoles. Je lui ai dit que cela étoit honnête pour le présent; mais que l'avenir amé- ; neroit à ma sœur de grands besoins ; qu'elle : s'étoit chargée d'ailleurs du soin d'un jeune < frère qui nous étoit resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il la croyoit digne de son estime, il ne la laisseroit pas

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