PREMIERE PARTIE 3l
l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion.
Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont je suis, j'étois heureux pour toute ma vie si Manon m'eût été fîdelle. Plus je la connoissois, plus je découvrois en elle de nouvelles qualités aimables. Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté, formoient une chaîne si forte et si charmante que j'aurois mis tout mon bonheur à n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes par cette même constance dont je devois attendre le plus doux de tous les sorts et les plus parfaites récompenses de l'amour.
Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V..., et, pour mon malheur, auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier général. Trois semaines se passèrent pendant lesquelles j'avois été si rempli de ma passion que j'avois peu songé à ma famille et au chagrin que mon père avoit dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la débauche n'avoit nulle part à ma conduite, et que Manon se comportoit aussi avec beaucoup de retenue,
la tranquillité où nous vivions servit à me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me réconcilier, s'il étoit possible , avec mon père. Ma maîtresse étoit si aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvois moyen de lui faire connoître sa sagesse et son mérite; en un mot, je me flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser, ayant été désabusé de l'espérance de le pouvoir sans son consentement.
Je communiquai ce projet à Manon , et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et du devoir, celui de la nécessité pouvoit y entrer aussi pour quelque chose, car nos fonds étoient extrêmement altérés, et je commençois à revenir de l'opinion qu'ils étoient inépuisables. Manon reçut froidement cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre si mon père n'entroit point dans notre dessein après avoir connu le lieu de notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se préparoit à me porter. A l'objection de la nécessité elle répondit qu'il nous restoit encore de quoi vivre quelques se-