‹ Histoire de Marseille (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Une plus grande carrière s'ouvrit à rambition du comte de Provence y enorgueilli de ses succès. I/emper eur Frédéric u avait gouverné leroyaume de Naplcs et de Sicile , et ce prince, persécuté par les papes , avait laissé deux iils, Mainfroy et Conrad; le premier naturel, le second légitime. Ce dernier hérita de r£mpire, de la Souabe^ de la Sicile et de Naples. Mainfroy empoisonna son frère et envoya Conradin , fils de Conrad, dans laSouabe^ comme pour le £ûre élever. Il s^empara des Deux-Siciles et s^en fit couronner roi à Palerme, après avoir &it courir le bruit que le jeune Gonradin était mort. Mainfroy brava l'au-, torité des pontifes et releva en Italie la puissance germanique. Alors la Cour de Rome Texcommuuia , le déclara ennemi de r£giise , et promit son royaume k ceux qui entreprendraient de le conquérir. La couronne des Deux-Siéiles fut offerte

a Louis IX pour son frère Charles d'Anjou. Le pieux monarque se fit d'abord un scrupule d accepter cette inYestiture, et les projets d'Urbain iv échouèrent; mais Clément iv lit de nouvelles ten* tatives^ et Louis ix se laissa entraîner.

Charles rassemblaalors des forces considérables • 11 fit armer k Marseille une flotte de trente voiles, sur laquelle s'embarqua un grand nombre Je Marseillais. 11 partit de ce port le 15 mai 1265, se rendit k Rome oùilfut reçu avec magnificence, et après avoir été couronné dans Téglise de Saint» Jean de Latran par le cardinal de Chevriers, évêque d'Albanie, il se mit en campagne avec une armée nombreuse, et entra dans le royaume de Naples. Les soldats provençaux portaient une croix et se battaient au nom de l'Eglise. Charles remporta * , près de Bcucvent, une victoire complète sur Mainfroy. Le corps de ce prince (ut trouvé sur le champ de bataille, couvert de boue, de sang et de blessures.

Gonradin, héritier de Frédéric et de Conrad, quitta tÂllemagne avec une armée et Frédéric d'Autriche, son cousin. Il s'avança dans l'Italie, se fortifiant dans sa marche du parti des Gibelins et de tous ceux que la domination provençale avait irrités. Charles vint au-devant de son rival ettaillason armée enpièces. L'infortuné Conradin

* Le 38 février ia66.

tomba au pouvoir du vainqueur qui usa cruellement de sa Tictoire; Ni son extrême jeunesse, ni la magnanimité de son caractère, ni les droits sacrés dn malheur, ne purent attendrir l'impitoyable comte de Provence, Frédéric n'eut pas un sort plus heureux. Les deux prisonniers, chargés de fers comme de vils esclaves, furent jugés à Naples le i" octobre 1 268. Des magistrats iniques et flatteurs les condamnèrent h mort après un £aux. appareil de justice. Les marques de respect qui accompagnèrent leur exécution ajoutèrent à rhorreur du supplice, et rien ne saurait peindre l'indignation des spectateurs fondant en larmes. Conradin et Frédéric furent .conduits sur la place du Marché de Naples et montèrent sur un cchafaud couvert de velours cramoisi. Frédéric £ttt décapité le premier. Conradin prit la tête de son généreux ami^ et la baisa avec des transports de tendresse et de douleur. Et puis se mettant à genoux; ômamève^ s'écria-t-il,^ueZZe sera votre ^ douleur y quand vous apprendrez la mort de votre malheureux fils ? Il lira un gant de sa main , le jeta sur la place en signe d'investiture et comme un gage de bataille , et déclara qu'il instituait pour son héritier celui de ses parents qui voudrait le venger. Gela dit, le jeune homme héroïque présenta sa tête au bourreau et reçut le coup mortel. Ainsi finit, à Tâge de seize ans, le dernier

prince de la maison de Souabc qui avait possède PEmpire pendant plus d\m siècle.

Marseille, la plus favorisée de toutes, les villes deProvance, jouissant sans obstacles de ses franchises municipales, parut se conformer k son nottTel état politique , et donna même k Charles d^ÂAjott, son souverain, des marques d'un attachement sincère; elle pria ce prince de confirmer les privilèges qui lui avaient étéaeeordés pour son commerce dans la ville d'Âcre et dans d'autres lieux de la Terre-Sainte. Charles donna aux Marseillais des lettres patentes de coniirmation , datées de Brindes. Il se qualifia : Pitr la grâce de Dieu, Roi de Jérusalem , de Sicile, de Naples, duc de la Pouille, prince de Capoue, sénateur de Rome, comte d'Achàie, de Proi^erice et de I'ouT' nadour. Il déclara^ dans cette charte, que les Marseillais Tavaient puissamment assisté contre les rebelles des Denx-Siciles.

Les peuples étrangers reconnaissaient toujours le pavillon de Marseille qui flottait partout avec honneur. Une nouvelle croisade vint procurer de grands avantages au commerce de cette ville. Louis IX respirait toujours pour la conquête de la Terre-Sainte. Les colonies chrétiennes en Orient, divisées entre elles et livrées sans défense à la merci d'un ennemi dont Tardent fanatisme était encore écliauffé par la victoire ^ manifestaient les symptômes alarmants d^une ruine

prochaine. Le royaume de Jérusalem élaitdéchiré par la discorde ; trois prétendants s'en disputaient les débris. Louis en reçut la nouvelle accablante. Son zèle s'enflamma i excité par un légat de Clément lYy il forma un nouveau projet de croisade; il convoqua les grands , leur déclara son inébranlable résolution^ les eihorta éloquemment à le suivre, et presque tous prirent la croix. Les prcparati& furent proportionnés à la grandeur de Tentreprise ; partout les peuples implorèrent les bénédictions du ciel pour les armes desckrétienS) et les croisés, se mettant en marcLe, se dirigèrent vers les ports de Marseille et d'Âigues-Mortes.

Louis s'embarqua ' dans cette dernière ville sur des vaisseaux génois. Plusieurs seigneurs, suivis de leurs vassaux , partirent de Marseille , qiii acquit , dans cette expédition , des ricbesses considérables. La flotte chrétienne s'avança vers Tunis, et y arriva quelques jours après» Bientôt le sable aride et brûlant des cotes africaines devint pour les croisés un théâtre affreux de désolation et de mort. Ah ! si du moins les guerriers français avaient pu trouver le trépas sur un noble champ de bataille ; si leur sang eût coulé sous le fer ennemi y comme dans ces jours de défaite que leur valeur sut ennoblir, qui donc pourrait plaindre I leur destinée? Mais, placés sous un ciel dévorant,

' Le 4 juillet i'27o.

au milieu des nuages épais d une poussière enflammée, n'ayant pour étancher une soif ardente que des eaux corrompues, en proie à toutes sortes de privations et de maux y quelle plus juste cause de découragement et de dfecspoîr ! La peste, hideuse auxiliaire des musulmans , exerça ses rava- ^ gcs dans les'rangs de Parmée chrétienne, et les fossés du camp se remplirent de cadavres jetés pêle-méle. Louis, déjà trop Cûble pour supporter le poids de son armure, fut atteint du ilcau mortel. Ce Roi , toujours plus grand dans les disgrâces que dans la prospérité , donna des ordres tant qu'il lui resta quelque force. Enfin ^ ne pouvant plus se livrer ni aux soins du commandement, ni aux exercices de la piété, il se fit placer sur un lit de cendre, étendit vers le ciel ses défaillantes mains j implora en silence la miséricorde du Dieu qui lui avait inspire tant de vertus. Portant ensuite ses pensées vers la France, qu'il n'aurait jamais du cpitter^ il donna d^une voix éteinte à Philippe , son fils , les plus sages conseils , lui rappela les devoirs de la royauté , et rendit le dernier soupir, au milieu des gémissements de ses soldats consternés.

La fortune cessa aussi d'accorder ses laveurs à Charles d'Anjou, qui jamais ne les avait méritées. Ses peuples d'Italie ne pouvaient plus supporter * - l'insolent despotisme de son gouvernement. En Sicile, rinsurrection s'organisa. La vengeance

populaire, aiguisant depuis long- temps ses poignards^ se leva enfin terriblcj épouvantable : les vêpres siciliennes sonnèrent y le sang de plusieurs milliers de Provençaux fut offert en holocauste aux mânes de Conradin, et des chaînes abhorrées furent rompues.

Pierre , roi d'Aragon , accourut pour secourir les Siciliens dans leur révolte , et Charles , qui était alors à Rome, dépécha aussitôt des courriers au prince de Saleme , son fils , qui était eu Provence, et lui donna ordre d'aller implorer le secours de Philippe, roi de France; Le prince de Salerne, ayant livré imprudemment bataille aux Aragonais, fut vaincu et fait prisonnier. Charles , accablé de chagrins, mourut à Foggia, dans la Fouille, le 7 janvier 1 285. Il était âgé de soixantesix ans et en avait régné dix-neuf. 11 laissa de Béatrix de Provence, sapremière femme, morte en 1 266, quatre fils et trois lilles,et n'eut aucune postérité de Marguerite de Bourgogne, sa seconde épouse.

Le prince de Salerne, toujours captif, lui succéda sous le nom de Charles 11 ôitle boiteux. Les armées françaises et provençales essuyèrent de nouveaux revers; mais tous ces contre-temps n'empêchèrent pas le clergé, la noblesse et le tiers état de Provence , de prêter serment de fidé-. Uté a leur souverain. Ces états généraux recherchèrent avec ardeur l'occasion de sa délivrance. Assemblés dans la ville de Sisteron, ils députèrent I. a6

isnard d'Agoult et Faucher de Sabran-Forcal* ^quier vers Edouard, roi d'Angleterre, pour supplier ce prince de négocier la liberté de Charles u. Cette liberté fut obtenue , mais à des condi* tions bien onéreuses. Charles le Boiteux s'engagea à obtenir du souverain Pontife, du roi de France et d Alphonse , roi d Aragon, une trêve de trois ans, et au bout de trois ans une paix solide; il se soumit a donner en otage , au monarque aragonais , ses trois fils puînés , avec les aînés des quatre-vineçts barons et principaux habitants des villes de Provence, et au déÊiut de leurs &b , les barons eux-mêmes, ou leurs plus proches parents. Charles u s^obligea encore à donner au roi d'Aragon trente mille marcs d'argent, et promit vingt mille autres marcs cautionnés par le roi d'Angleterre, Si la paix ne se faisait point, Charles devait retourner en prison, et si, dans ce cas, il violait sa parole, la Provence tombait sous le pouvoir de la maison d Aragon, à raison de quoi les seigneurs et les villes du pays engageaient condi tionnellement leur hommage, et étaient conditionnellement aussi déliés de leurs anciens serments.

Charles ii, se voyant enfin libre après quatre

ans de captivité, arriva en Provence et fit son entrée dans la ville de Marseille le 2 décembre

1 288. Les liabltants le reçurent avec des transports de joie. Ce prince confirma , dans le cimetière de

Téglise des Accoules, les chapitres de paix, et tout le peuple assemblé lui prêta serment d'obéissance ' • Charles fit ensuite partir les quatre-vingts otages, parmi lesquels se trouvaient vingt Marseillais ainsi nommés: Hugues de Roquefort ^ Bertrand) Imbert, Bérenger Elie, Jacomet, Vivaud de Conchis, Anselme , Ânselmet André^ Pierre Gandole, Anselme Fer, Barthélémy Bonvin, Jacomet Andoard^ Alphanet deTempio, Pelegrin Bassat^ Rolland Andoard , Hugues Sarde, Martin Martin, Geofroi Ricaut, Baudoin lloolin, Hugues de Jérusalem*

Dans un acte qui fut fait en présence du viguier Barras de Barras et de Bérenger Mouge son lieutenant, de Bertrand de Baux, comte d'Aveîin, de Hugues, comte deBrenne, de JeauScot, de Bertrand de BauXj seigneur de Berre, de Gtiillaume Porcellet, évêque de Digne, et de plusieurs autres seigneurs , la commune de Marseille déclara ^'en fournissant ces vingt otages, elle ne suivait que sa propre volonté, que c'était sans préjudice de la teneur des chapitres de paix, et ellepro^ testa de tous ses droits à ce sujet*

Les vingt gentilshommes marseillais s'embarquèrent sur trois galères, dont les capitaines étaient Guillaume Élie, Etienne de S t.-Paul , et Jacques Masseilles. Quatre mandataires spéciaux

' ÂrchiyesderH^telde YiUe. — Kuûi, tom. i, Ut. y, ch. iv.

404 HISTOIRE du comte de Provence, Bonvîn, Reinaud Porcelet, Guillaume Dufort.et Bernard Clément, s'embarquèrent aussi sur ces navires , avec mission de livrer les otages à ÂlpUonse. La flottille aborda à Barcelonne, et les vingt Marseillais furent effectivement livrés k Bernard de Montpaon et à Guillaume Durfor t, mandataires du Prince aragonais' .

Peu de temps après ^ le pape Nicolas iv, qui prétendait que toutes les cités proirençales devaient lui payer un certain droit, envoya k Marseille des commissaires chargés d'en exiger le tribut. Le conseil municipal s'assembla pour délibérer sur cette demande qui fut repoussée d'un consentement unanime. Plusieurs gentilshommes furent appelés à prendre part k cette délibération, entre autres Piciic Aleman^ Pierre de Jérusalem, Hugues Yivaud, Blaquerias de Mon* tolieu, Bertrand Gandole, Roland Bouquin , Jacques de Lingris et Guillaume Lurdi. On députa Pierre Imbert et François Ricaut vers les commissaires du Saint-Siège , pour leur annoncer la r^lution du conseil

L'année 1307 est devenue fameuse dans les annales de la France par la proscription des Templiers. Philippe le Bel j voulant sévir contre ces religieux militaires, publia un manifeste propre

' Archiyes de THÔtel de Ville.

• Id, ch. T.

Dr^ MAKS£iLL£. 40S

à les rendre l'objet de Pexéêration publique. Aidé des bulles de Glcment y , sa créature , il écrivit à tous les souverains de l'Europe , et les engagea à se réunir à lui pour les exterminer. Charles u reçut à Marseille la lettre de ce Prince et la bulle du Pape. Résolu de s'assurer de tous les religieux de cet ordre célèbre qui vivaient dans ses Etats , il écrivit de la même ville , le 13 janvier 1308, aux viguiers et juges de Provence, une circulaire dans laquelle il leur disait : « Nous vous envoyons avec la présente une autre <( IcLlrc cachetée qui contient un secret de la « plus grande importance. Nous vous défendons , « sous les peines les plus sévères , de parler à qui <( que ce soit de ce que nous vous mandons. Vous « garderez la lettre cacbetée'jusqu^au 24; ce jour- « là vous rouvrirez avant la pointe du jour^ et « vous exécuterez dans la journée les ordres que « je vous y donne. Vous me répondrez de l'exé- <( cution au péril de vos biens et de votre vie. »

Le jour arrivé, les officiers ouvrirent la seconde lettre et y trouvèrent Tordre suivant :

« En exécution d'une bulle que nous avons « reçue depuis peu de notre Saint Père le Pape , « nous vous ordonnons, sous peine de punilion (c exemplaire, de prendre vos mesures avec tant « de prudence et de secret, que , le 2 1 du présent « mois , vous fassiez arrêter et mettre en lieu de (( sûreté , sous bonne garde , tous les Templiers

(( qui se trouveront dans votre ressort, empêchant n qu'on ne leur fosse aucun mal. Quant à lenrs « biens , nous vous enjoignons pareillement de « TOUS en mettre en possession et d*en donner « ensuite la garde à des personnes sûres, jusqu'à n ce qu'il en soit autrement ordonné par le Saint- « Père et par nous. Vous en ferez dresser un « inventaire bien exact , en présence des Tem- « pliers de chaque maison et des personnes du (c voisinage qui sont le plus au £aât de leurs biens* « Vous en ferez trois copies : vous nous en enver- « xez une y vous garderez l'autre , et vous laisserez (c la troisième entre les mains des séquestres. « Vous insérerez dans cet inventaire le nom de « tous les Templiers. Faites en sorte qu'aucun « d'eux ne vous échappe. »

Ces ordres furent exécutés le même jour dans toute la Provence. Vingt -sept chevaliers fur eut enfermés danslechateau deMejrrargues; vingtrun dans celui de Pcr luis j ils élaicnL tous roturiers , à Texception de trots ou quatre auxquels on donne le titre de chevaliers ^ dont l'un était Albert de filacas, commandeur du Temple à Aix. Les mémoires du temps assurent que Guillaume Agardi ou d' Agard , prévôt de S^«âauveur d' Aix , ayant été nommé pour informer contre eux, refusa cet emploi Ou ne sait pas précisément ce que de-

-J.-F. Bouche^ Essai sur TUtstoire de ProTeace^ 1. p. 34ft.

vinrent les Templiers de Provence. On a prétendu que la plupart de ces chevaliers furent jetés dam des puits ' ; d'autres, au contraire, invoquauf h tradition populaire , assurent qu'ils ne furent pas coudainncs au supplice ^ comme en France, et qa'ofi les laissa vivre* : c'est l'opinion la plus vraisemblable. Charles ii avait un caractère plein de douceur et d'humanité ; rien dans ses lettres n'indique la cruauté et la vengeance^ son amour pour la justice ne permet pas de croire qu'il se soit livré à un acte de rigueur contre les Templiers, pour satisfaire une avidité qu'il ne montra jamais. 11 n'eut que la faiblesse de complaire au Pape et au roi de France.

En Proveiîce, la richesse des Templiers consistait principalement en biens-fonds et en bétail ; ils n'avaient pas dans leur mobilier la magnifieence des autres Templiers de l'Europe : l'inventaire ne mentionne que des meubles de bois sans aucun ornement. Us possédaient k Marseille Téglise de S^Ferréol ^, qui fut ensuite donnée aux Chevaliers de S^-Jeaii de Jérusalem.

* Gauii'idy, Hist. de Provf nre, t. i, liv. v.

* fioiiche> Essai sur THist. de Provence, 1. p. 348. — P^iwiiy t. ntf liv. V.

* Le nom des Ttioplicrs reste encore à une rue voisine.

Le couvent des Augustins étaient anciennement situé à la plaine S'-Michel. £n i36i , les religieux s'emparèrent de i'é- Rlise donnée à Tordre de S^-Jean-de-Jérusalem , et plus tard

La grande affaire des Templiers n'était pas en* core terminée, quand Charles, qui aimait beaucoup le séjour de Marseille , fit son lesiament dans cette ville , le 16 mars de la même année. 11 institua héritier de tous ses Etats Robert, duc de Calabrc , son second fils , parce que la branche aînée de sa descendance occupait le trône . de Hongrie. Voulant conserver le comté de Provence à sa postérité masculine, il le substitua à ses descendants mâles, appelant a la succession ceux qui se trouveraient dans le degré de parenté le plus proche ; et , au dé&ut d'enfimts mâles , les filles étaient appelées à la substitution. 11 s'embarqua à Marseille, environ un mois après, pour se rendre à Naplcs, où il mourut le 5 mai 1309, âgé de soixante-trois ans. Ce bon prince avait consacré tous ses soins au bonheur de ses sujets^ aussi il en était Tidole, et sa perte fut vivement sentie. Son corps fut apporté a Aix , dans Téglisc des Dames de Nazareth qu'il avait fondée. Là, chaque année, les consuls d'Aix, procureurs du pays, nouvellement élus, venaient visiter et honorer ses cendres*.

ils bâtirent auprès un couvent qui n'était pas terminé en 1469.

Jean de Village leur donna une maison pour faciliter cette bâtisse, et la ville leur accorda la provision de la gabelle du &ei. Le couvent est aujourd'hui transformé en maisons bourgeoises.

' La municipalité constitutionnelle de 1 790 a été la dernière

Garobert , fils de Charles-Martel , roi de Hongrie et fils aîné de Charles ii , disputa la couronne deNapies à Kobert, duc de Calabre, son oncle« Le Pape 9 suzerain du royaume, devint le juge sapréme de ce grand litige. Robert se rendit k Ai^ignon auprès de Clément T , et obtint gain de cause. Il fut couronné dans cette ville le premier dimanche d'août de l'année 1 309« Le souverain lui donna Tinvestiture des Deux-Siciles , et lui fit remise des sommes considérables que son père devait au Saint-Siège : elles montaient à treize millions huit cent mille livres de notre monnaie. Robert fut reconnu sans opposition comte de Provence par les états généraux du pays. Il vint à Aix, et, k la demande des consuls, il permit le retrait lignager en faveur des habitants de cette ville; ce qui prouve que cette loi n'était point en usage dans toute la Provence à cette époque.

Le Koi<<omte fit ensuite son entrée solennelle dans Marseille. U descendit à Téglise des Acooules et s'assit sur un tronc , en présence des membres du conseil de ville , des magistrats et de toutes les notabilités marseillaises. Le peuple avait été réuni à son de trompe et de cloche dans le vaste cime-

qm lui ait rendu cet hommage accoutumé. Depuis lors , le temple a été renversé ^ le tombeau brisé et les cendres jetées au Tent.

tière attenant , qui était toujours le lieu de ses assemblées. Robert prononça un discours dicté par les plus nobles sentiments. Il fit lire ^article des chapitres de paix par lequel Charles i*» s'était soumis k leur observation, et jura ensuite sur TEvangile, que lui présenta Hugues de Fonte ^ notaire et secrétaire du conseil , d'observer strictement ces accords et de maintenir tous les privilèges de Marseille. Apres quoi, chaque membre du conseil lui prêta serment de fidélité y et tous les assistants firent le même serment, en levant la main droite

Robert partit de Marseille au commencement de juin 1310, et prit le chemin de Tltalie , déchirée par les fiictions des Guetfes et des Gibelins.

Henri vu portait alors sur son front orgueilleux la couronne d^or des empereurs germains. Bientôt il prit à Milan la couronne de fer ' des rois italiens , convoqua à Pise ses feudataires et cita Robert devant lui. Gomme on le présume bien, Robert^ chef naturel des Guelfes, nommé gouverneur de Rome et vicaire général de Toscane , n'obéit pas à la sommation d'Henri ni , qui le mit au ban de Tempire et confisqua ses £tats. Toutes les horreurs de la guerre allaient se dé-

* Rnffi 9 1. I, Hy. y y cb.

" Ce&t , à ce qu'on prétend , la uiémc qui avait servi au couronnement des rois lombards.

chaiDor sur ces contrées si souvent arrosées de sang, lorsque la mort de TEmpercur , arrivée le 24 août 1313 k Buonconvento, près de Sienne , changea subitement la face des affaires. Les troupes impériales reprirent le chemin de TAUeinagne*

Kobert , débarrassé de ce redoutable ennemi , entreprit la conquête de la Sicile avec une armée de quarante-deux mille hommes et une flotte de soiiante et quinze galères, trois galiotes, trente laisseaux de transport et cent soixante barques couvertes. Cette expédition fut malheureuse : le ftoi-comte y perdit une partie de son armée et presque tout son bagage.

Les Marseillais lui montrèrent dans ses revers autant d'attachement que dans ses prospérités. Le conseil municipal fit un règlement qui ordon* nait à tous les habitants de la ville et du territoire y lorsqu'ils entendraient le tocsin , de se rendre promptement avec leurs arbalètes auprès du viguier ou de son lieutenant y a6n &y recevoir les ordres qui leur seraient donnés pour la défense dû pays. On décréta Parmement de deux vaisseaux destinés à faire des courses , l'un à Test , l'autre à l'ouest , pour découvrir les navires ennemis et empêcher une surprise. On résolut aussi de fortifier les tours qui étaient k l'embouchure du port, cl de mettre la chaîne en bon état. Mais comme j aux termes des chapitres de paix , le

comte de Provence devait pourvoir à toutes ces dépenses, le conseil de ville somma le viguier de fournir l'argent nécessaire. Adhémar de Négausis y qui exerçait alors cette haute charge , ordonna le paicnieiil des sommes demandées.

A peu près à la même époque , Raymond de Baux, comte d Avelin, fut crée grand sénéchal de ProYence } cet officier était la faible image des préteurs romains. Les souverains lui avaient insensiblement attribué le droit de lever des troupes et de juger les différends des particuliers. Il était placé k la tête de la noblesse , faisait marcher devant lui la bannière royale^ et présidait à radmiuistration civile, militaire et politique Le conseil municipal de Marseille députa Geoffroi Ricaut , Raymond Anselme , Hugon Aleman et Raimond Argelier, pour inviter Raymond de Baux k venir jurer Tobservation des franchises accordées k la ville. Ce seigneur répondit que son intention était de ne pas accepter la magistrature dont les bontés de Robert venaient de l'honorer \ que si pourtant ce prince n'agréait pas son refus , il satisferait volontiers le désir des Marseillais *. Cet exemple prouve suffisamment que les officiers royaux du comté qui , par la nature de leurs charges , avaient le droit

* Cette charge fîit d*abord annuelle » ensuite triennale.

* Kulfi, 1. 1, Uv. V, ck. V.

D£ MAAS£1LLË. 413

de se faire obéir à Marseille, ne pouvaient y exiger cette obéissance qu^après avoir juré d'observer les libertés municipales.

Sur ces enf reÊiites , Clément y mourut ' à Rôquemaure y diocèse d'Avignon , où il s'était &it transporter de la ville de Carpentras ^ siège ordinaire de sa cour. Après un interrègne de deux ans y les cardinaux placèrent sur la chaire apostolique un Français, Jean xxn, qui^ comme son prédécesseur y établit sa résidence au-delà des monts. Le Pontife confirma à Robert toutes les ilignités que celui-ci avait reçues de Clément v.

Un spectacle horrible de fanatisme, étemel opprobre d'un sacerdoce persécuteur , allait être donné à Marseille épouvantée c^était un de ces sacrifices de sang si souvent offerts au Dieu de paix et de clémence, qui, embrassant tous les humains dans ses bras paternels , ne veut être honoré que par des.chants .de reconnaissance et d'amour. Un grand nombre de sectes bizarres étaient sorties du sein, des ordres monastiques,' parce que la raison de l'homme, destinée par l élernelle Sagesse à l'activité sociale, ne viole pas impunément cette loi d^harmonie ; elle se fatigue dans l'inaction du cloître , et se dégrade dans les peti-, tesses bigotes. Maîtresse d'abdiquer sa dignité , naais ne pouvant abdiquer sa nature, elle se sent

414 • HISTOIRE pressée du besoin de produire ; mais que peut enfanter une intelligence si mal à Taise , qui a corrompu ses voies , méconnu sa vocation et déserté son poste ? des rêveries ridicules , des con* ceptions quelquefois monstrueuses, pour lesquelles son plus grand malheur est de se passionner.

Depuis quelques années, Tordre de Saint-François, ou des Frères Mineurs, était déckiré par un schisme qu'avait élevé Jean-Pierre d*01îvc , du diocèse de Bcziers Les disciples de ce moine, appelés fratrieelles y voulant donner \i leur règle une plus grande austérité , se signalaient par un profond mépris des choses terrestres. Us prétendaient quUl ne leur était pas permis de plaider pour des frais funéraires ou des legs pieux, de travailler à se procurer des richesses ; ils portaient un habit sale et étroit. Â les entendre, eux seuls savaient approcher leur cœur de la sagesse évangélique. Us soutenaient qu'il y avait deux églises ; Tune eliarncUe , comblée de richesses, plongée dans les délices , souillée de crimes , et gouvernée par la Cour de Rome; l'autre, dans laquelle ils se plaçaient, était pauvre et soufirante, mais pure et belle de vertus. Ils prétendaient que Thomme peut acquérir en cette vie une telle perfection^ que la grâce lui est inutile. Arrivé à ce degré de mérite , il n'a plus besoin de jeûner

* Mort le i6 mars 1297.

DK MARSEILLE. 41&

ni de prier, car il a alors Tesprit du Seigneur. U n'est plus soumis k Tobéissance des hommes , ni aux commandemenls de l Eglise , parce que là ou est Tesprit du Seigneur, là est la liberté.

Michel jMonaclii exerçait alors en Provence les fonctions d'inquisiteur. Â la réquisition de Michel de Cesciic, général de l'ordre, qui déjà avait procédé contre les schismaliques, Monachi se trans-» porta à Marseille et intenta ime procédure contre Jean Barrani , Dieudonné Michaelis, Guillaume Santon, PonsRocka etBernard Aspa, fratricelles détenus dans les prisons.

L'inijuisiteur se fit assister de Raymond, évê*;que de Marseille, et tous deux s'eÛoreeieaL d arracher aux prisonniers la rétractation écrite et publique de leurs opinions. Bernard Aspa reeonnut ses erreurs et en témoigna du repentir, mais il ne voulut jamais consentir a écrire ses aveux et à les rendre publics. Alors Monachi indigné les ajourna tous au 7 mai 4 31 8, dans le cimetière des Accoules , pour se conformer h sa volonté , ou pour entendre le jugement définitif qui serait prononcé contre eux.

Au j our indiqué , vers les neuf heures du matin, les cinq moines, chargés de fers, furent conduits au cimetière , oii le peuple attiré par une scène aussi nouvelle qu'affreuse avait accouru en foule. L'évêque de Marseille, Scot, évêque de Comminges, le viguier Raimond de Villeneuve, Bertrand,

prieur de Saint-Victor, Albert de Tison , juge de première instance, et Curatier, juge des appellations, entouraient l'inquisiteur placé sur une estrade, au pied de laquelle étaient rangés le clergé et tous les supérieurs des maisons religieuses. Les fratricelles, sommés de renoncer à leurs erreur^, déclarèrent y persister, et leur opiniâtreté fut inébranlable. Alors Alonachi se leva et prononça cette sentence : « Nous, frère a Michel, inquisiteur par Tautorité apostolique , « ne pouvant ni ne voulant laisser impunie la re- « bellîon des enfants de ténèbres qui méprisent (( la miséricorde de Dieu, la foi catholique, la « puissance du Pape et de TEglise romaine; après « avoir pris Tavis de plusieurs prélats, de plu- « sieurs théologiens et docteurs en Vnn et Tautre « droit j invoqué le nom de Jésus-Christ et jeté « les yeux sur les saintes écritures, déclarons que « Barrani, Michaelis, Sauton et Rocha sont héréc( tiques, parce qulls résistent à Tautorité que « Dieu a donnée au Pape, et par conséquent à la ((Vérité de l'Evangile; parce qu'ils porlent un « habit d^une monstrueuse diflformité, et soutien- « nent que pour vivre dans la perfection évangé- « lique, il est nécessaire de ne rien réserver pour « Pavenir, ce qui est enseigner que les bienhen*- « reux Pères des ordres religieux n'ont pas vécu « scion les conseils de l'Evangile. Voulons en con<> « séquence que les quatre coupables soient dé-

« gradés , et qu'après leur, dégradation , dès k « présent comme pour lors, ils soient livrés au (( bras séculier. »

L'Inquisiteur vint ensuite à Bernard Aspa, qui ne I ui paraissai t pas aussi coupable que les autres. II lecondamnaà êtredégradé, ànn emprisonnement perpétuel, et a pgrter sur son habit deux croix jaunes, Tune sur sa poitrine et Tautre sur les épaules.

Et de suite Monachi requit Tevêque de Marseille de procéder , dans la forme réglée par les canons y à la dégradation de ces hérétiques. Ce que TEvcque lui accorda sans difficulté.

Ce prélat fit dresser un autel au milieu du cimetière et s^y revêtît de ses ornements pontificaux. .Assisté de l'évéque de Cominges, il fit conduire devant lui les condamnés, les dépouilla de leurs habits monastiques et leur fit raser la téte pour qu'ils n'eussent plus aucun vestige de cléricature.

Après qi}oi, Kaimond de Villeneuve, viguier, s'empara des quatre premiers que la sentence lui abandonnait. L'autel fut enlevé, un bûcher fut mis à sa place , les patients y montèrent ayec courage, et la flamme les consuma \

Les affaires de Robert prospéraient. 11 dominait dans le royaume de Naples, dans les Etats

• Baluz^ lib. i. Mhcell. — FieuryjHist.£cclés.9 liv. xcn.— Hîst. d«s Evéques deMarseiile^ 1. 11 ^ liv- xz.

Romains y dans la Lombardie, dans le Piémont ,

dans la Toscane , et la faction des Guelphes, qui depuis long-temps luttait dans Gênes| contre le paru des Gibelins, lui déféra pour dix ans la seigneurie de cette république, en lui associant le Pape. Robert entra dans le port avec une flotte de 26 galères et plus de 40 vaisseaux de transport^ sur lesquels il avait embarqué 1 200 hommes de cavalerie et 6000 fantassins. Les Gibelins se réveillèrent. Le roi Frédéric de Sicile , et Mathieu Yisconti, seigneur de Milan, vinrent assiéger Robert dans Gènes. Après avoir soutenu le siège pendant quelque temps, Robert en laissa le soin Il un de ses généraux, et retourna en Provence.

Ce monarque arriva à Marseille le 22 mai 1 319. Des fêtes magnifiques lui avaient été préparées, il til son entrée clans ccLLc ville avec la Reine son épouse^ et Sanche, roi d'Aragon. Tous les corps de métiers avec leurs bannières déployées, une foule immense d'habitants, les uns à pied^ les autres à cheval, étaient allés k la rencontre des Princes, et les précédèrent processionneilement dans cette entrée triomphale. Us marchèrent sons le dais, ayant chacun à leur côté quatre gentilshonunes marseillais. On nomma cinquante demoiselles pour complimenter la Reine et raccompagner, et cinquante jeunes gentilshommes pour remplir les mêmes devoirs auprès du Roi. Ils devaient s'asseoir à la table des Princes^ ainsi que

D£ MARS£ILL£. 419 les demoiselles. Us avaient été choisis par une commission du conseil municipal ^ composée de Bartliéleniy Martin, Barthélémy Bonvin, Hugues de Gonckis y Jean Benoît^ Hugues Auriol et Nicolas de Templo

L'organisation municipale venait d'éprouver quelques changements et le conseil de ville avait été porté à cent cinquante membres. Quarante d'entre eux formaient le conseil particulier du viguier* Leur élection se faisait chaque année^ le 7 octobre , dans les formes établies par les chapitres de paix , et ils entraient en charge le jour de Saint-André. Celui qui voulait faire tme proposition ou prendre la parole sur uu objet quelconque , se levait de son siège et montait sur une pierre placée dans le lieu des séances^ et appelée lapis parlatoriL Point de scrutin secret : comme sous le régime républicain, cliacun opinait tout haut; mention était faite du vote dans le icgislre des délibérations tenu par le notaire secrétaire, et une commission était nommée avec mission de faire exécuter les résolutions de la majorité.

Robert visita à Marseille le tombeau de saint Louis, évéque de Toulouse, son frère, qui avait été canonisé par le Pape en 1317 ^- Les restes

' Ruffi , tom. I, liv. v, ch. vi. — Papou, t. m, liv. vi. ' £ni3i6ou 1S17.

^ Cette cérémonie fut célébrée à Avignon a^ec beaucoup

mortels de ce prélat étaient solennellement exposes k la vénération des chrctiens dans le couvent des Frères Mineurs, situé hors de la ville ' ; la chasse était en or et embellie de pierres précieuses. Il y avait trois cle& du sépulcre qui renfermait ce trésor; Tune était confiée au sénéchal de Provence, Tautre à un membre du corps municipal désigné par le conseil , la troisième k un religieux du couvent. Les habitants de Toulouse envoyèrent des ambassadeurs à Robert pour le supplier de leur £aire don d une partie de ces reliques. Le prince n^accueillit pas leur demande ; il répondit que ce dépôt précieux devait rester intact k Marseille.

Le roi de ?iaples , après avoir demeuré quelques jours k Marseille , partit pour Âix et visita son comté de Provence. Sur ces entrefaites, la puissance des Gibelins s^accrut en Italie. Frédéric

d« magnificence. La buUe qne le Pape expédia a ce sujet lone

Marseille pour ttre la dépositaire de ces reliques : Ferè ô félix es y 6 Masnlia j facta d'winorum nromaïuin tam sancti corporis apùiheca. £lle rapporte un abrégé de la vie de saint Louis» et , accueillant tons les bruits accrédités par la crédulité populaire « elle dit que huit malades recoayrèrent miraculense* ment la santé par son intercession, et qu'il ressuscita cinq morts. Le souverain Pontife accorda deux années et deux quarantaines d'indulgences à tous ceux qui visiteraient ce tombeau.

' Ce monastère, établi avant laSa, était un des plus anciens de Tordre. Uédifice était grand et magnifique ; il 7 avait une chambre que les vieux titres appellent Caméra Mifwnan, Le presbytère était un des plus beaux de France.

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