‹ Histoire de Marseille (volume 3)Chapitre 23 sur 29 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

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son régime municipal était une espèce d'aristocratie qui plaçait toute Tautoritc dans les mains des principaux citoyens, et excluait Tintervention des classes inférieures. Quoi qu41 en soit, les nobles n'y jouissaient pas de Texemption des charges et n'obtenaient aucune franchise pour le paiement des tributs. Rien de plus vicieux que le système d'impositions adopté constamment par le conseil de ville. Ces impots, établis sur les objets de première nécessité , ne distinguaient pas la plus grande opulence de la plus affreuse misère En vain le peuple réclamait une répartition plus juste; il n'avait aucune part à l'administration. L'intendant de Provence soutenait les abus; les plaintes n'étaient point écoutées, et la cupidité, réunie k la puissance, bravait l'indignation de la multitude.

Les intérêts mercantiles de Marseille avaient atteint un haut degré de protpérilé : il entrait annuellement dans le port environ quatre mille navires ' , et son commerce général était évalué

* Savoir : des Iles françaises de V Amérique^ 90 i loo; du Levant et de Barbarie, 4 à 5oo; des ports de France dans rOccan, i5o; de !a pêche de la monie à Terre- Neuve, 40 a 5o ; des ports de l'Italie, 1 1 à i ,3oo ; des ports d*Espagne, 3oo à 35o; du cabotage de !a Provence et du Languedoc, 400; des ports du Nord , 1 5o ; bateaux ou petits navires qui apportent *da fruit , du bois de chauffage , charbon et autres provisions , 1,000. — En tout, 4fOoo navires.

DE MAHSKILLE. iOS

à 358 millions de livres iouroois ' . La branche de Turquie et de Barbarie était la plus coosidéraUei elle s'élevait k 92 millions. Les importations €t les exportations les plus considérables se fidsiMiit à Smyrne , a Gonstantinople , à Salonique^ à Alexandrie d'Egypte , et à Âlep par le pori d'Alexandrette. Les relations avec Chypre n^étMtnt pas sans utilité; mais le commerce des îles de rArcbipel arait peu d'importance. Les EuropéMS ne possédaient des établissements que dans Candie^ qui fournissait à Marseille divers chargemanls d'huile d'olive , de la cire jaune et des laines de mouton. La Alorée , accablée sous la verga dhaM ignoble tyrannie y et manquant de bras pour la culture des terres, n'offrait pas de grandes ressources. Marseille entretenait des rapports beaucoup plus avantageux avec Tunis , Alger , Tripoli , le petit fort de la Calle et le royaume de Maroc. Cette ville expédiait tous les ans pour les Antilles et Cayenne une centaine de navires de deux cents jusques à sept cents tonneaux. Leurs cargaisons étaient assorties en vins de Provence, eaui-dc-vie, huile, savon, liqueurs, légumes, farines, fruits secs, riz, morue, souliers, toiles , soieries, indiennes, dorures, dentelles et mou-

* Ce chifTre n'exprime pas seulement la rmlear des marchandises exportées et importées, mais encore les profits qur le vendeur est censé faire» tous les frais qne népsuitent \c% transactions, plus les sommes que coûte la navigatioD.

choirs. La branche du commerce d'Amérique occupait un capital de 15 a 18 millions pour Pexportation de Marseille , et 20 à 22 millions pour l'importation des sucres, cafés, indigos, cuirs, cacaos, cotons en laine, et autres produits des colonies.

Depuis la suppression de la compagnie française des Indes et la liberté de ce commerce, il partait annuellement de Marseille trois ou quatre Taisseaux de 300 a 600 tonneaux avec des cargaisons assorties pour Tlle-de-France et TIle-Bourbon , la côte de Goromandel , le Bengale et la Mer-Rouge. On faisait entrer dans les expéditions des vins de Provence, des eaux-de-vie, des huiles, des savons, des draps du Languedoc, du plomb, du cuivre et du corail ouvré. La branche du commerce des Indes formait un objet de 3 millions ; elle aurait été poussée plus loin , si les armateurs de Marseille n'eussent pas été obligés de faire le retour de leurs vaisseaux au port de Lorient.

Les Marseillais ne se livraient guère a l'exécrable trafic pratiqué sur la côte de Guinée. Ils ne faisaient qu'une ou deux expéditions Tannée , et quelquefois point. La longueur des termes auxquels on était en usage de vendre les nègres à St.-Domingue et à la Martinique dégoûtait les armateurs provençaux.

4 millions provenaient de la vente de 40 à 50 chargements de morue de Terre-Neuve.

Le commerce des grains ëuit actif à Marseille; on en voyait journellement arriver des chafge* ments d'Ancone ^ de Trieste et de divers ports da golfe Adriatique, du royaume des Deux-Siciles^ des états du Pape, de la Toscane, de la Boor** gogne par la descente du Rhône, de la Hollande, de Hambourg et de la mer Baltique. MarseiUe était ainsi en état d'approvisionner toutes les contrées qui manquaient de blé , et c'est à elle que recouraient annuellement TEspagne, le Portugal, la rivière de Gènes et la Provence : on évaluait ce commerce à 6 millions '•

L'Espagne fournissait a Marseille les soudes les plus estimées pour la fabrication du savon ; elle y envoyait aussi des aluns , du plomb, de Targent-» vif, de la graine de vermillon, des amandes et du safran. 11 sortait autrefois beaucoup de soieries de Valence et de Murcie ; mais il en venait très peu depuis quelques années.

Cadix était alors Tcntrepot du commerce des Indes, et Marseille tirait de cette ville favorisée

' Sans y comprendre les grains que fournissaient les écbeUet du Levant et fa Barbarie. Ce commerce particulier se trouTait compris dans 1rs 92 millions dont nous aTons parlé.

Les négociants marseillais avaient toujours dans leurs ma- ^.i>ins de* approvisionnements considérables ; on y voyait aoD- \eiit une quantité de i5o,ooo à aoo,ooo chargea.

1^ consommation de la ville et de son territoire était d'environ 180,000 charges PanDée.

environ 600 barils de cochenille , de Tindigo- Giiatimalo, des cuirs de Buenos -Ayres en très grande quantité , du cuivre du Pérou et du Mexique , de la laine de Vigogne , des laines fines la- Vées, du cacao de Caraque, de la vanille, des piastres et des lingots d'or et d'argent. Cadix expédiait toutes les années à Marseille trente ou quarante navires chargés de ces articles précieux. Les piastres et les lingots pouvaient être calculés à 15 millions.

On faisait à Marseille annuellement 150 millions d'assurances pour tous les voyages et sur tous les pavillons. L'assurance s'établissait par contrat qui donnait hypothèque sur les biens de l'assureur , et chaque négociant accrédité était assureur s'il voulait l'être '.

L'industrie manufacturière florissait comme le commerce maritime. Les tanneries n'avaient rien perdu de leur antique splendeur. Les £aJ>riques de savon étaient toujours renommées; toutes les provinces du royaume , les colonies françaises et les nations de l'Europe y faisaient des achats immenses '. Les manu&ctures de chapeaux , de

* Les primes pour aller au Lcrant coûtaient de i à i i/ft ®/^, et même prix pour le retour; pour aller en Amérique, i i/a^/q, et pour le retour a %; pour aller aux Indes et en revenir, 4 ®/^ en temps de paix.

* Les fabric[ues de savon, pour le seul achat des matières et pour la main-d'œuvre , formaient un objet de 1 5 millions ; la vente formait une somme beaucoup plus considérable.

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coton et des fils de poil de chèvre y obtenaieiR beaucoup de succès. Le lavage des laines dt toute qualité était considérable ■• La fibrication des salaisons procurait de grands bénéfices ; celle des ciergeséloignait toute concurrence^ parceque la salubrité du climat et la pureté de Tair donnaient une supériorité incontestable au blan* chissage des cires que le commerce du Levant fournissait en abondance. Les raffineries de sucre et de soufre, les parfumeries, les tapisseries peintes à Thuile et les verreries formaient un objet important. Les fabriques de tuiles, de chandelles, d'amidon , de cartes a jouer, élaienl nombreuses et jouissaient d'une réputation mérite r; celles de faïence avaient acquis un tel degré <li! perfection qu'elles rivalisaient avec la porcelaine '.

\.C!» tiianiifartiiro«» ilc tlra]> du l^nguedoc con&oinmaicnt îti plu* grande partie de ces laines lavées.

' A rrttc rpoqiie, il y avait à Marseille 38 fabriques de savon qui renfermaient 170 rliaiidières, et occupaient 1,000 oiiviiers pendant 9 mois de Tannée; 4^ fabriques de chapraiix , dont la principale consommation se faisait en Espagne et dans les îles espa^^oles : cette fabrication occupait tonte l\inn<'*e environ 5oo ouvriers et autant de femmes; il raffinerie» de sucre; 10 fabriques de faience; une de porcelaine; I i fabriques indiennes peintes; 20 fabriques de bas de soie; I M A \oile!»; une manufacture d'étoffes en or et en argent; une • l<- tabac haché; 2 fabriques de tapisseries; 20 <le liqueur»; fi d amidon; 8 de verre; 10 tanneries; 3 de marroquius en 4 Mitleui ; une pa|>cterie; 2 fabriques cau-de-vie; G de càan*

Les annales du commerce marseillais offraient des noms mémorables et chers à la patrie , des noms qui se recommandaient à Testime publique par une probité héréditaire ou par des qualités supérieures: Remuzat, Bruny, Maurelet, Navel, Cathelin, Fabron, Magy, Latil, Guillermy, Luc Martin, Chavignot, Gravier, David, et le généreux Borrély, qui fit le plus noble usage de son opulence ' ; et le célèbre Georges Roux de Corse, honoré du titre de conseiller d^état; négociant à jamais célèbre qui arma des vaisseaux contre la Grande-Bretagne, et dont le manifeste de guerre commença par ces mots : Georges de Corse à Georges dt Angleterre • ; homme singulier qui donnait beaucoup au hasard et très peu à la prévoyance ^.

On faisait d'assez bonnes études au collège de

délies; 2 de corail ouvré; 4 fabriques de gants; 7 de bougies;

2 de bonnets de laine; une de fitriol; 4 de soufre en canons;

3 teintures de coton filé rouge; 4 fabriques de plomb à giboyer ; diverses teintures pour les draps et étoffes; diverses fabriques de souliers pour l'Amérique.

' Borrély fit construire le chAteau qui porte son nom.

* Georges Roux édifia pour son habitation l'hôtel actuel de la préfecture. En i8o5y le comte de Glandevès, son gendre, vendit cet hôtel à la ville de Marseille pour aao,ooo francs.

' Il ne faisait jamais assurer. H paria deux fois qu*un de ses vaisseaux arriverait de la Martinique le jour et Theure qu*il avait fixé, et il gagna : ludum ùuoieniem ludere perimax.

Il éprouva tons les revers de la fortune, après avoir été comblé de toutes ses faveurs.

la ville, sous la direction des oratoriens; cet établissement possédait une belle bibliothèque , une collection d'antiques et un cabinet d'histoire naturelle ; le professeur de rhétorique portait le titre d'orateur de Marseille. En 1719, Matignon , abbé de St.-Yictor, avait fondé à perpétuité treize bourses pour la classe de philosophie, qui durait deux ans ; onze commissaires ' formaient le bureau chargé d'examiner au concours les jeunes candidats.

Mourraille , esprit solide et vaste qui cultivait avec passion toutes les sciences abstraites , savait donner par l'activité de ses travaux une impulsion ulile a Tacadcmie de Marseille dont il était secrétaire. Cette compagnie avait causé de l'émotion dans la république des lettres en mettant au concours ' Tcloge de La Fontaine. La palme fut vivement disputée par des rivaux illustres : Chamfort et Laharpe entrèrent dans la lice ; le premier fut vainqueur, et le public confirma le jugement de Tacadcmie.

L'abbé Raynal , proscrit par le parlement de Paris , vivait paisible à Marseille, oii il se proposait de finir ses jours. Cet écrivain, quelquefois

(:*e«t-à-dire, trois députés de U cathédrale, trois de Tabbayo de Saint- Victor, deux de la mission de France, un d« l'hôtcl-de-villc , le supérieur de l'oratoire et le préfet du

• Kn 1773.

cloquent quoique déclamateur, voulut favoriser le développement d^une question d'utilité publique, et fit remettre 1,200 francs au trésorier de l'académie ■ , sans prendre l'initiative pour le choix du sujet. L'ouvrage de Beccaria sur les délits et les peines obtenait les suffrages de tous les hommes éclairés ; d'Âlembert et Voltaire y en le commentant, lui avaient donné une vogue immense. L'académie, qui connaissait la pré^lection de Raynal pour cet ordre de pensées philosophiques, crut lui plaire en proposant ainsi le sujet du prix : La sévérité des lois diminue-t-elle le nombre des crimes dans une nation déjà dépravée ? Raynal approuva la question ; de nombreux concurrents se présentèrent , et Eymar de Marseille fut vainqueur dans cette lutte honorable*

Un homme de lettres, nommé Beaugeard, publiait a Marseille, depub le 17 avril 1781 , une feuille qui paraissait trois fois la semaine sous le titre de Journal de Provence; elle embrassait la littérature, les arts et le commerce ; mais l'imprimerie, qui a changé le sort de l'Europe , et qui est destinée à changer la face du monde , était alors en état de suspicion et traitée en ennemie. La censure régnait ignoble et capricieuse ; sceptre de fer , lois insensées qui pesaient

• En 1785.

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lâchement sur la rai^n de Thonime , comme si les trésors de cette intelligence qui façonne le globe k notre usage et nous rappriK^ke de Diett pouvaient jamais^devenir le patrimoine de la police ! Un inspecteur royal , assisté des syndics el des adjoints de la communauté des imprimeurs et des libraires, vérifiait les ballots et les paquets de livres qui entraient dans la ville ; Tédit du 1 7 juillet 1 776 punissait d'une amende de 300 francs les capitaines et les voituriers en contravention. C'était pitié de voir les tristes efforts du despotisme aux abois ; car, enfin , il prenait bien mal son temps pour forger ses honteuses chiunes. A Ifavseille, plus que dans le reste de la France, on parlait patriotisme dans un langage brûlant ; les mots de réforme , de félicite publique ^ de souve* raineté populaire, cesjmots magiques qui toujours auront de Técho dans les âmes bien faites, s'y répétaient avec ivresse ; les citoyens les plus inllucnts, les négociants les plus riches dirigeaient le mouvement. On eût pourtant trouvé un peu d'égoïsme au fond de leurs principes; car, croyeile, la fortune est corruptrice, et ce n'est pas dans les rangs élevés de la société qu'il faut aller chercher les vertus sincères et le vrai désintéressement. Ces hommes s'indignaient de voir audessus d'eux des distinctions nobiliaires ; surtout ils ne pardonnaient pas au parlement sa morgue vaniteuse : mais la cause sacrée du peuple, mais

le triomphe de régalité étaient pour eux choses secondaires. Rien n'est méprisable comme ce &ste d'indépendance hypocrite qui dissimule mal une étroite pensée d'orgueil , ou un sentiment secret de dépit et de jalousie. L'aristocratie de la naissance est une sotte iniquité, mais elle est toujours moins brutale que celle des richesses. L'établissement de la cour pléniëre et des grands bailliages ' produisit k Marseille une vive fermentation, et la sénéchaussée, ne séparant pas sa cause de celle du parlement d'Aix, adhéra aux principes de cette cour souveraine, dans une audience extraordinaire à laquelle assistèrent les avocats et hes procureurs. Le barreau marseillais possédait alors de belles renommées. Lavabre, Yillecrose et Lejourdan unissaient les charmes de la diction à la science du droit. Barbaroux, sensible à la gloire , affectueux et vif, les suivait dans la carrière ; beau jeune homme *, doué par

' La cour plénière était un grand conseil composé de pairs» d*éTéques, de magistrats et de généraux, qui devait enregis^ trer les actes royaux et juger en dernier ressort pour toute l'étendue du royaume.

. Le nombre des conseillers au parlement de Provence fut réduit à quarante. On créa deux grands bailliages, l'un à Aix, Tautre à Digne , pour juger en dernier ressort jusqu'à la valeur de 4)000 fr., et on donna aux sénéchaussées le nom de présidiaux , pour jugor sans appel jusqu'à la moitié de cette somme.

• Il était né en 1767.

Madame Rolland dit dans ses mémoires : Barbaroux^ dont

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la nature d'un caractère ardent, d'une ame expansive et fière. Le cœur indépendant de ce noble enfant de Marseille s'était nourri de doctrines républicaines. Rigordy, retiré depuis peu de temps à la Martinique , oii il exerçait avec succès sa noble profession , avait laissé dans sa ville natale les plus nobles souvenirs ; jurisconsulte étonnant par la profondeur de ses connaissances , par la finesse de ses vues et par la rectitude de son esprit ■ .

L'opinion publique demandait la convocation des états-généraux du royaume. Louis xvi surate k l'établissement de la cour plénière y et le jgmpr Icment d'Aix reprit ses fonctions. D'Isnard, maire de Marseille, avait déjà été appelé par le roi à la première assemblée des notables. Le marquis de Gaillard, son successeur, assista h la seconde assemblée, et fit partie du premier bureau présidé par Monsieur. 11 pensa que le tiers- état devait avoir trois députés contre un de chacun des deux premiers ordres; il déclara pourtant qu'il lui paraissait plus convenable que les états-

frt printm ne dédaigneraient pas de prendre les traits pour une tête iV Antinous.

' Bigordy, nommé, plus de vingt ans après, président du tribunal de première instance de Marseille, sut se concUieTy par la itohlrsse de son caractère ri par ses hautes Tcrtut, la confiance et Testime de ses comjiatriotcs.

Né a Marseille le a nui 1754» il ^r est mort le 17 mai 1817.

généraux opinassent par ordre que par tête ; qu^au reste , eux seuls pouvaient déterminer la règle de leurs suffrages.

Le conseil municipal de Marseille s^assembla le 29 décembre 1788, pour délibérer sur ces questions importantes. Son opinion fut, 1* que le tiers-état était fondé à solliciter un nombre de représentants supérieure celui des deux premiers ordres réunis, pour corriger par la prépondérance du nombre les avantages que le crédit et les dignités assuraient au clergé et à la noblesse ; 2* que , pour ne pas rendre illusoire cette supériorité dans le nombre des voix, les voles devaient être recueillis par tête et non par ordre.

Ces questions intéressaient toute la nation; mais il en était une spécialement relative k Marseille : la ville devait-elle députer pour chacun des trois ordres, ou ses représentants devaient-ik seulement être admis et faire nombre dans le tiers-état?

Le conseil municipal considéra que le véritable intérêt de Marseille plaçait l'universalité de ses habitants dans l'ordre du tiers; qu'elle devait, en conséquence, députer en corps de ville et de communauté j sans distinction de classe , et que la place de tous ses mandataires était dans le troisième ordre.

Le 17 janvier 1789, de Gaillard exposa au conseil municipal les molife de son opinion dans

rassemblée des noublea. Joseph Capus, assesseur, fit deavbservations qui tendaient k sontenir l'avis émis le 29 décembre précédent, et le cons^ se borna k voter Kmpreasion des deaz discoars.^1 n'avait plus à délibérer 8u|ilt»ates ces questions devenues inutiles ; car les lettres patentes dn roi venaient de convoquer le comté de Provence et les terres adjacentes , comme s'ils eussent été partie intégrante du royaume. Ce fut dans ces circonstances que se réunirent h Aix les états de Pro-* vence, suspendus depuis 1639. IM éclata une scis* sion CMnplcte entre les communes et le corpa des seigneurs de fie&*, lit brilla, puissant par fa parole, l'immortel Mirabeau. Le pays était dans l'effervescence. Les »'tats «e séparèrent, sans avoir pu s'entendre sur leur forme constitutive et sur la contribution aux charges publiques.

Les trois ordres s'assemblèrent séparément pour la nomination des députés aux états-généraux , le tiers-état par communes, le clergé par tliocèses et dans les cites épiscopalcs, la noblesse dans les villes principales des sénéchaussées. Ces assemblées primaires nommi-rcnt respectivement des électeurs. Le bas clergé provençal , non possesseur de tx-néfices consisloriaux , déclara dans sa réunion particulière que ses représentants aux étals -généraux du rovaume délibéreraient par irlr rt non par ordre ; qu'ils consentiraient an paiement de toutes les charges publiques de la

41G HiSTOIUE

province d'une manière proportionnelle aux facultés de chacun.

L^assemblée électorale de Marseille se proposait de nommer Mirabeau , lorsqu'on apprit qu'il venait d'être nomme à Aix. Cette nouvelle ne changea pas la détermination des Marseillab, qui tenaient à honneur de Tavoir pour représentant, et le grand orateur, si fort en possession d'une célébrité immense, fut élu par le tiers-état, aux applaudissements de toute la cité. Plusieurs corps de métier désiraient que les électeurs proclamassent aussi le nom de Baynal , et la corporation des ouvriers cordonniers manifesta ce vœu avec le plus de chaleur. On répandit dans le public un pompeux éloge de l'auteur de V Histoire philosophique; mais Raynal, dans sa vieillesse, n'aspirait plus qu'au repos, et la majorité des électeurs marseillais connaissait sa résolution. Après Mirabeau , les députés nommés furent de Yilleneuve-Bargemont , comte de St.- Victor, et Davin , chanoine de St.-Martin , pour le clergé ; de Cipicres et de Sinéty, chevaliers de St.-Louis , pour la noblesse; Lejean, Roussier, Liquier et Labbat, négociants, pour le tiers-état. Peloux, aussi négociant , et Castelanet , notaire , leur furent adjoints comme suppléants.

Les commissaires du tiers -état annoncèrent officiellement k Mirabeau sa nomination , et les Marseillais espéraient que dans son option il

IIK MARSEILLE. tIT

donnerait la préférence h leur ville, berceau de ses ancùlrts '. Une vive douleur s>iiii>ara de» (!spril5, lorsqu'il »nnoiira que de haute» raisons politiques le Forraienl h opter pour Aix *■ Les commU^aires du tiers-élal redoublèrent leur» instances auprès de Mirabrau, et Martin , tiU d'André, lii' aver lui il'unr clroite amitir, le Kupplia de changer de résolution ^Mirabeau fut inébranlable. Il répondit aux cuntmissaires : u J'ai m u l'honneur de vous faire part dei motib de mon . u option ; j'ai épuisé mon courage à écrire U « lettre qui les renferme^ et vous veoei de mettre <i ma sensibilité à une noavelle épreuve. O Mtir « seille , ville antique , ville superbe , asile de la K liberté, puisse la régénération qui se prépare (t pour le royaume verser sur toi tous ses bienci &its!... Je vous en conjure, messieurs, veuillez

La foinillc d« Riquelti , originaire de Majilet , aiail ^oui Mnrteillc pour résidence, ■ son arrivée en ProTCnce.

' Mirabeau, dan» u lettre aux Manoillaii, hît valoir, entre autre» ronsidtTatioDt qui ont déterminé ion choix, qae la <-ta(s de l'rovcncr ne tont que «uipendus , et que ta prétcnct ï est néi'cuaire , parce qu'il y a bien dei abu» à réformer dans la constitution du comlt'. U ajoute ; • Cette cause, J'oac • \f dire , est bien plus encore celle de )■ province , c'eit-i-

■ dire du peuple et des coramunn en général , que cdie de

■ la ville de Marseille , dont la prospérité juiqu'a un certain point tient B d'autres principes et a d'autre* lois. J'avais ilonr l'ontraiti' de» ciiftafjrmcnts avant ceux que ma reeon-

iniposrs. Ma carrière ni rommraeée; j'avais e ne puis le déserter. •

418 HISTOIHE

(( faire agréer aux électeurs mes profondes excu- (( ses, je dirai même, mes regrets. Je suis, je serai « le députe de la ville de Marseille par mes ef- (( forts a seconder ses véritables intérêts. Tout (( député, s41 connaît ses fonctions , doit être le (( député du royaume. Admis dans la lice , j'y « recevrai toute Tinfluence de vos suffrages ; je « profiterai des lumières de vos honorables man- « dataires ; je me regarderai comme leur frère , (( né du même scrutin. Que me manque-t-il pour « avoir ce titre? votre suffrage? J'ai eu le bonce heur de l'obtenir . Mon cœur, mes efforts? ils « sont à vous et à jamais. »

Mirabeau se rendit bientôt a Marseille, et il y fut reçu comme un triomphateur, au milieu des élans de rallégressc publique ; les femmes lui présentaient leurs enfants , on jetait sur son carrosse des rameaux d'olivier et de laurier , on baisait les roues de ce carrosse , et la joie tenait du délire *, la ville entière retentissait des cris de viife la liberté j vis^ le protecteur du peuple ! C'était un beau spectacle ; nous ne verrons pas son pareil maintenant que nos émotions sont usées par des scènes terribles , par des catastrophes étourdissantes ; alors les habitudes avaient moins de réserve , et les esprits plus d'abandon ; mais aussi , dans ces têtes méridionales, toutes les opinions étaient des passions mobiles et fougueuses : les leçons du malheur manquaient à ce patrio-

tisme inexpérimenté qui embrassait avec plus de convi ciion que de prudence des systèmes confus et des théories décevantes.

Une foule immense accompagnait sans cesse Mirabeau % qui recevait partout sur son passage des marques bruyantes d^admiration et d^aroour. Des feux de joie étaient brûlés , et des danses perpétuelles établies devant sa porte. Les compagnies de quartier lui rendirent les honneurs militaires, et les négociants lui donnèrent des fêtes brillantes. Rien ne saurait peindre Pen* thousiasme que sa présence excita au Grand-ThëAtre ; on le plaça au centre de la galerie , et, pendant que madame Dolle lisait à haute voix un quatrain a sa louange % madame Tiran, mcre de ccllc-ci, posa sur sa tétc une couronne de laurier. Ijc peuple l'accompagna chez lui avec quatre-

' Los r< ho\ins, pa^isant sur l«* port pour se rendre à Thofel- <l« -\illr, viri'nl s'avaiuer Mirabciu suivi «l'un grand corf»'»gc populaire. Ils ïraignirenl de recevoir quelque insulte, et %r léfugicrent dans une boutique. In jeune homme afficha auA- '>itôl sur la porte ces mots : rr/iigium pcccatorum.

* Nuui lui drvoiiA crt hommage flaUf ur ; Il iiou« .i|iprrn(l rr qur nous somiurs : Son prrc fui ranti tirs hommes , I.e fiU en rst Ir bicnfailrar.

\.t^ vers suivants furent auvsi lus au milieu des acclamalions:

Pruplr, viiu* Ir \o\r/. , vuirc au|^lc Miutien ; I >r4n>, \(iiU relui qui «<iui ff'duit en poutlrr

Pour nou» , f Vit le dieu riloien :

l'our \o<u« r*r»l le dieu de U foudre.

4i0 HISTOIRE

vingts flambeaux et la musique du régiment de Vexin, qui était en garnison dans les forts.

Mirabeau, après avoir passé plusieurs jours a Marseille , en sortit pour retourner à Aix ; cinq cents jeunes gens des plus distingués de la ville le précédèrent à cheval, et trois cents carrosses le suivirent. Toute la population fut en mouvement, et des fenêtres furent louées deux louis pour voir défiler ce cortège magnifique. Des citoyens d'Âix, aussi à cheval, vinrent jusqu^à mi-chemin à la rencontre des Marseillais, et tous ensemble ils firent vers le soir une entrée triomphante dans la capitale de la Provence , au bruit des boîtes et des fanfares ; chaque cavalier portait une torche à la main. Mirabeau, rendu chez lui, parut à son balcon , qu^on avait orné de guirlandes , et exprima toute sa gratitude au peuple qui ridolâtrait ; puis , s^adressant a la jeunesse marseillaise , il lui témoigna les mêmes sentiments avec Taccent d'une vive sensibilité. Toute la nuit fut employée k donner des sérénades aux par- ' tisans de la cause du tiers-état , et le lendemain au matin la jeunesse d'Âix offrit un repas fraternel a celle de Marseille, qui l'accepta et qui se mit ensuite en route pour regagner ses foyers. La séparation se fit à la Rotonde , et Mirabeau s'y trouva; un jeune Marseillais lui dit : u Vous ne « devez pas nos hommages a votre rang ; ils sont (( purs y unanimes et libres : que vos ennemis

DE MAHSEILLE. 4Î1

« n'ont-ils été témoins de ces seènes attendris- (( santés ou le héros citoyen s^est vu plus puissant a qu'un monarque ; entouré , pressé , couronné j « chéri de tous les citoyens d^une cité inunense ! « Que dis-je , vos ennemis 7 ils sont devenus les (( nôtres : nous leur vouons une haine éternelle. (( Allez , achevez votre sublime ouvrage ; vous (( aurez pour guide et pour appui la fermeté qui (( ne redoute rien, et Tamour du bien public (( qui (ait tout entreprendre. »

Le parlement et la noblesse d'Âix s'alarmèrent de ces démonstrations ; les échevins de Marseille manifestèrent les mêmes craintes , et le comte de Caraman, commandant de la province, fut prié ilc faire cesser ce qu'une arislocratie insolente osait appeler un scandale ; mais Caraman , retenu par 1rs ordres de la cour qui lui prescrivait de nagir qu'avec prudence, ne prit aucune mesure de rigueur.

Cependant une insurrection populaire se préparait à Marseille. Les fournitures des boucheries venaient d'être mises aux enchères, et une compagnie offrait de s'en charger à des conditions plus avantageuses qu'un fermier nommé Rebufel, dont la fortune était un scandale public. La protn lion ou l'argent écartèrent cette compagnie, et le liruit courut quelle avait reçu 24,U00 francs pour se désister. Kcbufel, non content du renouvellement de son bail, osa réclamer une aug-

42â HISTOIRE

inentatioli de prix*, alors des ouvriers vinrent présenter leurs griefs aux échevins, et quelquesuns d'entre eux cassèrent les vitres de rkôtel-de* ville. Il y eut a la plaine St.-Michel un attroupement considérable , et plusieurs orateurs déclamèrent: les uns voulaient aller mettre tout à feu et a sang chez les protecteurs du fermier ; d'autres étaient d'avis de faire rendre un compte prompt et fidèle à tous ceux qui avaient eu la manutention des deniers publics; les plus modérés disaient qu'il fallait demander au conseil municipal une diminution sur le prix du pain et de la viande et sur les droits d'entrée, sauf de revenir ensuite sur la reddition des comptes.

Quoique ce dernier avis eût prévalu , la populace pilla la maison de Rebufel le 23 mars 1789. LfCS échevins ordonnèrent à Boyer et h GuizoD, capitaines de quartier , d'aller rétablir l'ordre ; ceux-ci se transportèrent sur le théâtre de la dévastation , avec une troupe de jeunes gens qui se réunissaient habituellement dans le café d'un nommé François. Le succès couronna leurs efforts, et le calme parut régner. Bientôt on apprit qu'une horde de brigands étrangers menaçait de livrer au pillage les magasins de la^ Rive-Neuve ; les jeunes gens s'armèrent aussitôt et se constituèrent en garde citoyenne, sans autre marque distinctive qu'un pouf et une cocarde; ils dispersèrent les malfaiteurs et assurèrent la tranquillité de la ville.

DK MAKSEILLE. 4t5

Tous les partisans de la liberté vinrent grossir les rangs de cette garde naissante, qui sollicita la réforme des abus et un système d'impositions plus équitable. Le conseil municipal crut que les circonstances lui commandaient de changer momentanément sa constitution politique; il appela dans son sein des citoyens de toutes les classes et des députés de toutes les corporations : cette assemblée s'appela le conseil des trois ordres. On délibéra de vérifier les anciens comptes de la communauté, et notamment ceux de 1784, époque où les revenus de la ville furent livrés aux déprédations les plus coupables. Le prixnlu pain ri de la viande fut diminué , et Ton nomma une «oniniission de surveillance ; ensuite l'assemblée lies trois ordres sortit de rhotcl-dc-vlllc, escortée par le corps des portefaix, et publia solennellement sa décision , au milieu de mille cris de joie.

La garde citoyenne choisit ses oflTiciers et reçut sa complJ'te organisation; elle prit pour devise c es mots remarquables : /// nation, Ir roi et la loi ' . Ainsi, les Marseillais, saehant sVIever a toute la hauteur des vrais principes politiques, proclamaient le dogme incontestable de la souveraineté du peuple. Les états - généraux n'étaient pas

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