‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier DesgrieuxChapitre 10 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

des plaisirs qu'il lui procurait sans cesse» elle portait au fond du cœur le souvenir de mon amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Ti« berge et de la confusion extrême que sa visite lui avait causée. « Un coup d'épée dans le cœur, ajoutât-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos sans pouvoir soutenir un moment sa présence.»

Elle continua de me raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à Pans, du changement de ma condition et de mes exercices de Sorbonne. Elle m'assura qu*elle avait été si agitée pendant la dispute, qu'elle avait eu beaucoup de peine non-seulement à retenir ses larmes, mais ses gémissements même et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le point d'éclater. Enfin elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la dernière» pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement de son cœur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas disposé à lui pardonner.

Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eât pas touché? Pour moi » je sentis dans

W MANOff LESCAUT.

malles où ses habits et tout ee qu'elle avait de pré* cieux étaient renfermés.

Nous ne tardâmes point à regagner Chaillot. RoQS logeâmes la première nnit à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du moins un appartement commode. Nous en trou- Tàmes, dès le lendemain, un de notre goût.

Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon était la douceur et la complaisance même. Bile avait pour moi des attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune. Soixante mille francs, qui faisaient le fonds de nos richesses, n'étaient point une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie. Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La première vertu de Manon, nen plus que la mienne, n'était pas l'économie. Yoid le plan que je lui proposai ; c Soixante mille francs, lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront chaque année, si

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