AVIS DE L'AUTEUR
où l'on se trouve. L'ouvrage entier est un traité de morale réduit agréablement en exercice.
Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume à mon âge pour écrire des aventures de fortune et d'amour; mais si la réflexion que je viens de faire est solide , elle me justifie; si elle est fausse, mon erreur sera mon excuse.
E/âlll IP!ÉYCO)iTo
^5&rçÊ)il' L m'''cu (^e tous 'es romans
W&^ÊM 'lue nous a 'a'ss^s 'aDbé Pré-
s«4rfïï^\ vost , il s'est rencontré une
K^.Qa^t^M^jW^r-r/Jl! admirable histoire du cœur
fp humain, Manon Lescaut , que
||J la littérature française recon-
féff naît à bon droit comme un de
rl^^^ses chefs-d'œuvre. Heureux
'É^FU& l'écrivain facile qui laisse ainsi
après lui , et sans trop s'en douter, quelques-unes de
ces pages admirables qui survivent au chaos littéraire et
pour n'y jamais plus rentrer !
Ce facile génie, cet ingénieux inventeur de longues
histoires, cet homme qui avait tant de drames dans la lôte et dans le cœur, cet élégant et correct écrivain, un des premiers improvisateurs qu'ait eu la France, François Prévost d'Exilés, était né en 1G97, dans une petite ville de l'Artois, d'une famille à bon droit considérée dans cette riche province. 11 eut pour premier précepteur son père lui-môme, qui était un savant magistrat , et de bonne heure il s'abandonna a tous les heureux penchants de la jeunesse; car, encore en ce temps-là, n'était pas jeune qui voulait; les premières années de la vie étaient sérieuses et occupées. Quiconque avait de bon sang dans les veines appartenait de droit à l'ambition et à tous les travaux de l'ambition, il n'y avait guère que quelques nouveau-venus sans nom à qui il lût permis d'être jeune impunément. — Le jeune Prévost lut jeune tout à son aise, et à peine sorti du collège d'IIarcourt, où il fut envoyé un instant par son père, le jeune homme se lit mousquetaire. Il obéit en aveugle à tous ses instincts belliqueux. Malheureusement les beaux temps de la guerre étaient passés; Louis XIV n'était plus jeune; autour du roi son armée même avait vieilli : le moyen de se plaire au milieu de cette armée blanchie sous le harnais? — Aussi notre mousquetaire revint-il bientôt à la tranquille et studieuse maison dont il était sorti. Et comme il était beau, jeune, éloquent, plein de génie, comme déjà il savait écrire, vous jugez s'il fut reçu avec transport! On n'avait pas voulu en faire un lieutenant ; les jésuites lui promirent les plus hauts emplois de l'ordre; lui, cependant, il se laissa faire jésuite, il prononça ses
vœux; il lut heureux pendant six mois dans cette nouvelle position.
Mais à peine se trouva-t-il lié par un serment, et un serment religieux encore! que le voilà repris de son humeur vagabonde, — je veux dire de son humeur poétique. Il voulut encore une fois porter les armes et faire l'amour. L'amour et la guerre le reçurent cette fois à bras ouverts , comme s'il n'eût pas été jésuite, ou peut-être parce qu'il était un jésuite. Vous jugez du scandale! vous jugez du couroux paternel! On dit môme que le brave homme mourut subitement rien qu'à voir son fds le jésuite donnant le bras dans la rue, en plein jour, à une belle dame de sa ville natale. — Mais laissezle donc un instant à lui-môme, ce pétulant jeunç homme. Ne faut-il pas qu'il apprenne quelque part les passions qu'il va peindre, le monde dont il sera l'historien, les vices môme qu'il doit mettre en scène? et certes, vous ne voudriez pas qu'il apprît tout cela au couvent !
II avait donc vingt -quatre ans, quand un beau joui sa jeune maîtresse, inconstante et volage comme Manon, aussi jolie sans doute, c'est-à-dire trop jolie, lui dit en souriant : Adieu, je pars ! adieu , j'en aime un autre! Il courba la tête sous ce cri inattendu , son cœur se brisa comme se brise toujours le cœur la première fois (ju'il se brise; il ne voulut plus entendre parler ni du monde, ni de l'amour, ni du métier des armes : il revint avec ardeur à la vie paisible, à l'étude , aux vieux livres, à la prière, à la méditation. — D'amoureux défroqué, il se fit bénédictin, et encore un bénédictin de la vieille roche, c'est-à-dire un savant, un utile, un véritable
bénédictin. Pauvre âme en peine, qui ne savait à quoi se rattacher! Pauvre cœur malade, qui ne savait ce qu'il fallaitaimer ! Pauvre imagination vagabonde, qui se serait dévorée elle-même si, après ses tristes écarts, elle n'avait pas trouvé à chaque instant , tout prêts à lui prêter leur ombre touchante et sainte, ces doux refuges, ces secrets asiles du cloître, incessamment ouverts aux esprits bien laits et aux tendres repentirs !
Cette Ibis encore, blessé au cœur comme il était, et pleurant l'infidèle qui aimait ailleurs, il prit son nouvel état au sérieux, tout comme il avait pris au sérieux les passions mondaines. 11 se soumit à la règle, aussi ardent que lorsqu'il l'avait abandonnée pour obéir à tous les caprices de son cœur. 11 avait un double penchant pour le bruit du monde et pour le silence du cloître, il eût voulu être à la fois un saint ermite et un amoureux capitaine; mais cependant, dans l'un et dans l'autre état, dans le bruit et dans la paix, dans le cloître et dans le monde, c'était toujours la même aine, honnête et candide, qui courait après l'infini par les sentiers les moins frayés, par les routes les plus inconnues, sans jamais arriver à son but.
Ce nouvel état d'obéissance et de soumission dura six ans. Et pendant ces six années si longues, l'abbé Prévost eut bien à combattre avec lui-même. De temps à autre, et quand il se croyait le mieux guéri, les tentations de sa jeunesse reparaissaient plus puissantes et plus vives; ses passions, qu'il croyait éteintes, se ranimaienl de plus belle; l'obéissance lui pesait, il aspirait à une liberté nouvelle; il eûl voulu , l'ingrat! briser violem-
ment ces liens sucrés qui d'abord lui avaient été si chers. A cette heure il était à bout de supplices, son amour s'était usé et avec son amour la résignation. L'étude l'éblouissait et le fatiguait sans lui rien apprendre. 11 ne comprenait plus rien à ces labeurs historiques de Massillon et de Dom Martin , et il succombait sous ce rude fardeau que d'abord il avait trouvé si facile à porter. Evidemment il n'était pas fait pour pénétrer ainsi, peu à peu, dans les ténèbres de notre histoire, pour dérouler péniblement tous ces mystères; quelque chose bourdonnait là dans sa tête, là dans son cœur, qui souvent lui arrachait des mains cette plume savante. Ce quelque chose qui bourdonnait, c'était le bruit du monde, comme fait la mer qu'on entend du cimetière de Pise , dont elle s'est retirée cependant depuis des siècles. En vain ses supérieurs, qui l'aimaient, lui donnaient toutes les distractions possibles. — Polémique religieuse, — enseignement des humanités , — prédications dans ces belles églises de Paris, qu'il remplissait de son éloquence, — rien n'y fit, rien ne le put calmer, rien ne put faire rentrer le calme dans cette pauvre âme en peine, rien, pas même tout un volume in-folio de la Gallia Christianisme, qu'on lui donna à rédiger.
II voulut savoir enfin le secret de son génie, il voulut obéir à sa vocation poétique ; cette fois encore il passa à un nouvel état; non pas qu'il eût quitté le cloître cette fois, mais il le quitta par la pensée; il redevint le vagabond d'un monde qu'il avait découvert dans son cœur, il se sentit un romancier et entre deux amours : il se mit à écrire sa première (ici ion, les Mémoires d'un
homme de qualité. Mais hélas! bientôt le vagabondage poétique ne lui suffit plus. Il s'échappa du cloître, et il s'enfuit en Hollande comme un déserteur, comme un relaps. — Cette fois encore le voilà libre, mais damné et si pauvre !
Heureusement la Hollande, en ce temps-là, faisait, entre autres commerces, le commerce des production de l'esprit; elle vendait à toute l'Europe ses harengs saurs et ses pamphlets. L'abbé Prévost , savant comme il était, habitué au travail, rempli d'idées, de visions , d'images, de personnages, de romans de toute espèce, devint bientôt le plus grand fabricateur littéraire de la Hollande. Il se trouva si heureux de vivre de son travail, et ce travail lui devint si facile ! Il vécut ainsi pendant six ans, compilant, traduisant, arrangeant, inventant, faisant en un mot le premier, parmi les gens de lettres français, ce métier littéraire tel qu'on le fait de nos jours, mais avec plus de puissance et de talent. Dans les six ans de ce charmant exil, il a composé ses plus beaux livres , les derniers volumes des Mémoires d'un homme de qualité, Cléveland , Manon Lescaut , le Doyen de Killcrine, charmantes histoires qui ont été le délassement de nos grands-pères, que nos pères ont eu à peine le temps de lire, et que nous autres, ingrats que nous sommes! nous ne lisons plus.
Pourtant quel charmant style, quelle exquise politesse ! quelle imagination inépuisable! Comme vous retrouvez lout-à-fait, dans ces livres oubliés, les restes précieux de celte exquise et élégante société de Louis XIV, qui ne devait plus revenir dans ce monde que nous dépeint
l'abbé Prévost! Tout se passe, dans ces livres, selon les règles d'une société depuis longtemps établie; rien de violent, rien de heurté; le grotesque est banni de ces lictions, la satire y est à peine tolérée, toutes choses s'y passent sans secousse et sans violence; et voilà ce qui explique pourquoi et comment nous avons laissé dans cet oubli profond ces fictions charmantes, nous autres qui sommes blasés aujourd'hui par la terreur, par tous les crimes, par tous les adultères, par tous les remords du roman moderne! Le moyen, je vous prie, de lire encore avec charme les Mémoires d'un homme de qualité, quand on a lu la veille Han-d' Islande ou la Vigie de Koatven? Quand il eut ainsi jeté au-dehors toutes les passions qui le tourmentaient au-dedans, l'abbé Prévost se trouva quelque peu calmé; c'était , comme nous le disions plus haut, une de ces bonnes et faibles natures, peu obstinée et fertile en ressources. Il obéissait à ses passions, à son talent, à l'imagination, cette folle du logis qu'il aimait tant; et pour le reste, il s'abandonnait au hasard. Donc l'amour l'avait poursuivi en Hollande comme il l'avait poursuivi au couvent, et même notre romancier quitta la Hollande en 4 7G4, emmenant avec lui une belle demoiselle protestante, qui le voulait épouser à toute force. A ce sujet, l'abbé Prévost accusé d'avoir été enlevé comme Renaud ou Médor , trace ainsi son propre portrait : « Ce Médor, si chéri des belles, est « un homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte « sur son visage et dans son humeur les traces des ses « anciens chagrins; qui passe quelquefois des semaines « entières dans son cabinet , et qui emploie tous les jours
« sept ou huit heures à l'étude; qui cherche rarement « les occasions de se réjouir; qui résiste même à celles « qui lui sont offertes, et qui préfère une heure d'en- <( tretienavec un ami de bon sens, à tout ce qu'on appelle <( plaisirs du monde et passe-temps agréables : civil d'ail- <( leurs, par l'effet d'une excellente éducation, mais peu « galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; « sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis « peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte « mon amour-propre ou s'il le blesse. »
Enfin après six ans de cet exil, il lui fut permis de revenir en France sous la protection du cardinal de Bissy et du prince de Conti, qui le nomma son aumônier. Cette fois encore il fut tout-à-fait heureux et tranquille; il s'abandonna plus que jamais à l'oisiveté de la vie littéraire pour laquelle il était né; cet homme aimait à écrire, comme les buveurs aiment le vin ; il s'enivrait de style; il était d'une abondance inépuisable; tout convenait à son talent, l'histoire, la géographie, les voyages, les petits contes , les romans sans fin ; sa plume appartenait à quiconque s'en voulait servir, plume facile, élégante, sans venin et sans fiel. Il avait fini, toul désintéressé qu'il était, par s'acheter une petite maison près de Chantilly, «où je suis trop heureux, écrivait-il, avec ma vache et mes deux poules. » Homme excellent. Mais il ne jouit pas longtemps de son bonheur; on eût dit qu'il devait mourir quand sa dernière passion se serait calmée ; il n'a pas eu le temps de finir ses derniers livres, de se reposer à l'ombre de son premier arbre; il ne s'est guère assis sur son banc de gazon : à peine a-t-il mangé
les œufs frais île ses deux poules. Un jour, comme il se rendait à pieu1 à sa modeste maison des champs, il tombe par terre frappé d'un coup d'apoplexie. Des paysans le portèrent chez un opérateur de village, qui, croyant avoir affaire à un cadavre, ouvrit ce pauvre homme, et l'abbé Prévost se réveilla, mais blessé au cœur. Il mourut donc d'une façon plus dramatique que tous les héros de ses livres. Cette mort terrible couronna dignement cette vie si remplie d'agitations et d'aventures. Le monde qu'il avait tant charmé, et qui savait à peine son nom, ne se douta pas qu'il perdait ce jour-là un véritable écrivain du dix-septième siècle , qui, même en remuant la l'anse du siècle suivant, a su rester un correct et élégant écrivain; un homme qui était quelquefois l'égal de Lesage; qui était un plusgrandécrivain que Racine le fils, que madamede Lambertet le chancelier d'Aguesseau. Ce ne fut que plus tard et quand on put fouiller dans l'immense recueil de ses œuvres complètes , que le monde littéraire reconnut enfin quelle perte il avait faite le jour où mourut l'auteur de ce chef-d'œuvre, Manon Lescaut.
Manon Lescaut est, en effet, un de ces chefs-d'œuvre remplis de passion, de douleur et d'amour, qui échappent à l'âme d'un homme de génie dans un de ces moments d'enthousiasme qu'il ne retrouve pas deux fois en sa vie. Livre merveilleux! admirable histoire! drame louchant qui se passe tout au bas de l'échelle sociale! Que de larmes dans ce récit si naturel, si vraisemblable el si rempli! Comme cette pauvre femme se sauve do l'opprobre à force de beauté et de jeunesse!
comme ce jeune homme évite la honte , à force de dévouement et d'amour! Et puis, quand l'un et l'autre ils ont poussé à bout la destinée humaine, quand ils ont épuisé d'une lèvre avide la coupe enivrante de la volupté, la mort arrive, qui sanctifie tout ce délire, nonseulement la mort, mais encore la pitié et le pardon.
11 n'y a pas dans toute la langue française un livre mieux fait que Manon Lescaut. Le récit commence vite et bien. Vous entrez tout d'un coup dans ces adorables mystères du cœur que les autres poètes ne développent que lentement et après mille détours. — La belle histoire , quand toute cette jeunesse s'allie avec toute cette innocence ! Et, tout d'un coup, voyez comme les deux charmants héros de ce livre se précipitent tête baissée dans ces tristes désordres, comme ils traversent toute cette fange sociale , sans rien perdre de leur grâce , de leur beauté, de leur esprit, de leur jeunesse! „
Et en même temps, quelle histoire remplie de variété et de mouvement sur ce fond unique de délire et d'amour! Les deux héros sont charmants, jeunes et amoureux à outrance ; ils passent tour à tour, et du jour au lendemain, de la misère à la fortune, du boudoir éclatant et parfumé à la prison humide et sombre, de Paris à l'exil, de l'exil à la mort. Pauvre Manon ! tantôt haut, tantôt bas, grande dame et grisette; aujourd'hui dans la soie, demain dans la bure; adorée du monde, et plongée au couvent des filles repenties; rieuse, coquette , aimant les plaisirs presque autant qu'elle aime son amant; vagabonde et folâtre beauté, elle représente à merveille, dans son dévouement et dans ses capri-
ces, la jeune lille parisienne, qui n'apporte en venant au monde , pour toute fortune , qu'un grand fonds de beauté, de grâce, d'insouciance, de scepticisme et d'amour!
Et ce pauvre Des Grieux , l'amant de cette belle fille , quel héros à part ! Il est jeune, il est beau, il est brave, il est amoureux, il est innocent, il est timide; il n'a qu'à le vouloir, et sa fortune est faite, et il sera un homme considéré , estimé de tous , respecté, cher à tous; — mais Des Grieux ne veut pas. L'amour qui remplit .son âme le jette dans tous les transports. Adieu le monde, adieu la famille, adieu l'estime des hommes, adieu même à la vertu ! La môme passion les eût sauvés, ces deux enfants, dans un siècle réglé par le devoir : elle les perd sans rémission, dans un siècle en proie à tous les désordres, à tous les délires. Mais cependant quelle lutte touchante contre les entraves de la société ! (juel courage! quelle imagination profonde! Et quand le malheur arrive, quand il faut céder enfin à la société qui se venge, et qui se venge toujours tôt ou tard, n'en doutez pas, vous rappelez-vous par quelles angoisses se termine ce drame, et quelle expiation est donnée enfin à toute cette vie perdue par l'amour et pour l'amour?
Il faut le dire tout bas, mais enfin il faut le dire, Manon Lescaut a été le type original de deux chefsd'œuvre contemporains qui sauveront de l'oubli la littérature de notre époque : Paul cl Virginie et Atala.
Virginie, qu'est-ce autre chose que Manon Lescaut purifiée? Atala, qu'est-ce autre chose que Virginie chrétienne? C'est pourtant l'abbé Prévost, cet ingénieux et
admirable scrutateur du cœur humain, <pii a découvert le premier ces poétiques déserts où se passent, où s'accomplissent ces trois drames : Manon Lescaut, Paul el Virginie , Alala.
Jui.es JANIN.
IM5F.MlF.Ui: l'AKTIF.
p i: suis obligé de faire re-
'ïij&rs mouler mou lecteur au
ni
CJtemps de ma vie <>
ou je
sPj^rencontrai pour la prelumière fois le chevalier des
,5ïï/'(Irieux : ce lui environ six 'F^pJ^^f&' mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma
fille m'engageait quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il m'était possible. Je revenais un jour de Rouen , où elle m'avait prié d'aller solliciter une affaire au parlement de Normandie, pour la succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin par Évreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour dîner à Passy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris , en entrant dans ce bourg , d'y voir tous les habitants en alarme ; ils se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule a la porte
d'une mauvaise hôtellerie devant laquelle étaicnl deux chariots couverts. Les chevaux , qui étaient
encore allelés et qui paraissaient excédés de faligue et de chaleur, marquaient que ces deux voilures ne faisaient qu'arriver.
Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le tumulte ; mais je lirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse qui ne faisait nulle attention à mes demandes , et qui s'avançait toujours vers l'hôtellerie en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière et le mousquet sur l'épaule ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien , Monsieur, me dit-il ; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons , jusqu'au Havre-de-Gràce , où nous les ferons embarquer pour l'Amérique. 11 y en a quelques-unes de jolies, et c'est apparemment ce qui excite la curiosité de ces bons paysans.
J'aurais passé après cette explication , si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains et criant que c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. De
'■ MISTOlKi:
quoi s'agit-il donc? lui dis-jc. Ah! Monsieur, entrez . répondit-elle . et voyez si ce spectacle n'est l>as capable de fendre le cœur! La curiosité me lit descendre de mon cheval , que je laissai h mon palefrenier. J'entrai avec peine en perçant la foule, et je vis en effet quelque chose d'assez touchant.
Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps , il y en avait une dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse , la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si peu, que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tachait néanmoins de se tourne]', autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment de modestie.
Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, el je lui demandai quelques lumières sur le sort de celle belle fille. Il ne pul m'en donner que de fort générales. Nous
l'avons tirée de l'hôpital, nie dit-il, par ordre de M. le lieutenant-général de police. Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour de bonnes actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route; elle s'obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse pas- d'avoir quelques égards pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer, qui pour-
rait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce : il l'a suivie depuis Paris, s;ms cesser
presque un moment de pleurer. 11 faut que ee soit son frère ou son amant.
Je nie tournai vers le eoin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distingue au premier coup d'œil un homme qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui ; il se leva , et je découvris dans ses yeux, dans sa ligure et dans tous ses mouvements, un air si lin et si noble, que je nie sentis porté naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point , lui dis-je en m'asseyanl près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît point faite pour le triste état où je la vois?
Il nie répondit honnêtement qu'il ne pouvait ni'apprendre qui elle était sans se faire connaître lui-même , et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables n'ignorent point, eonlinua-t-il en montrant les archers: c'est que je
DE MANON .LE SC Al T. 7
l'aime avec une passion si violente, qu'elle me rend le plus infortuné de tous les hommes. J'ai tout employé à Paris pour obtenir sa liberté. Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles ; j'ai pris le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai avec elle ; je passerai en Amérique.
Mais, ce qui est de la dernière inhumanité, ces lâches coquins, ajoula-t-il en parlant des archers. ne veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les attaquer ouvertement à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains , et sont partis avec mon argent . L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les suivre , en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait consentir. Us ont voulu cire payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la liberté de parlera ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de temps: el maintenant que je suis sans un sou . ils ont la
s iiistoiiu;
barbarie de me repousser brutalement lorsque je lais un pas vers elle. 11 n'y a qu'un instant qu'ayant ose m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu 1 insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé , pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de monture.
Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ee i éeil , il laissa tomber quelques larmes en le finissant. Celte aventure me parut des plus extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui dis-je , de me découvrir le secret de vos affaires; mais si je puis vous être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service. Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. 11 faut que je me soumette à toute la ligueur de mon sort. J'irai en Amérique; j'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis, qui me fera tenir quelques secours au llavre-de-Grâee. Je ne suis embarrassé que pour m'y conduire, et pour procurer à cette pauvre créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa
maîtresse, quelque soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je , je vais finir votre embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis fâché de ne pouvoir vous servir autrement.
Je lui donnai quatre louis d'or, sans que les gardes s'en aperçussent : car je jugeais bien que s'ils lui savaient cette somme ils lui vendraient plus chèrement leurs secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux, pour obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce n'est pas, Monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions de le laisser parler à cette fille ; mais il voudrait être sans cesse auprès d'elle; cela nous incommode : il est bien juste qu'il paie pour l'incommodité. Voyons donc , lui dis-je , ce qu'il faudrait pour vous empêcher de la sentir. 11 eut l'audace de me demander deux louis. Je les lui donnai sur-le-champ. Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous échappe quelque friponnerie : car je vais laisser mon adresse à ce jeune homme afin
<|if il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or.
La bonne grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune homme me remercia achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose et qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si charmante , que je ne pus m' empêcher de faire, en sortant, mille réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.
Étant retourné dans ma solitude , je ne fus point informé de la suite de cette aventure. Il se passa près de deux ans , qui me la firent oublier lout-àfait , jusqu'à ce que le hasard me fit renaître l'occasion d'en apprendre à fond toutes les circonstances.
J'arrivais de Londres à Calais avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en souviens bien, au Lion-dOr, où quelques raisons nous obligèrent de passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans les rues, je
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crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais (ait la rencontre à Passy. Il était en fort mauvais équipage , et beaucoup plus pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur les bras un vieux porte-manteau , ne faisant qu'arriver dans la ville.
Cependant, comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu facilement , je le remis aussitôt. 11 faut, dis-je au marquis, que nous abordions ce jeune homme.
Sa joie fut plus vive que toute expression lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah ! Monsieur, s'écria-t-il en me baisant la main, je puis donc encore
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une fois vous marquer mon immortel le reconnais-
sauce ! Je lui demandai d'où il venait. 11 me répondit qu'il arrivait par mer du Havre-de-Gràce , où il était revenu de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en argent, lui dis— je ; allez-vous-en au Lion-d'Or , où je suis logé , je vous rejoindrai dans un moment.
J'y retournai en effet, plein d'impatience d'apprendre le détail de son infortune et les circonslances de son voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le laissât manquer de rien. 11 n'attendit point que je le pressasse de me raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me ditil, vous en usez si noblement avec moi , que je me reprocherais comme une basse ingratitude d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre , non-seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre.
Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent que rien n'est
plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc son récit , auquel je ne mêlerai jusqu'à la fin rien qui ne soit de lui.
J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens, où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P.... , m'avaient envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée , que mes maîtres me proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts extraordinaires pour mériter cet éloge; mais j'ai l'humeur naturellement douce et tranquille : je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour le vice. Ma naissance, le succès de mes éludes et quelques agréments extérieurs m'avaient l'ait connaître et estimer de tous les honnêtes gens de la ville.
J'achevai mes exercices publics avec une approbation si générale, que monsieur l'évêque, qui y assistail , me proposa d'entrer dans l'état eeclésias-
tique, où je ne manquerais pas , disait-il , de m'àttirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes parents me destinaient. Ils me faisaient déjà perler la croix , avec le nom de chevalier des Ci rieux. Les vacances arrivant, je me préparais à retourner chez mon père, qui m'avait promis de m' envoyer bientôt à l'Académie.
Mon seul regret en quittant Amiens était d'y laisser un ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble; mais le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de prendre l'état ecclésiastique et de demeurer à Amiens après moi, pour y faire les études qui conviennent à celle profession. \\ avait mille bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures, dans la suite de mon histoire, et surtout par un zèle et une générosité en amitié qui surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais du moins profilé de ses reproches, dans le précipice où mes passions m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du
naufrage de ma fortune et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses soins que le chagrin de les voir inutiles, et quelquefois durement récompensés par un ingrat qui s'en offensait et qui les traitait d'iinporlunités.
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquai-je un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui où je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voilures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. -Mais il en resta une fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante , que moi , qui jamais n'avais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention; moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai en-
l(i HISTOIRE
flammé toui d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile «à déconcerter; mais loin d'être arrêté alors par celle faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur.
Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument quelle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments; car elle était bien plus expérimentée que moi : c'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré, et qui a causé dans la suite tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de; ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer. Elle n'affecta ni rigueur ni
dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle allait être malheureuse; mais que c'était apparemment la volonté du ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter. La douceur de ses regards , un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles , ou plutôt l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je l'assurai que si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m' exprimer; mais on ne ferait pas une divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est poinl trompeur à mon âge : elle me confessa que si je voyais quelque jour à la pouvoir mettre en liberté, elle croirait mètre redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout entreprendre; mais n'ayant
poinl assez d'expérience pour imaginer tout d'un coup les moyens de la servir, je m'en tenais à celle assurance générale, qui ne pouvail être d'un grand secours pour elle et pour moi. Son vieil argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient
échouer, si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur, qu'elle m'appelât son cousin , et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour nie rencontrer à Amiens, elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se procurer le plaisir de souper avec moi.
J'entrai fort bien dans le sens de celle ruse : je lui proposai de se loger dans une hôtellerie dont le maître, qui s'était établi à Amiens après avoir été longtemps cocher de mon père , était dévoué entièrement à mes ordres.
Je l'y conduisis moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer, et que mon ami Tiherge, qui ne comprenait rien à celle scène, me suivait sans prononcer une parole. 11 n'avait point entendu notre entretien. 11 était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse , je me défis de lui par une commission dont je le priai de se charger. Ainsi j'eus le plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon cœur.
Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le croyais. Mon cœur s'ouvrit à mille senliinenls de plaisir dont je n'avais jamais eu d'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes veines. J'étais dans une espèce de transport qui m'ôla [tour quelque temps la liberté de la voix, et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
Mademoiselle Manon Lescaut , c'est ainsi qu elle me dit qu'on la nommait, parut fort salisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m' avoir obligation de sa liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta son affection , parce qu'étant d'une naissance commune , elle se trouva flattée d'avoir lait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre.
Après quantité de réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite. Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à ménager, quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais préparer pendant la nuit une chaise de poste , et que je reviendrais de grand matin à l'auberge avant qu'il lui éveillé ; que nous nous déroberions secrètement , et <pie nous irions droit h Paris, où nous nous fêlions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus , qui étaient le finit de mes petites épargnes ; elle eu avait à peu près le double. Nous nous ima-
ginàmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos autres mesures.
Après avoir soupe avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus donc nulle peine à faire transporter ma malle et à faire tenir une chaise prête pour cinq heures du matin, qui était le temps où les portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle dont je ne me défiais point et qui faillit rompre entièrement mon dessein.
Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans [tins que moi, était un garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître quelques soupçons de mon amour. Il n'avait osé revenir à
l'auberge où il m'avait laissé, de peur de m' offenser par son retour; niais il était allé m'attendre en mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il lut dix heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la contrainte qu'elle nie causait. Je suis sûr, nie dit-il sans déguisement, que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il; mais vous m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui lis l'entière confidence de ma passion. 11 la reçut avec une apparence de mécontentement qui me fit frémir. Je nie repentis surtout de l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord loul ce qu'il croyait capable de m'en détourner; mais que si j<v ue t'énonçais pas ensuite à
DE MANON LESCAUT. ï.î
celle misérable résolution, il avertirait des personnes qui pourraient l'arrêter à coup sûr. Il me tint là-dessus un discours sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la menace de me dénoncer, si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec plus de sagesse et de raison.
J'étais au désespoir de m' être trahi si mal à propos. Cependant, l'amour m' ayant ouvert extrêmement l'esprit depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus de le tromper à la faveur d'une équivoque. Ti berge, lui dis-je, j'ai cru jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par celte confidence. Il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé; mais, pour ce qui regarde ma fuite , ce n'est point une entreprise à former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures; je vous ferai voir, s'il se peut, ma maîtresse , et vous jugerez si elle mérite que je fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul , après mille protestations d'amitié.
J'employai la nuit à mellre ordre à mes affaires,
et m' étant rendu à l'hôtellerie de mademoiselle Manon vers la pointe du jour, je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre, qui donnait sur
lame; de sorte que, m' ayant aperçu, elle vint m' ouvrir elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle
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n'avait point d'autre équipage que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en étal départir : nous nous éloignâmes aussitôt de la ville.
Je rapporterai dans la suite quelle fut la conduite de ïiherge lorsqu'il s'aperçut que je l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en songeant quelle en a toujours été la récompense.
Nous nous hâtâmes tellement d'avancer, que nous arrivâmes à Saint-Denis avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux ; mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon, elle sut nie persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous regardaient avec admiration , et je remarquai
qu'ils étaient surpris de voir deux enfants de noire âge qui paraissaient s'aimer jusqu'à la fureur.
Nos projets de mariage fuient oubliés à Saint - Denis; nous fraudâmes les droits dé l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. 1 1 est sûr que du naturel tendre et constant dont je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle. Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités aimables. Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté, formaient une chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à n'en sortir jamais. Terrible changement ! ce qui fait mon désespoir a pu faire ma félicité ! Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes, par celle même constance dont je devais attendre le plus doux de tous les sorts el les plus parfaites récompenses de l'amour.
Nous prîmes un appartement meubléà Paris ; ce fut dans la rueY..., et, pour mon malheur, auprès de la maison de M. de lî..., célèbre fermier-général. Trois semaines se passèrent pendant lesquelles j'avais été si rempli de ma passion, que j'avais peu songé à ma famille el au chagrin que mon père
avait dû ressentir de mou absence. Cependant , comme la débauche n'avait nulle part à ma conduite et que Manon se comportait aussi avec beaucoup de retenue , la tranquillité où nous vivions servit à me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir.
Je résolus de me réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si aimable, que je ne doutai point quelle ne pût lui plaire si je trouvais moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite; en un mot, je me ilaltai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser, ayant été désabusé de l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce projet a Manon, et je lui lis entendre qu'outre les motifs de l'amour et du devoir, celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables.
Manon reçut froidement cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon père n'entrait point dans noire dessoin après avoir connu le lien de noire
retraite, je n'eus pas le moindre soupyon du coup cruel qu'on se préparait à me porter. À l'objection de la nécessité elle répondit qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines , et qu'elle trouverait après cela des ressources dans l'affection de quelques parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son relus par des caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais qu'en elle et qui n'avais pas la moindre défiance de son cœur, j'applaudis à toutes ses réponses et à toutes ses résolutions.
Je lui avais laissé la disposition de notre bourse H le soin de payer notre dépense ordinaire. Je m'aperçus peu après que notre table était mieux servie, et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable. Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze pistoles, je lui marquai mon étonnemenl de cette augmentation apparente de notre opulence. Elle me pria en riant d'être sans embarras. Ne vous ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je I aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.
Un jour que j'étais sorti l'après-midi , et que je lavais avertie que je serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire , je fus étonné qu'à mon retour on me fit attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous n'étions servis que par une petite (ille qui était à peu près de notre âge. Étant venue m'ouvrir, je lui demandai pourquoi elle avait tardé si longtemps. Elle me répondit d'un air embarrassé qu'elle ne m'avait point entendu frapper. Je n'avais frappe qu'une fois ; je lui dis : Mais si vous ne m'avez pas entendu , pourquoi ètes-vous donc venue m'ouvrir? Cette question la déconcerta si fort , que , n'ayant point assez de présence d'esprit pour y répondre , elle se mit ii pleurer, en
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m' assurant que ce n'était point sa faute , et que madame lui avait défendu d'ouvrir la porte jusqu'à ce que M. de B... lut sorti par l'autre escalier, qui répondait au cabinet. Je demeurai si confus que je n'eus point la force d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte d'une affaire, et j'ordonnai à cette enfant de dire à sa maîtresse que je retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle m'eût parlé de M. de B....
Ma consternation fut si grande que je versai des larmes en descendant l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. J'entrai dans le premier café , et , m'y étant assis près d'une table, j'appuyai la tète sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait dans mon cœur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre; je voulais le considérer comme une illusion , et je fus près, deux ou trois fois, de retourner au logis sans marquer que j'y eusse fait attention. Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je ne lui
avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu d'elle : pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres caresses, et qu'elle avait reçu les miennes avec transport ; je ne connaissais pas mieux mon cœur que le sien. Non , non , repris je , il n'est pas possible que Manon me trahisse ! elle n'ignore pas que je ne vis que pour elle ; elle sait trop bien que je l'adore! Ce n'est pas là un sujet de me haïr.
Cependant la visite et la sortie lurtive de M. de B... me causaient de l'embarras. Je me rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues ! J'avais peine à donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon cœur le souhaitait.
D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue depuis que nous ('lions :i Paris. Oc-
eupalions , promenades j divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre ; mon Dion ! un instant de séparation nous aurait trop affligés! Il fallait nous dire sans cesse que nous nous aimions : nous serions morts d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc imaginer presque un seul moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi.
A la lin, je crus avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en moi-même, esi
un homme qui lait de grosses affaires et qui a de grandes relations; les parents de Manon se seronl servis de col homme pour lui faire tenir quelque argent. Kilo on a peut-être déjà reçu de lui; il est
venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en auraitelle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire , au lieu de venir ici m' affliger. Elle ne me le cachera pas du moins lorsque je lui en parlerai moi-même.
Je me remplis si fortement de cette opinion , qu'elle eut la force de diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis. J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien. J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais plus que jamais comme certaines ; je me retins, dans l'espérance qu'il lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui s'était passé.
On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort gai ; mais, à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi , je crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma chère maîtresse. Celte pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était do l'amour ou uV la
compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et languissant. Je la regardai avec la môme attention; et peut-être n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon cœur par mes regards. Nous ne pensions ni à parler ni à manger. Enfin je vis tomber des larmes de ses beaux yeux : perfides larmes !
Ah Dieu! m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon : vous êtes affligée jusqu'à pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me levai en tremblant ; je la conjurai, avec tous les empressements de l'amour, de nie découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versais moi-même en essuyant les siennes; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte.
Dans le temps que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs personnes qui montaient l'escalier. Ou frappa doucement à la porte. Manon me donna un baiser, et, s'échappant de mes bras, elle entra rapidement dans le cabinet ,
qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me figurai qu'étant un peu en désordre , elle voulait se cacher aux yeux des étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même.
A peine avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes que je reconnus pour les laquais de
mon père. Ils ne me firent point de violence; mais deux d'entre eux m'ayant pris par les bras, le troisième visita mes poches, dont il lira un petit couteau qui était le seul 1er que j'eusse sur moi. Ils nie demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par l'ordrede mon
père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit dans le carrosse auprès de lui; et le cocher, qui avait ses ordres, nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa tendrement ; mais il ne me parla point ; de sorte que j'eus tout le loisir dont j'avais besoin pour rêver à mon infortune.
J'y trouvai d'abord tant d'obscurité , que je ne voyais pas de jour à la moindre conjecture. J'étais trahi cruellement; mais par qui? ïiberge fut le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de la vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait par conséquent l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon cœur n'osait se rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se retirant, me paraissaient bien une énigme ; mais je me sentais porté
à l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun ; et , dans le temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle , j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre que moi.
Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de connaissance qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour quelques mauvais traitements qu'il me faudrait essuyer de l'autorité paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience , et de promettre tout ce qu'on exigerait de moi , pour me faciliter l'occasion de retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie à ma chère Manon.
Nous arrivâmes en peu de temps à Saint-Denis. Mon frère, surpris de mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit de me consoler, en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement dans le devoir, et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. H me
lit passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les trois laquais dans ma chambre.
Ce qui me causa une peine sensible fut de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon en venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à l'hôte : Ha! c'est ce joli monsieur qui passait , il y a six semaines, avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était charmante! les pauvres enfants, comme ils se caressaient ! Pardi , c'est dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre , et je me laissais voir le moins qu'il m'était possible.
Mon frère avait a Saint-Denis une chaise à deux dans laquelle nous partîmes de grand matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. 11 vit mon père avant moi , pour le prévenir en ma faveur, en lui apprenant avec quelle douceur je m'étais laissé conduire; de sorte que j'en fus reçu moins durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en m'absen-
DE MANON LESCAUT. :j<)
tant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant à une inconnue ; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence ; mais qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je triomphais au fond du cœur : car de la manière dont les choses s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la libellé de me dérober de la maison même avant la lin de la nuit.
On se mit à table pour souper ; on me railla sur ma conquête d'Amiens et sur ma fuite avec celle fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entrelenir de ce qui m'occupait continuellement l'esprit. Mais quelques mots lâchés par mon père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention. Il parla de perfidie et de service intéressé rendu par M. de 1» le demeurai interdit en lui entendant
prononcer ce nom , et je le priai humblement de s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère
pour lui demander s'il ne m'avait pas raconté loule l'histoire. Mon frère lui répondit que je lui avais paru si tranquille sur la route , qu'il n'avait pas cru que j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer. Je l'en suppliai si instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt qu'il m'assassina cruellement par le plus horrible de tous les récits.
Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité do croire que je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardimenl que j'en étais si sûr,
(jue rien ne pouvait m'en donner la moindre déliance. Ha, ha, lia! sécria-l-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une jolie dupe, et j'aime à le voir dans ces sentiments-là. C'est grand dommage, mon pauvre chevalier, de le l'aire entrer dans l'ordre de Malle, puisque lu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il ajoula mille railleries de celle force, sur ce qu'il appelait ma sotlise et ma crédulité.
Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua de nie dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours : Car. ajouta-l-il, je sais que lu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous sommes au 29 du présent : il
y en a onze que monsieur de B m'a écrit; je
suppose qu'il lui en ait fallu huit pour lier une parfaite connaissance avec ta maîtresse : ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jouis qu'il y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu plus ou moins. Là dessus les éclats de rire recommencèrent.
J'écoulais tout avec un saisissement de cœur aw-
(juel j'appréhendais de ne pouvoir résister jusqu'à l<i lin de celle triste comédie. Tu sauras doue, repril mou père, puisque lu l'ignores, que monsieur
de B a gagné le cœur de la princesse; car il se
moque de moi, de prétendre me persuader- que c'est par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever. C'est bien d'un homme lel que lui, de qui d'ailleurs je ne suis pas connu, qu'il faut attendre des senlimenls si nobles. 11 a su d'elle que tu es mon Mis; et, pour se délivrer de les impoi lunilés, il m'a écrit le lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me faciliter les moyens de le saisir au collet; et c'esl par sa direction el celle de la maîtresse même, que ton frère a trouvé le moment de te prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe. Tu sais vaincre assez rapidement, chevalier; mais lu ne sais pas conserver tes conquêtes.
.le n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque mol m'avait percé le cœur, .le me levai de table, et je n'avais pas fait quatre