PREMIERE PARTIE
maines, et qu'elle trouveroit après cela des ressources dans l'affection de quelques parens à qui elle écriroit en province. Elle adoucit son refus par des caresses si tendres et si passionnées que moi, qui ne vivois que dans elle, et qui n'avois pas la moindre défiance de son cœur, j'applaudis à toutes ses réponses et à toutes ses résolutions.
Je lui avois laissé la disposition de notre bourse et le soin de payer notre dépense ordinaire. Je m'apperçus, peu après, que notre table étoit mieux servie, et qu'elle s'étoit donné quelques ajustemens d'un prix considérable. Comme je n'ignorois pas qu'il devoit nous rester à peine douze ou quinze pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras.
« Ne vous ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverois des ressources? »
Je l'aimois avec trop de simplicité pour m'allarmer facilement.
Un jour que j'étois sorti l'après-midi, et que je l'avois avertie que je serois dehors plus longtems qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon
retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous n'étions servis que par une petite fille qui étoit à peu près de notre âge. Étant venue m'ouvrir, je lui demandai pourquoi elle avoit tardé si long-tems? Elle me répondit d'un air embarrassé qu'elle ne m'avoit point entendu frapper. Je n'avois frappé qu'une fois, je lui dis :
« Mais , si vous ne m'avez pas entendu , pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir? »
Cette question la déconcerta si fort que, n'ayant point assez de présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer, en m'assurant que ce n'étoit point sa faute, et que madame lui avoit défendu d'ouvrir la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier, qui répondoit au cabinet. Je demeurai si confus que je n'eus point la force d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre, sous prétexte d'une affaire, et j'ordonnai à cette enfant de dire à sa maîtresse que je retournerois dans le moment, mais de ne pas faire connoître qu'elle m'eût parlé de M. de B...
Ma consternation fut si grande que je versois des larmes en descendant l'escalier, sans sçavoir
encore de quel sentiment elles partoient. J'entrai dans le premier caffé, et, m*y étant assis près d'une table, j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passoit dans mon cœur. Je n'osois rappeler ce que je venois d'entendre. Je voulois le considérer comme une illusion ; et je fus prêt deux ou trois fois de retourner au logis sans marquer que j'y eusse fait attention. Il me paroissoit si impossible que Manon m'eût trahi que je craignois de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorois, cela étoit sûr; je ne lui avois pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avois reçu d'elle : pourquoi l'aurois-je accusée d'être moins sincère et moins constante que moi ? Quelle raison auroitelle eue de me tromper? Il n'y avoit que trois heures qu'elle m'avoit accablé de ses plus tendres caresses et qu'elle avoit reçu les miennes avec transport; je ne connoissois pas mieux mon cœur que le sien.
« Non, non, repris-je, il n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne vis que pour elle. Elle sçait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là un sujet de me haïr. »
Cependant la visite et la sortie furtive de
M. de B... me causoient de l'embarras. Je rappellois aussi les petites acquisitions de Manon , qui me sembloient surpasser nos richesses présentes. Cela paroissoit sentir les libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avoit marquée pour des ressources qui m'étoient inconnues? J'avois peine à donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon cœur le souhaitoit. D'un autre côté, je ne l'avois presque pas perdue de vue depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades, divertissemens, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre : mon Dieu ! un instant de séparation nous auroit trop affligés. Il falloit nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts d'inquiétude sans cela. Je ne pouvois donc m'imaginer presque un seul moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi.
A la fin je crus avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. deB...,dis-je en moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires et qui a de grandes relations ; les parens de Manon se seront servis de cet homme pour lui faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est venu aujourd'hui lui en apporter