‹ Histoire de Marseille (volume 3)Chapitre 24 sur 29 · Î4 H15T0IK · texte numérisé non relu

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encore assemblés , et la France étonnée applaudit à tant d'énergie.

Les ennemis du bien public, tous ceux qui étaient intéressés au monopole des fermes municipales, répandirent des calomnies atroces contre cette garde patriotique, et Taccusèrent de sédition. A la sollicitation de Latour , intendant de Provence et premier président du parlement, le ministère ordonna au comte de Caraman de se rendre a Marseille avec des forces imposantes. De Piles , viguier , députa vers ce commandant Etienne Chompré, Bremond-Julien et J.-F. Lieutaud , pour le supplier de ne pas compromettre la tranquillité de la ville par la violation de ses privilèges. Caraman reçut ces envoyés avec bonté, mais il n^accueillit pas leur demande. Le 20 mai, il partit d'Âix à la tête d'une armée de 8,000 hommes , composée de quatre régiments d'infanterie et de deux de cavalerie ' ; on y voyait plusieurs canons de campagne et de nombreuses munitions de guerre. Caraman fit arrêter ses troupes a Aren , et de Piles alla à sa rencontre avec quelques personnes de distinction. Pendant leur pourparler , Caraman ordonna à un escadron de dragons d'entrer dans la ville ; cet escadron fut repoussé par des citoyens armés. Le comman-

* Le royal-marine, le lyonnais, le régiment suisse d*£mest, le barrois, le royal-dragon et le lorraine-dragon.

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dant en fil partir deux autres qui n^eureni pas plus de succès. Cédant enfin aux prière^ du vigttier, il déclara qu'il pénétrerait seul dans Marseille. On dressa aussitôt un arc de triomphe à la porte d'Aix ; le général y trouva les quatre échevins et Tavoçat Cresp , qui remplissait par intérim les fonctions d'assesseur ; Cresp le complimenta y et Garaman fit son entrée à cheval au milieu de la garde citoyenne ; les bouquetières lui présentèrent des fleurs, et Tuue d'elles l'embrasaft. Sa première opération fut d'éloigner du conseil les citoyens dont on Tavait d'abord renforcé ; il le réduisit ainsi à sa constitution ancienne qui était réprouvée par Topinion publique. Là fui délibéré rétablissement d'une nouvelle milice, et un système bien impolitique présida à sa création. On nomma soixante capitaines : vingt-huit furent pris dans la noblesse, trente-deux parmi 1rs riches négociants, et Ton eut un profond dédain pour les antres classes de citoyens. Le choix des lieutenants fut fait dans le même esprit ; les négociants nommèrent leurs commis; les nobles, leurs créatures. On forma un corps de 1,500 oflTiciers qui adoptèrent un uniforme bleu et ne 6rent le service que par ostentation ; mais les citoyens ne voulurent pas reconnaître les che6 qu'ils navaient pas élus, et il fut impossible de compléter la ganle bourgeoise • , qui eut tou-

' (/c»t le Doin qui fut donné à celte nouvelle milice.

%^(i HISTOIRE

jours plus d'ofliciers que de soldats. Les «lulcurs de ce projet, accablés sous le poids de leur iui' popularité, sentirent le besoin d'une union intime avec les troupes royales , et ils nommèrent pour commandant- général le chevalier de Damas, colonel du régiment de Yexin.

Caraman, obligé de céder aux vœux que manifestaient avec énergie toutes les corporations, rétablit le conseil des trois ordres, qui fut même renforcé de vingt-quatre commissaires nommés par une réunion de six mille patriotes. La nouvelle de la prise de là Bastille faisait fermenter les esprits. 11 était temps de discuter les grie& du peuple. Le 30 juillet, l'assemblée déclara l'intendant Latour auteur des calamités de la province. Elle enjoignit en conséquence h la chambre du commerce , au bureau de la santé , aux corps administratifs et a tous les citoyens, de rompre avec lui toute correspondance et toute relation ; elle supplia Caraman de prendre les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour l'éloigner à jamais, et cette délibération fut publiée h son de trompe.

Le lendemain, on fît la motion de réformer la garde bourgeoise ; plusieurs capitaines de cette garde assistaient à la séance : l'un d'eux tira son épée contre un membre de la commune ; les officiers qui gardaient la porte s'introduisirent dans la salle ri maltraîtèrcnl quelques conseillers.

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L'assemblée se sépara au milieu du plus affreux désordre.

Le peuple fut indigné d'un attentat si téméraire, et Caraman, sentant la nécessité de la réforme demandée, nomma une commission pour l'aider dans ce travail ; on publia qu'elle avait rintention d'enlever l'uniforme h la milice : c'était assez pour soulever de jeunes officiers jaloux de leur costume ; ils mirent tout en usage pour braver leurs concitoyens , menaces imprudentes, propos séditieux , projets de résistance.

Des affiches invitant le peuple à se rendre k laTourretlepouryviJIer sa querelle avec la garde hoiirgroisc, furent placardées le 19 aoiit dans la nuit. Caraman vouliil effacer les impressions fiinrslrs que ces provocations pouvaient faire sur drs nmes anlrntes; il ordonna d'afficher un avis pour aiHioncer la prochaine réorganisation de la «i^arde ; mais quelques officiers s'efforcèrent d'arrclrr l'exérulion de cet ordre, et de ce nombre élail l'avocat Lagct. On en vit qui chargeaient puhliqurnient dos fusils, d'autres qui aiguisaient Irur*^ *ial)rrs sur les tables des cafés ; et quoiqu'il tVil «ouslatr qu'aucun attroupement ne se formait il laTourretto, celte armée d'officiers voulut y niarchrr.

A son arriver , elle ordonna i\ des hommes qui travaillaient de se retirer; un de ces ouvriers fut maltraité par quelques lieutenants ; des enfants

4ÎS HISTOIRE

poussèrent des huées. Alors, les premiers rangs de la garde bourgeoise , sans Tordre du commandant-général , firent feu sur des personnes sans armes que la curiosité seule avait conduites. Un brigadier, nommé Garcîn, qui venait joindre son corps, reçut trois coups de balle et fut ainsi tué par ses camarades; quarante personnes furent blessées; deux moururent quelques jours après.

La garde bourgeoise se dispersa ; on voyait courir dans les rues des officiers poursuivb par le peuple, qui criait à bas les habits bleus! Une foule immense, traînant le cadavre de Garcin, vint demander vengeance à Caraman et ne le trouva point chez lui; elle accourut alors chez Laflèche, échevin; là se passa un spectacle affreux : des brigands, favorisés par la nuit, forcèrent la maison de ce magistrat, dévastèrent ses appartements et brûlèrent ses meubles.

Caraman , croyant par sa présence apaiser les esprits, monte k cheval ; on le force de descendre. Lfcs cris à bas les Jiabits bleus ! redoublent ; alors le commandant-général Êiit avertir à son de trompe que les troupes vont entrer. Quelques instants après, les dragons pénètrent dans la ville, puis les suisses; ces troupes chargent le rassemblement et saisissent quelques personnes. Bournissac, prévôt général des maréchaussées de Provence , arrive bientôt à Marseille pour punir les coupables.

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On distribua dans la bourse et dans tous les lieux publics des listes portant en titre chefs de brigands, et contenant les noms des plus chauds patriotes : Trophime Rebecquy , Orner Granei , Toussaint Pascal, Barbaroux, Auguste Mossy, André Cayol , Blanc-Gilly , Cayol-Richaud ; ces citoyens avaient tous obtenu les suffrages du peuple dans les assemblées primaires, et les premiers ils s'étaient élevés contre tous les abus d^une administration oppressive. Poursuivis parla calomnie, mais forts de leur innocence, ils offrirent publiquement de se constituer prisonniers ; ils sommèrent leurs accusateurs de paraître; aucun ne se montra. Cependant la procédure prévôtale continuait ; instruite sous le nom de Bournissac , elle était en réalité dirigée par Latour. Le prévôt, défondant la cause de Taristocratic , sous le prétexte de faire respecter les lois, ne s'occupa que de l'injure de la garde bourgeoise qui osait reparaître avec son habit d'uniforme ; il choisit pour procureur du roi Tavocat Laget, et pour assesseur Massel, autre lieutenant dans cette garde. L^assassinat de Garcin ne fut Tobjet d'aucune information judiciaire, et Ton chargea de fers Rebecquy, Pascal et Granct; on les jeta dans les cachots du Chaleau-d'lf, on les accabla de vexations inquisitoriales. I^ peuple, leur prodiguant des marques touchantes daifection, les honora comme les héros du patriotisme et les martyrs de la liberté;

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son indignation était au comble , et il ne fallait rien moins pour la comprimer que Tarmée de Caraman : ce général avait fixé sa demeure dans la citadelle St.-Nicolas.

Sur ces entrefaites, d^Ândré, député d'Âix a rassemblée nationale j fut envoyé par le roi à Marseille, enqualitéde commissaire pacificateur. De concert avec Caraman , il abolit le conseil des trois ordres, divisa la ville et les faubourgs en vingt-quatre quartiers , et convoqua , le 6 octobre, tous les chefs de famille âgés au moins de 25 ans, pour nommer trois représentants par quartier, chargés de renforcer le conseil municipal ordinaire. Le 31 du même mois, cette nouvelle assemblée représentative de la cité invita Bournissac à suspendre son instruction jusqu^à la promulgation du décret qui allait être rendu sur la procédure criminelle. Celui-ci, irrité d'une démarche aussi honorable pour les accusés, s'en vengea par des rigueurs plus impitoyables encore : il leur refusa le droit de conférer avec leurs conseils.

Suivant les ordres du roi , on procéda , le 25 novembre, dans Tancienne forme, à l'élection de nouveaux échevins. Gimon aîné, Basile Samatan, Etienne Martin, surnommé le juste ^ et Jean- Gabriel Merle furent élus. Samatan , désigné comme aristocrate k la haine du peuple, et menacé de mort dans des affiches publiques, donna

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sa démission. Ses trois collègues suivirent son exemple, et leurs fonctions furent provisoirement remplies par des conseillers municipaux.

L'assemblée nationale s'occupa de la procédure prévôtale qui était pour Marseille un ferment de discorde. Mirabeau tonna contre Bournissac; Chapelier, de Lapoule et Tabbé de Villeneuve- Bargemont parlèrent dans le même sens. Conformément aux conclusions de Goupillot, membre du comité des rapports, l'assemblée rendit, le 8 décembre, un décret par lequel l'instruction de cette afiaire fut enlevée au prévôt et renvoyée h la sénéchaussée de Marseille.

Le décret sur la constitution des municipalités du rovaumo donna le droit de suffrage à tous les riloyciis aclifs, ol divisa Marseille rt sa banlieue v\\ Ircnlc-doux sections pour les opérations électorales. Le corps municipal de celle ville fut compost* d'un maire, de vingt conseillers, d'un procureur de la commune ri de son substitut, sans voix dclibcrative. Quarante-deux notables «levaient leur cire adjoints dans les affaires importantes, et rassemblée prenait alors le litre de consoil-gcncral de la commune. Les élections commencrrenl le 28 janvier 17î)0. Etienne Martin , proclamé maire, obtint 3:')55 voix; Lejour- <lan fut clu procureur <lc la commune, et Julicn- Hrcmond, substitut. L4 s sections, voulant donner aux citoyens impliqués dans la procédure prévu-

taie une marque de sollicitude et d'estime , les nommèrent officiers municipaux ou notables ■ .

Caraman et d'André sortirent de la ville , et la nouvelle municipalité fut installée au milieu des fêtes publiques. Dans une de ses premières séances , elle réclama la liberté de Rebecquy , de Granet et de Pascal , qui venaient d'être transférés à la citadelle S^-Nicolas. Dans une adresse portée à Paris par le comte de Bausset y officier municipal , et par François Blanc , notable , elle dénonça ' à l'assemblée nationale les attentats de Boumissac , rebelle aux décrets de cette assemblée. Ensuite elle cassa la garde bourgeobe et forma une garde nationale, dont les che&, élus par le peuple , réunirent sous les drapeaux de la patrie tous les bons citoyens. Greling en fut nommé commandant-général.

Le territoire français fut divisé en quatrevingt-trois départements y par décret du 26

* Voici la liste des officiers municipaux : Merle, 3219 Toix; Gimon aine, 3 192; Mourraille, a833; JLnxvon, 276$; le comte de Beansset, chanoine de Saint -Victor , 2755; J.-F. Lieutaud, a65a ; Bertrand , 26o3 ; Lientard, a565 ; lientaud oncle, a5o9; Blanc-Gilly, a4i5; Chompré, 2367; Alléon, 23^9; Corail, 225o; J.-B. Fabre, 2i56; Toussaint Pascal , 21 85; Laugier, 2080; Bernard, 2079; A.ymar, 20i8;PoilYert, 2016; Nitart, 2oi3.

Parmi les notables , Omer Granet obtint i43o voix; Auguste Mossy, i334; Rebecquy, 741.

' Le 19 février 1790.

février 1790. Lies départements des Bouckes-do- Rhône, du Var et des Basses-Alpes remplacèrenl le comté de Provence et les terres adjacentes. Le département des Bouches-du-Rhone eut six di»* tricts, dont les che6-lieux furent Aiz, Arles, Marseille, Tarascon, Apt et Salon >.

Mirabeau obtint le renvoi des troupes de Caraman , et , dans la nuit du 4 au 5 mars , Bournissac , Laget et Massel s^enfîiirent traTestis.

Le marquis d'Ambert, colonel du régiment royal-marine , fut arrêté à la porte d^Aiz ' par un détachement de la garde nationale, qui hii demanda son passeport. Il traita cette garde de canaille y et dit qu'il ne reconnaissait que les habits bleus. Comme on le fit descendre de voiture , il osa porter la main sur le capitaine du détachement en l'accablant d'injures : celui-ci se contenta de verbaliser. Le lendemain, les sections s'assemblèrent pour demander au conseil municipal vengeance de cet affront. Pendant que le conseil délibérait, d'Ambert épouvanté entra avec Greling pour faire ses excuses. Bientôt un attroupement considérable entoura Thôtel-

• Le décret du la octobre 1790 y joignit le district d'Oran{;e. Le a5 juin 1791 , lors de la création da département de Vaucluse, les districts d'Apt et d'Oningc furent distraits du département des Bouches-du-Hhône, qui resta dans les limites qu'il a aujourd'hui.

' an mars.

de-* ville. Les cris à la lanterne! dominaient mille clameurs confuses parmi lesquelles on entendait ces vœux horribles : qufon le perce de coups de baïonnette j qu'on le traîne dans les rues, qu'on le coupe par morceaux ! Lejourdan vint annoncer au peuple que d'Ambert serait constitué prisonnier jusqu^k ce que rassemblée nationale eût statué sur son sort. La foule parut satisÊdte de cette dé« libération ; pourtant elle ne se dissipa qu'avec peine. On craignait une catastrophe : le régiment royal-marine pouvait tenter^ pendant la nuit, d'enlever son colonel. Six cents hommes de la garde nationale restèrent sous les armes avec plusieurs pièces de canon , et Ton éleva à Tentour de rhotcl-de-ville des barricades fSdtes avec des barriques remplies de terre. Quatre mille paysans entrèrent dans la ville. Les habitants d'ÂUauch s'avancèrent aussi , mais ils furent priés de rétrograder pour ne pas augmenter le désordre. Toutes les alarmes se dissipèrent lorsqu'on vit les sous-officiers du régiment fraterniser avec les citoyens.

Les lettres patentes du roi qui sanctionnaient le décret de rassemblée nationale sur la procédure instruite par Boumissac arrivèrent à Marseille le 1^' avril. Le même jour, Rebecquy, Granct et Pascal sortirent de la citadelle Saint- Nicolas et furent conduits en triomphe par dixluiit cents gardes nationaux dans les prisons

royales ' oii ils ne restèrent que quelques instants. Us se dirent malades , et ce prétexte les fit mettre en liberté. L'instruction n'eut aucune suite.

Un autre décret de rassemblée nationale porta que le colonel d'Ambert serait transféré dans les prisons royales et jugé par la sénéchaussée. Le 7 avril , il fut amené au palais de justice avec une escorte de deux mille hommes pour le protéger contre la fureur de la multitude ^ qui satisfit sa vengeance en poussant des huées. Le surlendemain y Chomel , lieutenant «• criminel ^ crut devoir lui accorder la liberté provisoire. La populace en fut exaspérée y et peu s^en fidhit qu'elle n'incendiât la maison de ce magistrat, qui chercha son salut dans la fuite

Un club se forme ' avec l'autorisation de la municipalitc. 11 prend le titre d'assemblée patriotique des amis de la constitution y et le maire en est élu président ^. La viennent se réunir toutes les victimes des persécutions prévotales ; là déclament avec violence les plus ardents démocrates. On s'anime, on s'échauffe mutuellement ; on jure une guerre a mort à tous les privilégiés, à tous les oppresseurs du peuple.

' Te palais de juslicr.

' I.r I I avril.

^ Il ne pr^ida pourtant jamais; ses occupations nmnicipales l'en ciop^hcrent.

£n exaltant les v^^inqueurs de la Bastille , on prend la détermination de s*eniparer des forts j monuments odieux d'un despotisme superbe , et d'abattre surtout cette citadelle menaçante élevée par Louis xit sur Marseille asservie , alors qu'il entra dans ses murs avec tout Tappareil d'un conquérant irrité.

Dans la nuit du 29 au 30 avril , cinquante citoyens de bonne volonté gravirent en silence, et l'arme sous le bras , la montagne de Notre- Dame-de-la«Garde. Divisés en deux détachements, ils se rendirent aux divers postes qu'ils s'étaient assignés. Quatre d'entre eux s'avancèrent vers le pont-Ievis, et se mirent k l'abri d'une petite muraille qui les cachait aux yeux de la sentinelle. Ceux-ci, à cinq heures du matin, et lorsque le pont-levis se baissa , entrèrent en feignant d'aller entendre la messe. Ensuite, pointant leurs pistolets sur la poitrine de cet homme surpris , ils lui déclarèrent que la nation s'enuparait de la forteresse ^ et que c'était £ait de lui s'il disait un mot. Alors, au signal convenu, les deux détachements se précipitèrent dans le fort, culbutèrent la seconde sentinelle et désarmèrent tous les soldats. On arbora sur le donjon le drapeau national avec cette devise : la liberté ou la mort. A la nouvelle de cet événement , la joie éclata dans la ville , et plusieurs compagnies de la garde nationale vinrent

tambour battant , au pied des remparts ^ féliciter les cinquante Tolontaires.

Aussitôt le peuple s'agite > : frémissant d'impatience , il veut prendre d'assaut la citadelle Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean ^ qui avaient fait des approvisionnements considérables. La générale bat dans les sections; les citoyens courent aux armes. Que va faire la municipalité ? personne ne la seconderait, si elle voulaitarborer le drapeau rouge et exécuter la loi martiale; le seul parti qui lui reste est de diriger l'élan national. Elle prie de Miran , commandant de la citadelle y de détourner les batteries dirigées sur la ville. Cet oflicier répond par un refus. £lle lui envoie Arnaud, capitaine dans la milice nationale , pour lui proposer d'admettre dans la place les soldats citoyens cl de la garder avec eux. De Miran demande quinze jours pour réfléchir. Arnaud vient rendre compte de sa mission à la municipalité, qui fait avancer plusieurs bataillons avec des picces d*ariillerie. L'intrépide Arnaud , se prcsentant à la tête de trente hommes , entre seul dans la citadelle et somme le gouverneur de se rendre aux vœux du peuple. 11 le déclare responsable du sang qui peut se verser. On ne vous accorde que trois heures , ajoute - t - il : ce délai passé, les murs sont

• l.r m^mr jour, îo atniil.

escaladés , et vous êtes le premier pendu. La garde nationale d'ÂUauch, volant au secours de ses frères de Marseille y arrive enseignes déployées, et tous les habitants de la campagne entrent armés dans la ville.

Cent mille citoyens n^attendaient plus que le signal de Tassant , et le régiment de Yexin ne pouvait faire qu^une résistance vaine , lorsque , vers les trois heures après midi, le conseilgénéral de la commune se présenta chez le commandant et Pinvita , au nom de la patrie , à prévenir par une prompte capitulation tous les malheurs dont on était menacé. De Miran signa bientôt, en présence de ses officiers, les articles de la convention , portant que la garde nationale garderait les forts concurremment avec les troupes de ligne , dans la proportion d'un garde national sur cinq soldats. Ainsi cette précaution qui épargnait tant de sang se bornait à une simple surveillance. Quelques compagnies de la milice citoyenne entrèrent dans la citadelle et y arborèrent le drapeau de la liberté. Le conseil de la commune se dirigea ensuite vers le fort Saint-Jean, qui était aussi assiégé par une foule immense. Reçu chez le commandant Cal vet, il lui fit la même invitation ; celui-ci promit de s'en rapporter à Tavis de son conseil de guerre, qu'il assembla sur-le-champ. Le conseil fut d'avis de capituler aux conditions proposées. Le major

de Bausset eut seul une opinion contraire. Son neveu y le comte de Bausset , chanoine de Saint- Victor et conseiller municipal , s^efforça vainement de lui inspirer des sentiments plus pacifiques. Le major, jetant sur le chanoine éploré des regards de colère , repoussa ses prières avec une rudesse imprudente. 11 invoqua les lois de rhonneur, et déclara qu'il valait mieux s^ensevelir sous les ruines de la forteresse que de trahir lâchement la confiance du monarque. Il montra un violent désespoir lorsque! vit signer la capitulation et la garde nationale entrer victorieuse.

Le lendemain 1'' mai, des difficultés s^élevèrent pour la remise des armes , et Ton répandit le fuux bruit que le major de Bausset voulait mettre le feu à la poudrière. La générale battit encore dans les quartiers, et les portes de la ville furent fermées, a Texception de celles d'Âix, de Home et des Fainéants. La municipalité entre dans le fort, suivie d^uie foule considérable. On enlève 3000 fusils qui sont portés a Thôtel-dcville. On cherche de Bausset, en poussant contre lui des clameurs homicides. Ce courageux officier se met une redingote et sort avec un front que Taspect du danger ne peut faire pâlir. A l'instant reconnu , il se réfugie dans la consigne, et de là dans la boutique du perruquier Mangin^ qui la ferme aussitôt. L'infortuné ! cet asile trom-

peur est le théâtre du sacrifice : c'est là que doit couler jusques k la dernière goutte son sang dont on a soif. Une populace , ivre de vengeance , brise la porte et se précipite sur de Bausset. On lui abat un bras d'un coup de sabre , on lui perce les deux joues d'un coup de baïonnette. Son neveu , aimé du peuple y accourt avec un autre officier municipal, en criant grâce t grâce / Us ne

sont plus qu'à vingt-cinq pas de distance 11

n'est plus temps , et le chanoine tombe en défaillance en voyant couper la tête de son oncle , que des monstres à figure humaine placent au bout d'une pique et promènent en triomphe dans la ville épouvantée. Les harengères de Saint- Jean y qui montrent le plus de fureur dans cet attroupement d'assassins y se disputent les dépouilles sanglantes de la victime. Les unes foulent aux pieds son corps défiguré ; d'autres font à l'entour des danses infernales. Elles parlent de le traîner dans les rues k la queue d'un cheval ; elles lui arrachent les parties sexuelles, et portent aussi au bout d'une pique cet horrible trophée. Pendant deux jours, elles parcoururent la ville , précédées de plusieurs tambourins et d'un grand étendard tricolore. A la vue de ces souillures , Gimon l'aîné , officier municipal , donna sa démission et fut remplacé par François Blanc .

Greling venait aussi de se démettre de ses

fonctions de commandant - gënëral de la garde nationale. On offrit successivement sa place à Rebecquy et k Granet , qui la refusèrent. Enfin J. F. Lieutaud y oiBcier municipal , fut nommé. Cet homme , appuyé par Mirabeau , était alors Tidole des riches et du peuple. L^armée mar^ seillaise , composée de trente-deux bataillons ' et d'une artillerie formidable ^ s^élevait à 18^000 hommes. Barbaroux, qui en était secrétaire-gë» ncral , et qui bientôt après fut aussi uommë secrétaire -greffier -adjoint de la commune*, suffisait k ces occupations par la prodigieuse activité de son intelligence. 11 trouvait même le temps de plaider quelques affaires , d'assister aux séances du club et de rédiger avec Esménard ' et Rremond-Julien VObservateur Marseillais y journal patriotique.

Sur rinvilalion de la municipalité de Marseille, les députés des communes formant les départements des Bouches-du-Rhône, du Var, cl des Basses- Alpes, se réunirent a Brignoles pour y jurer un pacte fédératif tendant a assurer le triomphe des principes constitutionnels et Texécutioii des décrets de rassemblée nationale. Ce

r/ost-à-dirc, un par section. Il y avait a4 »«.'tions ur-

h.iinr^ vi 8 rur îles.

' Ksménard se fit plus tard connahrc dans le monde litlè* rairc par son pot*mc de la Movigation.

4éi HISTOIRE

congrès provençal , composé de deux cent vingt membres, tint sa première séance le 16 mai, dans Téglise des cordeliers , sous la présidence de Maurin , maire d'Arles. Lejourdan , député de Marseille , fit lecture d'un mémoire contenant les objets dont il pria ses collègues de s'occuper. Cet illustre avocat dirigea toutes les délibérations de rassemblée, qui lui donna dans ses procès - verbaux des témoignages d'estime. Ce fut au nom du Dieu qui lit dans le cœur des parjures que tous ces hommes libres formèrent une union fraternelle et civique. Us promirent de s'aider de leurs conseils , de se secourir de leurs armes, de défendre les droits sacrés de la nature cruellement altérés par des siècles d'erreur ; ils vouèrent à l'anathême ces mortels insensés qui, sous l'abominable prétexte de venger le ciel qu'ils outragent , vont partout allumant les torches du fanatisme. Nés pour vivre heureux sous les lois d'une égalité patriotique , fiers du beau nom de citoyens français , ils abdiquèrent tout privilège et tout titre qui pouvaient les distinguer de la grande famille. Ils jurèrent enfin de maintenir la constitution jusques à leur dernier soupir '.

Pendant que cette assemblée délibérait , des mouvcraenls populaires s'opéraient à Marseille.

' Rassemblée se sépara le lo mai.

Lies prisonniers accusés d*aToir pris part au pillage et à Tincendie de la maison de Laflèche tentèrent de s'cvader. La garde nationale les contint , mais un rassemblement de femmes demanda à grands cris leur liberté , et le maire fut obligé d'arborer le drapeau rouge au palais de justice. On reçut en même temps par un courrier extraordinaire une lettre du ministre Saint-Pricst, à laquelle étaient joints un décret de rassemblée nationale et un ordre du Roi , portant que la milice citoyenne évacuerait les forts. Le 17 mai y une foule immense de citoyens s'introduisit dans la citadelle Saint-Nicolas^ et travailla h la démolition du donjon. Les membres de la municipalité requirent le commandant de la garde nationale de leur prêter main-forte. Revêtus de leurs écharpes, ils se rendirent a la citadelle et ordonnèrent a la foule de Tévacuer : cet ordre fut exécuté. Mais , de retour a rhôtclde-vilh; , le corps municipal fut instruit que la multilude s'était de nouveau portée h la citadelle et contiiuiait de la démolir avec plus d'.irdeur qu'auparavant. Alors il convoqua le conseil-fçrnéral de la commune, lequel ordonna, vu 1rs circonstances , que Ton démolirait seuleuient les batteries qui menaçaient la ville, et nonnna quatre commissaires pour surveiller ce

travail.

Du haut de la tribune nationale , d'André

représenta Marseille comme une ville livrée à Tanarchie , et sa municipalité comme coupable de tous les désordres. Le duc de la Rochefoucauld exprima la même opinion y et Lafayette proposa de mander a la. barre deux membres de cette commune accusée. Gastelanet défendit ses compatriotes , et Mirabeau vint lui prêter Tappui de cette voix puissante qui y toujours féconde en miracles , avait du retentissement dans tous les coeurs émus et dans tous les esprits subjugués. 11 conclut au renvoi de l'affaire au comité des rapports , et Lafayette se rangea à cet avis que la majorité adopta. Cependant ^ la municipalité de Marseille envoya à Paris des députés extraordinaires pour justifier sa conduite. Us parurent à la barre le 30 mai ; Bremond - Julien fut rintcrprëte de leurs sentiments dans un discours que le côté gauche applaudit , et ils obtinrent rhonncur d être admis à la séance.

L'assemblée venait de rendre un décret , sanctionne par le Roi et ordonnant d'arrêter la démolition commencée. Ce décret arriva à Marseille le l^^^juin, et Lejourdan, procureur de la commune y en requit Texécution. Aussitôt la municipalité , escortée par deux bataillons de la garde nationale, le proclama sur toutes les places publiques et se porta ensuite aux endroits de la citadelle occupés par les travailleurs^

lesquels , obéissant à la première sommation y se retirèrent sans murmure.

Lieutaud , qui d'abord s'était fait applaudir k la tête des bataillons, dans les sections ^ au conseil de la commune, au club et sur les places publiques , fut bientôt accablé de tous les traits de la haine. Les passions de la multitude se soulevèrent contre lui : tant se plaît la fortune à briser ses instruments fragiles, tant elle a du plaisir à confondre Torgueil de ses adorateurs imprudents , tant est chancelante et mobile la scène politique oii ne font que passer toutes ces puissances éphémères qui de là vont tomber sous la main de fer du malheur , ou dans IV bîmc d'un éternel oubli ! Presque toujours , il est vrai , il y a peu de mesure dans la haine ou dans la faveur du peuple , alors que gronde sur sa tète une tempête horrible , et que le sol qui le porte est une arène sanglante et couverte de débris affreux. Le propre de tous les partis est de placer trop haut les hommes qui les flattent, et de mettre trop bas ceux qui sont ranges sous des étendards opposés ; leur voix passionnée exagère tout , les vices comme les vertus. Cependant le général marseillais paraît avoir mérité son destin. La plupart des accusalions dirigées contre lui étaient fondées. On disait que , depuis son enfance , il se livrait sans frein à la passion du jeu ; on lui reprochait

fie s'être laissé corrompre par le commandement, de vouloir faire plier la volonté des autres sous ses caprices despotiques ^ et d^aspirer à une sorte de dictature. Lieutaud usurpa, en effet, le droit de proclamation qui n'appartenait qu'aux corps administratifs. Il ordonna aux curés des campagnes de lire ses pamphlets dans leurs chaires , et persécuta ceux qui s'y refusèrent. U se donna huit aides-de-camp tous décriés dans Popinion publique , et on le vit marcher dans les rues suivi de partisans qui calomniaient et menaçaient sans cesse les officiers municipaux.

U avait établi un conseil de guerre composé d'un député par compagnie , et il en entraînait toutes les délibérations. CefutpourtantlàqueBarbaroux eut le courage de l'attaquer : il obtint des succès. Le commandant s'en vengea en cassant cette nombreuse assemblée , et ne convoqua plus qu'un conseil privé. Bremond-Julien et Esménard le défendirent dans leur journal , auquel ik voulaient donner une tendance moins démocratique. Le premier venait d'être nommé procureursyndic du district, et Etienne Seytres l'avait remplacé comme substitut du procureur de la commune. Alors Barbaroux abandonna la rédaction de VObservateur Marseillais ^ et se brouilla avec ses deux collaborateurs.

On 6t au club la motion de renouveler les grades dans la garde nationale , et Lieutaud, qui

y fut dénoncé comme un ennemi dnbien public, jura la perte de cette société. Le f? aôat, il suscita contre elle une insurrection menaçante; les principaux membres faillirent être égorgés. La municipalité requit le commandant de proléger les délibérations de l'assemblée; celui-ci n'y envoya que des sïcaires dirigés par un de ses agents , qui , loin de calmer la multitude égarée , la provoqua à de nouveaux excès. On commença une procédure à la suite de laquelle Lieutaud fut assigné pour être ouï. Son arrogance brava les lois : il menaça d'assembler les bataillons; et, comme il s'était fait un parti dans les directoires du département et du district ',

' Crttc a<lminislralian fut établie à Aix. Les membre* qui l<i compOïaidit furent choisis parmi les citoyen» ëligibles, de maniiTC qu'il y en ci'it au moins douze de cliaque diitrict. Il* «levaient rester cti exercice pendant quatre an» et jtre renouvelle par mnitié tous les deux ans.

Aupri'iileradiiiinistralion était un proeureui^^n^r>l-tynd!c qui avait si-ancc sans voix di-libi'-ralive. L'assembla nonunùt elle-mrme son pri-«idenl ; elle l'tait divisée en deux tectiont, l'une >iciu« le titre île < nnsril ilf i/i-/iiirtemenl , et l'àUtrt tmu celui de ilireiluirr tlf <li'partemrnl.

Le ennseil lenait annuellement une session pour r^ler chaque panie de l'ailminisl ration, ordonner le* tnTRnx et le* ili]irrisi-, (;itnT.ilrs ilu <lcparirnient , receroir le compte de la l;l■^lil1n ilu ilJreitoire, cir. : re dernier était loujourt en activil.- |Miur reTiii'ililion des alTairei.

L'administration du district, subordonnée i celle dn d^paTlcmrnl , riait aussi divisée en deux section*; elle te eont-

comme il avait pour appui tous les aristocrates, il agitait la ville entière. Le conseil-général de la commune arrêta que les sections délibéreraient sur la conduite de cet audacieux général. Les sections le destituèrent , et Gabrol-Moncoussou^ alors président du club , manquant de toutes les connaissances militaires ^ mais doué de toutes les vertus qui font les bons citoyens y fut mis à la tête de Tarmée marseillaise. On lui adjoignit d'Hilabre-Ghamvert, officier recommandable par de longs et honorables services.

Le 28 octobre , la minorité des diverses sections se forma en assemblée dans Téglise des Carmes, sous la présidence d'Arnaud, procureur; Fournier fut élu secrétaire. Bremond - Julien était Tame de cette assemblée illégale ; mais ses

posait de douze membres choisis parmi les citoyens âigibles de tous les cantons du district et renouyelés tous les deux ans par moitié. Il y ayait auprès d'elle un procureur-syndic qui n'avait que Toix consultative. Quupie administration de district nommait son président* et son secrétaire. A la fin de leur première session, les membres élisaient quatre d'entre eux pour former le directoire.

Les conseils de district tenaient leur session annuelle pendant quinze jours; ils s'occupaient des demandes à faire et des matières à soumettre à l'administration de département; ils recevaient le compte de leur directoire.

Les directoires étaient chargés de l'exécution des lots, sous Tautorité de l'administration départementale; leurs arrêtés en matière générale devaient être approuvés par celte administration.

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fonctions publiques rempêchërent d*y paraître • Les partisans de Lieutaud s'ëtayaient du droit de pétition , comme si ce droit pût aller jusqu'à suspendre Teffct d'une délibération de la ma^ rite des citoyens. La municipalité somma les mécontents de se séparer par une ordonnance que le peuple reçut avec acclamation , et qu'on aflicha dans la nuit h la lueur des torches. Il fallut envoyer contre eux un détachement de la garde nationale pour les chasser de Téglise. Us cédèrent a 1« Cowoq^ mais ils nommèrent Bremond - Julien et Fournier pour porter leurs réclamations à Paris. Le procureur-syndic du district, se montrant alors a découvert, accepta cette ( uininission et se démit de sa place. Esménard publia <Ians le journal de Camille Desmoulins une Irtlrc apologétique de Lieutaud. Barbaroux y répondit , mais il ne put obtenir que son article fut inséré tians ce journal '.

Lieutaud se retira dans une maison de campagne , et ses amis continuî'rent de troubler la villr par leurs intrigues et leurs complots. Le plus ard( ut était Lambarine , son aide-de-camp, dout Ir premier métier avait été de peser le charbon sur les quais. Les efforts de tous ces

narl)aroiix dit dan» srs mémoires qur Camilltf Desmouliot trafiquait de ce^ insertions , et qu'il avait rejeté sa lettre parce rprclle n*rtait pas accompagnée d*une somine de aoo fr.

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