II. lO
« Qu'un père est malheureux lorsque, après avoir aimé tendrement un fils, et n'avoir rien épargné pour en faire un honnête homme, il n'y trouve à la fin qu'un fripon qui le déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le tems l'efface, et le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous sentimens d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajoûta-t'il. Voyez cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite : ne le prendroit-on pas pour le plus honnête homme de sa race? »
Quoique je fusse obligé de reconnoître que je méritois une partie de ces outrages, il me parut néanmoins que c'étoit les porter à l'excès. Je crus qu'il m'étoit permis d'expliquer naturellement ma pensée.
« Je vous assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant vous n'est nullement affectée : c'est la situation naturelle d'un fils bien né qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je ne prétens pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre race. Je me connois digne de
VOS reproches; mais je vous conjure d'y mettre un peu plus de bonté, et de ne pas me traiter comme le plus infâme de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour, vous le sçavez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas! n'en connoissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle, et peut-être trop complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshoaore? Allons, mon cher père, ajoûtai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé, comme vous pensez, à l'honneur et au devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne sçauriez vous l'imaginer. »
Je laissai tomber quelques larmes en finissant ces paroles.
Un cœur de père est le chef-d'œuvre de la nature : elle y règne, pour ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les ressorts. Le mien , qui étoit avec cela
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homme d'esprit et de goût, fut si touché du tour que j'avois donné à mes excuses qu'il ne fut pas le maître de me cacher ce changement.
« Viens, mon pauvre chevalier, me dit-il, viens m'embrasser : tu me fais pitié. »
Je l'embrassai. Il me serra d'une manière qui me fit juger de ce qui se passoit dans son cœur.
« Mais quel moyen prendrons-nous donc , reprit-il, pour te tirer d'ici? Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. »
Comme il n'y avoit rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que j'avois menée. A chaque faute dont je lui faisois l'aveu, j'avois soin de joindre des exemples célèbres pour en diminuer la honte.
« Je vis avec une maîtresse, lui disois-je, sans être lié par les cérémonies du mariage : M. le duc de... en entretient deux aux yeux
de tout Paris; M. de... en a une depuis dix ans qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a jamais eue pour sa femme. Les deux tiers des honnêtes gens de France se font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu : M. le marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers du même ordre. »
Pour ce qui regardoit mes desseins sur la bourse des deux G... M..., j'aurois pu prouver aussi facilement que je n'étois pas sans modèles; mais il me restoit trop d'honneur pour ne pas me condamner moi-même avec tous ceux dont j'aurois pu me proposer l'exemple; de sorte que je priai mon père de pardonner cette foiblesse aux deux violentes passions qui m'avoient agité : la vengeance et l'amour. Il me demanda si je pouvois lui donner quelques ouvertures sur les plus courts moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter l'éclat. Je lui appris les sentimens de bonté que le lieutenant général de police avoit pour moi.
« Si vous trouvez quelques difficultés , lui dis-je, elles ne peuvent venir que de la part
des G... M... : ainsi, je crois qu'il seroit à propos que vous prissiez la peine de les voir. » Il me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étois de le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à sçavoir si cette crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes, en m'empêchant de tenter les dispositions de mon père et de faire des efforts pour lui en inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurois peut-être excité encore une fois sa pitié. Je l'aurois mis en garde contre les impressions qu'il alloit recevoir trop facilement du vieux G,.. M... Que sçais-je? ma mauvaise destinée l'auroit peut-être emporté sur tous mes efforts; mais je n'aurois eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes ennemis, à accuser de mon malheur.
En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le troiiva avec son fils, à qui le garde du corps avoit honnêtement rendu la liberté. Je n'ai jamais sçu les particularités de leur conversation; mais il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets.
Ils allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le lieutenant général de police, auquel ils demandèrent deux grâces : l'une de me faire sortir sur-le-champ du Châtelet, l'autre d'enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençoit, dans le même tems, à embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississipi. M. le lieutenant général de police leur donna sa parole de faire partir Manon par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussi-tôt m*apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un compliment civil sur le passé; et, m*ayant félicité sur le bonheur que j'avois d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses de l'injure prétendue que j*avois faite à sa famille et de le remercier de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes ensemble sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas ! mes tristes recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel étoit venu en même tems que celui de ma déli-
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vrance. Cette fille infortunée fut conduite une heure après à l'Hôpital, pour y être associée à quelques malheureuses qui étoient condamnées à subir le même sort. Mon père m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avoit pris sa demeure, il étoit presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me dérobber de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avois dessein que de faire tenir quelques rafraîchissemens à Manon et de la recommander au concierge, car je ne me promettois pas que la liberté de la voir me fût accordée. Je n'avois point encore eu le tems non plus de réfléchir aux moyens de la délivrer.
Je demandai à parler au concierge. Il avoit été content de ma libéralité et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avoit beaucoup de regret, parce qu'il pouvoit m'affliger. Je ne compris point ce langage. Nous nous entretînmes quelques momens sans nous entendre. A la fin, s'appercevant que j'avois besoin d'une explication, il me la donna telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai encore
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de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de cœur si douloureuse qu'à l'instant que je perdis la connoissance, je me crus délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les parties de la chambre et sur moimême, pour m'assurer si je portois encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses peines, rien ne pouvoit me paroître plus doux que la mort dans ce moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvoit me faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les convulsions cruelles dont j'étois tourmenté. Cependant , par un miracle propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le Ciel de m'avoir rendu la connoissance et la raison. Ma mort n'eût été utile qu'à moi. Manon avoit besoin de ma vie pour la délivrer, pour la secourir, pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement.
Le concierge me donna toute l'assistance que