‹ Histoire de Marguerite d'Anjou, reine d'AngleterreChapitre 11 sur 11 · Ô HISTOIRE · texte numérisé non relu

Ô HISTOIRE

son trône, quoiqu'il lui reslât fort peu de temps |)our en jouir. 11 affecta ^ néanmoins, de donner des éloges à la mémoire de son ennemie, et déclarant que toute %a haine étoit ensevelie avec elle, il donna une marque publique de cette réconciliation, en faisant transporter le corps du roiHenriVI de Chelsea, dans l'église de Westminster, où il lui fit élever un fort beau monument. Son dessein ëtoit d'y rejoindre.les deux époux, et l'ordre fut envoyé à son ambassadeur en France , de demander le corps de Marguerite à Louis XI; mais l'exécution en fut interrompue par, la nouvelle de sa mort. Loms s'imagina aussitôt qu'il ne restoit personne en Angleterre qui fiésirât fort impatiemment ce transport. 11 parut fort indifférent luimême aux dernières circonstances de la reine ^ comme il avoit été peu sensible aux embarras où elle «'étoit quelquefois trouvée pendant sa vie. Le goût de ce prince n'étoit. pas pour le mérite héroïque. Dans le besoin continuel où il étoit d'argent pour les dépenses de la guerre, il regardoit sa pension comme un fardeau. D'ailleurs , une mort qui mettoit le dernier sceau à là donation du roi René, ne pouvoit lui causer des»^ regrets bien sincères. Aussi avoit-il négligé Marguerite jusqu'à la laisser quelquefois dans la nécessité de recourir pour vivre, à la générosité deYignoles. Elle étoit en Anjou sans aucune ombre de majesté royale.

Quelques Anglois , qui s'étoieût aitadhës à elle ^ composoieut toute sa cour 5 et lui faisoieut payev cher ce teste de grandeur, par la difficulté qu'elle' avoit à l'entretenir. Cependant, au milieu de ses besoins , elle avoit su trouver dans son économie de quoi fournir h ceui du comte de Richemont , ou de quoi suppléer du-moins aux médiocres secours qu'il recevoit de la comtesse sa mère. Elle se retranchôit encore tout ce qu'elle pou voit dérober à la bienséance de son rang, pour suivre l'usage d'un siècle où la piété consistoit particulièrement dans les libéralités qu'on faisoit anr églises et aux monastères. Son caractère , néanmoins, étoitsipeu tourné àla superstition que, dans tota le cours de son règne , on ne remarque point qu'elle ait affecté une seule de ces pratiques éclatantes dont les souverains de son siècle ne se dispensoient pas plus que leurs sujets, telles que les vœux, les pèlerinages, l'empressement outré pour les reliques et pour les indulgences , ni que l'exemple même d'Edouard , quiavoit quelquefois recours à cet artifice pour ei| imposer au peuple , l'ait jamais engagée à se servir contre lui des mêmes armes. Si elle fit quelques établissements en faveur de la religion, ce fut dans des Vues dignes de son objet 5 et la vanité , qui porte ordinairement les princes à ces fastueuses fondations , eut si peu de part aux siennes, qu'elle négligea méine de s'en

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attribuer la gloire. Ainsi, le collège d'EalQn ^ qu'elle fonda près de Windsor , passa dès soa origine pour Touvrage du roi son mari.

Quelques traits répandus dans divers écrivains , n'ajouteront rien à l'idée qu'on a dû prendre de sa fermeté et de sou courage. Cependant , quoi^ que la difficulté de les rapporter à quelque temps fixe de sa vie, mêles ait fait omettre dans le cours de ma narration , j^ ne veux rien dérober à sa gloire. Qn raconte que dans la haine qu'elle porta long-temps au comte de Warwick , ne l'ayant jamais assez connu pour l'estimer particulièrement^ et sa préventioiL lui faisant trouver beaucoup de peine à se persuader ce qu'elle entendoit publier de son mérite, elle résolut de se procurer une occasion de le mettre tout-à-la-fois à plusieurs sortes d'épreuves. On ne dit point si c'étoit peu-, dant la guerre ou dans un intervalle de paix. Ayant confié sou dessein à quatre des plus braves seigneurs de sa cour, elle fit dire au comte que cinq cavaliers , qui avoient des difficultés à terminer avec lui, soubaitoient de 1^ voir dans un lieu qu'elle lui marquoit , et que , pour ne lui donner aucune défiance de leur bonne foi, ils lui laissoient la liberté de se faire accompagner de quatre amis* Elle ne douta point que le comte , dont toute la passion étoit pour les aventures extraordinaires p ne fut empressé de se trouver au rendéz-vous.

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Mdis elle y étoit la première, armée de tout<^s pièces y elle et ses quatre confidents. Elle poussa au comte , la visière baissée, et le prenant seul à l'écart y elle lui confessa son sexe , avec toutes les flatteries qui pouvoient lui persuader que c'étoit un emportement d^amour qui luiavoit fait prendre une voie si étrange pour se procurer son entre** tien. Après avoir éprouvé son esprit par ce badinage , elle parut attendre quelque chose de plus de sa galanterie, et cédant à la proposition qn^il lui fit de s'approcher d'un bois voisin , elle le conduisit au lieu où elle avoit posté dix hommes à pied , qui avoient reçu ses ordres. A-peine fut-il efntré dans le bois , qu'il se trouva enveloppé de ces dix hommes, mais de manière , néanmoins, qu'étant achevai, il anroit pu facilement s^écbapper par la fuite. La reine ayant poussé son cheval aussitôt , se mit derrière ses gens, qu'elle conjura d'une voix haute , de la venger d'un téméraire. Elle jouit pendant quelques moments du plaisir de voir le comte incertain ; mais soit que cette comédie fût soutenue avec trop peu de vraisemblance , soit qu'il eût efiêctivement assez de résolution pour mépriser le péril , il parut si disposé k ne pas s'effirayer du nombre , que la reine arrêta •es gens ; et sans cesser de se tenir le visage couvert, (( allez , comte , lui dit-elle , vous êtes galant,

» VOUS êtes brave , mais vous manquez de ipni- )) dence )>.

La même superstition qui entraiûoit les'petits et les grands dans une infinité de pratiques aussi opposées à la raison qu'à la véritable piété y avoit donné beaucoup de crédit dans ce siècle aux ap^-^ paritions des morts et aux sortilèges. Il y a quelque lieu de douter si ceux qui exerçoient alors la magie étoient persuadés eux-mêmes de la vérité de leurs opérations, ou si quelque supériorité d'esprit et de lumières les mettant en ét^t d'abuser de la crédulité du public , ils ne cherchoient qu'à le tromper par des impostures; mais la crainte du mal qu'on les croyoit capables de causer y ou Fespérance des services qu'ils pouvoient rendre ea faisoit des personnages si importants qu'ils se trouvoient mêlés dans les plus grandes affaires. On a vu dans cette histoire à quoi cette manie exposa la femme d'un prince du sang, oncle du roi, et son premier minisire. Le procès dii duc de Clarence m'auroit fourni d'étranges détails, si je les avois crus dignes de tenir quelque rang dans une narration noble et sérieuse. Et le moindre penchant pour ces frivoles observations, ne m'auroit pas permis d'oublier le duc deGlocester^ frère d'Edouard, qui, après s'être lui-même exercé toute sa vie dans les plus noires pratiques , accusa

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la reine Elisabeth, madame Shore et le lord Hastings d'avoir employé le pouvoir de Fenfer pour lui dessécher le bras. Il n'est pas surprenant que, dans cette contagion générale de l'imagination , la reine Marguerite ait eu. quelque part àt la même foiblessej mais ce ne fut jamais pour, servir sa haine , ni pour eu attendre ces horribles effets qui marquoient autant de malignité dans ceux qui osoient les espérer , que dans l'eufer même à qui ils vouloient en avoir l'obligation^ On rapporte seulement qu'au milieu de l'inquié-: tude où la jetoit continuellement la mauvaise santé de son mari , elle eut recours à un moine^ nomméShaw, qui passoit pour être extrêmement versé dans ces infernales connoissancesj et que lui, ayant vu faire diverses opérations par lesquelles il prétendoit pénétrer le sort du roi , elle fut si satisfaite de ses réponses, qu'elle lui demanda, les mêmes éclaircissements sur la destinée de son fils. Mais autant qu'il l'avoit flattée sur le compte de son mari , autant parut-il affecter de lui inspirer d'alarmes pour le prince de Galles , dont il lui représenta la vie comme un tissu perpétuel d'affreux malheurs. La reine, qui s'étoit livrée volontiers à ce qu'elle avoit trouvé conforme k ses désirs, marqua moins de crédulité pour ce qui révoltoit si cruellement sa tendresse; elle ne s'en tint ppîlit à l'autorité de son oracle , et vout

lant savoir quelle liaison il y avoit entre *le sort de son fils et les moyens par lesquels on prétendoitle connoitre, ou sur quel fondement ouVattribuoit des lumières si extraordinaires , ses ques-' tioQS mirent le moine dans un si grand embarras^ qu'elle n'eut point de peine à démêler l'impôt ture. Sans le faire punir, elle le renvoya avec assez de mépris pour lui ôter la pensée que ses prédictions eussent fait la moindre impression sur elle , et dans la suite elle affecta de ne pas marquer plus d'estime pour ceux qui exerçoient le même art. Quelques-uns prétendent , néanmoins, qu'il entroit plus de politique que de véritable persuasion dans cette conduite , et donne pour preuve de l'impression qui lui demeura de soii aventure, la timidité qu'elle marqua dans toutes les occasions où la vie du prince lui parut menacée de quelque danger. Mais au milieu de tant de révolutions , et sans cesse à la veille de quelque nouvelle disgrâce , la tendresse d'une mère pouvoit-elle être un moment sans alarmes ?

On ignore dans quel lieu le corps du prince dé Galles fut transporté après la bataille de Teukelsl)ury. Un historien assure qu'il fut enterré dan» nue abbaye voisine , mais sans la nommer. Cependant il est certain, par divers témoignages, que pendant près de sept ans que la reine passa en France jusqu'à sa mort, elle envoya chaque année

DE MAROVBRITB b^ANJOU. 5sj

un de ses gens en Angleterre , pour rendre à ce

prince et à son mari les devoirs de sa tendresse et de

sa piété sur leur tombeau. On s'étonna qu'Edouard^

en déposant les cendres de Henri dans l'église de

Westminster , parût oublier celles du prince son

fils, et Ton ne put s'en imaginer d'autre raison

que l'espérance quHl avoit de justifier le barbare

traitejneut qu'il àvoit fait à Ce prince, en affectant

de ne le pas reconnoitre pour le fils de Henri. Jai

fait remarquer que le duc d' Yorcl^, père d^Ëdouard,

et tous les partisans de sa maison , avoient accusé

hautement la reine de l'avoir eu du premier duc

de Sommerset. Mais si ce fut le motif d'Edouard

pour lui refuser la sépulture entre les princes delà

maison royale des Plantagenets , il faut admirer la

justice du ciel , qui périmait que sa naissance lui fïlt

contestée à lui-même par ses propres frères , et

que le duc de Glocestei* abusât ensuite de ce pré«-

texte pour arracher barbarement la vie et la cou^

ronne à ses deux fils. Entre les articles qui avoient

fait condamner le duc de Clarence au supplice ^

on lui avoit reproché, (c d'avoir avancé que le roi

» n'étoit pas filsilu duc d'Yorck , mais d'un autre

)) homme que la duchesse leur mère avoit reçu

y> dans son lit ». La mort d'Edouard nyant suivi de

fort près celle de Marguerite, le duc de Glocester

ne trouva point de moyen pins sûr pour usurper

la couronne^ que de renouveler cette accusation,

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et de charger ouYertemoit sa mère da crime, d'adultère.

Aio la vengeaoce delCaigaerite, dont la Pror TÎdence s'étoit réservé le soin, commença bientôt après sa mort, pour coniinoer )iisqa'à l'extirpation entière de tons ses ennemis et de ses persécatems. Le duc de Glocester en fnt d'abord l'instrument,, et la commença par des coups terribles. I^ roi son frère étant mort, soit du poison qu^ lui a voit (àit'prendre, soit, comme d'autres historiens l'ont rapporté, d'une débauche de table qui épuisa subitement ses forces, il ne tarda point à se défaire de tout ce qu'il luiconnoissoit de serviteurs fidèles, et par conséquent d'ennemis de la maison de Lancastre et de la reine. Quoique ce détail a^ippartienne point nécessairement à cette histoire, il peut s'y lier sans violence paç le rapport que plusieurs de ces malheureuses victimes ont eu aux principales disgrâces delà reine. On s'intéresse dans une vie particulière , à tous les personnagesqu'on a vus sur la scène, et quelque sorte d'im-. pression qu'ils ayent fait naître, la curiosité n'est pas satisfaite, s'il manque quelque chose à la con« noissance de leur sort.

Le lord Hastings , par exemple, Pun des prinxnpaux soutiens d'Edouard , le ministre , aussi bien que le conseiller de ses plus sanglantes eur treprises, et ce qui doit redoubler l'intérêt, l'un

des meurtriers du' prince de Galles, semble être ici comptable, si l'on me permet cette expression^ des dernières circonstances de sa fortune et de sa vie. Le service qu'il avoit rendu à la reine, et les liaisons de tendresse qu'il à^WR avec madame Shore,' n'empêchèrent point qu'il ne demeurât constamment fidèle à Edouard, U jura la même fidélité aui enfants de ce prince, dont l'ainé fut reconnu d'abord pour l'héritier de la couronne , sous le nom d'Edouard Y. Loin de se défier des vues du duc de Glocester, Hastings s'unit à lui pour éloigner des affaires la reine veuve d'Edouard^ qu'il haïssoit, et n'ayant pas peu contribué à faire déclarer le duc , régent et protecteur du royaume , ilsembloit se borner désormais, à la possession de madame Shore, qu'il entretint ouvertement après la mort du roi. Cependant le duc, à qui il tardoit de se voir sur le trône, et qui sentoit dé quelle nécessité il étoit pour lui, ou de s'attacher un homme si redoutable, ou de le perdre, le fit pressentir sur son dessein par un de. ses meilleurs amis. L'ayant trouvé inébranlable dansson devoir^ il ne pensa plus qu'à s'en délivrer. Je ne ferai qu^ traduire le récit de cette exécution, qui est intéressante dans toutes ses circonstances.

Le duc fit assembler le conseil à la Tour, sous prétexte de régler la cérémonie du couronnement du roi. U s'y rendit k neuf heures du nâatin , avee

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une contenance gaie y et caressant tout le monde d'an air aussi libre que s'il n^eût pas été troublé par le moindre embarras. Il sortit après y avoir demeuré quelques moments, et il pria les seigneurs du conlè9 de continuer leurs délibérations en son absence. Environ une heure

après , il revint avec un visage tout différent y fronçant le sourcil, se mordant les lèvres, et donnant mille marques d'une violente agitation. U demeura quelque temps sans parler , et rompant enfin le silence: Mylords, dit-il brusquement à l'assemblée, comment croiriez-vous devoir traiter des gens qui auroient conspiré contre ma vie? On fut quelque temps sans répondre, comme si la crainte eût glacé tous les assistants; mais le lord Hastings prenant la parole , dit que ceux qui i'étoient rendus coupables d'un si grand crime méritoient, quels qu'ils fus»sent, d'être punis comme des traîtres. C'est, reprit le duc, ma sorcière de belle-soeur, avec ses complices. Cette déclaration fut comme un coup de foudre pour quelques membres du conseil , qui avoient toujours été attachés à la reine, et qui craignoient d'être enveloppés dans la haîne du duc ; mais Hastings, qui étoit connu pour l'ennemi particulier de cette princesse , ne pouvoit être soupçonné d'avoir la moindre communication avec elle. Le protecteur retroussa la manche de son habit, et faisant voir

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9U coDseil son bras gauche, qui élolt entièrement desséché: (( Voyez, s'écria-i-il avec une extrême )) éoiotîon , ce que cette sorcière et la malheu- )) reuse Shore ont fait par leurs sortilèges. EUeft » m'ont rendu le bras tel que vous le voyez, et )) si leur infâme complot n'eût poidt été décou-^ )) vert par la protection du ciel, elles auroient )> bientôt réduit tout mon corps au même état )). Toute l'assemblée , qui n'ignoroit pas que le brafi du ducétoit desséché depuis long-temps, demeura dans une extrême surprise. On savoit, d'ailleurs , que la reine avoit beaucoup d'aversion pour madame Shore, et quand elle auroit pu former l'entreprise dont on l'accusoit, il n'étoit pas vraisem* blable qu'elle eût choisi cette confidente . Hastings, vivement ému pour l'intérêt de sa maîtresse , répondit avec qudques marques de doute , que , si elle avoit été capable d'une action si noire , elle méritoit, sans doute, une sévère punition, u Quoi! )> reprit le protecteur , avec un nouvel emporie- )) ment, vous me répondez par des si , comme si » î'avois moi-même inventé cette accusation? Je y> soutiens qu'elles ont conspiré ma mort, et que )) vous 'êtes vous-même leur complice )). £a finissant ce terrible discours^ il frappa deux'fois du poing sur la table , et sur-le-chàmp on vit entrer dans la salle une troupe de gens armés. Alors le duc , s'adressant au lord Hastings , lui

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dit: (( je t'arrête pour crime de haate trahison. » Qui, moi, mylord? répondit Hasting^ ». Oui, .loi, traître, répliqua le protecteur j et faisant ôgne à ses gens de se saisir de lui, à*peine lui / donna-t-il le temps de se confesser au premier prêtre qui se rencontra. Il n'accorda pas un plus long intervalle pour lui dresser un échafaud. L'ayant fait mettre sur une poutre qui se trouva dans la place de la Tour , il ordonna qu'on lui abattit la tête en sa présence.

Hastîngs étoit le chef d'une des meilleures joaaisons d'Angleterre. Il étoit brave, prudent, fidèle. Mais il a voit dans le fond du caractère une férocité qui le rendoit terrible à ses amis même , et qui ne l'auroit pas fait choisir à un honime vertueux pour le défenseur d'une bonne cause.

Le comte de Rivers , frère de la reine Elisabeth, et le lord Gray, l'un des enfants de son premier mariage, furent décapités sous divers prétextes. Cette princesse , à qui Fhistoire ne reproche point d'autre crime que le fruit qu'elle avoit tiré des violences de son parti, se ressentit aussi de la vengeance du ciel , non-seulement par la douleur qu'elle eut de voir arracher de ses bras les deux princes ses fils, et d'apprendre bientôt qu'ils avoient été égorgés à la Tour, mais par les infortunes personnelles dont elle fut accabléependant le reste de ses jours. S'étant réfugiée

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a Tabbaye de Westminster aussitôt qae le duc se fut saisi du jeune roi, l'archevêque d'Yorck, qui la suivit dans cet asile , la trouva dans un état digne de compassion, assise sur le plancher, dé* plorant son sort et celui de ses en&nts, enfin commençant un cours de douleur, qui ne devoit finir qu'avec sa vie. Le duc de Glocestér étant maître des deux princes donna ordre à Brakenbury , gouverneur de la Tour, de le délivrer de ces deux foibles concurrents; mais cet officier,: quoique dévoué à son service , n'ayant pu se ré-rr soudre à une action si barbare , il lui envoya unt ordre signé de sa main , de remettre au porteur f pour une nuit seulement , les clefs et le gouvernement delà Tour. Brakenbury n'ayant pu refuser d'obéir, Tyrrel, qui étoit le ministre choisi, fit entrer le soir ses suppôts à la Tour; et la nuit suivante, pendant que tout le monde étoit livré au sommeil, il tua les deux jeunes princes dans leur lit, et les fit enterrer sous un > petit escalier. En 1674 , un jour qu'on faisoit quelque répara-tion à cet appartement de la Tour, on trouva des. os d'enfajQts, qu'on prit pour ceux d'Edouard V et du duc d'Yorck; et, dans cette supposition^ Charles II qui régnoit alor9,.lesfit placer dans une urne de marbre* entre les tombeaux de Westminster. On pourroit s'imaginer qu'Elisabeth fut consolée d'un malheur si cruel par la fortune d«

sa. fille aînée, qui monta sur le trône en éponsaitt le comte de Richemont; mais elle eut si peu dé part à cette heureuse révolution, qu'elle fut renfermée peu après dans le monastère de Bermundsey, qui lui servit de prison^ jusqu^à la fin de sea jours.

La soif du sang ne fît que redoubler dans le duc de Glocester après la mort de ses neveux. Comme il se croyoit intéressé à se défaire succès-* siyement de toutes les créatures de son frère , ses coups sembloient toujours dirigés par le ciel* sur les destructeurs de la maison de Lancastre; La duchesse d'Excester, cette femme cruelle^' qui avoit traité si durement son mari, et qu'on ne soupçonnoit pas sans raison d'avoir contri-^ btté à sa mort, n'échappa point aux fureurs de son frère. Thomas de Saint-Léger, qu'une passion' déréglée lui avoit fait épouser après sa séparation ^ périt à ses yeux par la main d'un bourreau; et si là considération de son sexe la sauva du supplice y elle se vit réduite à une situation si misérable y qu'elle prit le parti de se retirer volontairement dans un couvent. > Bientôt la barbarie du duc y excitée par de nouvelles terreurs , prit une carrière plus vaste pour se satisfaire. Il créa vice-con-' nétable un chevalier nommé Ashton , dont il con-' Boissoit le caractère aussi sanguinaire que le sien ,* et l'ayant revêtu d'un pouvoir si étendu qu'A'

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pouYoil juger sans appel , et faire exécutersur-lecb^mp tous ceuiL qui lui paroitroient suspects de quelque mauvaise intention contre le gouvernement, il l'envoya dans plusieurs provinces, avec des ordres secrets de proscription , qui coûtèreaik la vie à quantité d'illustres malheureuic. Les his-* torieos racontent qu'Ashton ayant résolu la perte d'un gentilhomme des plus distingués du comté de Devon, <illa descendre chez lui, comme s'il n'eût pensé qu'à prendre quelque rafraîchissement dans sa route. La terreur que le seul bruit de sa commission faisoit marcher devant lui, avoit dis-^ posé tout le monde à le recevoir avec autant de respect que la personne même du roi. Le gentil^ homme n'épargna rien pour le bien traiter ; et ne se défiant de rien , il s'efforça de lui marquer par ses caresses qu'il regacdoit sa visite comme une faveur. Après Je dîné, qui avoit été somptueux^ Ashton lui proposa de faire un tour de prome-» nade aux environs. Il avoit donné à set gens des ordres qu'ils avoient eu le temps d'exécuter. Un gibet fort élevé , qui se trouva dressé à peu de distance de la maison , paroissant causer quelque surprise à son hôte, il lui demanda s'il croyoit pouvoir deviner au supplice de qui il étoit des^ tiné. Le gentilhomme ayant répondu simplement qufil rignoroit ; c'est pour vous , reprit Ashton ^ et sur-le-champ il l'y fit pendre par ses satelKte^b

Ce seroît m'ëcarter de mon/dessein que de m^àr* réter trop long-temps à ces atroces éxecutions* - Mais je ne sais tjuel nom je dois donner à la triste £n d'une malheureuse princesse , qui n'a dû paroitre ni assez coupable pour avoir mérité son châtiment, ni assez innocente pour inspirer ici autant de compassion qu'on n'auroit pu lui en refuser dansd'antrescirconstances. Jeparled'Anne rïevill , veuve du prince de Galles , fils de fienri et de Marguerite , et mariée, comme on ne peut l'avoir oublié, au meutrier de son mari, au destructeur d'une malheureuse maison qui étoit devenue lasienn^^iSnfin, au prince cruel dont je rar conte ici les fureurs. Il n'avoit jamais^ eu pour elli» assez de considération pour faire bien juger da motif qui l'avoit porté à l'épouser. Cependant, en usurpant te trône, sous le nom de Richard III, il l'avoit Élit couronner avec lui , et la satisfaction de se voir reine la consoloit, sans doute, des infortunes qui l'avoient conduite à une si heureuse fin. Mais il tomba dans l'esprit à l'usurpateur que, pour affermir sa puissance, il lui roanquoit d'avoir épousé la princesse Elisabeth , fille et héritière du feu roi son frère , et ce fut assez pour lui faire naître le dessein d'ôter la vie à sa femme. Il n^auroit pas eu besoin d'employer le poison , si. la dureté des traitements et des discours avoit suffi. Mais n'ayant pu réussir par ses mépri»

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qu'à la jeter dans une langueur qui ne lui promettoit pas^ une mort assez prompte , il prit enfin le parti de l'empoisonner. Ce fut le moins lieureuxdé ses crimes. Elisabeth rejetala couronne avec horreur j lorsqu'elle lui fut présentée d'une main si détestable. N'ayant qu'un fils, qu'il avoit déjà créé prince de Galles, il .eut le chagrin de le voir mourir d'une maladie précipitée, et pendant le reste de son règne , qui ne dura qu'environ deux ans y il s'éfibrça en vain de faire surmonter ses répugnances à la fille d'Edouard.

Mais tant de punitions éclatantes n'auroient point assez justifié la Providence , si celui qu'elle avoit choisi pour l'exécution de ses vengeances , et qui n'a voit fait que multiplier ses propres crimes, en servant de ministre à la justice du ciel, étoit échappé lui-même à l'arrêt sanglant qui sembloit être porté contre tous les persécuteurs d'Henri et de Marguerite. Il s'étoit rendu tranquille à force de répandre du sang ; et lorsqu'après avoir découvert les projets du duc de Buckingham, en faveur du comte de Richemont, il crut en avoir coupé le cours par le supplice du duc , il cômmençoit à se flatter que ses ennemis manquant désormais de hardiesse et de forces , il ne lui restoit qu'à jouir du plaisir de les avoir abattus. Cependant le comte de Richemont , ^oat les espérances augmentoient tous les jourjs , par les intrigues de

la comtesse sa mère, et de la veuve même d^E« douard , dont on étoit convenu qu'il épouseroit la fille aînée en montant sut* le trône, fît sa des-^ cente dans le pays de Galles , avec plus de bon-heur que celle qu'il avoit déjà tentée sur la côte de Comouailles , et qui avoit coûté la vie an duc de Buckingham. Cette partie dé l'Angleterre étant remplie de ses partisans, il se vit bientôt h la tête d'une armée nombreuse, avec laquelle il s'avança jusqu'au centre du royaume. Stanley, qui avoit épousé sa mère , ne balança point à se déclarer pour lui , au risque de voir massacrer son Bis unique , que l'usurpateur avoit retenu pour garant dt sa Bdélité. L'ordre en fut donné , et ce fut le der* nier crime de Richard; car les coups funeux par lesquels il signala son désespoir à la bataille de Bosvtrorth, qui suivit immédiatement, et la multitude d'ennemis qu'il tua de sa propre main , ne peuvent donner, d^ailleurs, qu'une haute idée de son courage. S'il y eût joint autant de conduite, c'étoit fait peut-être de toutes les espérances du eomte de Richemont et de sa vie même , qui fut attaquée avec une obstination incroyable par ce terrible ennemi. Richard ayant aperçu le comte, se jeta au travers de la mêlée pour le joindre. Ëâ vain plt]|sieurs seigneurs tentèrent successivement d'ar-» rêter son impétttoa)lé. Après en avoir renversé un j^rand nombre , il tua le chevalier Brandon , qui

DE MABG^UERITE D^ANJOU. €5^

portoit réteodàTO dq comte , et qui s'ëtoit mis devant lui pour le couvrir. Le chevalier Chesney ayant pris la place de Brandon , (îit renverse aussi^ tôt d'un coup de lance. On ne reproche point au comte de Richemont d'avoir évité le combat ; mais dans le moment où les deux rivaux alloient décider eux-mêmes leur querelle , le lord Stanley, qui cherchoit à mériter par un service important , l'oubli de tous les maux qu'il avoit causés à la maison de Lancastre , prit l'armée de Richard en flanc et poussa si impétueusement son attaque , qu'il la mit dans un désordre qui ne put être réparé. La confusion que ce mouvement produisit tout-à^coup, sépara malgré eux les deux princes; et Richard, qui se crut trop certain de sa défaite j ne pouvant se résoudre ni à fuir , ni à courir le risque de tomber entre les mains du vainqueur ,' se jeta avec un cri terrible au milieu de ses enne-^ mis , où il trouva bientôt la mort qu'il paroissoif chercher.

Il s'étoit fait donner sa couronne en s'armant pour le combat , dans le seul dessein d'être mieux reconnu et de faire souvenir ses troupes qu'elles combattoient pour lui. Elle fut trouvée par ua soldat, qui -la remit à Stanley, et ce seigneur ayant aussitôt joint le comte de Richemont, la lui posa sur la tête , en le félicitant de sa victoire , et en lui donnant le titre de roi. (( Le corps de

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V l'usurpatetir fut trouvé parrilPles morts ^ nn, )) ensanglanté et couvert de boue. » Dans cet état on le mit de travers sur un cheval , la tête pendant d'un côté , et les pieds de l'autre ^ pour être porté à Leicester, où il fut enterré sans la moindre cérémonie, après avoir servi pendant deux jours de spectacle au peuple.

Ashton et Catesby, les deux plus fidèles ministres de ses; injustices et de ses cruautés y furent faits. prisonniers , par une espèce de cofifirmation du soin de la Providence à ne pas laisser échapper le moindre reste des ennemis de Mai^erite» Us furent exécutés deux jours après, sans que le nouveau roi parût avoir plus de raisons, pour les traiter avec cette rigueur, que pour épargner.une infinité d'autres prisonniers à qui il prit le parti de faire grâce. Et l'aveu que Catesby fit énamourant ne marque pas moins combien la protection du ciel étoit déclarée pour le restaurateur de la maison de Lancastre. Ce perfide, qui n'avoit mérité la confiance de Richard que pour ' a Voir trahi les plus honnêtes gens de Pétat, avoit. demandé instamment , dans le court intervalle qu'il y eut jusqu'à son supplice , la liberté d'entretenir un moment le comte de Richemont, sous prétexte qu'ayant été chargé pendant quelque temps de l'administration du royaume , il avoit des conpimunications importantes à faire au nouveau roi^

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Ceux qui àvoient jugé le plus favorablement de son dessein, l'avoient regardé comme une ruse qui pouvoit servir à lui faire obtenir la vie ; et le comte , en rejetant ses ofives , s'étoit contenté de répondre, quHl ne vouloit pas d'une vérité qui seroit venue à lui par un canal si impur. Mais lorsque Catesby fut assuré , par cette réponse y qu'il ne lui restoit aucun espoir à la clémence du vainqueur , il tira un poignard , qu'il avoit trouvé le moyen de cacher adroitement dans ses habits; et le jetant à terre avec un furieux dépit: (( Qu'il remercie la fortune , dit-il , en parlant )) du comte , de l'avoir servi jusqu'à la fin ; car » s'il m'eût accordé ce que je lui demandois , )) son supplice auroit précédé le mien )>.

Mab cette prompte et sévère vengeance , qui enveloppa successivement tous les ennemis de Marguerite , n'étoit plus , comme je l'ai remarqué plusieurs fois , qu'une espèce de réparation que la justice du ciel faisoit à la mémoire de cette grande reine , ou une justification éclatante que la Providence croyoit se devoir à elle-même. Marguerite reposoit déjà dans le tombeau de ses pères ; et quand elle auroit été témoin du châ'* timent de ses persécuteurs , les sentiments de religion dont elle s'étbit remplie pendant les dernières années de sa vie , ne lui auroient fait voir y dans ces terribles catastrophes ^ que des

54a HISTOIRE

iexemples de la misère humaine , qui , dan^ un cœur guéri de toutes les passions, auroieni produit infailliblement plus de pitié que de joie. Le roi René , pendant le séjour qu'il aYoit fait en Anjou, s'étoitfaitconstruiredansl'église cathédrale' d'Angers un tombeau de marbre, oii son corps avoit été apporté de Provence. Sa fille y fut placée près de lui , et leurs cendres se conservent encore dans ce monument.

Les soins que j'ai pris pour me procurer d'autres instructions sur les dernières années de la reine , et sur les circonstances de sa demeure en Anjou , m'ont apporté peu de lumières. On ne trouve dans les Anglois que les détails historiques que j'y ai recueillis, et qui regardent moins la vie particulière de Marguerite que leurs propres affaires. Angers et Saumur , où j'espérois découvrir quelques traces d'un temps qui n'est pas fort éloigné , ne m'ont pas même fourni des éclaircissemants certains sur la demeure habituelle de la reine. Cependant , si l'on joint à diverses raisons qu'on a dû remarquer dans la dernière partie dé cet ouvrage , quelques recherches dont j'ai l'obligation à la politesse et aux bons offices de 'M; du Tronchay , sénéchal et lieutenant général de la sénéchaussée de Saumur,*on se persuadera comme moi qu'elle demeuroit au château de Reciilée dans le voisinage d'Angers. Le roi sob> père avoit

dcfaeté celle lerre de Pierre d^Aillon, le lo juia 1467, pour la somme de deux cenl treize livres quinze sous. Il y avoit fait bâtir une espèce d'hermitage sur la rivière de Mayenne, où il alloit prendre quelquefois le plaisir de la pécbe. Dans les vues qui avoient conduit Marguerite en Anjou , il paroît naturel qu'elle eut choisi pour retraite un lieu consacré par les innocentes occupations de son père , et dont la seule description convient au goût que ses malheurs lui avoient inspiré pour le repos et la solitude. L'état où le château de Reculée est aujourd'hui ne peut servir à faire juger de ce qu'il pouvoit être au quinzième siècle. Il se trçuve changé en cabaret, sous l'enseigne du roi des Gardons ; mais suivant , le mémoire de M. du Tronchay, iL y reste encore quelques portraits de René. Enfin ce n'est pas le mauvais état du château qu'il faut faire valoir, pour nous persuader que Marguerite ne pouvoit L'habiter, puisqu'il est certain qu'elle y reçut les^ ministres de Louis XI , qui vinrent lui demander une nouvelle confirmation du testament de son père. L'hermitage du roi René est aujourd'hui un couvent de capucins.

Le cliateau de Dampierre , où Marguerite mourut, appartenoit à François delà Vignole, sieur de Morains , que j'ai nommé mal-à-propos de Vignole , d'après quelque» écrivains anglois. 11

544 HISTOIBS DE HARGUERTIB D'ANOU.

possédoit, dan& celte paroisse, les fiefs de raÎDS et du Parois , au premier dfssqnds la s&r^ gneurie est attachée. Les reslç^.do chàteaD d» , Dampierre consistent dans c|aelqiies masures, où l'on distingue encore lesarittoiriesdes ducs d'Anjou, qui en étoient apparemment lespremiers sei- ' gneurs. On ignore quel emploi la Yîgnole occn— poit dans la maison du roi René.; mais la confiance qui porta ce prince à le chaîner, en mourant, du soin de sa fille, doitfiare prendre une haute opinion de son méiite* et de son rang. Il . n'est pas surprenant que Macguerite vécût assez familièrement avec un homme de ce caractère , pour s'être fait traiter chez lui de la maladie quil^ mit au tombeau.

Le portrait de cette princesse se trouve dans un vitrai de l'église des cordeliers d'Angers , distingué apparemment par son nom ou par ses armes, puisqu'on ne me marque point sur quel témoignage on croit que c'est elle qu'il représente. Dom Bernard de Montfaucon l'a fait graver dans ses Monuments de la Monarchie française ^ et l'on y reconnoît cette beauté qui fit l'admiration de son siècle. Mais tant de vertus héroïques, dont j'ai renouvelé la mémoire, doivent être, pour Marguerite d'Anjou , une recommandation bien plus glorieuse aux yeux de la postérité.

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