PREMI&RE PARTIR. U
lorsqu'il fallut descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouyeau démêlé dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir promis un louis, non-seulement parce que le présent était' excessif, mais par une autre raison bien plus forte, qui était Timpuissance de le payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais. Comme il était d'une humeur brusque et nullement accoutumé à ménager un fiacre, il me répondit que je me moquais. « Un louis d*orl ajouta-t-il; vingt coups de canne i ce coquin- là! » J'eus beau lui représenter doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha a canne avec l'air d'en vouloir maltraiter le cocher Celui-ci, à qui il était peut-être arrivé de tombt quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un mousquetaire, s'enfuit de peur avec son carrosse, en criant que je l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai inutilement d'arrêter.
Sa fuite me causa une eitréme inquiétude. Je ne doutai point qu'il n'avertît le commissaire. « Vous
me perdez, dis-j^ ^ Lescaut; je ne serais pas en sûreté chez vous, il fout nous éloigner dans le moment. » Je prêtai le bra& à Manon pour marcher, et nous sortîmes promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous4int compagnie. • «Le cbeyalier des Grieuxayant employé plus d'une heure à ce récit, je le priai de prendre un peu de relâche et de nous tenir compagnie à souper. Notre attention lui fit juger que nous Tayions écouté ayec plaisir. Il nous assura que <noustrouyerioQs quelque chose encore de plus intéressant dasuflÉa suite de son histoire, et, lorsque nous eûmes fini de souper* il continua dans ces termes.
riN DE LA PimMïflCE PAimi
^cgondë pabtie
(Tedt qudque chose d'admirable que la manière dont la Prqpldence enchalûe les éyénements. A peine avions-nous marcbé cinq ou six minutes, qu'un homine dont je ne découvris point le visage reconnut Lescaut, n le cherchait sans doute aux ' environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il exécuta. « C'est Lescaut, dit-il en lui lâchant un coup de pistolet; il ira souper ce soir avea les anges. » D se déroba aussitôt. Lescaut tomba sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par le guet qui ne pou* vai tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le valet, la première petite rue qui croisaiL Elle était si
éperdue, qae j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j*apercus un fiacre au bout de la rue. Nous y montâmes. Mais lorsque le cocher me demanda où il fallait nous conduire, Je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point d'asile assuré, ni d'ami de c6nfiance à qui j'osasse avoir recours. J'étais sans argent, n*ayant gu^re plus d'une demlpistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon, qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais d'ailleurs l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore sans appréhension de la part du guet. Quel parti .prendre? Je me souvins heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours avec Manon lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer. J'espérais non-seulement y être en sûreté, mais y pouvoir vivre quelque temps sans être pressé de payer. « Mène-nous à Chaillot, » disje au cocher. Il refusa d'y aller si tard à moins d'une pistole; autre sujet d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs : c'était toute la somme qui restait ^ans ma bourse.
Je consolais Manon en avançant^ mais au fond
i*avais le désespoir dans le cœur. Je me serais donné mille fois la mort» si je n'eusse pas eu dans mes brab fe seul être qui m'attachait à la vie. Cette seule pensée me remettait. « Je la tiens du moins, disaisje ; elle m'aime, elle est à moi : Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur. Je verrais périr tout Tunivers sans y prendre intérêt: pourquoi? parce que je n'ai plus d'affection de reste. » Ce sentiment était vrai; cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite partie pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les richesses; mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus désespérant pcir un amant délicat que .^jJe se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à Tauberge comme des personnes de connaissance. On ne fut pas surpris de voir Manon en habit d*horarae, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux environs, de voir prendre
151 MANUN LESCAUT.
ata fenuoes toates sortes de formes. Je la is senir aussi proprement que si< j'eusse été dans laimeil* leore fortune* Elle igooçait que je^fusae'mal^an ai^ gentr Je me gardai bien>de lui. en rien appjModfdi étant résolu de retourner seul à Paris le. lendeoiaÎD pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.
Elle me parut pâle et maigrie, en soupanL Je ne m'en étais point aperçu à l'hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des pluadaîres. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la frayeur qu'elle avait eue en voyant assas* siner son frère. Elle m'assura que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absencOé « Tu m'aimes donc extrêmement? lui répoadi84s« — Mille fois plus que je ne puis dire, repritrcUe. ^^. Tu ne me quitteras donc plus jamais T ajoutai^-je;-'-*^ Non, jamais, » répliquat-elle. Cette assurance fiit confirmée par tant de caresses et de serments, qu-'il me parut impossible en effet qu'elle pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était sincère : quelle raison aurait*elle eue de se contre*^
SBQONBK PARTIE. ISS
fakeioaqu'^ ce poiatT Hais elle était encore plus Totege* ou platdteUe n'était >hii^ rieai et die ne se reooimakmitpas dle-mèmc^ lonqne^aymii defant les yeQX>des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se farouvait dans la pauvreté et 4ans le besoin. J'étais à la veille 4'en avoir une darni^e preuve qui ^surpassé toutes les autiest et qui a produitila plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à4in homme dema naissance et de ma fortune.
Comme je laoonnaissais de cette humeur, je me h&tai,'leiendemain, d'allé à Paris. Lamort d^yon bbPd et la nécessité d'avoir du linge et des habits pour elle, et^ur moi étaient de si bonnes raisons» que je n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de Tauberge dans le dessein, dis^je à Manon et à^mcm hôte, de prendre un carrosse de louage; mais c'<était une gasconnade, la nécessité m'iobligeant d'aller à pie^. Je marobai f<»rt vite jusqu'au Gours-la-Reine, où j'avais dessein de m'arrèter. Il fallait bien pren» dre lin moment de solitude et de tranquillité pour m*ai^anger et prévoir ce que j'allais faire à Paris*
Je m'assis sur rherbe< J'entrai dans une mer de raisonnefflentset>de réflexions, qui seréduisirent
peu à peu à trois principaux articles. J'avais besoin d'un prompt secours pour un nombre infini de né* cessités présentes ; j'avais à chercher quelque voie qui pût du moins m*ouyrir des espérances pour l'avenir; et, ce qui n'était pas de moindre importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la sûreté deHanon et pour la mienne. Après m'ètre épuisé en projets et en combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à cothrert dans une chambre de Chaillot; et, pour les besoins futurs, je crus qu'il serait temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.
U était donc question de remplir actuellement ma bourse. Monsieur de T*** m'avait offert généreusement la sienne; mais j'avais une extrême répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage, que d'aller exposer sa misère a un étranger et de le prier de nous faire part de son bien! Il n'y a qu*une âme lâche qui en soit capable, par une bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité; ou un chrétien humble, par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je
n'étais ni un homme lâche ni un bon chrétien; j*aa* rais donné la moitié de mon sang pour éviter cette humiliation.
Tiberge, disaîs-je, le bon Tiberge me refusera t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il sera touché de ma misère, mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra essuyer ses reprochei?» ses exhortations, ses menaces ; il me fera acheter ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse, qui me laissera du trouble et des remords. Boni reprenais-je, il faut donc renoncera tout espoir, puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si éloigné de m'arrèter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dh'e, tout mon sang plutôt que les prendre toutes deux. Oui, mon sang tout entier, ajoutai-je après une réflexion d'un jnoment; je le donnerais plus volontiers sans doute que me réduire à de basses supplications.
Mais il s'agit bien ici de mon sang I il s'agit de la vie et de l'entretien de Manon, il s'agit de mon amour et de sa fidélité. Qu'^i-je à mettre en balance
456 MANON LMGAUT.
ayec die? Je n'y ai rien mas joflqa'à' présent : ette me tient' lieude gloire» de bonheur et de fwtime. H y a bien des choses, sans doute, que je donnertta ma Tie pour obtenir ou pour éviter ; mais estimer une choie plus que ma?ie n'est pas4ine raison pMr l'estimer autant que Manon* Je neluspas loogtemps à me déterminer après ce raisonnem^t. Je coati«nuai mon chemin, résolu d'aller 4*abord chez Ti^ berge, et de là ches monûeur de T*^.
En entrant à Paris je pris un flaore, quoifiie je n'eusse pas de quoi lepayer; jeoompta»:«irtles secours que j'allais solliciter. Je me^s:coaidi]ir&«Gi Luxembourg, d'où j'en^yai avertir Tîbei;ge ^qtut l'étais à l'attendre* Il satisfit mon iiBp«ti«ioe«p«r sa promptitude. Je lui appris l'e&trémké de/meabe* soins sans nul détour. U me demanda si;les cent piatoles que je lui avais' rendues me suffiraient; et» sans m'opposer un seul mot de difficulté, ilmeiM alla chercher dans le moment, avec cet^air ouveti et ce plmsir à donner qui^ n'est connu ^e de l'amour et de 'la vâ'itable amitié.
Quoique îe n'eusse pas eu le moindre doute du «ttceès^ de ma demande* je iCus surpris de ravoif
obtfefiiie i si bon marché, c'est-à-dire sans qa*il in*èùt querellé sur mon fmpéhiteDce. Hais je me trompais en me croyant tout à Sût quitte de ses reproches ; car, lorsqu'il eut acheyé de me compter son argent et que je me préparais à le qtdtter, il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais point parlé de Hanon^ il ignorait qu'elle fût en liberté^ ainsi sa morale ne tomba que sur ma fiatte téméraire dé Saint-Lazare, et sur la crainte où U était qu'au lieu^ de profiter des leçons de sagesse fue j'y avais reçues, je ne reprisse le train du déçôrdre.
U me dit qu'étant allé pour me visiter à Saint- ^jazare le lendemain de mon évasion, il avait été frappé au delà de toute expression en apprenant la manièse dont j'en étais sorti ; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi ; qu'il avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le tteutënant général de police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la mort du portier ne fût connue au dehors ; que je n'avais donc, de ce eûté-là» nul sujet d'alarmer; mais
qne s*! me restait le moindre sentiment de sagesse» je profiterais de cet heureux tour que le ciel donnait à mes affaires ; que je devais commencer par écrire à mon père et me remettre bien avec lui^ et que si je voulais suivre une fois son conseil, il était d'avis que je quittasse Paris pour retourner dans le sein de ma famille.
J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à cramdre du côté de Saint- Lazare : les rues de Paris me redevenaient un pays. libre; en second lieu, je m'applaudis de ce ^e Tiberge n'avait pas la moindre idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi : je remarorua^ fmême qu'il avait évité de me parler d'elle, daife l'opinion apparemment qu'elle me tenait moîn^-àu ^ cœur, puisque je paraissais si tranquille sui;^son* siqet. Je résolus, sinon de retourner dans pÀ famille, du moins d'écrire à mon père, comme i|; me le conseillait, et de lui témoigner que j'étaisdisposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses volontés. Mon espérance était de l'engager i m'envoyer de l'argent, sous prétexte de faire mes
exercices à l'Académie; car j'aurais eu peine à lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état ecclésiastique, et, dans le fond, je tfavais nul éloignemeni pour ce que je voulais lui promettre, j'étais bien aise, au contraire, de m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce dessein pourrait s'accorder avec mon amour. Je faisais mon compte de vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices. Cela était fort compatible.
Je fus si satisfait de toutes ces idées, que je pro* mis à Tiberge de faire partir le jour même une lettre pour mon père. J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture en le quittant, et j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma lettre je me flattai d'obtenir quelque chose du cœur paternel. •-
Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en allant chez monsieur de T**^. Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu^il ne me restait rien à cramdre.
téà VANON LSftCAUT*
Cependant il me re¥int tout d'an coop à l'espiit ^ue ces assurances ne regardaient que Saûnt-Laure, el qiie j'avais, outre cela, l'afijûre de l'IiAfâtal sur les brast sans compter la mortdeLescaiit, daaa^Iaqttetle }!étais mâle» du moins comme témoin. Ce 8M?enir m'effraya si vivement, que je me retirai dans la pre* mière alléOt d'où je fis appder unfiacie. J*aUm4i^ okeimonsieur de T^^, que je fisrireda mafirayenr. EUeme parut rtsible à moi^4n^e,l(mq«'il m'eot appris que je n'avais rien àcrain^tedacèté4eriid^ pital ni de celui de Lèsent. U me dil^çie, dansda pensée qu'on pourrait le 430upçwner d'^voireu <pst*l à4'enlëvement de> Manon, il était aUéle mstàn é rhôpital, et qu'il avait Annandé à la voir en ifeispam d'ignorer ce qui était > «trivé ; qu'on étsât si éloigné de noua accuser, outlui on rnei,^ qu^ »'était empressé, au contraire, de lui apprendre cette atesiuie conune une étrange nouipeBe, et qu'on admirait qu'une fiUeausmjdieqaAïliaiioneikiffis le. parti de fuir avee un valet ; qu'il s^était contenté derépondre froidement qu'il a'œ était pas stttprîs, el^ qu'en fait.tout pour la liberté, li continua de me raconter qu'il était aUé4eJà
SSGONDB PARTIS. 168
cher Lescaut, dans Tespérwce de m'y trouTer a?eo ma charmante maîtresse ; que ThAte de la maiscm, qui était un carros^r, lui a?ait protesté qu'il n'avait vu ni elle ni moi; maie qu'il n'était pas étonnant que nous n'eussions point paru^chez lui, si c'était pour Lescaut que nous d^îons y venir, pttoequenous^aurionssans^outeiqppris.quîil venait d'être tué à peu près dans:le.mème temps : sur quoi, il ntavait pas refuséd'expliquerceiquUl.savait^de la cause et des circonstances de cette morj. Environ dMjfrbeurea auparavant, un gânrde du corpsdes amis d^escaut l'étsût venu voir, et lui avait proposé de jouer. Lescaut avait gagné si rapidement, que l'autres'était trouvé cent écuade moins en une heure» c'eatrà-dire tout son argent. Ge malheureux, qui se voyait sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme qu*il avait perdue; et» sur quelque&difficultés nées àcetteoccasion, ils a*étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé de sortir pour mettre Tépée à la main, et l'autre avait juré, en le quittant, de lui casser la tète; ce qu*il avait exécuté dès le soir même. Manlieur de T*** eut rbonnêteié d'ajouter qu'il avait été
46i MANON LESCAUT.
fort inquiet par rapport à nouf » et qu'il cohtinuah dp m'o£frir ses services. Je ne balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de trouver bon qu'il allât souper avec nous.
Comme il ne me restait qu*à prendre du linge et des habits pour Manon» je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez- quelques marchands. Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par un simple mouven||||[l d'une belle âme, mais, ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les marchands qui fournissaient sa maison : il me fit choisir plusieurs étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et lorsque je me disposai à les payer, il défendit absolument aux marchands de recevoir un sou de moi. Celte galanterie se fit de si bonne grâce, que je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin d**, Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais parti.
Ma présence et les politesses de naonsieur deT** dissipèrent tout ce qui pouvait rester de chagrin à
Ha&oiu « Oublions nos terreurs passées, ma chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivr#plus neureux que jamais. Après tout, Tamoiir est un bon maître ; la fortune ne saurait nous eau* ser autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. » Notre souper fut une vraie scène de joie.
J'étais plus fier et plus content avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris avec ses trésors entassés. U faut compter ses richesses par les moyens qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir. L'ave* nir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr c^ue mon père ne ferait pas de diOSculté de me donner de quoi vivre honorablement à Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels, où par les ressources du jeu.
Ainsi, pendant les premières semaines, je ne penutà. qu'àjoulrd^masituaUQn; etlaforçederhoA-
4M MàflON Lft8€AIIT.
Heur, autant qu'un reste de ménagement pow la police, me faisant remettre de jour en jour à r^ iM)uer avec les associés de Thôtei de Transylvaile, je me réduisis à jouer dans quelques assemblées moins décriées, où la faveur du sort m'épargna rhumiliation d'avoir recours à Tindustise. J'allais passer à la ville une partie de Taprès^midi, et je revenais souper à Cbaillot, accompagné fdrt souvent de monsieur de T^, dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous.
. Manon trouva des ressources contre l'ennui. Bile se lia, dans le voisinage, aveequdques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La promenade et les petits exercices de leur sexe fai'saient alternativement leur occupation. Une partie de jeu dont elles avaient réglé les borws^founiissast aux frais de la voiture. Elles aUai«it prendre Tatr au bois de Boulogne; et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus belle, plus contente et plus passionnée que jamais.
n s'éleva néanmoins quelques nuages qui sen^ binent menacer l'édifice de mon bonheur; mais ils liirent nettement dissipés^ et rhinneurf9)ltre4s
SKGONDB PAMIK. 4Q7
Ifanoii rendu le dénoûment si eomtqne, que je ifeute encore de la douceur dans un sou^renU qoi me représente sa tendresse et les agréments de son esprit
Le seul ¥alet qui composait notre domestiqve me prit nn jour à réoart pour me dire, ayec beaucoup d'embarras, qu'il a?ait un secret d'importance à me communiquer. Je rencourageai à parler librement. Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger semblait ayoir pris beaucoup d'amour pour mademoiselle Manon. Le trouble detnon sang se fit sentir dans toutes mes^eines. « En a* t-elle pour lui? » interrompis^jeplus brusquement que la prudence ne le permettait pour m'éclaircir.
Ma tivacité l'effraya. Il meirépondit d'un air inquiet que sa pénétration n'avait pas été si loin; mais qu'ayant observé depuis plusieurs jours que cet étranger venait assidûment au bois de Boulogne, qu'il y descendait de* son carrosse, et que, s'engageant seul dans les c(mtre*aHées, il pavaissait cbercherroccasiondevoirottdéreneontrermadsmoisdle^ il lui était Tenu à l'esprit de faire quelque liaison avec ses gens pour apprendre le nomdeleurmaitre;
qu'ils le traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de quelque aventure galante; qu'il n*aTait pu se procurer d'autres lumières, ajoata-t-il en tremblant, parce que le prince, étant alors sorti du bois, s'était approché familièrement de lui et lui avait demandé son nom ; après quoi, comme •*U eût deviné qu'il était à notre service, il Pavait félicité d'appartenir à la plus charmante personne du monde.
J'attendais impatiemment la suite de ce récit. 11 le finit par des excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta quil ne savait rien de plus, et que ce qu'il venait de me raconter étant arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le rassurai non-seulement par des éloges, mais par une honnête récompense; et, sans lui marquer la moindre défiance de Manon Je (ui recommandai d'un ton plus tranquille de veiller sur toutes les démarches de rélranger.
Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes ; elle pouvait lui avoir fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques réflexions, je
revins de mes alarmes jusqu'à regretter d'avoir donné cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête. Et quelle vie allais-je mener, si j'étais capable d'ouvrir si facilement l'entrée de mon cœur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter Chaillot au premier sujet d*inquiétude. Le soir, je n'appris rien de nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne» et, prenant droit de ce qui s'était passé la veille pour se rapprocher de mon confident, il lui avait psurlé de son amour, mais dans des termes qui ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur mille détails. Enfin; il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par des promesses considérables; et, tirant une lettre qu'il te* nait prête, il lui avait offert inutilement quelques louis d*or pour la rendre à sa maîtresse.
Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus orageux. J'appris, en
arrivant de la ville assez lard, que Manon, pendant sa promenade, s'était écartée on moment de ses compagnes, et que l'étranger, qni la suivait à peu de distance, s*étant approché d'elle au signe qu'elle loi en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il avait reçue avec des transports dejme. II n'ayaiteu le temps de les exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle s'était aussitôt dérobée. Habille avait paru d'une gaieté extraordinaire pendant le reste du jour, et, depuis qu'elle était rentrée au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis sans doute à chaque mot « £s-tu bien sir, dis-je tristement à mon valet, que tes yeux ne t'aient pas trompé? » Il prit le ciel à témoin de sa bonne foi.
Je ne sais à quoi les tourments de mon cceur m'auraient porté, si Manon, qui m'avait entendu rentrer, ne fût venue au-devant de moi arec un air d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma réponse pour m'accabler de caresses; et lorsqu'elle se vit seule avec moi, elle me fit des reproidbies fort vifs de l'habitude qud je prenais de revenir si tard. Mon silence Im laissant la
liberté de eontiauer, die me dit que depuis trois semaines je n'avais pas passé une journée entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences ; qu'elle me demandait du moins )in jour par intervallest et que, dès le lendemaini elle voulait me voir près d'elle du matin au soir.
a J'y serai, n'en doutez pas, » lui répoadis*je d'iui ton assez brasque. Elleotarqua peu d'attention p^ mon chagrin; et dans le mouvemenA de sa joie, qui me parut en effet d'une vivacité singulière, tiia me fit mille peintures plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fiUe I me disais-je à moi-même : que dois^je attendre de ce prélude? L'aventure de notre première séparation me revint à Tesprit. Cependant je croyais voir dans le lond desa }oie et de ses caresses un air de vérité qui s'accordait avecjes apparences.
Il ne me fut pas dii&cile de rejeter la tristesse dont je ne pus me défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir faite au jeu* J'avais regardé comme un eiUrème avantage qfm Vider de ne pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était gagner du temps
pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes sortes de craintes pour le lendemain ; et si je ne remarquais rien qui m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de transporter» le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes italiens. Cet arrangement me fit passer une nuit plus tranquille ; mais il ne m'ôtait pas la douleur d*avoir à trembler pour une nouvelle infidélité. A mon réveil, Manon me déclara que pour passer le jour dans notre appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé, et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était donné plusieurs fois. Mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir devant sa toilette et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait tourner souvent le visage vers elle, et, s'appuyant des deux mains sur me épaules, elle me regardait avec une curiosUé avide. Ensuite, exprimant sa
batisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait reprendre ma situation pour continuer son ouvrage.
Ce badinage nous occupa jusqu'à Theure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait paru si naturel et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que, ne pouvant concilier des apparences si constantes avea le projet d'une noire trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon cœur et de me décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais à chaque instant que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais d'avance un délicieux triomphe.
Mous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et ma complaisance me faiaait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint l'avertir que le prince de *** demandait à la voir. Ce nom m'échauffa jusqu'au transport. « Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant: qui? quel prince T » EHe ne répondit point âmes questions : « Faites-le monter, » dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi : «< Cher amant I toi que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur, je te demande un moment de < complaisance; un moment, un seul moment! je t'en
I7t MANON LESGÀCT.
«imerai mille fois plus, je t'en Murai gré toute ma vie. »
L'indignatioji et la surprise me lièreotia Jangue. Elle répétait ses instances, et je cherchais des wpressions pour les rejeter avec mépris. Mais, ent^« dant ouvrir la porte de Tanlichambre, elle empjM^ ffkà d'une main mes cheveux» qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet; et, rouvrant du genou, elle ofDrit à Téteanger, qsi/d le bruit semblait avoir arrêté au milieu delà chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer. peu d'^nnement. Je vis un homme fort bien. mis, maïs 4'M" sez mauvaise mine.
Dans l'embarras où le jetait cette sc^, il m laissa pas de faire une profonde révérence. ItoUQA ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche ; ^ik lui présenta son miroir ; f« Vqyez, .monsieur, lui dit«elle; regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de Tamour : voici Thomme 909 J*aime et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites la comparaison vonsmème ; si vous croyez pouvoii;
flECONDB PÀRTII. . 475
'ai disputer mon cœur, Apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de votre servante trèshumble tous les princes d'Italie ne valent pas un des cheveux que je tiens. «
Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je faisais des efforts inutiles pour me dégager, et, prenant pitié d'un homme de aonsidération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition, o Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire for^é, j'ouvre en effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me Tétais figuré. »
Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur eVe» en ajoutant d'une voix plus basse que les femmes de France ne valaient pas mieux que celles dlt^. Rien c.^ m'invitait, dans cette occasion, à lui faiive prendre une meilleure idée du beau sexe.
Manon quittâmes cheveux, se jeta dans. un fauteuil et fit retentir la chambre de longs éclats de rire* Je ne dissimulerai pas que je fus touché jusqu'au fond du cœur d'ua^sai&rifice que je ne pouvais
47fr MANON LB8GAUT.
attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir obsédée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne et lui avoir fait deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui la conduisait avec ses compagne3; qu'il lui promettait, au delà des monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était revenue à Cbaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure ; msus qu'ayant conçu que nous pouvions en tirer de l'amusement, elle n'avait pu résister à son imagination ; qu'elle avait offert au prince italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle ; et qu'elle s'était fait un second plaisir de içe faire entrer dans son plan sana m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot des lumières qui m'étaient venues par une autre vo^^e, et l'ivresse de l'amour triomphant me fit tout approuver.
J'ai remarqué dans toute ma vie que le ciel a tou-
jours choisi, pour me frapper de j^es plus rudes châlimentSy le temps où ma fortune me semblait le mieux établie. Je me croyais si heureux avec Tamitié de M. de T*'^ et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu n;e taire comprendre que j'eusse à craindre quelque nouveau malheur; cependant il s'en préparait un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Passy, et par degrés à des extrémités si déplorables, que vous aurez peine & croire mon récit fidèle.
Un jour que nous avions Monsieur de T*** à souper, nous entendîmes le bruit d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de rhôtellerie. La curiosité nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous dit que c'était le jeune G*** M***, c'est-à-dire le fils de notre plus cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare, et .. Manon à ThApital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. « C'est le ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T**, pour le punir de la lâcheté de son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épéeiï. » M. de T***, qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis, s'efforga de
118 uknon tiscinT.
me faire prem^re d'autres Isentimeats pour hii. If m'aasu'a que c'était u jea&e faoïame trè8-aimable et ai peu capable d'areir en part h l'aetion de wn p$re, 4pie je ne le Terrais pas moi-mfime in moment sans lui accorder mon estime et sans désirer la «ienne. Après avoir ajouté miHe choses à son ayantags, il me pria de consentir qn*il alUt lui prû>poser de irenir 'prendre place avec nous, et de s'accommoder du resté de naître aouper. H préwit rdbjeelion du péril où c'était exposer Hanoo, que de ddcotmîr sa demeure an Als denotre ennemi, en prolestant, mur son imueur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous connaîtrait, nous n'iaurions point de plus tâé défenseur, le ne fis difficulté de rien après de tdies assurances.
Monsieur de T^^ ne nous l'amena point sans ayoir pris tm moment pour l'informer qui ams étions. Il entra d'un air qui nous prévint eiectife-^ menton sa faveur. Il m'embrassa; nous nous asrimes ; il aànîra Manon, moi, tout ce qui nous jq>parlettait,«til mangea d'un appétit qui fit hMneur 4 notre souper.
lorsqu'on eut desservi, la contefiation devint
SECOND FARTIB. 179
plus Sérieuse. Il baissa les ywx pc^ nous parler de l'excès oà son père s'était porté contre nous. H nous fit les excuses }és plus soumises, (f le les abrège, nous dit*il, peur ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte. » Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien plus dans la suite; caril h'eut pas passé une demi^heure dans cetettfretien, que^ m'aperçus de rimpression que les charmes de Hanon faisaient sur luL Ses regards et ses manières s'attendrirent par degrés, n ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours; maïs, sans être aidé de la jalousie, l'avais trop d'eipérieuce en amour pour nto pas discerner ce qui venait de cette source.
Il nous tint compagnie pendant une^ partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être fiffîcité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le matin avec monsieur de !^*^ qui se mit avec lui dans son earrosse.
Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun pendiant à la jalousie. J'avais plus de crédulité que jamais pour les serments de Manom Cette charmante v69r
ture était si alitolument maîtresse démon ftme, que je n'avais pas un seul petit sentiment aui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui faire un crime d'avoir plu au jeune G*** M***, j'étais ravi de l'efifet de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques Jours, du soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller à la comédie sans appréhender d'être reconnus. Monsieur de T**^ revmt nous voir avant la fin de la semaine; nous le con- «olt&mes là-dessus. Il vit bien qu'il fallait dure oui pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes donc d'y aller le même soir avec lui.
Cependant celte résolution ne put s'exécuter; car, m'ayant tiré aussitôt en particulier : « Je suis» me dit-il, dans le dernier embarras depuis que je vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une suite. G*** M*** aime votre maîtresse, il m'en a fait confidence. Je suis son intime ami et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas moins le vôtre. J'ai considéré que sts intentions
SECONDE PARTIE. I6l
sont iDjastes, et je les ai condamnées. Saurais gardé son secret, s*il n'avait dessein d'employer pour plaire que les voies communes, mais il est bien informé de rhumeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance et les plaisirs ; et comme y jouit déjà d*un bien considérable, il m*a déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très-gros présent et par l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais peut-être eu beau** ooup plus de violence à me faire pour le trahir; mais la justice s'est jointe enyotre faveur à l'amitié, d'autant plus qu'ayant été la cause imprudente do sa passion, en l'introduisant ici, je suis obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé. »
Je remerciai monsieur de T*** d'un service de cette importance, et je lui avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon était tel que G*** M*** se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait supporter le nom de la pauvreté. « Ce* pendant, lui dis-je, lorsqu'il n'est question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de m'abandonner pour un autre. Je suis en état de m
I» laisser manquer de rien, et je compte que mt
fortune va croître de jour en jour. Je ne crains qu'une chose, ajoutai-je; c'est que 6*** M*** ne se serve de la connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais office. »
Monsieur de T*^* m'assura que je devais ètresaas appréhension de ce cAté-là ; ique 6*** W** était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne Tétait point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d!en ^ commettre une« il s^ait le premier» lui qui parlmt» à Ten punir, et à réparer par là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. « Je vous suis obligé de ce sentiment, repris-je; muais le mal serait fait, et le remède fort incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir en quittant CbaiUot pour prendre une autre demeure. — Oui, reprit monsieur de T***, mais vous aurez peineàle faireaussi promptement qu'il faudrait; car G*** M*** doit être ici à midi; il me le dit hier, et c'est ce qui m'a porbé.à venir si matin pour vous informer de ses vues. Ji peut arriver à tout moment. »
Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un œdl plus sérieux. Comme il me semblaitiskr possible d'éviter la visite de 6*** M.^**, et qu'il me
le serait aussi sans doute d'empêcher qu'il ne s*où^ vrlt à Manon, je pris le parti de la prévenir moi* même sur le dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai, que me sachant instruit des propositions qu'il lui ferait et les recevant à mes ^eux, elle aurait assez de force pour les rejeter. ''Je découvris ma pensée à monsieur de T***, qui me répondit que cela était ex* trèmement délicat. « Je l'avoue, lui dis-je; mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de Ijt mienne. II n'y aurait que la grandeur des oSres.qui pût l'éblouir, et je vous ai dit qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime sts aises, mais elle m'aime aussi ; et dans la situation où sont mes affaires, je nç saurais croire qu'elle me préfère le fils d'un h^mme qui l'a mise à l'hôpital. » En un mot» je p^sistai dans mon dessein; et m'étant retiré à l'écart avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais d'apprendre.
£Ue me remercia de la bonne opinion quf t'avais d'elle, et elle me promit de recevoir les offres de G*** M*** d'une manière qui lui ôterait l'envie de les renouveler, a Non, lui dis-je, il ne faut pas
ISi MANON LESCAUT,
rirriter par une brusquerie; il peut nous nuire. Hais tu sais assez, toi, friponne, ajoutai -je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou incommode. » Elle reprit, après avoir un peu rêvé : « Il me vient un dessein admirable, et je suis toute glorieuse de l'invention. G*** M*** est le fils de notre plus cruel ennemi ; il faut nous venger du père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter, accepter ses présents, et me moquer de lui.
— Le projet est joli, lui dis-je; mais tu ne songes pas» ma pauvre enfant, que c'est le chemin qui nous a conduits droit à l'hôpital. » J'eus beau lui représenter le péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien prendre nosmesuie|| et elle répondit à toutes mes objections. Donneimoi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices d'une maîtresse adorée, et je conviendra que j'eus tort de céder si facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G*** M***% et, par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.
Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze
beures. 11 nous fit des compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver monsieur de T***. qui lui avait promis la veille de s'y rendre aussi» et qui avait feint quelques affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur, nous nous mimes à table avec un air de confiance et d'amitié. 6*** M*** trouva aisément Toccasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus pas lui paraître gênant ; car je m'absentai exprès pendant quelques minutes.
Je m'aperçus, à mon retour, qu'on ne l'avait pas désespéré par un excès de rigueur. ïl était de la meilleure humeur du monde ; j affectai de le paraître aussi : il riait intérieurement de ma simpli* cité, et moi de la sienne. Pendant toute l'après-midi, nous fûmes l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon ; de sorte qui! eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.
Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec monsieur
de T***» Manon accourut à moi les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta ses discours et ses propositions sans y changer un mot. 11 se réduisaient à ceci : il Tadorait ; il voulait partager avec elle quarante mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son coeur et de sa fortune ; et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à lui donner un carrosse, un bAtel meublé, une femme de chambre, trois laquds et un cuisinier.
« Voilà un fils^ dis-je i Manon, bien autrement généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette oflfre ne vous tente- 1- elle poîntT — Moit répondit-elle en ajustant à sa pensée deux vers de Racine,
Moi ! voas me soupçosmex de cette perfidie t Moi ! Je pourrais souffrir un visage odieux Qui rappelle toujours l'hôpital à mes yeux?
— Non, tepris-je en continuant la parodie,
i'aurals peine & penser que riiôpital, madame,
fût un trait dont l'amour l'eût gravé dans votre èXMi
» Mais c'en est un bien séduisant qu'un bôtel meublé, avec une femme de chambre, un cuisinier» un carrosse et trois laquais ; et Tamour en a peu d'aassi forts. »
I^IIe me protesta que son coeur était à moi pour tOD^^ours, et qu'il ne recevrait jamais d'autres traits qm les miens. « Les promesses qu'il m*a faites, me dit ^lle, sont un aiguillon de vengeance plutôt qu' m trait d'amour. » Je lui demandai si elle était dai â le dessein d'accepter Tbôtel et le carrosse. Etli .me répondit qu'elle n*en voulait qu'à son argent.
\ n difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Ifous ré^ jûmes d'attendre l'entière explication du projet de » t*** M***, dans une lettre qu'il avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain par un laquais sans livrée, qui se procura fort adroite* meit l'occasion de lui parler sans témoins. Elle lui lit d'attendre sa réponse, et elle vint m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble.
Outre les lieux communs de tendresse, elle cou* tenait le détail des promesses de mon rival. Il ne bornait- point sa dépense: il s'engageait à lui compter dix mille francs en prenant possesisiOA d&
rhôtel, et à réparer tellement les diminutions de cette somme, qu'elle Teût toujours devant elle en argent comptant. Le jourdcj'lnauguration n'était pas reculé trop loin. Il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait le nom de la rue et de Thôtel où il lui promettait de Fattendre l'après-midi du second jour, si elle pouyait se dérober de mes mains. C'était Tunique point sur lequel il la conjurait de le tirer d'inquiétude : il paraissait sûr de tout le reste; mais il ajoutait que» si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen de rendre sa fuite aisée.
6*** M*** était plus fin que son père. U voulait tenir sa proie avant que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon avait à tenir. Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise de la tète, et je lui en représentai tous les dangers ; rien ne fut capable d'ébranler sa réso« lution.
Elle fit une courte réponse à G^** M***, pour l'assurer qu'elle ne trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et qu'il pouvait l'attendre avec certitude.
Nous réglâmes ensuite que je partirais sur-lechamp pour aller loaer un nouveau logement dans quelque village de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi notre petit équipage ; que, le lendemain après midi, qui était le temps de son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir reçu les présents de G*** M*^, elle le prierait instamment de la conduire à la comédie, qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet/ qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait délivrée de l'hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais me trouver, avec un fiacre, à l'entré de la rue Saint- André-des-Ârcs, et l'y laisser vers les sept heures pour m'avancer dans l'obscurité à la porte de la comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me rejoindre. L'exécution du reste était facile. Mous aurions regagné mon fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg Saint«Antoine, qui était le chemin
de notre nouvelle demeure.
il!
kiù MANON LESCAUT. *
Ce desâeiD, tout extrayagaat qu*il était, mus parut assez bien arrangé* Mais il y a?ait dans le* fimd une fdle impradeuce à slmagixier que, quand il eût réussi le plus heureusement du monde,, nous eussions jamaiS pu nous mettre à couvert des suites. Cependant nous nous exposâmes avec la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel; c'esl ainsi que se nommait notre yalet Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en Tembrassant : c M^on« ne me trompez-vous point? me serez-vous fidèle? » Elle se plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses serments.
Son compte était d'arriver i Paris sur les trois heures. Je partis après elle. J'allai me morfondre, le reste de i's^ rès^midi» dans le café de Feré> au pont Saint-Michel. J'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis alors pcmr prendre un fiacre que }e postai, suivant notre projet, à l'entrée de la rue Stint-Anâré-des-Ârcs; ensuite je gagnai à ped la porte de la comédie. Je fus surpria de n'y pas trou- V€^ Marcel, qui devait être à m'attendre. Je pris patience pédant une heure, confondu dans une foule de laquais et l'œil ouv^t sur tous le» pas»
samts. Eiifii», sept heures étant sonnées sans que j'eusse rien aperçu qui eût rapport à nos desseins. Je pris un billet de pJirterre pour aller voir si je découvrirais Manon etG*** M*"^* dans les loges. Ils n'y étaient ni Tun ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart d*heure, transporté dlmpatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrèter à la moindre résolution. Le cocher m'ayanl aperçu, vint quelques pas au-devant de moi, pour me dire d'un air mystérieux qu'une jolie demoiselle m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé à 'les signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais revenir, elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre.
Je me figurai aussitôt que c'était Man€3. J'ap* prochai. Mais je vis un joli petit visage qui n'était pas le sien. C'était une étrangère qui me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à monsieur le chevalier desOrieux? Je lui dis que c'était mon nom. c< J'ai une lettre à vous renaiO, leprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène
et par quel rapport j'ai Tavantirge de connaître votre nom. » Je la priai de me donner te temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. « De qui vient cette lettre f » lui dis-je ea montant. Elle me remit à la lecture.
Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait : « 6*** M*** l'avait reçue N avec une politesse et une magnificence au delà M de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents. » Il lui faisait envisager un sort de reine. Elle » m'assurait néanmoins qu'elle ne m'oublierait pas » dans cette nouvelle splendeur ; mais que, n'ayant » pu faire consentir G*** M^* à la mener ce soir » à la comédie, elle remettait à un autre jour le » plaisir de me voir; et que, pour me consoler un » peu de la peine qu'elle prévoyait que cette non- » velle pouvait me causer, elle avait trouvé le » moyen de me procurer une des plus jolies filles » de Paris, qui serait la porteuse de son billet.
» Siqi^ : Votre fidèle amante »
» Manon Lescaut. »
n y avait quelque chose de si crael et de si insultant pour moi dans cette lettre, que, demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la douleur, j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était devant moi. Elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle Teût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je n'y trouvai pointées yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint de la composition de Tamour, enfin ce fonds inépul* sable de charmes que la nature avait prodigués à la perfide Manon. « Non, non t lui dis-je en cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et dites-lui de ma part qu'elle Jouisse de son crime, et qu'elle en jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour, et je renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi aimables qu'elle, et qui sont sans doute aussi lâches et d'aussi mauvaise foi. n
Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer sans prétendre davantage a Manon; et la
jaknisie mortelle qui me éMiiraiilBCœdr »dâgwsanl en une morne et sombre tranqniililé» je me crus d'autant pins proche de ma guérison que je se sentais nul de ees mouTementsTiolents dont j'ayaia été agité dans les mêmes oecasionsv Hélas I j'étais la dupe de Tamonr autant ({ae je eroy^iSf Tètre de G*** M*** et de Manon.
Cette fille qui m*avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre l'escalier, me demanda ce que je TOttlais donc qu'elle rapportât à monsietrr de 6*** IT^ et à la dame qui était avec lui. Je relirai dms la chambre à cette question; et, par un changement incroyable à ceux qui n'ont jadiais senti de passions violentes, je me trouvai tout d'un coup, de la tranquillité, où je croyais être, dans un trans* port terrible de fureur. « Va, lui dis-je, rapporte au traître G*** M*** et à sa perfide maîtresse le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté; mais apprends^ leur qu'ils nVn riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma propre main, » Je me jetai sur une chaise. Mon chapeati tomba d'un côté, et ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmea amères commencèrent à couler de mes yeux* L'açcèi
SfiCONOff PARTIE. 195
de rage que je venais de sentir se changea en une profonde donleur. Je ne fis pins que pleurer en poussant des gémissements et des soupirs. «Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je en parlant i la jeune fille; approche» puisque c'est toi qu'on envoie pour me consoler. Dis-moi si tu sais des constations contre la rage et le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même après avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, continuai-je en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides etincertains. Yiensessuyer mes larmes ; viens rendre la paix à mon cœur, viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être dune autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrai peut-être f aimer à mon tour. 9 Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et qui paraissait aivoir plus de pudeur que ses pa^reilles, était extraordmairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha néanmoins pour me faire quelques caresses ; mais je Técartai aussitôt en la repoussant de mes mains. «Que veux-tu de moit lui dis-jé. Ah ! tu es une femme, tu es d un sexe que je déteste et que je ne puis plus souffrir, ta douceur
de ton visage me menace encore de quelque trahi-* son. Va-t'en, et laisse-moi seul ici. » Elle me fit une révérence sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de s'arrêter : « Mais upprendsmoi du moins, repris-je, pourquoi, comment, et à quel dessein tu as été envoyée ici ? Comment as*tu découvert mon nom et le lieu où tu pouvais me trouver? »
Elle me dit qu'elle connaissait de longue main monsieur de 6*** M*^; qu'il l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils l'avaient chargée tous deux de me rendrela lettre qu'elle m'avait apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse au bout de la rue Saint -André. Je luldemandai s'ils ne lui avaient rien dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. « On t*a trompée, lui dis-je; ma pauvre fille, on t'a tromp^A Tu es une femme, tl te faut un homme, mais il t*en faut un qui soit fiche et heureux, et ce n'est pas ici
que tu peux le trouver. Retourne, relourne à monsieur de G**^ M***. Il a tout ce qu'il faut pour être aimé des belles ; il a des hôtels meublés et des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de Famour et de la constance à offrir, les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de ma simplicité. »
J'ajoutai mille choses, ou tristes, ou violentes, suivant que les passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou reprenaient le dessus. Cependant, àforce de me tourmenter, mes transports diminuèrent assez pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je coniaaissais Manon : pourquoi m*affliger tant d'un malheur que j'avais dû prévoir? pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remèdet II était encore temps; je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à mes propres peines. Je. me mis là*dessus à considérer tous les moyens qui pouvaient m'ouvrir uncheminàTespérance.
Entreprendre de rarracber avec violence des mains de 6*** M****, c'était un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre, et qui n'avait pas la moindre apparence de succès. Hais lit me semblait que si j'eusse pu me procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement quelque cbose sur son cœur. J'en connaissais si bien tous les endroits sensibles I j'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de m'avoir envoyé une jolie fltie pour me consoler, j'aurais parié qu'elle venait de son invention et que c'était un efifet de sa comp jission pour mes peines.
Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir. Parmi quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à celle-ci : Monsieur de T*** avait commencé à me rendre service avec trop d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de rengager à faire appeler 6*** M**^sous prétexte d'tme affaire importante. II ne me fallait qu'une demi-heure pour parler i Manon. Mon dessein était de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus qua
oeia me serait aisé dans l'absence de 6*** M***.
Cette résolution m^ayant rend*^ plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore avec moi; et, pour lui ôter Tenvie de retourner chez ceux qui me l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me fis conduire grand train chez M. de T^^^. Je fus assez heureux pour l'y trouver ; j'avais eu là-dessus de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit au fait de mes peines et du service que je venais lui demander.
Il fut si étonné d'apprendre que 6*** M*^* avait pu séduire Manon, qu'ignorant que j'avais eu part moi-même à mon malheur, il m'offrit généreusement de rassembler tous ses amis pour employer leurs bras et leurs épées à la déliyrance de ma maltresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait être pernicieux à Manon et à moi. « Réservons notre sang, lui dis-je, pour Textrémité. Je médite une . voie plus douce et dont je n'espère pas moins de succès. » II s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je demanderais de lui; et, lui ayant répété qu'il ne. s'agissait que de faire avertir 6*** M***
SOO MANON LESCAUT.
qu'il avait à lui parler» et de le tenir dehors une heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.
Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple» daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt, pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai. « J'observerai, àjoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai sans peine dans la maison , n'y étant connu que de Manon et de Ifarcel, qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G*** M***, vous pourrez lui dire que cette affaire importante pour laquelle vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent; que vous venez de perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre parole avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à son coffre-fort, et j'en aurai sufKsamment pour exécuter mon dessein.
M. de T*** suivit cet arrangement de point en point Je le laissai dans un cabaret où il écrivit promptement sa lettre. J'allai me placer à quelques
pas de la maison de Manon. Je vis arriver le porteur du message, et G*** M*** sortir à pied, uq moment après, suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue, je m'avançai à la porte de mon infidèle, et, malgré toute ma colère, Je frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandai tout bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement parle grand escalier. « Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. » Je pénétrai sans obstacle jusqu'à l'appartement.
Manon était occupée à lire. Ce fut là que J'eus lieu d'admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d'être eSk*ayée et de paraître timide en m'ape^ cevant, elle ne donna que ces marques légères de surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'u&iB personne qu'on croit éloignée. « Haï c'est vatiMi mon amour f me dit-elle en venant m'embraù^er
avec sa tendresse ordinaire. BosiDieuf que tous êtes hardi! qui vous aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? » Je me dégageai de ses bras ; et, loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je as deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d*elle. Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle était, et jeta les yeux sur moi en changeant de couleur.
J'étais, dans le fond, si charmé de la revoir» qu'avec tant de justes si^ets de colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je le rappelais vivement à ma mémoire pour exciter mon dépit, et je ticbais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence et qu'elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un effet de sa crainte.
Je ne pus soutenir ce speotacleu « Ah 1 Manon» ut dis-je d'un ton tendre, infidèle et parjure Ikia- ^ipfi.f |>ar où commencerai-je à me plaindre? Je %KM#vois p&le et tremblante; et je suis encore a
«ensible i vos moindres peines, que je craiiis de TOUS affliger trop par mes reproches* Hais, Hanon, je vous le dis, j'ai le cœur percé de la douleur de vobre trahison ; ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on n'apas résolu.sa mort. Voici la troisième fois« Hanon; je les ai bien comptées; il est impossil>Ie que cela s'oublie. C'est à TOUS de considérer» i l'heure mème/quel parti vous voulez prendre; car mon triste oœur n'est plus à répreuve d'un si cruel traitement; je sens qu'il sucoombe et qu'il est prés de se fendre de douleur. Je n'en puis plus, lûoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de parler et de me Boutenin »
Elle ne me répondit point; mais lorsque je fus ansis» elle se laissa tomber à genoux et appuya sa tète sur les miens, en cachant son Tisage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais^ je point agité I « Ahl Manon, Hanon 1 repris-je avec an s/osq;)ir, il est bien tard de me donner des larmes» lorsque vous avez causé ma morL Vous affectez une tristesse 4ue tous ne sauriez sentir* Le plus grand
804 KARON LESCAUT.
de vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, Toyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu'on a trahi et qu'on abandonne si cruellement. »
Elle baisait mes mains sans changer de posture. ¥ Inconstante Manon, reprisse encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments f Amante mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourd'hui ? Juste eiell ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si sainte mentf C'est donc le paijurequi est récompensé / Le désespoir et l'abandon sont pour la constance et la fidélité!»
Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au changement de ma voix^ Elle rompit enfiule silence. « II faut que je sois bien coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant de douleur et d'émotion; mais que le ciel me punisse si j'ai cru l'être, ou si j'ai eu la pensée de le devenir i »
8BG0NDB PARTIE. 806
Ge discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendra d'un vif mouvement de colère. « Horrible dissimnlation 1 m'écriaije ; je vois mieux que jamais que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je connais ton misérable caractère. Adieu, làcbe créature, continuai-je en me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le moindre commerce avec toi. Que le ciel me punisse moimême si je t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, détestemoi, renonce à l'honneur, au bon sens ; je m'en ris, tout m'est égal. »
Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la tète et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que j*eusse perdu tout sentiment d'humanité pour m'endurcir contre tant de charmes.
J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare, que, passant tout d'un coup à l'extrémité opposée, je
letournai vers eUe, ou plutôt je m'y jNRéeipilBiiSiUDf féfleiioB. Je la pris eatoe mes ibras; je Jhia doMii joiUe tendrai baimrs; je lui Ammâêi fudcm 4e mou emportconent ; je ecnfessai «ae j -éta» un brur tal* et que je n&^mixjtm >pas ie labeur d*^tna. tàmi i^Que fille comme die.
le la fis asseok ; et, m'étant uns i^enou i mm leuc» je la ooiQivai dt m'iéeettor «a est étal, là» tout ce qu'uu aaaut sounns «t passioméfeuliMa^ guktar de plus lespeetwux et de {dus teuire, je la lentemaieu peu deimatsdMs mes esmises. fekd daBQAudai eu grâce de «pnNMM^ qu'elle «e fw> donnait. Bila laissa tomber ses bras mr ^mom ooui en «disant qMi -c'était ^Ue^même qui avait iMsoin^e ma beuté» pour iue Mite oubKeriIeB chagrins qu'dte Becsuamt, et. qu'elle eommençuitâ craindre avec laison que je ue geAlusse point ce qu'dle amit A me dire pour se justifier. « Moi ! interrompis^ aussitôt; dbl ie ue vous j|[demande point de justtficalîon, j'^apiiroiffe tout ce que ?ous avez fait. <!e n'est point à moi d'exigerj^des raisons de ? otre coud«lte : trop content, trop heureui, si ma dbtère ■anon ne m'ôtt p<»nt la tendresse de son ooforl
Hais, eeiiiiiimi-jer BeréflédimMl pas^^ sw l'état de mon sort, toote-paissante Maimii TOua^ qaà faites à f 0te gré nés joies et ims donle^is,. après vous a^BSBir satisfaîle par i&ee ImmiliaiMs et par les maeqies de mon repwtk, ne me eerai^t^il point permis de vous paiter de mis Hisleese et de mes peîttes^t Apprendfai^je de mowce Qu'il faut ^e je devienne aujourd'hui^ el si e'isst sans^ retour que YOttStalles signer ma mori ea^ jfassttt la atiit afee msAïiralr»
Btte tsd qfuelque temps à méditer sa séponee.
M Heneliefdier, me dti*dte en repreMul un air tranquille» si vous vous étiez d'aboi esplicfué sa nettement, vous tous s^iez épasgné bien du trœh ble, et à moi une scène bien affligeanite. fuistpe vcftnipeine ne Tient que de Totre jaleusie, jeirau-» rats goésie en m'offrac^ à vous suivre sai#-le-champ avbsnt du monde. M^s je me suie fi;gu«éq«ee'é* taît ia tettre que je if^ous âi^éerite sous les yexst de mmsieur 6^^ il!^**j etk f Ibe qM mius tms avons eiioyds qui eausaient votre diagrin. J'sâ era que' vomauriezpu regarder tua lettre coiome uneralle^ rie, et eette fiUe, en vous imaginant qu'eHe étaif
t08 MANON LESCAUT.
allée TOUS trouver de ma part» comme une déclaration que je renonçais à vous pour m'attacher à G*** H*"". C'est cette pensée qui m'a jetée tout d'un coup dans la consternation; car, quelque innocente que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparent ces ne mutaient pas favorables. Cependant, con« tinua-t-elle, je veux que vous soyez mon juge après que je vous aurai expliqué la vérité du fait. »
Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait trouvé 6*** M***, qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il l'avait reçue effectivement comme la première princesse du monde. U lui avait montré tous les appartements, qui étaient d*un goût et d'une propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étaient le collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de son ftte. U l'avait menée de là dans un saloa qu'elle n'avait pas encore vu, ou elle avait trouvé une collation exquise : il l'avait fait servir par les nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la regarder désormais comme leur maîtresse; enfin il lui avait fait voir lecarrosse»
les chevaux et tout le reste de ses présents; après quoi il lui avait proposé une partie de jeu pour at* tendre le souper.
«Je vous avoue, continua-t-elle, que j*ai été frappée de cette magnificence. J*ai fait réflexion que ce serait dommage de nous priver d'un seul coup de tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les byoux; que c'était une fortune toute faite pour tous et pour moi, et que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G*** M***.
» Au lieu de lui proposer la comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir, en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de vous, et si je n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si houjri^tement avec moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous bair.^U a confessé que vousaviei du mérite et qu'il s'était senti ponté à désirer votre amitié;
» U a voulu savoir de quelle manière je croyait
tlû MANON LESCAUT.
que Y^U8 prendriez mon dépait^ surtout lors^ vous viendriez i savoir que j'étais enU» sea mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour était d^ si anftienae». qu'il avait ea le temps de ^e refroidir un peu.; que toufr n'étiez paa ^'ailleurs fort à votre aise, et qioe vous ne regarderiez peut-être pasmaperte^oommeuagrandmalbeur^parxse qu'elle vous déchargerait d'nn fardeau qui vous pesait sur leabras. J'ai tâouté qu'étant tout à.fait convaincue que vous agiriez-pacifiquement, je u'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à» Paris pour quelqiaes affaires;. que vousy aviez consenti,, etqu'y étant venu vous-même, vouan'aiviez^paa paru extrêmement, in^iet lorsque je vous avai&iquitté.
» — Si'jecrojiaisi m'a-t-iLdit,.q;u*il fut d'humeur il bien vivce avec moi, je ser4iis le premier à lui offcii mes services, et mes civilités. JeTû assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je ne doutais point qjiAe vous n'y répondissiez honnêtement, surtout,^ lui al^je dit> s'il pouvait voua servir dans voa aSatees, qui étairat fort dérangé depuis que-voua étiez mal avec votre famille. Il m'a interrompue pour me protester qpi'il vous rendrait tous les ^es-
SECONDS PARTIS. 3ii
▼iceft qui dépendraient de lui, et que* si votis poulies même vous embarquer dans un autre amour^ il TOUS procurerait un jolie maîtresse qu'il avait quittée pour s'attacher à moi.
» J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, fowc prévenir plus parfaitement tous stg soupfionB;et me confirmant de plus en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouToir trouver le moyen de vous en informer, de peur que vous ne fussiez trop alarmé lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette vue qjae je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse, dès le soir même, afin d'avoir una occasion devons écrire; j'étais obligée d'avoirxecours h, cette adresse^ parica que je ne pouvais espérer qu'il me laissât libre un moment.
)»I1 an de ma proposition; il a appelé sonlaquais^ et, lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur^ le-champ son ancienne maîtresse, il l'a envoyé da côté et d*autre pour la chercher. U s'imaginait qpe c'était à ChailLotqulLfallait qu'elle allât vous trouver; mids je lui ai ^pris qu'eavous quittant je TOUS, avais promis de vous rejoindre à la comédiût
Ott que, si quelque raisoa m'empêchait d'y aller, TOUS vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout de la rue Saint-André; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer là votre nouvelle amante, ne fut-ce que pour vous empêcher de vous y morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à propos devons écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous auriez peine à comprendre sans cela. U y a consenti : mais j'ai été obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre.
N Yoilâ, ajouta Manon, de quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je Tai trouvée jolie; et, comme je ne doutais pomt que mon absence ne vous causât de la peine, c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût servir à vous désennuyer quelques moments; car la fidélité que je souhaite de vous est celle du cœur. J'aurais été ravie de pouvoir vpus envoyer Marcel ; mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire de ce que j'avais à vous faire savoir*»
Elle conclut enfin son récit en m'apprenant rembarras où G*** M*** s'était trouvé en recevant le billet de M. de T***. « II a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter, et il m*a assuré que son retour ne tarderait point : c'est ce qui fait que je ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la surprise à votre arrivée. »
J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. Sy trouvais assurément quantité de traits cruels et mortifiants pour moi; car le dessein de son infidélité était si clair, qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le déguiser. Elle ne pouvait espérer que Q¥¥¥ jg^ i^ laissât toute la nuit comme une vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait la passer. Quel aveu pour un amant I Cependant je considérai que j'étais cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée d'abord des sentiments que G*** M*** avait pour elle, et par la complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel du génie qui m'est particulier, je fus touché de l'ingénuité de son récit et de cette manière bonne et ouverte avec laquelle elle me
racontnt jascpi'aia circoMtiMM dcsn féttuttef^Uii offeasé* Ble pèche tans nudice, disiâH^Ai^iMi^ même ; elle est légèie et imprudetttr, ttiak eHe en droite et «ûieàie. àjtMez que iramour enfibeit sait pour ne fermer les yeust mt tottes see telle» J'étiûi trop eatiefeit ëe TeepéMiiee. de reubver le eoir même à mon nyui. Je kiidis néAimieîiifti « Bi la naît, aveoquiraurieK-foae^paflsécf T » Getifr ^ratkm, qm je loi fis nîefatteiit^ Temlbanrseiaé lUe^ ne me lépondît qpie par des mm» etdesîsilÉtei^ rempus^
J'eus pitié de Sia peiae;^ at» MOfai^ea dîsoeui»,. je lai déclarai. nâtteoMlii 40e jfatteadais d'tSKi qu'eUe me siiiiriâ è rtaeiii8inèl»e.« J^lèfeu biea» oàe diCHdle; maia voas. nf appiWTes dooc pM mon projeit-^ahl aleslH^'paaaaseif »partiS'*îBi <p» j'appranw tout ee que ▼eus earu fait jissqu'à pni-* sentt~ QuoiïnoatB'eaj^rterens pas loèna laa dia:mfllaiBaBCsr r^iqaa4-eHa: ilmelesadeinids» ib saait à moi^ » Je loi coaaerilaî d'àfcaadomier tmib et de ae penser qu*à nous éloigner pronplémeak; car, qnoiqali y ent à peine une demirhenreque i'âaiaavec elle, je craignais laretourdeG^* V^^.
42epèidaiit elle «ne Ht de ai pnesstDtes intlnoee four 0e faire cmuieBtir à ne (m soctir les mtàn^ «dM,^iieôe.enis Jluidemr aeeoiderquelqae dioee après avoir tant oiAmoL d'ette.
Sras le tenpe que iioiis mms piépaôims au départ, j'enieiidia fi^iperià la .perle rde Aa me. le tue donu» nnSeoenk 9» <» ne lui 6^*11*^ ; et^dans le«roiMe .oi odtê ipeMée me jeta, je dis iManMi aae<^'ét«ît un banttie moft s'U paraissait flOeeti- TMD^t je n'étlaia pas aasea revena de mes ttans* fùrtà peur me maétetf à sa vm. MaredAiit ma pëae en m;'4pfioi«aDt nu WHet^fiilIwait i«Qtt poar moi iJa porte : U étaitdelL 4eT^.
n me marquait que «^^ «^^ étaot allé M eherefaer de l'iarga&ti aa maisoD^Sliproataîl de son absettoe pour me cemmmiigiier une pensée fort plaisanle : qu'il loi isemUsiît que je ne pemrais me feqger plusiagnâBblementiie mondrifal^qu'en maa* geint son siNQier «t enioMchantx^ttlemit sHème dans le Ik QQ'àl espésait.dloocoper wec ma mi^* tresse; ^qne ee projet tan parûssait lassea fsfcile, si je pouvais m'assorer de trois ou qoette èommes qui^ussent assoie de résolnlien pour FanMer dans
SI6 lANON LESCAUT. .
la rue» et de fidélité pour le garder à vae jusqu'au lendemain ; que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins, par des raisons qu'il tenait prétest pour son retour.
^ Je montrai ce billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m*étais servi pour m*introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de t*^ lui parurent admira '^lcs. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques moments; mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d*un badinage, je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une chose dont l'idée la ravissait. Sn vain lui demandai-je où elle voulait que je trouvasse tout d'un coup des gens propres à arrêter G*** M*** et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter, puisque M. deT^^ nous garantis* sait encore une heure; et, pour réponse à mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran, et que je n'avais pas de complaisance pour elle. Bile ne trouvait rien de si joli que ce projet. « Vous aurez son couvert à souper, me répétait*elle; vous coucherez dans ses draps, et demain de grand matin vous enlèverez sa maîtresse et son
SECONDE PARTIE, 2l7
argent Vous serez bien vengé du père et du fils, v^ Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon cœur, qui semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis dans le dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter 6*** M***. Je n'en trouvai qu'un au logis; mais c'était un homme entrejirenant, qui n*eut pas plutôt su de quoi il était question, qu'il m'assura du succès ; il me demanda seulement dix pistoles pour récompenser trois soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer en . se mettant à leur tète. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il fut de retour avec ses associés, je le conduisis moimême au coin d'une rue par laquelle 6*** M*** devait nécessairement rentrer dans celle de Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter, mais de le garder si étroitement jusqu'à sept heures du matm, que je pusse être assuré qu'il ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à sa cbambroi et de l'obliger à se déshabiller,
OU même à se coucher dans son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire et à jouer.
Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paraître G*** M*^, et je me retirai alors à quelques pas au-dessous, dans un endroit obscur, pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps Taborda le pislolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en voulait ni à sa vie ni à son argent; mais que s'il faisait la moindre difficulté de fe suivre, ou s'il jetait le moindre en, il allait lui brûler la cervelle. G*** M***, le voyant soutenu par trois soldats, et craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je le vis emmener comme un mouton.
Je retournai aussitôt chez Manon ; et, pour ôter toiit soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne fallait pas attendre monsieur de 6*** M*^ pour souper; qu'il lui était survenu des afFaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié de venir lui en faire ses excuses et souper avec elle ; ce ^ue je regardais comme une grande faveur auprès 4'une si belle dame. Elle seconda fort adroi^ment
mon dessein. Nous nous mimes à table; nons y prîmes un air grave pendant que les laqusés demeuré-rent à non% servir. Enfin, les ayant congédiés; no«&' passâmes une des pins charmantes soirées de notre vie. J'ordonnai en secret à Marcel de cbercber un fiacre, et de Tavertir dé se trouver le lendemain à la porte avant six heures du matin. Je feignis de quitter Manon vers minuit; mais, étant rentré doucement par le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de 6*** M*** comme j'avais rempli sa place à table.
Pendant ce tei»ps*là, notre mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du plaisir, et le glaive étail suspendu sur nos tètes. Le fil qiH le sMtenait allait se rompre; mais, pour mieux faire entendre toutes les eirconstances de notre ruine, il faut en éclairer la cause.
G*** M*** était suivi d'un laquais lorsqu'il avait élé arrêté par le garde du corps. Ce garçon, elffrayé de raventtire de son maître, retourna en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit pour le secourir fut d'aller avertir le vieux G*** M*** de ce qui venait d'arriver.
820 mNOlf LESCAUT.
Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer beaucoup. 11 n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son âge. Il voulut d*abord savoir du >aquais tout ce que son fils avait fait l'après-midi : s'il s'était querellé avecqueIqu'uQ,^tfHt avait pris part au démêlé d'une autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte. Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger, et qui s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours, découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et de la dépense qu'il avait faite pour elle ; la manière dont il avait passé l'après-midi dans sa maisoui jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au moins dix heures et demie du soir, il ne balança point à se rendre aussitôt chez monsieur le lieutenant de police. Il le pria de faire donner des ordres particuliers à toutes les escouades du guet; et lui en ayant demandé une pour se faire accompagner, il courut lui-même vers la rue où son fils avait été arrêté : il visita tous les endroits de la
SECONDE PARTIB. Sl3f
ville ou il espérait le pouvoir trouver; et, n'ayant pu découvrir ses traces, il se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il pouvait être retourné.
J'allais r'je mettre au lit lorsqu'il arriva. La porte de la chambre étant fermée, je n'entendis point frappera celle *de la rue; mais il entra, suivi de deux archers, et, s'étant informé inutilement de ce qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse pour tirer d'elle quelque lumière. Il monte à l'appartement, toujours accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit ; il ouvre la porte, et nous glace le sang par sa vue. « 0 Dieu! c'est le vieux G*** M***, » dis-je à Manon. Je saute sur mon épée; elle était malheureusement embarrassée dans mon ceintoron. Les archers» qui virent mon mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir : un homme en chemise est sans résistance; ils m'ôtèrent tous les moyens de me défendre.
G*** M***, quoique troublé par ce spectacle, ne ^ tarda point à me reconnaître: il remit encore plus aisément Manon. « Est-ce une illusion? nous dit-il
«A If ON LffSCATTT.
gravenent : ne TOts-je point le cheraller des Grien et HaDoii Lescaut? n J'étais ,si enragé de- honte ei de douleur, que Je ne lui fis pas'de réponse. U pamt rouler pendant quelque temps diverses pensées dans sa tète; et comme si elles rassent allumé tout d'un coup sa colère, il s'écria en s*adressant à moi * a Aht malheureux, jo suis sûr qu% tu as tué mon fils 1 » Cette injure me piqua vivement. « Vieu:i scélérat, lui répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille, c'est par toi que J'aurais commencé. «— Tenez-le bien, dit-il aux ai^ chers; il faut qu'il me dise des nouyelles de moù fils; je le ferai pendre demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. -* Tu me feras pendre? repris-je. Infime! ce sont tes pareils qu'il faut ehercber au gibet. Apprends que je suis d'un sai^ dltts noUe et plus pur que le tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils; et si tu m'irrites davantage, je le ferai étoangier avant qu*il soit demain, et je te promets le même sort après lui. »
Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son fils; ms^ l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion, il appela ausflitèt
SECONDE PAftTIE. 233
cinq eu six autres archers qoi rattendaient à kporle» et il leurordonoa de s'assurer de tous les domesUques de la 'maison. «Abt monsieur le cheyalier, reprit-il d'un ton rûlleur, v(ms savez où est mon fils» et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous y mettrons bon ordre. » Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise.
Il s'àpprocba de Hanon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le père et sur le fils, et sur le bon usagequ'dle en faisait. Ce vieux: monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle : m Garde-toi de la toucher I m'écriai-je, il n'y aurait lîen de sacré qui te pût sauver de mes mains, n U sortit m laissant trois archers dans la chambre auxquels îl ordonna de nous faire prendre promptement nos habits.
Je ne sais quels étaient alors ses desseins sut nous. Peut-être eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je méditais ea m'babillant si ce n'élJdt pas le meilleur parti ; mais s'il était dans cette disposition en quittant notre chambres elle était bien changée lorsqa'U y revlnl.
U était ailé interroger les domestiques de Manon» que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils; mais» lorsqu'il sut que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler en l'intimidant par des menaces.
C'était un garçon fidèle, maïs simple et grossier... Le souvenir de ce qu'il avait fait à l'hôpital pour délivrer Manon, joint à la terreur que 6*** M*** lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible, qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. U promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance^ si l'on voulait lui sauver la vie. 6*** M*** se persuada là-dessus qu'il y avait quelque chose dans nos affaires de plus sérieux et de plus criminel qu'il n'avait eu lieu jusquelà dé se le figurer : il offrit à Marcel non-seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession.
Ce malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous n'avions pas fait de difiBculte de nous entretenir devant lui, parce qu'il devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait entièrement les changements que nous y
avions faits à Paris; mais il avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de Tentreprise et du rôle fu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu dix mille francs qui» selon notre projet, ne retourneraient jamais aux héritiers de la maison de G*** M***.
Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans notre chambre. Il passa sans parler dans le cabinet, où il n'eut pas de peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec tin visage enflammé, et, nous montrant ce qu'il luiplut de nommer notre larcin, il nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près à Ma* non le collier de perles et les bracelets. « Les reconn^sez-vous t lui dit-il avec un sourire moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les eussiez vus. Les mêmes, sur. ma foi ! ils étaient de votre goût, ma belle 1 je me le persuade aisément. Les pauvres enfants I ajouta t-il, ils sont bien aimables en eflét Tun et l'autre, mais ils sont un peu fripons.
Mon cœur crevait de rage à ce discours Insultant. J'aurais donnée pour être libre un moment... juste
126 uâhos xkmam.
ciel 1 cpie n'aorais-je pas donné ! Enin je me fis violence pour lui dire avec une modération qui n'était qu'un raffinement de furevr : «Finissons» monsÎMiri ces insolenles railleries. J)e quoi est-il question? voyons, que prétendez-irous faire de nous? «- Q est question, monsieur le cbevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas au Cbfttdet. il fera jour demain^ nous verrons plus clair dans nos affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce, à la finvde m'appreadre où est mon fils. »
Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c*<était une chose d'une terrible conséquence pour nous d*ètre une fois renfermés au Chàtelet J'en prévis en tremblant tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je reconnus qu'il fallait ployer sous le poids de ma fortune, et flatter mon plus cruel ennemi pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je le priai d'un ton bonnète de m'écouter un moment. c< Je me rends justice, monsieur, lui dis-je; je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé pour vous plaindre. Mais si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce que souffre
raCONDK PART». 227
wpauvre malheureux jeune homme àquiron enlève tout ce qu'il ahae, rem me trouverez peiit-*ètre pardonnable d'woîr cherché le plaisir d'une petite ▼engeance, ou du moins vous ma «roirea assez puni par l'affront que je viens de recevoir. lifli^'est besoin ni de prison ni de supplice pour me forcer de vous découvrir où est monsieur votre fiis. Il est en sûreté; mon dessein n'a pas été de lui miire» ni de vous offenser. Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit» si vous ma faites la grâce de m'accorder la liberté. »
Ce vieux tigre, loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant : il lâcha seulement quelques mots pour mefairecomprendrequ'il savait notre dessein jusqu'à Forigine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas assassiné. « Conduisez-les au petit Châtelet, dit-il aux archers, et pre« nez garde que le chevalier ne vous échappe. C'est un rusé qui s'est déjà sauvé de Saint-Lazare. »
Il sortit et me laissa dans l'état que vous pouvez TOUS imaginer. « 0 ciel! m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui viennent de ta
main; mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier désespoir! » Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tencfis la maia à Manon pour descendre. « Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous soumettre à toute la rigueur de notre sort II plaira peut-être au ciel de nous rendre quelque jour plus heureux. »
Nous partîmes dans le même carrosse : elle se mit dans mes bras. Je ne lui avais pas entendu prononcer un mot depuis Tarrivée de g*** M***; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me dit mille tendresses, en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne cesserait pas de m'aimer.
« Ce n'est pas moi qui suis à plaindre, continuai-je : quelques mois de prison ne m'effrayent nullement, et je préférerai toujours le Ghâtelet a Saint-Lazare; mais c'est pour toi, ma chère ftme, que mon cœur s'intéresse. Quel sort pour une créature si charmante t Ciel, comment traitez-vous avec
SECONDE PARTIB. S29
tant de rigueur le plus parfait de vos ouvrages ! Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et l'autre avec les qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de l'esprit, du goût, des sentiments : hélas! quel triste usage en faisons -nous, tandis que tant d*âmes basses et dignes de notre sort jouissent de toutes les faveurs de la fortune ! »
Ces réflexions me pénétraient de douleur; mais ce n'était rien en comparaison de celles qui regardaient Tavenir, car je séchais de crainte pour Manon. Elle avait déjà été à l'hdpital ; et, quand elle en fut sortie par la bonne porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs; j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle sans oser l'avertir du danger, et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du moins démon amour, qui était presque le seul sentiment que j'osasse exprimer. « Manon lui dis-je, parlez sincèrement, m'aimerez-vous toujours? » Bile me répondit qu'elle était bien malheureuse qw j'en pusse douter. « Eh bien! reprîs-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos ennemis
S90 llàliON I.B8<SAUT.
avec cette assorraoe. J'emploierai ma famille poor sortir du Châtelet, et tout mon sang ne sera utile à rien, si je ne ▼eus en tire pas aussîtiM; ^ue je serai libre. »
Nous arrivâmes à la prison : on noos mit cbaeim dans un lieu séparé. Ce coup me fut moins rude, parée que je l'avais prévu. Je recommandai Manon an concierge, en lui apprenant que j'éliâsim homme de quelque distinction et lui pnnnettant une récompense oonsidérable. J'embrasai ma cb^ maîtresse avant de la quitter ; je la conjurai de ne pas s'affliger excessivem^t, et de ne rien craindre tant que Je serais au monde. Je n'étais pas sans argent : je lui en donnai une partie, et je pi^aiau concierge, sur ce qui me restait, un mois de gmsse pension d'avance pour elle et pour moi. Mon aident eut un fort bon ^et. On me mit dans une ebambre proprement mepUée, et Ton m'assura que Manon en avait une pareille.
Je. m'occupai asissiiôt des moyens de h^ter ma liberté, fi était dair qu'il n'y avait rien d'absoiument criminel dans mon affaire; et, s4^>po8ant même que le 4esaein de notre vol fût prouvé parla
déposition de Marcel, je savais fort bien qu'on ne punit point les simples vdontés. Je résolus d'écrire ]»romptement à mon père, pour le prier de venir en personne à Paris. J'avais bien moins de honte, comme je l'ai déjà dit, d'être au Châtelet qu'à Saint- Lazare. D'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient beaucoup diminué ma timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté au Châtelet de laisser sortir ma lettre; mais c'était une peine que j'aurais pu m'épargner, si j'avais su que mon p^e devait arriver le lendemain à Paris.
Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême ; mais, de quelque espérance que je Tewse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses. Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changesieal par ses yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir. Il arriva le S^demain de mon emprisonnement.
Sa première visite fut cslle qu'il rendit à Tibenje, t qui je l'avais ^rié d'adresser sa réponse. Il ne put
S32 VANON LESCAUT.
BEvoif de lui ni ma demeure ni ma condition présente : il en apprit seulement mes principales aventures depuis que je m'étûs écbappé de Saint- Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des dispositions que je lui avais marquées pour le bien dans notre dernière entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon, mais qu'il était surpris néanmoins que je ne lui eusse pas donné de mes nouvelles depuis huit jours. Hon père n'était pas dupe ; ii comprit qu'il y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge dans le silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour découvrir mes traces, que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais an Cbàtelet.
Avant de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de m'attendre sitôt, je reçus celle de monsieur le lieutenant général de police, ou, pour expliquer les choses par leur nom, je subis Tinterrogatoire. Il me fit quelques reproches; mais ils n'étaient ni durs, ni désobligeants. Il me dit avec douceur qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que l'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi
SECONDE PÂIITIE. 233
tel que monsieur de G*** M*** ; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait dans mon affaire plus d'imprudence et de légèreté que de malice ; mais que c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son tribunal, et qu'il avait espéré que je serais devenu plus sage, après avoir prix deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir affaire à un Juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si respectueuse et si modérée, qu*il parut extrêmement satisfait de mes réponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et qu*il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui faire Téloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit en riant qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la représentait comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse, que je lui dis mille choses passionnées pour la défense de ma pauvre mal* tresse ; et je ne pus m*empècher même de répandre quelques larmes. Il ordonna qu'on me reconduisit 4 ma chambre. « Amour, amour I s'écria ce grave
magistrat m me voyant sortir, ne te réconcUteras-ta jamais avec la sagesse f »
J'étais à m'entretenir tristemenl de met idées et à réfléchir sur la ^conversation que j'avais eae avec monsieur le lieutenant général de police, lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre : c'était mon p^e. Quoique je dusse être préparéàcette vue, puisque je m'y attendais i^quelques jours plus t^d, je ne laissai pas d'en être frappé si vivement^ que je me serais précipité au fond de la terre, si elle s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embraseer avec toutes 1^ marques id'une extrême coofusioa. Il s'assit sans que ni lui ni moi eussions encore ouvert la bouche.
Comme je demeurais debout, les yeux baissés ^ la tête déeouv^te : « Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyex-vous. Grâce au scandale ^e votre libertinage et de vos friponneries, j*ai dé* couvert le lieu de votre demeure. C'est Tavaniage 4'tta mérite tel que le vêtre de ne pouvoir d^deurcv caché : voc^ allez à la renommée par un diemin infaillible. J'espère que le terme en sera bientôt ta 0r6ve, el que vo» aurez effectivement la gloire
4*y être exposé à l'admiratioa de tout le monde, m
Je ne répondis rien. U continua : « Qu'un père eat
malheureux, Icmqne i^rès avoir aimé tendrement
un fils, et n'avoir rien épargné pour en faire un
bonnète homme^ il n'y trouve à ia fin qu'an fripon
qui le déshonore ! On se ccmsole d'un mallieur de
fortune : le temps Tcffi^e, et le eèagrin diminue ;
Rimais qudremèdecimtreiinmal qui augmente tous
les jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tout sentiment d'honneur 1 Tu ne dis rien, malheureux! ajoutait-il : voyez cette modestie contrefaite et cet 8ûr de douceur hypocrite ; ne le pren* c'rait^on pas pour le plus bonnftte homme de sa race?»
Quoique je lossi^ obHgé de reconndtre que Je méritais une partie de ces outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée.
« Je vous assure, monsieur, lui dis«je, que la modestie où vçus me voyez devant vous n'est nul« lement affectée : c'est kt situation naturelle d'un fils JÉen né qui respecte infinimmt son pore, et surtout
236 MANOH LESCAUT.
un père irrité. Je ne prétends pas non plus passer pour rhomme le plus réglé de notre race. Je oie connais digne de vos reproches ; mais je tous conjure d'y mettre un peu plus de bonté, et de ne pas me traiter comme le plus infàmede tousles hommes : je ne mérite pas des noms si durs. C'est Tamour, ¥Ous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas ! n'en connaissez-vous pas la force; et se peut-il que votre sang, qui est la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a rendu trop tendre, trop passionné» trop fidèle, et peut-être trop complaisant pour les désirs d'une mdtresse toute charmante : voilà mes crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher père, ajoutai-je tendre* ment, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé, comme vous pensez, à l'honneur et au devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. » Je laissai tomber quelques fitrmes en finissant ces paroles.
Un cœur de père est le chef-d'œuvre de la nature; elle y règne, pour ainsi parler, avec complaisance,
et elle en règle elle-même tous les ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si touché du to;ir que j'avais donné à mes excuses, qu'il ne fut pas le maître de me cacher ce changement. « Viens, mon pauvre chevalier, me dit-il^ viens m'embrasser ; tu mefais pitié. » Je l'embrassai, n me serra d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son cœur. « Hais quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici? Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. »
Comme il n'y avait rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer te fortune in jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que j'avais menée. A chaque faute lont je lui faisais l'aveu, j'avais soin de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte.
a Je vis avec une maîtresse, lui disais-je, sana ttre lié par les cérémonies du mariage : Monsieur le duc de"^ en entretient deux aux yeux de toul
288 uMmom lesgaot.
Parii; moosieiir dé*^ en a une depuis dix ms, qu'il aiine wec ime fidélitë qii'fl n'a jamais ew pe w sa femme. Les dem tiers des bmaèles gens de France se font bonneor d'en avoir. Taiiiséde quelque supercherie an jeu : Honsienr le marquis de^^^ et le comte de"*^ n'ontpoint d'anHesreirenns ; monsieur le prince ief^ et Monsieur le duc de*** sont les chefs d'ans bande de chevalins du même oriK. > Pour ee qui regardait mes desseins sur labourse des deux 6**^ H***, j'aurais pu prouver aussi faciiem^it que je n'étais pas sans modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner moimême» avec tous ceux dont j'aurate pu me proposer l'exemple ; de sorte que je priai mon père de p v» donner cette faiblesse aux deux violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance el l'amour.
Il me demanda si je pouvais lui donner, quelques ouvertures sur les plus courts moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter l'éclat Je lui appris les sentiments de bonté que le lieutenant général de police avait pour moi. <r Si vous trouvez quelques difficultés, lui dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G*** IT^; ainsi
8BG0NDS PARTÎB. 839
je crois qu'il serait à propos que tous prissiez la peine de les voir. » II me le promit
Je n'osai le prier de solliciter pocr Manon. Ce ne fut point uadéfaut de hardiesse, mais un effet delà crainte où t'étais de le révolter par cette proposition» et de lui faire naître quelque dessein funeste à elle et à moi. Je suis enoore à savoir si cette crainte n'a pas causé mes plus grandes infortupsten m'empè<^ant de Vsattf les dispoiùtionB de'moapèrei et de faire des efforts pour lui en inspirer de favorables à ma malheureuse maltresse. J'aurais peut* être excité encore une fois sa pitié; je l'aurais mis en garde contre les impressions qu'il aBait recevoir trop facilemeoit du vieux 6*** M***. Que sais-je? ma mauvaise destinée l'aurait peat^tre emporté sur tous mes efforts; mais je n'Mrais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes esmemis i accuser de mon malheur.
En me quittant, mon père alla faire une visite à monsieur de 6*** M***. Il le trouT» avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation ; mais il ne m'a été que trop facile d*en
tlO MANON LESCAUT.
juger par ses mortels effets. Us allèrent ensemble Qe dis les deux pères) chez monsieur le lieutenant général de police, auquel ils demandèrent deux grâces : Tune, de me faire sortir sur-le-chanp du Cbâtelet; Tautre d'enfermer Manon pour le restedeses jours, ou de renvoyer en Amérique. On commen* {ait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans4imi pour le Mississipi. Monsieur le lieutenant gêçéral de police leur donna sa parole de faire partir Manon par le premier vaisseau.
Monsieur de G*** M*** et mon père vinrent aussitôt m' apporter ens^nble la nouvelle de ma liberté. Monsieur de G**'^ M*** me fit un compliment civil sur le passé; et, m'ayant félicitésur le bonheur que j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses de l'iDjure prétendue que j'aviûs faite & sa famille, et de le remercier de s'être employé avec lui pour mon élar* gissement.
Nous sortîmes ensemble sans avoir dit un mot de ma maitresse. Je n'osai même parler d'elle aux guiehetiers en leur présence. Hélas ! mes tristes recom*
ÉBGONDE PARTIE. SIf
mandations eussent été bien inutiles : l*ordre cruel étaitWenu en même temps que celui de ma déli- Trabce. Cette fille infortunée fut conduite une heure après à TUitptal, pour y être associée à quelques malbeureuses qui étaient condamnées à subir le même sort.
Mon père m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il était pr^tte six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me dérober de jes yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que de faire tenir quelques rafraî* cbissements à Unnon , et de la recommander au concierge ; car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps non plus de réfléchir aux moyens d§ la délivrer.
Je demandai à parler au concierge. Il avait été cgntent de ma libéralité ei de ma douceur ; d^e sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre'sÉfvice^ il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait beaucoup de regret, parce qu*il pou* vait m'affliger. Je ne compris point ce langagefl^ui^ nous entrelinmes quelques momenti^ sans nous en*
8it MANON LEStSAUT.
tendre. A la fin, s*apercevant que farais besoin d'ane explication, il me la doiroa telle que f ai déjà eu horreur devons la dire, et qiieje rai^eocore'de la répéter.
Jamais apoplexie violente Beeamad*effet.phim su-, bit et plus terrible. Je tombai avec une palpitatioii de cœur si douloureuse, qu'à TiAStanl que je perdis eonnailsanoe je me crus déliné de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de celte pensée lorsque je revins à moi. Je tou^^i mes re^ gards vers toutes les parties de la chai^re et sur moi-même, pour m*assurer si je gprtais encore la malheureuscquaiilé d^bomne vivant U est o^taiii qu'en ne suivmit que le mouvement iiatiirel qui {ait chercher à se délivrer de ses peipes^ rien ne pou*vait me paraître plus doux que la mort, dans ce ttomeat de désespoir et de coiMernatioii. La religion mtmç ne pouvait me tmt env^àger Ti&u4fi plus insupportable 'après la vie que les conmlsiona cruelles dont j'étais tourmeaté. Cependant, par un miracle* propre iil'amour, je retrouvai' bientôt assec de Me pour remercier le wà de m'a^îr rendu la connaissance et la rarâon. Ifamoriià'eâtétéutilfi
qurà moi; Manon avait besdn deaia vie ponr la dé- Ihiet, pour la secourir, pour la venger : je jwai de m'y employer sans ménagement
Le concierge me donna toute Tassi^tance que j'eusse pu attendre du meilleur de mes amis. Je «eçus ses services avec une vive leconnaissane^ «Hélas! lui dis-je, vous âtes donc touché de mes peines ! Tout le monde m' aban<lftne» mon p^ même est sans doute un de mes plus cruels persécuteurs : personne n'a pitié de mot Vousfbul, dans le séjour de la dureté et de le barbarie» vous marques de ia — jnifurh*^ pour le plus misérable die tous les hommes I » Il me conseillait de ne point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j-étais. «Laissez, laisses, répoitdis-je en sortant : je vous revoirai plutôt que vous ne pensez. Préparezleplus noir de vos cachots, j^vms travail-* 1er à le mériler. »
En effet, mes premières résolutions n'allaient' à rien moins qu'à metiéfaire des deux 6*** M*"^* et du lieutenant gépéral de police» et fondre ensuite à main armée sur Thôpital avec tous cous que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui^
même eût à peine été respecté dans une vengeance qui me paraissait si juste; car le concierge ne m'avait pas caché que lui et 6*** M*** étaient les auteurs de ma perte.
Hais lorsque j'eus fait quelques pas dans la rue» et que l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place peu à peu à des sentiments plus r^onnables. La mort de nos ennemis eût été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé l^ns doute à me voir ôter tous les moyens de la secourir. D'ailleurs, aurais*je eu recours à un lâche assassinat? Quelle autre igj||ouvais-jem'ouvrir à la vengeance? Je recueilltt*loules mes forces et tous mes esprits pour travailler d'abord à la délivrance Se Manon, remettant tout le reste après le succès de celle importante entreprise.
Il me restait peu d'argent; c'était néanmoins un fondement nécessaire, par lequel il fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse attendre : monsieur de T***, mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence d'obtenir quelqfie chose des deux derniers, et j'avais honte de ^ifeliguer l'autre par mes importunités. Mais ce n'^t
SfiGONDE PARTIE. 841}
pouitdansle désespoir qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au séminaire de Saint- Sulpice, sans m'embarrasser si je serais reconnu. Je fis app^r Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que j'avais de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général» du plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que j'y trouvai. Je lui ofins mon billet; il était trop généreuxpour l'accepter. -^
Je retournai de là chez monsieur de Tl*^. Je n'eus point de réserve avec lui. Je lui fis Texpositioa de mes malheurs et de mes peines; il en «avait déjà jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre l'aventure du jeune 6*** M***. Il m*écouta néanmoins, et il me plaignit beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens 4e délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il
fM BAIIOP LMCA1IT,
yfofailrf pet 4e jov, qifà extraordiinifeëBdcl, fl idlaitraM7<eer à Fespènoce; 4M «rail passé opite à riiA|Mlsd dirais qatdie y était rrofemiée; qn'fl B^afoRpii oMeinr l«i«même la tterté ée la f«r; que les ordres du HeQteaaot général de poHoe étaient de la demîéi» rigueur, et que, poor comble d^iforlnne, la nndheureuse bande où die devait entrer devait partir le surlendemain du jour ou nous étions.
J'étais si consterné de son discours, qu'il eût pu parler une heure sans que j'eusse pensé à Tintep* rompre* D continua de me dire qu'il ne m'était point allé von* au Cbâtelet, pour se donner ^us de fêOUM i me servir, lorsqu'on le croinUt sans liaison avec moi ; %|e depuis quelques heures que j'en £tais sorti, il avait eu le chagrin d'ignorer où je m*étaîs retiré, et qu'il avait soiAaité de me voir promj^te^ ment» pour me donner le seul conseil dontiils^tt* blait que je pusse espérer du changement dmis le' sort de Manouv mats* un conseil dangereux, auquef Il me priait de cacher aemellement qu^ii eAt ev part*, c'était de dioisir quelques braves qui msBeaV la courage d'attaquer les gardes dellwsn lorsqu^ibi^'
taraient aortia de Paris avec elle. H a'ailteftlltioîit ^e je lui parlasse de mon indigence. « ¥oiià d^t pistolest me dit-il en me présentent une beursè^ qui pcNiriont vous être de quelque usage; vous me les remettrez lorsque la fortune auii«t i^taUi ^s afiEaires. » Il ajouta que si le soin de sa réputatîoii lui eût permis d'entreprendre lui'^méme la déliyrance de ma maitresset.il m'eût offert son bms et sonépëe. •
Cette exoesflive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai» pour lui marquer ma reconnaissance, tout&la^ vivacité que mon affliction me laissait de re^e. Je lui demandai s'il n'y avait rien^i à espérer par la voie des intercessions auprès du lieutenant général de police : il me dit qu'il y avaiU «pensé, mais qu'il croyait cette ressource ^ioutite» parce qu'une gr&ce de cette nature ne pouvait se demander sans motif» et qi||;ii.l ne voyait pas bien quel motif on. pouvait employer pour se firâe m intercesseur d'une.personne grave et puissante ;4fû» si l'on pouvait se flatter de quelque chose de es côté'là» ce ne pouvait âtre qu'en faisant chaBBeD;de senùment à monsieur de G*** M*""* et à mon^pèm»
(48 MANON LE8fUUT.
et ^ les engageant à prier eux-mêmes monsieur le lieutenant général de police de révoquer sa sentence, ir m*offrit de faire tous ses efforts pour gagner le jeune 6*** M***, quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à Toccacion de notre affaire, el il m'exhorta à ne rien omettre de mon côté pour fléchir l'esprit de mon père.
Ce n'était pas une légère entreprise pour moi; je ne dis pas seulement par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais par une autre raison qui me faisait même redouter ses ap- ^ proches ; je m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de Manon.' J'appréhendais avec sujet qu'il ne me Rt retenir mal£[ré moi, et qu'il ne me reconduisit de même en province, yjfin frère aîné avait usé autre* Ais de cette méthode. U est vrai que j'étais devenu plus ftgé; mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai une voie qui me sauvait du danger : c'était de le faire appeler dans on endroit public, et de m*annoncer à lui sous un
aulre nom. Je pris aussitôt ce parti. Monsieur deT*** ^«•en alla chez 6*** M***, et moi au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses serviteurs était â l'attendre. )e craignais qu'il n'eût quelque peine à venir» parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi de son Iat|uais : je le priai de prendre une allée où nous pussions être seuls. Nous fîmes cent pas pour le moins sans parler : il s'imaginait bien, sans doute, que tant de précautions ne s'étaient pas faites sans un dessein d'importance. U atten* dait ma harangue, et je la méditais.
Enfin j'ouvris la bouche. « Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes un bon père. Vous m'avez comblé de grâces, et vous m'avez pardonné un nombre infini de fautes ; aussi le ciel m'eS|!^é« moin que j*ai pour vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux. Mais il me semble... que votre rigueur... — Eh bieni ma rigueur? mterrompit mon père, qui trouvait sans doute qu t je parlais lentement pour son impatience. — Ah I monsieur, repris -je, il me semble que votre rigueur est extrême dans le traitement que vous ^vez
fait i te malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à m(N»iear G*** UT^*. Sa haine vov» l*a^> représentée sous les plus noires eouleuffs. VoM was êtes formé d'elle une affreuse iète. Cepeiiaâl e*est la plus douce et la plus aimaUe créature çoi fut jamais. Que n'«-f*il plu au del de vous inspirer ridée de la mûr un moment I Je nç ms pas jhm sûr qu'elle est ohamante c^e je le i^i&qu^eUe vous Faurait paru. Vous auriez pris parti pour eUe ; vma Mriez détesté les noirs artifices de G*** M*** ; tous •Ufiez eu compassion d'elle et de moi. Hélas I i'm suis sur. Votre odeur n'est pas ins^ible; tous tous «seriez laissé attendrir. »
Il minterrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne m'aurait pas peAnis de SÉtjâiàt II voulut savoir à quoi j'avais dessem d'en venir par ua discoim si pa8sionii& « A vmm demander la vie, répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon psfft une f(»i^ pour l'Amérique. --«Non>. non^ me éiïf*û d'un ton sé«ia*e ; j'aime mîettii te voir sans vie qneaans sagesse etsaM honneur. — N'alloBe donc pas plu» lein^ m'éeliai-je w l'aiipàtttit par le Jhraa; ètez-knoioit c^e vie
8S€0KI» PARTIE*. %t
oftense et insupportable ; car dans le désespoir oq TOUS me jetez, la mort sera uoe lÊSvenr pont mot* C'est «m présent digne ^Ja main d*iui p^.
«•—Je ne te donnerais qoe œ que tu mérites*
épliqua-t-il. Je connais bi«a des pères qui n*au^
raient pas attendu si longtemps pour être eux**
mêmes \ps bourreau:^.; JMâs.«?6sl ma bonlé excès*
sive qui Ta perdu. »
J# Ve jetsi à ses genoux : « Ah t s'il vh>us en reste encore, lui dis-je en les easbrassam, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songes que je suis votre fils*^ Hélas I swveues-vous de ma mère. Vous l'aimiez si teudi^meall Aiuries-TOtts souffert qu'oo Teût arrachée de vos boasf Vous Tauriez défendue jusqu'à la nu)rt. Les autres n'ontils pas un eœur comme vous ? Pouirou ètrebatbare, après avoir une fois éprouvé ce que c*«stquela ten* dresse et la douleur T
» ~ Ne fiie parle pas davantage de ta mère, repriMld'une voU irritée ; ce isouvenir écbMffe mou indignation. Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez vécu ppur les voir. Finissons cet entretieui aiojita-trii ; il mlap^rtune et m
fS) MANON LESCAUT.
me fera point changer de résolution. Je retourne aa logis, je t*ordonne de me suivre. ^
Le ton sec et dur avec lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur était mflexible. Je m'éloignai de quelques pas. dans la crainte qu'il ne lui prît envie de m'arrêter de ses propres mains. il N'augmentez pas mon désespoir» lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il m'est impossible que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive» Après la dureté avec laquelle vous me traitez : ainsi je vous dis un éternel adieu. Ha mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père, n Comme je me tournais pour le quitter : « Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il avec une vive colère : va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle ! •-•Adieu, lui dis-je dans mon transport ; adieu, père barbare et dénaturé 1 1>
Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un furieux jusqu'à la maison de monsieur de T***. Je levais, en marchant, les yeux et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. 0 ciel I disais-je, serez-vous aussi im-
pitoyable que les hommes f Je n'ai plus de seeours à attendre que de vous.
Monsieur de T^^ n'était point encore retourné chez lui; mais il revint après que je Vy eus attendu quelques moments. Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne ; il me le dit d'un visage abattu. Le jeune 6*** M***, quoique moins irrité que son père contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le solliciter en notre faveur. n s'en était défendu par la crainte qu*il avait luimême de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté cMitre lui, en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon.
n ne me restait donc que la voie de la violencet telle que monsieur de T*** m'en avait tracé le plan; j'y réduisis mes espérances. « Elles sont bien ineertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus eonsolante pour moi est celle de périr du moins dans l'entreprise, n Je le quittai en le priant de me secourir par ses vœux; et je ne pensai plus qu'à m'associer des camarades à qui je pusse communi» quer une étincelle de mon courage et de ma ré« solution.
is
Le pieiiikr qui s'oftit i moD espril f atiF le ] garde da corps que j'avais eaq^eyé povaoèter Q4M jl***^ j*aTais dessein aussi d'aller passer la naUdaiis. sa cbaodNBer n'ayaofc pas en^resprira»^ set libre» p^idaaft.l'apiès-nîfi, pour me praever un kigemeat. Je le Uomai seiri z il eut de la jme de me Tsir sorti da Châtidet H m'olRil affiMMesse* m^iit ses serrieest : je IwexpHqoai ceux qa'il poQ« Tait me leadre. B avaii assez de hfm sens- pour ev apercevoir toutes les diffioaltés; mais il fol asseï . giùtxtWL pour eatropreadie de les eurmoBler»
Nous employâmes ima paitUeide lamÉLà rassofti' ner sur mon dessein. Il me parla desireissohlats • aux gardes dont il s'était servi dans la detnièreoo« casion comme de trcôa braves h l'épreiiYe; lioDsîear' > de T^" m'avait ioforméesaotemenidu nonAro' ^bb f arcbers qui devaientûondairelianon; ilaa*étaseati qu^ six. Cinq hommes hardis et résolus auffisatcnb pour donner Tépouvanto à ces miséFaUesv^qiiitasit < sont point eapablip 4e se défendre henoraUetrait^ ' 4«rsqa:il& peuvent» éviter le périL ÙAw^ijùAfmm» i\ Iftchati.
Comme je ne manquais point d'argent, le 01^^'^ •
au corps me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre attaque. « Il nous faut des chevaux» me dit-il, avec des pistolets, et chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec Tuniforme du. régiment. » Je lui mis entre les mains les cent pistotes que j'avais reçues de Monsieur de T^*; eilçs furent employées le lendemain jusqu'au dernier sou. Les trois soldats passèrent en revue devant moi; je les animai par de grandes promesses; et pour leur ôter toute défiance» je commençai par leur faire présent à chacun de dix pistoles.
Le jour de Texécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'hôpital, pour s'instruire, par ses propres yeux» du moment auquel les archers partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris, cette précaution que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses informations qu'on m'avait données de leur route, et m'étant persuadé que c'était à La Rochelle que
cette déplorable troupe devait être embarquée J*an« rais perdu mes peines à Tattendre sur le chemin d'Orléans. Cependant je fus informé, par le rapport du soldat aux gardes, qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du Havre de Grâce qu'elle devait partir pour TAmérique.
Nous nous rendîmes aussitôt à la porte Saint- Honoré, observant de marcher par des rues différentes ; nous nous réunîmes au bout du faubourg. Nos chevaux étaient frais ; nous ne tardâmes point à découvrir les six gardes et les deux misérables voitures que vous ^tes à Passy il y a deux ans. Ce spectacle faillit m'ôter la force et la connaissance. « 0 fortune, m'écriai je, fortune cruelle I accordemoi ici du moins la mort ou la victoire.»
Nous tînmes conseil un moment sur la manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'é^ taient guère à plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions /es couper en passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les surprendre en fondant tout d*un coup sur eux. J'approuvai sa pensée, ^
Je fas le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté impitoyablement mes vœux.
Les arcliers, voyant cinq cavaliers accourir vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un air assez r4#olu«
Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches compagnons : ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tète de leurs chevaux pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue.
« Dieu! me dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette infâme désertion, qu'allons nous faireT nous ncsommesque deux.» J'avais perdu la voix de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite des lâches qui m'abandonnaient Je les regardais fuir, et je jetais les yeux de l'autre côté sur les archers: s'il m'eût été possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux objets de ma rage, je les dévorais tous ensemble.
fS8 MANON LESGAOT.
Le garde du corps, qui jugeait de tnon inreerti'tude par le mouvement égaréde mes yeux,'me pria d'écouter son conseil. « N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la folie à attaquer six hommes aussi tien armés que nous, et qui paraissent nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris, et lâcher de réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient faire de grandes journées avec deux pesantes voitures, nous les rejoindrons demain sans peine. »
Je fis un moment de réflexion sur ce parti; mais, ne voyant de tous côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement désespérée, ce fut de remercier mon compagnon de ses services; et, loin d'attaquer les archers, je 'résolus d'aller, avec sotimission, ïesprier de*me recevoir dans leur troupe, pour accompagner Manon avec eux jusqu'au Havre-de Grâce, etpasser ensuite au delà des mers avec elle, « Tout le monde me petsécule ou me trahit, dis-je au garde du corps ; je n'ai plus de fond à faire sur personne; je n'attends plus rien ni de la fortune ni du secours des hommes ; mes malheurs sont au comble, il me me reste plus que de
SECONDE PARTIE. 2(f>
m'y soumettre : ainsi je ferme les yeux à toute espérance. Puisse le ciel récompenser votre générosité I Adieu I je vais aider mon mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement. » Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter surle^cbamp, de peur que les archers ne continuassent de croire que notre dessein était de les attaquer.
J'allai seul vers eux d'un pas lent, et le visage si consterné, qu'ils ne durent rien trouver d'eiîrayant dans mes approches, ns se tenaiesit néanmoins en tdélense. « Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je * en les abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des grâces. » Je les priai de continuer leur chemin sans défiance, et je leur appris^ en marchant, les faveurs que j'attendaii d'eux.
Us consultèrent ensemble de queUe manière ils devaient recevoir celte ouverture. Le chel de la bande prît la parole pour les autres. H me répondit que les ordres qu'ils avaient de velllerl^ur le^ta
captives étaient d'une extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme, que lui et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi consistait le fond de ma bourse. « Hé bien I me dit l'archer, nous en userons généreusement. Il ne vous en coûtera qu'un écu par heure pour entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix courant de Paris. »
Je ne leur avais pas parié de Manon en particu* lier, parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu*une fantaisie déjeune homme qui me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures ; mais lorsqu'ils crurenVs'ètre aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de Mantes, où nous avions couché le jour que nous arrivâmes à Passy.
Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entrotjiens avec Manon pendant cette routCi ou
qndle impression sa vue fit sur moi lorsque j'eus obtenu des gardes la liberté d*approcher de son cbariotT Ah 1 les expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du cœur I mais figurez -vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de paille, la tète appuyée languissamment sur un côté de la voiture, le visage pftle et mouillé d'un ruisseau de larmes, qui se faisaient un passage au travers de ses paupières, quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses gardes qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air ; enfin tout ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.
J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à cêté du chariot. J'étais si peu k moi-même, que je fus sur le point, plusieurs fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations fréquentes m'attirèrent d'citte quelques
S63 MANON IiBC^&AsQT.
regaids. Elle me reCDDout, et je reiaftiqttaiiipe, daBft le premier mouvement, elle tenta de «e ^ficipHer hors de la toiture pour venir à mràMifais, étant retenue ^par sa^chalne, elle retomba dftQO>sa première attitude.
Je priai les acehers d'^rèterunmomenlpar^eonipatsion, ils yvCOBsentirent par avarice. Je quittai ^oo cbeval pour m'asseoirauprès dioUe. Elle était 4Û languissante et si affaiblie, qu'elle fut .longtemps «MIS pouvoir se 6ervir4e4ia kngue ai remuei^iies mains. Je^lesmcminaiSipendant oe temps-làde^iftes > l^leurs ; et^ ne fHHfvani pioférer moi-^mème oUMeule parole, nous étions Tun et l'autre, dans une desiplus tristes sitni^ons dont il y ait jamais eu d'exemple. Nos expressions ne le. futent pas imoins, lorsque :noUs efimes retrouvé laUbertéde parier. Manon pirtopra; il settblait^que la boute et U doideur eussent altéré les organes de sa voix; le^son/fea était ftiîUene U Iremblaat .
Elle me rem^ccia de neTavoirpas oubliée, ei.de la satisfaction que je lui accordaisydit-elle en soupirant, de me voir du moins encore une fois etde me direjie de>*nier adieu. Hais, lorsque je l'eus
«ssurée qttîe rien n'était capable de me séparef délie, et ^ne j^élais disposé à la sume jusqu'à feKtféimté'du monde, pour prendre soin d'elle» ptmr la servir, poxir Faimer, et pour mtacher inséparablement ma misérable destinée à la sienne» cette pauvre fille se livra à des sentiments siten- <dres et si douloureux, que j'appréhendai quelque chose pour sa vie d'une si violente émotian. Tous '}es mouvements 'de son âme semblaient^e réunir dans «es^yeux; IBlie les tenait fixés sur moi. Quel^ Mçoefois^elle ^irvrait la bouche, sans avoir la force d^aebever quelques mots qu^^elle commençait. Ilf lui en échappait néanmmns quelques-uns : c'étaient, des'marques d'admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez heureuse pour m'avoir inspiré une 'pas* tffion si parfaite, des instances pour me faire renoncer au dessein de la suivre, et ^chercher ailleurs* un bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec elle.
Ed dépit du plus' cruel de tous les sorts, je Dioavais ma félicité dan» ses regards et dans la certMde qiie j^vâifipîde^eii idFeettcm. J'avuis^t^ à ia vé*
rite, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais maitre du cœur de Manon, le seul bien que j*estimais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m'importe en quel endroit vivre, si j'étais sûr d'y être heureux en vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un dans l'autre père» mère, parents, amis, richesses et félicité?
Si quelque chose me causait de l'inquiétude,
c'était la crainte de voir Manon exposée aux besoins
de l'indigence. Je me supposais déjà avec elle dans
une région ineulte et habitée par des sauvages. Je
suis bien sûr, disais-je, qu'il ne saurait y en avoir .
d'aussi cruels que G*** M*** et mon père. Ils nous
laisseront du moins vivre en paix. Si les relations
qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la
\ nature. Us ne connaissent ni les fureurs de l'ava-
Irice, qui possèdent G*** M*'*, ni les idées fantas«
Itiques de l'honneur, qui m'ont fait un ennemi de
^mon père ; ils ne troubleront point deux amants
jqu'ils verront vivre avec autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là.
Mais je ne me formais pas des idées romanes-
8EG0NDB PARTIS. S65
qties par rapport aux besoins communs de la vie. J'atais éprouvé trop souyent qu'il y a des nécessites insupportables, surtout pour une fille délicate» qii 68t accoutumée à une vie commode et abondante. Tétais au désespoir d'ayoir épuisé inutilement ma bourse, et que le peu d'argent qui me restait encore fût sur le point de m'ètre ravi par la friponnerie des archers. Je concevais qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non-seulement de me soutenir quelque temps en Amérique, où l'argent était rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement durable.
Cette considération me fit naître la pensée d'écrire àTiberge, que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de l'amitié. J'écrivis dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles. « Faites--les-mol tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste. Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre affection, et que ma malhearçuse
jB^treBser.m'iétaat mùeifèë pmir t(»3Îfliir8,i^ iiBfwis >la Jaisser ipai1irt«ans ^fuciqttes' souit8ûQaietitet>]|ni lâdbiielBseiliSQBMrtet'Jiies isoMdsj^fgVitft. »
Les areh^» detiofiem si JoHiptàtaUesi ^torsiJiiSls «orent décraTert la lokdessse rdeî8ia%pajdffiOii, cpie, .Ted(>ablant^caatknidle»fntletpfk[:>de teum moindre^favaurs^Us meiééuisirant Inentèftàia denûère ifidigence. .L'4aftour» d'aUlenss^ ne me Remettait guère de ménager ma bourse; Je m'oubliais du malia aa soir près de Maaoa; et osdi'élmt jaluerpar .houreiquele temps m'était mesuré* c'était «par la longueur entière des }Ours. Enfin, ma^bowse^aot tout à fait vidQ, je me trouvai exposé aux caprices etÀlabrutalitéde six miâécab]6S)(jtti{me.triAai^t avec une hauteur insuppiM'table. Vous entfâtes témoin à Passy. Votre rencontre fut un heureux mo« ment de relâche qui me fut accordé par la foitiiiie. Votre pitié à la vue de mes peines fut ma saule:recommandatton auprès de votre cœur généreux. Le ' secours <|tte vous m^aeeordàtes Ubéralement^ienât à me faire gagner le Havre» etleBiarcbers^inienitetir -pfeomesse avec plus de fidélité que Je nellespârBis. (>lf ous amvâfiaesauflavre. J!aUai dlabaidèlaposls.
libergen'ayait point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai quel jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux Jours après, et, par une étrange disposition de mon mauvais 8ort, il se trouva que notre vsdsseau devait partir le matin de celui auquel j'attendais Tordinalre- Je ne puis vous représenter mon désespoir. <* Quoi! m'écriai-je, dans le malheur même, il faud.a toujtmrs que je sois distingué par des excès ! » 'Manon réoondit : « Hélas! une vie irt malheureuse mériVe-t-elle le soin que nous en prenons? Mo aroas au Havre, mon cher chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères: Irons-nous les traîner dans un pays inconnu, où nous devons tious attemlre sans doute à d'horriWes extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un supplice? Mourons, répéta-t-elle, ou du moins donne-moi la mort, et va chercher un- autre sort dauAles bras d'une amante plus heuretise. —Non, non, lui dis-je; c'est pour moi un mtï digne d'envie que d'être malheureux avec vous. »
Son discours me fit trembler. Je jugeai qu tfle était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus tranquille, pour lui ôter ces funestes
S68 MANON LESCAUT. j
pensées de moft et de désespoir. Je résolu de tenir la même conduite ài'aYenir» et j*ai éproyldans la suite que rien n*êst plus capable d'inspirer da courage à une femme que l'intrépidité d'un bomme qu'elle aime.
Lorsque j*eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je vendis mon cheval. L'argent que f en tirai, joint à celui qui me restait encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dixsept pistoles. J'en employai sept à l'achat da quelques soulagements nécessaires à Manon, et je ser« rai les dix autres avec soin, comme le fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute au dernier pomt, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui nfi pouvait venir que d'un fonds infini de tendresse et de générosité pour un ami malheureui.
tXous mimés à la voile. Le yent ne cessa point de nous être favorable. J'obtins du capitaine un lieu à part pour Hanon et pour moi« Il eu la bonté de nous regarder d'un autre œil que le commun de nos misérables associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour; et, pour m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un mensonge honteux en lui disant qce j'élais marié à Manon. Il feignit de le croire? et il m'accorda sa protection. Nous en reçûfiies des marques pendant toute la navigation. U eut soin de nous faire nourrir honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon. Elle le remarquait bien ; et cette vue, jointe au vif ressentiment de l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si ten jre et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que c'était entre elle et moi une perpétuelle émulation de services et d'amour. Je ne regrettais point l'Europe; au contraire, plus
170 'MiWON LESCAUT.
HMisavanfcions vers 'l'Amérique, plus je sentais mon cœur s'élargir et devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assnrer de li^y pas manquer des nécessités ablettes de la vie, j'aurais remercié la fortune "d'avoir donné'un t<»ir si favorable à nos malheurs.
Aprèsnne navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré. Lep^ys nenous otttif, rien d'agréable à la première vue. C'étaient des campîagnes stériles et inhabitées, où Pon voyait à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par lèvent. Hulletrace d'hommes ni d'animaux. Cependailt' le capitaine ayaiit fait* tirer quelques pièces de nOÈtreartillerte, nous ne fûmes ^ras longtemps sans «percevoir une troupe de citoyens de la NouvelleiOrléans, qui s'approchèrent de nous avec de vives nmrquesdejoie.Hous n-avîonspas découvert la ville, elle est cachée de ce eftté-'là par une peflîte côlHne. Wons ' fûmes reçus comme des gens descendus du ciel.
' Ces pauivres habitants s'empressaient pour nous
*faire mille questions sur l'état de la France et sur
les différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous
embrassaient commeleurs frères, etcommedeclrers
compagnons qui venaient partager leur misère et
leur solitude. Nous primes le chemin de la ville avec eux; mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville n'était qu'un assemblage de quelques pauvres cabanies. Elles étaient habitées par cinq ou six cents personnes! La maison du gouverneur nous parut un peu distinguée par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.
Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps eii secret avec le capitaine; et, revenant ensuite à nous, il considéra, Tune après Tautre, toutes les filles qui étaient arrivées par Je vaisseau. Elles étaient au nombre de trente; car nous en avions trouvé au Havre une autre bande qui s'était jointe à la Étôtre. Le gouverneur, les ayant longtemps examhiées, fit appeler divers jeunes gens de la ville, qui languissaient dans l'attente d'une épousé. ' H donn^ les plus jolies aux principaux, et le reste fut tiré au sort 11 n'avait pas encore fwtlé a Manon ; mais lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer, il nous fit demeurer, elle et moi.
« J'apprends da capitaine, nous dit-ii, que tous êtes mariés^ et qu'il vous a reconnus, sur la roule, pour deux personnes d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé votre malheur ; mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous contribuerez vous-mêmes à me faire trouver quelque agrément dans ce lieu sauvage et désert. »
Je lui répondis de la manière que je crus la plus propre à confirmer Tidée qu'il avait de nous. Il donna quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse pour un chef de malheureul bannis. U ne nous fit point de questions en public sur le fond de nos aventures. Lb.' conversation fut générale; et, malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de coninbuer à la rendre agréable.
Le soir, il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous trouvâmes une niisérable cabane composée de planches et de 6oue, qui con« sistait en 'deux ou trois chambres de plainpiedi
avec un grenier au-dessus. II y avait fait mettre six chaises et quelques commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'aflDigeait, beaucoup plus que pour elle-même. Elle s'assit lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler; mais lorsqu'elle m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle ne considérait dans nos malheurs communs que ce que j'avais à souffrir, j'affectai de montrer assez de courage et même assez de joie pour lui en inspirer. « De quoi me plaindrais-je t lui dis-je : je possède tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas t quel autre bonheur me suisje jamais proposé? Laissons au ciel le soin de notre fortune. Je ne la trouve pas si désespérée. Le gouverneur est un homme civil ; il nous a marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la grossièreté de nos meubles, vous ave/ pu remarquer qu'il y a peu de personnes ici qui paraissent mieui logées et mieux meublées que nous : et puis tu es
un chimifite admirable, ajoutai-je en Tembrassant; tr transformes tout en or.
— Voas serez donc la plus riche personne de. fmûrtn, me répondit-elle ; car, s'il n'y eut jamais d'amour tel que. le vôtre, il est impossible aussi d'être aimé plus tendrement que vous Têtes. Je me rends justice, continua-t-elle : je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux attachement que TOUS fiiVez pour moi. Je vous ai causé des chagrins qm fotjtf n'aveaf pu me pardonner sans une bonté eitrêmo. J'ai été légère et volage ; et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je n'étaûys qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire oombieo je suis changée : mes larmes, que vous avez tues couler si souvent depuis notre départ de Franne, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs potnr. objet. J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez Qommencé à les partager. Je n'ai pleuré que de tjQidressi et de compassion pour vous. Je ne me cmi^ol^ p9in| d'avoir pu vous chagriner un moment dans inutie. &ne cesse point de me reprocher mes inconstances, et de m'attendrir en admirant de çuoi l'amour vous a rendu capable pour une mal-
8EG0NOK PAETIK. 875
heuceiise qpi n'ea était pas digne^ et quine payerait pas bien de tout son. sang, ajouta*t-eIle. avec une abondance, de larmes» la moitié des peinesqurelle. TOUS a causées*. »
Ses pleurs,, son. discours,, et leloadont elle le prononça, firent sur moi une impression; si étonnantit que je crus sentir. .une^ espèce 4e division dana*moa âme. « Prjends.gaiBde«^luldi&-jc^„ptrends gardeé.manchèyce Uanon;.)an;ai gointasses^deiorce poqj: {Supporter des.mAr({uçssi,viTes,de ton affecn tioo;, je ne auis«.po^^ accoutumé. à ce& ex^ès de. ïoie.»0 Dieu! m'écriairje,, je na vous demande plus, rieuf Je suis assuré, du cœur de Blanon; il est tel. quejc rai soubaitô pour être heureux,J,enepuis. plus» cesser de rètre à présent : voilà ma félicitd bien établie., — Elle Test, reprifceUe, $i vous la faites dépendre de moi, et je sais bien. où je puis* eoinpter aussi de. trouver toujours la mienne. »
le me couchai avec ces charmantes idées» qui chpgjïcent jna cabane en un.palaia iigp^ du pr^ nlttt roi du monde. L'Amérique me parut apriès cela un4ieu.deL délioea- « C'est à la Nouvelk-Orléans qu'^ fm% \mh, disaia-j$i^ouv.ent.à ManWt q^iand.
f76 MANON LESCAUT.
00 veut goûter les vraies douceurs de Famour : c'est kA qu'on s'aime sans intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher de For; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des trésors bien plus estimables. >
Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du gouverneur, n eut la bonté, quelques semûnes après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui vint à vaquer dans le fort Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je l'acceptai comme une faveur du ciel : il me mettait en état de vivre sans être à charge à personne. Je pris un valet pour moi, et une servante pour Manon. Notre petite fortune s'arrangea ; j'étais réglé dans ma conduite, Manon ne l'était p^% moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition ofBcieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et l'affection de toute la colonie ; nous fûmes en peu de temps si considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville après le gouverneur.
LioDocence de nos occupations et la tranquillité oli nous è tiens continuellement servirent à nous
faire rappeler Insensiblement des idées de religion. ^ Hanon n'avait jamais été une fille impie ; je n*étajA pas non plus de ces libertins outrés qui font gloire d'ajouter TirréligiOL à la dépravation des mœurs : Famour et la jeunesse avaient causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu d*âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos conversationSt qui étaient toujours réfléchies, nous mirent insensiblement dans le goût d'uu amour vertueux. Je fus le premier qui proposai ce changement i Manon. Je connaissais les principes de son cœur : elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité qui dispose toujours & la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait une chose à notre bonheur : « C'est, lui dis-je, de le faire approuver du ciel. Nous avons l'âme trop belle et le cœur trop bien fait Tun et l'autre pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime ; mais er Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à ménager les lois arbitraires du rang
878 VANOlf LESCAUT.
^ et de la bienséance, où Ton nous croit même mattést ^ol empêche qne nous ne le soyons bientôt effectivement, et que nous n'ennoblissions notre amonr par des serments que la reïîgion aatorise ? Pour moi, ajoutai-je, je ne vt)ii8 offre rien de nouveau en voua offrant mon cœur et ma main ; mais je suis prêt à TOUS en renouvder le don au pied d'un autel. > ^ Il me parut que ce discours la pénétrait de joie. m Croiriez-Tous, me répondit-elle, que j'y ai pensé mille fois depuis que nous sommes* en Amérique t La crainte de vous déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon cœur. Je n'ai point la présomption d^aspirer à la qualité de votre épouse.^ — Ah I Manon, vépliquai-je, tu serais bientèt celle d'un roi, si le ciel m^avait fait naître avec une couronne. Ne balançons plus; nous n^arons nul obstacle àiredoc •erî^l'eaveux parler dès aujourd'hui au gouverneur, et lui avouer que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons crmndre aux amants vulgaires, ajou- M^je, ^41^ i^haîoes indissolablesidu mariage; îist ne les Gfsîndrttentpas, sils étaient sûrs, comme- nous, de porter toujours celles de l'amour, i» Je' laissai Manon au comble de la joie aprëa cette résoloftiOH.
SECOW&& PÀiRTIE. un
Je suis persuadé qu'il n*y a^poiiii: i*hoanète homme au monde qui n'eût approuvé -mes vuea dao&.lesrckaoastances eu j'<Haîâ,îC*t^8^à^dire as- Servi iatalement à une passioa»que;iû^toe pauvai» TaifK^e, et combattu par des reakords que je ne devais point étouffer. Mais seitrouv^a^tril quelqu'un qui>acou8e mes plaintes. d*ia]ustide, si je garnis de la.rîgttettr4acie} à rejeter un.dessem quejen'avaia formé que.pour lui plaire? Hélas I que diis-je^ à le rf î^dert. U Ta puni comme aa> crime, i II m'avait souffert avec patieiiee tandis que je marchais aveur' glém^nt .dana.ia route du vice; et> ses plu» 'rudes* cbitiments m'étaient réservés lorsque je comment eorais à retouinor à }avertu« Je crains de manquer de force pour achever le récit du plus funeste évéV* nementqui fut jamais.
J'allai ichez le rgoavcrneariji ^mme f en étais convenu avec Manon, pour le prier de consentir à la céréuiraie denotire mariage. Je me serais i>ien garder d'eu parler à lui i ni à personne, si j'eusse^ pu me promettre que aon aumônier, qui étaiv alors le seul^ prêtre de la viHe, m'eût rendu ce service sans sa' participation; mais. n*osant espérer qu'il voulût
s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement.
Le gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent II n'était point marié. La beauté de Manon l'avût touché dès le jour de notre arrivée, et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir, pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu*il se consumait en secret pour elleit Cependant, comme il était persuadé, avec son oncle et toute la ville, que j'étais réellement marié, il s*était rendu maître de son amour jusqu*au point de n'en rien laisser éclater, et son zèle s'était même déclaré pour moi dans plusieurs occasions de me rendre service.
Je le trouvai avec son oncle lorsque j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire un secret de mon dessein ; de sorte que jene fis point diflOicûlté de m'expliquer en sa présence. Le gouverneur m'écouta avec sa bonté ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit avec plaisir; et, lorsque je le priai d'assister &
la cérémonie que je méditais, il eut la générosité de 8*engager à faire toute la dépense de la fête. Je me retirai fort contenu.
Une heure après, je vis entrer Taumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après m'avoir salué froidepient, il me déclara, en deux mots, que monsieur le gouverneur me défendait d'y penser, et qu*il avait d'autres vues sur Manon. « D'autres vues sur Manon ! lui dis-je avec un mortel saisissement de cœur ; et quelles vues donc, monsieur raumônier? Il me répondit que je n'ignorais pas que monsieur le gouverneur était le maître; que Manon ayant été envoyée de France pour la colonie, c^étaità lui à disposer d'elle; qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée; mais qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne Tétait point, il jugeait à propos de la donner à monsieur Synnelet, qui en était amoureux.
Ma vivacité l'emporta sur ma prudence. J'ordon* nai fièrement à r«mônier de sortir de ma maisoni en jurant que le gouverneur, Synnelet, et toute la ville ensemble, n'oseraient porter la main sur ma
282 Uknon lescaot.
femme ou ma maîtresse, comme ils voudmeaL
rappeler.
Je fis part aussitôt i Manon du fune Oe message que Je venus de recevoir. Nous jugeâmes que Syn« nelet avait séduit l'esprit de son oncle depuis mon retour, et que c'était Teffet de quelque dessein médité depuis longtemps. Us étaient les plus forts. Nous nous, trouvions dans la Nouvelle -Orléans comme au milieu de la mer, c'est-à-dire séparés du reste du monde par des espaces immenses. Ou fuir, dans un pays inconnu, désert, ou habité par des bètes féroces et par des sauvages aus&i barbares qu'elles rlj'étais estimé dans la ville; mais je ne pouvais espérer d'émouvoir assez le peuple en ma. faveur pour en obtenir un secours proportionné au mal : il eût fallu de Targent, j'étais pauvre. D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain; et si la fortune nous eût manqué, noire mal« heur serait devenu sans remède.
le roulais toutes ces pensées dans ma tète, j*en communiquais une partie à Manon; J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse; je prenais un parti, Je le rejetais pour en prendre un autre; je
parlais seul, je répoadais tout haut à mes pensées : eoiSa j'étais. daa& une agitation que je ne saurais comparera rien, parce qu*il n*y.en eut jamais d'égale* Manon avait les. yeux, sur moi : ella jugeait pa,r mon trouble de la grandeur du péril ; et, tremblant pour moi plus que pour elle-même» cette, tendre fille. n'osait pas même, ouvrir la bouche pour m'exprimer ses craintes*
Après une infinité de réflexions, je. m'arrêtai à la résolution d'aller trouver le gouverneur, pour m'efforcerde le toucher par des. considérations, d'hon* neur et par le soaveni; de. mon, respect et de son affection. Manon voulut s'oppojsec.à ma sortie; elle ; me disait, les larmes aux yeux : « Vous allez à la mort; ils vont vous «tuer.; je ne. vous..reverralplus; je «veux mourir avant, vous. » Il /aliut .beaucoup, d'effûcts pour l^ersuader delà nécessité où j!étais de sortir, et de celle qu'il y avait pour elle de deokeucer au Jogi;^. Je lui promis qu'elle me reverr raitidans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur^lle-mème que devaient tomber toute la colère du ciel et la rage de nos ennemis.
Je. me rendis au fort : le gouverneur était aveo
son aamdnier. Je m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait mourir de hoote, si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le pris par tous les motifs qui doiyent faire une impression certaine sur un cœur qui n*est pas celui d'un tigre féroce et cruel.
Ce barbare ne fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois. Manon, me dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son ncTeu. J'étais résolu de me modérer jusqu'à Texirémité : je me contentai de lui dire que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je consentirais plutôt qu'à la perte de ma maltresse.
Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveus^ Cependant je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes que Tamour ait jamais produites.
Je retournais chez moi en méditant ce projet»
lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées. J*ai dit qu'il était brave^ il vint à moi : <« Ne me clierebez-vous pas ? me dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu qu'il faudrait se couper la gorge avec vous : allons voir qui sera le plus heureux. » Je luirépon* dis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que ma mort qui pût finir nos différends.
Nous nous écartâmes d'une centaine de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai/et je le désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur, qu'il refusa de me deman* der la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être droit de lui ôler tout d'un coup Tune et l'autre; mais un sang généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. «flecommençons» lui dis-je, et songez que c'est sans quartier, » Il m'attaqua avec une furie inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans" les armes, n'ayant eu que trois mois éz salle à Paris. L'amour conduisait mon épée. Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre; mais je le pris sur le temps, et je lui four-«
S86 MANOW' LEMACJT.
nis ua eonp A ▼igoureu, qatA tonoEba^k mes -^fmàm-i sans mottfement.
Malgré la joie qm> donne la Tidoirei^iè» unaomt. bat mortel, je réfléchis amakâtaor les conséquenoes^ de cette mort H n'y a?ait)pDQi90M attgrice ni déliOf : desoppUce'à espirer. Gonnaiosai^. j comme* je 'feîn. sm la passion dirgouverQenripovriJ sont nemu^ j'élaÉs certain qii^ma maot ne. serait pas-dilâréeL* d'une heure après la coDiiaiafla&ee> de laisiemi&w Quelque'pressante que tôt 'cette cninle^ elle n*éiait pas la plus forte cause de nioïKîinqtiiétude.' Hanan,. l'intérêt de 'Uanon; sont péril- <et)latnéoes«ité de la. perdre, metronblaieiH» jusqulàiré^ondrede robscaHi rite sur mes«yeu& et 4 m'empèoberi de reconnmtxta) le lieu où j'étais. Je regrettai lesort de Synnelel ;: une prompte uMrti me semblail.le seid .remède à mes peines.
GependaMl^ee (ùt oetteipensée mène qui anedlb rappelerpvepplemientineeesprits^ et qui meirenAit capable de prendre ^ une césDlutioa^ Quoi! je Teiis mourir,' m^enai-je» pour flnk mes ndncs! ^ j en a donc que f appréhende plus que la perte de ce que j*aime ? Ah 1 soiiffiHins: jusqu'aux . plm. criioh
nCONDB PARTIE. 987
les extréimiés pour secourir ma- maîtresse, et retteltons à mourir après les avoir souffsrtes inutilement
Je repris le cbemiii de ta yHle, feutrai chez moi ; j'y tromrai Manon à demi morte dettayeur et d*in- ^iétude ; ma présence la ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de m'arr i« ver. Bile tomba sans connaissance entre mes bras au récit de la mort ^ Synnelet et d^ ma blessure ; }'empl«7ai plus d^un quart d%eure à lui ftôre retrouver le sentiment.
J'^étais ai demi mort moi^mtee ; je> ne Toyats pas le moindf f jour à sa sAreté ni à lamienne. « Manon, fue ferensiitouB? lui di»-je lorsqu'elle^ eut repris un peuideiforee ; hélas fc|ii*ailoiis*nras^airet il faut nécessairement que je ^ m^éioigne. > Voidee- vous demeurer dAQs.la^Ile?'6aiiv'demearez4'y) vous pouvez encore y être heureuse; et moi; je vais^ loin de Kowfiyxhfiixsher la mort parmi lessauivagas oœntre Iqs gEiffes.des bêtes féroces. » -^
ASllese leva malgré sa.faiblesse; dia me jurit.par la main> pour nâe conduire vers Ja.pofte : «Fuyons loiemfale». me dit-elle, ne peedons-ipas un instant
288 «llVOIf LESCAUT.
Le corps de Synnelet peat aToir été tnHiyé par hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éioi* gner. — Maïs, chère Manon, repris-je tont épenfai, dites-moi donc où nous pouvons aller. Yoyex-Toiis qnelqne ressource? Ne Yaat-il pas mieux qne toos tâchiez de vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tète au gruvemeur? »
Cette proposition ne fil qu'augmenter son ardeur 1 partir ; il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma chambre el toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre voisine, que nous partions pour la promenade du soir (nous arions cette coutume tous les jours) ; et nous nous éloignâmes de la ville plus promptement que la délicatesse de Manon ne' semblait le permettre.
Quoique je ne fusse pas serti de mon irrésolution sur le lieu de notre retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à Manon. J'avais acquis assez de connaissance du
pays, depuis près de dix mois que j'ciais en Âméri • que, pour ne pas ignorer de quelle manière on apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains sans courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur langue et quel« qu69-unes de leurs coutumes, dans les diverses occasions que j'avais eues de les voir.
Avec cette triste ressource, j'en avais une autre du côté des Anglais, qui ont, comme nous, des établissements dans cette partie du nouveau monde. Mais J^'était effrayé de Téloignement : nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de stériles campagnes de plusieurs journées de longueur, et quelques montagnes si hautes et si escarpées, que le chemin en paraissait difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me flattais néanmoins que nous pourrions tirer parti de ces deux ressources : des sauvages pour aider à nonaconduire» et des Anglais pour nous recevoir dans4eurs habitations. [
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage *^ de Manon put la soutenir, c'est-à-dire environ deux UeUMi 6«r cette amante incomparable refusa con
290 MANON LESCAÔT.
stamment de s'arrêter plus lAt. Accablée èUfiii de lassitude» elle me confessa qu'il lui était impossible d'ayancer davantage. II était déjà nuit; nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pti trouver un arbre pour nous mettre à couvert* Son premier [soin fut de changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés^ j'aurais achevé de Taccabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger avant que de penser à sa propre eonservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs ; je reçus us soins en silcQce et avec honte.
Hais lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne reprit*elle pas son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui Hitt tTMper la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir malgré elle à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes souphrs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle et
à prier te ciel de lui eeoorder un sommeil doux et paisible. 0 Dîeul que mes vœu éUieat vifs et siuoàresi etper (juel rigoureux jagemeat;eYies«yous résolu de ne pas les exaucer i
PardoQues si j'aohève eu peu de mots un récit qui me tue. JFe tous^ raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple; toute ma vie est destinée à le pleurer» ifaiSi quoique je le porte sans cesse dai» ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma char e maîtresse endormiCt et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus, dès le point du jour, en touchant ses mains^ qu'elle les avait froides et tremblantes; je les approchai de mon sein pour les échaufferé Bile sentit ce mouve» ment, et, faisant un effort pour saisir les miennesi elle me dit d'une voix faible qu'elle ee croyait à la dernière heure.
Je ne pris d'abord ce discours que poi ^ un lan« gage ordinaire dans l'infortune, etje n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais
ni VAUOR LBtCAOT.
fet Mopn Mfooiti, mb aOenoe i mes intorog»tioDf » le scrmneal de ses mains, dans lesqndles die contmiiait de tenir les miennes, me firent oonndtre qoe la fin de ses malheors qiprodiait
N'exigez point de mm qne je toos décrire mes sentimats, ni qœ je Tons rapporte ^es démises eqiresfimis* Jela perdis; je reçus d*dle des mar' qœs d'amoor an momoit mteie qn'dle expirait : c'est tont ce qae j'ai la force de vons qipr^idre de ce fatal et déplorable événement
Mon âme ne snirit pas la sienne. lecid ne me tronTa sans doate pointassez rigonreosement pnni; il a vonln qne j'aie traîné depuis nne vie languissante et misérable. Je renonce Tolontairement à la mener jamais plus benreose.
Je demeurai plus de vingt-quatre beures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bètes sauvages. Je formai la résolution de Tenterrer, et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par i'affai-
blissement que le jeâne el la dooleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs fortes que j'avais apportées ; elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. U ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais; c'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse; j'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle; je la considérai longtemps; je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entre* prise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable ; et, fermant les yeux
atiB to imêem de ne lei oanir jamaii» flmmqmà leiMNtfB dndri, •! f altemlis kmuirt avw iv patknoe.
Ce ^ tMi pmAlni difleUe à onnrab <s^etl qw pMdiMtom letemps^eeelogiibte minislèraf il M MTtit poiol ttoelarmè de mes yeuidnft ecv^ ie mt bouche. Là éOiiMMiatîoii profonde où j'dtaîe, et le detseia ddterttiné de iiioarir, aveieBt oonpé leeoiM à tontes les expiessioM do déeespùirel de It douleitf . AiiiM ne demAmi-je pie longtempe dans lapOMWOokféMie eorU fesse saoïpeidie le pen de eomtiiesanoe et de eeoiiment qui me restaient
Aptèê ee que tons teott d'entendre^ la oondn^ sien de mon hlstéire est de si peu dlmpertftnee, quelle ne mérite pas la peine qne tons vonlei bien prendre à Téconter. Le corps de Synnelèt ayant <t6 rapporté à lA tille, et ses plaies visitées aveo soin, il se trouva non-éedlement qu'il n'était pas merti mais qu'il n'avait pas même re^u de blessure dan*' gereuse. Il apprit à son onele de quelle manière les choses s'étaient passées entre nous, et sa géUéro* site le porta sar-le*obamp à publier les effets de
SECONDE PilRTIE. 295
la mienne. On me fit chercher, et mon absence avec Manon me fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. U était trop tard pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent employés à me poursuivre.
On me trouva» sans apparence de vie, sur la fosse de Manon ; et oeux qui me découvrirent en cet état, me voyant presque nu et sanglant de ma blessure» je doutèrent point que je n'eusse été volé et assassiné : ils me portèrent à la ville. Le mouvement du transport réveilla mes sens; les soupirs que je poussai en ouvrant les yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants firent connaître que j'étais encore en état de recevoir du secours : on m'en donna de trop heureux»
Je ufi laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon procès fut instruit; et oomme Manon ne paraissait point» on m'àocusa de m'âtre défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synneleti milgré les transports de douleur où oe récit le jeta, eut la généralité 4# solliciter «in grAce. Ur<»btint»
J'étais si faible, qa'on fat obligé de me traî!^spofter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois mois par nne violente maladie. Ha haine pour la yie ne diminuait point; j'invoquais continuellement la mort, et je m'obstinai longtemps i rejeter tous les remèdes. Mais le ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur, avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments : il m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma naissance et de mon éducation.
La tranquillité ayant commencé à renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près de ma guérison. Je me livrai entièrement au:^ inspirations de rhonneur, et ^e continuai de remplir mon petit emploi^ en attendant les vaisseaux de France, qui vont une fois chaque année dans cette partie de TAmérique. J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de faire transporter le corps de ma chèare maltresse dans un lieu honorable.
Ce fut environ six semaines après mon rétablisao-
iBCONDIS PàIITIB. 997
iWY'nt que, me promenant seul un jour sur le rivage, je vis arriver un vaiaseau que des affaires de commerce amenaient à la Nouvelle-Orléans. J'étais attentif au débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage aviût été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France; qu'ayant regu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ, et qu'il serait parti sur-le-champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau prêt à faire voile ; qu*il en avait cherché pendant plusieurs mois dans divers ports, et qu'en ayant enfin rencontré un à Saint-Halo, qui levait Tancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de se procurer de là un passage facile à la Nouvelle-Orléans ; que le vaisseau malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols» et conduit dans une de
leurs !les, il s'était échappé par adresse ; et qu aprè» dîYerses courses, il avait trouvé roccasion du petit bâtiment qui venait d'arriver pour se rendre lieureusement près de moi.
Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un anii si généreux et si constant. Je le conduisis chez moi; je le rendis le maître de tout ce que iè possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de France ; et, pour lui causer une joie a laquelle il ne s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait jetées autrefois dans mon cour commençaient i gjroduire des fruits dont ii allait ^tre satisfait. Il me protesta qu'une SI douce assurauce le dédommageait de toutes Iw fatigues de son voyage.
Nous avons passé deux mois ensemble t la Nou* velle^Orléans pour attendre l'arrivée des vaisseaux de France; et nous étant enfin mis en mer, nous prîmes terrQ^ il y a quinae jours, au Hatre^e- Or&ce. J'écrivis i ma famille m arrivant, j'ai appris, par 14 réponse de mon frère aîné, la triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop de raison» que mes égarements
8BG0NDÊ PARTtB. 39^
n'aient contribué. Le vent étant favorable pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre, à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.
Imprimerie de Poissy — S. Lejay et G**.