IT BTUDE SUR MANON LESCAUT
C6 mot est presque une hardiesse littéraire, car il a dégénéré comme ce qu'il représentait. Et pourtant il ne méritait pas l'abus qui en a été fait. Il y avait autrefois toute une classe d'aimables créatures avec lesquelles on réali- \ sait cet innocent proverbe : « Il faut que jeu- ;nesse se passe. » Elles étaient bonnes/dévouées, peu ambitieuses et peu embarrassantes. Elles n'aspiraient jamais au mariage; tout le charme du lien qui unissait à elles était dans sa fragilité; et quand venait le divorce de ces unions improvisées, on se quittait sans rancune comme on s'était lié sans façons, et la grisette finissait par se marier ailleurs» par s'établir,
// et devenir bourgeoise. Hais aujourd'hui la griselte a l'ambition du ménage» elle aspire & la légitimité. Elle est atteinte d'un défaut tout à fait contraire à son origine et à sa des-
^ tination, la fidélité.
La décadence des grisettes est une des éon*
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séquences de la révolution française. On peut poser en principe que, depuis 1^89, il n*y a plus de grisettes. La déclaratiou des droits les a effacées de la surface du monde. Depuis qu'il n'y a plus de castes, du moins en théorie, depuis qu'il a été reconnu, par d'affreuses expériences, que le sang était partout de la même couleur, depuis que tout homme libre, quand il prend femme, la veut prendre telle qu'elle est sortie des bras de son créateur et non des bras de son seigneur, la grisette pour « faire une fin » est obligée d'apporter en dot sa fleur d'oi'anfi:er.
Que Dieu nous garde de toute prétention de talons rouges! Il ne s'agit pas de ressusciter le droit de marquette, ou de réhabiliter le Tarc-aux-Cerfs. Pour parler sans une légèreté qui serait coupable, disons que la dignité des femmes, l'honneur du foyer, la pureté des familles, ces droits sacrés que la démocratie a
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conquis et dont elle était autrefois déshéritée» valent bien un peu de gaiâté perdue. Les distinctions sociales résidaient autrefois dans la naissance» elles résident aujourd'hui dans le caractère. Depuis que la «considération » est tombée dans le domaine public, depuis qu'elle est accessible à tous les rangs, le vice et la vertu sont devenus tous les deux plus difficiles, parce qu'ils sont devenus plus tranchés. Les chutes sont peut-être plus rares, mais elles sont plus profondes et plus irréparables. Aujourd'hui, pour les femmes, il n'y a plus de compromis, il n^y a plus de péchés véniels. Quand elles tombent, elles tombent dans le crime ou dans le vice, dans radultére ou dans les lieux sans nom. D'un c6té, le désordre dans la famille, la perturbation dans la sociétéi de l'autre la dégradation de la Créature, Toubli de la dignité dans les relations.
De ces existences de contrebande qui S9
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glissaient à côté de la société, de cette classe mixte qui se tenait sur les frontières de la loi, une partie d'est élevée dans l'échelle lâociale et a contribué à former ce qu'on appelle aujourd'hui la classé moyenne; l'autre a perdu l^équilibre et s^est Jetée dand des écarts d'émancipation et des excès de radicalisme ou il serait superflu de ta suivre. Mais la grisette primitive, celle qui se laissait quitter, cet oiseau sur la branche, est aujourd'hui un paradoxe, un jCygnè noir, rara avis in terris.
Voulez-vous connaître la grisette moderne? Voyez la Geneviève de Ceorge Sand, cette adorable héroïne d'un des plus charmants et des plus dangereux livres qui aient été faits depuis loi^temps. La grisette de nos jours, c'est Geneviève telle qu'on nous la dépeint, av<^c ses deux grands yeux mélancoliques, et son visage pâle sous un petit bonnet blanc. Une grisette pâle, bon Dieu! Avant 89, les
ÉTUDE SUn MANON tISCAQT.
^etlOEi ne 8e mêlaient pas d'être pâles. Leur jfonhetir n^était pas de « faire leur prière en regardant la lune. • Geneviève, c'est Manon Lescaut après la révolution; c'est l'enfant du peuple qui envahit le domaine aristocratique de l'idéal. Ilya cinquante ans, jamais on n'eûl imaginé de poétiser une ouvrière; entre Manon et Geneviève, on sent qu'il y a eu renouvellement social.
Hais on n'aborde pas impunément la poésie
et la société nouvelle porte la peine de son en*
Aoblissement moral. En montant sur les hau-
tescimes, elles'est sentie prise par les vertiges Comme une fleur des vallées paisibles qui a
éfé transportée dans l'air des montagnes, elle
s'est desséchée sous ce souffle aride et brûlant,
loin des brises plus heureuses, plus douces el
plus saines qui l'avaient fait éclore. Qui ne se*
rait pas attristé en songeant aux ravages que
produisent dans la démocratie ces livres qui
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faussent et exhalent ses mœurs ! Ce qui, dans ce siècle, a perverti le plus de cœurs et perdu le plus d'imaginations^ ce qui a enfanté le plus de misère, le plus de vices, le plus de crimes, ce qui arrivera devant le trène de Dieu avec \e plus lourd cortège de malédictions, ce sont les romans. Autrefois, sans doute, il y avait dans les livres autant de corruption et plus de cynisme; mais alors il n'y avait que les riches qui lisaient, et dans ce qu'ils lisaient ils ne retrouvaient jamais que leur image. Ce que racontaient les romans, ce que chantaient les poésies, c'étaient les aventures, les mœurs, les passions et les douleurs des oisifs. Les fouffrances et les joies plus humbles croissaient et mouraient à Tombre, sans laisser ni trace ni souvenir. C'est pourquoi, quand ces livres ve« naient à tomber aux mains des classes labe^» rieuses, comme elles n'y rencontraient que la peinture de mœurs et de vices trop haut pla-
% iTDDB SUR MiLMOff Lfl0OAI|ir.
cé9 pour qu'elles pussent y atteindre» elles ne tentaient ppiQt une imitation inutile^ et leur impujssaQCQ nrrètait leur ambition. Maid finjûurâ hnî que Tidéftl corrupteur a tput ebTqbi, fiujourd'bnî qu9 U^ rpmana ^out deyenui tèvoluiionnairfiSf qnfl rpuTriàrcii le prolétaire et rartis^n i^'y yqieut pQ9tise9» qui dira oûinbien de fois » retQUti CP m amer qu# Genetlèye jetait à ses livrer : « YoQisi a?ez obangé mon ^me, il fallait don» ansai ebabger mon sorti s On peut pardoQuer $e qui troubla la repas des heureux du siècle; ila out la temps d'in- Yûntûr et de qourrir des paisiona inutiles t mais ce qui porta la perturbation dans les olasses vpiiéo^ an travail» aa qui leur donne le dégoàt de leur9 mainsi Toilà oa qui appelle une fé^ probs^tion aana borpea« Cette malheureuse fille que voua faites lira at rèyar, suivea^la le aeir dans sa abambra solitaire; Iroyai ces joues qui se dé^olarant sous les lannas» cas yeux qiii;|
ÉTUDE SUR m^llO^ |,KSfiAWT. «l
la lueur de la lapjpeqqi devftU éclftivfr le tra- Tail, dévorept avidp©^ïjt \% pui^oQ, qq8 rpaifl^ émue? qyi laJMeQt tQrnl>«F Vaiguille îqactiye pour tourner împatiemwept lei pages» C'en eetfaitl la voilà prise par «ette peste maudîtie 4elep976hQ)9gi9Udieu lag^eté^la fleur du cmntï a4iâii le repoR de Tâme! edieu le sommeil du corps! adieu les déjeuners sur^Je gazon» la iolitude sous les gtaûds arbr%, si touffus et si discrets 1 adieu, adieu la jéll^ Aesse ! ^ >^-
Poites aMistes, utiàk votte iBUvrel Ce Quêtait paa assea el de la faim^ et du kmàf et des naaladiesji et de teut 08 qui ticeable les 6a«ilh«dlreus« veuë avea doublé la sdmme de leurs douleurs, vous y avei ejeuté le9 souffraneea ^ui sont les lœura dii luxe et de Toisiv^é, TOUi atea popularisé la mélaneelié! Et aldn noui ratons vub^ cette iHisire de grand eèignenr, monter lee eicalieKe déserts qui ûni^
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nent aux mansardes» et venir s'asseoir au foyer des pauvres, comme si les pauvres avaient le temps de rêver et de pleurer. Eh! qiii pourrait te résister, fatale et chère enchanteresse, quand tu viens comme Ârmide agiter devant nous ta tête souriante à travers les larmes, et secouer sur notre visage ébloui les perles de tes jeuxJ
if- Ce travail d'initiation, cette lutte de la sojlfété émancipée aux prises avec une civilisalîon qu'elle ne connaît pas encore^ sorte de f laive à double ti-anchant qu'elle a saisi par ta lame et qui ensanglante ses mains,, est un lies plus douloureux spectacles auxquels il soit lionne à notre génération d'assister. Mais, par malheur, le peuple embrasse avec une sorte d'ambition ces souffrances qui sont au-dessus éle lui, il veut boire aussi à la coupe de ces douleurs qui semblent accuser des organes plus nobles et des sens plus dédaigneux. Il
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rêve, et le travail réclame à grands cris les mains oisives; il rêve, et la faim s'avance à pas pressési et tandis que le riche s'éteint dans le luxe et dans Tennui, le pauvre, déshérité même du droit de Tennui, se jette dans la mort ou dans le crime.
John LEHOINNE.