LETTRES ET STANCES ADRESSÉES A BOTHWELL ET ATTRIBUÉES
Je ne reviens pas sur les faits qui , avant le meurtre de Darnley comme après , incriminent Marie Stuart d'une manière si grave , ni sur la déposition de Paris qui l'accuse formellement de complicité ,
^ Martyre de Harie Stuart , royne i^Bicotse» dans Jebb, t. II, p. 202. » /6trf., p. 373. — » Ibid., p. 67. — * Ibid., p. 24.
ni sur les confessions de Hepburn et de Hay de Tallo , dont le premier déclara qu'elle connaissait le projet de meurtre; j'en arrive aux lettres qui corroborent tous ces faits et que ces faits appuient et expliquent.
Ces lettres , trouvées dans la cassette d'argent , le 20 juin 4 567, étaient au nombre de huit ^ Elles étaient en français, ainsi que les douze sonnets ou stances ^ qui furent produits devant le parlement d'Ecosse et les commissaires d'Elisabeth en Angleterre. Les lettres originales et les sonnets ou stances que Morton remit à Murray après que Murray fut revenu du continent en Ecosse pour y être régent , que Murray communiqua au conseil privé et au parlement d'Ecosse, en décembre 4567, qu'il porta en Angleterre au mois d'octobre 4568 et mit sous les yeux des commissaires d'Elisabeth à York et Westminster, dont il conserva le dépôt tant qu'il vécut , qui passèrent successivement sous la garde des régents Lennox , Mar, Morton , et des mains de ce dernier aux mains du comte de Gowrie , dans la possession duquel elles se trouvaient en 4 582 ^, se perdirent après que Gowrie eut été décapité en 4 584. Elles tombèrent au pouvoir de Jacques Vi ^, intéressé à anéantir les preuves de la culpabilité de sa mère. Il est probable qu'elles disparurent par la même raison qui a fait disparaître la minute des confessions d'Hepburn et de Hay de Tallo sur l'échafaud, minute dont une copie certifiée avait été présentée à Westminster ^ les 7, 4 0 , 4 2 ou 4 3 décembre 4568.
Ces lettres n'ont donc été conservées qu'en copies. En même temps que les originaux avaient été communiqués aux commissaires anglais, on en avait produit des traductions en écossais et en anglais. La traduction écossaise était faite mot pour mot^,
< Anderaon , t. II , part, i , p. 129 à 155. — Malc. Latng » t. II , p. 150 à 228.
* Déclaration de Marray à Middlemore en juin 1568. — Male.^Laing, 1. 1, p. 2S6; et Préaentation officielle de ces pièces aux commissaires d'Elisabeth le 7 dëc. 1568, dans Malc. Laing, t. I, p. 227.
3 Voir dans Robertson , Distertalion on tht King H«Hry*i murder, la correspondance entre R. Bowes et Qowrie à ce sujet.
^ Voir ces confessions dans Malc. Laing, t. II, p. 289^ d'après BuchananU de' teetion , qui les a imprimées conformément aux pièces produites , et voir sur cette production à Westminster, Anderaon , t. I, préf., p. iz, et t. IV» part, n , p. 171 à 175. — Goodall, 1. 1, préf., p. xv, et Malc. Laing, t. II, p. 1 43.
6 M Quilt letter was writtn in /rench , and heir ensewis translatit wordê /or worde. Anderson, t. Il, p. 129.
C'est cette traduction écossaise que G. Buchanan , Tun des commissaires du parti du jeune roi à York et à Westminster, a imprimée dans sa Détection of tke doings of Mary Queen of Scots , en mettant en tète de chacune des huit lettres les premières lignes de Toriginal français > . Cest sur cette dernière traduction qù*a été faite la nouvelle version française que nous en avons et qui fut imprimée en février 4572 , sous le titre : À Edimbourg, par Thomas Waltem, 4572 ^,
N'ayant plus les originaux , il s'agit de savoir : 4 » si les copies qui nous restent des lettres sont conformes , quant à leur contenu , aux originaux perdus ou détruits; %^ si ces originaux perdus ou détruits étaient de la main même de Marie Stuart.
Quant à la conformité du texte que nous avons avec le texte qui est perdu , il y en a des preuves certaines. Au moment même où les lettres furent montrées aux trois commissaires anglais à York , en octobre 4 568 , R. Sadler, l'un de ces trois commissaires , en prit trois extraits ^ intitulés, le premier : The speciall words in tke Quene ofScotts lettres, written with her oivne hande to Bothwell, declaring the inordynate and filthie love betwixt her and him , be thés in effeci hereafier folowing ; le second : The speciall words in the saide lettres , declaring her hatred and detestacion of her husbande; enûn le troisième : The speciaU words of the saide lettres, totKhing and declaring the conspiracie of her husband's deth. Ces trois extraits , qui remplissent trois pages in-i" et qui sont tirés de la première lettre écrite de Glasgow, contiennent identiquement les mêmes choses que cette première lettre dont je me suis servi. Je vais en citer quelques preuves :
« Estant partie du lieu où j^avoye laissé mon cœur, il se peut aisément juger quelle estoit ma contenance, veu ce que peut un corps sans cœur. » (Mémoires de l* Estât de France , etc., 1. 1, p. 15S.)
« That sbe being departed from the place where she lefte her liarte , it was eaise to be judged what was her countenaunce , seing she was no more than a body without a harte. » (Sadler, t. ITI, p. 95.)
* Anderaon, t. n> p. 129 k 165.
* Le liea et le nom sont controuyës. Malc. Ladng, t. I. Ce fat à Ia Rochelle qtie parut cette yersion faite sur la tradaction écossaise. Voir la dissertation de Malc. Laing à ce si^et, 1. 1, p. 251 à 294.
3 The SUte Papers and letters of sir Ralph Sadler, toI. III, p. 954 96, in-4". Edinburgh, 1809. h y a an 4os 4* ces ejctraits : u The xnost consyderable papers. n
« Et si je n^eusse appris par Pexpérience , combien il avoit le cœur mol comme cire et le mien estre dur comme diamant , et ie quel nul trait ne pouToit percer, sinon descoché de Tostre main , peu s'en eust fallu que je n'eusse eu pitié de luy. Toutesfois ne craignez point : ceste forteresse sera conservée jusques à la mort. » (Mémoires de VE$' tôt , etc. y p. 160 y^.)
n That if she had not had a profe of her busbonds hearte of wax, and knowing her owne to be of diamond (nvhereinto no shotte coulde make brèche but tliat which cam out of Bothwells liande), she wolde bave almost pitié of him, bidding Bothwell no to feare, for the place shoulde bolde unto thedeth. » (Sadler, t. III, p. 95.)
« Faites-moy scavoir ce que vous avez délibéré de faire touchant ce que sçavez , afin que nous nous entendions Pun Tautre et que rien ne se face autrement. » (Mémoires de V Estât , etc., 1. 1, p. 161, v».)
« She prdyeth Bothwell to advertise her what he doth deliberate to do in the matier he knowethe of upon this poynt, to the ende the one of them may well understonde another, so'as nothing faile in defaulte thereof. » (Sadler, t. III , p. ft7.)
« Maintenant je vien à ma délibération odieuse : Vous me contraignes de tellement dissimuler, que j*en ai hoireur, veu que vous me forcez de ne jouer pas seulement le personage d^ine traîtresse. QuMl vous son*» vienne que si l'afTection de tous plaire ne me forçoit , j'a^fmeroye mieux mourir que de comettre ces choses : car le cœur me seigne en icelles. » (Mémoires d& r Estai f etc., t. I , p. 162 , r«.)
« That she was now goiag to her faschious and lothsome purpose, which she did abhone, and that thei'ein she dyd the office of a trayte* resse; and that if it were not to obey bim, she had better be ded then do it , for her hearte did blede at it. » (Sadler, t. III , p. 97.)
« Mats si ne m'esjouyray-je jamais à tromper ccluy qui se fie en moy. Neantmoins vous me pouvez commander en toutes choses. Ne concevez donc point de moy aucune sinistre opinion : puisque vous-mesmes estes cause de cela. Car je ne le feroye jamais contre lui pour ma vengeance particulière. » (Mémoires de V Estât ^ etc., 1. 1 , p. 163.)
n But she can not rejoyse to deceyve any body that trusthlth her : but Bothwell may commaunde her in ail things : bidding him bave no ili opynyon of her for that cause, for that he is the occasion of it himself ; because for her ôwne particuler revenge she wolde not do it. » ( Sadler^ t. III, p. 97,9S.)
Tous les autres extraits faits par Sadler sont semblables aux
passages correspondants dans la lettre conservée. Une preuve de plus de l'entière conformité des lettres produites à York et Westminster et des lettres publiées , c'est la tradoction anglaise de la première et longue lettre écrite de Glasgow, traduction faite en décembre 4 568 aux conférences de Westminster sur la lettre originale, et endossée de la main même de Cecil ^ Cette traduction anglaise est identique avec la lettre française.
Voilà pour l'exactitude du texte des lettres publiées. Voyons maintenant pour l'authenticité des lettres perdues ou détruites; ont-elles été écrites par Marie Stuart et .étaient-elles de sa main lorsqu'on les a trouvées et reproduites? Les témoignages abondent.
Dans une dépêche de Throckmorton à Elisabeth , du 25 juillet 4 567, quelque temps après l'arrivée de cet ambassadeur à Edimbourg , ces pièces sont mentionnées comme émanant de Marie Stuarl :
« ThirdJy tbey, dit-il en parlant des seigneurs écossais qui avaient emprisonné la reine à Lochieven, mean to charge hcr wiih the murdèr of her husband, vrhereof (they say) tbcy bave as apparent proof against her as may be, as wel by testimony ofher own hand writing, which they hâve recovered, as also by sufficient witnesses ^. »
Ces lettres et ces pièces restèrent entre les mains du chancelier Morton jusqu'au moment où il les remit, en présence de témoins, au régent Murray^, qui les produisit le I décembre 4567, devant le conseil privé d'Ecosse , où se trouvait Kirkaldy de Grange, qui mourut chevaleresquement pour la cause de Marie Stuart en 4573. Le conseil reconnut que les lettres étaient écrites de sa propre main.
« Her previe lettres writiin and subserivU wiih lier awen hand and sent by bir to James Erll Boithwell cbeiffe exécuter of the said horrible murder *.
Il déclara sa complicité certaine dans ce meurtre :
n It is most certeine that she was previe , art and part , and of the
* Voir Maie. Laisg, qui la donne p. 161 de son second Tolame. Voir avtsl , t. I, p. 274.
* Dépêche de Throckmorton à Elisabeth du 25 juillet 1667, dans Keith, p. 426. ' Diacharge to mylord Morton, etc., dans Keith, liv. II, appendix n* XVII ,
* Copy of an act of secrett counseli, apud Edinbiirgh , qxutrt^ difi menstt decembrii anno Domini 1567, dans Ilaynes, p. 454.
i72 MARIE STUART.
actuall devise and deid of tbe foirmeocionit murther of tbe kinge , lier lawcbfull husband * . »
Également présentées au parlement d'Ecosse , qui s'assembla le 45 décembre 4567, elles furent considérées comme écrites de sa propre main par celui-ci , qui donna la déclaration suivante de sa culpabilité :
« That tbe cause and ail thingis dependand thairon vas in tbe
said Quenis awin default, in so far as, be divers her previe letierU writtin halelie with her awin hand , and send by ber to James Suml^me erle or Bothwell , chief exécuteur of tbe said borribill murthour, as weili befoir tbe commiting thairof as tbaire after. And by ber ungodlie and disbonourabill proceding to ane pi'etendit mariage witb bim, suddanlie and uuproyisitlie tbairefter, it is maist certane, tbat she was previe , airt and paûrt of tbe actuall devise and deid of tbe foimamit murthour of tbe King ber lauchfuU busband , and fatber to our sove- Fane lord , oommittit by tbe said James Sumtyme Erle of Botbwelle, bis complices and partakeris >. »
Dans ce parlement du mois de décembre qui fut très-nombreux , et dont les membres sont indiqués dans Anderson , t. II, p. 228-29, il y avait beaucoup de lords , amis de Marie Stuart , qui avaient soutenu sa cause jusque-là , et qui la soutinrent encore plus tard. Parmi ces derniers étaient Argyle, Huntly et Herries, Huntly et Argyle furent même lords des articles. Aucun d'eux ne protesta contre Tauthenticité des lettres ^.
Environ un an après, lorsque Elisabeth envoya des commissaires à York, pour juger le débat entre Marie Stuart, qui s'était réfugiée en Angleterre, et les lords du parti qui l'avaient dépossédée et qui gouvernaient l'Ecosse sous le nom de son fils , Murray fit voir les lettres et les autres pièces de la cassette d'argent aux commissaires anglais. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph Sadler écrivirent à la reine d'Angleterre :
« Allerwards they sbewed unto us one horrible and longe letter of her own hand y as they saye, conteyning foule matteir, and abominable
' Copy of an «et of secrett counsell , apud Edinborgb, quarto dU mtntit deetmbrù anno Domini 1667, dans Haynea, p. 454.
* Actes of Uie Parliamenn holden in december 1667, dans Anderson, t. Il, p. 221, 222.
' Malc. Laing, t. I, p. 132.
to be eitber thought of , or to be written by a prince , ^rith diverse fond ballades of her own band ; iivbich letters, ballades, and other writings before specified weare closed in a litle cofTer of silver and gilte , beretofore geaven by ber to Bothaille, The saide letters and ballades do discover such inordinate love betweene her and Botftaille , her lootlisomeness and abhorringe of her husband that was murdered , in such sorte as a verie good and godlie man can not but detest and abhorre the saine. And thèse men heare do constantlie affirme the said letters, and other writings^ which they produce of her own hand, to be her own hand indede^ and do offer to swear and take their oaths th^renpon, the malteir conteined in them beingsuchas could not be invented or devised by anie other than by her selfe : for that they discourse of some things , which ware unknowen to anie other, than to herselfe and Bothaille^ and as it is liard to counterfitte so manie, so the matter of them and the roanner how thèse men came by them is such as it seemeth, that god (in whose sight murder and bludshed of the innocent is abhominable) ^old not permit the same to be hid or concealed ^ »
Tous les trois la jugeaient coupable, si les lettres, comme on Faffirmait et comme il y paraissait , d'après le contenu même , étaient écrites par elle. Ils les trouvaient suffisantes :
« To conyince her of tlie détestable crime of the murder of her husband, which in our opinions and consciences, if the said letters be written with her oum hand y is verie hard to be a\oidcd *. »
Le même jour 4 4 octobre , le duc de Norfolk écrivit au comte de Pembroke , qui était grand maître de la maison de la reine Elisabeth , en lui donnant sa propre appréciation :
«... YfTthe facte shall be thowght as détestable and manefeste to you, as for owght we cane perceave ytt semethe hère to us '. »
Le duc de Norfolk ne fit pas seulement connaître son sentiment à cet égard par ses lettres, il l'exprima confidentiellement à Banister, Tun de ses plus intimes serviteurs. Il lui déclara qu'après l'examen
' Lettre du duc de Norfolk, du comte de Sussex et de R. Sadler, à Elisabeth, du 11 oct. 1568, dans Auderson, t. IV, part, ii, p. 62, 63. » Ibid,, p. 63.
3 Lettre du duc de Norfolk au comte de Pembroke, dans AndersoD, t. IV, part. II, p. 77.
des pièces à York , il re^rdait la reine comme coupable du meurtre de Darnle\% ainsi que le témoigne la déposition de Banister :
K I confesse that I waitinge of my said lord and maister, whan tbe Karle of Sussex , and M' chancelour of the ducbie (Sadler, chancelier du duché de Lancastre) that now is, wear in commission at York, ...did hear bis grâce saye, that upon examination of the roatter of the murder, it dyd appear that the Quene of Scottes was guiltie, and pryvie to the murder of the lorde Darnley, her late husbande, wherby 1 verilie thoughle his grâce i;vold.e ne ver joine in mariage withe her ^ . »
Il s'agissait de savoir si Marie Stuart avait véritablement écrit ces lettres , comme l'affirmaient , depuis le jour où ils les avaient saisies , ceux qui les avaient apportées en témoignage de sa complicité , et comme n'en avaient pas douté le conseil privé et le parlement d'Ecosse en 4567. C'est précisément ce qui fut vérifié dans les conférences postérieures de Westminster, au mois de décembre 4568, non plus devant trois commissaires seulement, mais devant les grands de l'Angleterre et les membres du conseil privé qu'Elisabeth leur adjoignit, afin de rendre cet examen plus solennel. Des lettres de Marie Stuart, antérieurement écrites à Elisabeth, et qu'on ne pouvait ni contredire, ni suspecter, furent produites et comparées avec les lettres qui lui étaient attribuées. Après une vérification attentive des unes et des autres , les commissaires déclarèrent qu'il n'y avait aucune difiFérence entre elles.
« Therewere produced sundry letters written in (rench , supposed to be written by the Q. of Scotts owne hand to the Srle Bothwell... of which letters the origlnals supposed to be written with the Q, o/ Scotts owne hand y were then also presently produced and perused; and being redd were duly conferred and compared for the manner of writing and fashion of orthography, with sundry other letters long since hêrtofore written and sent by the said Q. of Scotts to the Quenes majesty... In Collation wffEnor ro differencb was focnb *, »
A c^s témoignages , s'en ajoute un autre de la même nature , mais d'une extrême gravité , comme l'a remarqué M. Sharon Tumer
< Banister's déclaration , tept. , 29, 1571. Murdin. p. 134.
' Tbe Jouraals of the proceedings of the lurds of the privy Counell of England with 8ome o( the nobility, ealled to meet with them at Hampton -Court the 14th. and I6th., days of december 1568, dans Ânderaon, t. IV, pari. ii. p. 172 à 173.
dans son Histoire moderne d'Angleterre <, c'est C€lui du comte de Lennox. Marie Stuart ayant écrit à la comtesse de Lennox pour se disculper du meurtre de son fils Damley, la comtesse envoya la lettre à son mari. Celui-ci répondit en juillet \ 570, à sa femme, dans Tintimité, que Marie Stuart en était coupable et qu'il en était assuré non' seulement par sa propre connaissance à lui , mats d'après des écrits de sa propre main à elle , les confessions des gens conduits à la mort et d'autres preuves infaillibles, « And I am not only assunt by my awin knawledge, but by her handwrii, the confessionis of mon gone to the death, and uther infaillibil expérience ^. » Lennox connaissait récriture de Marie, avait sous les yeux les lettres trouvées dans la cassette d'argent, et avait vu dans la première de ces lettres des détails précis et certains qui le concernaient , et qui devaient l'avoir frappé beaucoup comme preuve de l'authenticité de la lettre , indépendamment de l'écriture. C'est ce qui lui faisait dire , comme on en verra bientôt les motifs , j*en suis assuré par ma propre connaissance.
Ainsi les lettres furent reconnues comme écrites de la main de Marie Stuart par ceux qui les gardèrent , qui les virent , et qui furent appelés à en faire la vérification. Elles ne furent pas contestées dans le conseil privé d'Ecosse par Rirkaldy de Grange , dans le parlement d'Ecosse par Herries , Iluntly et Argyle ; elles furent admises par les commissaires d'Elisabeth à Westminster; elles furent affirmées par le comte de Lennox dans une correspondance privée avec sa femme. Le duc de Norfolk , qui songea cependant par ambition à épouser Marie , la reconnut coupable , et il parait que l'évêque de Ross luimême, son ardent défenseur à York et à Westminster, mis à la Tour en 4 571 , lorsque la conspiration du duc de Norfolk fut découverte , convint aussi de sa culpabilité , s'il faut en croire Thomas Wilson. Voici ce que Thomas Wilson, l'un de ceux qui furent chargés d'interroger l'évêque de Ross, écrit le 8 novembre 4574, à Burghley :
« Upon speach that... slie bath ooDsented to the mnrder of ber lato howsebande the lorde Darnlye... she matcbed with the murderer '. •
' The History of the reigss of Edward the Sixth, Mary and Elisabeth, iii-8*, Londoo. 1829, vol. IV, p. 138, 139, note 50.
* Lennox's origin. regist. of letters, pubUë par Robcrt«on dans sa DUtertation on King Hinry's murder.
3 Mardin, p. 57, et Wright, Quen Elisabeth and her ftm««, t. I, p. 896.
476 MARIE 8TUART.
A tant de témoignages de l'authenticité de lettres , qui sont du reste en parfait rapport avec la conduite morale de Marie avant et après le meurtre , avec la déposition de Nicolas Hubert dit Paris faite longtemps après la découverte des lettres , avec la confession d'Hepbum sur Téchafaud, on n'oppose que l'assertion vague de leur fabrication. C'est le même reproche que Marie Stuart adressa aussi à des lettres réellement envoyées par elle en Ecosse , dans le mois de décembre 4568, dont le gouvernement anglais avait la copie, et que le prince Labanoff a insérées dans son recueil ^ Ces lettres, dont se plaignit Elisabeth , furent désavouées par Marie :
« Quant aux autres lettres , dit-elle , je n^en ai nulle connoissance et n'écrivis jamais de si vaines phantésies quant je les eusse soupsonnées; parquoy si vous plaist enquérir, vous n^i trouverez rien ni de mon commandement , ni de ma mejn , ni lettres '. »
En écrivant à Cecil le lendemain , elle les repoussa avec tout autant de force.
« 7e croy, lui disait-elle , que ceux qui vous ont baillé les dites coppies en pourront faire autant des originaux , par le moyen desquelles vous en serez plus certain; Quant à une qui m*a esté montrée (Elisabeth avait ordonné au vice-chambellan Knollys de la lui faire voir), je ne vous diray poinct qu'il y a esté adjousté , mais que du tout je n'ay poinct escrit telle lettre (c'est celle qui est dans Haynes, p. 503 à 505, et dans Labanoff, t. II, p. 245 et 249) : les rayennes estoient simplement adressantes à quelques-ungs de la noblesse de mon royaume, tendant seulement à entretenir mes bons subjets en obéissance. Comme les proclamations ont esté amplifiées? je ne sçay , et vous asseure que Je n'en viz jamais la forme ^. »
Elle alla plus loin avec Knollys , qui avait été chargé de lui exprimer la surprise et le mécontentement d'Elisabeth. Elle lui dit qu'elle la croyait forgée par un Français qui était en Ecosse.
ic That she suspected that a Frenchinan , now in Scot^and , might be tbe author of some letters devised in her name * . »
xT. II, p. 246 et 249.
> Marie Stuart à Elisabeth, 27 Janr. 1569, LabanofT, t. II, p. 289. ' Marie Stuart à Cecil, 28 jany. 1569, dans Labanoff, t. Il, p. 292, 293. < Knollys à Elisabeth, 28 janv. 1569. Au St. Pap. Off., et dans Robertson, pièces jusUficatives, n^ XXXI.
APPENDICES. m
Le même désaveu et le même reproche de falsification ont eu lieu au sujet des lettres de Bothwell et dans d'autres rencontres. Voyons s'il n'y a pas des preuves même de la réalité de ces lettres, manifestées par leur contenu. Dans les entretiens de Marie Stuart avec Damley , après son arrivée à Glasgow, la plupart des détails qu'elle communique par sa longue lettre à Bothwell sont conformes à ceux que Damley fait connaître à Crav\^ford , lorsque Marie Stuart vient de causer avec lui et que Crawford consigne immédiatement dans un récit produit plus tard (9 décembre 4568) par lui sous serment, comme sa déposition à Westminster ^ Ainsi Marie dit dans la lettre :
« Estant encore à quatre mille pas de la ville, vint à moy un gentilhomme (Crawford lui-même ^) envoyé par le comte de Lennos qui me salua en son nom et Texcusa de ce quMl ne m'estoit venu au-devant, disant quMl ne Tavoit osé entreprendre, à cause que j^avoye tansé Cu-
ningliam avec parolles aigres Je respondi qu^il n^y avoit point de
remède contre la crainte. » (l'« lettre dans les Mesmoires de l'Estatf etc., t. I, p. 158 v». — Anderson, t. II, p. 131, 132.)
Crawford parle de ce message dans sa déposition (Anderson , t. II, p. 468], et dit que la reine lui répondit :
n That there was no medicine against fear. (Crawford^s déposition, au St. P. Office, dans Tytler, t. \II, p. 77.)
Marie parle des sentiments qu'exprima Darnley, de sa jeunesse, de ses repentirs , de son affection (Mém. de V Estât , 1. 1 , p. 4 69 v<* ; Anderson , t. II , p. 4 33 , 4 34) , comme en dépose Crawford (Crawford's déposition , dans Tytler, t. VII , p. 77). Marie parle de William Heigate {Mémoires de V Estai, 1. 1, p. 460; Anderson, t. II, p. 4 3i , 4 35) ; Crawford dépose des mêmes choses sur le même sujet {Déposition, dans Tytler, t. VII, p. 77). Marie mentionne les craintes de Damley en ces termes :
« Il dit qu'il estoit averty par Minto qu'on disoit qu'un du conseil m'avoit apporté des lettres, afin de les signer pour le faire mettre en prison voire (s'il n'obéissoit) pour le tuer.... et qu'il ne croira jamais que moy
> Ms. st. Pap. Oflf. Crawford's déposition, endoned by Cecil, dans Tytler, t. Vil, p. 79, note I. Tytler s'en est serrl pour faire son récit de l'entrevue de Marie et de Damley. Voir Anderson, t. IV, part. li, p. 169.
* Déposition de Crawford dans Anderson , t. IV, p. 168.
qui suis sa pi'oehe chair, lui face aucun desplaisir : et quMl scaToit bien que j*a?oye refusé de souscrire à cela. Que si quelqu^un chercboit à luy oster la vie, quHl feroit en sorte qu^elle lui seroit chèrement vendue. » Mémoires de VEstaty 1. 1, p. 160. — Anderson, t. Il, p. 134, 135, 136.)
Crawford dépose :
K He replied the laird of Minto who had told him that a letter Tfvas presented to her in Craigmillar, made by ber own device and subscribed by certains olliers who desired her to sign it, which she refUsed. Damley then added , that be would never think that she, who was bis own proper flesh, would do biin any hurt, and if any others sbould do it, they sbould buy it dear. » (Crawford^s déposition, dans Tytler, t. VII, p. 77.)
Marie dit que Darnley était prêt à la suivre partout, pourvu qu'elle le rendît certain de ce qu*il lui avait requis [MèmoireB de VEstat, 1. 1, p. 160 V®; Anderson , t. II , p. 435) : or ce qu'il lui avait demandé , c'était un entier rapprochement :
« Je ne vous demande rien davantage sinon que nous ne fassions qn^une table et un lict, comnie ceux qui sont mariez. » (ib.y t. I, p. 169 V*, et t. II, p. 134.)
Crawford dépose :
« And be declared his readiness to accompany ber, if se would consent that they sbould again live together and bed and board. » (Crawford*6 déposition, dans Tytler, t. Vif, p. 78.)
Les faits relatifs à Heigate, à Walcar, à Vinquisition que Marie Stuart fit touchant un projet attribué à Darnley, inquisiiion dont elle parle dans la lettre qu'elle écrit à Bothwell, sont également mentionnés dans une autre lettre écrite par elle , la veille de son départ d'Edimbourg pour Glasgow, à son ambassadeur à Paris, l'archevêque de Glasgow , lettre qui a été trouvée et imprimée plus d'un siècle et demi après par Keith *. (Voir à cet égard Malc. Laing, Dissertation on the murder of Damley, t. I , p. 286 , 287, 288.)
Le comte de Lennox , dans la lettre particulière qu'il écrit à sa femme en juillet 1570, n'affirme pas seulement que Marie Stuart est complice du meurtre de son fils , d'après le témoignage des kUres
< Keith., préf., p. vu et viir.-— Labanoff, 1. 1, p. 395 à 399.
écritei de sa main y mais d'après la propre connaissance qu'il en a lui-même, l am a$surit by my awin knatcledge. Quelle est cette connaissance ? C'est celle de la réalité des détails contenus dans la longue lettre adressée de Glasgow par Marie Stuart à Bothwell. Tous les entretiens de Marie Stuart avec Darnley lui étaient immédiatement redits par Crawford , auquel Darnley les communiquait. Ces entretiens étaient écrits aussitôt par Crawford , tcord for loord (Tytier, t. VÏI, p. 79, note 1).
<( The said Crawford was secretely infomiid by the king of ail things whicb had passed betwixt the said quene and the king , to the intent he shuld reporte the same to the £rle of Lennox bis master, becauâe the sayd Erle durst not then for displeasure of the quene corne abroad; and that he did ymmediatly at the same tyme write the same word by ^ord as neere as he possibly could carry the same awaye. » (Déposition de Crawford , dans Anderson, t. IV, part. II, p. 168-169.)
Lennox , qui avait alors sous les yeux la lettre originale de Marie , sur récriture de laquelle il ne pouvait pas se méprendre , indépendamment des faits rapportés par Crawford qu'il y trouvait, y en voyait d'autres qui le concernaient personnellement , qui étaient h sa propre connaissance comme vrais , et qui ne pouvaient pas lui laisser de doute sur l'authenticité de la lettre. Il y était dit qu'il gardait sa chambre à Glasgow, qu'il avait rendu du sang par le nez et par la bouche , qu'il avait assigné le laird de Lusse devant la justice et lui avait accordé un délai, etc. {Mém. de V Estât, 1. 1, p. 460 v» et 464 r*», 458 v«,459r<»; Anderson,t. II, p. 436, 432).
Enfin quelques détails de ces lettres sont encore confirmés par la seconde déposition de Paris , comme par exemple : le message dont la reine l'a chargé pour Bothwell (déposition de Paris du 40 août 4 569, British mus. Calig. c. 4, fol. 318, et dans Laing, t. II, p. 309. — Lettre de Marie Stuart , Mémoires de V Estât , 1. 1 , p. 465, et Anderson , t. II , p. 430); une somme d'argent qu'elle lui avait fait remettre (t6td., Laing , p. 309 , et Mém. de P Estai , p. 463 V",* Anderson, t. II, p. 442); des bracelets qu'elle préparait pour Bothwell à Glasgow (Mém. de V Estât , 1. 1, p. 463 v<>; Anderson , t. II , p. 4 it) , et que Paris porta à Bothwell dans un second voyage, un peu avant que Marie Stuart quittât Glasgow pour venir avec Darnley à Kirk of Field.
't En après aiiss> (fut despefh<^) Paris avec des brasselofz au dit sieur
Boduel (le dict Paris arryvent à Lislebourg [Edimbourg] luy baille les t)r&sseletz), lequel sieur estoyt prest de monter à cheval pour aller trouver le roy et la roync, avec lequel le dict Paris retourne au devant du roy, lequel ils conduysent jusques à son logis à Kirkafeild. » (2* déposition de Paris, dans Malc. Laing, t. II, p. 311.)
Ces lettres , dont le texte nous a été exactement transmis dans les copies que nous en avons , dont récriture avait été reconnue 3n Ecosse et en Angleterre comme étant celle de Marie Stuart, dont le contenu est conforme aux dépositions de Crawford, de Paris, aux souvenirs de Lennox , à des faits même relatés dans la correspondance authentique de Marie Stuart, sont de plus confirmées par la conduite de Marie Stuart avant et après le meurtre. Aller à Glas- ;ovN' , en ramener Darniey par des témoignages d'affection , s'établir dans la maison de Balfour, si peu faite pour recevoir un roi et une reine ; y coucher plusieurs nuits , et retirer à la veille de l'explosion les objets qu'elle ne voulait pas sacrifier; se décider vis-à-vis du roi à en partir peu de temps avant le meurtre et peu de temps après que la poudre et deux des meurtriers avaient été placés dans sa propre chambre , où on ne les aurait certainement pas mis s'il y avait eu la moindre chance qu'elle y redescendit; se montrer après l'attentat si indifférente et si inactive ; se retirer avec Bothwell à Selon et s'y livrer à des distractions étranges après cette horrible catastrophe ; combler coup sur coup de faveurs et de dignités le chef des meurtriers; l'accompagner des vives marques de son intérêt lorsqu'il est traduit en justice; être enlevée par lui ; consentir à l'épouser quelques mois après le meurtre de son mari qu'il avait tué : voilà ce qui est malheureusement en complet accord avec les lettres , et ce qui ne laisse aucun doute sur la culpabilité de Marie Stuart ^
> Je renvoie da reste aux deux volumes de Malc. Laing : An hittorical dister" kUùm on the participation of Mary QiMeii of Scols in thê murder of DamUy; ainsi qu'à la Dissertation de Robertson on King Henry*s murder h la suite du viit* livre de son histoire d'Ecosse. Laing, Robertson y Hume , Sharon Tumert HaUam, Raumer, croient Marie Stuart complice du meurtre de son mari; George Chalmers , William Tytler» Goodall , Withaker, le docteur Lingard s'attachent à ren Justifier. M. P. Fraser Tytler se maintient dans le doute, et, tout en trourant que sa conduite Taccuse , il passe sous silence les documents écrits qui s'él^ vent contre eMe.
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Appendix h.
Dans le petit volume , intitulé le$ Affaires du comté de Boduel , publié en 4829 , à Edimbourg, par le Bannatyne club , se trouve un récit fait en vieux français à Copenhague, et dont l'original est conservé dans la bibliothèque royale du château de Drottningholm en Suède. Bothwell l'avait confié au chevalier de Danzay, ambassadeur de France, pour qu'il le communiquât au roi de Danemark. 11 l'avait fait la veille des roys MDLXVIll, Ce récit fort adroit, et dans lequel Bothwell met le meurtre de Damley sur le compte de ses ennemis, est curieux à lire, quoique dépourvu de toute vérité en ce qui le concerne. Sa proscription , sa fuite en Norvège y sont racontées d'une manière intéressante et plus vraie. Arrivé â Bergen, il y demeura un mois et y fut quelque temps libre. Il fut conduit de là à Copenhague , où on le retint prisonnier : a De sorte , dit-il , que j'ai esté non-seulement détenu et arresté, tant icy que ailleurs, près de quatre mois et demi, contre toute mon espérance , pensant estre venu auprès de mes amis , encores que ne fusse pourveue de passeport là où je ne suis seulement blasmé et accusé injustement de mes ennemis , mais aussi destitué de toutes choses nécessaires que mon estât requiert^, d II avait écrit de Copenhague, le 42 novembre 4568, à Charles IX, une lettre que M. Teulet a publiée 2, et dans laquelle il implorait l'assistance de .ce prince « comme n'ayant, après Dieu, lui disait-il, aultre espérance qu'en Sa Majesté. » 11 demandait aussi au roi de Danemark , « comme allié et confédéré de la reyne , ayde , faveur et adsistance, tant de gens de guerre que de navires, pour la délivrer de la captivité où elle est 3. » Danzay , qui avait reçu le mémoire du comte de Bothwell , le 43 janvier 4568 (4569, l'année finissant encore à Pâques) , le remit le 4 6 janvier aux ministres du roi de Danemark^. Ce prince avait ordonné , le 28 décembre 4 568 , que Bothwell fût enfermé dans la
'Teulet.t. II, p. 257, 268.
^ Les affaires dn comte de Doduel , p. 28. — < Ihid.^ p. 29.