LITRE I
La Grèce, berceau des arls et du génie^ marcha d'abord à pas incertains dans la carrière de la civilisaUon. Elle n'eut qu'un commerce intérieur et peu clenduy et les peuples qui en babitaient les côtes se bornèrent k exercer une piraterie si peu expérimentée qu'elle n!osait porter au loin ses excursions timides La conquête du Péloponëse par les Héraclides fit entrer la Grèce dans de meilleures voies.. Le conseil des ÂmpLlctyoas rapprocha toutes les races helléniques jusque-là divisées, centralisa leurs intérêts et
* Uom. Od^&d. iiv. m.
forma une confiédëration pmssante. Alors ces
peuples, améliorant leur police , leurs lois et leur marine, fondèrent un grand nombre de colonies sur les cotes voisines, tantôt dans des Tues de commerce, d'ambition, ou d'utilité nationale, quelquefois pour éviter les fers que leur apportaient des vainqueurs irrités, le plus sou- ' vent pour se débarrasser d'une population surabondante.
C'est ainsi que les rivages de l'Asie mineure se
couvrirent de villes grecques. Parmi elles on a plus particulièrement conservé le souvenir d'Ephèse, célèbre par son temple, son opulence et son luxe; de Gnide oii les étrangers accouraient enfouie pour admirer l'immortel chef-d'œuvre de Praxitèle; de Milct, qui forma plusieurs établissements vers le Pont-Ëuxin; de Fhocée, qui les éclipsa toutes par la hardiesse de ses navigateurs, par sa puissance maritime.
Phoccc, située près de Tembouchure du fleuve Hermus, eut pour fondateur Parckonte Mêlée , qui conduisit sur la câte d'Asie une migration d'habitants de l'Attique, ou de Plonic proprement dite, vers l'an 1080 avant notre ère. Elle précéda Garthage, qui ne fut fondée par Didon qu'environ deux siècles plus tard. II paraît que Phocéc fut gouvernée par des rois dans les premiers temps, car c'était encore le régime universel de tous les peuples du continent grec. Les
DE MARSEILLE. 9 Athéniens eux-mêmes venaient bien de détruire k royauté que s'étaient disputée les en&nts de Codrus; ils venaient de déclarer Jupiter le seul roi du peuple d'Âthènes; mais ils avaient conservé un sVninlacre de pouvoir royal dans Parchontat perpétuel. Fhocée eut ensuite un gouvernement aristocratique, comme toutes les autres villes ianiennes. Ces cités, peu distantes les unes des antres, unies entre elles par la sympathie d une origine presque commune, formaient une association politique, et leurs députés s'assemblaient dans un lieu sacré du mont Mycale.
Les Ioniens profitaient de toutes les facilités de leur posiliou pour échanger leurs denrées et les porter dans la Fliénicie qui était une sorte d'entrepôt général. Leur commerce avec l'Egypte était florissant pendant les règnes de Psamméticus et d'Amasis. Lorsque le premier de ces princes vivait caehé dans desmarais, ce furent des Ioniens qui l'aidèrent à monter sur un trône qu'on lui disputait. Il leur en témoigna sa reconnaissance en faisant alliance avec eux et en leur assignant des terres sur les bords du Nil La piraterie, que l'opinion ne flétrissait pas encore, fut aussi une de leurs ressources et les rendit redoutables. Outrageant la nature dans ce qu'elle a de plus saint, ils allaient vendre aux autres peuples les
' Hërod. Ht. 11,$ i5a et i54.
10 HISTOia£
hommes qu ils prenaient sur les mers. Ulonie vous amenait des esclaves, dit Ezéchiel ans Ty riens
Pkocée était par sa situation tout-à*£iit propre et presque forcée à tourner ses facultés du enté de la mer. Son terroir stérile et borné par les villes voisines ne pouvait suffire h. la nourriture de ses habitants \ Les Phocéens pensèrent à se procurer ce que les terres leur refusaient : ils s'aJoancrent à la pêche et au commerce maritime. Du temps d'Homère et d'Hésiode, ils éteient parvenus à un haut degré de prospérité. Ils furent les premiers des Grecs qui entreprirent de longes courses, les premiers qui leur firent connaître la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et les cdtes de Mbérie ^. Us établirent des comptoirs en Sicile, en Italie et en Corse. Leurs vaisseaux, rivalisant avec ceux de Tyr, franchirent même les Colonnes d Hercule,
U est probable que les Phocéens fréquentèrent de bonne heure les côtes des Gaules et surtout les bouches du Rhône si favorables à leur commerce. Quelques-uns de leurs navigateurs , reve-> nant de ces contrées, en vantèrent la beauté, et engagèrent plusieurs de leurs compatriotes à y
• Ch. XXVII, ii. xii. La Vul^^ate dit ia Grèce, le Texte dit tJoni'e.
* Justin^ liv. M Tiî
' Uérod. Ut. i, $ 16 3. — Appian. de JSeUo hispan.
conduire une colonie Le Sénat lit aussitôt équiper une flotte. C'était l'usage de consulter les dieux dans les expéditions importantes. Sui- Tant Strabon % TOracle répondit de recevoir pour chef celui que Diane d'Ephèse désignerait. Après cette réponse, la flotte mit à la voile sous le commandement de Simos et de Protis, et
alla à Eplièse prendre les ordres de la déesse ^,
Dorant la nuit qui suivit l'arrivée des Phocéens, Diane se montra en songe à Aristarché, Tune des dames les plus recommandables de la ville, et lui ordonna de prendre une de ses statues et de suivre les Phocéens ^. Âristarché obéit et monta sur leurs vaisseaux qui vinrent jusqu'à l'embouchure du Tibre.
Tarquin l'Ancien régnait alors sur les Romains. Ce prince, originaire de Corinthe, aimait tous les peuples de la Grèce. Les Phocéens firent alliance avec lui, remirent a la voile, et abordèrent bientôt aux rivages de la Gaule, dans un golfe écarté et comme dans un recoin de la mer ^.
Le pays que nous appelons aujourd'hui Provence était habité par plusieurs peuplades indé« pendantes qui avaient chacune leur chef. Elles
* Justin I Uv. XLiii.
*Liv. IV.
^ Jostiii) ibid,
* Strabon, ibid.
'Justin, ibid.
étaient désignées par les Grecs sous le nom de
LjgieSj et par les Latins sous le nom de Ligures* Les uns les distinguaient des tribus gauloises
comme une iiiAlioii dilicrentc quoique leurs
qu'un voile impénétrable cachait leur origine*. Elles s'étendaient sur toute la cote de la Méditerranée, depuis Pembouchure de l'Arno jusqu'aux frontières de l'£spagne ^« La cote de Provence, depuis le Yar jusqu'au Rhône , était plus partie* culici ement désignée sous le nom de Celio-Ljrgie ou CeUo-lÀgurie. Les trou principales tribus étaient celle des Salyens qui avait , k ce qu'il parait, son quartier principal aux lieux oii fut Làtie plus lard la ville d'Aix ^; celle des Oxybiens sur le fleuve d'Ârgens ^\ celle des Décéates dans la contrée ou est aujourd'hui Antibes^. La pre* mière était la plus nombreuse et la plus puissante. Ces petits peuples n'habitaient que des chaumières cparses et isolées, mais ils avaient une sorte de lien fédéral et formaient un système général d'£tats j du reste, privés d'arts, grossiers
' Strabon, liv. ii.
■ Denis d'Halicarnasse, liv. i.
' D'Anville, Notice de rancienne Gaule.
^ D'Anville» &dd. Ajnmien-MarceUin les appelle Salluviens. HU propè $aUu9U funt, Iît. xv.
' JOuL Pline, liv. m, ch. iv et y, Florus, liv. ii^ ch. m. • D^AnviUe, ibid.
Digitizeu by LiOOgle
et misérables, ils ignoraient les premiers éléments de Tagriculture, et vivaient les uns de la chasse, les autres delà pêehe.
Le premier soin des Phocéens^ en mettant les pieds sur cette terre étrangère, fut de se placer sous la protection du peuple qui était le plus voisin. C'était la tribu des Ségohrj-gîens, et Nannus en était le chef. Justin est le seul qui nous ait conservé le nom de ce peuple ' dont il est impos* sible de fixer la position dans 'la contrée. La dàignation est évidemment erronée, et, comme le fait très bien observer Papon % il faut lire CelUhLfgiens^ au lieu de Ségobrjrgiem. Protis et quelques autres Phocéens forent envoyés vers Nannos pour gagner son amitié. Us arrivèrent auprès de lui le jour même oîi sa fille Gyptis devait choisir un époux parmi les principaux de la tribu qui étaient assemblés. Les Phocéens, accueillis avec bonté, furent invités a cette fête et au festin nuptial. Gyptis était absente. Vers la fin du banquet, elle entra portant un vase rempli d^eau , et après avoir fixé ses regards sur tous les convives, elle posa le vase devant Protis. C'était ainsi que chez ces peuples barbares les jeunes filles désignaient celui auquel elles donnaient leur main. Nannus ayant approuvé ce
* Jnstiiii Ut. xlui.
* Histoire générale de Proyence» Ut. pag. 499» ^
choix^ Tunion des deux époux s^accomplit avec une mutuelle satisfaction , et il ne fut pas difficile aux Phocéens d'obtenir la concession d'un
terrain nécessaire k leur établissement Ils jetèrent les fondements d'une ville à laquelle ils donnèrent le nom de MassaUa. Ils la bâtirent dans Tendroit même où elle est aujourd'hui, sur la hauteur qui regarde le midi.
On a donné plusieurs étymologies du mot Mas^ salia* Les ims ont dit que lorsque les Phocéens abordèrent aux cotes liguriennes, ils jetèrent à un pécheur qui se trouvait sur la plage une corde pour attacher un de leurs navires a terre , et que cette circonstance servit à donner un nom a la nouvelle ville. D'après les auteurs qui ont embrassé cette opinion , Massalia viendrait de deux mots grecs qui signifient lier et pécheur^ L'étymologie qui a prévalu est Alas Salj orwïij maison ou habitation des Salyens.
Toutes les villes d une antiquité reculée ont le plus souvent une origine fabuleuse, ou tout au moins inccr laine. Il faut bien en convenir, la fondation de Marseille, qui est un des événements les plus importants des temps antiques, paraît précédée d'un certain merveilleux qui, au premier aspect , autorise le doute ; mais ce doute s'évanouît devant un examen plus sérieux. Nous
* Justin, liv. XLiii.
sommes portés k placer au rang des fiibles ce qui choque nos mœurs et notre état social, sans faire attention à la différence des moeurs et de Tétat
social des anciens. Tout concourt à établir que le récit de Justin est fondé sur la yérité. Justin n'est que Tabréviateur de Trogue-Pompée dont les écrits sont malheureusement perdus. Ce der* nier naquit dans la Gaule méridionale et y passa sa jeunesse. N'est-il pas naturel de s'en rapporter à lui dans ce qui regarde Thistoire de son pays? 11 faut bien admettre que les mémoires de cet auteur ont été suivis par Justin , dont le récit d'ailleurs n'est pas isolé. Une autorité imposante le corrobore. Aristote avait fait, sur la république de Marseille, un ouvrage dont il ne nous resle que quelques fragments conservés par Athénée. Nous voyons que son récit ne diffère de celui de Justin que dans le nom des personnages. D'après Athénée qui cite Aristote, la lllle de Nannus ' s'appelait Petta, au lieu de Gyptis, et le chef des Pliocc'ens ne se nommait pas Protis, mais Euxcnos. On ne sait si Aristote n'a pas su le véritable nom de la fille de Nannus, ou si Athénée a cité
' Liv. XIII.
* U est à remarquer que le chef de la peuplade celto-Hgu-
ricrine la plus voisine du lieu où les Phocéens débarquèrent est désigné par le même nom dans Athénée et dans Justin. Toute la différence consiste dans une n que le premier retranche.
de mémoire et a écrit un nom pour un autre, ou enfin si quelque copiste a lui-même commis Terreur.
On trouve plus facilement dans TEuxenos d'Athénée le Protis de Justin. Euxenos, qui signifie en grec un hôte reçu Jamrablcmenty caractérise très bien le bon accueil qui fut fait à Protis. Par une suite de ce cliangement, Athénée, sur la fin de son récit, nomme Aristoxène, c'est-àdire, très bonne hôtesse, celle qu'il appelait auparavant Petta. Ces dénominations sont conformes au génie de la langue grecque et confirment riiistoire des noces du chef des Phocéens* Euxenos, cet hote bien reçu , est évidemment le Protis accueilli avec amitié par Nannus; et Aristozène, ou la très bonne hôtesse, est cette Gyptis qui choisit pour son époux le chef des Phocéens. Ce qui complette la démonstration, c'est qu'Alhcnéc ajoute a la fin de son récit qu'Euxenos et Aristoxène eurent un fils appelé Protis, duquel, dît-il, descendent les Protiades^ famille des Marseillais fort étendue. Le fils d'Aristoxène fut nommé comme son père, et le nom du fils devait rappeler celui du père a Athénée, ou du moins il aurait pu avertir du changement de Protis en Euxenos, comme il nous prévient de celui de Petta en Aristoxène '«
* Cary» Dissertation sur la fondation de Marseille.
Par la constante protection de Nannus, la co*
lonie naissante ne fut pas inquiétée et eut un accroissement rapide. Comanus, fils et successeur de ce clief , nliérita pas de ses sentiments d'amitié pour les Marseillais, il regarda ces étrangers comme des voisins dangereux que la prudence commandait de détruire. Un de ses sujets redoubla ses alarmes par Tapologue «uivant : «(Une « chienne pleine vint demander à un berger un « lieu pour mettre bas. Elle l'obtint. Âpres le (( part^ sommée de rendre la place, elle sollicita « la permission d'y nourrir ses petits. Sa prière m fut encore accueillie j mais quand les chiens (c eurent grandi, la mère avec leur secours s'at- « tribua la propriété du lieu. Ainsi, dit le eon- « teur, les Marseillais qui n'occupent aujourd'hui « qu'Hun terrain emprunté,' se rendront maîtres ce un jour de toute la contrée.» Coma nus ourdit aussitôt une trame pour s^emparer de la Colonie Phocéenne. Comme les Marseillais célébraient les fêtes de Flore, il feignit de vouloir honorer leurs dieux, et envoya dans la ville quelques soldats d'élite. Il y fit aussi entrer des chariots couverts de feuillages qui cachaient d'autres jeunes et vaillants hommes. U vint lui-même se mettre en embuscade avec une armée dans les montagnes voisines. Ceux de ses guerriers qui étaient entrés dans Marseille devaient, pendant la nuit, lui en ouvrir les portes, et le massacre
18 HISTOIRE des habitants aurait été général. Mais Tamour fut le sauveur des Marseillais* Une Ligurienne, proche parente de Comanus, aimait éperdument un jeune Grec d'une rare beauté. Cette femme, tremblant sur le sort réservé h Tobjet de ses affections, lui dévoile le complot des Barbares* Celui-ci en instruit aussitôt les magistrats, qui prennent avec énergie leurs mesures pour punir une trahison si noire. Les Liguriens qu'on trouve dans la ville sont mis à mort. Tous les Marseillais prennent les armes, volent au-devant de Comanus, le surprennent dans son embuscade, taillent son armée en pièces, et ce chef périt dans le combat avec sept mille des siens. Depuis cet événement, les Marseillais, convaincus de la mauvaise foi et de l'inimitié des indigènes, les surveillèrent avec attention, cherchèrent à éviter ' leurs pièges , et prirent en temps de paix les mêmes précautions qu en temps de guerr.e
D'autres dangers vinrent les assaillir. Leur prospérité toujours croissante ayant répan.du l'inquiétude dans la contrée, il se forma contre eux une ligue redoutable, et un chef nommé Catumandus eut le commandement des troupes alliées. Sur ces entrefaites, Ambigat, roi des Bituriges, peuple qui dominait dans la Celtique et était eu possession de lui donner des mai-
' Justin; liv. \i.iu.
très fit partir une puissante armée sous la conduite de ses deux neveux, Bellovèse et Sigoyese, pour conquérir des terres étrangères. Cette armée, en se partageant, passa les Âlpes et le Rhin pour s'établir dans Htalie et dans la Germanie. Bellovèse, arrivé dans le pays des Trieastiniens apprit que les Marseillais étaient menacés par la confédération ligurienne, et ayant probablement besoin de vivres et de munitions que ceuxci pouvaient seuls lui donner, il marcba à leur secours, dissipa les ennemis, et aida ses nouveaux alliés a se fortifier dans leur colonie. Il crut, dit Tite*Live, que ce serait pour lui un augure favorable de ses victoires au-delà des Âlpes, si un peuple qui courait a peu près la même fortune que lui avait un heureux succès^. Bellovèse continua sa route vers Htalie, et Marseille jouit (1 une parfaite tranquillité.
De grands événements se préparaient en Asie. Un jeune conquérant s'était élevé qui remplissait le monde du bruit de $a renommée.. Gyrus réœiit la plupart des rois d'Orient sous les éten^
• Il habitait ce que nous appelons aujourd'luii le Berryj^ mais sa domination s'étendait sur plusieurs autres provmccs.
• Selon Tite-Iive, Bellovèse in Tricastinos venit^ en prenant sa route ven les Alpes^ car rhistorien ajoute : A^s mdè opposkm erant. liy. sect. xxxir. Il est dîlficile de bien fixer la position de ce peuple*
darcU (le Cyaxare^ son oncle; soumit la Lydie a 8és ames triomphante^; prit Grësus dans Sardéssa capitale; jouit de ses trésors immenses^ et marchant ensuite contre Babylone, il laissa une
partie de son armée a Ilarpagc, son lieutenant, pour assujettir toute la côte de TAsie mineure.
Harpagc entreprit, vers Tannée 543 avant J. C. , la conquête de 1 lonie , et forma le siège de Phocée, ne demandant aux habitants que la destruction d'une tour, en signe d'obéissance. Le Sénat sollicita, pour délibérer, un armistice de vingt^quatre heures. Harpage accéda a ses vœux, et durant cette courte trêve, les Phocéens enlevant 'les statues et les dons faits aux temples, lancent leurs vaisseaux à la mer, embarquent leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses, et abordent kChio. Mais les insulaires ne voulurent point les recevoir, dans la crainte qu'ils ne leur enlevassent leur commerce. Sur ce refus, les fugitifs formèrent le dessein d'aller à 111e de Cy rné » oii vingt ans aupa* ravant ils avaient fondé Alalia. Néanmoins, avant de s'y diriger, ils firent une descente sur les rivages ioniens, surprirent Phocée et massacrèrent la garnison des Perses. Us jetèrent ensuite dans les ilôts une barre de fer ^ et s'engagèrent par un serment terrible, quipassa en proverbe % a ne revenir
' La Corsr.
» Phùcasôrum
Vehtt profttgit execrata Cii*itax, Horace, épod. xti.
dam leur patrie que lorsque cette barre surnagerait. Il y eu eut pourtant plus de la moitié que tamour des foyers domestiques rendit parjures
et qui relourncrcut k Phocée. Les autres se reudirent k Cyrné, se joignirent à leurs compatriotes de la colonie d'Alalia, et y restèrent cinq ans. Mais ayant commis des hostilités envers leurs voi* sins, les Tyrrhéniens et les Carthaginois armèrent une flotte de soixante galères pour les corn* battre. Les Phocéens^ avec un pareil nombre de Taisseaux^ allèrent a leur rencontre, et le combat s'engagea dans la mer de Sardaigne. Les Phocéens furent fort maltraites et ne sauvèrent que vingt navires hors d'état de combattre encore* Leurs prisonniers furent inhumainement lapides par les Tyrrhéniens et les Carthaginois. Après cet échec, les Phocéens retournèrent a Âlalia, et prenant avec eux leurs familles et tout ce qu'ils purent emporter, ils firent voile vers Rhégium, en repartirent, et allèrent fonder la ville d' JTeia ' dans les campagnes de la Lucarne.
Tel est le récit (^Hérodote ^ qui ne parle pas de Tarrivée de ces Phocéens fugitif dans la ville de Marseille^ parçe que son dessin n'était pas de &ire une histoire suivie des diver$es migrations de ce peuple : mais d'autres auteurs en font mention et ne laissent aucun doute sur ce point. 11
' VéUe.
* Lit. I , cb. ctxtt.
22 HISTOIEË i csultc Je leur témoignage, combiné avec le passage d'Hérodote, que les Phocéens, fuyant devant les conquêtes du lieutenant de Cyrus , se réfugièrent dans Cyrné , et se partagèrent ensuite en deux troupes; la première alla à Marseille déjà fondée par des compatriotes, la seconde se rendit dans la Lucanie pour y fonder Yela.
' On peut ranger dans deux classes les anciens écrivains qui parlent de la fondation de Marseille par les Phocéens. Thucidide, Isocrate, Pausanias et Plutarque n'en fixent pas la date. Thucidide ne dit quMn mot de cette ville ; il trace dans un avant-propos Tancien état delà Grèce, pour venir à ce qu'elle est de son temps et aux causes de la guerre qu'il va décrire. Il dit que Polycrates, tyran de Samos, avait, du temps de Cambyse ^ une grande ilotte ^ et tout de suite il ajoute que les Phocéens j en fondant Marseille, baitireiU sur iner les Carthaginois \
Isocrate, dans son Archidamus, en parlant des villes qui ont tout sacrifié k la liberté, rapporLc l'exemple des Phocéens^ et dit que lorsqu'ils fuyaient la domination du grand roi, ils quittèrent VAsie et vinrent à Marseille.
Pausanias'dit que lès Marseillais sont une co' lonie cles Phocéens d'Ionie dont une partie c/uitta Phoceepour fuirBarpage le Mède. Ils battirent
* Liv. I.
sur mer les Carthaginois, occupèrent les terres qu'ils possèdent et devinrent ires Jlorissants K
Plutarque, dans la vie deSolon y fait l'éloge du commerce et dit que des marchands ont été les fondateurs de grandes yilles. Tel fut, ajoute-t-il, Protos qui gagna V amitié des Gaulois et qui fonda Marseille *.
D'autres auteurs déterminent ou indiquent la
date de la fondation de Marseille ^ mais ils ne sont pas du même sentiment. Suivant Tite-Iive et Justin, auxquels ou peut joindre Slrabon et Athénée, .Marseille fut fondée vers la 45*^ olympiade^ sous le règne de Tarquin VAncien. Aulugelle Ammien-MarccUin Senëque ^ et £ustate ^ placent cette fondation sousCyrus^ c*est-*à<*dire, en la 60'' olympiade.
^ 11 est de toute évidence que ces derniers auteurs
se sont trompés, et ont confoiidu les Phocéens qui . fuyaient la domination des Perses, avec les Pho^ céens qui, soixante ans auparavant, avaient fondé Marseille. Le passage d'isocrate est précis* 11 ne dit pas que les Phocéens j fuyant devantles Perses , fondèrent Marseille , mads qu'ils jr vinrent ^ ce qui indique une fondation antérieure* Les paroles de
' Phoci.
* Il est fiicile de voir q[ue Protos est le même que Protis. 'Lit. io, ch. xn*
* Liv. i5.
* Conso, ad Hclv. ch. "vui.
' Jn Dionjs, ch. lxxv.
cet orateur sout d'ailleurs expliquées par liarpocratton , qui ne composa son Lexicon que pour £iciliter Tintelligence des anciens rhéteurs, liarpocration, invoquant l'indposanttémoignage d'Aristotc, s'exprime aiusi : u Isocrate dit, dans son <( Archidamus, que les Phocéens qui fuyaient (c la domination du roi de Perse vinrent à Mara seille. Mais avant ce temps-là, cette ville avait « été fondée par les Phocéens, comme le prouve (( Aristote dans son ouvrage sur la république de « Marseille \ » D'autres auteurs décident aussi la question , et prouvent que les Phocéens, avant la conquête de Plonie par les Perses, avaient fondé une colonie appelée Marseille sur les cotes celtoliguriennes. Eusèbe, dans sa Chronique, nous en donne l'année précise, et dit que cette ville fut fondée Pan 1** de la 45* olympiade. Scymnus Chius dont nous avons une petite Géographie en vers, et qui vivait près de cent ans avant Père chrétienne ^ vient appuyer la Gliroaicjue d Eusèbe j il dit que Marseille fut fondée cent vingt ans avant la bataille de Salamine. Or, cette bataille fut livrée la 4*" année de la 14^ olympiade. Si on retranche cent vingt ans, on remonte k la 4* année de la 44' olympiade, ou à la l'*" de la 45*", ce qui est la même chose , puisque cette année commence oii l'autre iinit, et on a par conséquent la date
■ Lexicuii, iu voce AJtmalia.
DE MAKSKIt.LE. 2i
de la fondation de Marseille telle qu'£usèbe nous
la donne \ Celte fondation doit donc cire tixée en la 1 année de la 45"" olympiade, l'an de Rome 154, la 15* du règne de Tarquin rAncien, et lu 599» avant J. C.
Les Marseillais, dès les premiers jours de leur cuisteuce politique, comptèrent, par goût comme par besoin, sur les ressources que la mer pouTaïf leur oilrir^ et s appliquèrent avec activité, avec persévérance, k profiter de leur position avantageuse pour le trafic et la navigation. Placés sur un sol stérile qui leur rappelait celui de la mère patrie, leur premier commerce dut être dirigé vers des choses de nécessité : ce fut un commerce d^économie. Ils ne purent pas fournir beaucoup de productions de leur cru, mais û& répandaient dans un pays ce qu'ils tiraient de l'autre, et tout le profit leur res^iit. La pêche devint pour eux un objet important; ils cultivèrent aussi la vigne avec succès Ce furent eux qui apportèrent Tolivier dans les Gaules, avant qu'on le connût en Italie ^. Tous les ports de la Grèce et de la Péninsule Italienne leur étaient ouverts j ils se procurèrent ce que la nature leur refusait, en allant chercher dans ces contrées le
* Cary, Dissertation citée.
' Strabon, liv. iv.
' Jhid* Pline, Hiat. natur, liy. xv, ch. i.
96 HIITOIRE
froment et les autres grains, et en y transportant les vins et les poissons salés. Pline fait mention des vins de Marseille et de sa saumure ^
Cependant les Marseillais, entourés de peuplades barbares incapables de seconder leurs efforts et d'entretenir avec eux des rapports utiles, ne purent donner qu'un assez faible clan k leur commerce et à leur navigation, objet de leur politique, mobile de leurs pensées et de leurs entreprises. Cest lentement qu'ils marchèrent à leur but.
Us construisirent une citadelle qu'ils fortifièrent avec un soin extrême. Ils établirent un arsenal et des chantiers de construction dans la presqu'île de Pharo, ainsi nommé à cause du phare qu'on y avait élevé pour diriger les vaisseaux durant la nuit.
Leurs progrès excitèrent l'envie de Carthage qui, avec cette mauvaise foi devenue si célèbre , lui captura plusieurs barques de pêcheurs en pleine paix Marseille était en mesure de faire
' Liv. i\, v\i.\\). XVII. — Les înriJailles de rancienne Marseille prouvent que ie viu et la pêclic étaient, pour ses habitans, des objets importants. On trouve en effet pour contrc-mar^ey sur plusieurs de ces médailles , un cep de vigne, et sur d'autres » un trident et un poisson. H parait que ces symboles n'avaient été placés sur les monnaies marseiUaiscs que pour désigner Fabondance de la vendange et de la pèche, dans les années où elles a \ aient été frappées.
* Justin, liv. xuii.
respecter ses droits et sou indépendance. Juste* ment indignée, elle eut raison de cette insulte et de cette yiolation du droit des gens. Elle défit en plusieurs rencontres les iiottes carthaginoises. Thucidide ' et Pausanias * nous parlent de ces YÎctoires, et Strabon assure que de son temps la citadelle et le temple de Diane étaient remplis de dépouilles enlevées dans ces batailles navales ^. . Les Marseillais sentirent que pour se maintenir
dans leur ctablisscment, pour y jeter les bases d'une existence heureuse et durable, iileur£illait une sévëre discipline et des mœurs austères. Beau contraste avec les mœurs corrompues de Tlonie ^ l « Il £dlût qu'ils fussent laborieux, dit Montes- « quieu , pour suppléer à la nature qui se refusait ; « qu'ils fussent justes, pour vivre parmi les na<p (( tio n s barbares qui devaient, £aire leur prospérité; «qulls fussent modérés, pour que leur goûver-» uiiemciit fut toujours tranquille j enfin, qu'ils « eussent des mœurs frugales, pour qu'ils pus- « seul toujours vivre d'un commerce qu ils con-
' Liv. I.
* Lit. it.
^ Le commerce, en donnant des richesses, avait corrompu dt bonne heure les mœurs de rionie. £ile fournit aux Athéniens leurs plus célèbres courtisanes : Aspasie était de Milet. Horace désignait par le nom de cette contrée les mouvements lascifs qu'on apprenait aux jeunes filles. (Llv.ni, ode iv.)
2g Ul^iOiRE
« serveraient plus sûrement lorsqu'il serait moins
» avantageux ^ » Leurs lois somptuaires furent donc pour eux une œuvre de sagesse, de pré* voyance et de nécessité. Elles furent long-temps célèbres. Le luxe qui^ dans les Etats modernes et dans les mœurs de nos vastes monarchies, n'est considéré que comme un objet de commerce, était, chez les anciens, Tobjet d'une sollicitude attentive et morale* La loi marseillaise avait iixé la dépense de la parure, et cette dépense était modique. La dot des filles était aussi lixée. L*usage Aa yin était interdit aux femmes de tout âge et de toute condition
La loi avait aussi réglé la cérémonie des funé-^ railles. Point de larmes, point de lamentations a la mort d'une personne aimée. Aucune ostentation de douleur. De deux cercueils placés aux portes de la ville ^ Vun servait aux hommes libres ^ l'autre aux esclîtves. Les corps étaient bràlés , et les bûchers devaient être éloignés des murs ati moins de deux mille pas'* La cérémonie fnnèb)re se terminait le jour même par un banquet entre les parens et les amis du défunt^.
Comme on le voit, Tesclayage qui, dans Tan-
* Esprit des Lob, liv. xx, èh.
•Athénée, Deipnosoph, iiv. xm. — iËliau. Var. Hist. liv. II, ch. xxxYiii.
* Dion. , liv. XLvin.
* Valève<MaxinM, liv. ti, ch. vi.
P£ MAASEILLK. 29
tiquité, parut une chose toute juste, toute naturelle, qui forma un droit monstrueux contre lequel la philosophie, complice de Torgueil humain, ne protesta jamais, existait aussi à Mar* seille. Seulement la loi avait opposé quelques barrières à Tezercice de la puissance absolue du maître sur Tesclave. Un maître pouvait iiieii faire entrer son affranchi dans la servitude jusqu'à trois fois j mais il perdait tous ses droits à la quatrième plainte , parce qu'on supposait alors qu'il y avait de sa faute ^
On tranchait la tête aux grands criminels avec un glaive que Ton conservait depuis la fondation de la TÎUe. Il était à la vérité tout rongé de rouille et presque hors de service, mais il montrait, dit Yalère-Maxime, que, jusque dans les moindres choses, il £iut conserver tous les moaumens des
usages antiques \
L'hospitalité s'exerçait à Marseille avec un religieux empressement; mais aucun étranger ne pouvait y entrer en armes. On les quittait aux portes de la Tille, et on lesreprenaiten sortant Coutume sage, car les Ligiuriens et les Gaulois portaient toujours leurs armes en temps de paix, et les Grecs ne portaient lés leurs qu'en face des ennemis.
' Valcr<»-Maxime, ibid, ' Ibid.
' JhùL
Les imposteurs qui , sous les dehors lie quelque
pratique religieuse, cherchent un aliment à leur paresse y trouvaient les portes de Marseille rigou* reusement fermées. On croyait devoir repousser le mensonge et Thypocrisie
Nous manquons de notions précises sur le gou* vernement de l'ancienne Marseille et sur ses di« ▼erses magistratures.Tout ce que nous savons, c'est que ses fondateurs, habitues aux lois de Fhocée qui ne connut jamais la démocratie, ne choisirent pas des institutions populaires. Ils crurent qu'un gouvernement placé entre les mains de quelques principaux citoyens, convenait beaucoup mieux à une colonie naissante , entourée de dangers et d'ennemis. Leur gouvernement fut oligarchique. Mais il ne conserva pas long-temps cette forme. Il dutéprouverdiversesvariations, etfutinsensible» ment changé en une aristocratie mieux réglée , plus étendue, faisant participer au pouvoir un plus grand nombre de citoyens s'approchant toujours plus des formes 'républicaines, jusqu'à ce qu'enfin il fut assis sur une base invariable , telle que celle que nous fait connaître Strabou.^. Ce dernier changement dut arriver lorsque la seconde migration des Phocéens vint agrandir
• Valère-Maxime, tbid.
■ Arist. Politicon. liv. v, c. vi. .
^ lâv. IV, c. I.
Marseille y car il annonce une population considérable et une organisation politique dans tout son développement. Alors Tautorité souveraine résida dans un conseil de six cents Sénateurs appelés TimouqueSy c*est4i-dire, Honorables. Cette iUgnité était k vie. Pour en être revêtu, il fallait, avoir des enfants et être citoyen par trois générations. Les membres de ce grand conseil en choisissaient quinze parmi eux pour les présider, pour exercer la police et diriger l'administration publique. Les quinze étaient à leur tour présidés par Iroisd'entr'cux sur lesquels l'autoriLé se trouvait plus particulièrement concentrée. Le conseil des SIX cents votait les lois, était seul maître de faire la paix ou la guerre, de nommer des ambassadeurs , de prononcer sur tout ce qui était relatif au culte religieux et aux grands intérêts de l'Etat.
Dans ce système de gouvernement, trois magistrats, revêtus de fonctions a peu près sembla^ bles à celles des consuls romains, exerçaient le pouvoir exécutif, en agissant de concert avec les membres du conseil des douze, ou du petit conseiL Quelle était la durée de ces fonctions? Etaient-elles h vie, comme celles des six cents? Nous n'avons aucun document pour résoudre cette question.
Le mode de nomination des membres du grand conseil nous est également inconnu. L'antiquité
ne nous a rien transmis sur ce point. L'étaient^ils
par droilde naissance, ou par éleclioii populaire? Quel était 1 âge de l'éligibilité? T avait-il dans la république un corps permanent de noblesse héréditaire? Y avait^il plusieurs ordres de citoyens? Le peuple étaiuil divise en tribus? Ces problèmes, comme tant d'autres plus ou moins iinportanls, n'auronl jamais une solulion certaine* Les anciens ne nous ont rapporté que quelques traits sur le gouvernement de Marseille dont ils n'ont parlé que par occasion et pour en faire Téloge. LWvrage d'*Aristote, destiné k nous le £iire (connaître d'une manière plus spéciale, n^eut peut-être pas ëclairci tous nos doutes; car en général les historiens deTantiquité négligent un peu trop le genre de détails dont nous sommes aujourdliui si curieux. Comment pourrions-nous connaître parfûtement le système
d'élection des Timouques marseillais , lorsque nous ne savons pas comment se formait le Sénat romain aux diverses époques de la république? Il est probable que les Timouques étaient nommés par le peuple, car, sans cela, le gouvernement de Marseille, déjà si aristocratique par l'exercice des fonctions k vie des membres du grand conseil^ n'eut été qu'un gouvernement détestable, semblable aux républiques italiennes du moyen âge. £t quel titre eut-il eu au respect des écrivains de la Grèce et de Rome^ habitués à contempler,
SOUS des formes diiiérentes, I existence plus on moins active de la puissance populaire? C'est sans doute dans rcleclion des Timouques que se trouvait Téiément démocratique de la constitution marseillaise. 11 y a pourtant des objections contre cette probabilité. Les anciens avaient des notions sur la balance des pouvoirs et la souveraineté mixte } mais ils n'ont jamais connu le système de la représentation politique qui relève si haut la dignité humaine , et qui est aujourd'hui la conquête ou le besoin de toutes les sociétés civilisées. Ces nations si célèbres, qui ont laissé après elles tant de souvenirs de grandeur, avaient un territoire d'une très petite étendue, et leurs derniers citoyens grandissaient k leurs propres yeux, en voyant sous eux un peuple esclave. Elles ne pouvaient guère avoir 1 idée de déléguer à des assemblées la plénitude du pouvoir souverain. Il n'y avait point pour elles d'intermédiaire. Elles exerçaient elles-mêmes ce pouvoir; ou bien, si des corps délibérants en étaient investb, ces corps n'étaient point formés par le peuple : ils ne recevaient aucun mandat.
Marseille avait toutes les croyances religieuses des Grecs; elle adorait les mêmes divinités. Jupiter, considéré comme le maître de l'Olympe et de la foudre, comme le père des dieux et des hommes, y avait un culte et des autek. Marseille éleva aussi des temples k Minerve, k Apollon et
a Diane* L'Apollon de Delphes et surtout la Diane d'Éphèse furent toujours pour èlle les objets sacrés d'une adoration particulière. Pausauias assure que les Marseillais, après un combat glorieux contre lesCar thaginois, envoyèrent au temple d Apollon, k Delphes, une statue de ce dieu, comme les pré* mices de la victoire ' . Straboii nous dit aussi que les Romains voulant consacrer la statue de Diane dans un temple clcvc sur le mont Avenliiij consultèrent les Marseillais sur le culte qu'il fallait lui rendre », et Denys d*Halicarnasse ^ nous apprend que la dédicace de ce temple fut faite vers l'année 21 2 de la fondation de Rome ^.
Les Marseillais renfermèrent dans Tcnceinte de la citadelle les temples d'Apollon et de Diane , et conservèrent, pour honorer ces divinités tutëlaires, toutes les cérémonies et tous les rits pratiqués il Delphes et à EpLcsc. Us n'oublièrent jamais que c'est sous les auspices de la chaste déesse que leur ville fut fondée. Aussi ils lui rapportèrent tous leurs succès, et lui accordèrent la plus ^ grande part dans leurs hommages. Toute la magnihcence du culte, toute la pompe des sacrilices
' PhocL p. 64a. •
• Liv. IV.
' Liv. IV.
* CesXfMSat avant la 60^ olympiade. Ce qui proaye encore que Marseille avait été fondée par les Phocéens avant les conquêtes des Perses dans i lunie.
D£ MARSEILLE. 35 lui fut réservée. Comme li Ephèse^ le temple de Diane dut jouir à Marseille des prérogatives les plus étendues; il dut offrir un asile assuré aux es- ^ claves fugitifs, aux débiteurs et aux coupables. Celui (jui avait été assez heureux pour embrasser les saints autels de cette protectrice , ne pouvait plus être atteint par la justice humaine. Malheur au téméraire qui osait profaner son sanctuaire inviolable ! Les prêtres irrités lançaient aussitôt sur sa tête leurs anathèmes vengeurs, et son inir piété sacrilège n'avait point de pardon à espérer. 11 e st probable que les Marseillais, comme tous les Ioniens, faisaient desservir ce temple par des étrangers. Ils en faisaient venir les prêtres de divers pays. Le sacerdoce était au prix d'une horrible mutilation, et de jeunes vierges concouraient avec les prêtres au service de la déesse.
Les Marseillais croyaient a Timmortalité de Tame, a Texistence d'un autre monde et d'un avenir réparateur ; mais ce dogme si pur et si consolant fut dégradé chez eux, comme partout ailleurs, par dés idées superstitieuses.
Des auteurs sans philosophie et sans critique, adoptant aveuglément les récits de Lucain et de Pétrone, ont dit avec coniiance que les Marseillais avaient Texécrable coutume dlmmoler à leurs dieux des victimes humaines. Le chantre de Fbarsale place près de Marseille cette forêt sacrée et dès long-temps inviolable qu'il décrit
en vers si pompeux. Ses branches entrelacées^ écartant les rayons do soleil, enfermaient de froi. des ténèbres sous leur épaisse voùtc. Les riantes divinités des campagnes, les SyWains et les Nymphes, n'habitaient point ce lieu redoutable, qui cachait à la lumière un culte barbare et d'affreux autels. Tous les arbres y dégouttaient de sang humain. Ijcs oiseaux n'osaient s'y reposer, et les bêtes féroces elles-mêmes reculaient d^épouvante. Les vents craignaient d'y feiire entendre leurs sifflements lugubres, et la foudre évitait d*y tomber. La foret portait son horreur avec elle. On y voyait couler en abondance une onde impure et noire ; on y voyait les simulacres informes et mutilés des dieux qu'on adorait
* Lucas erat longô nunquàm violatus ah Œvo, Obscumm cùtgens amnexis œra ramis. Et gelidas ake suhmoUs solibus um^w.
Hune non runcoke panes, nemimtmque patentes
Sj L cmi, Nymphœqae tenent; sed haHkon ritu Sacra deum , structœ sacris fcralihus arœ. Omnis et humam's Instrata cruoribus arbos. Si qua fidem meruit superos minUa vetustas, IWs et voluœs metunt insistere ranUs, Et lustn^ recubareferœ. Née ventus in Ulas Ineuhuit SjtIms, exeussaque nuUbus atrù Fulgura; non ullis frondem prœbentibus amis, Arboribus suus horror inest. Tum plurima nigi is FuiUtbus unda cadit; simulacraque mœsta deomin Arte carent, cœsisque extant informia truncis, etc.
Liv. m.
DË AIAa^ËILL£. 37
Suivant Pétrone, un pauvre se dévouait luimême à la mort dans une calamité publique. Promené pompeusement par les rues, il recevait les exécrations des haintants qui suppliaient les Jieux de faire tomber sur cette victime expiatoire les funestes effets de leur colère* Âpres cette céré^ monie^ il montait sur le bûcher, et le sacrifice se consommait
Ces récits sont évidemment fabuleux. Toutes les vraisemblances les repoussent. La foret décrite par Lucain n'est qu'une fiction poétiqué*. Pétrone n'inspire pas une grande confiance, et son témoignage aurait besoin de quelque appui. Ces sacrifices sanguinaires pouvaient-ils s^accorder avec le système religieux des Marseillais, avec le culte riant de la Grèce ? Gomment concilier cette froide cruauté avec la douceur de leurs moeurs, avec la bonté de leurs lois, avec les traditions de leurs ancêtres , avec leur civilisation épurée? Et ces pauvres qui se dévouent volontai-
* Satiric. p. 299.
* César, dans ses Commentaires , n'en parle pas, et U est si
peu vrai , comme nous le verrons dans le cours de cette histoire, que, lurs du siège de Marseille, il abattit cenc foi«il ponr la construction de ses tours et de ses macliiues de guerre, qu'il nous assure lui-même que c*est à Arles et non à Marseille qu'il commanda douze galères* ( J)e MeiL C^V. lib. if S yit ). li n'y avait] donc point de bots dans le voisinage de Marseille.
rement et de gaîté de cœur à un atireux supplice! cela est-il dans Perdre de la nature? cela est^il
croyable?
On a dit que les représentations théâtrales
étaient prohibées par les lois de ranciemie république. On s'est appuyé, dans cette opinion, sur un passage de Yalère-Maxime qui paraît n'avoir pas été bien compris Ce passage ne peut être relatif qu'aux histrions et aux pantomimes, corrupteurs de la jeunesse. On ne les laissait pas monter sur la scène, de peur que l'habitude de voir leurs liclions n^inspirat Tidée de les imiter j mais on ne défendait que les pièces représentant des actions infâmes. Il est impossible de croire que les Marseillais n'aient jamais £ût représenter les tragédies de Sophocle et d'Euripide; qu'ils aient proscrit les jeux scéniques dont tous les Grecs furent avides ; pompes religieuses et nationales qui, réveillant dans les cœurs des citoyens assemblés les grands souvenirs d^iine patrie glo* rieuse, sympathisaient si bien avec leurs affections et leurs besoins, et entraient, pour ainsi dire, dans la constitution politique.
Les magistrats surveillaient l'éducation pid>li-
^ Eadem civitas, dit cet auteur, scvcritntls custos acerrima est, Nullum aditum in scenam mimis dando, quorum argumenta majore ex parte stuprorum continent actus, ne talia spectandiconsueiudo, eiiam ùmtamUUcentiamsumat» liv. ch. vi.
que dont ils coiinaiâsaient toute Timpotr tance. Us s*efforcaient de lui donner une direction
Utile et patiioLicjue. La gymnastique, si honorée chez les anciens » était à Marseille la base de cette éducation. Les corps et les ames de la îeunesse se développaient dans une foule de jeux et d'exercices.
Il est probable que les Marseillais suivaient, dans cet usage , les mêmes règles que les villes de la Grèce. Les jeunes gens étaient distribués en plusieurs classes : là première était celle des eaiants, inscrits a Page de sept ans sur un rôle particulier, jusqu'à Tage de dix-huit ans accomplis. Ils montaient alors k celle des jeunes gens, des éphèbes» Us y demeuraient deux ans, pendant lesquels ils achevaient leurs cours de gymnastique et commençaient l'apprentissage militaire. lascriLs h \Ingt ans sur le rôle des soldats, ils y restaient jusqu'à soixante, k moins qu'un cas d'empêchement ou d'exception ne leur enlevât rbonneur de servir la patrie.
Les en&nts et les éphèbes obéissaient à des officiers qui veillaient sur leurs mœurs et dirigeaient leurs exercices. Ces officiers étaient euxmêmes subordonnés au gymnasiarque , ou surintendant du gymnase, qui n'était nommé que pour un an.
A Athènes, les enfants des citoyens indigents, destinés k la pratique des arts mécaniques , n'c-
taienl point admis au gymnase. 11 en devait être ainsi k Marseille
Les Marseillais reçurent de Monie leur législation^ leur poUce, leur administration civile. Ce fait est attesté par Strabon dont le témoignage n est pas suspect ' • Les lois étaient exposées en public, pour que chacun pût en prendre connais^ sance ^. Dans la colonie pauvre et naissante , elles durent être simples comme ses mœurs, peu nom* breuses cumme ses besoins. Ainsi furent d'abui J à Rome les lois royales et celles des douze tables. Plus tard Marseille ayant réussi k s'asseoir, le nombre de ses citoyens s'étant accru , son commerce ayant pris de Tactivité et de Textension, il lui fallut perfectionner sa législation primitive. 11 fallut faire aux lois ioniennes quelques cban* gemens appropriés k une position nouvelle, k des circonstances différentes el k tm peuple agrandi. Une eliûse le prouve j c'est que la législation d'Ar Uièncs était en vigueur dans Tlonie , et que nous trouvons dans Marseille plusieurs lois (jui uc nous paraissent pas avoir régi les Athéniens.
Il en est une tellement singulière que plusieurs écrivains en.ont révoqué en doute Texistence^ et parmi eux se trouveYoltaire qui la repousse ayec
* Papon, Ilist. génér. de Provence, 1. p. 26 et 27.
■ Lib. IV .
DE MiLKâ£ILL£. 41 celte pitjudiite Iroiue qui lui est si familière Valère-Maxime nous raconte ^ que lorsque la vie devenait à charge à un citoyen , il exposait devant le conseil des six cents les raisons qui lui faisaient désirer la mort. Si ces raisons paraissaient bonnes, le conseil lui accordait la permission de ter* miner ses jours inforttinës, et on lui fournissait à cet effet du poison. Valère-Maxime ajoute que h même loi existait à Ceos, île de la mer Egée. Ce fait doit paraître incroyable au premier aspect. Mais l'auteur qui nous Ta transmis est digne de foi. 11 nous a donné sur Marseille plusieurs renseignements que l'on adopte comme yéridiques. Pourquoi y aurai L->il ajoute une fable? N'y a-t-ii aucune différence entre nos mœurs et celles des anciens? N'avaient-ils pas, touchant le suicide ^ d'autres idées que celles qui sont aujourd'liui généralement reçues? Ils le regardaient comme un acte d'héroïsme : les écoles de philosophie retentissaient de sa louange. La secte de Zenon, qui sut embellir de tant de vertus rhumanitc consolée ^ applaudissait k l'homicide de soi-même et Ten^ saignait à ses disciples. Ou vit plusieurs grands hommes mettre ces doctrines en praMque, et se réfugier dans la mort avant riiislant marqué par la nature. 11 y a pourtant bien loin d'une opinion
* Dictionnaire philosophique» au mot suicide* 'Liv. u, c. VI.
Spéculative et de quelques actes isolés, à une institution politique, et les motifs qui en ont inspiré la bizarre création échappent k nos rcclierches.
Une justice impartiale fut toujours le premier besoin des peuples, et les lois, quelque sages qu'elles soient, ne leur suffisent pas; il leur fiaiut encore des magistrats intègres et éclaires. Un exemple, rapporté par Lucien, démontre que les Marseillais punissaient sévèrement les juges prévaricateurs. Un de ses juges, nommé Ménécrate, ayant eu la faiblesse de se laisser corrompre par desprésents, rendit une sentence inique. Le peuple indigne Taccusa j la preuve de son crime fut acquise. Déclaré infâme , ses biens furent conûs* qucs. Il adorait une fille unique qui était difforme etparaly tique. Lorsqu'il était comblé d'honneurs^ lorsqu'il jouissait de l'estime de ses concitoyens, il pouvait espérer pour elle un hymen avantageux ; mais accablé de honte, devant traîner dans la misère une existence flétrie.... cette idée Taccablait. Un jour il la déposait dans le sein de Zénothémis, son âdèle ami. Rassurez-vous, lui répondit cet homme vertueux, les dieux sont favorables à votre fille. En même temps il les emmène tous les deux chez lui, fait préparer un festin brillant; plusieurs convives s'y trouvent. Bientôt arrive le moment des libations accoutumées. Zénothémis remplissant sa coupe et la présentant k Ménécrate : u Recevez, lui dit-il, omon
père, recevez cette coupe de la main de votre gendre. Âujourdliui j'épouse votre iille, cesconvives m'en sont témoins ; ils sont aussi témoins que je déclare partager tous mes biens avec vous.» Ce digne ami tint sa parole. 11 trouva le bonheur dans cette union, et un fils d'une rare beauté en, fut le fruit. Zénothémis le présenta un jour aux Sénateurs assemblés. L'action sublime du père les remplit d'admiration ; Tair suppliant du fils les attendrit, et ce jeune homme fut rétabli dans les biens et la charge de Méiiëcrate
Le territoire de Marseille ne s'étendait guère d'abord au-delà des remparts . Les victoires qu'elle remporta sur Gomanus et Gatumandus lui firent ensuite acquérir quelques districts qui pourtant ne purent suffire aux besoins de son commerce et de sa marine. Elle sentit la nécessité de s'éten-* dre sur la côte et en conquit plusieurs points par son courage. Elle fonda un grand nombre de colonies, car c'était le meilleur moyen de protéger ses intérêts commerciaux. Elle bâtit Nice, Nicœa, c' est-a-dire la F^ictorieuse, en commémoration d'une victoire remportée sur les Liguriens. Elle eut soin de choisir, pour fonder ces établissements, tous les points de rochers qui s'avançaient dans la mer, cl elle les fortifia. Elle bâtit encore Antibes, jàrUipoUs, ainsi nommée parce qu'elle
' Lucian. de AtnicUiâ.
était vis-à-vis de la ville de JNice, et ce nom indique nécessairement que Nice a eu une fondation antérieure; CitharistUy aujourd'hui la Giotat; y/gai^^z^ aujourd'hui Ag Je; Olbiaet Taurœntum qui n'existent plus. Oibia, qui devait être une ville assez considérable, était située à deux milles à Test des Salins dliyères. Tauroentum était un bourg muni d'un château fort et pourvu d'un port excellent k l'orient de la Ciotat. On attribue encore k Marseille la fondation de plusieurs villes siu* les cotes d'Espagne et d'Italie ; Hemeroscopium, aujourd'hui Dénia , dans le royaume de Valence, entre le cap Saint-Antoine et l'embouchure du fleuve Xucar; Empurias et Roses dans la Catalogne; Eléa, dans le golfe de Salerne, et Lagaria près de Thurium. Marseille établit aussi dans l'intérieur des marchés, tels que Cr^rgarius Triais * ^ GUuiwn ^ et un grand nombre d'autres jusque dans le cœur de la Gaule.
Il est difficile de fixer, même approximativement, l'époque de la fondation des différentes colonies marseillaises. Peut-être même plusieurs d'entre elles ne doivent pas leur naissance à Marseille, et il est très possible qu'elles aient été fondées par d'autres peuplades de Phocéens et
' Saint- Jean-de-Gargiiier. , ■ Trets.
Saiiit-Reini.
dloniens* Celte observalion s'applique surtout k Taurocntum. Apollodore, dans son premier livre des Géographiques, raconte qu'un vaisseau des Phocéens, séparé de la flotte par une tempête ^ £ut poussé sur la cote , et ceu]L qu'il portait , ne voulant plus rejoindre leurs compagnons, jetè^ rent les fondements d'une ville qu'ils appelèrent Tauroeis, parce que ce bâtiment avait un taureau pour enseigne Cet événement se rapporte à la seconde migration des Phocéens qui vinrent augmenter la population de Marseille, fondée depuis soixante ans. Quelles que soient la date et la cause de la fondation de toutes ces villes grecques répandues sur la cote, elles formaient une ligne heureuse contre la barbarie des indi* gènes. £Ues regardaient AlarseiUe comme leur métropole^ et avaient les mêmes croyances, les mêmes fêtes, les mêmes sacrifices. <( Dans toutes if les colonies que les Marseillais fondèrent, dit « Strabon, ils portèrent principalement le culte « de Diane avec tous les rits qui se pratiquaient « dans le temple d'Ephèse ^ » Ces villes étaient unies k Marseille par une origine commune, par la conformité des mœurs et du langage, par la reconnaissance, par Tintérét^ mais elles jouissaient de Pindépendance politique dans tunte sa
* Steph, Byz,^ in voce Taoroeis.
• Liv. lY.
plénitude. La métropole ne leur envoyait pas des magistrats et ne leur dictait pas des lois. Elles se gouvernaient comme elles 1 enlentlaient. Les Grecs n^eurent jamais d'autre système coloniaL Chez nous^ une colonie est une dépendance de la métropole; elle lui est assujettie dans tous ses rapports civils, politiques et religieux; mais les établissements formés par les Grecs, aux terres étrangères, devenaient des Etats libres qui cependant conservaient le souvenir de leurs fondateurs- La victoire de Philippe à Ghéronée ^ fit perdre aux Athéniens y jusque-là concurrents des Marseillais, toute leur prépondérance commerciale, et Marseille profita de rabaissement de ces rivaux. Cependant les Phéniciens et les Carthaginois étaient les peuples qui poussaient le plus loin leurs courses marilimes. On a même des raisons de croire que sous Nécao, roi d'Egypte, de hardis navigateurs de la Phénicie, partant de la mer Rouge , furent assez heureux pour doubler la pointe deT Aii ique que nous appelons aujourd'hui le cap de Bonne-Espérance et pour rentrer dans la Méditerranée par les Colonnes d'Hercule; étonnante entreprise que Y asco de Gama renou^ velabien des siècles après, mais avec le secours de la boussole, des instruments nautiques et d'une ^ expérience que le temps seul peut donner. Ces
'L*aii 338 avant J. C.
Toyages périlleux, si justement admirés dans Pan-
liquilc; iravaicnt servi qu'à faire briller le courage patient de quelques marins héroïques. Us avaient été sans résultat avantageux pour le commerce et la géographie. Ils n'avaient £ait acquérir que des notions incertaines, vagues et confuses, plus funestes souvent qu'une ignorance complète. Les Phéniciens et les Carthaginois, dirigeant toute leur ambition vers un commerce exclusif, cachaient sous un voile impénétrable la connaissance de leurs découvertes et de leurs opérations mercantiles. Us recouraient à toutes sortes de moyens , ils faisaient même des récits fabuleux pour prévenir ou détourner des tentatives de' concurrence. Ils possédaient seuls le commerce dé rétain que les Ues Cassitérides ' fournissaient, en abondance, et dont les anciens, et particulièrement les Gaulois, faisaient un grand usage. Us possédaient seuls encore le commerce du succin, ou de Tambre jaune, objet d'une grande valeur chez les nations anciennes. Pline nous apprend que la médecine l'employait fréquemment^ ; mais ce n'est pas à ce titre qu'il était le plus recherché. Les femmes le prisaient autant que les plus belles perles. On en faisait même des vases et d'autres ouvrages.
' Les Ues Britanniques.
* Liv. xxxvn, di. ii*
Marseille nourrissait depuis long «-temps un
grand eL beau projet. Il lui fui inspiré par Tamour des sciences, joint au désir d'étendre ses relations commerciales, de perfectionner sa navigation, et de connaître la source des richesses que procuraient Pétain et l'ambre jaune a deux peuples dominateurs et jaloux* i^Ue méprisait leurs vues étroites; sa politique généreuse n^eut jamais d'autre objet que celui d'assurer la liberté des mers. Elle n'encouragea ses navigateurs que pour jeter de saines idées dans les esprits et de nouvelles lumières dans le monde. Les côtes occidentales de notre hémisphère lui étaient peu connues; elle ne connaissait pas du tout celles du nord. C'est vers ces points que Marseille voulait diriger des recherches utiles; c'est la vérité qu'elle désirait mettre à la place de tant d'impostures intéressées; c'est son pavillon qu'elle avait le dessein de porter aux extrémités de la terre, plus loin que les vaisseaux de Tyr et de Carthage^ et sur des mers vierges de toute tentative humaine* Le temps était venu d'exécuter ce projet glorieux, ces conquêtes pacifiques de la science, les seules que la raison puisse avouer ^ parce qu'elles sont les seules qui tournent au profit des peuples. Marseille en avait tous les moyens, et elle ne les laissa pas échapper. Alors elle était riche de deux citoyens illustres qui étaient sans rivaux dans tout TOccident par leurs méditations
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et leur génie : Pythéas, astronome profond , habile géographe 9 intrépide navigateur; Enthymèncs, sou compagnon d'étude et de gloire, marchant sur ses traces et les suivant de près.
Les savants, qui s'accordent tous a dire que ces Marseillais célèbres étaient contemporains^ ne sont point d^accord sur le temps où ils ont vécu. Vûssius ' et le F. Hardoin ' le placent sous le rèpke de Ptolémée-Philadelphe qui monta sur le trône l'an 284 avant J. G. Gassendi^, trompé par un passage de Polybe d<mtiln'a pas bien saisi le sens, soutient que Pythéas fut contemporain de P.Scipion, père du vainqueur d'Ânnibal y etcoiw sul Pan 218 avant Père chrétienne. Bayle, eu combattant Pune et l'antre opinion , place vaguement ce temps dans le siècle d'Alexandre, Ne peut-on pas donner une date, plus précise? Polybe, cité par Strabon ^5 assurait que Dicéarque, disciple d'Âristote, avait lu les ouvrages de Pythéas. Ce grand homme vivait donc avant les conquêtes d'Alexandre. Bougainville^ établit très bien qu'Aristote, en composant son Traité deâ
' Be Sût* grœc^ Uv. tv, çb. zi.
* In PUn, 1. 1, p. 65.
' Peireskii vUa, lib. v.
* liv. II.
' Edaircissemeiits sur la vie «t sur les voyages de Pythéas. Mémoircft de rAcadteie royale des inscriptions et beUes- Idtres, t. XIX, p. 146 et suiv.
50 HISTOiKË
Météores, connaissait les écrils do Fythcas. Or, cet ouvrage est antérieur k Texpédition du con» quérant grec dans les Indes. Cela est si vrai que rauteur , dans rénuméralion qu'il fait des gran^ des rivières, ne parle point du Gange, connu iseulement aux Grecs depuis cette expédition. La date des écrits de Pythéas remonte donc avant Tannée 327 ^ date de la conquête des Indes, et le grand homme qui fit Pomementde Marseille antique, était au moins contemporain d'Aristote, si même il n*est pas plus ancien que lui.
A cette époque, l'Occideut ne possédail que des idées fautives ou superstitieuses dans les sciencea exactes. Une astronomie ignorante bornait ses résultats à la connaissance de quelques constellations. Pythcas, ne avec gout des études fortes et sérieuses, se livra, dans le sein de sa patrie, à des travaux immenses qui donnèrent une active impulsion à rintelligence iiumaine, et la préparèrent à d'autres progrès et k d'autres perfectionnements. Il ne voulut pas ressembler à ces philosophes oisife et bavards qui, sur les bancs du Portique, ou sous les platanes d'xVcadcmus, croyaient faire briller leur imagination par des rêves bizarres et des théories inutiles. Il savait tout ce que les pythagoriciens enseignaient sur la cause des éclipses et sur le système planétaire. Ilypp^rque lui-même reconnaît qu il avait plus de connaissances astronomiques qu'Eudoxe^ un
des plus grands savants qui aient illustré la Grèce . Plutarque nous apprend que Pythéas avait uu système particulier sur le flux et le reflux de la mer ^ . 11 parait être le premier qui ait soupçonné la liaison du phénomène des marées avec le mouvement Je la lune, et De^àcartes, deux mille ans après lui, a donné la même explication. 11 écrivit sur la différence des climats, sur les révolutions des corps célestes, sur les étoiles qui s'apercevaient autour du pôle boréal. Marseille est la seule ville de rantiquité qui ait eu sa latitude déterminée avec la plus grande précision. Pythéas fit cette observation célèbre en comparant Tombre d'un gnomon quHl fit construire à sa hauteur au temps du solstice; comparaison de laquelle Erathostène et Ifypparque conclurent, suivant Strabon % que la distance de Marseille à Téquateur était de éi"* H\ L'observation de Pythéas a été trouvée exacte par Gassendi, par le Père Feuillée et par Cassini* Ce dernier remarque que si Ton en savait exactement toutes les circons* tances, elle servirait h décider la grande question du changement de l'obliquité de Técliptique ^.
' DePlacit.philosoph, Uy. ui, art. xvii. Pythéas Massiliensis ait incremento quidem lunce accessus Jieri, ilecremento recessus, * Liv. n.
' Bougainvil le, Mémoire cité. — Aziinî, Notice sur les^ voyages
maritimes de Pythéas j Mémoire pablit; |>ar i'Acadcmie de Marscillci année i8o3.
Les ouvrages de Pythéas subsistaient encore au temps d'Etienne de Bysance, écrivain du 5' siècle. Ceuxd^Euthymèncs, également consacrés aux sciences astronomiques, géographiques et naturelles, se sont perdus depuis le siècle de Senèque au plus tôt. Suivant Artémidore d'Ephèse, cité par Yossius >, Euthymènes avait laissé à la postérité une descriplion de plusieurs pays étrangers. 11 avait encore laissé une espèce de chronique, ou histoire des temps, dont Clément d'Alexandrie paraît avoir £aiit usage pour prouver « quelle époque vivait Homère
La république de Marseille désigna dune voix unanime Pytbéas et Euthymènes pour diriger les expéditions mémorables dont elle fit sans doute les frais. Us se chargèrent de cette périlleuse entreprise avec la joie si pure que donnent Vamour de la patrie et l'enthousiasme de la science.
Pythéas, voguant de cap en cap, côtoya TEspagne jusqu'au détroit de Gibraltar. Au sortir du détroit, il remonta vers le nord, le long des côtes de la Lusitanie, doubla TAquitaine et TArmorique, entra dans le Canal qu'on nomme aujourd'hui la Manche, suivit les côtés orientales de lile Britannique, arriva à la partie la plus
• De Hist. grœc. liv. m, pag. 174.
• Histoire Uttéiaire de la France, tom. i, pag. 80.
septentrionale^ et poussant toujours vers le nord ^ aborda^ après six jours de navigation , une île que les Barbares nommaient Thulé % et oii la durée du jour solsticial était de vingt -quatre heures; ce qui suppose ôô** 30' de latitude sep* tentrionaie. On s'est livre à des rcclierches savantes sur la position de cette ile, et Ton croit généralement qne c^est Tlslande. Des objets étonnants, des spectacles étranges frappèrent les regards de Pytbéas et de'ses marseillais* Quelle dut être leur surprise lorsqu'ils n*aperçurent sous un ciel inconnu qu^une nature engourdie et des frimats éternels?
Pythéas entreprit un second Toyage vers le iioid'Cst de TEurope. Longeant toute la cote occidentale de l'Océan , il entra dans la mer Baltique par le détroit du Sund, et vogua jusqu'à l'emboucbure d'un fleuve auquel il donna le nom: de Tandis. Ce fui là le terme de ses courses. Bougainville fait très bien observer qu'il ne £giut pas croire, avec Polybe et Gassendi, que le ïanaïs dont il s'agit ici soit le fleuve de ce nom qui se décharge dans le Palus Méotide. Il aurait Êdlu que Pythéas s'engageât dans l'intérieur de vastes contrées pour aller des bords de la mer Baltique à ceux de la mer Noire. 11 est possible
' Strabon, liv. i. — Pline, Uv. ii, ch. iv, vi, xvi, xx&iv. — Cléomèdesy <ie Sphœrâ.
que le Tanaïs de ce voyageur soit la Yislule
C est vers le sud qu'Eu lliy mènes dirigea les vaisseaux que Marseille plaça sous son commandement. Il parcourut les cotes occidentales de.rÂfriquc, d'où Ton tirait la poudre d'or, et pénétra jusqu^aiix environs d'un grand golfe, dans lequel tombait un jlewe considérable qui coulait wrs V Occident, et dont les bords étaient peuplés de crocodiles. On croit que c'est l'embouchure dtt Sénégal* Ce ne fut point la, sans doute ^ le terme de sa navigation^ mais nous n^àvons pas d'autre renseignement sur ce Voyage
On a reproché à Pythéas et à Ëuthymcnes d'avoir abusé de la crédulité de leurs contempo* rains et du privilège des voyageurs* Le premier a été vivement attaqué par Polybe etpar Strabon; le second Pa été avec autant de vivacité par Senèque. Il est possible qu'ils aient, tous les deux^ fait quelques erreurs dans leur récit ^ il n^en acquirent pas moins de grands titres à la
rccouniiissaiicc de leur pairie et Je leur siècle, jbans les entreprises les plus hardies, la plus petite circonstance malheureuse ne suffit-elle pas pour troubler les idées d'un homme de génie i C'est ainsi que l'immortel Christophe Colomb
' Mémoire cité.
' Senec. Quœst. nat. liv. iv, chap* ii. — Plutarq. de PUicit. philosoph, liv. I, art. i.
fut saisi de frayeur dans son second voyage au nouveau monde , alors que dirigeant sa route au lûidi pour tâcher de découvrir un continent, après n'avoir trouvé que des îles, il fut arrêté par les courants dont l'étendue considérable et la direction toujours opposée k sa route Tobligèrcnt de retourner à 1 Occident pour chercher terre. Il croyait que la mer allait en s'élevant \er5 le ciel , du côté du midi, et c'est ce qui
Lorsque Colomb a Éadlli, avec rexpérieuce de son siècle dans Tart nautique, Pythéas et Euthymènes n'ont-ils pas pu errer? Dans ces voyages justement admirés, les Marseillais étudièrent les mœurs et les coutumes de plusieurs nations dont personne n'avait jusques alors soupçonné Texistence ; ils enrichirent la géographie et Thistoire naturelle de dccouvcrtcs importantes, et par eux l'univers s'agrandit.
Le voyage de Pythéas fut surtout utile à Marseille , en découvrant les pays d'oii les Carthaginois et les Phéniciens tiraient l'étain et le succin. Depuis lors elle partagea avec eux cette branche de commerce lucratif. Ses vaisseaux allaient aussi chercher l'ivoire, la gomme et les esclaves en Afrique; des métaux, du miel, des laines et des toiles en Espagne. Les Espagnols de ce temps-la
* Ai oui, Notice cilcc.
5e HISTOIRE '
étaient dans TenSeuice des arts et de l'industrie* Comme tons les peuples ignorants et grossiers^ ils n'éprouvaient que quelques besoins aussi simples que bornés, et estimaient beaucoup des objets de peu de valeur dont les Marseillais leur vantaient Tusage et le prix. Ceux-ci retiraient de ce commerce d'immenses avantages
Marseille était devenue une ville importante* Son industrie faisait tous les fours des progrès ; sa puissance maritime était considérable 9 ses relations avec ses colonies étaient actives. Elle vit accroître son influence et son commerce, lorsque Tyr, qui avait follement irrité Alexandre ^ succomba sous ses armes victorieuses. Les historiens de ce héros disent que parmi les ambassadeurs étrangers qui lui rendirent hommage k Babylone , il y en avait qui étaient venus de la Gaule. Le conquérant demanda k ces fiers Gaulois ce qu'ils craignaient le plus. Il croyait sans doute qu'ils allaient répondre que c^était lui. C'est la chute du monde ^ lui dirent-ils d'un air intrépide. On a cru que ces envoyés ne pouvaient être que de Marseille; mais il n'y a rien de certain à cet égard, et il n'est pas vraisemblable que des Marseillais aient fait la réponse qui est prêtée
■Diod. Sic Ut. y et ti.— Strab. liv. nr.^Pline. Hîst Hat Ut. xit^ xzt, xxvni» xxxtu.— Huel| Traité du Commerce, pag. ao6.
bE MARSEILLE. 57
Marseille dut savoir une jurisprudence commerciale. Nous n'en connaissons pas les éléments, nous n'en perdons aucun texte ; mais il parait qu^elle la tint des Ioniens, el que ces lob furent les lois athéniennes adoptées par Phocée. Les Marseillais ne durent pas faire de grands chan* gements à ces lois* £n général, la législation commerciale est celle qui est la moins sujette a la yersatilité y et ses principes son indépendants des Tariations qu'amènent les siècles et les événemeiits politiques. Tel u est point le droit civil, essentiellement variable, toujours soumis aux mouvements de la société. Il ne dut pas croire que les premiers peuples qui se sont adonnés au commerce et à l'industrie, n'aient eu besoin que d'un petit nombre de lois vagues et incertaines. Il leur a fiiUu au contraire des lois nombreuses et précises, parce que Tindustrie et le commerce introduisent dans le même pays différentes sortes de nations^ beaucoup de contrats, despèces de biens, et de manières d'acquérir Ce qui nous feit croire aussi qu'il n'^y eut pas une très grande différence entre les lois commerciales de Marseille et celles d'Athènes, c'est que le petit nombre de notions qui subsistent sur la jurisprudence des autres Etats de la Confédération Hellénique,
* Esprit des Lois , Ut. xz , ch. ZLvni. — Plato. tle Le g, liv. viii.
présentent des dispositions sepiblables à ce que nous savons des Athéniens. Chez ce peuple le commerce était si encouragé, que des peines étaient prononcées contre ceui: qui reprochaient h un citoyen la médiocrité du trafic auquel il se livrait ' , et Soion avait assuré le drmt de cité k tous ceux qui abanJoiiiiaiciit leur patrie pour embrasser à Athènes une profession commerciale* Dans la Grèce, comme k Marseille, aucun travail n'était déshonorant; il n'y avait de vil que la paresse. Les Marseillais^ comme les Athéniens, durent prévoir et régler avec un soin particulier toutes les transactions auxquelles le commerce de terre et de mer, la banque, la commission et l'industrie manu&cturière pouvaient donner lieu. Nous savons qu'a Athènes les livres des com«> merçans étaient le dépôt delà conscience; que la plus grande exactitude y était exigée, que la preuve qu'ils faisaient était admise ' } que les formes, les conditions du prêt k la grosse étaient tracées ^; que le commerçant qui n'acquittait pas ses obligations, perdait sa qualité; que celui qui faisait faillite était privé de rexercice des droits de citoyen, et n'échappait aux poursuites de ses créanciers qu'en leur abandonaaiiL tous
* Demosth. in EnbuUd,
■ Idem in Callijjuun.
^ Idem in Zenothemùtm,
ses biens; qu'ils pouvaient aussi s'emparer de sa personne S On était si convaincu de la nécessité de donner les plus fortes garanties aux préteurs, qu'on était allé jusqu'à punir de mort celui qui avait contracté des dettes au-dela de ses facultés, et ne représentait pas les objets sur lesquels il avait emprunté.
A Athènes^ les artisans pouvaient former entr'eux des corporations dont Pexistence n'était soumise qu'a la condition de ne point porter atteinte ii Tordre public
U en était de même k Marseille. Nous savons que les artisans y formaient diverses corpora* tions. Une inscription trouvée anciennement dans les caves de Saint-Sauveur mentionne un collège de marchands de bois, de charpentiers et de constructeurs^ sous le nom de Dendrophores ^.
Tout indique que les Marseillais eurent le même droit maritime que les Athéniens. La ressemblance entre les lois d'Athènes et celles de Rhodes sur ce droit est constante. Le seul point qui puisse fidre naître quelques doutes, est celui de savoir qui des Athéniens ou des Rhodiens a la priorité ^» Les habitants de la Grèce et des rivages
' Bemosth. in Apaturitan,
* Polux, Onomasticon , lib, vu, cap, i et xxiii. ^ Span. MiscelL erud» a/Uiq.
^ Pardessus, Collection des Lois maritimes, tom. i, pag. 4 S*
qui Tenvironnaient avaient la même jurispru* dence, célèbre monument de sagesse Gomment n'adracttrait-on pas que l'ancienne république de Marseille ait adopté ces lois nautiques qui régirent tous les peuples commerçants de Tantiquité, et qui sont venues se fondre, pour ainsi dire , dans les ordonnances maritimes des peuples de l'Europe?
Marseille^ sans jeter Téclat éblouissant des conquêtes y sans être dotée de cette gloire des armes, toujours si voisine dés agitations, des orages et du despotisme, florissait par les bonnes mœurs, les bonnes études et les bonnes lois. Elle se distingua par la justice et son respect pour les droits des autres peuples. Elle ne ^écarta jamais des principes d'une sage modération. Elle sut se garantir de ces vastes entreprises qui mettent en péril la destinée des Etats, et de ces grands succès qui les corrompent. Montesquieu fidt très bien remarquer que la victoire de Salamine sur les Perses corrompit la république d'Athènes, que la dé&ite des Athéniens perdit la république de Syracuse, et que celle de Marseille n'éprouva jamais ces grands passages de l'abaissement à la grandeur. Aussi se gouverna- t-elle toujours avec sagesse, aussi conserva«t*elle ses principes Elle
* Pastorety Dissertation sur les Lois maritimes desRlioâieiis.
• Esprit des Lois, tom. i, liv, viii, ch. iv.
D£ ]|IARSËILl.£. 61
élaît libre et heureuse sous Tégide de ses iaslitiitions* UfilUitbien que ces institutions fassent belles, puisque tous les auteurs de Tantiquité s^accordent à en faire Téloge; et quel éloge I C'est de radmlration, c'est de rentliousiasme. Poètes^ orateurs y historiens ^ philosophes , ils se réunisent tous dans un même sentiment, ils ont tous le même langa^. Tous ils représentent Marseille comme une ville modèle , comme la république par ejLcellence, comme le séjour aimable de Télégance, de la politesse et du bon gout. Cicéron dont Tame supérieure était si sensible aux beautés de l'ordre politique et de Tordre moral, ne parle qu^avec respect de la nouvelle Phocée* Il croit que rien n'est comparable à la bonté de sa police. Il s'écrie, dans un mouvement d'éloquence : « Je ne t'oublierai pas, Marseille,
tt toi qui surpasses en sagesse et en science noa- (( seulement la Grèce, mais je dirai encore tous u les peuples de l'univers , toi qui, aux extrémités «de la terre, entourée de nations gauloises, « pressée par les flots de la Barbarie, es si bien tt gouvernée par le conseil de tes principaux « citoyens, qu'il est plus facile de louer tes lois uque de les imiter L'opinion de ce grand
' Nequt verb te, MassiUà, j^wtereo, cujus ego civiuttis diseipUnom a^ue graniaiem, non soàm Gtweiaf, sed haud scio an cunctig genitàus anieponmfdatn Jure dicam; qme,.„» Càm
in ulUmis terris, cincta Gallorum gentibus, Barbariœ Jluctibus
62 HiSTOIAË
homme, qui avait approfondi la science du gouYernement et- médité sur les constitutîoni diverses des peuples, est une autorité bien puissante« Souvent, il est yrai, Thomme affligé de ce qui est sous ses yeux, dcgoùlc de ce qui T entoure, aime, dans ses illusions, à embellir ce qui est éloigné, ne fut-ce que pour faire un contraste satirique* Tourmenté dans la société vicieuse oli son existence est enchaînée, 11 a foi à des destins meilleurs, et son esprit abusé prête il des sociétés inconnues des charmés imaginaires. Cependant, quels que soient les goûts et les habitudes de notre nature, l'éloge si brillant que tous les écrivains ont fait des institutions de ^ancienne Marseille ne peut pas être exagéré. Nous devons voir dans la concordance et dans l'unanimité de leurs sentiments l'expression solennelle d'une de ces vérités historiques qui ne permettent pas le doute*
Les fondateurs de Marseille, nés dans une contrée riante qui éleva tant de monuments immortels à la gloire de Tesprit humain, avaient apporté avec eux l'amour des lettres et des sciences. Cet amour généreux ne s'éteignit jamais dans le cœur de leurs descendants. Toujours fidè-
aUuatur, sic opitmaium consilio gaberrOitur, ui omnes ejus institttta lauâare facUiàs pasêini quant œmtUarL^OrsLtio pro L. Flaco.
les k de 81 nobles traditions , ils ne répudièrent point les goùls et les doctrines de rionic. Les écoles de Marseille jouissaient d'une célébrité éclatante, et n avaient point de rivales dans Tunivers civilisé. Des professeurs publics y en* seignaient, avec succès, la dialectique, Tcloquence, la géographie, la médecine, les mathématiques et la philosophie. La jeunesse italienne y accourait en foule, avide qu'elle était de ces leçons savantes. L'Athènes des Gaules présentait k l'observateur tous les avantages d'une civilisation avancée, unie à toute la simplicité des mœurs priiuilives. C^était mieux que la civilisation de la Grèce. Dans ses murs ne se pressait pas uu peuple frivole, capricieux, moqueur, amoureux de sophismes et de nouveautés, tou* jours porté aux extrêmes, embrassant avec une égale ardeur et le bien et le mal, semblable enfin à celui que fiiisait mouvoir Périclès. Le peuple marseillais était laborieux, économe, ami de l'ordre et des lois. Chez lui, point d'esprit de faction, point de déchirements politiques* On n'a à lui reprocher aucune de ces injustices fameuses, si communes dans la turbulente démocratie d'Athènes q«d inspira ce mot célèbre de Platon, souhaitant au peuple un bon tyran aidé d'un bon législateur. L'étranger venait admirer à Marseille la puissance des arts bienfaisants qui avaient fait de belles conquêtes sur la
' barbarie gauloise; qui, ensei^ant un autre droit que celui de la force , une autre liberté que celle d*iine nature sauvage, avaient transformé des cabanes de chasseurs en habitations agréables^ des sentieis impraticables en routes commodes, des mœurs féroces et vagabondes en habitudes plus morales et plus douces. Il venait y eon<*
tempicr les miracles d'une industrie créatrice, l'active énergie des facultés intellectuelles, le spectacle du génie* de l'homme, vainqueur de toutes les difficultés. Il venait y apprendre la langue la plus sonore, la plus majestueuse qui fut jamais, la langue d'Homère, de Sophocle et de' Démostkènes. 11 venait y voir, non pas des édifices somptueux, élevés par une opulence orgueilleuse, insultant à la misère du peuple cL surchargeant inutilement la terre; mais des monuments sans faste, consacrés à l'utilité na^ tionale et au travail qui est la source des affections honnêtes j le gymnase, le palais des Timouques, les temples d'Apollon Delphien et de Diane d*Ephèse , les toits modestes sous les^ quels Pythéas et Euthjrmènes avaient ouvert les yeux k la lumière, l'arsenal si bien pourvu de machines navales, les chantiers toujours en activité, le port ou ilottaicut tant de pavillons, oii régnait tant de mouvement, et qui était le ren« dez^vous de toutes les nations commerçantes. Marseille, justement honorée du titre de Sœur
de Rome, devint pour les Romains un séjour de prédilection et de délices.
Il est temps de parler des liaisons célèbres qui existèrent entre les deux républiques, et des ëYénements que ces liaisons produisirent.
Marseille sentit de bonne keure lebesoin qu'elle a?ait de l'alliance et de la protection des Romains, et Rome, de son coté, accorda son amitié à Marseille par plusieurs raisons politiques*
N'estimant que ce qui servait à la guerre, instituée pour la conquête et la domination, Rome honora toujours l'agricul turc j mais elle regarda le commerce comme indigne de son génie et de ses destinées immortelles. Elle l'abandonna aux esclaves et aux^affranchis. Il lui fallut pourtant une marine pour étendre sa puissance et lutter avec ayantage contre Carthage, maîtresse orgueilleuse des mers. La fortune y pourvut, et le peuple romain qui sembla Pavoir à ses ordres en cette conjoncture, sut admirablement en mettre les faveurs à profit. Peuple étonnant qui fut poussé, comme par instinct, vers la science du commandement et la supériorité des armes ! Jetée par la tempête sur les rivages dltalie, une galère carthaginoise sert aux Romains de modèle, et il ne leur faut que trois mois pour avoir cent vingt navires, des matelots et des rameurs. Leurs essais sont soudain des triomphes. Us s^élanceut sur les mers, et ils en disputent l'empire à Carthagc
66 HISTOIKE
trcmblaale. Mylc, Ecmone, la Sicile sont les té* moins de leur audace et de leurs eiploits«
La marine des Romains fut toujours militaire^ jamais marchande, l^lle leur servit à étendre et a assurer leurs conquêtes*, ils ne l'employèrent point k obtenir des avantages mercantiles. Leurs mœurs, leur éducation , la forme de leur gouvernementy leur droit civil et jusqu'à leur droit des gens, les éloignaient du commerce. Il avait toujours été honteux k leurs yeux de s'enrichir par le trafic, et pendant très long-temps ils eurent une opinion et des lois peu favorables au progrès des connaissances maritimes.
Insensibles aux jouissances intellectuelles, les Romains, aux jours de leur grandeur et de leur liberté, avaient aussi dédaigné la culture des lettres. Ils croyaient qu'elle étouiiait dans les cœurs des citoyens le patriotisme, le courage et les yer- Cus publiques. Gela suffisait pour justifier leur mépris. Ils plaçaient leur orgueil , et bien sou*vent leur morale, dans la force et la victoire. Us ne connurent jamais ces jeux brillants de la Grèce, ces fêtes d'Olympie, qui donnaient à toutes les puissancesnie Tame une exaltation généreuse, et furent pour un peuple avide d'émotions ardentes et poétiques, des instruments de génie, d^enthousiasmc et de gloire. Les amusements de Rome conquérante eurent toujours pour consécration la douleur et la mort. Il lui fallut des spectacles
de sang) des combats de gladiateurs j elle exigea que ces infortunés mourussent avec grâce. Voir des rois encliaînés devant le char des triomphateurs, fut pour elle la pompe la plus douce et la plus solennelle. Les Muses auraient^elles pu venir se placer au milieu de ces dures institutions et de ces mœurs sans pitié? Rome, toujours privée de loisir, toujours en mouvement et en travail pour des intérêts positiÊ, toujours absorbée par la vie réelle, par les brigues du Forum, par les exercices du Ckamp de Mars, par Télection des magistrats, par la lutte du Sénat et du peuple, par des projets d'agrandissement, par une ambition insatiable, demeurait ainsi étrangère au sentiment du beau dans les lettres et les arts. Malgré son soleil inspirateur , tout chez elle porta Tempreinte de la rudesse. Rome finit pourtant par les recevoir ces sciences quWle avait si imprudemment méprisées; mais elles entrèrent dans son sein, à la suite des peuples vaincus et humiliés, avec la corruption, avec le luxe et tous les vices qui formaient leur cortège. Elles n'arrivèrent que pour voir le hideux tableau des guerres civiles, les convulsions de l'anarchie, et les derniers efforts de la liberté mourante. L'ori* giiie de leur droit de cité eut toujours sur leur direction une influence funeste. Sans caractère national , elles ne surent que jeter quelques fleurs sur les chaînes de la servitude; et Rome,
pour ne pas les avoir employées plus lot au profit des améliorations sociales et de la dignité hu* maine, expia ainsi sa faute et ses mépris.
Avec ses maxi^joes et sa politique ^ Rome ne pouvait pas être jalouse de la prospérité de Marseille qui ne grandissait que par le commerce, les lettres et les bonnes lois. En général, comme le remarque très bien Montesquieu ' , la république romaine fut toujours portée k favoriser les peu* pies commerçants, et si elle attaqua Carthage, ce fut comme nation rivale, etnon comme nation commerçante. 11 lui parut utile et bon d^avoir sur les cotes celto-liguriennes une ville alliée qui pût l avcrtir des entreprises des Gaulois, et surveiller ces ennemis redoutables qui la frappaient d'une si grande épouvante <ju un mot particulier avait été ajouté à la langue latine pour désigner, la menace de leur invasion, et que la loi qui dispensait les prêtres et les vieillards d'aller kla guerre, cessait, par exception, d'être observée, dans le cas de cette invasion alarmante £Ue prévoyait d'ailleurs que le commerce et les arts de Marseille, civilisant ces peuplades faroucbes, les rendraient ainsi
* Esprit des Lois, Ut. xxi, eh. xit.
* Salliiste peint bien toute Tétendue de cette terreur, lorsqu'il dit des Romains que toute autre chose était facile pour leur courage, maïs que dans leurs guerres avec les Gaulois ,
moins belliqueuses. L'événement justifia cette
prévoyance.
Marseille, à son tour, était sans cesse menacée par CCS voisins terribles qui la regardaient comnic une riche proie. Ses colonies étaient exposées a être envahies et détruites. Quoique ses propres ressources lui eussent souvent suffi, quoique dans plusieurs occasions périlleuses, le courage de ses habitaus eût déjoué les elForls des Barbares, elle avait besoin d^une protection efficace que Rome seule pouvciil lui doniier.D ailleurs, un autremotif engageût Marseille à demeurer fidèle au peuple romain , a s'intéresser au succès de ses entreprises, à faire des vœux pour sa gloire et sa grandeur. Elle rivalisait avec Carthage par ^industrie, par la navigation , par ses connaissances commerciales; mais elle lui était inférieure en puissance. Elle ne fondait pas son opulence sur l'ambition et les conr^uêtes. Son génie était plus pacifique, son caractère moins avide. Sa prospérité, qui ne jetait pas un si vif éclat, reposait sur une base plus pure. La puissance de Carthage fit donc une loi à Marseille de s'attacher fortement a Rome, et d'en épouser les intérêts et les querelles.
c*élait pour leur propre salut et non pour la gloire «qu'ils combattaient.
Aiia omnia virtuti suœ pnma esse; cam GaUis pn> soluté^ non pro ghrid certarL — Jugurth. cxi.
Les Marseillais saisirent avec empressement
toutes les occasions de donner au peuple romain des preuves éclatantes de fidélité. Ils le soutinrent par leur secours dans des circonstances critiques ' • Ils avaient envoyé des députés à Delphes pour déposer leur offrande sur les autels d Apollon. Ces députés passèrent par Home, à leur retour, au moment où lesGrauloisSénonais venaient de prendre la ville et de la livrer aux flammes. Le Capitole seul résistait. 11 était pressé par Brennus qui, pour lever le siège, demandait des sommes énormes qu^un peuple nourri dans la pauvreté ne pouvait pas payer. Les députes de Marseille se hâtèrent de retourner dans leur patrie. Ils ap^ prirent ou confirmèrent a leurs concitoyens les désastres de Home. La consternation devint aussitôt générale; mais les Marseillais ne crurent pas accomplir par des marques de deuil les saints devoirs de l'amitié; ils ne se bornèrent pas à payer à une illustre infortune un stérile tribut de larmes. Ils recueillirent tout Targent du tré-^ sor public, et le firentporter aux vaincus par les mêmes députés. Quelle reconnaissance, quelles bénédictions ne dut pas faire naître dans Rome l'arrivée de cette généreuse ambassade? Les Gaulois avaient été chassés, et Camille s'était vengé |
• Masxilui cujus soeictate et lùn'bii.^ in discnmimhus anlub fuUam aUquoties vûiimus Romam, — Amnûen-MarcelJ. liv. xy^ ch. II.
D£ MAESEILLI::. 1i
de sa pairie ingrate, en la sauvant. Les Romains a'ayaient plus besoin du.sec(mrs des Marseillais ^ mais en le refusant, ils accordèrent a ces alliés fidëles des distinctions iionorables. lis leur donnèrent rang parmi les sénateurs dans les spectacles publics*,
Marseille ne fut pas à même d'être utile aux Romains dans leurs longues guerres contre les peuples dltalie^ ni dans celles qu'ils eurent \ soutenir contre Pyrrbus; mais^ dans les guerres puniques, roccaâon ne lui manqua pas de faiire éclater sa fidélité.
Ânnibal, cberckant des périls et des exploits dignes de son grand cœur^ forma, du fend de J'£spagne, le bardi projet de porter la guerre eu Italie, et d'attaquer, au centre de son empire, cette Rome qui était encore dans la force de son institution et qui n'avait pas perdu ses vertus patriotiques. 11 n'avait ni magasins, ni places, ni ressources assurées, ni espérance de retraite en cas de défaite; mais il se confia à sa fortune, à son génie, et à sa haine pour le nom romain. Il savait que les Gaulois Cisalpins l'attendaient avec empressement. Ennemis jurés de la domination romaine, ils le recevront k bras ouverts; ils se rangeront en foule sous ses drapeaux libéra-
* Justin, Uy. XLUiy ch. v. — L'an 363 d« la fondation de Rome, 390 ans avant J. C.
n HISTOIRE
teurs. Sou attente ne fut pas trompée. Dans leur
impatience, et avant qn'il eût franchi les Alpes, ils tirent entendre le cri de Tindépendance. ils se soulerèrent contre les Romains, afin de les occuper et de favoriser le passage de Tarmée carthaginoise.
Les Gaulois Transalpins ne montrèrent pas des dispositions si &vorables à Annibal. Les armes romaines, qui n'avaient pas encore pénétré parmi eux, n^avaient point fait baissé leur front altier. Ils n'avaient aucune injure k venger. L'approche d' Annibal ne dut leur inspirer que des soupçons et des craintes. Ce général fit tous ses efforts pour Jes rassurer, pour les convaincre qu'il n'en voulait qu'au peuple romain, lequel, dans son ambition toujours croissante, méditait l'asservissement des autres peuples. Voulant donner aux Gaulois un gage de sa franchise et de ses intentions pacifiques, il fit avec eux un traité pour les garantir de tous dommages, ou pour régler la réparation de celui qu'on ne pourrait éviter. 11 n épargna pas même l'argent * , et il s^avança alors sans obstacle depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône.
Les Marseillais firent savoir auxRomains qu* Annibal avait passé TEbre, et s'avançait à grands pas dans les Gaules, sans éprouver la moindre
' Polyb. Uv. m, ch. viii.
résistance. Aussitôt le consul P. Cornélius Sci-
pion fut envoyé à Marseille avec une flotte de soixante galères et une légion, pour arrêter la marche de l'ennemi. Scipion fit débarquer ses troupes aux rivages marseillais et en repartit auSi-
Ml
Rhône.
Les Marseillais fournirent des Taisseauz au consul romain. Ce furent deux galères marseillaises, envoyées à la découverte de la flotte carthaginoise, qui vinrent rapporter que cette flotte ennemie était à Tembouchure de l'Ebre ^
Annibal, arrive aux bords du Rhône, voulut le passer, selon Folybe * à quatre journées en^ viron de la mer. C'était le pays des Cavarcs C'est là que le général carthaginois éprouva une résistance opiniâtre. Ces peuples s'étant tous placés sur la rive gauche du Rhône , s'opposèrent vivement au passage d'Ânnibal. Us avaient été sourds à ses paroles de paix, et avaient méprisé ses négociations et ses promesses flatteuses. Ils étaient sous Tinfluence des Marseillais qui leur avaient envoyé des agents. Ceux-ci les avaient poussés k se soulever, as^armer. Ils leur avaient
' Polyb. Ht. m^ ch. xx.
* liv. m.
* Ce peuple habitait le district des villes d'Oraugc, d'Avignon, de Cavaiiloa et de Carpeatras.
74 HISTOI&£ représenté les CarlKaginois comme des ennemis Êirouckes, venant leur apporter Thumiliatioik et des fers. Marseille, pour défendre Rome, avait ainsi excité la fierté et le courage de ces peuples, justement jaloux de leur liberté et ne pouvant supporter l'idée de la domination étrangère.
Tous ces efforts furent infructueux. Ânnibal^ comprenant les dangers de sa position, recourut à un de ces stratagèmes si familiers à son génie militaire. 11 détacha un corps de troupes, sous le commandement d'Hannon , un de ses Ueutenants,
avec ordre de reaionler le fleuve pendant une journée de marche, d'en tenter ensuite le passage, et de tomber sur les derrières des Cavares, qui, voyant toujours les Carthaginois sur la rive droite, et ne soupçonnant pas qu'une partie de leur armée pouvait passer le fleuve plus haut , seraient ainsi surpris k Timprovbte. Tout réussit selon les désirs d'Annibal. L'attaque d'Uannon saisit de frayeur les Barbares* Ils ne tinrent pas un seul instant; le désordre se mit dans leurs rangs; ils prirent la. fuite; et Ânnibal passa le Rhône sans obstacle ^
Scipion avait détaché trois cents cavaliers, soos la conduite de guides marseillais, pour reconnaître les lieux. Ce détachement tailla en pièces une troupe de cinq cents Numides. Exploit peu
' P^b. liv. m. — L'an 219 avant J. C.
considérable, dit The-LWe mais qui pourtant présagea Thcureux succès d'une sanglante guerre. Le consul voulut se mettre à la poursuite des Carthaginois, s'avançant vers les Alpes à marches forcées. 11 désespéra de les atteindre, en voyant la grande distance qui l'en séparait , et s^embarqua pour retourner en Italie*
Annibal vainqueur Arrive au sommet des Alpes et fait voir à ses soldats harassés de tant de fatigues, les belles contrées oii les attend une moisson immense de gloire et de richesses. Bientôt il se signale par d'étonnants succès; il ne £ût que marcher de victoire eu victoire, et l'on dirait que Rome a perdu devant lui le secret de sa force. Le malheur des Romains, loin d'ébranler la fidélité des Marseillais, donna à ce sentiment un nouveau degré de constance et d éner^pe. Après tant de marques d'amitié réciproque, il leur eût semblé bien bas et bien lâche d'abandonner la république vaincue, alors surtout qu'au milieu de ses revers elle apparut si grande et si sublime; alors qu^après la défaite de Cannes, le Sénat complimenta le consul Varron pour n'avoir point désespéré du salut de la patrie et vendit le champ oîi campait Annibal Les Marseillais of-
' Hoc prœcipinim simulque omen betU, ui summè rerum prosperum eventum. Liv. i, Décad. m.
* FloniSy Ut. m. — Annibal, voulant disputer de confiance, mil en veate, de son côté, les bureaux de baaqiiim de la vilk ^
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frirent aux Romains tout ce dont ils pouvaient disposer. La générosité des sentiments s^unit^ dans leur conduite^ à Tintérét et à la bonne politique. Âpres avoir &it tous leurs efforts pour arrêter Ânnibal dans les Gaules^ après avoir soutenu avec tant d'ardeur la cause romaine, Garthage Iriomphanle n aurait-elle pas voulu les punir? n^aurait^elle pas pris avec plaisir ce prétexte pour abaisser des rivaux iiicoannodes? Une fois Home abattue, que serait devenue Marseille livrée k ses propres ressources? Aurait-elle pu résister à un ennemi si puissant, si enflé de ses victoires?
Heureusement pour Marseille, la victoire, long-temps infidèle aux Romains dans la seconde guerre punique , vint enfin se placer sous leurs enseignes. A force d'héroïsme et de patience, ils reprirent leur ancienne supériorité. Garthage éprouva à son tour les cruelles rigueurs d'une fortune inconstante. Ânnibal, sans asile et lâchement trahi, échappa aux Romains par le poison. Lltalie entière passa sous leur puissance. Les Gaulois Cisalpins, qui avaient montré tant de dévouement aux Carthaginois par haine contre Rome, rentrèrent sons le joug. La Ligurie Italienne, qui avait aussi excité la colère et la
mais personne ne se présenta àu\ cuclières. Ce fut là un préde- la destinée des deux peaple».
vengeance des Romains par ses pirateries si nuisibles au commerce marseillais^ fut soumise a leurs armes, depuis TArno jusqu^auVar.Dans ces circonstances, les Gaules Transalpines devaient tenter Talnbition de Rome et plaire à ses projets de conquête. 11 lui fallait un molif pour passer dans ces contrées. Ce fut encore l'intérêt de Marseille qui le lui fournit.
La république marseillaise était en guerre avec les Décéates et les Oxybiens Ces peuples assiégeaient ses colonies d'Antibes et de INice, et les mettaient dans un péril extrême. Marseille , habituée à tourner ses regards vers Home, dépêcha aussitôt des ambassadeurs au Sénat pour implorer sa protection et obtenir du secours. Le Sénat résolut de députer sur les lieux Flaminius PopUius Lœnas et L. Puppius, pour essayer de £adre rentrer par la raison les Barbares dans des voies de paix. Les commissaires romains, suivis des ambassadeurs marseillais, arrivèrent par mer devant le territoire des Oxybiens, dans le dessein de débarquer à ^gytna , ville principale de ce peuple, située sur la plage de Cannes, au levant des îles appelées aujourd'hui Sainte-Marguerite * • Les Oxybiens ayant appris que les députés de Rome ne venaient que pour leur commander de .
■ i55 ans aTant J. C.
* D*AnTiUe| oav. cité.
78 HISTOIRE lever le siège des deux colonies marseillaises, sUndignèrent d*un pareil ordre* Us voulurent s'opposer de vive force k leur débartjuement, et, dans ce dessein, ils accoururent sur le rivage; mais lorsqu'ils y arrivèrent, Flaminius était déjk descendu avec ses ballots et ses serviteurs. D'abord ils le sommèrent de quitter la terre et de rentrer dans son vaisseau . Le Romain , dans sa juste fierté, ne recula point devant cette sommation, quoique sans défense et entouré d'ennemis qui poussaient des cris de fureur et de mort. Ses bagages sont aussitôt pillés; deux de ses gens sont tués. Blessé lui-même, il n'a rien de mieux à faire que de remonter sur son bord, et est réduit, pour sauver sa vie, à couper les câbles de ses ancres. 11 prend la route de Marseille, et trouve dans celle ville raccueil généreux qu'il devait y attendre. Tous les soins lui sont prodigués.
Le Sénat, voulant venger cette violation du droit des gens, fait aussitôt partir avec une armée le consul Quintus Opimius contre les Décéates et les Oxybiens. Opimius conduit son armée devant i£gy tna qui est incapable d'opposer une résistance sérieuse à. la valeur des légionnaires. Il prend cette ville d'assaut, et réduit les habitants en esclavage. Il va ensuite à la rencontre des Oxybiens qui, au nombre de quatre mille honunes, et sans avoir attendu les Décéates, s avançaient témérairement vers lui, aYide3
qu'ils étaient de conobats, impatients de se mesnrer avec les soldais romains. Ces Barbares sont défidts complètement. Un grand nombre restent sur le champ de bataille; les autres prennent la fuite et se dispersent devant un vainqueur irrité.
Les Décéatcs, qui n'avaient pas eu le temps de joindre les Ozybiens , avaient été renforcés des fuyards. Ils curent aussi la témérité de venir attaquer l'armée romaine^ et combattirent avec impétuosité et avee courage. Mais la victoire ne fut pas long-temps indécise. Opimius les mit en déroute; il s'empara de leurs bourgades, et y plaça ses troupes en quartier d'hiver. Les vaincus livrèrent leurs armes ; ils furent obligés d'envoyer à Marseille des otages qui devaient être échangés a certain temps. Les terres conquises furent don* nées aux Marseillais qui reçurent ainsi une satis- &ction éclatante ^
Les cités d'Ionie s'ëtant prononcées contre Rome, lorsque des monarques d'Asie osèrent la combattre , elles partagèrent avec eux les malheurs de la défaite. Plusieurs de ces villes furent détruites. Pliocée Teût été comme elles, si Marseille, épouvantée du sort de sa fondatrice, n'eût
> Ambassades de Polybe, gxxxxt. — Tit, Iàv, Epitom, lib. ziiVn. Ce dernier auteur, qui parle de la soumission de ces peuples, ne dit rien de la dtstrihntion lîute aiu; MarseillaUi du territoire conquis. Son silence ne naurait atténuer le témoignage de Polybe.