LIVRE II
Marseille , privée de sa puissance politique, perdit son influence dans les Gaules ; mais elle forma une république indépendante , sous la protection des Romains. La citadelle, toujours au pouvoir de ces derniers, devint avec le temps une ville distincte qui avait ses magistrats particuliers. La ville grecque resta étrangère a toutes les affaires de Rome. Sa population qui avait beaucoup diminué par les malheurs du siège , répara bientôt ses pertes et prit même un accroissement considérable, parce qu'un grand nombre de familles, habitant jusques alors ses colonies, vinrent se réfugier dans ses murs, pour ne point vivre sous une domination étrangère.
César, devenu maître de l'empire après la bataille de Pharsale , fonda les deux colonies d'Aixet d'Arles, villes qui existaient déjà, mais qui n'avaient pas rang parmi les cités romaines.
La Gaule Narbonnaise ne se ressentit en aucune manière des troubles qui suivirent la mort de César, et Marseille jouit paisiblement du peu de liberté qui lui avait été laissé. Il ne s'y passa rien de mémorable durant tout le long règne d'Auguste. Ce prince , voulant écarter Lucius Antonius, son petit-neveu et fils de Jules qui fut condamné à mort pour ses amours avec Julie, l'envoya dès sa plus tendre jeunesse à Marseille, où le prétexte de son éducation couvrit un véritable exil '.
Lucius César, prince de la jeunesse, petitfils de l'empereur et fils de Julie et d'Agrippa , séjourna aussi quelque temps à Marseille. Il y mourut lorsqu'il se disposait a partir pour aller prendre le commandement de l'armée d'Espagne. Son corps fut transporté par mer a Rome où on lui fit de magnifiques funérailles 2. Marseille reçut encore dans son sein Apollodore de Pergame qui avait été le précepteur d'Auguste à Apollonie.
Les Gaules furent divisées en dix-sept provinces , et l'on fit alors la distinction des deux JNarbonnaises. La première eut Narbonnc pour chef-lieu ; Aix fut la capitale de la seconde , qui
' Tacit. Annal, liv. iv , ch. xliv.
' Idem , liv. i, chap. ni. — Vell. Paterc. liv. n. ch. cm. — Sueton. in Oct. ch. lxv.
garda seule le nom de Provincia Romana , ou simplement Provincia. La juridiction de la colonie d'Aix s'étendit sur toute la Provence proprement dite.
Pendant une longue suite de règnes, les historiens ne nous ont rien transmis de bien important touchant la république de Marseille.
Tibère y avait relégué un riche romain nommé Vulcatius Moschus. Les Marseillais lui donnèrent le droit de Bourgeoisie. Moschus en fut reconnaissant, et laissa tous ses biens par testament à sa patrie adoplive. L'acceptation de cet héritage considérable irrita Tibère , et les Marseillais , craignant la vengeance de ce prince , lui envoyèrent une députation pour l'apaiser. Ils invoquèrent l'exemple de Publius Rutilius qui adopté , dans son exil , par la ville de Smyrne, lui laissa tout ce qu'il possédait. Cet exemple fut pour la cause des Marseillais une autorité qui triompha ' .
Claude étant parti de Rome pour aller calmer des troubles qui s'étaient élevés dans la Grande- Bretagne, fut forcé par une tempête d'entrer dans le port de Marseille et de faire quelque séjour dans cette ville 3.
Néron y relégua Cornélius Sylla ; quelque
' Tacit. Anna!, liv. ix, ch. xciii.
■ Sueton. In Claudium, ch. xxvn.
temps après il l'y lit mettre à mort, d'après le
conseil de Tigellin.
Le nombre des exilés à Marseille fut très considérable durant la tyrannie des empereurs. Les riches Romains abandonnaient en foule l'Italie pour se réfugier dans la Gaule Narbonnaise qui devint riche et florissante. Pline assure qu'elle était si bien cultivée , ses campagnes si agréables, ses habitants si industrieux et si policés , qu'on ne la regardait pas comme une province étrangère, et qu'on l'aurait prise pour une portion de l'Italie * . Aussi obtint-elle un privilège remarquable. Les sénateurs romains qui en étaient originaires pouvaient y venir sans congé, quoiqu'il leur fut défendu de quitter l'Italie sans la permission de l'empereur 2.
Marseille n'avait point cessé de faire le commerce avec succès. Cultivant toujours avec gloire les lettres et les arts, elle était la maîtresse des bonnes études, et ses écoles continuaient de jouir d'une réputation éclatante. Toute la jeunesse romaine de la Narbonnaise venait y faire son éducation. Les Marseillais savaient habilement employer tout ce qui pouvait exciter l'émulation, épurer le goût et enflammer le génie. Ils mirent sagement en pratique cette vérité si bien expri-
* Hist. Nat. liv. m , ch. iv.
3 Tacit. idem. — Pctri Hauircick Massilia, pag. 373.
mec par Symmaquc : « Les arts ne se soutiennent « que par l'honneur , Artes honore nutriri ' . » Aussi, chez eux, la carrière des sciences fut la carrière des honneurs publics. Il était beau de voir une faible république tenir d'une main ferme le sceptre littéraire et instruire les vainqueurs du monde. A l'exemple de Marseille, d'autres écoles s'établirent dans la Gaule , qui , débarrassée des langes de l'ignorance , ne se fit plus remarquer que par les lumières d'une civilisation brillante. Les Gaulois, a cette époque, portaient encore la crédulité à un tel point qu'un poète fameux l'a consacrée par un proverbe 2 ; mais ils étaient doués d'un esprit -\if et ingénieux; ils avaient des dispositions naturelles pour la culture des belles - lettres , et César les avait appelés depuis long-temps : Gémis summœ solertiœ 3. Rome se lit souvent un mérite de tirer du fond des Gaules des personnages distingués pour remplir les premières magistratures de l'empire 4. Elle en fit même entrer plusieurs dans le Sénat. Les Gaulois fournirent un grand nombre d'orateurs , et Juvénal , se plaignant de ce que l'éloquence était presque
' Lib. i , epist. xv.
2 Et tumidus Gallâ crcdulitate fruar.
Martial, liv. v , épig. i.
3 Bell. gall. liv. vu.
4 Magni Aureliï Cassiodoris senatoris. Epit. i, liv. ir.
entièrement négligée à Rome, renvoie dans les Gaules ou en Afrique ceux qui voulaient se perfectionner dans cet art1. Ce furent les Gaules qui, selon le même poète, formèrent les premiers avocats ou jurisconsultes qu'on vit dans la Grande- Bretagne2. Un ancien auteur nous indique que les professeurs gaulois tiraient de leurs leçons un lucre considérable, puisqu'il donne à leur philosophie la qualité d'avare et de mercenaire3.
Dans les écoles marseillaises l'éloquence grecque rivalisait avec l'éloquence latine ; pourtant les affaires publiques se traitaient en langue grecque qui n'avait pas cessé d'être nationale. Le nombre des hommes illustres qui sortirent de ces écoles est considérable.
Marseille donna le jour à Lucius Plotius qui fit à Rome le premier cours public de rhétorique et enseigna aux Romains l'art de parler éloquemment leur propre langue. Insignis maxime Plotius fuit y dit Quintilien qui parle de lui comme d'un grand maître4. Plotius, qui vécut jusqu'à
1 Accipiat te
G allia , vel potiùs nutricula Causidicorum
Africa
Satyr. vu.
" Gallia Causidicos docuit facunda Britamzos.
Satyr. xv.
3 Avara etfœnatorla Gallorum philosophia. Yalère-Maxime, Ht. ii, ch. ti.
4 De Orat. Inst. liv. u, ch. iv.
DE MARSEILLE. m
une extrême vieillesse , avait écrit un traité du Geste de l'Orateur. Cet ouvrage ne subsiste plus '.
Gniphon, professeur des belles-lettres , naquit aussi à Marseille, et Rome fut encore le théâtre où il parut avec éclat. Les citoyens les plus distingués se faisaient un plaisir d'aller l'entendre. 11 se distinguait des autres professeurs par le plus noble désintéressement , et n'exigeait de ses disciples pour son salaire que ce que leur libéralité dictait de lui donner3.
Marseille fut également la ville natale de Valérius Caton, poète et grammairien, qui se fit à Rome une grande réputation. Orphelin dès son enfance et nourri dans la pauvreté, il amassa quelque bien et acheta une maison de campagne près de Tusculum. Mais la fortune l'accabla de revers et le dépouilla de tout. La plus affreuse indigence pesa sur ses jours abreuvés d'amertume. Il avait composé plusieurs traités de grammaire et divers poèmes qui sont perdus 3.
Les académies de Marseille formèrent encore Gallus, grand capitaine et poète aimable, immortalisé par l'amitié de Virgile 4 dont la muse ravissante le consola de l'infidélité de la belle
1 Quintil. De Orat. Inst. liv. n , ch. ni.
* Suéton. De Illustribus Grammaticis , ch. n.
3 Ibid. ch. n.
4 Eglogue vi.
Lycoris, lorsqu'elle le trahit pour suivre Marc- Antoine '; Pétrone que le dieu des vers inspira aussi , bel esprit , qui fut l'arbitre des plaisirs de Néron et qui sut laver les taches d'une vie licencieuse par un trépas courageux 2 ; Trogue- Pompée , le seul historien latin qu'ait produit la Narbonnaise ; Pacatus , Quirinalis et Agrotas , orateurs distingués ; Oscus , qui se fit remarquer à Piome par des discours satiriques ; Favorin } l'un des plus célèbres sophistes de son siècle > pyrrhonien absolu qui forma un grand nombre de disciples parmi lesquels furent Aulugelle et Alexandre de Séleucie.
11 est probable que les académies marseillaises eurent aussi la gloire d'élever Roscius qui naquit dans la Narbonnaise et excita l'enthousiasme de ses contemporains, en portant h la perfection l'art du théâtre, le geste, le port, toute la magie d'une diction enchanteresse. Tout est plein de ses éloges; tout retentit encore des accents d'admiration que causa son inimitable talent. Il fut honoré de l'amitié de tous les Grands hommes de son temps qu'il forma à la déclamation oratoire , et c'est a lui, comme à un modèle achevé de ce que doit être un homme qui parle au public ,