‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier DesgrieuxChapitre 20 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

rieux auquel Je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. — Aussi mépriserais-je tous les empires du monde,, lui répondisrje, pour m'assurer le bonheur d*èlre aimé d'elle. »

Tout le reste d*une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être infiniment tendre. La pauyre Manon me raconta ses aventures, et je lui appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous eirfretenant de l'état où elle était, et de celui d'où jene faisais que de sortir. Monsieur deT^^^nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous en procurer d'autres. U eut beaucoup.de peine à nous faire goûter ce conseil. Manon surtout ne pouvait se résoudre à me laisser partir. Elle me fit remettrecent fois sur ma chaise. Elle me retenait par les habits •t par les mains. « Hélas ! dans quel lieu melaissezvoùst disait-elle. Qui peut m'assurer de vous re* voir? >' Monsreur de T*** lui promit de la venir voir souvent avec moi. « Pour, le lieu, ajouta-t-il agréa* blement, il ne faut plus l'appeler 1 hôpital; c'est

Versailles depuis qu'une personne qui mérite l'em* pire de tous les cœurs y est renfermée. »

Je fis en sortant quelques libéralités au valet qui. la servait, pour l'engagera lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins basse et moins dure que ses pareils. U avait été témoin de notre entrevue. Ce tendre spectacle Tavait touché. Un louis d*or dont je lui- fis présent acheva de me rattacher. U me prit à l'écart en descendant dans les cours: u Monsieur, me dit-il, si vous me voulez prendre à votre service ou me donner une honnête récompense pour me dédommager de la perte de remploi que j'occupe ici, je crois qu'il me sera facile de déliver mademoiselle Manon. »

J'ouvris Toreille à cette proposition ; et, quoique je fu&se dépourvu de tout, je lui fis des promesses

^ fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait toujours aisé de récompenser un homme tle. cette étoffe. «Sois persuadé, lui dis-je, mon ami, qu'il n*y a rien que je ne fasse pour toi, et que

'^ta fortune est aussi assurée que la mienne. « Je vou-

ittssavoir quels moyens il avait dessein d'employer.

« Kul autre, me dit-il, que de lui ouvrir le soir la

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porte de sa chambre et de vous la conduire jusqu'à celle de la rue, où il faudra que vous soyez *j}rèt à la recevoir. « Je lui demandai sll n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque danger ; mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose.

Quoique je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai monsieur de T^^ pour lui communiquer ce projet et la seule raison qui pouvait le rendre douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle pouvait absolument s'échapper de cette manière : « Mais si elle est reconnue, continua-t-il» et si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait quitter Paris sur-le-champ; car vous ne seriez jamais assez caché aux recherches: on les redoublerait autant. j>ar rapport à vous qu*à elle. Un homme s*échappe aisément quand il est seul; mais il est presque impossible de demeurer inconl^avec une jolie femme. »

Quelque solide que me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter dans mon esprit sur un espoir

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si proche de mettre Ifanon en liberté. '7e ledii!(l monsieur de T***, et je le priai de pardonner un peu dimprudence et de témérité à l'amonr. J*ajontai que mon dessein était en effet de quitter Paris pour m'arr^ter comme j'avais déjà fait, dans quelque village voisin. Nous convînmes donc avec le valet de ne pas remettre son entreprise plus loin qu'au jour suivant ; et, pour la rendre aussi certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas aisé de les faire entrer ; mais je ne manquai pas d'invention pour en trouver le moyen. Je priai seulement monsieur deT*^ de mettre le lendemain deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le reste.

Nous retournâmes le matin à l'hôpital. J'avais avec moi, pour Hanon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne lais- .sait rien voir d%^rop enflé dans mes poches. Nous ne fâmes qu'un moment dans sa chambre. Mon* sieur de T*** tui laissa une de ses deux vestes. Je vlui donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant pour sortir. U ne se trouva mn de manque à soa

ajustement, excepté la culotte, que j'a?aia malheureusement oubliée.

L'oubli de cette.pièee néeessaipe nous eût satia doute iq)pièté(à.rire,0i rembarras où il nous mettait eût été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette natur^a fût capable de nous arrêter. Cepmddnt je piis;mon parti, qui fitf de sortir moi**méme sans culotte, délaissai la mienne àllanon. VLon surtout était long, et je me mis, à l'aide de qi|elques épingles, en état de passer dé* cemment à la porte.

Le reste'dtt jour me parut dune longueur insupportable. Enfin, la jouit étant venue, nous nouseen^ dîmes dans un carrosse un peu au-dessous de la porte de Tbôpital. Nous n'y fumes pas longtemps sans Yoir Manon paraUra aiiec son conducteur. Notre portière étant ouyerte^ ils montèrent tous deux à rinstant. Je reçus ma chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme ime feuille. Le cocher me demanda oùiiLfatlait toucher : « Touohe au bout du monde, lui dis^e, et mène-moi quâl^ que part où je ne puis^ jamais être BéfméA^ Manon. »

Ce transport, dont je ne fas pas le mâitre, faillit de m'atUrer un f&cheux embarras. Le cocher fit réfles'.on à mon langage, et lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me répondit qu'il craignait que je ne l'ongageasse dans une mauvaise affaire; qu'il voyait bien que ce beau jeune homme qui s'appelait Manon était une ûlle que j'enlevais de l'hôpital, et qu'il n'était pas d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. t

La délicatesse de ce coquin n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions trop près de l'hôpital pour ne pas filer doux. <c Tais^ toi, lui dis je, il y a un louis d'or à gagner pour toi.» II m'aurait aidé, après cela, à brûler l'hôpital même.

Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. Comme il était tard, monsieur de T^** nous quitta en chemin avec promesse de nous revoir le lendemain; le valet demeura seul avec nous.

Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras, que nous n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie et je sentais ses lar« mes qui mouillaient mon visage.

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