ET LABBE PREVOST XXV
pour son œuvre, on peut voir la critique que l'abbé Prévost fit lui-même de Manon Lescaut dans son journal Le Pour et le Contre. « Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels. Je ne dis rien du style, c'est la nature même qui parle. »
L'abbé Prévost eut certes d'autres passions; mais non plus de ces adorables passions de jeunesse qui ont l'emportement des chevaux de race. On a beaucoup parlé de ses amours en Hollande avec une demoiselle protestante, ce qui fut un double scandale, scandale de religion et scandale de moeurs. La protestante le voulait convertir deux fois; il traversa tous les orages et toutes les satires. L'abbé Lenglet-Dufresnoy, au tome II de sa Bibliothèque des romans, le malmène beaucoup à propos de cet amour; il l'accuse d'avoir enlevé une protestante, tandis que l'abbé Desfontaines l'accuse de s'être laissé enlever. Il y a peut-être du vrai dans les deux critiques : celui qui enlève une femme n'est pas bien sûr de n'avoir pas été enlevé. Quoi qu'il en soit, les autres passions de l'abbé Prévost n'eurent plus le charme des juvenilia. Que de fois il a dû s'écrier "avec ses autres maîtresses : « O Manon, où es-tu? »
XXVI MANON LESCAUT
Pourquoi ne pas s'arrêter à cette physionomie si poétique d'un pareil portrait littéraire? pourquoi chercher l'abbé Prévost ailleurs qu'en cette œuvre immortelle ? Tout l'abbé Prévost est là; tout son génie, tout son cœur. A quoi bon le suivre dans ses autres romans et dans ses autres années? Ce serait le peindre moins aimable, écrivant toujours, mais sans amour et sans rêverie. Pourquoi vous dire qu'il tomba frappé d'apoplexie en traversant la forêt de Chantilly? Pourtant sa destinée fut étrange jusqu'à la fin : un médecin de village lui donna un coup de scalpel par amour de la science : l'abbé Prévost, qui n'était qu'en léthargie, se réveilla pour assister à sa mort.
Quel dénoûment pour un romancier! Trois heures d'agonie devant son assassin. Fut-ce par pressentiment qu'il avait dit dans son journal : « Les médecins ont tué plus d'hommes qu'ils n'en ont sauvé. »
Je rappellerai pourtant encore un « battement de cœur » de l'abbé Prévost.
Paris a cela de triste que, dans les hasards de ses mille rues, on rencontre mille fois la figure
ET l'abbé PRÉVOST XXVII
qu'on fuit, et jamais la figure aimée. Que de fois, en vain, on a poursuivi dans le désert bruyant et enfumé de la grande ville le souvenir vivant d'un amour de printemps!
Dans la préface de la Suite de l'Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux^, on
j . Avant la découverte de la Suite de l'Histoire de Manon Lescaut, un romancier qui a tenté les nouveaux horizons dans les pays imaginaires, M. Arnould Frémy, a peint avec passion les sentiments de Des Grieux à son retour en France. C'est une lamentable élégie qu'il va pleurer au bord de la mer, là où s'est embarquée Manon, ou dans son château, en feuilletant le doux et triste chapitre des souvenirs. M. Arnould Frémy avait trouvé des accents dignes de l'abbé Prévost.
Et maintenant, qui a écrit les livres III, IV et V de Manon Lescaut? On a dit que l'abbé Prévost, étonné lui-même du succès des livres I et II, n'eut pas le courage de résister au plaisir de vivre quelques jours de plus dans ses illusions. Voilà pourquoi il ressuscita Manon. Il ne paraît pas que le succès de la seconde partie ait été égal au premier, puisque le livre publié à Amsterdam un an après ne fut jamais réimprimé au XVIII* siècle. L'abbé Prévost se jugea lui-même : il comprit que, quoique la seconde partie eût encore le souffle de la passion, elle ne pouvait que dépoétiser celle qui s'était repentie à force d'amour dans les sables du désert.
Sainte-Beuve s'était fort intéressé à la suite de Manon Lescaut.
« A première vue, écrivait-il, on dit : Ce n'est pas de l'abbé Prévost; mais on se demande aussitôt : Qui donc a pu faire cela? Il y a tant d'or pur et tapt d'or