PREMIÈRE PARTIS
tous réToItez contre toutes mes propositions? » Je n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le comprit pourtant à la fin; et, m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre, il demeura quelque temps suspendu, avec l'ak d'une personne qui balance. « Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un refroidissement de zèle et d'amitié; mais à quelle alternative me réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous voulez accepter, ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car n'est-ce pas prendre part à votre désordre que de vous y faire persévérer?
it Cependant, coutinua-t-il après avoir réfléchi un moment,(je m'imagine que c'est peut-être l'étal Tiolent où l'indigence vous jette qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti. Il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent j Permettez-moi, mon cher chevalier, ajouta-t-iv en m'embrassant, d'y mettre seulement une condition : c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que
je fasse du moins mes efforts iK>ar tous lamener à la vertu, que je sais que vous aimez, et Jout il n*y a que la Tiolence de vos passions qui vaus écarte. »^—
Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il souhaitait, et je le priai de plaindre la .malignité de mou sort, qui me faisait profiter si mal des conseils d:nii ami si vertueux. Il me mena aussitôt chez un baa* quier de sa connaissance, qui «m'avança cent pistôles sur son billet; car il n*était rien moins qu'en argent comptant. J'ai déjà dit qu'il n'était pasTiche : son bénéfice valait mille écus; mais, comme cïétait la première année qu'il le possédait, iln!avait.^enoore rien touché du. revenu; . c!était sur Jes fruits futurs qu'il me. faisait cette avance.
Je sentis tout le prix de sa générosité : j'emfus touché jusqu'au point, de déplorer raveuglemeni d'un amour fatal qui me faisait violer tous Jes devoirs; la vertu eut assez de force pendant quelques moments pour s'élever dans mou cœur contre ma passion, et j'aperçus, du moins dans cetinstant de lumière, la honte et l'indignité de mes cbaiuea. Mais ce combat fut léger et dura peu. La. vtte de
Blâooam'aiiraUMtiMrécipiterduo^^^ miétoa*
mû, «DiinaietcottiiiaDl près 4'elle^ que ifemu^ya traiteFiJUi momeni ^ hoaUttS6i'Une..teiulres»e ^ juste pour, un ;»Jbjet jsi ^eharnuml.
,Maaan était une créature d'un caractère e&traor^ dinaire*. Jamais .fille u'eut moins d'attachement qn'elle pourJ'aigent;. mais .elle .ne pouvAit^ètre tranquilleunauNnentaveo la crainte dtenmanquer. C'était du plaisir, et des. passeAteiiiî)s:qu'il lui Mlait. Elle n'eût jamais i;eulu t<Hieher<un sou, si ron4)Ott- ▼ait ^e divertir .sans /'.qu'il en eoâte ; elle ne shintomaitpasmèmeiiuel était le fonds de nos riehesses, pourivu qu'Ole pût passer agréablement la jAurnéev de sorte que, n'étant ni excessivement livréeaujeu^ ni capable d'être, éblouie par le faste des gsandes dépenses, rien n'était plus facile que de. la satisfaire^ en lui faisant naître tousles jours desvamu* sements de son goût. Hais c'était une chose. si nécessaire pour elle d*è^e ainsi occupée par le plaisir» qu'il n'y avait pas lemoindre fond à faire sanscda sur^n humeur et sur ses inclinations. Quoiqulolle m*aimât tendrement, et que je fusse le seul, comme elle fs convenait volontiers» qui pût lui faire^oûler
parfaitement les douceurs de Tamour» j'étais près* que certain que sa tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait préféré à toute la terre avec une fortune médiocre . mais je ne doutais nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau de B***, lorsqu'il ne me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir.
Je résolus donc de régler si bien ma dépense par^ ticulière, [que je fusse toujours en éta; ^e fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille choses nécessaires que de la borner même pour le superfla. Le carrosse m'effrayait plus 'que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher.
7e découvris ma peine à M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pis tôles d*un ami. n me répéta que si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation, dans la ligue de l'industrie. Quelque répugnance que j'eusse a tromper, je me laissai entrailier par une cruelle nécessité.
PRBliliRB PARTIE. 81
H. Lescaut me présenta, le soir même, vomme un de ses parents. Il ajouta que j'étais d'autant rnieu^ disposé à réussir» que j*avais besoin de plus gran« des faveurs de la fortune. Cependant pour faire connaître que ma misère n*était pas celle dnn homme de néant, il leur dit que j'étais dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma figure et de mes heureuses dispositions ; on prétendit qu'il y arait beaucoup à espérer de moi» parce qu'ayant quelque chose dans la physionomie qui sentait l'honnète homme, jpersonne ne se défierait de mes artifices; enfin on fendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à Tordre un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner, pendant quelques jours, les instructions nécessaires.
Le principal théâtre de mes exploits devait être l'hAtel de Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une salle, et divers autres jeux de cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de monsieur le prince de R**'', qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses offi-
.SI MANON JL&aCAUT.
ciers étaientde notre société. Ledirai-]e JumaJiMtet je profitai en peu de temps des leçons de mon jnaltre ; j'acquis surtout beaucoup d'habileté à faire UAe volte-face, à filer la carte ; et m'aidant fort bion d*une longue paire de manchettes, j'escamotais^assez légèrement pour tromper les yeuxdfis plu&^a* biles et ruiner sans affectation quantité dihonnètes loueurs. Cette adresse extraordinaire hâta ^itfort les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaioes des sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec .mes associés.
Je ne craignis plus alors de découvrir à Manoii notre perte de Chaillot; et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec Jia air d'opulence et de sécurité.
Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce tempsrlà, de me rendre de fréquentes visites. Sa mosale ne finissait point. Il recommençait sans cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conclence, à mon honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié; et, quoique je n'eusse pas la moiudi»
ERCItlllK PARTIS» SB
tispeâition à le0)SiiiTre,.}e (lui savais bon.grésde êùù 2£le» parée que f en iOoiaaissaîs la source. Quelquefois je le^^raiUais: ag^éaUemeat eu p«^sc»ee même de Mamiu, et je f exfaortaisà n'être pasj^lus i^t^nipulettX'qu'un grand nombre, d'éviques et d:autres prâtffesrqui^saiaent fort bien accorder uneimaitresse a?ec un bénéfice, m Voyez, lui disais-je,:en lui montranties yeux de la mienne, et dites^moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si belle cause. » Il prenait patience. Il la poussa même assez loin ; ibmS' lorsqu'il vit que^mes mbes^ ses augmentaient, etque non^seulement je luiavais iwtitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une Bouvelle maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus- que jamais dans les plaisirs, il changea entièrement de-ton et de manières : il saplaignit de mon endurcissement, il me menaça des châtiments du eiel, et il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'armer. < Il est impossible, me dit'-il, que les richesses qui* servent à l'h^nlretien d&vos désordres vous soient venues far des'voîes légitimes. Vous les avez acqiHses injuste* ment, elles vous serontraviesdeiméme^Laplw
Si MANON LESCAUT.
terrible punition de Dieu serait de vous en laisser Jouir tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, TOUS ont été inutiles ; je ne prévois que trop qu'ils TOUS seront bientôt importuns. Adieu , ingrat el faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'éT» nouir comme une ombre ! Puissent votre fortune eC Totre argent périr sans ressource, et vous rester seul et nu» pour sentir la Tanité des biens qui tous ont follement eniTré I C'est alors que vous me trou- Terez disposé à tous aimer et à vous senir; mais je romps aujourd'hui tout commerce aTec tous» et je déteste la Tie que tous menez. »
Ce fut dans ma chambre, aux yeux de Hanon, qu'il me fit cette harangue apostolique. U se IcTa pour se retirer. Je touIus le retenir; mais je fus arrêté par Manon, qu^ me dit tiue c'était un fw qu'il fallait laisser sortir.
Son discours ne l«ssa pas de faire quelque impression sur moi. Ye remarque ainsi les diTcrses occasions où mon cœur sentit un retour Tcrs le bien, parce que c'est à ce souTcnir que j'ai du ensuite une partie de ma force dans tes plus m!^< heureuses circonstances de ma Tie.
PEElMtliRB PARTIE 85
les caresses de Manon dissipèrent en un moment le chagrin que cette scène m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de plaisirs et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre affection. Vénus et la fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères» puisqu'on peut y goûter de si charmantes délices! Hais hélas I leur faible est de passer trop vite. Quelle autre félicilé voudrait-on se proposer, si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent le sort commun, c'est-à-dire de durer peu et d'être suivies par des regrets amers.
J'avais fait au jeu des gains si considérables, que je pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette fille était jolie; mon valet en était amoureux. Us avaient affaire à des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir trom* per aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si malheureusement pour nous, qu'ils
iioiui.mi'i:eat4aB& «mêlai dont il ab noMiaiaaQBlt été possible âanou^relevier.
M. Leseautaotts.^anti up jour donné» à'«oafort il était environ minuit ilaFsqtte'ioHS retouinâBftes aa logis. J'appelai mon ^alet»; et Manon sairamie de chambre; ni l'on ni l!autre ne parurent. .OniMiis dit.qulls nfavmeni point été ras dads la .mataon depuis huit heures, et qu'ils étaient pai^ «près afToir/ait transpocter quelques caisses, soivanl îles or<fees qu^lsjdisaient avoir reçus de. moi.^le pressentis <une. partie, de la véi&té; mais je ne ^fonmai pomtde. soupçons :qui<iieMftissant'au;7p«sfié3ipaii46e que j'aperçus en entrant ^danamaxhambre. La^errure de moirGabinetavait.été}forcée.et<moi|. afgent enlevé avec tous mes habits. Dans Je temps, qu^ je fél^hissaiaseul sur cet accident» Manon vînt, tout efifrayée, m'apprendre. qu'on: avait £aittle même favage.dans:son appartement.
Le coup me parut si cruel, qu'il n'y eut^quJua effort extraordinaire de, raison qui m'empècba-de me livrer, aux cris etaux pleurs. La crainte de veommuniquer mon désespoir >à Manon me fit.affecteB'de fvendreun visage tranquille* Je lui dis en badinant
que je me T«gerais 6ur qmlqae dopeàllittel^e Transyhame. OepeQdaDt die meisemblasiseDsiUe à Botre malheur, que «a tristeBse eul bien phi»ile force pour m'affliger que ma joie fekitfî i^eirarait eu pour rempèeber d*èlre tmp ^abattue. <( Nous sommes perdus! » me dit-elle les larmes aux yeux. Je m'èjQTorçai en Taînde lacousder par mes em-esses* Mes propres pleurs trahissaient mon/désespoiret ma consterBation. £n' eiFet, nonsétioas ruinés si absolument, qu'il ne 'nous restait pas une ehemise.
iepris le parti d'envoyer chercher 8ur-le*champ monsieur Lescaut. Il me conseilla d'aller à Tlieure flfléme chez monsieur le lieutenant de police eti&Musieur le grand prérrôt de Paris, J'y allai, maîscefUt pour mon plus grand malheur; car, outre que œtte démarche et celles que je fis faire <àees.deux.6fi* ciers de justice ne produisirent rien» je donnai^ te temps à Lescaut d'entretenir sa sœur et de tai ins* pirer, t^endant mon absence, une horrible réiralfa» tion. 11 lui parla de nvonsieur de 6*** M**% mmt foluptueux qui payait pfsodigaiement sespiaisirs^tel hubfit enyisager tant d^?ant8gesàsa«iettivàM
88 MANON LB8GADT.
«olde, que, troublée comme elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit de lui persuader. Cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et rexécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu monsieur de 6***
Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de me dire •^Uf»*qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser seule pendant cette nuit Lescaut me quitta après m'avoir offert quelques pistoles que j'acceptai.
n était près de quatre heures quand je me mis au Ut; et m'y étant encore occupé longtemps des moyens de rétablir ma fortune, je m*endormis si tard, que je ne pus me réveiller que vers les onze heures ou midi. Je me levai promptement pour aller m'informer de la santé de Manon : où me dit qu'elle était sortie une heure auparavant avec son frère, qui Tétait venu prendre dans un carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie faite avec Lescaut me parût mystérieuse, je me fis violence pour sas«