‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux;Chapitre 3 sur 5 · K MANON LES G A L · texte numérisé non relu

K MANON LES G A L

pas [jour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher, sans sentiment et sans connaissance. On

me les rappela par de prompts secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus louchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec toute son affection pour me consoler. Je l'écoulais, mais sans l'entendre. Je me jetai à ses genoux ; je le conjurai, enjoignant les mains, de me laisser retourner

;i Paris, pour aller poignarder* B Non, disais-je,

il n'a pas gagné le cœur de Manon ; il lui a fait vio lence ; il l'a séduite par un charme ou par un poi son ; il l'a peut-être forcée brutalement. Manon

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m'aime. Ne le sais— je pas bien: il l'aura menacée, le poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-l-il pas l'ail pour me ravir une si charmante maîtresse? 0 dieux! dieux ! serait-il possible que Manon m'eût trahi et qu'elle eût cessé de m'aimcr?

Comme je parlais toujours de retourner promptemenl à Paris, et que je me levais même à tous moments pour eela, mon père vit bien que, dans le transport où jetais, rien ne serait capable de m'arrêler. Il me conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi, pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille vies pour être seulement un quart d'heure à l'aris. Je compris que, m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres. Ne voyant nulle possibilité de m'échapper par celle voie, je m'adressai doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai par mille serments à faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je les pressai, je les caressai, je les menaçai ; mais celle ten-

I)K MANON LESCAUT. i .

tative fut encore inutile. Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir; el je nie jetai sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la nuit et le jour suivant dans celte situation. Je refusai la nourriture qu'on m'apporta le lendemain.

Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut la bonté de tlatler mes peines par les plus douces consolations. 11 m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le (is par respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent pendant lesquels je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. 11 continuait toujours de m'apporler les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens el m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne l'estimais plus : comment aurais-je estimé la plus volage el la plus perfide de toutes les créatures? Mais son image, les traits charmants que je portais au fond du cœur, y subsistaient toujours. Je nie sentais bien. Je puis mourir, disais- j e ; je le devrais même, après tant de honle el de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier l'ingrate Manon.

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Mon père était surpris de me voir toujours si fortement louché. Il me connaissait des principes d'honneur; et, ne pouvant douter que sa trahison ne me la fîl mépriser, il s'imagina que ma constance venait moins de celle passion en particulier que d'un penchant général pour les femmes. Il s'attacha tellement à celle pensée, que, ne consultant que sa tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me dit-il, j'ai eu dessein jusqu'à présent de le faire porter la croix de Malle; mais je vois que tes inclinations ne sonl point tournées de ce coté-là. Tu aimes les jolies femmes : je suis d'avis de l'en chercher une qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que in penses là-dessus.

Je lui répondis que je ne niellais plus de distinction entre les femmes, et qu'après le malheur qui venait de m'arriver, je les délestais tontes également. Je l'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui ressemblera à Manon et qui sera plus lidèle. Ah ! si vous avez quelque bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Sovi'/. sûr. mon cher père-, qu'elle n<v m'a point

trahi ; elle n'est pas capable d'une si noire ël si

cruelle lâcheté. C'est le perfide B qui nous

trompe, vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère; si vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant. repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point, après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, el profiler, si vous êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous.

Je reconnaissais trop clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas ! repris-je après un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, eonlinuai-je en versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant. Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que j'ai à faire pour nie venger. Mon père voulut savoir quel était mon dessein. J'irai à Paris, lui dis-je. je mettrai le feu à la maison de l> el je

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le brûlerai loiil vil' avec la perfide Manon. Cet emportement fil rire mon père, el ne servil qu'à me (aire garder plus étroitement dans ma prison.

J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une alternative perpétuelle de haine el d'amour, d'espérance ou de désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit. Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les fil les, et je languissais du désir de la revoir; lanlôl je n'y apercevais qu'une lâche el perfide maîtresse, el je Taisais mille serments de ne la chercher (pie pour la punir.

On me donna des livres, qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goûl infini pour l'élude : vous verrez de quelle utilité il me fut dans la suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la clarté dans quantité d'endroits d'Horace el de Virgile qui m'avaient paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième

livre de l'Enéide ; je le destine à voir le jour, el je nie flatte que le public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant , c'était un cœur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.

Tibcrge vint nie voir un jour dans ma prison. Je fus surpiis du transport avec lequel il m'eni-

brassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre des jeunes gens qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé el si formé depuis cinq ou six mois que

j'avais passés sans le voir, que sa ligure et le Ion de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en conseiller sage plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où j'étais tombé ; il me félicita de ma guérison , qu'il croyait avancée ; enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir les yeux sur la vanité des plaisirs.

Je le regardai avec élonnement. Il s'en aperçut.

Mon cher chevalier, me dit-il , je ne vous dis rien qui ne soit solidement vrai, et dont je ne sois convaincu par un sérieux examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté; mais le ciel m'avait donné en même temps du goût pour la vertu. Je me suis servi de ma raison pour comparer les fruits de l'un et de l'autre , et je n'ai pas lardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient , ajouta-1-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence de votre cœur cl de votre esprit ; il n'y a rien de bon dont vous

DE MANON LESCAUT. :>l

ne puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter du chemin. Quelle perte pour la vertu ! Votre fuite d'Amiens m'a cause tant de douleur, que je n'ai pas goûté depuis un seul moment de satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. 11 me raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais parti avec ma maîtresse , il était monté à cheval pour me suivre , mais qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance , il lui avait été impossible de me joindre ; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais arrêté à Paris , il y avait passé six semaines à me chercher inutilement ; qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me trouver, e( qu'Un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la comédie; qu'elle y était dans une parure si éclatante, qu'il s'était imaginé qu'elle devait celte fortune à un nouvel amant ; qu'il avait suivi son carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique qu'elle était entretenue par les libéralités de M. B.... Je ne m'arrêtai point là, eon-

tinua-t-il; j'y retournai le lendemain pour apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu. Elle me quitta brusquement lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de revenir eu province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai pas voulu vous voir sans être assuré de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon? lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit des reproches de ce soupir, qui marquait encore de la faiblesse pour elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et surines inclinalions, qu'il me fit naître, dès cette première visite, une forte envie de renoncer comme lui à tons les plaisirs du siècle, pour entrer dans l'étal ecclésiastique.

Je goûtai tellement celle idée, que, lorsque je me trouvai seul, je ne m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'évèque d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et

les présages heureux qu'il avait formés en nia laveur, s'il ui'arrivait d'embrasser ce parti. La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion , qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour. Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez que mon cœur ne désirera que ce qu'il estime , j'aurai aussi peu d'inquiétudes que de désirs.

Je formai là-dessus d'avance un système de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écarlée , avec un petit bois, et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin; une bibliothèque composée de livres choisis ; un petit nombre d'amis vertueux et de bon sens ; une table propre , mais frugale et modérée. J'y joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, el qui m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitai ions des hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoulai-je; ton les mes prétentions ne seront-elles poinl remplies? Il es(

certain que ce projet flattait extrêmement mes inclinations. Mais à la fin d'un si sage arrangement , je sentais que mon cœur attendait encore quelque chose, et que, pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude , il fallait y èlre avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites pour me fortifier dans le dessein qu'il m'avait inspiré , je pris l'occasion d'en faire l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser ses enfants libres dans le choix de leur condition, et que, de quelque manière que je voulusse disposer de moi , il ne se réserverail que le droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui tendaient moins à me dégoûter de mon projet qu'à me le faire embrasser avec connaissance.

Le renouvellement de l'année scolaslique approchait. Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de Saint-Sulpice ; lui pour achever ses études de théologie, et moi pour commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du diocèse , lui fit obtenir de

ce prélat un bénéfice considérable avant notre départ.

Mon père , me croyant tout-à-fait revenu de ma passion , ne fit aucune difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit ecclésiastique prit la place de la croix de Malle, et le nom d'abbé des Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant d'application , que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois. J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du jour. Ma réputation eut tant d'éclat , qu'on me félicitait déjà sur les dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir; et, sans l'avoir sollicité , mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas plus négligée ; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tibergc était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage , et je l'ai vu plusieurs fois répandre des larmes en s'applaudissant de ce qu'il nommait ma conversion.

Que les résolutions humaines soient sujettes à changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'élonnemenl : une passion les fait naître, une autre

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passion peut les détruire; mais quand je pense à la sainteté de celles qui m'avaient conduit àSaint- Sulpice, et à la joie intérieure que le ciel m'y Taisait goûter en les exécutant, je suis effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle des passions, qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords.

Je me croyais absolument délivre'' des faiblesses de l'amour. Il me semblait que j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin ou un quart d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans excepter ceux qui m'auraient clé offerts par Manon. Cependant un instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut d'autant plus irréparable, que, me trouvant tout d'un coup au même degré de profondeur d'où j'étais sorti , les nouveaux désordres où je tombai me portèrent bien plus loin vers le fond do l'abîme.

J'avais passé près d'un an à Paris sans «l'informer des affaires de Manon. Il m'en avait d'abord coulé beaucoup pour me faire celle violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres réflexions , m'avaient fait obtenir la victoire . Les derniers mois s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'école de théologie ; je fis prier plusieurs personnes de considération de m honorer de leur présence . Mon nom fut ainsi répandu dans tous les quartiers de Paris : il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle . Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi (je n'ai jamais pu démêler lequel de ces deux sentiments), lui fit prendre intérêt à un nom si semblable au mien ; elle vint en Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu de peine à me remettre,

Je n'eus pas la moindre connaissance de celle

visile. On sait qu'il y a dans ces lieux des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de gloire et chargé de compliments. 11 était six heures du soir. On vint m'averlir , un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir. J'allai au parloir sur-le-champ. Dieu! quelle apparition surprenante! j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année ; ses charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire: c'était un air si fin, si doux, si engageant ! l'air de l'amour même. Toute sa figure me parut un enchantement.

Je demeurai interdit à sa vue, et, ne pouvant conjecturer quel était le dessein de celte visile, j'attendais, les yeux baissés et avec tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut pendant quelque temps égal au mien-, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine, mais que, s'il était vrai que

j'eusse jamais eu quelque tendresse pour elle , il y avait eu aussi bien de la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de l'informer de mon sort, et qu'il y en avait beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence sans lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant , ne saurait être exprimé.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse que je n'eus pas la force d'achever. Enfin je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta , en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore- Je prétends mourir , répondit-elle , si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-jeen versant moi-même des pleurs que je m'efforçais en vain de retenir ; demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste a le sacrifier : car mon cœur n'a jamais cessé d'être à loi.

À peine eus-je achevé ces derniers mois, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnées; elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet , de la situation tranquille où j'avais été , aux mouvements tumultueux que je sentis renaître ! J'en étais épouvanté; je frémissais , comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une cam pagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur secrète dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes. Ah! Manon, lui dis— je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. 11 vous était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et a vous obéir. Dites-moi , maintenant , si vous en avez trouvé d'aussi tendre el d'aussi soumis. Non,

non, la nature n'en l'ait guère de la même trempe que le mien. Dites -moi du moins si vous l'avez

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quelquefois regretté. Quel fonds dois- je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que jamais : mais, au nom de toutes les peines que j'ai souffertes pour vous, belle Manon , dites-moi si vous serez plus fidèle. Elle me répondit des choses si louchantes sur son repentir, et elle s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu'elle ni'atlen-

dril à un degré inexprimable. Chère Manon, lui dis-je d'un mélange profane d'expressions amoureuses el théologiques, lu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté patune délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour loi, je le prévois bien ; je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles perles ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me louchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens différents de ceux que j'espère avec loi sonl des biens méprisables, puisqu'ils ne sauraient lenir un moment dans mon cœur contre un seul de tes regards.

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B.... Elle m'apprit que, l'ayant vue h sa fenêtre, il était devenu passionné pour elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général , c'est-à-dire en lui marquant dans une lettre «pie le payement serait

proporlionné aux faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire vivre plus commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques promesses qu'elle s'élait laissé ébranler par degrés; que je devais juger pourtant de ses remords par la douleur donl elle m'avait laissé voir des témoignages la veille de notre séparation; que, malgré l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais goûté de bonheur avec lui, non-seulement parce qu'elle n'y trouvait point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui procurait sans cesse, elle portail au fond du cœur le souvenir de mon amour et les remords de son infidélité. Elle me parla de Ti berge et de la confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le cœur, ajoula-t-elle , m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos sans pouvoir soutenir un moment sa présence.

Elle continua de me raconter par quels moyens elle avait été instruite do mon séjour à Paris, du

changement de ma condition et de mes exercices de Sorbonne. Elle m'assura qu'elle avait été si agitée pendant la dispute, qu'elle avait eu beaucoup de peine non-seulement à retenir ses larmes , mais ses gémissements même et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la dernière pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement de son cœur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au séminaire , avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas disposé à lui pardonner.

Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas louché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis a toutes ses volontés sans réplique. Elle entra dans son carrosse pour aller matlendre au coin de la rue. Je m'échappai un moment après, sans être

aperçu du portier. Je montai avec elle. Nous passâmes à la friperie ; je repris les galons et l'épée.

Manon fournit aux frais , car jetais sans un sou ; et , dans la crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice , elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs était médiocre , et elle était assez riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait abandonner. Nous conférâmes chez le fripier même sur le parti que nous allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice

m HISTOIRE,

qu'elle oie faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle : ils sont à lui; mais j'emporterai , comme de justice, les bijoux, et près de soixante mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné nul pouvoir sur moi , ajouta-l-ellc : ainsi nous pouvons demeurer sans crainte à Paris , en prenant une maison commode où nous vivrons heureusement. Je lui représentai que , s'il n'y avait point de péril pour elle , il y en avait beaucoup pour moi . qui ne manquerais point tôt ou tard d'être reconnu , et qui serais continuellement exposé au malheur que j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner, qu'il n'y avait point de hasards que je ne méprisasse pour lui plaire. Cependant nous trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes Chaillot , qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez

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elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries.

Elle revint une heure après , dans un carrosse de louage , avec une fille qui la servait , et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de précieux était renfermé.

Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes , la première nuit , à l'auberge , pour nous donner le temps de chercher une maison . ou du moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de notre goût.

Mon bonheur nie parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune. Soixante mille francs, qui faisaient le fonds de nos richesses , n'étaient point une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie. Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La première vertu de Manon, non

plus que la mienne , n'était pas l'économie. Voici le plan que je me proposai. Soixante mille francs, lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille éeus nous suffiront chaque année , si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien d'un carrosse et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez l'opéra ; nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu. nous nous bornerons tellement, que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il est impossible que dans l'espace de dix ans il n'arrive point de changement dans ma famille ; mon père est Agé , il peut mourir. Je me trouverai du bien , et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres craintes.

Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie , si nous eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait à tous moments de nouvelles occasions de dépense ; et „ loin de regretter les

sommes qu'elle? employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui procurer (oui ce que je croyais propre à lui plaire. Noire demeure de Chaillot commença même à lui devenir à charge.

L'hiver approchait , tout le monde retournait à la ville , et la campagne devenait déserte. Elle me proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point ; mais , pour la satisfaire en quelque chose , je lui dis que nous pouvions y louer un appartement meublé , et que nous y passerions la nuit lorsqu'il nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions plusieurs fois la semaine : car l'incommodité de revenir si tard à Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter. Nous nous donnâmes ainsi deux logements , l'un à la ville , l'autre à la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos affaires , en faisant naître deux aventurcs qui causèrent notre ruine.

Manon avait un frère qui était garde-du-corps. Il se trouva malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa sœur en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accouru! aussitôt

chez nous. Celait un homme brutal el sans principes d'honneur. Il entra dans notre chambre en jurant horriblement; et, comme il savait une parlie des aventures de sa sœur, il l'accabla d'injures et de reproches.

Jetais sorti un moment auparavant : ce qui liil sans doute un bonheur pour lui ou pour moi , qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me raconta la scène lâcheuse qu'elle venait d'essuyer, el les menaces brutales de son hère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.

Pendant que je m'entretenais avec elle de celte aventure , le garde-du -corps rentra dans la chambre où nous étions sans s'être fait annoncer. Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je lis si je l'eusse connu; mais nous ayant salués d'un air riant , il eut le temps de dire à Manon qu'il venait lui faire des excuses de son emportement ; qu'il

l'avait crue dans le désordre , et que celte opinion avait allumé sa colère ; niais que s'étant informé qui j'étais d'un de nos domestiques, il avait appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer de bien vivre avec nous.

Quoique cette information , qui lui venait d'un de mes laquais , eût quelque chose de bizarre et de choquant , je reçus son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir h Manon. Elle paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à dîner.

11 se rendit en peu de moments si familier, que, nous ayant entendus parler de notre retour à Chaillot , il voulut absolument nous tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse, Ce lut une prise de possession : car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec tant de plaisir, qu'il lit sa maison de la nôtre , et qu'il se rendit h* maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. 11 m'appelait son frère; et, sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y traitera nos dépens. Il se (it habiller

magnifiquement à nos irais. Il nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas m'apercevoir qu'il tirait d'elle , de temps en temps , des sommes considérables. Il est vrai qu'étant grand joueur, il avait la fidélité de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait ; mais la nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui , pour nous délivrer de ses importunités , lorsqu'un funeste accident m'épargna cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.

Nous étions demeurés un jour à Paris , pour y coucher, comme il nous arrivait fort souvent. La servante , qui restait seule à Chaillot dans ces occasions , vint m'averlir le malin que le feu avait pris pendant la nuit dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficultés à l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque dommage : elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion causée par la multitude d'étran-

gers qui étaient venus au secours, qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent, qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promplement à Chaillot. Diligence inutile ! la caisse avait déjà disparu.

J'éprouvai alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Celte perle me pénétra d'une si vive douleur, que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé. L'indigence était le inoindre. Je connaissais Manon ; je n'avais déjà que trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans la bonne fortune , il ne fallait pas compter sur elle dans la misère. Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier. Je la perdrai! mécriai-je. Malheureux chevalier ! lu vas donc perdre encore tout ce que lu aimes ! Celle pensée me jeta dans un trouble si affreux , que je balançai , pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de finir tous mes maux par la mort.

Cependant je conservai assez de présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne mo

lit

restait nulle ressource. Le ciel me fil naître une idée qui arrêta mon désespoir : je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre perle à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je pourrais fournir assez honnêtement à son entrelien pour l'empêcher de sentir la nécessité.

J'ai compté, disais-je pour me consoler , que vingt mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé dans ma famille. Quel parti prendrais-je ? je ne le sais pas trop bien ; mais ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui ? Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit ni mes qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entrelien à leurs lalents tels qu'ils les ont !

La Providence, ajoulais-je en réfléchissant sur les différents étals de la vie, n'a-t-elle pas arrangé les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des sots. Cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or, il y a là dedans une jus-

lice admirable. S'ils joignaient l'esprit aux richesses ils seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci comme des moyens polir se tirer de la misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux richesses des grands en servant à leurs plaisirs, ils en font des dupes; d'autres servent à leur instruction, ils lâchent d'en faire d'honnêtes gens : il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent ; mais ce n'est pas là le but de la divine sagesse : ils tirent toujours un fruit de leurs soins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent ; et, de quelque façon qu'on le prenne, c'est un fonds excellent de revenu pour les petits que la sottise des riches et des grands.

Ces pensées me remirent un peu le cœur et la lêle. Je résolus d'abord d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait parfaitement Paris ; et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître que ce n'était ni de son bien, ni de la paye du roi, qu'il lirait son plus clair revenu. Il me restait h peine vingt pisloles, qui s'étaient

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