PREMIÈRE PARTIE
nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mèneions une vie honnête, mais simple. Notre uni* que dépense sera pour l'entretien d'un carrosse et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez l'Opéra, nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous bornerons tellement, que nos pertes ne passeront jamais deux pistolcs. Il est impossible que dans l'espace de dix ans il n'a^ rive point de changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir ; je me trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres craintes. »
Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment ; mais nos résolutions ne dorèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée pour le plaisir; je l'étais pour elle : il nous naissait à tous moments de nouvelles occasions de dépense; et, loin de regretter les sommes qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de Chaillot commença même à lui devenir à charge.
tt HANON LESCAUT.
L'hher approehait, toat le monde retoumaitAla fille, et la campagaedeyenaît désecte. Elie«Koe|i£Or posa de reprendre une maison à Paris. Je n*y cûOr sentis peint; mais^ pour, la satisfaire en quebiue ehose, je lai dis que now pmvioDB y >ouer uxi appartem.eat meublé, et que nous y passertonsJta nuil lorsqu'il nous anriveraii de quitter ti^op tacd l'assemblée où nous allions plusieurs fois, la Bàr maine; ciur rincommodité de revenir si tard, à €&ailiot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter* Nous, nous donnâmes ain^^i deux logements, l'uji à la ville et l'autre à la campagne. Ce changemeftt mit bientôt le dernier désordre dans nos affaires, en faisant naître deux. aventures q^ causèrent notre ruine.
Manon avait im frère qui<.était« garde du corps^H se trouva.miibeuseuâement log^, à. Paris, dans la même rueque-nous. Il reconnut sa so&uren la voyant lei malâaa aa f«frt|^e. Il accourut aufisUôt chez naus. C'iétait un bamaa. brutal et sans principes d'bnnneur. Il entmdans notr^ chambre en jurant horriblement; et eommail savait une partie des aventures de sa sœur, il J'accabla d'injures et de reproches.
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fêtais sorti un moment auparavant, eeqt^. fat sans doute un bonheur pour lui on pour caoi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir «se insulte. Je ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me raconta la scène fâcheuse ^u'éHe venait d'essuyer et !es melaaces brutales de son frère* J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru suHe-champ è la vengeance, si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.
Tendant que je m'entretenais avec elle de cette ayenture, le garde du corps rentra dans ta chambra ofr nous étions , sans s'être fitit annoncer. Je ne Taurais pas reçu aussi civilement que je le fis, si je l'eusse connu ; mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps dédire à Manon qu'il venait lui faire des excuses de son emportement; qu'il l'avait crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère ; mais que s'étant informé qui j'étais d*un de nos domestiques, il avait appris de mfoi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer de bien vivre avec nous*
Quoique cette information qui lui venait d'un de
mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus son compliment avec honnêteté ; Je crus faire plaisir à Manon ; elle paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retinmes à dîner.
Il se rendit en peu de moments si familier que, nous ayant entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous tenir compagnie. H fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce fut une j)rise de possession ; car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre, et qu'il se rendit le maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait son frère, et, sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le pied d^amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot et de les y traiter à nos dépens. Il se &l babiller magnifiquement à nos frais, il nous engagea même à payer toutes nés dettes. Je fermais les yeux sur cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'àfeindre de ne pas m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps ea temps, des sommes considérables. Il est vrai qu'étant grand joueur, i! avait la fidélité de lui en re-
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mettre une partie lorsque la fortune le favorisait ; mais la nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu modérées.
J'étais sur le point de m*expliquer fortement aveo lui» pour nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.
Nbus étions demeurés un' jour à Paris pour y >^oucher, comme il nous arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaiilot dans ces oo* sions^ vint m'avertirle matin que le feu avait pris pendant la nuit dans ma maison et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque dommage : elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion, causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours, qu'elle ne pou* vait être assurée de rien. Je trembla^ pour notre argent qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à Chaiilot. Diligence inutile! la caisse avait déjà disparu.
J'éprouvai alors qu'on peut aimer l'argent sans
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être avare. Cette perte me pénétra d'une si TiTô douleur, que j'en pensai perdre la raison. Je. compris tout d'un coup h quels nouyeaux malheurs f allais me trouver exposé : Tindigence était le moindre. Je connaissais Blanon; je n'avais déjà que trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère : elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier. Jela.perdrai I m'éariai-je« Malheureux^ chevalier I tu vas donc perdre encore tout ce que tu aimes ! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux, que je balançai pendant quelques moments^ si je ne ferais pas mieux de finir tons mes maux par la mort.
Cependant je conservai assez de présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait nulle ressource. Le ciel me fit naître une idée qui arrêta mon désespoir; je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour Tempêcher de sentir la nécessité.
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J'4ttt»mpt6, disais4e pour me consoler, que viagt mille éeu8 nous suffiraient pendant dix ans : 8up« posras que 4es dix ans soient écoulés et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé dans ma famiïle. Quel parti prendrais-}e T Je ne le sais pas tr<9 bien ; mais ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui T Combien de personnes wivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit ni mes qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs talents, tels qu'ils les ont î
La Providence, ajoutais-je, en réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des sols ; cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans une justice admirable. S'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérables. Les qualités du corps et de Tâme sont accordées à ceux-ci comme des moyens pour se retirer de la misère et de la pa avreté. Les uns prennent part aux richesses des gr ands en servant à leurs plaisirs, ils en font des dupes; d'autres servent à leur instruction, ils tftdient d'en faire d'hon-
nètes gens : il est rare» à la mérité, qa'iis y réussissent; mais ce n'est pas là le but de la divine sagesse : ils tirent toujours un fruit de leurs soins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent ; et, de quelque façon qu'on le prenne, c'est un fonds excellent de revenu pour les petits que la sottise des riches et des grands.
Ces pensées me remirent un peu le cœur et la tète. Je rés^Dlus d'abord d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. U connaissait parfaitement Paris , et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître que ce n'était ni de son bien, ni de la paye du roi qu'il tirait son plus clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles, qui s'étaient trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui expliquant mon malheur et mes craintes , et je lui demandai sil y avait pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim ou de me casser la tète de désespoir. Il me répondit que se casser la tète était la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire usage de leurs talents ; que c'était à