I1IST01HK
irouvées heureusenienl dans ma poche. Je lui monlrai ma bourse, en lui expliquant mou mal-
heur el mes craintes, et je lui demandai sil y avait pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim ou de me casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était la ressource des sols ; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de gens d'esprit qui s'y voyaient réduits quand ils ne voulaient pas faire usage de leurs talents ; que c'était à moi d'examiner de quoi
j'étais capable ; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes mes entreprises.
Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins demanderaient un remède plus présent : car que voulez-vous que je dise à Manon? A propos de Manon , reprit-il , qu'est-ce qui vous embarrasse? N'avez-vous pas toujours avec elle de quoi finir vos inquiétudes quand vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir, vous, elle et moi. Il me coupa la réponse que celle impertinence mérilait , pour continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus a partager entre nous, si je voulais suivre son conseil ; qu'il connaissait un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille telle que Manon.
Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui répondis-je ; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu pour m'accorder votre amitié était un sentiment tout opposé à celui où vous êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé de même , et que sa sœur
Ts HISTOIRE
ayant une l'ois violé les lois de son sexe, quoique en laveur de l'homme qu'il aimait le plus , il ne s'était réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise conduite.
Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil était une dernière ressource qu'il fallait remettre h l'extrémité. Je le priai de m'ouvrir quelque autre voie.
II me proposa de profiter de ma jeunesse et de la ligure avantageuse que j'avais reçue de la nature, pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon.
Je lui parlai du jeu comme du moyen le plus facile et le plus convenable à ma situation. 11 me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource, mais que cela demandait d'être expliqué ; qu'entreprendre de jouer simplement avec les espérances communes, c'était le vrai moyen d'achever ma perle; que de prétendre exercer seul, et
sans être soutenu, les pelils moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune, était un métier trop dangereux ; qu'il y avait une troisième voie , qui était celle de l'association ; mais que ma jeunesse lui faisait craindre que messieurs les confédérés ne me jugeassent point encore les qualités propres à la ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès d'eux ; et , ce que je n'aurais pas attendu de lui , il m'offrit quelque argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon de la perle que j'avais faite, et du sujet de notre conversation. Je sortis de chez lui moins satisfait encore que je n'y étais entré; je me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait pour moi que je n'eusse pu obtenir de même sans celle ouverture; et je craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi, par la déclaration de ses senlimenls, qu'il ne formai le dessein de tirer parti délie, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
mains, ou du moins en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille réllexions qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le désespoir où j'avais été le malin . 11 me vint plusieurs fois à l'esprit d'écrire à mon père et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir de lui quelque secours d'argent ; mais je me rappelai aussitôt que, malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite prison pour ma première faute ; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait beaucoup plus rigoureusement.
Enfin, celte confusion de pensées en produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt : ce fut de recourir à mon ami Tiberge , dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le môme fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable et ne fait plus d'honneur à la vertu , que la confiance avec laquelle on s'adresse aux personnes dont on connaît parfaitement la probité: on sent qu'il n'y a point de risque à courir : si
elles ne sont pas toujours en état d'offrir du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la compassion. Le cœur, qui se Terme avec tant de soin au reste des hommes , s'ouvre naturellement en leur présence , comme une fleur s'épanouit à la lumière du soleil , dont elle n'attend qu'une douce influence.
Je regardai comme un effet de la protection du ciel de m'être souvenu si à propos de Tiberge, el je résolus de chercher les moyens de le voir avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui écrire un mot et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui recommandai le silence et la discrétion , comme un des plus importants services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires.
La joie que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait point l'alarmer ; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le plus de plaisir, elle ne fui pas Tachée de m'enteu-
dre dire qu'il était à propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques légers effets de l'incendie.
Une heure après , je reçus la réponse de Tiberge , qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller paraître aux yeux d'un ami dont la seule présence devait être un reproche de mes désordres; mais l'opinion que j'avais de la bonté de son cœur, et l'intérêt de Manon , soutinrent ma hardiesse.
Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais- Royal. Il y était avant moi. Il vint m' embrasser aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint serré longtemps entre ses bras , et je sentis mon visage mouillé de ses larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion , et que je portais dans le cœur un vif sentiment de mon ingratitude; que la première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était encore permis de le regarder comme mon ami , après avoir mérité si justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit , du ton le plus tendre, que rien
n'était capable de le faire renoncer à cette qualité ; que mes malheurs même , et , si je lui permettais de le dire , mes fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi ; mais que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la sent pour une personne chère qu'on voit loucher à sa perte sans pouvoir la secourir. Nous nous assîmes sur un banc. Hélas ! lui dis-
je avec un soupir parti du fond (U\ cœur, votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge, si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines.
Si HISTOIRE
J'ai houle de vous les laisser voir : car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse ; mais l'effet en est si triste , qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que vous faites pour en être attendri.
Il me demanda , comme une marque d'amitié , de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis mon départ de Saint-Sulpice. Je le salisfis; et, loin d'altérer quelque chose à la vérité ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus excusables , je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du destin qui s'attache à la ruine d'un misérable , ei dont il est aussi impossible a la vertu de se défendre , qu'il l'a été à la sagesse de les prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes craintes, du désespoir où j'étais deux heures avani que de le voir, et de celui dans lequel j'allais retomber si j'étais abandonné par mes amis aussi impitoyablement que par la fortune; enfin j'attendris tellement le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je l'étais par le sentiment de mes peines.
Il ne se lassait point Je m' embrasser et de ni'exhoi'ler à prendre du courage et de la consolation ; mais , comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon , je lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je regardais comme la plus grande de mes infortunes , et que j'étais disposé à souffrir, non-seulement le dernier excès de la misère , mais la mort la plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que tous mes maux ensemble.
Expliquez-vous donc , me dit-il ; quelle espèce de secours suis-je capable de vous donner, si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le comprit pourtant à la fin ; et , m'ayant confessé qu'il croyait m'enlendre , il demeura quelque temps suspendu , avec l'air d'une personne qui balance. Ne croyez pas, reprit -il bientôt , que ma rêverie vienne d'un refroidissement de zèle et d'amitié; mais à quelle alternative me réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous voulez accepter, ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car n'est-
8ii HISTOIRE
ce pas prendre part à votre désordre que de vous y faire persévérer?
Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti. Il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je trouverai le moyen de vous l'aire avoir quelque argent. Permettez-moi , mon cher chevalier, ajouta-t-il en m' embrassant , d'y mettre seulement une condition : c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de vos passions qui vous écarte.
Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il souhaitait , et je le priai de plaindre la malignité de mon sort , qui me faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pisloles sur son billet ; car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai déjà dit qu'il n'était
pas riche. Son bénéfice valait mille éeus ; niais comme c'était la première année qu'il le possédait. il n'avait encore rien touché du revenu : c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait cette avance.
Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché jusqu'au point de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal qui me faisait violer tous les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour s'élever dans mon cœur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans cet instant de lumière , la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter du ciel ; et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si charmant.
Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent; mais elle ne pouvait être tranquille un moment avec la crainte d'en manquer. C'était du plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu loucher un sou si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coule. Elle
ne s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu qu'elle pût passer agréablement la journée ; de sorte que, n'étant ni excessivement livrée au jeu , ni capable d'être éblouie par le Caste des grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était une chose si nécessaire pour elle d'être ainsi occupée par le plaisir, qu'il n'y avait pas le moindre fonds à faire sans cela sur son humeur et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse le seul, comme elle en convenait volontiers , qui pût lui faire goûter parfaitement les douceurs de l'amour, j'étais presque certain que sa tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B.... lorsqu'il ne me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir.
Je résolus donc de régler si bien ma dépense particulière, que je fusse toujours en état de fournir aux siennes, cl de nie priver plutôt de mille
choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse m'effrayait plus que tout le reste, car il n'y avait point d'apparence de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher.
Je découvris ma peine à M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pisloles d'un ami. Il me répéta que si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs pour traiter ses associés , je ne pusse être admis, à sa recommandation, dans la ligue de l'industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper, je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.
M. Lescaut me présenta le soir même comme un de ses parents. 11 ajouta que j'étais d'autant mieux disposé à réussir, que j'avais besoin des plus grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais dans le dessein de leur donner a souper. L'offre fut acceptée. Je les traitai magnifiquement. Ou s'entretint longtemps de la gentillesse de ma figure cl de mes heureuses dispositions. On prétendit
Il ISTOIllfi
qu'il y avait beaucoup à espérer de moi , parce qu'ayant quelque chose dans la physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes artifices. Enfin, on rendit grâces à M. Lescaut d'avoir procuré à l'ordre un novice de mon mérite , et l'on chargea un des chevaliers de me donner pendant quelques jours les instructions nécessaires.
Le principal théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transilvanie, où il y avait une table de
l!ll!W;
pharaon dans une salle, cl divers autres jeux de
cartes et de dés dans la galerie. Celle académie
se tenait au profit de M. le prince de R qui
demeurait alors à Clagny , et la plupart de ses officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? je profitai en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte; et m' aidant fort bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement pour tromper les yeux des plus habiles , et ruiner sans affectation quantité d'honnêtes joueurs. Celte adresse extraordinaire hâta si fort les progrès de ma fortune , que je me trouvai en peu de semaines des sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec mes associés.
Je ne craignis plus alors de découvrir à Manon notre perte de Chaillot ; et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse nouvelle, je louai une maison garnie , où nous nous établîmes avec un air d'opulence et de sécurité.
Tiberge n'avait pas manqué pendant ce tempslà de me rendre de fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans cesse à me rc-
présenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je n'eusse pas la moindre disposition à les suivre , je lui savais bon gré de son zèle , parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le raillais agréablement en présence môme de Manon, et je l'exhortais à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres prêtres qui savent accorder fort bien une maî- Iresseavecun bénéfice. Voyez, lui disais-je , en lui montrant les yeux de la mienne , et dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin : mais lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient , et que non-seulement je lui avais restitué ses cent pisloles, mais qu'ayant loué une nouvelle maison et doublé ma dépense , j'allais me replonger plus que jamais dans les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du ciel, et il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver. Il est impossible, nie dit-il, que les richesses
qui servent à l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes. Vous les avez acquises injustement ; elles vous seront ravies de même. La plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir tranquillement. Tous mes conseils , ajouta-t-il , vous ont été inutiles ; je ne prévois que trop qu'il vous seront bientôt importuns. Adieu, ingrat et faible ami.
Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme
une ombre ! puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource; et vous , rester seul et nu , pour sentir la vanité des biens qui vous ont follement enivré ! C'est alors que vous nie trouverez disposé à vous aimer et à vous servir; mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et je déteste la vie que vous menez.
Ce fut dans ma chambre , aux yeux de Manon, qu'il me fit cette harangue aposloslique. 11 se leva pour se retirer. Je voulus le retenir; mais je fus arrêté par Manon , qui me dit que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir.
Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je remarque ainsi les diverses occasions où mon cœur sentit un retour vers le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie.
Les caresses de Manon dissipèrent en un moment le chagrin que celte scène m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla noire affection. Vénus et
la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux ni plus tendres. Dieux ! pourquoi nommer le inonde un lieu de misères , puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices ! Mais, hélas ! leur essence est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se proposer, si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent le sort eommun, c'est-à-dire de durer peu et d'être suivies par des regrets amers.
J'avais fait au jeu des gains si considérables; que je pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette fille était jolie. Mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à des maîtres jeunes et faciles qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper aisément. Us en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne nous a jamais été possible de nous relever.
M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit lorsque nous retournâmes
au logis. J'appelai mon valet, el Manon sa femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils n'avaient point été vus daus la niaison depuis huit heures, et qu'ils étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant les ordres qu'ils disaient en avoir reçus de moi. Je pressentis une partie de la vérité , mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de mon cabinet avait été forcée et mon argent enlevé avec tous mes habits. Dans le temps que je réfléchissais seul sur cet accident , Manon vint tout effrayée m'apprendre qu'on avait fait le même ravage dans son appartement.
Le coup me parut si cruel , qu'il n'y eut qu'un effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me (il affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis en badinant que je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transilvanie. Cependant elle me sembla si sensible à notre malheur, que sa tristesse
eut bien plus de force pour m' affliger que ma joie feinte n'en avait eu pour l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus, me dit-elle, les larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses. Mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En effet , nous étions ruinés si absolument , qu'il ne nous restait pas une chemise.
Je pris le parti d'envoyer chercher sur-lechamp M. Lescaut. Il me conseilla d'aller à l'heure même chez M. le lieutenant de police et M. le grand prévôt de Paris. J'y allai; mais ce fut pour mon plus grand malheur ; car, outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à Lescaut d'entretenir sa sœur, et de lui inspirer pendant mon absence une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit de lui persuader. Cet honorable marché fui conclu avant mon re-
lour, el l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de G.... M....
Je le trouvai qui m'attendait au logis ; mais Manon s'était couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos , elle me priait de la laisser seule pendant cette nuit. Lescaut nie quitta , après m'avoir offert, quelques pistoles que j'acceptai.
Il était près de quatre heures lorsque je me mis au lit; et m'y étant encore occupé longtemps des moyens de rétablir ma fortune , je m'endormis si tard, que je ne pus me réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour aller m'informer de la santé de Manon : on me dit qu'elle était sortie une heure auparavant avec son frère , qui était venu la prendre dans un carrosse de louage. Quoique une telle partie faite avec Lescaut me parût mystérieuse , je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je laissai couler quelques heures que je passai à lire. Enfin , n'étant plus le maître de mon inquiétude , je me promenai ;i grands pas dans nos appartements, .l'a-
perçus dans celui de Manon une lettre cachetée qui était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je l'ouvris avec un frisson mortel. Elle était conçue en ces termes :
ji^^k
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l'i- « dole de mon cœur, et qu'il n'y a que loi au « monde que je puisse aimer de la façon dont je « t'aime; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère « âme , que , dans l'état où nous sommes réduits, « c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-ln
« qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque « de pain? La faim me causerait quelque méprise « fatale; je rendrais quelque jour le dernier sou- « pir en croyant en pousser un d'amour. Je t'a- « dore, compte là-dessus; mais laisse-moi pour « quelque temps le ménagement de notre fortune. « Malheur «à qui va tomber dans mes filets ! je trace vaille pour rendre mon chevalier riche et heu- « reux. Mon frère l'apprendra des nouvelles de ta « Manon , et qu'elle a pleuré de la nécessité de te « quitter. »
Je demeurai , après cette lecture , dans un étal qui me serait difficile à décrire, car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiment je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uni-") ques , auxquelles on n'a rien éprouvé qui soit semblable : on ne saurait les expliquer aux autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu'il de-
vait y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour ! *
Elle m'aime, je le veux croire ; mais ne faudraitil pas, m'écriai-je, qu'elle fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un cœur que je n'aie pas sur le sien? Que me reste- t-il à faire pour elle , après tout ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle m'abandonne ! et l'ingrate se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de m'aimer ! Elle appréhende la faim ; grand Dieu ! quelle grossièreté de sentiments , et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle , en renonçant à ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père ; moi, qui me suis retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses caprices ! Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais , ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté du moins sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir
perdu l'esprit pour s'y exposer volontairement. Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne m'attendais pas : ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement l'effraya : il me répondit que si c'était ainsi que je le recevais lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il eût pu nie rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied chez moi. Je courus à la porte de la chambre , que je fermai soigneusement. Ne t'i-
magine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que lu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des fables : il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là ! que vous êtes vif! repartit-il. C'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus être éclairci sur-le-champ.
Il me raconta que Manon , ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance
de M. de G M...., qui passait pour un homme
généreux. Il n'eut garde de me dire que le conseil était venu de lui , ni qu'il eût préparé les voies avant que de 1* conduire. Je l'y ai menée ce matin , continua-t-il , et cet honnête homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a invitée d'abord à lui tenir compagnie à sa maison de campagne , où il est allé passer quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait
entendre adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables; et j'ai tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent de deux cents pisloles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le présent ; mais que l'avenir amènerait à ma sœur de grands besoins ; qu'elle s'était chargée d'ailleurs du soin d'un jeune frère, qui nous était resté sur les bras après la mort de nos père et mère , et que s'il la croyait digne de son estime , il ne la laisserait pas souffrir dans ce pauvre enfant , qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison commode pour vous et pour Manon ; c'est vous-même qui êtes ce pauvre petit frère orphelin ; il a promis de vous meubler proprement et de vous fournir tous les mois quatre cents bonnes livres , qui en feront, si je compte bien , quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de chercher une maison et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez alors Manon , qui m'a chargé do vous embrasser mille lois pour elle,
el de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.
Je m'assis en rêvant à celte bizarre disposition de mon sort. Je me trouvai dans un partage de sentiments , et par conséquent dans une incertitude si difficile à terminer, que je demeurai longtemps sans répondre a quantité de questions que Lescaut me faisait lune sur l'autre. Ce fut dans ce moment que l'honneur et la vertu me firent sentir encore les atteintes du remords^ et que je jetai les yeux en soupirant vers Amiens, vers la maison de mon père , vers Saint-Sulpice , et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel immense espace n'élais-je pas séparé de cet heureux état ! Je ne le voyais plus que de loin comme une ombre , qui s'atfirait encore mes regrets el mes désirs , mais trop faible pour exciter mes efforts. Par quelle fatalité , disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une passion innocente; comment s'est-il changé pour moi en une source de misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux avec Manon? Pourquoi no l'épousai-je point avant que d'obtenir rien do
son amour ? mon père , qui m'aimait si tendrement , n'y aurait-il pas consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes ? Ah ! mon père l'aurait chérie lui-même comme une fille charmante, trop digne d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon, avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens , avec les biens de la fortune et la tranquillité de. la vertu. Revers funeste! Quel est l'infâme personnage qu'on vient ici nie proposer? Quoi! j'irai partager?... mais y a-t-ilà balancer, si c'est Manon qui l'a réglé , et si je la perds sans cette complaisance? M. Lescaut, m'écriai-je en fermant les yeux , comme pour écarter de si chagrinantes réflexions , si vous avez eu dessein de me servir, je vous rends grâce. Vous auriez pu prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas? ne pensons donc plus qu'à profiler de vos soins et à remplir votre projet.
Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que
bravê , et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai rendu , et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantages que vous ne vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions prévenir les défiances que M. de G.... M.... pouvait concevoir de notre fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il ne se l'imaginait. Nous
ne trouvâmes point d'autre moyen que de prendre
devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que je me mettrais fort mal la première fois que je serais admis à l'honneur de le saluer.
Il revint à la ville trois ou quatre jours après. Il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son retour, et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti.
Malgré la résignation avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés , je ne pus réprimer le murmure de mon cœur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout-à-fait sur le chagrin de son infidélité. Elle , au contraire, paraissait transportée du plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que j'accompagnai d'autant de soupirs.
Elle me railla d'abord de ma simplicité; mais
lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours tristement sur elle , et la peine que j'avais à digérer un changement si contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs. Je lui demandai ce qui les causait. 11 l'est bien aisé de le voir, me dit-elle : comment veux-tu que je vive , si ma vue n'est plus propre qu'à te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule caresse depuis une heure que lu es ici, et lu as reçu les miennes avec la majesté du grand lurc au sérail.
Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher que j'ai le cœur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté , ni de la cruauté que vous avez eue de m'abandonner sans un mot de consolation , après avoir passé la nuit dans un autre lit que le mien : le charme de votre présence m'en ferait oublier davantage. Mais croyez - vous que je puisse penser sans soupirs , et même sans larmes, conlinuai-je en en versant quelques-unes, à la triste et malheureuse vie que
vous voulez que je mène dans cette maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part : ce ne sont plus des raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel que le mien ; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une ingrate et dure maîtresse?...
Elle m'interrompit : Tenez, dit-elle, mon chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me percent le cœur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais l'ait pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation ; mais j'y renonce , puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle ne me demandait qu'un peu de complaisance pour le reste du jour ; qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant; qu'il lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles , avec d'autres bijoux, et par-dessus cria la moitié de la pension
annuelle qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des avantages que je lui ai donnés sur moi , car je l'ai remis jusqu'à présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de fois les mains; il est juste qu'il paie ce plaisir, et ce ne sera point trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses richesses et à son âge.
Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon cœur n'avait point encore perdu tout sentiment d'honneur, puisqu'il était si satisfait d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les longues douleurs. La fortune ne me délivra d'un précipice que pour me faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon , par mille caresses , combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent de concert. Il en murmura d'abord ; mais les quatre ou cinq mille livres d'argent comptant le firent entrer gaiement dans nos
vues. Il fut donc réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G.... M...., et cela pour deux raisons : l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène agréable, en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon ; l'autre , pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse , par le droit qu'il croyait s'être acquis en payant si libéralement d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi , lorsqu'il monterait à la chambre où il comptait de passer la nuit ; et Manon, au lieu de le suivre, nous promit de sortir, et de la venir passer avec moi. Lescaut se chargea du soin d'avoir exactement un carrosse a la porte.
L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre longtemps. Lescaut était avec sa sœur dans la salle. Le premier compliment du vieillard fut d'offrir a sa belle un collier, des bracelets et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. 11 lui compta ensuite, en beaux louis d'or, la somme de deux mille quatre cents livres, qui faisaient la moitié de la pension. H assaisonna son présent de quantité de don-
il:;
ceurs dans le goût de la vieille cour. Manon ne put lui refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte , où je prêtais l'oreille , en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer.
Il vint me prendre par la main , lorsque Manon
Il', HISTOIRE
eut serré l'argent et les bijoux; me conduisant vers M. de G.... M...., il m'ordonna de lui faire l«i révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez , Monsieur, lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné , comme vous voyez , d'avoir les airs de Paris ; mais nous espérons qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi; faites bien votre profit d'un si bon modèle.
Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue , en me disant que j'étais un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris , où les jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire prêtre , et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je lui trouve l'air de Manon , reprit le vieillard, en me haussant le menton avec la main. Je répondis d'un air niais : Monsieur, c'est que nos deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma sœur Manon comme un autre moi-même. L'entendez-
vous? dil-il à Lescaut. 11 a de l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de monde. Oh! Monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j'en trouverai à Paris de plus sots que moi. Voyez ! ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.
Toute notre conversation fut à peu près du même genre pendant le souper. Manon, qui était étourdie , fut sur le point plusieurs fois de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion , en soupant, de lui raconter sa propre histoire et le mauvais sort qui le menaçait. Lescaut et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son portrait au naturel; mais l'amourpropre l'empêcha de s'y reconnaître , et je l'achevai si adroitement qu'il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu sur celte ridicule scène.
Enfin l'heure du sommeil étant arrivée, il parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut ei moi. On le conduise à sa chambre; ci
Manon étant sortie sous quelque prétexte, nous vint joindre à la porte. Le carrosse qui nous attendait trois ou quatre maisons plus bas , s'avança pour nous recevoir. Nous nous éloignâmes en un instant du quartier.
Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher. J'avais plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous profilâmes aussi peu de l'un que de l'autre , et le ciel permit que la plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.
M. de G.... M.... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé. Je ne sais s'il fit, dès le soir même , quelques démarches pour nous découvrir ; mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et sur l'éloignement qu'il y avait de notre quartier au sien. Non-seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée
à Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B.... . la tromperie qu'elle lui avait faite; en un mol, toutes les parties scandaleuses de notre histoire. 11 prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter, et de nous faire traiter moins comme des criminels, que comme de fieffés libertins. Nous étions encore au lit , lorsqu'un exempt de police entra dans notre chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de notre argent , ou plutôt de celui de M. de G.... M...., et nous ayant fait lever brusquement , ils nous conduisirent à la porte , où nous trouvâmes deux carrosses , dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans explication, et moi traîné dans l'autre à Saint- Lazare.
Il faut avoir éprouvé de tels revers pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer. Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon , ni de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord; car une catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens, et peut-être la vie.
Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée à mes yeux , et menée dans une retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature loute charmante, qui eût occupé le premier trône du monde , si tous les hommes eussent eu mes yeux et mon cœur! On ne l'y traita pas barbarement ; mais elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, condamnée à remplir tous les jours une certaine lâche de travail , comme une condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je n'appris ce triste détail que longtemps après , lorsque j'eus essuyé moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare. J'aurais préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus près de tomber. J'avais de terribles idées de eette maison. Ma frayeur augmenta lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches, pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes , ni moyens de défense.
Le supérieur parut à l'instant; il était prévenu
\)\i MANON LESCAUT.
lit)
sur mon arrivée. Il me salua avec beaucoup de douceur. Mon père , lui dis-je , point d'indignités. Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non , non , Monsieur, me répondit-il ; vous prendrez une conduite sage , et nous serons contents l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la porte :
et le supérieur y clam entré avec moi , leur (il signe de se retirer.
Je suis donc votre prisonnier ! lui dis-je. Eh bien, mon père, que prétendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il était charmé de me voir prendre un ton raisonnable ; que son devoir serait de travailler à m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien de profiter de ses exhortations et de ses conseils ; que, pour peu que je voulusse répondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir, repris-je; vous ne savez pas, mon père, l'unique chose qui est capable de m'en faire goûter ! Je le sais , reprit-il ; mais j'espère que votre inclination changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me dit naturellement qu'on l'avait informé de tout.
Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis a verser un ruisseau de larmes avec toutes les marques d'un affreux désespoir. Je ne pouvais me consoler d'une lui-
miliation qui allait me rendre la fable de toutes les personnes rie ma connaissance^ et la honte de ma famille, .le passai ainsi huit jours dans le plus profond abattement, sans être capable de rien entendre ni de m'occuper d'autre ehose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait lien à ma douleur; il n'y entrait du moins que comme un sentiment qui avait précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon Ame était la honte et la confusion.
Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces mouvements particuliers du cœur. Le commun des hommes n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle (lesquelles leur vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ole/leur l'amour et la haine, le plaisir et la douleur, l'espérance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble peuvent être remuées de mille laçons différentes ; il semble qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme elles ont un sentiment de cette grandeur, qui les élève au-dessus du vulgaire , il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée . et que la honte est une de leurs plus violentes agitations.
J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si excessive au supérieur, qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou dois l'ois le jour. Il nie prenait
DE MANON LESCAUT. \±i
souvent avec lui pour faire un tour de jardin , et son zèle s'épuisait en exhortations et en avis salutaires. Je les recevais avec douceur. Je lui marquais même de la reconnaissance. Il en lirait l'espoir de ma conversion.
Vous êtes d'un naturel si doux el si aimable , me dit-il un jour, que je ne puis comprendre les désordres dont on vous accuse. Deux choses in'étonnent : l'une, comment avec de si bonnes qualités vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et l'autre, que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes conseils et mes instructions , après avoir vécu plusieurs années dans l'habitude du désordre. Si c'est repentir, vous èles un exemple signalé des miséricordes du ciel ; si c'est bonté naturelle , vous avez du moins un excellent fond de caractère qui me fait espérer que nous n'aurons pas besoin de vous retenir ici longtemps pour vous ramènera une vie honnête el réglée.
Je fus ravi de lui voir celte opinion de moi. Je résolus de l'augmenter par une conduite qui pûl le satisfaire enlièremenl , persuade que c'était le
\-2ï HISTOIRE
plus sûr moyen d'abréger nia prison. Je lui demandai des livres. Il lut surpris que, m'ayanl laissé le choix de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour quelques auteurs sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'élude avec le dernier attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des preuves du changement qu'il désirait. Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je jouai à Saint-Lazare un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier quand j'étais seul , je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée. Je maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas plus tôt quelque relâche du coté de cet accablement où m'avait jeté la confusion , que je retombai dans les tourments de l'amour. L'absence de Manon , l'incertitude de son sort , la crainte de ne la revoir jamais, étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurais dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue d'abord ; et, loin de m 'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement qu'à moi. j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la posséder tranquillement.
Je passais ainsi des jours et des nuits dont la longueur nie paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les discours du supérieur, pour m' assurer de ce qu'il pensait de moi ; et je me faisais une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il me fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service.
Je pris un jour la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas absolument le maître ; mais que , sur son témoignage , il espérait que M. de G... M..., à la sollicitation duquel M. le lieutenant-général de police m'avait fait renfermer, consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter, repris-je doucement, que deux mois de prison que j'ai déjà essuyés lui paraîtront une expiation suffisante? H me promit de lui en parler, si je le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office.
Il m'appril deux jouis après que G... M... avait
l-2(i HISTOIRE
été si louché du bien qu'il avail entendu de moi . que non-seulement il paraissait être dans le dessein de me laisser voir le jour, niais qu'il avail même marqué beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se proposait de nie rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne pût mètre agréable, je la regardai comme un acheminement prochain a ma liberté.
11 vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et moins sot qu'il ne lavait eu dans la maison de Manon. Il me tint quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. H ajouta, pour justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient d'être punis.
Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parul satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre lâcher quelques railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les petites chapelles dont il supposait , me dit-il, que j'avais dû faire un grand nombre à Saint-Lazare, puisque je
trouvais tant do plaisir à cette pieuse occupation. Mais il lui échappa , malheureusement pour lui el pour moi-même 5 de me dire que Manon en aurait fait aussi sans doute de fort jolies à l'hôpital. Malgré le frémissement que le nom d'hôpital me causa , j'eus encore le pouvoir de le prier avec douceur de s'expliquer. Hé oui, reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à l'Hôpitalgénéral , et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit que vous à Saint-Lazare.
Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes yeux , je n'aurais pas été le maître de mon transport à celle affreuse nou-
velle. Je nie jetai sur lui avec une si furieuse
rage, que j'en perdis la moitié de mes forces. J'en eus assez, néanmoins, pour le renverser par terre , et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais , lorsque le bruit de sa chute et quelques cris aigus que je lui laissais à peine la liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans ma chambre. On le délivra de mes mains.
J'avais presque perdu moi-même la force et la respiration. 0 Dieu ! m'écriai-je en poussant mille soupirs; justice du ciel! faut-il que je vive un moment après une telle infamie ! Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de m'assassiner. On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous les assistants , qui en ignoraient la cause , se regardaient les uns les autres avec autant de frayeur que de surprise.
M. de G.... M.... rajustait pendant ce tempsla sa perruque et sa cravate; et, dans le dépit d'avoir été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on sait être usités à Saint-Lazare. Non, Monsieur, lui dit le
supérieur : ce n'est point avec une personne de la naissance de M. le chevalier que nous en usons de cette manière. Il est si doux d'ailleurs et si honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès sans de fortes raisons. Cette réponse acheva de déconcerter M. de G... M... 11 sortit en disant qu'il saurait faire plier le supérieur et moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.
Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le reconduire, demeura seul avec moi. II me conjura de lui apprendre promplement d'où venait ce- désordre. 0 mon père, lui dis-je en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus détestable de toutes les barbaries : c'est l'action que l'indigne G... M... a eu la lâcheté de commettre. Oh ! il m'a percé le cœur. Je n'en reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant. Vous êtes bon , vous aurez pitié de moi. Je lui fis un récit abrégé de la longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon ; de la situation florissante de notre fortune avant que nous eussions élé dépouillés par nos propres do-
mesliques; des offres que G... M... avait faites à ma maîtresse; de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le plus favorable pour nous : voilà , conlinuai-je , de quelle source est venu le zèle de M. de G... M... pour ma conversion. 11 a eu le crédit de me faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je le lui pardonne; mais, mon père, ce n'est pas tout; il a fait enlever cruellement la plus chère moitié de moi-même ; il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital ; il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. A l'Hôpital, mon père! Ociel! ma charmante maîtresse, ma chère reine à l'Hôpital , comme la plus infâme de toutes les créatures ! Où trouverai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte?
Le bon père, me voyant dans cet excès d'affliction , entreprit de me consoler. 11 me dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre; mais qu'il
DE MANON LESCAUT. loi
s'élail figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y prendre intérêt était quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied ; que ce que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes affaires , et qu'il ne doutait point que le récit fidèle qu'il avait dessein d'en faire à M. le lieutenant-général de police ne pût contribuer à ma liberté. 11 me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin, il me promit d'aller de ce pas chez le lieutenant de police, ne fût-ce, ajoula-t-il, que pour prévenir quelque chose de pis de la part de M. de G... M..., qui est sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré pour se faire redouter.
J'attendis le retour du père avec toutes les agitations d'un malheureux qui louche au moment
de sa sentence. C'était pour moi un supplice inexprimable de me représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée; et le souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette maison d'horreur renouvelait à tous moments mes transports. J'étais tellement résolu de la secourir , à quelque prix et par quelque moyen que ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint- Lazare, s'il m'eût été impossible d'en sortir autrement.
Je réfléchis donc sur les voies que j'avais à prendre, s'il arrivait que le lieutenant-général de police continuât de m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les épreuves : je parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût m'assurer d'une évasion certaine , et je craignis delre renfermé plus étroitement, si je faisais une tentative malheureuse. Je me l'appelai le nom de quelques amis de qui je pouvais espérer du secours; mais quel moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir formé un plan si adroit qu'il pourrait réussir, et je remis à l'ar-
ranger encore mieux après le retour du père supérieur, si l'inutilité de sa démarche me le rendait nécessaire.
Il ne tarda pas «à revenir. Je ne vis pas sur son visage les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle. J'ai parlé, me dit-il, à M. le lieutenant-général de police , mais je lui ai parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et l'a si fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.
Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru s'adoucir beaucoup; .et, riant un peu de l'incontinence du vieux M. de G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois poulie satisfaire, d'autant mieux, a-t-il dit, que celte demeure ne saurait vous être inutile. 11 m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières.
Cette explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps de faire une sage réflexion, .le conçus que je m'exposerais à
loi HISTOIRE
renverser mes desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui témoignai, au contraire, que, dans la nécessité de demeurer, c'était une douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le priai ensuite, sans affectation, de ni' accorder une grâce qui n'était de nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup à ma tranquillité: c'était de faire avertir un de mes amis, un saint ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j'étais à Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite. Cette faveur me fut accordée sans délibérer.
C'était mon ami Tiberge dont il était question : non que j'espérasse de lui les secours nécessaires pour ma liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un instrument éloigné , sans qu'il en eût même connaissance. En un mol , voici mon projet : je voulais écrire «à Lescaut, et le charger, lui et nos amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de lui faire tenir ma lettre : ce devait être l'office de Tiberge. Cependant , comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je craignais qu'il n'eût peine à se charger
de cette commission. Mon dessein était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant de rendre promplemenl la première à son adresse; et comme il élait nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je voulais lui marquer de venir a Saint-Lazare, et de demander à me voir sous le nom de mon frère aîné , qui était venu exprès à Paris pour prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs. Le père supérieur fit avenir Tiberge du désir que j'avais de l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il ignorât mon aventure ; il savait que j'étais à Saint- Lazare, et peut-être n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce, qu'il croyait capable de me ramener au devoir. Il accourut aussitôt à ma chambre.
Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes dispositions. Je lui ouvris mon cœur sans réserve, excepté sur le dessein de ma fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui
dis-je, que je veux paraître ce que je ne suis poinl. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les châtiments du ciel ; en un mol, un cœur dégagé de l'amour et revenu des charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois : toujours tendre, et toujours malheureux par celle fatale tendresse dans laquelle je ne me lasse poinl de chercher mon bonheur. '/
Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu, mais que c'était du moins à des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient les dupes de l'apparence; mais que de reconnaître, comme je le faisais, que l'objet de mes attachements n'était propre qu'à me rendre coupable et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans l'infortune et dans le crime, c'était une contradiction d'idées et de conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.
Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre lorsqu'on n'oppose rien à vos armes! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d'inquiétudes? Quel nom donnerez- vous à la prison , aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direzvous, comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur pour l'âme? Vous n'oseriez le dire ; c'est un paradoxe insoutenable. Ce bonheur que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines; ou, pour parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs, au travers desquels on tend à la félicité. Or, si la force de l'imagination fait trouver du plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme heureux qu'on espère , pourquoi traitez-vous de contradictoire et d'insensée dans ma conduite une disposition toute semblable? J'aime Manon : je tends, au travers de mille douleurs, à vivre heureux et tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse ; mais l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la dou-
(('in-, et je me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc égales de votre côté et du mien; ou, s'il y a quelque différence, elle est encore à mon avantage : carie bonheur que j'espère est proche, et l'autre est éloigné ; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire sensible au corps ; et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est certaine que par la foi.
Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula deux pas, en me disant de l'air le plus
ilifi
sérieux , que non-seulement ce que je venais de dire blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme d'impiété et d'irréligion ; car celte comparaison, ajoula-t-il, du terme de vos peines avec celui qui est proposé par la religion , est une idée des plus libertines et des plus monstrueuses.
J avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais, prenez-y garde, ce n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction dans la persévérance d'un amour malheureux ; et je crois avoir fort bien prouvé que si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est h cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je soutiens encore qu'elles le sont.
Répondrez-vous que le terme de la vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? qui refuse d'en convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la force qu'ils ont l'un et l'autre pour faire supporter les peines? Jugeons-en par l'effet : combien trouve-t-on de déserteurs de la
sévère vertu , et combien en trouverez-vous peu de l'amour ?
Répondrez-vous encore que s'il y a des peines dans l'exercice du bien , elles ne sont pas infaillibles et nécessaires ; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours paisibles et fortunés; et ce qui fait encore une différence qui m'est extrêmement avantageuse , j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies , au lieu que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et mortifiante.
Ne vous alarmez pas, ajoutai-je envoyant son zèle prêt à s'effaroucher; l'unique chose que je veux conclure ici , c'est qu'il n'y a point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un cœur de l'amour, que de lui en décrier les douceurs, et de lui promettre plus de bonheur dans l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en forme une autre idée : or, le cœur n'a
pas besoin de se consulter longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe, lorsqu'on lui en promet ailleurs de plus charmants; et cette tromperie le dispose à se défier des promesses les plus solides.
Prédicateurs qui voulez nie ramènera la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire; mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues, qu'elles seront suivies par d'éternelles peines , et , ce qui fera peut-être encore plus d'impression sur moi , que plus elles sont douces et charmantes, plus le ciel sera magnifique à récompenser un si grand sacrifice ; mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons, elles sont ici -bas nos plus parfaites félicités.
Cette fin de mon discours rendit le calme à mon ami Tiberge. Il convint qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule objection qu'il ajouta fut de nie demander pourquoi je n'entrais pas du moins dans mes propres princi-
pes , en sacrifiant mon amour à l'espérance de celle rémunération, dont je nie faisais une si grande idée. 0 cher ami ! lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse : hélas ! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne ; mais l'action est-elle en mon pouvoir? De quel secours n'aurais-je pas besoin pour oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne ! reprit Tiberge , je pense que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis, répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut êlre ; mais je n'éprouve que trop la vérilé de ce qu'ils disent.
Cette conversation servit du moins h renouveler la pitié de mon ami. 11 comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes désordres. Son amitié en fut plus disposée dans la suite à nie donner des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère. Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais de ni échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma lettre. Je l'avais préparée avant qu'il fût venu, cl je ne manquai point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'é-
trirc. Il eut la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut avant la fin du jour celle qui était pour lui.
lime vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment , lui dis-je ; apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa sœur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement ; qu'il n'avait appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins ; que , s'élant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la liberté de lui parler. Malheureux G... M..., m'écriai-je , que tu me le paieras cher !
Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties extérieures de cette maison, el nous jugeâmes que vos fenêtres étant sur une cour entourée de bâ-
Ikï HISTOIRE
linicnts, connue vous nous l'aviez marqué, il y aurait bien de la difficulté h vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice.
Non, repris-je, j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est mi peu moins rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les galeries des religieux ; mais tous les escaliers sont bouchés par des portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour, de sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me parut excellente ; pourriez-vous m'apporler un pistolet? Aisément, me dit Lescaut ; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si peu dessein de tuer, qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet fut chargé. Apportez-le-moi demain, ajoulai-je, et ne
manquez pas de vous trouver, le soir à onze heures, vis-à-vis la porte de celte maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui dis qu'une entreprise telle que je la méditais ne pouvait paraître raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il lut admis avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave ; il n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur. Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de quoi n'élais-je pas capable avec les motifs qui m'animaient? J'avais remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me promener dans les galeries , que le portier apportait chaque jour au soir les clefs de toutes les portes au supérieur, et qu'il régnait ensuite un profond silence dans la maison , qui marquait que tout le inonde était retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de communication, de ma chambre
à celle de ce père. Ma résolution était de lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet, s'il faisait difficulté de me les donner, et de m'en servir pour gagner la rue. J'en attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire, c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une, pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient endormis. Je partis enfin avec mon arme et une chandelle allumée. Je frappai d'abord doucement à la porte du père pour l'éveiller sans bruit. Il m'entendit au second coup ; et , s'imaginant sans doute que c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de secours, il se leva pour m'ouvrir. Il eut néanmoins la précaution de demander au travers de la porte qui c'était et ce qu'on voulait de lui. Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ha, c'est vous, mon cher fils , me dit-il en ouvrant la porte. Qu'est-ce donc qui vous amène si tard ? J'entrai dans sa chambre, et, l'ayant tiré à l'autre bout opposé à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impos-
sible de demeurer plus longtemps à Saint-Lazare ; que la nuit était un temps commode pour sortir sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait a m'ouvrir les portes , ou «à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.
Ce compliment devait le surprendre. 11 demeura quelque temps a me considérer sans me répondre : comme je n'en avais pas à perdre , je repris la parole pour lui dire que j'étais fort louché de toutes ses bontés, mais que la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour moi à qui on la
ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer celte nuit même à quelque prix que ce fût ; et, de peur qu'il ne lui prît envie d'élever la voix pour appeler du secours , je lui fis voir une honnête raison de silence que je tenais sous mon justaucorps. On pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m'ôler la vie pour reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? A Dieu ne plaise, lui répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ; niais je veux être libre , et j'y suis si résolu , que si mon projet manque par votre faute , c'est fait de vous absolument. Mais, mon cher fils, repritil d'un air pâle et effrayé , que vous ai-je fait? quelle raison avez -vous de vouloir ma mort? Eh non, répliquai-je avec impatience, je n'ai pas dessein de vour tuer : si vous voulez vivre , ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les clefs qui étaient sur sa table; je les pris, et je le priai de me suivre , en faisant le moins de bruit qu'il pourrait.
11 fut obligé de s'y résoudre. A mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me répétait
avec un soupir : Ah! mon fils, ah! qui l'aurait jamais cru ! Point de bruit, mon père, répélais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le père avec ma chandelle dans une main, et mon pistolet dans l'autre.
Pendant qu'il s'empressait d'ouvrir, un domestique, qui couchait dans une petite chambre voisine , entendant le bruit de quelques verrous , se lève et met la tète à sa porte. Le bon père le crut apparemment capable de m'arrèter. Il lui ordonna avec beaucoup d'imprudence de venir à son secours. C'était un puissant coquin qui s'élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine : Voilà de quoi vous êtes cause , mon père , dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. 11 n'osa refuser de l'ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à quatre pas Lescaut qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer un pistolet : C'est voire faute , lui dis-je , pourquoi me l'apportiez-vous chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu celte précaution , sans laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes passer la nuit chez un traiteur, où je me remis un peu de la mauvaise chère que j'avais l'aile depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement pour Manon. Il faut la délivrer, dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse : pour moi, j'y emploierai jusqu'à ma vie.
Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de prudence , me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon évasion de Saint-Lazare , el le malheur qui m'était arrivé en sortant , causeraient infailliblement du bruit; que le lieutenant-général de police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare , il était à propos de me tenir couvert el renfermé
pendant quelques jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de s'éteindre. Son conseil était sage ; mais il aurait fallu l'être aussi pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je passerais le jour suivant à dormir. 11 m'enferma dans sa chambre, où je demeurai jusqu'au soir.
J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de force et de violence ; il fallait de l'artifice; mais la déesse même de l'invention n'aurait su par où commencer. J'y vis si peu de jour, que je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.
Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu parler avec admiration de l'Hô-
pilai-général, et de Torche qui s'y observe. Je l'interrogeai sur les plus minées détails; et de cireonstanee en circonstance nous tombâmes sur les administrateurs , dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses qu'il me fit sur ee dernier article me firent naître une pensée dont je m'applaudis aussitôt , et que je ne tardai point à mettre en œuvre. Je lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces messieurs avaient des enfants. 11 me dit qu'il ne pouvait pas m'en rendre un compte certain; mais que pour M. de T...., qui était un des principaux, il lui connaissait un fils en âge d'être marié , qui était venu plusieurs fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait.
Je rompis presque aussitôt notre entretien , et je lis part à Lescaut , en retournant chez lui , du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine , lui disje, que M. de T.... le fils , qui est riche et de bonne famille , est dans un certain goût de plaisirs , comme la plupart des jeunes gens de son âge. 11 ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de refuser ses services pour une affaire
d'amour. J'ai formé le dessein de l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme cl qu'il ait des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque chose pour une fille aimable , ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir, ajoulai-je, plus longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que j'en tire un bon augure.
Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose par celle voie. J'en passai la nuit moins tristement.
Le matin étant venu , je m'habillai le plus proprement qu'il me fut possible dans l'état d'indigence où j'étais , et je me fis conduire dans un fiacre à la maison de M. de T.... 11 fut surpris de recevoir la visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et, pour échauffer ses sentiments naturels , je lui parlai de ma passion ot du mérite de ma maîtresse comme de deux
iiistomu:
choses qui ne pouvaient être égalées que l'une par l'autre. Il me dit que , quoiqu'il n'eût jamais vu Manon , il avait entendu parler d'elle , du moins s'il s'agissait de celle qui avait été la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé de la part que j'avais eue à cette aventure; et, pour le gagner de plus en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le détail de tout ce qui était arrivé a Manon et à moi. Vous voyez , Monsieur , continuai-je , que l'intérêt de ma vie cl celui de mon cœur sont maintenant
entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations.
11 parut fort sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne pas toujours et qu'il fait perdre souvent. 11 me dit qu'il mettait ma visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'elforcerait de la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit, que je ne l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont je fus charmé. En un
mot , je me promis tout de ses bous offices. La seule promesse de me faire voir Manon m'aurait l'ail tout entreprendre pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments , d'une manière qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis , sans autre raison que la bonté de nos cœurs, et une simple disposition qui porte un homme tendre et généreux a aimer un autre homme qui lui ressemble.
Il poussa les marques de son estime bien plus loin : car, ayant combiné mes aventures , et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas nie trouver à mon aise , il m'offrit sa bourse, et il me pressa de l'accepter. Je ne l'acceptai point , mais je lui dis : C'est trop , mon cher Monsieur. Si avec tant de bonté et d'amitié vous nie faites revoir ma chère Manon , je vous suis attaché pour la vie. Si vous me rendez tout-à-fait cette chère créature, je ne croirai pas être quille en versant tout mon sang pour vous servir.
Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où nous devions nous
DE MANON LESCAUT. i57
retrouver ; il eut la complaisance de ne pas me remettre plus loin que l'après-midi du même jour.
Je l'attendis dans un café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en traversant les cours. Puissance d'amour ! disais-je, je reverrai donc l'idole de mon cœur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes ! Ciel ! conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après cela de ma fortune et de mes jours ; je n'ai plus d'autres grâces à vous demander.
M. de T.... parla à quelques concierges de la maison, qui s'empressèrent de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre , et l'on nous y conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable , qui servit à ouvrir sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on avait chargé du soin de la servir , de quelle manière elle avait passé le temps dans cette demeure. 11 nous dit que c'était une douceur angélique; qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de
dureté; qu'elle avait versé continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son arrivée ; mais que depuis quelque temps elle paraissait prendre son malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du matin
jusqu'au soir, à la réserve de quelques heures
quelle employait à la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue proprement. Il m'assura que le nécessaire du moins ne lui avait jamais manqué.
Nous approchâmes de sa porte. Mon cœur ballait violemment. Je dis à M. de T.... : Entrez seul et prévenez-la sur ma visite ; car j'appréhende qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs discours. Tl lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation ; qu'il était de mes amis , et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre bonheur. Elle lui demanda avec le plus vif empressement si elle apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à ses pieds aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer. Quand? reprit-elle. Aujourd'hui môme, lui dit-il; ce bienheureux moment ne tardera point ; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle comprit que j'étais à la porte. J'entrai lorsqu'elle y accourait avec précipitation. Nous nous embrassâmes avec celle effusion de tendresse qu'une absence de trois
mois fait trouver si charmante à de parfaits amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour répétés languissamment de part et d'autre , formèrent, pendant un quart d'heure,
une scène qui attendrissait M. de T Je vous
porte envie, me dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi méprisais-je tous les empires du monde , lui répondis-je, pour m' assurer le bonheur d'être aimé d'elle.
Tout le reste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de l'état où elle était, et de
celui d'où je ne faisais que sortir. M. de ï nous
consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce conseil. Manon surtout ne
pouvait se résoudre à me laisser partir. Elle nie fil remettre cent fois sur ma chaise. Elle me retenait par les habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous? disait-elle. Qui peut m' assurer de vous revoir? M. de T — lui promit de la venir voir souvent avec moi. Pour ce lieu, ajoutat-il agréablement, il ne faut plus l'appeler l'Hôpilal ; c'est Versailles, depuis qu'une personne qui mérite l'empire de tous les cœurs y est renfermée.
Je fis en sortant quelques libéralités au valet qui la servait, pour l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre entrevue. Ce tendre spectacle l'avait touché. Un louisd'or, dont je lui fis présent, acheva de me l'attacher. 11 me prit à l'écart en descendant dans les cours : Monsieur, me dit-il, si vous me voulez prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me dédommager de la perle de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me sera facile de délivrer mademoiselle Manon.
J'ouvris l'oreille à cette proposition ; el quoique
je fusse dépourvu de tout, je lui lis des promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait toujours aisé de récompenser un homme de celle espèce. Sois persuadé, lui dis-je. mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi. et que ta fortune est aussi assurée que la mienne. .Te voulus savoir quels moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit— il, que de lui ouvrir, le soir, la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir. Je lui demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque danger; mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose.
Quoique je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T.... pour lui communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle pouvait absolument s'échapper de cette manière : Mais si elle est reconnue, conlinua-t-il, et si elle est arrêtée en fuyant, c'est ^eut-être fait d'elle pour toujours. D'ailleurs il
vous faudrait donc quitter Paris sur-le-champ : car vous ne seriez jamais assez caché aux recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un homme s'échappe aisément quand il est seul; mais il est presque impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme.
Quelque solide que nie parût ce raisonnement, il ne put l'emporter dans mon esprit sur l'espoir si proche de mettre Manon en liberté. Je le dis à M. de T...., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence et de témérité à l'amour. J'ajoutai <[iie mon dessein était en effet de quitter Paris, pour m' arrêter, comme j'avais déjà l'ait, dans quelque village voisin. Nous convînmes donc avec le valet de ne pas remettre son entreprise plus loin qu'au jour suivant ; et, pour la rendre aussi certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en trouver le moyen. Je priai seulement M. de T. . . de met lie le lendemain deux vestes légères Tune sur l'autre, et je me chargeai de tout le reste.
Nous retournâmes le matin a l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne lûmes qu'un moment dans sa chambre.
M. de T lui laissa une de ses vestes; je lui
donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant pour sortir. 11 ne se trouva rien de manque a son ajustement, excepté la culotte que j'avais malheureusement oubliée.
L'oubli de cette pièce nécessaire nous eût sans doute apprêté à rire, si l'embarras où il nous mettait eût été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature fût capable de nous arrêter. Cependant je pris mon parti, qui l'ut de sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de passer décemment à la porte.
Le reste du jour me parut d'une longueur insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y lûmes pas long-
temps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre portière étant ouverte, ils montèrent tous deux a l'instant; je reçus ma chère maîtresse
dans mes bras. Elle tremblait comme uue feuille. Le cocher me demanda où il fallait loucher. Touche au bout du monde , lui dis-je , et mènemoi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de Manon.
Ce transport, dont je ne lus pas le maître, faillit de m'altirer un fâcheux embarras. Le cocher fil réflexion à mon langage; et, lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise affaire ; qu'il
voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait Manon, était une tille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas d'humeur à se perdre pour l'amour de moi.
La délicatesse de ce coquin n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions trop près de l'Hôpital pour ne pas liler doux. Tais-toi, lui dis-je, il y a un louis d'or à gagner pour toi : il m'aurait aidé, après cela, à brûler l'Hôpital même.
Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. Comme il était lard, M. de T.... nous quitta en chemin, avec promesse de nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.
Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras, que nous n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je sentais ses larmes qui mouillaient mon visage.
Mais lorsqu'il fallut descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau démêlé dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir promis un louis, non-seulement parce que le présent était excessif, mais par une autre
raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à la porte ; je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais. Comme il était dune humeur brusque, et nullement accoulumé à ménager un fiacre, il me répondit que je me moquais : Un louis d'or! ajouta-t-il; vingt coups de canne à ce coquin-là. J'eus beau lui représenter doucement qu'il allait nous perdre. Il m'arracha ma canne, avec l'air d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde-du-corps ou d'un mousquetaire, s'enfuit de peur avec son carrosse, en criant que je l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude ; je ne doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez , dis-je à Lescaut; je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner dans le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher, et nous sortîmes promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie.
168 IIISTOIHE
C'est quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les événements. A peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme , dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait sans doute aux environs de chez lui , avec le malheureux dessein qu'il exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet ; il ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrête par le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai , avec elle et le valet , la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de la rue. Nous y montâmes ; mais lorsque le cocher me demanda où il fallait nous conduire, je fus embarrassé de lui répondre. Je n'avais point d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours ; j'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi-pistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé
DE MANON LESCAUT. 11i<>
M;mon, qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais d'ailleurs l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins 'heureusement de l'auberge de Chaillot , où j'avais passé quelques jours avec Manon lorsque nous étions allés dans ce village poiir y demeurer. J'espérai non-seulement d'y être en sûreté , mais d'y pouvoir vivre quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot , dis-je au cocher. 11 refusa d'y aller si lard , à moins d'une pistole ; autre sujet d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs : c'était toute la somme qui restait dans ma bourse.
Je consolais Manon en avançant ; mais , au fond, j'avais le désespoir dans le cœur. Je nie serais donné la mort, si je n'eusse pas eu dans mes bras le seul bien qui m'attachait à la vie. Celle seule pensée me remettait : Je la liens du moins, disaisje; elle m'aime, elle est à moi. ïiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur. Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt ; pourquoi? parce que je n'ai plus d'affection de
reste. Ce sentiment était vrai; cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du inonde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite partie pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour est plus fort que l'abondance , plus fort que les trésors et les richesses ; mais il a besoin de leur secours ; et rien n'est plus désespérant pour un amant délicat, <pie de se voir ramené par-là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
11 était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à l'auberge comme des personnes de connaissance. On ne fut pas surpris de voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune. Elle ignorait que je fusse mal en argent. Je me gardai bien de lui en rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris le lendemain pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.
Kl le me parul pâle el maigrie en soupant. Je ne
m'en étais point aperçu à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus claires, .le lui demandai si ce n'était point encore un effet de la frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura que , quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire , reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non, jamais, répliqua-l-elle; et celle assurance fut con-
àmÊÊmv)} ' '
(innée par tant de caresses et de serments, qu'il
nie parut impossible, en effet , qu'elle pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était sincère : quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce point? Mais elle était encore plus volage ; ou plutôt elle n'était plus rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque ayant devant les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance et de nia fortune.
Comme je la connaissais de celte humeur , je me hâtai le lendemain d'aller à Paris. La mort de son frère , et la nécessité d'avoir du linge et des babils pour elle et pour moi, étaient de si bonnes raisons , que je n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge avec le dessein, dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais c'était une gasconnade. La nécessité ni'obligeanl d'aller à pied , je marchai fort vite jusqu'au Cours-lâ-Reine, où j'avais dessein de ni'arrèter. H lalhiil bien prendre un moment de solitude cl de
tranquillité pour m' arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris.
Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de réllexions, qui se réduisi-
rent peu à peu à trois principaux articles. J'avais besoin d'un secours présent pour un nombre infini de nécessités présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût du moins m'ouvrir des espérances pour l'avenir ; et , ce qui n'était pas de moindre importance, j'avais des informations el des mesures à prendre pour la suivie'1 de Manon
<l pour la mienne. Après m'être épuisé en projets cl en combinaisons sur ces trois chefs , je jugeai encore à propos d'en retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert dans une chambre de Chaillot; et, pour les besoins futurs, je crus qu'il serait temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.
II était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T.... m'avait offert généreusement la sienne; mais j'avais une extrême répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage que d'aller exposer sa misère à un étranger , et de le prier de nous faire part de son bien ! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble, par un excès de générosité qui le rend supérieur à celte honte. Je n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon Tiberge nie refusera-l-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra essuyer
ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il ine fera acheter ses secours si cher , que je donnerais encore une partie de mon sang plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse, qui me laissera du trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout espoir, puisqu'il ne nie reste point d'autre voie, et que je suis si éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang, plutôt que de les prendre toutes deux. Oui , mon sang tout entier , ajoutai-je , après une réflexion d'un moment ; je le donnerais plus volontiers , sans doute , que de me réduire à de basses supplications. Mais il s'agit bien ici de mon sang. 11 s'agit de la vie et de l'entretien de Manon , il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle me lient lieu de gloire , de bonheur et de fortune. Il y a bien des choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais estimer une chose plus que ma vie, n'est l»as une raison pour l'estimer autant que Manon.
Je ne fus pas longtemps à me déterminer après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu daller d'abord chez T i berge , et de là chez
M. deï
Eu entrant à Paris je pris un liacre, quoique je n'eusse pas de quoi le payer : je complais sur les secours que j'allais solliciter. Je me lis conduire au Luxembourg, où j'envoyai avertir ïiberge que j'étais à l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris l'extrémité de mes besoins sans nul détour. Il me demanda si les cent pisloles que je lui avais rendues me suffiraient; et, sans m'opposer un seul mol de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet air ouvert et ce plaisir à donner qui n'est connu que de l'amour et de la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas le moindre doute du succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché, c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me trompais en me croyant tout-à-fait quille de ses reproches ; car lorsqu'il eut achevé de me compter sou argent, el que je me préparais à le quitter, il
me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais point parlé de Manon. Il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa morale ne tomba que sur ma fuite téméraire de Saint-Lazare, et sur la crainte où il était, qu'au lieu de profiler des leçons de sagesse que j'y avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. 11 me dit qu'étant allé pour me visiter à Saint- Lazare le lendemain de mon évasion, il avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière dont j'en étais sorti ; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le supérieur; que le bon père n'était pas encore remis de son effroi ; qu'il avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le lieutenant-général de police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la mort du portier ne lui connue au-dehors ; que je n'avais donc de ce côtélà nul sujet d'alarme ; mais que, s'il me restait le moindre sentiment de sagesse, je profilerais de cet heureux tour que le ciel donnait à mes affaires ; que je devais commencer par écrire à mon père, et me remettre bien avec lui ; et que, si je voulais suivre une fois son conseil, il était d'avis
que je quittasse Paris pour retourner dans le sein de nia famille.
J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses satisfaisantes. Je fus ravi premièrement de n'avoir rien à craindre du côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre. En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquai même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment, qu'elle me tenait moins au cœur, puisque je paraissais si tranquille sur son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous prétexte de faire mes exercices à l'académie ; car j'aurais eu peine à lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'étal ecclésiastique; et, dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que je voulais lui promettre. J'étais
bien aise, au contraire, de m' appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce dessein pourrait s'accorder avec mon amour. Je faisais mon compte de vivre avec ma maîtresse, et de faire en même temps mes exercices. Cela était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées, que je promis à Tiberge de faire partir le joui- même une lettre pour mon père. J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture en le quittant, et j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma lettre je me flattai d'obtenir quelque chose du cœur paternel.
Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en allant chez M. de T.... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberté, pour laquelle mon ami m'avail assuré qu'il ne me restait rien à craindre. Cependant, il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais outre cela l'affaire de l'Hôpital sur les bras ; sans compter la mort de Lescaut, dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce
souvenir m'effraya si vivement, que je me relirai dans la première allée, d'où je fis appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T...., que je fis rire de ma frayeur. Elle me parut risible à moimême, lorsqu'il m'eut appris que je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut, lime dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et qu'il avait demandé à la voir, en feignant d'ignorer ce qui était arrivé; qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était empressé, au contraire, de lui apprendre celle aventure comme une étrange nouvelle, el qu'on admirait qu'une fdle aussi jolie que Manon eût pris le parti de fuir avec un valet; qu'il s'était contenté de répondre froidement qu'il n'en était pas surpris , et qu'on fait tout pour la liberté. 11 continua de me raconter qu'il était allé de là chez Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse ; que l'hôte de la maison , qui était un carrossier, lui avail protesté qu'il n'avait vu nielle, ni moi; mais qu'il n'était pas élon-
riant que nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait d'être tué à peu près dans le môme temps- Sur quoi il n'avait pas refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de celte mort. Environ deux heures auparavant, un gardedu-corps des amis de Lescaut l'était venu voir, et lui avait proposé de jouer. Lescaut avait gagné si rapidement, que l'autre s'était trouvé cent écus de moins en une heure, c'est-a-dire tout son argent.
Ce malheureux, qui se voyait sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme qu'il avait perdue ; et sur quelques difficultés nées à celte occasion, ils s'étaient querellés avec une animosilé extrême. Lescaut avait refusé de sortir pour mettre l'épée à la main , cl l'autre avait juré en le quittant de lui casser la tête ; ce qu'il avait exécuté le soir même. M. de T — eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par rapport a nous, cl qu'il continuai! Af «l'offrir ses services. Je ne balançai point à lui
apprendre le lieu de noire retraite. Il nie pria de li'ouver bon qu'il allât souper avee nous.
Connue il ne me restait qu'à prendre du linge et des babils pour Manon, je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands. Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue d'intéresser sa générosité , ou si ce fut par le simple mouvement d'une belle âme ; mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les marchands qui fournissaient sa maison : il me fil choisir plusieurs étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé ; et, lorsque je me disposais à les payer , il défendit absolument aux marchands de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fît de si bonne grâce, que je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais parti.
Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le priai de prendre un peu de relâche, cl de nous tenir compagnie à
souper. Notre attention lui fil juger que nous l'avions écoulé avec plaisir. Il nous assura que uous trouverions quelque chose encore de plus intéressant dans la suite de son histoire ; et lorsque uous eûmes fini de souper, il continua dans ces termes.
skcoindf; partie.
^É=MS$,ùe M. deï... dissipèrent \|3k tout ce qui pouvait rester JMvfôg de chagrin à Manon. Ou- ^VfP?.'1 bl ions nos terreurs passées, ^ma chère âme, lui dis- je
^HÇ^i^^Xnv^^ en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux que jamais. Après tout, ramoiii' est un hou maître : la fortune ne saurait
!S(i HISTOIRE
nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Noire souper fut une vraie scène de joie.
J'étais plus fier et plus content avec Manon et nies cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens qu'on a de satisfaire ses désirs : je n'en avais pas un seul à remplir. L'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année , j'entrais en droit d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point a Manon que le fonds de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels , ou par les ressources du jeu.
Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma situation ; et la force de l'honneur, autant qu'un reste de ménagement pour la police, me faisant remettre de jour en jour à renouer avec les associés de l'hôtel de