‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 52 sur 89 · PREMIERE PARTIE lOl · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE lOl

souffrir dans ce pauvre enfant, qu'elle regardoit comme la moitié d'elle-même. Ce récit n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison commode pour vous et pour Manon : ' car c'est vous-même qui êtes ce pauvre petit ' frère orphelin; il a promis de vous meubler proprement et de vous fournir tous les mois quatre cens bonnes livres, qui en feront, si je compte bien, quatre mille huit cens à la fin de chaque année. Il a laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de chercher une maison et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez alors Manon , qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais. » '

/Te m'assis en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je rtie trouvai dans un partage de sentimens, et par conséquent dans une incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtems sans répondre à quantité de questions que Lescaut me faisoit l'une sur l'autre. Ce fut dans ce moment que l'honneur et la vertu me firent , sentir encore les pointes du remords, et que je jettai les yeux en soupirant vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice, et vers '

tous les lieux où j'avois vécu dans l'innocence. Par quel immense espace n'étois-je pas séparé de cet heureux état ! Je ne le voyois plus que de loin, comme une ombre qui s'attiroit encore mes regrets et mes désirs, mais trop foible pour exciter mes efforts.

« Par quelle fatalité, disois-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une passion innocente; comment s'est-il changé pour moi en une source de misères et de désordres? Qui m'empêchoit de vivre tranquille et vertueux avec Manon? Pourquoi ne l'épousois-je point avant que d'obtenir rien de son amour? Mon père, qui m'aimoit si tendrement, n'y auroit-il pas consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes ? Ah ! mon père l'auroit chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne d'être la femme de son fils; je serois heureux avec l'amour de Manon, avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste ! Quel est l'infâme personnage qu'on

vient ici me proposer? Quoi ! j'irai partager

Mais y a-t'il à balancer, si c'est Manon qui l'a réglé, et si je la pers sans cette complaisance? »

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