‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étudeChapitre 100 sur 102 · II · texte numérisé non relu

II

moi. C'est un présent digne de la main d'un père.

— Je ne te donnerois que ce que tu mérites, répliqua-t'il. Je connois bien des pères qui n'auroient pas attendu si long-tems pour être euxmêmes tes bourreaux; mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu. »

Je me jettai à ses genoux.

{( Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras ? Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un cœur comme vous? Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c'est que la tendresse et la douleur?

— Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée ; ce souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feroient mourir de douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajoûta-t'il; il m'importune et ne me fera point changer de résolution. Je retourne au logis. Je t'ordonne de me suivre. »

Le ton sec et dur avec lecjuel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur étoit inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui prît envie de m'arrêter de ses propres mains.

« N'augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez bien-tôt, ajoûtai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des sentimens de père. »

Comme je me tournois pour le quitter : « Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t'il avec une vive colère. Vas, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle.

— Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et dénaturé. »

Je sortis aussi-tôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levois, en marchant, les yeux et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes.

« O Ciel! disois-je, serez-vous aussi impi-

toyable que les hommes? Je n'ai plus de secours à attendre que de vous. »

M. de T... n'étoit point encore retourné chez lui; mais il revint après que je l'y eus attendu quelques momens. Sa négociation n'avoit pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un visage abbatu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père contre Manon et contre moi, n'avoit pas voulu entreprendre de le solliciter en notre faveur. Il s'en étoit défendu par la crainte qu'il avoit lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'étoit déjà fort emporté contre lui, en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne me restoit donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en avoit tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances.

« Elles sont bien incertaines, lui dis-je; mais la plus solide et la plus consolante pour moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. »

Je le quittai, en le priant de me secourir par ses vœux, et je ne pensai plus qu'à m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon courage et de ma résolution.

Le premier qui s'offrit à mon esprit fut le

même garde du corps que j'avois employé pour arrêter G... M... J'avois dessein aussi d'aller passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre pendant l'après-midi pour me procurer un logement. Je le trouvai seul. Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvoit me rendre. Il avoit assez de bon sens pour en appercevoir toutes les difficultés; mais il fut assez généreux pour entreprendre de les surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes dont il s'étoit servi dans la dernière occasion comme de trois braves à l'épreuve. M. de T... m'avoit informé exactement du nombre des archers qui dévoient conduire Manon : ils n'étoient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffîsoient pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat par une lâcheté. Comme je ne manquois point d'argent , le garde du corps me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre attaque.

« Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets et chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui n'oseroient paroître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du régiment.' »

Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avois reçues de M. de T... Elles furent employées le lendemain jusqu'au dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les animai par de grandes promesses; et, pour leur ôter toute défiance, je commençai par leur faire présent à chacun de dix pistoles. Le jour de l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour s'instruire par ses propres yeux du moment auquel les archers partiroient avec leur proye. Quoique je n'eusse pris cette précaution que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle avoit été absolument nécessaire. J'avois compté sur quelques fausses informations qu'on m'avoit données de leur route, et, m'étant persuadé que c'étoit à la Rochelle que cette déplorable troupe devoit être embarquée, j'au-

rois perdu mes peines à l'attendre sur le chemin d'Orléans. Cependant je fus informé, par le rapport du soldat aux gardes, qu'elle prenoit le chemin de Normandie, et que c'étoit du Havre-de-Grace qu'elle devoit partir pour l'Amérique.

Nous nous rendîmes aussitôt à la porte Saint- Honoré , observant de marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du fauxbourg. Nos chevaux étoient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Passj, il y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la connoissance.

« O Fortune, m'écriai-je. Fortune cruelle! accorde-moi ici du moins la mort ou la victoire. »

Nous tînmes conseil un moment sur la manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étoient gueres plus de quatre cens pas devant nous, et nous pouvions les couper en passant au travers d'un petit champ autour duquel le grand chemin tournoit. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie pour les surprendre en fondant tout d'un coup sur eux.

J'approuvai sa pensée, et je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la Fortune avoit rejette impitoyablement mes vœux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se mirent en défense en préparant leurs bayonnettes et leurs fusils d'un air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entr'eux quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs chevaux pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue.

« Dieux! me dit le garde du corps, qui paroissoit aussi éperdu que moi de cette infâme désertion, qu'allons-nous faire ? Nous ne sommes que deux. »

J'avois perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma première vengeance ne devoit pas s'employer à la poursuite et au châtiment des lâches qui m'abandonnoient. Je les regardois fuir, et je jettois les yeux de l'autre côté sur les archers. S'il m'eût été possible de me partager, j'aurois fondu tout

à la fois sur ces deux objets de ma rage : je les dévorois tous ensemble. Le garde du corps, qui jugeoit de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria d'écouter son conseil.

« N'étant que deux, me dit-il, il y auroit de la folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous, et qui paroissent nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sçauroient faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les rejoindrons demain sans peine. »

Je fis un moment de réflexion sur ce parti; mais, ne voyant de tous côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement désespérée : ce fut de remercier mort compagnon de ses services; et, loin d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission les prier de me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au Havre-de-Grace, et passer ensuite au delà des mers avec elle.

« Tout le monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus de fond à faire sur personne. Je n'attens plus rien ni de II. i3

la Fortune ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste plus que de m'y soumettre! Ainsi, je ferme les jeux à toute espérance. Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon mauvais sort à consommer ma ruine en y courant moi-même volontairement. »

Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter sur-lechamp, de peur que les archers ne continuassent de croire que notre dessein étoit de les attaquer.

J*allai seul vers eux, d'un pas lent, et le visage si consterné qu'ils ne durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenoient néanmoins en défense.

« Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je en les abordant : je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des grâces. »

Je les priai de continuer leur chemin sans défiance, et je leur appris, en marchant, les faveurs que j*attendois d'eux. Ils consultèrent ensemble de quelle manière ils dévoient recevoir cette ouverture. Le chef de la bande prit la pa-

rôle pour les autres. Il me répondit que les ordres qu'ils avoient de veiller sur leurs captives étoient d'une extrême rigueur; que je lui paroissois néanmoins si joli homme que lui et ses compagnons se relâcheroient un peu de leur devoir; mais que je devois comprendre qu'il falloit qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me restoit environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi consistoit le fond de ma bourse.

« Hé bien! me dit l'archer, nous en userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus : c'est le prix courant de Paris. »

Je ne leur avois pas parlé de Manon en particulier, parce que je n'avois pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils s'imaginèrent d'abord que ce n'étoit qu'une fantaisie de jeune homme qui me faisoit chercher un peu de passetems avec ces créatures; mais, lorsqu'ils crurent s'être apperçus que j'étois amoureux, ils augmentèrent tellement le tribut que ma bourse se trouva épuisée en partant de Mante, où nous avions couché le jour que nous arrivâmes à Passy.

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Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentimens du cœur. Mais figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de larmes qui se faisoient un passage au travers de ses paupières , quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avoit pas même eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avoit entendu le bruit de ses gardes qui craignoient d'être attaqués. Son linge étoit sale et dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin tout ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à l'idolâtrie, paroissoit dans un désordre et un abbattement inexprimable. J'employai quelque tems à la considérer, en allant à cheval à côté du chariot. J'étois si peu à moi-même que je fus sur le point plusieurs fois de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations fréquentes

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m*attirerent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne, elle retomba dans sa première attitude.

Je priai les archers d'arrêter un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle étoit si languissante et si affoiblie qu'elle fut long-tems sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer ses mains. Je les mouillois pendant ce tems-là de mes pleurs, et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins lorsque nous eûmes retrouvé la liberté de parler.

Manon parla peu : il sembloit que la honte et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en étoit foible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de la satisfaction que je lui accordois, dit-elle en soupirant, de me voir du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque je

l'eus assurée que rien n'étoit capable de me séparer d'elle et que j'étois disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde, pour prendre soin d'elle, pour la servir, pour l'aimer et pour attacher inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se livra à des sentimens si tendres et si douloureux que j'appréhendai quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvemens de son ame sembloient se réunir dans ses yeux. Elle les tenoit fixés sur moi. Quelquefois elle ouvroit la bouche sans avoir la force d'achever quelques mots qu'elle commençoit. Il lui en échappoit néanmoins quelques-uns. C'étoient des marques d'admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un bonheur digne de moi, qu'elle me disoit que je ne pouvois espérer avec elle.

En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvois ma félicité dans ses regards et dans la certitude que j'avois de son affection. J'avois perdu, à la vérité, tout ce que le reste des

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hommes estime ; mais j'étois maître du cœur de Manon, le seul bien que j'estimois. Vivre en Europe, vivre en Amérique : que m'importoit-il en quel endroit vivre, si j'étois sûr d*y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers n'est-il pas la patrie de deux amans fidèles ? Ne trouvent-ils pas l'un dans l'autre père, mère, parens, amis, richesses et félicité? Si quelque chose me causoit de l'inquiétude, c'étoit la crainte de voir Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposois déjà avec elle dans une région inculte et habitée par des sauvages.

u Je suis bien sûr, disois-je, qu'il ne sçauroit y en avoir d'aussi cruels que G... M... et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les loix de la nature. Ils ne connoissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M..., ni les idées fantastiques de l'honneur, qui m'ont fait un ennemi de mon père. Ils ne troubleront point deux amans qu'ils verront vivre avec autant de simplicité qu'eux. »

J'étois donc tranquille de ce côté-là. Mais je ne me formois point des idées romanesques par

rapport aux besoins communs de la vie. J'avois éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités insupportables, sur-tout pour une fille délicate, qui est accoutumée à une vie commode et abondante. J'étois au désespoir d'avoir épuisé inutilement ma bourse, et que le peu d'argent qui me restoit fût encore sur le point de m'étre ravi par la friponnerie des archers. Je concevois qu'avec une petite somme j'aurois pu espérer non-seulement de me soutenir quelque tems contre la misère en Amérique, où l'argent étoit rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge, que j'avois toujours trouvé si prompt à m'ofîrir les secours de l'amitié. J'écrivis dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je prévoyois que je me trouverois au Havre-de-Grace, où je lui confessois que j'étois allé conduire Manon. Je lui demandois cent pistoles.

« Faites-les-moi tenir au Havre, lui disois-je, par le maître de la poste. Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre affection, et que, ma malheureuse maîtresse m'étant

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enlevée pour toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagemens qui adoucissent son sort et mes mortels regrets. »

Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs moindres faveurs, ils me réduisirent bien-tôt à la dernière indigence. L'amour, d'ailleurs, ne me permettoit gueres de ménager ma bourse.' Je m'oubliois du matin au soir près de Manon, et ce n'étoit plus par heure que le tems m'étoit mesuré, c'étoit par la longueur entière des jours. Enfin, ma bourse étant tout à fait vuide, je me trouvai exposé aux caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitoient avec une hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Passy. Votre rencontre fut un heureux moment de relâche qui me fut accordé par la Fortune. Votre pitié à la vue de mes peines fut ma seule recommandation auprès de votre cœur généreux. Le secours que vous m'accordâtes libéralement servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse avec plus de fidélité que je ne l'espérois.

Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la II. 14

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poste. Tiberge n'avoit point encore eu le tems de me répondre. Je m'informai exactement quel jour je pouvois attendre sa lettre. Elle ne pouvoit arriver que deux jours après, et, par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se trouva que notre vaisseau devoit partir le matin de celui auquel j'attendois l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir.

« Quoi! m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois distingué par des excès? >'

Manon répondit : a Hélas! une vie si malheureuse mérite-t'elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre sans doute à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un supplice? Mourons, me répéta-t'elle, ou, du moins, donne-moi la mort, et vas chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse.

— Non, non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être malheureux avec

vous. ')

Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle étoit accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir. Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.

Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restoit encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagemens nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchoit alors des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour Tiberge. Elle étoit touchante, et capable de l'attendrir sans doute au dernier point, puisqu'elle lui fît

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prendre une résolution qui ne pouvoit venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami malheureux.

ous mîmes à la voile. Le vent ne [cessa point de nous être favorable.

J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la bonté de nous regarder d'un autre œil que le commun de nos misérables associés. Je l'avois pris en particulier dès le premier jour, et, pour m'attirer de lui quelque considération, je lui avois découvert une partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un mensonge honteux en lui disant que j'étois marié à Manon. Il feignit de le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire respecter des compagnons de notre misère. J'avois une attention continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon. Elle le remarquoit

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bien; et cette vue, jointe au vif ressentiment de l'étrange extrémité où je m'étois réduit pour elle, la rendoit si tendre et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que c'étoit entre elle et moi une perpétuelle émulation de services et d'amour. Je ne regrettois point l'Europe. Au contraire, plus nous avancions vers l'Amérique, plus je sentois mon cœur s'élargir et devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des nécessités absolues de la vie, j'aurois remercié la Fortune d'avoir donné un tour si favorable à nos malheurs.

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue. C'étoient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyoit à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas long-tems sans appercevoir une trouppe de citoyens du nouvel Orléans qui s'approchèrent de nous avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas dé-

couvert la ville. Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitans s'empressoient pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les différentes provinces où ils étoient nés. Ils nous embrassoient comme leurs frères et comme de chers compagnons qui venoient partager leur misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux; mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous avoit vanté jusqu'alors comme une bonne ville n'étoit qu'un assemblage de quelques pauvres cabanes. Elles étoient habitées par cinq ou six cens personnes. La maison du gouverneur nous parut un peu distinguée par sa hauteur et sa situation. Elle est défendue par quelques ouvrages de terre autour desquels règne un large fossé.

Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint long-tems en secret avec le capitaine; et, revenant ensuite à nous, il considéra l'une après l'autre toutes les filles qui étoient arrivées par le vaisseau. Elles étoient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre une autre bande qui s'étoit jointe à la nôtre. Le gouver-

neur, les ayant long-tems examinées, fît appeller divers jeunes gens de la ville qui languissoient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux principaux, et le reste fut tiré au sort. Il n'avoit point encore parlé à Manon; mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer, il nous fit demeurer elle et moi.

« J'appnens du capitaine, nous dit-il, que vous êtes mariés, et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé votre malheur; mais, s'il est vrai que vous ayez autant de sçavoir-vivre que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous contribuerez vous-mêmes à me faire trouver quelque agrément dans ce lieu sauvage et désert. »

Je lui répondis de la manière que je crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avoit de nous. Il donna quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions en public sur le fond de nos avantures. La conversation fut gé-

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nérale, et, malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de contribuer à la rendre agréable.

Le soir, il nous fit conduire au logement qu'on nous avoit préparé. Nous trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui consistoit en deux ou trois chambres de plein-pied, avec un grenier au-dessus. Il y avoit fait mettre cinq ou six chaises et quelques commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si triste demeure. C'étoit pour moi qu'elle s'affligeoit, beaucoup plus que pour elle-même. Elle s'assit lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler. Mais, lorsqu'elle m'eut fait entendre que c'étoit moi seul qu'elle plaignoit, et qu'elle ne considéroit dans nos malheurs communs que ce que j'avois à souffrir, j'affectai de montrer assez de courage et même assez de joie pour lui en inspirer.

a De quoi me plaindrois-je ? lui dis-je. Je possède tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me suis-je jamais proposé ? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne la trouve pas si désespérée. Le II. i5

gouverneur est un homme civil : il nous a marqué de la considération ; il ne permettra pas que nous manquions du nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de personnes ici qui paroissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et puis tu es une chimiste admirable, ajoûtai-je en l'embrassant : tu transformes tout en or.

— Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle : car, s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre , il est impossible aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rens justice, continua-t'elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins que vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et volage; et même, en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je n'étois qu'une ingrate. Mais vous ne sçauriez croire combien je suis changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet. J'ai cessé de les sentir aussi-

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rôt que vous avez commencé à les partager. Je n*ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne cesse point de me reprocher mes inconstances, et de m'attendrir, en admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui n'en étoit pas digne, et qui ne payeroit pas bien de tout son sang, ajoûta-t'elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle vous a causées. »

Ses pleurs, son discours, et le ton dont elle le prononça, firent sur moi une impression si étonnante que je crus sentir une espèce de division dans mon ame.

« Prens garde, lui dis-je, prens garde, ma cliere Manon. Je n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton affection ; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. O Dieu! m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du cœur de Manon; il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux, je ne puis plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie.

— Elle l'est, reprit-elle, si vous la faites dé-

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pendre de moi, et je sçais bien où je puis compter aussi de trouver toujours la mienne. »

Je me couchai avec ces charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela.

« C'est au nouvel Orléans qu'il faut venir, disois-je souvent à Manon, quand on veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu''on s'aime sans intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des trésors bien plus estimables. »

Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du gouverneur. Il eut la bonté, quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettoit en état de vivre sans être à charge à personne. Je pris un valet pour moi, et une servante pour Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étois réglé dans ma conduite, Manon ne l'étoit pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette

disposition officieuse et la douceur de nos ma- ^ nieres nous attirèrent la confiance et l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de tems si considérés que nous passions pour les premières personnes de la ville après le gouverneur.

L'innocence de nos occupations et la tranquillité où nous étions continuellement servirent à nous faire rappeler insensiblement des idées de religion. Manon n'avoit jamais été une fille impie. Je n'étois pas non plus de ces libertins outrés qui font gloire d'ajouter l'irréligion à la dépravation des mœurs. L'amour et- la jeunesse avoient causé tous nos désordres. L'expérience commençoit à nous tenir lieu d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos conversations, qui étoient toujours réfléchies, nous mirent insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui proposai ce changement à Manon. Je connoissois les principes de son cœur : elle étoit droite et naturelle dans tous ses sentimens, qualité qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquoit une chose à notre bonheur.

u C'est, lui dis-je, de le faire approuver du

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Ciel. Nous avons Tame trop belle et le cœur trop bien fait l'un et l'autre pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y avoir vécu en France, où il nous étoit également impossible de cesser de nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à ménager les loix arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bien-tôt effectivement et que nous n'annoblissions notre amour par des sermens que la religion autorise? Pour moi, ajoûtai-je, je ne vous offre rien de nouveau en vous offrant mon cœur et ma main ; mais je suis prêt à vous en renouveller le don au pied d'un autel. »

Il me parut que ce discours la pénétroit de joie.

« Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé mille fois depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon cœur. Je n'ai point la présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse.

— Ah! Manon, répliquai-je, tu serois bien-

tôt celle d'un roi si le Ciel m'avoit fait naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au gouverneur, et lui avouer que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amans vulgaires , ajoûtai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les craindroient pas s'ils étoient sûrs, comme nous, de porter toujours celles de l'amour. »

Je laissai Manon au comble de la joie après cette résolution.

Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût approuvé mes vues dans les circonstances où j'étois, c'est-à-dire asservi fatalement à une passion que je ne pouvois vaincre et combattu par des remords que je ne devois point étouffer. Mais se trouvera-t'il quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice si je gémis de la rigueur du Ciel à rejetter un dessein que je n'avois formé que pour lui plaire? Hélas! que dis-je, à le rejetter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avoit souffert avec patience tandis que je marchois aveuglément dans la route du vice, et ses plus rudes châtimens m'étoient réservés lorsque je commencerois à

retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour achever le récit du plus funeste événement qui fut jamais.

J'allai chez le gouverneur^ comme j'en étois convenu avec Manon, pour le prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serois bien gardé d'en parler à lui ni à personne si j'eusse pu me promettre que son aumônier, qui étoit alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût s'engager au silence, j'avois pris le parti d'agir ouvertement. Le gouverneur avoit un neveu, nommé Sjnnelet, qui lui étoit extrêmement cher. C'étoit un homme de trente ans , brave , mais emporté et violent. Il n'étoit point marié. La beauté de Manon l'avoit touché dès le jour de notre arrivée, et les occasions sans nombre qu'il avoit eues de la voir pendant neuf ou dix mois avoient tellement enflammé sa passion qu'il se consumoit en secret pour elle. Cependant, comme il étoit persuadé, avec son oncle et toute la ville, que j'étois réellement marié, il s'étoit rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien éclater ; et son zèle s'étoit même déclaré pour

moi dans plusieurs occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle lorsque j'arrivai au fort. Je n'avois nulle raison qui m'obligeât de lui faire un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de m'expliquer en sa présence. Le gouverneur m'écouta avec sa bonté ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je méditois, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de la fête. Je me retirai fort content.

Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il venoit me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que monsieur le gouverneur me défendoit d'y penser, et qu'il avoit d'autres vues sur Manon.

« D'autres vues sur Manon! lui dis-je avec un mortel saisissement de cœur, et quelles vues donc, monsieur l'aumônier? »

Il me répondit que je n'ignorois pas que monsieur le gouverneur étoit le maître; que, Manon ayant été envoyée de France pour la colonie, 1 1. 16

c'étoit à lui à disposer d'elle; qu'il ne l'avoit pas fait jusqu'alors parce qu'il la croyoit mariée, mais qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'étoit point, il jugeoit à propos de la donner à M. Sjnnelet, qui en ctoit amoureux.

Ma vivacité l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir de ma maison, en jurant que le gouverneur, Synnelet et toute la ville ensemble n'oseroient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme ils voudroient l'appeller.

Je fis part aussi-tôt à Manon du funeste message que je venois de recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avoit séduit l'esprit de son oncle depuis mon retour, et que c'étoit l'effet de quelque dessein médité depuis long-tems. Ils étoient les plus forts. Nous nous trouvions dans le nouvel Orléans comme au milieu de la mer, c'est-à-dire séparés du reste du monde par des espaces immenses. Où fuir, dans un pays inconnu, désert, ou habité par des bêtes féroces et par des sauvages aussi barbares qu'elles? J'étois estimé dans la ville; mais je ne pouvois espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un secours proportionné au mal. Il

eût fallu de l'argent; j'étois pauvre. D'ailleurs le succès d'une émotion populaire éloit incertain, et, si la fortune nous eût manqué, notre malheur seroit devenu sans remède. Je roulois toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquois une partie à Manon. J'en formois de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenois un parti, je le rejettois pour en prendre un autre. Je parlois seul, je répondois tout haut à mes pensées; enfin j'étois dans une agitation que je ne sçaurois comparer à rien, parce qu'il n'y en eut jamais d'égale. Manon avoit les yeux sur moi. Elle jugeoit, par mon trouble, de la grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette tendre fille n'osoit pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution d'aller trouver le gouverneur, pour m'efforcer de le toucher par des considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son aff'ection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disoit, les larmes aux yeux :

« Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer. Je ne vous reverrai plus. Je veux mourir avant vous. »

Il fallut beaucoup d'efforts pour la persuader de la nécessité où j'étois de sortir, et de celle qu'il y avoit pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me reverroit dans un instant. Elle ignoroit, et moi aussi, que c'étoit sur ellemême que devoit tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos ennemis.

Je me rendis au fort : le gouverneur étoit avec son aumônier. Je m*abbaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auroient fait mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur un cœur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne fît à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois : Manon, me dit-il, dépendoit de lui. Il avoit donné sa parole à son neveu. J'étois résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité; je me contentai de lui dire que je le croyois trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je consentirois plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.

Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avois rien à espérer de cet opiniâtre vieillard, qui se seroit damné mille fois pour son neveu. Cepen-

dant je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un air de modération, résolu, si Ton en venoit aux excès d'injustice, de donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes que l'amour ait jamais produites. Je retournois chez moi en méditant sur ce projet, lorsque le sort, qui vouloit hâter ma ruine, me fit rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées. J'ai dit qu'il étoit brave, il vint à moi.

a Ne me cherchez-vous pas? me dit-il; je connois que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu qu'il faudroit se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le plus heureux. »

Je lui répondis qu'il avoit raison, et qu'il n'y avoit que ma mort qui pût finir nos différends. Nous pous écartâmes d'une centaine de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le désarmai presque en même tems. Il fut si enragé de son malheur qu'il refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avois peut-être droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre; mais un sang généreux ne se dément jamais. Je lui jettai son épée.

« Recommençons, lui dis-je, et songez que c'est sans quartier. »

Il m'attaqua avec une furie inexprimable. Je dois confesser que je n'étois pas fort dans les armes, n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisoit mon épée. Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre; mais je le pris sur le tems, et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à mes pieds sans mouvement.

Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je réfléchis aussi-tôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avoit pour moi ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connoissant, comme je faisois, la passion du gouverneur pour son neveu, j'étois certain que ma mort ne seroit pas différée d'une heure après la connoissance de la sienne. Quelque pr^essante que fût cette crainte, elle n'étoit pas la plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril et la nécessité de la perdre, me troubloient jusqu'à répandre de l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnoître le lieu oii j'étois. Je regrettai le sort de Synnelet : une prompte mort me sembloit le

seul remède de mes peines. Cependant ce fut cette pensée même qui me fit rappeller vivement mes esprits, et qui me rendit capable de prendre une résolution.

« Quoi ! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes peines ! Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes inutilement. »

Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi : j'y trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la ranima. Je ne pouvois lui déguiser le terrible accident qui venoit de m'arriver. Elle tomba sans connoissance entre mes bras au récit de la mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à lui faire retrouver le sentiment.

J'étois à demi mort moi-même; je ne voyois pas le moindre jour à sa sûreté ni à la mienne.

« Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle eut repris un peu de force. Hélas ! qu'allons-nous faire? Il faut nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?

Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais, loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages, ou entre les griffes des bêtes féroces. »

Elle se leva malgré sa foiblesse; elle me prit par la main pour me conduire vers la porte.

« Fuyons ensemble, me dit-elle, ne perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par hazard, et nous n'aurions pas le tems de nous éloigner.

— Mais, chère Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller. Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au gouverneur? »

Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir; il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avois dans ma chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étoient dans la chambre voisine, que nous partions pour la promenade du soir : nous avions cette coutume tous les

jours, et nous nous éloignâmes de la ville plus promptement que la délicatesse de Manon ne sembloit le permettre.

Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre retraite, je ne laissois pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles j'aurois préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvoit arriver à Manon. J'avois acquis assez de connoissance du pays, depuis près de dix mois que j'étois en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on apprivoisoit les sauvages. On pouvoit se mettre entre leurs mains sans courir à une mort certaine ; j'avois même appris quelques mots de leur langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions que j'avois eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avois une autre du côté des Anglois, qui ont, comme nous, des établissemens dans cette partie du nouveau monde; mais j'étois effrayé de l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paroissoit difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigou- II. 17

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reux. Je me flattois néanmoins que nous pourrions tirer parti de ces deux ressources : des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglois pour nous recevoir dans leurs habitations. Nous marchâmes aussi long-tems que le courage de Manon put la soutenir, c'est-à-dire environ deux lieues : car cette amante incomparable refusa constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu'il lui étoit impos'sible d'avancer davantage. Il étoit déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu'elle avoit pansée elle-même avant notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés; j'aurois achevé de l'accabler mortellement si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques momens à ses désirs; je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour! Je me dépouillai de tous mes habits pour lui faire trouver la terre

SECONDE PARTIE l3l

moins dure en les étendant sous elle; je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardens et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. O Dieu! que mes vœux étoient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement aviezvous résolu de ne les pas exaucer?

Pardonnez si j'achève en peu de mots un récit qui me tue : je vous raconte un malheur qui n*eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais,. quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon ame semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprens de l'exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit; je croyois ma chère maîtresse endormie, et je n'osois pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'apperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avoit froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein pour les échautler. Elle sentit ce mouvement, et, faisant

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un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix foible, qu'elle se croyoit à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais ses soupirs fréquens, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuoit de tenir les miennes, me firent connoître que la fin de ses malheurs approchoit. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentimens, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis. Je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expiroit : c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon ame ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein étoit d'y mourir; mais je fis réflexion, au commencement

SECONDE PARTIE l33

du second jour, que son corps seroit exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étois déjà si proche de ma fin, par l'affoiblissement que le jeûne et la douleur m'avoient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avois apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en falloit pour le triste office que j'ailois exécuter. Il ne m'étoit pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvois : c'étoit une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse; j'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle; je la considérai long-tems : je ne pouvois me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affoiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon

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entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avoit porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel, et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paroîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux, ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j'étois, et le dessein déterminé de mourir, avoient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi ne demeurai-je pas long-tems dans la posture où j'étois sur la fosse sans perdre le peu de connoissance et de sentiment qui me restoit.

Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de si peu d'importance qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville, et ses plaies visitées avec soin, il se trouva non-seulement qu'il n'étoit pas mort, mais qu'il n'avoit pas même reçu de blessure dangereuse. Il apprit

Manon L'scaul

ImpvA. Salmon

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