ET LABBE PREVOST XXI
Ainsi il croyait oublier, « mais que pouvait-il me servir de vaincre puisque chaque jour le combat se renouvelait contre mes passions mutinées? » Aussi une troisième fois devait-il donner le scandale de briser sa chaîne. « Il sortit de Saint-Germain, ses amis l'attendaient au jardin du Luxembourg, où ils le dépouillèrent de ses habits monastiques. » Il passa le reste de la journée et une partie de la nuit à se réjouir avec eux; mais le lendemain il eut peur du scandale, il s'enfuit avec ses manuscrits en Hollande, d'où il passa en Angleterre , pour retourner encore en Hollande. Ce fut là qu'il publia les Mémoires d'un homme de qualité. On cria à la bizarrerie. « Eh! mon Dieu, dit-il, tout cela est bien moins romanesque et moins étrange que ma vie. Il y a quinze ans que je suis embrouillé dans mon propre roman ». Et il répétait le vers de Boileau : Aussi son historiographe dit-il avec raison : « Il a consacré sa vie à écrire des aventures imaginaires presque aussi incroyables que les siennes. »
C'est à cette date qu'il faut marquer un voyage incognito à Paris , où d'ailleurs il avait
plus sérieuse que les autres, il s'enfuit en Hollande, résolu de vivre désormais où il plairait à Dieu, confiant dans son esprit et dans son étoile.
XXII MANON LESCAUT
reconquis droit de cité. Venait-il se hasarder encore à ces voluptés des passions dont il avait gardé la saveur sur les lèvres, car il ne se plaignit jamais que l'amour lui fût amer? Revit-il encore Manon , qui , certes alors était une fille à la mode facile à découvrir dans le monde des soupeurs, des désœuvrés et des joueurs? Assistat-il à cette déchéance de la courtisane qui, dans tous ses amants, n'avait pas trouvé un seul ami sérieux pour la sauver de Saint-Lazare ou des Madelonnettes un j our de maladie ou d'esclandre ? Peut-être l'abbé Prévost joua-t-il un peu le rôle de Des Grieux dans les stations de son martyre de Paris au Havre , quand il accompagnait à cheval sa « chère maîtresse », parmi ces douze filles abandonnées que la fatale charrette allait jeter hors de France. On se rappelle que le roman commence par cette vraie scène d'un chefd'œuvre ; il y a là six pages qui sont la plus vive peinture des choses et des sentiments. Quand le marquis de ***, étonné d'un désordre inaccoutumé dans une petite ville de Normandie, demande à un archer: « Pourquoi tout ce bruit? — Ce n'est rien, monsieur, c'est une douzaine de femmes publiques que je conduis jusqu'au Havre-de-Grâce. » Et parmi ces douze filles « enchaînées six à six par le milieu du corps » , il y en avait une qui avait gardé toute sa beauté
ET 1.ADBE PREVOST XXIIl
et tout son charme , c'était Manon Lescaut. Tout est tableau dans cette rencontre : « l'effort si naturel » que fait Manon pour se cacher; Des Grieux qui pleure dans un coin, tout enseveli dans son désespoir; les archers qui font gaiement leur besogne et qui ont le mot pour rire, comme par exemple celui qui dit : « Nous avons tiré Manon de l'hôpital par ordre de M. le lieutenant général de police. Il n'y a point d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour de bonnes actions. »
Mais pourquoi donner la copie , par un coup de crayon, d'une scène si merveilleusement peinte? Quiconque a lu ces six pages les gardera toute sa vie gravées à l'eau-forte dans sa mémoire. Je ne la rappelle que pour me demander si celui qui pleure dans un coin n'est pas l'abbé Prévost lui-même, retrouvant Manon quand il est trop tard pour la sauver. Et alors, après un éternel adieu , le romancier s'est substitué à l'amant : par l'imagination seulement il l'a accompagnée en Amérique et il l'a enterrée de ses mains dans le sable du désert , comprenant que c'en était fait de l'amour et de la jeunesse. Voilà pourquoi le livre a une fin digne de son commencement; nul romancier n'a si bien trouvé, peut-être parce que nul romancier n'a si bien aimé.
XXIV MANON LESCAUT
Cependant, comme a dit Chamfort, il faut que le cœur se brise ou se bronze. On vit de tout, même de son chagrin, même de sa plume. Les Mémoires d'un homme de qualité donnèrent à l'abbé Prévost de quoi vivre quelque temps. Le succès surpassa ses espérances. Pour donner plus de prix à une seconde édition de ce livre, il songea à y joindre, en forme d'épisodes, quelque nouvelle histoire; il chercha un sujet, un héros, une héroïne, un commencement et une fin. L'image de sa « chère maîtresse » ne lui souriait-elle pas à travers ses larmes? Plus il s'en éloignait, et plus elle s'embellissait de teintes poétiques : le souvenir a des prismes sans nombre et ne garde que le côté charmant des tableaux de l'amour. C'était une héroïne toute trouvée, une figure adorée qu'il allait peindre avec amour. Pour le héros, il n'avait qu'à se peindre luimême. Un peu d'imagination pour mettre en scène et colorer la vérité dans le tableau de la vie intime du XVIIP siècle, et voilà le roman, et voilà le chef-d'œuvre.
Il prit son œuvre au sérieux : il y mit son cœur et ses larmes. Le livre achevé, il ne l'oublia pas comme les autres; il l'aimait et le consultait en ses jours de tristesse, comme nous consultons un ami qui sait notre plus cher secret. Entre autres preuves de cet amour de l'écrivain