II. IF
j'eusse pu attendre du meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive reconnoissance. « Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines! Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion pour le plus misérable de tous les hommes. »
Il me conseilloit de ne point paroître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étois.
« Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais travailler à le mériter. »
En effet, mes premières résolutions n'alloient à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du lieutenant général de police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital avec tous ceux que je pourrois engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine été respecté dans une vengeance qui me paroissoit si juste, car le concierge ne m'avoit pas caché que lui et G... M... étoient les auteurs de ma perte.
Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place peu à peu à des sentimens plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût été d'une foible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à me voir ôter tous les moyens de la secourir. D'ailleurs, aurois-je eu recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvois-je m'ouvrir à la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste après le succès de cette importante entreprise. Il me restoit peu d'argent. C'étoit néanmoins un fondement nécessaire, par lequel il falloit commencer. Je ne voyois que trois personnes de qui j'en pusse attendre : M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avoit peu d'apparence d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avois honte de fatiguer l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir qu'on garde des ménagemens.
J'allai sur-le-champ au séminaire de Saint- Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serois reconnu. Je fis appeller Tiberge. Ses premières pa-
rôles me firent comprendre qu'il ignoroit encore mes dernières avantures. Cette idée me fit changer le dessein que j'avois de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai en général du plaisir que j'avois eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me prêter quelque argent, sous prétexte de payer avant mon départ de Paris quelques dettes que je souhaitois de tenir inconnues. Il me présenta aussi-tôt sa bourse. Je pris cinq cens francs sur six cens que j'y trouvai. Je lui offris mon billet : il étoit trop généreux pour l'accepter.
Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines; il en sçavoit déjà jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avoit eu de suivre l'avanture du jeune G... M... Il m'écouta néanmoins, et il me plaignit beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de délivrer Manon , il me répondit tristement qu'il y voyoit si peu de jour qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il falloit renoncer à l'espérance; qu'il avoit passé exprès à l'Hôpital depuis qu'elle y étoit renfermée; qu'il n'avoit pu obtenir lui-
même la liberté de la voir; que les ordres du lieutenant général de police étoient de la dernière rigueur, et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande où elle devoit entrer étoit destinée à partir le sur-lendemain du jour où nous étions. J'étois si consterné de son discours qu'il eût pu parler une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire qu'il ne m'étoit point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de facilité à me servir lorsqu'on le croiroit sans liaison avec moi; que, depuis quelques heures que j'en étois sorti, il avoit eu le chagrin d'ignorer où je m'étois retiré, et qu'il avoit souhaité de me voir promptement pour me donner le seul conseil dont il sembloit que je pusse espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux, auquel il me prioit de cacher éternellement qu'il eût part : c'étoit de choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de Manon lorsqu'ils seroient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point que je lui parlasse de mon indigence.
» Voilà cent pistoles, me dit-il en me présentant une bourse, qui pourront vous être de
quelque usage. Vous me les remettrez lorsque la Fortune aura rétabli vos affaires. »
Il ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son cpée.
Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour lui marquer ma reconnoissance, toute la vivacité que mon affliction me laissoit de reste. Je lui demandai s'il n'y avoit rien à espérer par la voie des intercessions auprès du lieutenant général de police. Il me dit qu'il y avoit pensé; mais qu'il croyoit cette ressource inutile, parce qu'une grâce de cette nature ne pouvoit se demander sans motif, et qu'il ne voyoit pas bien quel motif on pouvoit employer pour se faire un intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvoit se flatter de quelque chose de ce côtélà, ce ne pouvoit être qu'en faisant changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les engageant à prier eux-mêmes M. le lieutenant général de police de révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner le jeune G... M..., quoiqu'il le crût
un peu refroidi à son égard, par quelques soupçons qu'il avoit conçus de lui à l'occasion de notre affaire ; et il m'exhorta à ne rien omettre de mon côté pour fléchir l'esprit de mon père.
Ce n'étoit pas une légère entreprise pour moi: je ne dis pas seulement par la difficulté que je devois naturellement trouver à le vaincre, mais par une autre raison qui me faisoit même redouter ses approches. Je m'étois dérobbé de son logement contre ses ordres, et j'étois fort résolu de n'y pas retourner depuis que j'avois appris la triste destinée de Manon. J'appréhendois avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avoit usé autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étois devenu plus âgé; mais l'âge étoit une foible raison contre la force. Cependant je trouvois une voie qui me sauvoit du danger : c'étoit de le faire appeller dans un endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M..., et moi au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses serviteurs
bb HISTOIRE DE MANON LESCAUT
étoit à l'attendre. Je craignois qu'il n'eût quelque peine à venir, parce que la nuit approchoit. Il parut néanmoins peu après, suivi de bon laquais. Je le priai de prendre une allée où nous pussions être seuls. Nous fîmes cent pas pour le moins sans parler. Il s'imaginoit bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étoient pas faites sans un dessein d'importance. Il attendoit ma harangue, et je la méditois. Enfin j'ouvris la bouche.
« Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour vous tous les sentimens du fils le plus tendre et le plus respectueux. Mais il me semble... que votre rigueur...
— Hé bien, ma rigueur? interrompit mon père, qui trouvoit sans doute que je parlois lentement pour son impatience.
— Ah! monsieur, repris-je, il me semble que votre rigueur est extrême dans le traitement que vous avez fait à la malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine vous l'a représentée sous les plus noires
couleurs. Vous vous êtes formé d'elle une affreuse idée. Cependant c'est la plus douce et la plus aimable créature qui fut jamais. Que n'at'il plû au Ciel de vous inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle est charmante que je le suis qu'elle vous l'auroit paru. Vous auriez pris parti pour elle. Vous auriez détesté les noirs artifices de G... M... Vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr. Votre cœur n'est pas insensible : vous vous seriez laissé attendrir. »
Il m'interrompit encore, voyant que je parlois avec une ardeur qui ne m'auroit pas permis de finir si-tôt. Il voulut sçavoir à quoi j'avois dessein d'en venir par un discours si passionné.
(( A vous demander la vie, répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois pour l'Amérique.
— Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans honneur.
— N'allons donc pas plus loin, m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi cette vie odieuse et insupportable : car, dans le désespoir où vous me jettez, la mort sera une faveur pour