‹ Histoire de Marseille (volume 4)Chapitre 5 sur 9 · I-;!og. x · texte numérisé non relu

I-;!og. x

- il mourut tranquillement au milieu de ses amis, après s'être fait ouvrir les veines, pour prévenir le jugement de Néron dont OU lui avait fait perdre les bonnes grâces.

que Cicéron renvoie son orateur '- «Oui, s'écrie « le prince de l'éloquence romaine , il faut que « cet homme sache , comme Roscius , s'attirer de « fréquents applaudissements, faire rire lorsqu'il « le veut,faire pleurer lorsqu'il le désire 2 . » Chose remarquable ! Les louanges que l'antiquité prodigue à ce comédien célèbre ne sont rien quand on les rapproche de ce qu'elle nous apprend de ses vertus. Pourtant il lui en manqua une. Il n'eut pas le bonheur de connaître l'intelligence suprême qui préside à l'harmonie des mondes. C'est elle qui le combla de ses plus précieuses faveurs. N'eût-il pas mieux fait de lui en rapporter toute la gloire 3?

Trois médecins illustres, Démosthènes , Charmis et Crinas, tous les trois contemporains , naquirent à Marseille et puisèrent dans ses écoles ces connaissances profondes dans l'art de guérir qui ont rendu leur nom immortel.

Démosthènes eut pour maître Alexandre sur-

' De Oratore , liv. r.

3 De Claris Oratoribus.

3 Roscius donna les plus illustres marques de désintéressement et de générosité. La république lui payait par jour cent deniers de pension , sans comprendre ce qu'elle donnait aux gens de sa suite. Cette pension allait environ par an à une somme de cinquante à soixante mille livres de notre monnaie. Roscius abandonna sa pension pendant dix ans de suite , et négligea ainsi d'amasser une somme de cinq à six cent mille livres , sans cesser néanmoins ses représentations théâtrales.

nomme Philalèthe, c'est-à-dire ami de la vérité '. Cet Alexandre, du temps de l'empereur Tibère , était à la tète d'un école célèbre de médecine , située près de Laodicée enPhrygic.Démoslhènes ne commença de briller que plusieurs années après, et continua ses succès jusque sous l'empire de Néron. Digne disciple d'un maître illustre, il mérita de porter comme lui le glorieux surnom de Philalètlic. Il composa en Grec trois livres sur les différentes maladies des yeux et sur la manière de les guérir. Il ne nous en reste que quelques fragments. Galien parle de lui avec éloge \

Charmis se distingua des autres médecins en combattant leurs systèmes et en se frayant des roules nouvelles. Il accourut, comme son compatriote Démosthènes, dans la capitale de l'empire, et fit changer l'opinion publique sur l'usage des bains chauds qui était généralement établi. « J'ai vu moi-même , dit à cette occasion Pline « l'historien qui vivait du temps de Charmis, j'ai «vu des vieillards, hommes consulaires, faire « gloire de se soumettre aux ordonnances de ce « médecin , et prendre des bains froids dans la « plus grande rigueur de l'hiver 3. » Néanmoins

1 Strabon, liv. xn.

a De Compositione Remediorum per Gênera, liv. v , eh. xv. — Jd. liv. vu, ch. xn et suiv.

3 Hist. liv. xxix, ch. v.

Charnus n'était pas le premier médecin qui eut conseillé les bains d'eau froide , quelle que fût la saison. Sous Auguste , un certain Musa Antonius en avait fait l'expérience sur Horace , k qui il avait défendu les bains des eaux chaudes de Baïe et ordonné des bains froids au milieu de l'hiver. C'est le poète lui-même qui nous l'apprend '. Charmis, qui acquit une grande fortune dans l'exercice de sa profession , faisait payer ses soins bien cher. 11 exigea d'un homme de province qu'il guérit d'une maladie et de sa rechute une somme de deux cent mille sesterces , ou vingt mille livres de notre monnaie 2. Nous ne savons pas s'il écrivit quelque ouvrage.

Crinas , après avoir professé quelque temps la médecine k Marseille, alla aussi à Rome sous l'empire de Néron , et y trouva toute la ville éprise des doctrines nouvelles de Thessale , autre médecin fameux qui, à force de déclamer contre ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière^ s'était fait une si grande réputation que tout le monde courait k lui. Crinas s'attira bientôt plus d'estime et de confiance que son concurrent ; il amassa des richesses immenses et devint célèbre par l'usage généreux qu'il en fit. Il légua par son testament dix millions de sesterces k Marseille ,

1 Epist. xv , lib. i.

a Pline. Hist. liv. xxix , eh. vin.

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sa patrie , pour en faire réparer les murailles et les fortifications. Rien n'indique qu'il ait laissé des écrits \

Julius Grœcinus, né à Fréjus de parents qui avaient occupé les premiers emplois de la province, fit ses études à Marseille avec le plus grand succès. Philosophe sans ostentation , magistrat d'une probité rigide, d'une science consommée, d'un patriotisme toujours pur, il obtint en récompense la vénération publique, et Sénèque fut l'un de ses admirateurs 2. Caligula lui commanda d'accuser Marcus Silanus dont l'innocence était évidente. Grœcinus ne voulut point ternir l'éclat de ses vertus par cette lâche infamie. Le tyran ne lui pardonna pas un refus si courageux, et trouvant en lui plus de probité qu'il n'est avantageux aux oppresseurs couronnés d'en trouver chez les citoyens, il ordonna qu'on le mît à mort. Grœcinus la subit avec résignation. Ce martyr de la justice et de la vérité laissa un fils digne de lui et qui marcha sur ses traces ; ce fut Agricola , aussi élevé et instruit à Marseille , et dont Tacite, son gendre, a écrit l'histoire. Véritable grand homme , Agricola rappelait les anciens Romains par sa sagesse, son courage et

1 Pline. Hist. liv. xxix, ch. v.

Les dix millions de sesterces laissés par Crinas à Marseille. font environ un million de notre monnaie.

a De Benef. liv. h , ch. xxi. — Epist. xxiv et xxix.

sa simplicité. Après avoir subjugué la Grande- Bretagne , sa gloire lui attira la jalousie de Domitien qui le rappela , et qui, pour tout accueil , l'embrassa froidement sans lui dire un seul mot. Agricola se consola de cette disgrâce dans le sein de la philosophie. Retiré a la campagne, il y coula des jours heureux, loin des intrigues de la cour, des complots de l'envie, et des orages des passions humaines '.

C'est aux leçons des écoles marseillaises que Tacite attribue les vertus de son illustre beaupère. Ce qui l 'éloigna , dit-il , des désordres de la jeunesse y c'est qu'outre son excellent naturel ', il eut , dès sa plus tendre enfance , pour demeure et pour école la ville de Marseille oit la politesse grecque se trouve heureusement mélangée avec V économie et la simplicité des provinces 3 .

Voilà sans doute un bel éloge de Marseille; mais il ne s'accorde pas avec le portrait qu'Athénée nous en a laissé.

1 A la mort d' Agricola, le bruit général courut à Rome qu'il avait été empoisonné. Pour moi, dit Tacite, je n'oserai affirmer rien de positif. Nobis nihil comperti affirmare ausim. ( T'ita Agricola?. )

3 Tacit. in Agiicol. ch. rv. Arcebat eum ab illeccbris peccantium, prœter ipsius bonam integramque naturam, quod statim parvulus sedem ac magisfram studiorum Massiliam habuerit, locum grœcâ comitatc et provinciali parcimonid mixtion ac benè composition.

Cet écrivain, après avoir parlé des Ibéricns dont il loue les vertus guerrières, leur compare immédiatement les Marseillais ' , et représente ceux-ci comme des hommes efféminés et amollis par toutes sortes de vices, d'où serait né ce proverbe : Massiliam naviges 2 , adressé par forme de reproche aux hommes corrompus par les plaisirs , ainsi que cet autre proverbe , ou plutôt ce corollaire du premier : E Massiliâ venisti^.

Tacite est , dans Tordre chronologique , le dernier écrivain qui ait fait l'éloge des mœurs marseillaises, et il vivait près d'un siècle avant Athénée. Il n'y a donc rien de contradictoire entre l'éloge fait par l'un et la censure faite par l'autre. Cela indique que de grands changements s'étaient opérés dans le caractère des Marseillais , et que leurs mœurs si vantées s'étaient corrompues. Au milieu d'un mouvement général de décadence et de dégradation , comment ces changements ne se seraient-ils pas opérés ? Comment ces mœurs seraient-elles restées stationnaires? Le luxe , le goût des plaisirs, l'image fatigante du despotisme de Rome, tout concourut à exercer sur les Marseillais une influence funeste. Peut-être même, du temps de

1 Athén. liv. x , ch. v.

a Allez à Marseille.

3 Vous êtes venu de Marseille.

Tacite, cette influence se faisait-elle déjà sentir, et il peut se faire que le prince des historiens latins, dans son jugement sur Marseille, ait été entraîné, malgré lui, par la puissance des traditions anciennes et par les séductions d'une bonne renommée qui existait encore, quoique la cause n'en existât plus.

Marseille, sous le rapport politique, était toujours dans le même état où Jules César l'avait placée. Elle avait les mêmes lois, le même gouvernement des Timouques. Modeste république marchande, elle jouissait en silence de l'ombre de puissance qui lui avait été laissée. Elle ne prenait aucune part aux affaires de l'empire livré aux calamités et aux désordres de toute espèce, au milieu desquels la majesté du nom romain allait tous les jours s'afîaiblissant. Marseille était effacée par d'autres villes sur lesquelles les empereurs versèrent leurs bienfaits , et qui, ayant pris des accroissements rapides, étaient comptées parmi les principales cités de la Gaule. Elle leur avait révélé le secret des ressources inépuisables du commerce et de l'industrie. L'émulation enhardit celles-ci à prendre la même route, et la prospérité couronna leurs premiers essais.

Parmi elles, sur les bords de la Méditerranée, Arles et Narbonne annoncèrent dès leur début ce qu'elles feraient un jour. Elles furent récom-

pensées de leurs efforts, et chacune eut son genre

de gloire.

Arles fit preuve d'intelligence dans la science de la navigation, et excella dans l'art de la construction des vaisseaux *j mais sa position enfoncée dans les terres ne lui permit jamais de donner à sa marine un grand essor. Une partie de sa population s'adonna avec succès à l'exercice de l'industrie manufacturière, et ce qui attesta la persévérance et l'habileté de ses ouvriers, ce fut la perfection des ouvrages de rapport en or et en argent qu'elle offrit au luxe et à l'admiration des étrangers les plus opulents. Ils rappelaient les belles formes et le fini exquis dont les Grecs avaient donné de si brillants modèles.

Narbonne fut moins industrieuse qu'Arles, mais elle eut sur elle de grands avantages. Glorieuse autant que digne du titre de la première colonie romaine, elle acquit toute la consistance d'une véritable métropole. Elle était l'entrepôt des armées qui passaient d'Italie en Espagne , et les empereurs, jetant toujours sur elle des regards de complaisance et d'amour, l'avaient ornée d'un capitole, d'un amphithéâtre, d'obélisques et de bains somptueux. Elle touchait à la mer par les eaux de l'Aude , et ce magnifique abri attirait dans son canal les flottes de l'Orient,

' Diod. Sic, llb. iv et v. — Àuson. de Clar. urbibus.

DE MARSEILLE. Ul

de l'Afrique, de l'Espagne et de la Sicile, tandis que ses rivages élargis appelaient sa population à entrer dans la carrière qui s'ouvrait devant elle '.

Montpellier fixait l'attention par ses fabriques et ses bibliothèques. Agde et Antibes, toutes deux filles de Marseille, mirent quelque ardeur à s'emparer du commerce extérieur. Toulon voulut aussi entrer en concurrence avec elles.

Nous touchons a une époque fameuse. Depuis la bataille d'Actium jusqu'au règne deDioclétien, le monde avait vu trente -neuf empereurs romains, et plusieurs de ces princes n'avaient paru sur le trône que pour tomber un instant après dans le sang. Dioclétien, formé au métier de la guerre sous Aurélicn et sous Probus, fut élevé à l'empire par le suffrage des soldats. Les Barbares menaçaient toutes les frontières ; le poids du sceptre était accablant. Dioclétien voulut se donner un collègue , et c'est a Maximien-Hercule qu'il communiqua sa puissance. Maximien qui , comme lui , était né dans l'obscurité, crut effacer les traces de son origine en

1 Tableau chronologique et moral de l'Histoire universelle du Commerce des Anciens, par Jullien de Ruet.

Narbonne perdit son influence aussitôt que son port fut sacrifié à des considérations systématiques aussi mal conçues que brusquement exécutées. Le changement du cours de l'Aude lui enleva son commerce maritime.

faisant construire un palais dans un lieu près de Sirmium en Illyrie , à la place de la chaumière où son père et sa mère avaient gagné leur vie du travail de leurs mains. Bientôt après Dioclétien donna le titre de César à Galère et à Constance- Chlore.

Maximien -Hercule fut chargé de la défense de l'Occident et du Midi ; il fit quelque séjour à Marseille, étouffa plusieurs révoltes dans les Gaules, repoussa au-delà du Rhin les Germains et les Francs, et veilla a la sûreté de l'Italie, de l'Espagne et de l'Afrique.

Une religion nouvelle s'était élevée qui se fortifiait et s'étendait par la persécution. Le Christianisme, enseignant une morale consolante, prêchant l'égalité devant Dieu, relevant la dignité humaine et donnant du prix aux souffrances , devait trouver beaucoup d'esprits favorables dans ces siècles d'oppression et de misère oii la force tenait si souvent lieu de justice. Plein de jeunesse, de vigueur et d'enthousiasme, il chassait devant lui des croyances vieillies que l'habitude seule pouvait soutenir, mais qui n'avaient plus de sympathie avec le cœur, la raison et les besoins de l'homme. Il était temps qu'un culte plus pur et plus fécond parût et fit des progrès, car partout se faisait sentir le pressant besoin d'une régénération morale et intellectuelle.

Nous allons fixer l'époque oii la lumière de l'Evangile a commencé de briller dans les Gaules. La plupart des églises, cherchant moins la vérité que l'honneur de paraître anciennes , font remonter le temps de leur fondation à celui des Apôtres. Cette passion d'antiquité est une des faiblesses de l'espèce humaine. L'église de Paris célèbre Denysl'Aréopagile comme son fondateur, et Marseille se vante d'avoir reçu de saint Lazare, ressuscité par le Christ , les premières semences de la foi.

D'après la tradition populaire, Lazare aborda à Marseille avec Marthe et Magdelaine, ses soeurs, avecMaximin, disciple de Jésus-Christ, Sidonius, l'aveugle né auquel le Législateur des Chrétiens avait donné l'usage de la vue , Marie surnommée de Jacques, et Marie Salomé. Lazare aurait été le premier évêque de Marseille et y aurait souffert le martyre ; Magdelaine aurait pleuré ses erreurs dans une grotte de la Sainte-Baume ; Marthe aurait vécu et expiré a Tarascon ; Maximin serait le fondateur de l'église d'Aix ; Marie de Jacques et Marie Salomé auraient fini leurs jours dans le territoire d'Arles.

Cette tradition ne s'accorde pas avec l'opinion de tous ceux qui ont approfondi ce sujet. Elle ne repose sur rien de fondé ; tous les documents historiques la combattent. Vainement dirait-on qu'il est possible que la ferveur des Apôtres et

de leurs disciples en ait amène quelques-uns dans la Gaule, si voisine de l'Italie et si facilement accessible. Nous admettrons, si Ton veut, cette possibilité. Mais, est-ce donc ainsi qu'une vérité se démontre ? La prétendue arrivée de Lazare h Marseille et son épiscopat seront-ils pour cela prouvés ? ]Non, certainement; et Mézerai dit avec raison que rien n'établit que les Apôtres, ou leurs disciples , aient fondé des églises dans les Gaules et laissé des successeurs '. La croyance d'un grand nombre d'églises de France, qui font l'office de saint Lazare sous le titre de Martyr et de premier Evèque de Marseille, cette croyance qui subsiste dans le Martyrologe de l'Eglise Gallicane , les bulles de plusieurs Papes qui ont voulu la consacrer, ne sont pas des autorités irrécusables qui font fléchir devant elles toutes les intelligences soumises. Ces autorités commandent sans doute le respect, mais elles ne défendent point l'examen consciencieux d'une raison indépendante. Sur quoi s'appuient-elles? Uniquement sur la tradition populaire. Voilà leur seule base. Elles n'ont donc pas plus de force que la tradition elle-même.

Eh bien ! Cette croyance est combattue par une croyance contraire, plus imposante et mieux fondée. Toutes les églises grecques croient que

1 Abrégé Chronologique de l'Histoire de France, tom. ir, liv. v.

Lazare vécut encore trente ans après sa résurrection et mourut à Cytie, dans l'île de Chypre.

Tillemont , n'ajoutant aucune fo^ h une fable que tous les bons esprits repoussent , adopte la croyance des églises grecques. Cet écrivain dit que, sous le règne de Léon le Sage, le corps de Lazare, enterré a Cytie, fut porté h Conslantinople oii l'empereur le fit mettre dans l'église de son nom, et les Grecs célèbrent cette translation le dix-sept octobre de chaque année '.

Longueval qui a fait de graves erreurs sur l'ancienneté de quelques églises gauloises , et notamment sur celle d'Arles , ne parle pourtant pas de la mission de Lazare à Marseille 2 , et paraît ainsi ne pas admettre l'opinion vulgaire établie h Marseille. Baillet la repousse avec force 3. Il dit qu'on en cherche encore les fondcdements , et qu'on ne la vit paraître qu'à la fin du neuvième siècle. Launoy en place l'époque au onzième 4. Ce savant docteur, n'ayant pour guide

' Mémoires pour servir à l'Histoire Ecclésiastique des six premiers siècles , tom. n, pag. 36.

Le même auteur, tom. n, pag. 52o, combat la tradition populaire sur l'arrivée de Magdeleine en Provence.

2 Histoire de l'Eglise Gallicane. Dissertation préliminaire.

3 Vie des Saints , t. in.

4 Dissertations, 1641 et i66o,in-8°.

Les profonds ouvrages de ce théologien célèbre ont été déclarés impies et scandaleux par le parlement d'Aix , en I. 10

que l'amour de la vérité, a publié des ouvrages contre cette croyance populaire qui se dissipe devant le flambeau de la raison; il y a fait preuve de la plus judicieuse critique, du plus profond discernement. Il a démontré la fausseté de l'origine apostolique que la plupart des églises de France s'attribuèrent dans l'ignorance du moyen âge. 11 a dévoilé le ridicule d'une multitude de récits fabuleux dont se repaissait la piété de nos crédules ancêtres.

Un passage de Sulpice-Sévère et un autre de Grégoire de Tours semblent décider la question sur saint Lazare.

Sulpice-Sévère, parlant du martyre de Pothin, évéque de Lyon , assure que ce fut sous l'empire de Marc-Aurèle, c'est-à-dire vers l'an 177 , que l'on vit pour la première fois des martyrs dans les Gaules , et que la religion chrétienne fut reçue un peu tard en-deçà des Alpes '. Lazare ne fut donc pas martyrisé à Marseille dans les premières années de notre ère; la religion chrétienne n'y fut donc pas prêchée de si bonne heure , puisqu'elle ne fut reçue qu'un peu tard dans les Gaules. Ce n'est que vers le milieu du

iG44. C'est un arrêt de plus à ajouter à tant d'arrêts ridicules. Des imbéciles en toge n'en n'ont-ils pas rendu pour et contre les catégories d'Aristote ? N'ont-ils pas proscrit l'émétique ?

' Histoire Sacrée , liv. n.

DE MARSEILLE. I i7

troisième siècle que le Christianisme a eu des églises dans cette partie de l'Europe. Il y avait été annoncé auparavant -, il y avait eu quelques martyrs , mais ces martyrs n'avaient existé que vers l'année 177, suivant le témoignage de SuLpice-Sévère. Cet élégant abréviateur d'Eusèbe , que l'invasion des Vandales dans l'Aquitaine obligea, vers la fin du quatrième siècle, de chercher un asyle à Marseille où il entra dans un monastère pour consacrer tout son temps à la prière et a l'étude, aurait-il pu oublier de parler de l'épiscopat et du martyre de Lazare , si la tradition eût alors existé ' ? Et n'eût-elle pas existé a cette époque de ferveur chrétienne, si Lazare eût réellement été le premier évéque de Marseille ?

Grégoire de Tours, le père de l'histoire fran-

1 Sulpice- Sévère, né vers l'an 363 dans l'Aquitaine, s'appliqua dans sa jeunesse à l'étude du droit et suivit la carrière du barreau qui conduisait alors aux premiers emplois. Un riche mariage ajouta à sa fortune. La mort de sa femme le plongea dans l'affliction et lui inspiz*a la résolution de quitter le monde. Il devint le disciple de saint Martin, évéque de Tours , qu'il accompagna dans ses voyages. On croit qu'il fut ordonné prêtre. Il entra dans un monastère à Marseille , et l'époque de sa mort est incertaine.

Le principal ouvrage de Sulpice-Sévère est l'Histoire Sacrée , divisée en deux livres. On i'a surnommé le Salluste Chrétien , parce qu'il avait pris cet historien pour modèle , et à cause de l'élégance de son style qui lui donne une grande supériorité sur les autres écrivains du siècle.

eaisc, dit que, sous le consulat de Dèce et de Gratus, vers l'an 250, la cité de Toulouse commença d'avoir un évêque , lequel fut Saturnin ; et qu'il fut envoyé de Rome avec six autres pour prêcher l'Evangile dans les Gaules , savoir : Gatien , à Tours ; Trophime , a Arles ; Paul a Narbonne; Denys, à Paris ; Austrémius, a Clermont -, et Martial , à Limoges ' .

Comment pourrait-on admettre que Marseille ait eu des évèques deux siècles auparavant ? Quels auraient été les successeurs de Lazare? On n'en indique aucun.

Les savants auteurs de l'Histoire Littéraire de la France disent avec une bonne foi pieuse : « Dieu dont les desseins sont impénétrables ne « fit pas sitôt annoncer aux Gaulois la parole « de vie. Il est cependant vrai que plusieurs « de nos écrivains modernes ont prétendu que , « dès le premier siècle, la foi avait été prêchée « et reçue dans nos provinces. Mais c'est ce qu'ils a ont avancé sans que personne se soit mis en « devoir de le prouver. Et comment aurait-on (( pu le faire? Bien loin qu'il se trouve quelques (( preuves positives pour l'établir , il y en a plusieurs qui détruisent cette croyance, et qui (( ne sont pas de peu de poids. Il s'agit d'un fait , «et tous les raisonnements que l'on pourrait

1 Liv. i, c. xxvm.

a faire ne sauraient l'établir , si le témoignage « des anciens le dément '. »

Il importe fort peu de connaître la source de l'opinion de l'Eglise Marseillaise touchant saint Lazare, comme celle de tant de fausses croyances. Il paraît pourtant que ce qui peut l'avoir produite 5 c'est le transport de quelques reliques venues d'Orient, sous le règne des successeurs de Constantin 2. La propagation de la foi évangélique dut éprouver h Marseille un obstacle dans les dispositions morales du peuple, car aucune trace du Christianisme ne s'y fait apercevoir avant le martyre de saint Victor qui eut lieu vers l'an 288.

Victor avait un commandement dans les troupes romaines qui occupaient la citadelle. Nous ne savons rien sur le lieu de sa naissance ni sur ses premières années. Animé d'une ardente ferveur pour les nouvelles doctrines reli-

1 Tom. i, pag. ia5 et iiG.

Quelques auteurs ont fait de vains efforts pour prouver l'arrivée et l'épiscopat de Lazare à Marseille , entr'autres le P. Guesnay, savant jésuite qui a publié plusieurs opuscules sur ce sujet ; le respectable Belsunce , dans son Histoire des Evêques de Marseille, tom. i, liv. i; Honoré Bouche, historien de Provence, auteur d'une dissertation intitulée: Vindiciœ fidei et pietatis Provinciœ , pro cœlitibus illiux tutclaribus restîtuendis adversùs quosdam libellos de commentilio J^azari, etc. Aix , 1644 ? in-8°.

a Statistique des Bowhcs-du-Rhône, tom. 11 , pag. <)<j.

gieuses , il fortifiait par ses exhortations le zèle chancelant diin petit nombre de Chrétiens que la fureur des persécutions épouvantait. Surpris un jour dans cet exercice apostolique , il fut conduit devant les préfets Astère et Eutique, et confessa courageusement la religion qu'il avait embrassée. Maximien-Hercule était alors h Marseille. Ce prince était animé d'une haine violente contre les Chrétiens qu'il regardait comme des perturbateurs, Les deux préfets lui renvoyèrent Victor qui montra devant lui le courage qui ne l'avait jamais abandonné. Ni les promesses les plus flatteuses , ni les menaces les plus terribles ne purent l'ébranler, et Maximien irrité ordonna son supplice. Il le fit d'abord traîner lié par les pieds dans les rues de la ville , et une populace aveuglée lui prodigua des insultes et l'accabla de coups l. Il fut ramené tout déchiré et couvert de sang devant Astère et Eutique qui le pressèrent vivement de mesurer l'effroyable abyme de maux où son obstination le plongeait, et de préférer les dieux de l'empire h un homme, disaient-ils, qui était mort sur la croix, à des

* L'acharnement du peuple marseillais contre Victor est une nouvelle preuve en faveur de mon opinion sur Lazare. Il démontre que ce peuple était encore très attaché au paganisme sur la fin du troisième siècle. On n'y aperçoit en effet d'autres chrétiens que Victor et les trois soldats qui se convertirent suintement.

mystères ridicules et à des biens imaginaires. Victor, recueillant toutes ses forces, s'écria avec l'accent de l'enthousiasme : « Non, non, je ne « veux pas offrir un criminel encens a vos divi- « nités honteuses. Je méprise leurs vils adora- « teurs. Quels sont les dieux objets de vos hom- « mages? C'est un Jupiter adultère, une Vénus « impudique, une Junon orgueilleuse et cruelle ; « c'est un Mars sans pitié qui ne se plaît qu'à « l'odeur du carnage, comme une bête féroce. « Que dirai- je de cette troupe subalterne dont u vous peuplez l'Olympe et qui n'a de réel que « le délire qui l'enfanta, de ces dieux et de ces « déesses qui sanctifient toutes les passions et « autorisent tous les crimes? Ah ! périsse, périsse « à jamais ce culte, opprobre du genre humain ! « le Dieu ineffable que j'adore est un Dieu de « justice, de pureté et de miséricorde. Heureux « ceux qui le craignent et pratiquent ses com- « mandements ! Gloire éternelle a lui sur la terre « et dans les Cieux ! »

Le peuple qui jusque-là avait poussé de sourds murmures, ne fut plus maître de son indignation et fit entendre mille cris : A la mort, a la mort. Versez le sang du blasphémateur. Alors les préfets firent suspendre Victor et on brisa cruellement son corps à coups de bâton et de nerfs de bœuf. On le reconduisit ensuite en prison où il subit un nouvel interrogatoire de Tempe-

reur qui lit apporter devant lui un autel de Jupiter, et lui dit : Prends de l'encens, sacrifie à ce dieu, et sois notre ami. Victor, pour toute réponse, renversa Tau tel d'un pied dédaigneux. Ce pied lui fut aussitôt coupé par ordre de Maximien. Sa constance ne se démentit pas un seul instant. Trois soldats, Alexandre, Longin et Félicien, qui avaient été commis à la garde de sa prison , déclarèrent hautement qu'ils embrassaient la religion de Victor, cette religion qui savait donner tant de force et de courage dans les tourments. Ils furent aussitôt mis à mort. Les souffrances de Victor se prolongèrent. On le plaça sous une meule de moulin qui tournait rapidement sur lui; mais la machine se dérangea, et l'intrépide chrétien, lassant enfin la rage de ses bourreaux, eut la têlc tranchée '. Les corps des quatre martyrs furent jetés à la mer et repoussés par les flots sur le rivage. On recueillit leurs restes et on les enferma dans une grotte taillée dans le roc 2.

Galère , aussi ambitieux qu'ingrat , songea bientôt à dépouiller de l'empire Dioclétien à qui

* Acta Martyr, pag. 292. — Fleury, Histoire Ecclésiastique, tom. 11, pag. 400 et suiv., in-4°. — Histoire Générale des Auteurs Sacrés et Ecclésiastiques, tom. ni, pag. 366 et suivantes.

a Cette grotte devint une des chapelles souterraines de l'abbaye Saint-Victor.

il devait toute sa puissance. Le vieil empereur, accablé de chagrins , fut forcé d'abdiquer à Nicomédie, et Maximien-Hercule abdiqua aussi à Milan. Dioclétien, retiré dans ses jardins de Salone , fut plus heureux dans sa condition privée que lorsqu'il était revêtu de la pourpre. Il ne reportait ses pensées vers le passe que pour réfléchir sur les embarras et les malheurs attachés à cette souveraine puissance qui éblouit les hommes les plus sages. Maximien , au contraire , ne pouvait étouffer dans son coeur dévoré du désir de régner les regrets et les plaintes que l'ambition y formait. Le souvenir du passé, comparé a sa situation présente, le poursuivait sans cesse pour l'accabler. Il n'avait pas assez de philosophie pour se conformer à sa fortune nouvelle, et lui, qui était né dans les derniers rangs de la société, ne savait plus vivre hors du trône. Il reprit le titre d'Auguste, et fut bientôt forcé de le quitter. Constantin, son gendre, et fils de Constance-Chlore , était parvenu à l'empire. Pendant que cet empereur était h Trêves, Maximien, qu'aucune leçon ne pouvait corriger, reprit une troisième fois la pourpre, s'empara des trésors, répandit l'argent à pleines mains, et écrivit a toutes les légions en leur faisant de grandes promesses. Il marcha en même temps vers Arles et s'y enferma; mais il n'eut pas le temps de mettre la ville en état de défense,

parce que Constantin, le poursuivant avec une incroyable célérité, y arriva bientôt après lui. Maximien se réfugia à Marseille, et Constantin l'y poursuivit encore.

Il commanda l'assaut, et la ville était prise si les échelles ne se fussent trouvées trop courtes. Les soldats étaient enflammés d'ardeur et de vengeance ; plusieurs d'entr'eux se faisant soulever par leurs camarades , s'attachaient aux créneaux et étaient sur le point de gagner le haut du mur, lorsque Constantin fit sonner la retraite. Peu de temps après, Maximien s'étant montré sur le rempart, l'empereur lui reprocha sa trahison. Maximien ne lui répondit que par des paroles outrageantes. Pendant qu'il se livrait a ses emportements, les Marseillais ouvrirent une des portes de la ville; les soldats de Constantin y entrèrent et se saisirent de l'implacable vieillard qu'ils conduisirent à son gendre. S'il faut en croire Lactance ' , l'empereur crut assez le punir en le dépouillant de la pourpre, et lui laissa la vie ; mais Maximien au désespoir conçut un exécrable projet, celui d'assassiner lâchement Constantin. Il osa en faire la confidence à l'impératrice Fausta , sa fille. Il mit tout en usage pour qu'elle le favorisât dans l'exécution de son dessein. Il la supplia de laisser ouverte la chambre où

Ch.

couchait l'empereur, et de faire en sorte qu'elle fût mal gardée. Le jour et l'heure furent indiqués. Fausta feignit d'être sensible aux supplications de son père et de s'associer h ses vues de vengeance. Elle promit d'exécuter tout ce qu'il voulait. Elle n'agissait ainsi que pour sauver les jours de son époux qu'elle avertit aussitôt. On voulut prendre Maximien sur le fait. On mit dans le lit un eunuque pour y recevoir le coup destiné à l'empereur. Maximien , armé d'un poignard , approche au milieu de la nuit. Les gardes s'étaient éloignés; il trouve tout au gré de ses désirs, entre et frappe l'eunuque. Couvert de sang, il croit que sa vengeance est consommée. Au même instant l'empereur se montre environné de ses gardes. Maximien reste glacé d'effroi. Cette fois la clémence parut dangereuse à Constantin. Le meurtrier n'eut que le choix du genre de mort, et s'étrangla de ses propres mains. L'empereur ne le priva pas d'une sépulture honorable. 11 fit seulement abattre ses statues et effacer ses inscriptions ' . Tout est invraisemblable dans le récit de Lactance, seul auteur qui entre dans les détails de cette conspiration. Il a sans doute recueilli des bruits populaires qui sont sans fondement, car comment croire que Maximien ait fait h sa fille, épouse de Constantin, la confidence qu'on

' Lebeau, Histoire du Bas-Empire, tom. i, liv. i, cli. xlii.

suppose ; que celle-ci ait eu l'air d'approuver l'atroce dessein de son père, précisément pour aller le révéler a l'empereur? Et cet eunuque sacrifié pour constater le crime ! De pareilles circonstances ne doivent pas inspirer beaucoup de confiance. Les écrivains ecclésiastiques sont trop souvent favorables à Constantin , aux dépens de la vérité. Il paraît que Maximien, désespéré d'être condamné par l'empereur à une détention perpétuelle et peut-être à mourir , choisit le supplice qui lui parut le plus doux. Alors serait née cette fable populaire rapportée par Lactance et accréditée par le caractère altier , remuant et sanguinaire de Maximien, justement détesté, et qui n'eut aucune bonne qualité pour racheter ses vices x.

L'Eglise, si long-temps persécutée, vit luire enfin des jours de paix. Constantin, avant d'entrer dans son sein , avait autorisé par un édit le libre exercice du Christianisme , et admis avec empressement les Chrétiens dans ses armées. C'est en 311 qu'il embrassa publiquement leur culte et fit asseoir avec lui sur le trône des Césars cette religion triomphante.

1 Selon une ancienne chronique, on crut, vers l'an io54, avoir trouvé à Marseille le corps de ce prince , encore tout entier, dans un cercueil de plomb enfermé dans un tombeau de marbre. Raimbaud, alors archevêque d'Arles, le fit jeter dans la mer ainsi que le cercueil et le tombeau.

Nous avons vu que Marseille resta long-temps attachée au paganisme. Ce n'est que vers l'époque de l'abjuration de Constantin que cette ville paraît avoir eu un évêque ; cet évêque est Orésius, qui assista au concile d'Arles tenu au mois d'août 314.

Voici le motif de la convocation de ce concile. Dioclétien avait rendu un édit qui enjoignait aux magistrats romains, sous peine de la vie, d'arracher aux Chrétiens les saintes Ecritures. Plusieurs évêques eurent la faiblesse de les livrer ; on les appela traditeurs. Donat , évêque des Cases- Noires enNumidie, accusa Mensurius, évêque de Carthage, d'avoir ainsi manqué à ses devoirs. N'ayant pu le convaincre, il se sépara de sa communion , et eut un grand nombre de sectateurs en Afrique. Cécilien fut élu évêque après Mensurius. Quelques prêtresses ennemis, une dame nommée Lucile, et d'autres personnes, poussées par différents intérêts, conspirèrent de le faire déposer sur ces deux chefs d'accusation : l'un qu'étant diacre du temps de Mensurius, il avait empêché qu'on assistât les confesseurs du Christ qui étaient en prison; l'autre, qu'il avait été ordonné par Félix , évêque d'Aptonge , regardé comme traditeur. Une grande partie des évêques d'Afrique déposèrent Cécilien qui refusa de comparaître devant eux, et nommèrent à sa place jorin , jusques alors au service de Lucile.

Céeilien n'obéit pas à leur sentence. La doctrine des Donatistes fut d'abord condamnée dans un concile tenu a Rome, composé de dix-neuf évêques et présidé par le pape Miltiade. Ils en appelèrent à un concile plus nombreux, et Constantin, accueillant leur demande, choisit à cet effet la ville d'Arles, pour que le différend fut terminé par des évêques gaulois qui n'avaient point participé au crime de tradition dont il s'agissait. L'empereur, occupé de la guerre contre Licinius, n'assista point au concile d'Arles. Le pape Sylvestre, successeur de Miltiade, y envoya ses légats. Des évêques de tout l'Occident s'y rendirent , mais on n'a dans la lettre synodale que la souscription de trente-trois, dont seize étaient des Gaules. Le nom des autres s'est perdu. Saint Marin , évêque d'Arles, dut présider le concile, car il est nommé le premier. Orésius , évêque de Marseille , est inscrit le treizième parmi les évêques gaulois. Les Donatistes furent de nouveau condamnés , et l'assemblée , avant de se séparer, fit quelques canons sur différents points de discipline. Il fut établi que la fête de Pâques serait célébrée le même jour dans tout le monde chrétien ; les comédiens et ceux qui conduisaient les chars dans le cirque furent excommuniés.

Constantin, devenu maître de tout l'empire après la défaite de Licinius, son collègue, établit son siège à Bysance qui prit de lui le nom de

Constantinople. Il divisa alors l'empire en quatre préfectures, sous le gouvernement d'autant de préfets du prétoire. Les Gaules, jointes à l'Espagne et à la Grande-Bretagne , composèrent une des quatre préfectures qui fut partagée en quatre diocèses, gouvernés chacun par un vicaire du préfet des Gaules. Ces quatre diocèses étaient ceux d'Espagne, d'Angleterre, des Gaules proprement dites, et de cinq provinces des Gaules formant un vicariat particulier. Ces cinq provinces furent la Narbonnaise , la Viennoise , l'Aquitanique , la Novempopulanie et les Alpes- Maritimes. La Viennoise et l'Aquitanique furent un peu plus tard subdivisées, et ce vicariat prit alors le nom de Vicariat des Sept Provinces des Gaules qu'on nommait aussi l'Aquitaine prise en général. Marseille ne dépendait d'aucune de ces provinces et avait son gouvernement particulier ; mais les grandes cités gauloises devenues chefs-lieux de vicariat ou de province, et même plusieurs villes secondaires, l'éclipsaicnt entièrement.

L'Arianisme , qui causa tant de troubles dans la Chrétienté, ne pénétra guère dans l'Eglise Gallicane sous le règne de Constantin. Cet empereur, avant sa mort, partagea l'empire entre ses trois fils, Constantin, Constant et Constance, et deux de ses neveux, ce qui fut une source de désordres. Marseille ne s'en ressentit pas. Par

une suite de révolutions dont on n'a pas à parler ici, Constance devint maître de tout l'empire. Ce prince, qui était sectateur de PArianisme, fit assembler à Arles, en 353, un concile des évêques de la Gaule, pour les obliger à souscrire la condamnation d'Athanase , comme il avait obligé les évêques d'Orient. Saturnin qui avait été élu évêque d'Arles par la faction des Ariens , et qui avait embrassé leurs doctrines , dirigea ce concile, et il n'y eut que Paulin, évêque de Trêves, qui eut la fermeté de refuser la condamnation du patriarche d'Alexandrie. Deux autres conciles furent convoqués , l'un à Béziers en 356, l'autre à Valence en 374. Nous ne savons pas qui occupait le siège de Marseille à ces différentes époques. En 381 , les églises des provinces méridionales de la Gaule furent invitées à envoyer des députés au concile d'Aquilée. Elles en envoyèrent six parmi lesquels se trouvait Proculus, évêque de Marseille , que saint Jérôme regardait comme un prélat recommandable par son zèle et sa piété ' . Saint Ambroise dirigea cette assemblée. On y condamna deux évêques, Pallade et Secondien, qui professaient ouvertement PArianisme. Proculus motiva ainsi son opinion : Plusieurs vénérables évêques ayant déjà condamné et déposé Pallade et Secondien , comme des hlas-

1 Hicron. Epist. iv.

phemateurs qui, en ne repoussant pas les blasphèmes d'Arius , les soutiennent comme un héritage impie qui leur appartient , je les condamne de même et dépose pour toujours ' .

En 397, le même évêque se rendit au concile île Turin, pour y faire juger la question de préséance qu'il réclamait sur les évêques de la seconde Narbonnaise. Il se regardait comme métropolitain de cette province , où aucun autre prélat ne jouissait encore de cette prérogative. La ville d'Aix, quoique métropole civile, n'avait pas encore ce rang dans l'Eglise. Proculus allégua , entre autres raisons, la grandeur de la ville de Marseille , qui était plus considérable que celle des métropoles des différentes provinces gauloises. Cet article n'avait pas besoin de preuves ; mais les Pères, qui étaient presque tous Italiens, déclarèrent qu'ils ne connaissaient pas la grandeur de Marseille. Cependant le concile accorda la primauté h Proculus , sa vie durant, non en qualité d'évêque de Marseille , mais h cause de son mérite personnel. En vertu de cette décision, Proculus exerça les droits de métropolitain et conféra quelques ordres. Patrocle, évêque d'Arles, s'opposa à l'exercice de cette suprématie et réclama lui-même les droits de métropolitain auprès du pape Zozimc. Il soutint que ces droits

1 Belsuncc, Histoire des Evêques de Marseille , toin. i , liv. ir.

ne pouvaient pas lui être contestés , en sa qualité de successeur de Trophime qui, un des premiers, avait apporté dans les Gaules la lumière de l'Evangile. Une chose est ici a remarquer. Si Lazare eût véritablement été le premier évêque de Marseille, Proculus, alors placé sur son siège, n'aurait-il pas opposé aux prétentions de son adversaire un titre si puissant et si décisif? Et pourtant il ne l'invoqua pas. Il ge*rda sur ce point un silence absolu. Ne voit-on pas là une nouvelle preuve que la tradition populaire sur l'arrivée de Lazare a Marseille ne repose sur aucun fondement et est postérieure à l'épiscopat de Proculus? Zozime fut favorable aux prétentions de Patroclc. 11 voulut que l'évêque d'Arles eût la principale autorité dans les ordinations , et qu'il exerçât les droits de métropolitain dans la Viennoise et les deux Narbonnaises. Il écrivit aux évêques des Gaules et des Sept Provinces une lettre exprimant sa volonté à cet égard.

Proculus opposa à la sentence du Pape la décision du concile de Turin , et continua d'exercer les fonctions de métropolitain. Le Pape le cita à Rome, et l'évêque ne comparut point. Zozime procéda contre lui sur des mémoires qui lui furent probablement fournis par Patrocle qui était alors à Rome , et qui ne fit aucune difficulté de se trouver à l'examen de la cause de sa partie adverse. Cette cause fut bientôt instruite. Zozime

écrivit au clergé , au sénat et au peuple de Marseille pour les exhorter à reconnaître la suprématie de Patrocle , et il alla même jusqu'à leur recommander d'élire un autre évêque à la place de Proculus qui, par son obstination et sa désobéissance, n'était plus digne, selon lui , d'exercer ses fonctions augustes. Cette lettre est remarquable par sa véhémence. « Je ne suis pas surpris, u dit le Souverain Pontife, que Proculus persiste « dans son effronterie, et qu'ayant perdu toute « pudeur il fasse chaque jour des actions con- « damnables. Il ne s'est fait connaître que par « le trouble et la confusion qu'il met dans Mar- « seille , faisant des évêques quoiqu'il ne le soit « pas ; n'ayant qu'une autorité purement hu- « maine, il se vante de pouvoir donner à d'autres « une dignité dont il avait autrefois été revêtu u sans l'avoir méritée, et qu'il n'a pas pu con- « server '. »

Zozime mourut la même année , et Boniface, son successeur , ne soutint pas les prétentions de Patrocle. L'évêque de Marseille fut rétabli dans ses droits de métropolitain ; mais ce ne fut pas

1 Non miror Proculum in consuetâ adhuc fronte durare , et oblitum penitiis pudoris quotidic dignd damnatione committere. Eccè cœtum vestrœ dilectionis , sud quoque sold notus est turbatione confundit. Càtn ipse jàm non sit episcopus , episcopos facit, et humanus largitov aliis se dicit posse prœstare quod dation sibi aliquando immérité tencre non potuit.

Epist. Zoz. xii.

pour long -temps. Les évêques d'Arles firent bientôt revivre leurs prétentions qui paraissent avoir été définitivement accueillies.

Vers la fin du quatrième siècle, les ordres monastiques furent introduits dans la Narbonnaise. Honorât, après avoir voyagé dans l'Orient, se fixa dans l'île de Lérins ' où vinrent le trouver un grand nombre de Cénobites. Un monastère fut bâti. Bientôt le monde religieux changea de face. Des idées étranges, inspirées par une piété mal entendue qui corrompait les voies de l'Evangile , prévalurent généralement. On dépouilla la vie de tous ses agréments pour l'entourer d'images sombres et d'objets affreux. On voulut se rendre agréable à Dieu par une contemplation stérile, h Dieu quia donné à la pensée humaine un principe d'activité et qui a fait du travail une loi de notre nature. On crut l'apaiser par le sacrifice continuel des larmes et de la douleur, comme si les malheurs inséparables de notre condition ne lui suffisaient pas.

Au commencement du cinquième siècle, Jean Cassien fonda a Marseille deux monastères, l'un de religieux et l'autre de religieuses. Le premier fut l'abbaye de Saint-Victor , célèbre parmi les abbayes des Gaules. Le second fut celui de Saint- Sauveur. Les moines de Saint-Victor étaient h peu

' Appelée plus tard lile Saint-Honorat.

près habillés comme ceux d'Egypte. Ils portaient sur la peau un cilice et par-dessus une tunique de toile dont les manches n'allaient que jusques au coude , un cordon de laine pour serrer ce cilice autour du corps, un manteau et un capuchon. Cette abbaye , à laquelle les moines attachaient une idée de perfection et qu'ils appelaient la Porte du Paradis ^ était située hors des murailles de la ville1. Elle renfermait plusieurs espèces de moines. Les uns, nommés Monaclii ad suceur rendum } étaient ordinairement des personnes d'une naissance illustre qui se revêtaient du sac de la pénitence lorsqu'elles étaient frappées d'une maladie dangereuse dont elles n'espéraient pas la guérison. Elles portaient ce nom pour exprimer qu'elles imploraient les secours spirituels de la communauté , et se soumettaient à l'adoption de la discipline monastique, dans le cas oh elles recouvreraient la santé . D'autres étaient appelés Anachorètes. Brisant tous les liens qui les attachaient au monde, se condamnant à la plus étroite solitude, ils s'enfermaient pour le reste de leurs jours dans une cellule à coté de laquelle étaient un petit jardin et une chapelle. A leur entrée, on apposait le sceau de l'abbé sur la porte de cette cellule qu'on n'ouvrait que lorsque le reclus était malade , pour lui

1 Propè et extra muros civitatis Massiliœ , disent les litres.

donner les soins nécessaires , sans pourlant le

faire sortir de cette prison éternelle.

Cassien forma a la vie monastique cinq mille personnes qui se dispersèrent dans un grand nombre de couvents. On ne connaît pas la patrie de cet homme si fameux dans les fastes de la primitive Eglise. Il était Scythe, selon quelquesuns ; Africain , selon quelques autres. Il en est qui ont écrit qu'il naquit a Athènes; d'autres enfin qu'il vit le jour àRome. Le cardinal Noris1 ctHolstenius 2 le font naître dans laNarbonnaise. L'opinion de ces deux auteurs paraît être la mieux fondée.

Cassien, après avoir passé une partie de sa jeunesse dans le monastère de Bethléem en Palestine ? alla conférer avec les solitaires de la Thébaïde et visita tous les monastères d'Egypte où il resta sept ans. Il se rendit ensuite h Constantinople auprès de saint Jean-Chrisostôme qui le fit son diacre; et lorsque ce Père de l'Eglise fut chassé de son siège par une faction ennemie, Cassien eut l'honneur d'être envoyé par le clergé de la ville impériale vers le Pape Innocent I , pour défendre la cause de son chef. A la mort de Chrisostôme, Cassien demeura quelque temps a Rome pour combattre les opinions de Nestorius

1 Historia Pelagiana , liv. h , ch. 1. 3 Codex Regularum , Prœfatio.

qui faisaient alors beaucoup de bruit. Il y composa le traité De Incarnatione Verbi, h la persuasion de Léon, archidiacre de l'Eglise Romaine qui, à la mort de Sixte, fut placé sur le trône pontifical. Cassien fit aussi le livre des Conférences des Pères du Désert et plusieurs autres ouvrages de théologie.

Ses ouvrages rendirent son nom célèbre dans les Gaules y mais y causèrent des troubles religieux. Les disputes sur la grâce étaient alors fort animées. Les Pélagiens venaient d'être condamnés en Afrique, h Rome et en Orient. L'opinion des Pélagiens, déjà marquée dans la troisième Conférence, était plus particulièrement développée dans la treizième. Saint Prosper se crut obligé de la combattre, et écrivit son ouvrage intitulé : Contre l 'Auteur des Conférences. Saint Augustin composa, dans le même objet, ses deux livres de la Prédestination des Saints et du Don de la Persévérance. Cassien enseigna, entre plusieurs autres points de doctrine, que l'homme peut avoir de soi-même le désir de se convertir ; que le bien que nous faisons ne dépend pas moins de notre libre arbitre que de la grâce divine ; que cette grâce est gratuite; que Dieu cependant la donne , non selon sa puissance souveraine , mais selon la mesure de la foi qu'il trouve dans chacun, ou qu'il y a mise lui-même; qu'il y a réellement dans l'homme une foi que Dieu n'y

a pas mise, comme il paraît par celle que le

Christ loue dans le Centenier cle l'Evangile.

Telle fut la doctrine qui excita à Marseille de violents troubles qui ne furent point apaisés par les écrits de saint Prosper et de saint Augustin. Les opinions da Cassien se répandirent bientôt à Arles, a Lérins, partout oii pénétra la treizième Conférence , et les personnes les plus illustres par leur instruction et leur piété les soutinrent avec ardeur.

Léporius, qui embrassa la vie monastique h Marseille , sous Cassien , posa les fondements de Hiérésie de Nestorius, en disant que le Christ n'était simplement qu'un homme ; qu'il n'était pas né Dieu, mais qu'il avait été choisi par Dieu ; qu'il n'avait acquis la divinité que par le mérite de ses travaux et de ses souffrances ; qu'il avait vécu sans souillure, non par l'union du Créateur, mais par le bon usage qu'il avait fait de son libre arbitre -, qu'il n'était point venu au monde pour accorder aux hommes la grâce de la rédemption, mais pour leur donner seulement l'exemple d'une sainte vie.

Proculus occupait toujours le siège épiscopal de Marseille. La doctrine de Léporius lui parut impie et blasphématoire ; il la condamna. Ce moine se retira en Afrique, fut converti par saint Augustin, et, dans l'année 428, envoya à Proculus une rétractation dictée par la plus

profonde humilité. Il s'y avoue si coupable qu'il ne sait par où commencer la confession de ses fautes , et qu'il ne trouve rien qui puisse l'excuser. Il attribue son égarement a son ignorance , à son fol orgueil , a son entêtement pernicieux. Tous ces vices ont règne en moi, dit-il, en sorte que je suis honteux de m'en être laissé dominer. Il confesse ensuite la divinité du Christ en ces termes : Je reconnais Jésus comme Fils unique de Dieu., qui étant né pour lui-même avant les siècles, procède du Père , et qui ayant été fait homme pour nous , dans le sein de la Vierge Marie, par V opération du Saint-Esprit, est né de Dieu. Léporius finit par une condamnation générale de toutes ses anciennes opinions , et parce qu'Userait, dit-il, trop long de rapporter en détail tout ce que nous avons avancé , nous déclarons avec sincérité que noies en admettons et en rejetons tout ce qu'en admet et en rejette l'Eglise Catholique , anathématisant les hérétiques Photin , Arius , Sabellius , F'alentin , Apollinaire, Manès et tous les autres '.

Proculus mourut dans la même année et eut pour successeur Vénérius , prêtre et religieux du monastère de Saint- Victor. Cassien mourut à Marseille en 439, sous le règne de Théodose et de Valentinien 2.

' Belsunce, Histoire des Evêques de Marseille, torh. i, liv. n. 2 Histoire Générale des Auteurs Sacrés et Ecclésiastiques, tom. xiii, pag. l\\.

L'esprit humain subissait partout la triste influence des idées monacales. Un changement complet s'opérait dans les mœurs. Marseille se distingua beaucoup moins par le goût des lettres et des arts. Les écoles publiques qui, pendant plusieurs siècles , avaient fait son ornement et sa gloire , étaient remplacées par d'autres écoles où l'on instruisait les jeunes lévites destinés au ministère des autels. Si on cultivait encore les sciences profanes, c'était avec une certaine modération, surtout avec une certaine méfiance, parce que les payens les avaient jadis cultivées avec succès, parce qu'elles avaient servi d'appui à leur riante mythologie. Pourtant les Pères de l'Eslise se vouèrent avec ardeur à la culture des lettres grecques et latines ; ils les regardaient même comme indispensables à la foi en certaines occasions, a Oui, disait Tertulien , la connais- « sance de la théologie payenne, enseignée par les « poètes et les philosophes , est nécessaire aux « défenseurs de la vérité , soit qu'ils agissent a contre les idolâtres pour les réfuter et les « combattre par leurs propres armes , soit qu'ils (( agissent contre les hérétiques dont les philoce sophes ont été les patriarches '. » Ces docteurs ne purent rien contre les préjugés du vulgaire. Les arts , d'abord accueillis avec indifférence ,

1 Advenus Hermogenem Liber.

ensuite vus avec mépris, ne furent enfin regardés que comme les idoles du mensonge. L'impulsion était donnée. Une pente rapide entraînait vers la dégradation le peuple livré à des pratiques puériles. Le génie malfaisant du prosélytisme et de l'intolérance faisait tous les jours de nouveaux progrès. Bientôt, dominateur orgueilleux, il asservit les consciences a ses décisions arbitraires ; il fit gémir la raison dans des chaînes ignominieuses, et l'amour des études utiles s'éteignit , et toutes les facultés de l'homme dégénérèrent. L'instruction se concentra dans le clergé. Les prêtres de Marseille furent renommés dans l'Occident par leur savoir ; mais quel savoir qui consistait le plus souvent a agiter avec subtilité des questions oiseuses et de misérables arguties, sans profit pour l'intelligence !

Salvicn se plaça avec éclat parmi les prêtres marseillais , et étendit au loin sa réputation de science et de sainteté. Il nous dit clairement lui-même qu'il est né dans les Gaules r , mais nous ne trouvons rien de bien précis sur l'année ni sur le lieu de sa naissance. 11 paraît pourtant qu'il vit le jour quelques années avant la fin du quatrième siècle , et Tillemont croit que ce fut en 390 2. On ne sait pas si ses parents étaient

■ De Gubematione Dei , liv. vi.

* Histoire Ecclésiastique , toin. xvi.

eux-mêmes Chrétiens , ou s'il fut redevable à d'autres des lumières de l'Evangile. 11 fit, dans sa jeunesse, une assez longue résidence à Trêves, etépousa Palladie, fille d'Hypace, seigneur payen. Il eut de ce mariage une fille nommée Auspiciola. Après la naissance de cet enfant, Salvien, voulant atteindre une perfection chimérique et des vertus que la nature condamne, frappé sans doute de l'exemple de saint Paulin et de Thérasie, de saint Eucher et de Galla, qui faisait du bruit dans l'Eglise, résolut de concert avec son épouse de garder la continence et de renoncer au monde. Dès-lors , entraîné vers la vie religieuse par une vocation toute-puissante, il conçut du mépris pour les choses terrestres et vendit tous ses biens dont il donna le prix aux pauvres. Il sortit de son pays désolé par les Barbares, pour se retirer dans la Viennoise qui obéissait encore aux Romains , et s'y fit estimer de saint Eucher qui lui confia l'éducation de ses deux fils. Salvien vint ensuite chercher un asyle dans l'abbaye de Lérins, et quitta cette solitude pour s'établir à Marseille où il fut ordonné prêtre '. Consulté par les prélats les plus illustres et honoré de leur confiance , il fut appelé le maître des évêques et devint l'oracle de la théologie chrétienne. Il parle lui-même avec humilité de la considération

1 Gennade, De Vins Iîlustribus.

dont il jouissait. « Je ne le désavoue pas, dit-il, « pour ne pas opposer l'ingratitude à la grâce que « les Chrétiens me font. Mais en reconnaissant « qu'ils me l'accordent, je suis obligé de rccon- « naître aussi que je ne la mérite point. S'il y a « donc en moi quelque chose qui plaise aux autres, « cela ne vient point de moi. C'est un don que « j'ai reçu pour l'avantage des personnes h qui « je puis être utile par ce moyen. Ainsi si je n'en « faisais pas usage , je craindrais de leur refuser « une chose qui leur appartient plus qu'à moi '. » Salvien tonna avec une chaleureuse indignation contre les vices et les désordres dont il était le témoin , et ses écrits ont des beautés remarquables, quoiqu'ils ne soient pas toujours inspirés par un goût très pur 3. Il a une place distinguée parmi les plus éloquents Pères latins, et Bossuet ne parle de lui qu'avec éloge 3. Qu'il est noir son tableau des moeurs contemporaines ! Les anciens principes méconnus ; les liens de la société relâchés ; la licence sans déguisement ; l'excessive inégalité des fortunes engendrant une foule de

1 Epistolœ.

* Salvien a composé un grand nombre d'ouvrages. Il ne nous en reste que deux qui sont : i° Àdversùs Avaritiam Librl Quatuor. 2° De Gubernationc Dei et de Justo Prœsentique Judicio Libri Octo.

3 II l'appelle le saint et éloquent prêtre de Marseille. Oraison Funèbre de la Reine d'Angleterre.

maux; les calculs insensés de l'avarice, passion ignoble qui dessèche le cœur ; les discours honteux et les postures indécentes qu'on souffrait sur le théâtre; les succès de la flatterie, de la mauvaise foi et de l'intrigue; les emplois devenus le prix de l'audace et du crime; le despotisme sous toutes les formes : voilà le sujet des plaintes véhémentes de Salvien. Nouveau Jérémie , il versa des larmes amères sur les égarements de son siècle , et mourut à Marseille dans un âge très avancé.

A peu près a la même époque, Victorin qui enseignait la rhétorique a Marseille ' , tandis que son amiCorvinus y donnait de semblables leçons, déplora , dans des poésies chrétiennes, la dépravation des hommes de son temps. Le prêtre Musée jeta quelque éclat en se livrant à des travaux utiles. L'Eglise de Marseille estima son mérite. 11 fut chargé du ministère de la parole, et fit plusieurs homélies ou discours au peuple. Il dressa un Lectionnaire qui servit à faire l'office divin avec plus de majesté. Il donna ainsi l'origine de ce qu'on a appelé Bréviaire plus tard ',

1 On l'appelle aussi Claudius-Marius Victor.

2 Musée composa encore un Sacramentaire , gros volume qui était divisé en plusieurs parties , suivant la différence des offices; des Leçons et des Psaumes qui se chantaient dans l'église. On y trouvait des prières que les anciens nommaient Contestationes et qui étaient proprement ce que nous appelons aujourd'hui Préfaces de la Messe. (Mabillon, De Liturgiâ

Gennade , attaché comme Musée au ministère des autels, se fit aussi distinguer par ses travaux; mais il paraît qu'il avait plus d'érudition que de bon goût et de justesse d'esprit. L'antiquité nous fournit peu de lumières sur sa personne. Il est pourtant certain qu'il naquit dans les Gaules, qu'il fut prêtre à Marseille et qu'il y composa un grand nombre d'ouvrages. Il ne reste de lui qu'un traité sur les Dogmes Ecclésiastiques , attribué a différents auteurs , mais qui est sûrement du prêtre marseillais , et son Catalogue des Hommes Illustres, ou Auteurs Ecclésiastiques, que l'on regarde justement comme une suite de celui que saint Jérôme avait fait sur la même matière, à la fin du quatrième siècle '. Gennade , dans le traité sur les Dogmes, fait une exposition de ses principes sur la nature de l'ame , sur la grâce et le libre arbitre. Il rejette les opinions d'Origène qui soutenait la préexistence des âmes. Dans le Catalogue des Hommes Illustres, il se déclare contre saint Augustin et affecte de lui appliquer ces paroles de l'Ecriture : Quiconque parle beaucoup, ne manquera pas de pécher-. Il mourut vers l'an 493.

Le commerce se soutenait toujours à Marseille.

Gallicanâ.) Musée mourut sous l'empire de Léon et de Majorien, c'est-à-dire, vers l'année 458.

1 Hist. Littér. de la France, tom. n, pag. C>'\ \. 'J Mabillon, Analectorum Veterum. Tom. n.

Cette ville n'avait pas cessé d'être l'entrepôt des marchandises des Gaules et de celles qu'on y transportait des contrées les plus lointaines. Ses vaisseaux fréquentaient les ports du Levant et toutes les côtes d'Afrique, d'Espagne et d'Italie. Elle répandait dans les Gaules les chevaux des Asturies et d'Andalousie , le papier d'Egypte qui fut en usage en France jusque dans le onzième siècle, le parfum et les riches pelleteries du Levant , et surtout les étoffes de soie qu'on tirait de la Perse et des Indes par Alexandrie. Le prix de ces étoffes devint excessif, et une grande quantité de numéraire passait chez l'étranger; Théodose le Grand se crut obligé d'interdire ce commerce dans l'empire '.

Un grand nombre de négociants juifs et grecs étaient venus s'établir à Marseille. Actifs, économes, patients, après au gain, ils ne négligèrent aucune espèce de profit et amassèrent de grandes richesses, en employant avec succès l'usure qui n'avait rien alors d'illicite. Les lois romaines lui étaient favorables, et les jurisconsultes qui n'en regardaient pas le profit comme conforme au droit naturel, ne le croyaient pourtant pas contraire au droit civil2. La loi mosaïque

' Papon, tom. n , pag. 7 et 8.

* TJsura non naturâ pervenit , sed jure percipitur. Liv. lxii. De Rei Vind.

Usura pecuniœ quam percipimus in f rue tu non est , quia

qui défendait l'usure aux Juifs entre eux, leur permettait de prêter à gros intérêts aux étrangers '.

Parmi cette foule de peuples barbares qui inondèrent l'Empire Romain dans le cinquième siècle, les Goths ont joué un rôle important dans l'histoire de nos contrées. La Nation Gothique qui habitait la Scandinavie, avait formé plusieurs établissements bien au-delà de cette grande péninsule. Caracalla entrepritvainement de la soumettre dans l'année 215. Les Goths se partagèrent plus tard en deux peuples principaux. On appela Ostrogoths ceux qui étaient à l'orient de la Thrace, où l'empereur Valens leur permit de rester lorsqu'ils furent chassés de leurs terres par les Huns , dans l'année 376 ; on nomma Visigoths ceux qui avaient leurs habitations a l'occident de cette province. Ces derniers, pressés par la disette des vivres et irrités des mauvais traitements qu'ils recevaient de la part des officiers romains , reprirent leurs courses et ravagèrent la Thrace et l'Illyrie. Ils furent enfin obligés de se soumettre à l'empereur Théodose qui leur accorda , en 382 , une partie de la Thrace et de la Moesie pour demeure. Ils servi-

non est ipso corpore , sed ex alid causa , ici est , nova obligatione. liv. xn , ii De Verb. signif.

1 Non fœnerabis fratri tuo ad usuram pecuniam , nec fruges , nec quamlïbet aliam rem, sed alicno. Deuter. 23, 19.

rent fidèlement dans les armées romaines jusque* après la mort de ce prince. Alors ils recommencèrent leurs courses sous la conduite d'Alaric, leur roi, et ravagèrent trois fois l'Italie, prirent et pillèrent Rome le 24 août 41 0. Alaric mourut quelque temps après , et Ataulfe , son beau-frère, le remplaça.

LesVisigoths, conduits par ce prince, passèrent dans les Gaules. En 413, ils firent une entreprise sur Marseille qu'ils se flattaient de surprendre facilement. Boniface, qui avait mérité le titre de Comte par une bravoure à toute épreuve et par des services éclatants , organisa une si habile résistance et fit une défense si vigoureuse qu' Ataulfe fut obligé de lever le siège après avoir été blessé et après avoir éprouvé des pertes considérables. Il fut plus heureux devant Narbonne et Toulouse dont il s'empara. Ayant ensuite fait avec les Romains un accord en vertu duquel il devait se retirer en-dela des Pyrénées, il fut assassiné à Barcelonne par un de ses domestiques qui voulut venger le trépas de son ancien maître que ce prince avait fait mettre h mort.

Sigeric, successeur d' Ataulfe, ne régna que sept jours , au bout desquels les Visigoths, mécontents de son commandement, s'en défirent et placèrent Wallia sur le trône. L'empereur Ilonorius fit avec ce nouveau chef un traité par

lequel les Visigoths devaient combattre en Espagne les Vandales , les Suèves et les Alains. Wallia exécuta fidèlement ce traité , et les trois peuples qui étaient la terreur de l'empire furent affaiblis et resserrés Wallia abandonna ensuite l'Espagne à Honorius qui en échange céda aux Visigoths une partie de la Narbonnaise première, la Novempopulanie et l'Aquitaine seconde , depuis Toulouse, des deux côtés de la Garonne, jusqu'à Bordeaux et à l'Océan. Par cette cession Toulouse devint la capitale du royaume des Visigoths.

Théodoric i succéda à Wallia. Il chercha à étendre sa domination au-delà des bornes qui lui avaient été prescrites, et éprouva quelques défaites qui furent loin de l'abattre. Littorius, général de l'armée romaine dans les Gaules, étant allé avec les Huns auxiliaires qu'il avait engagés au service de l'empire , porter la guerre dans le cœur du pays occupé par les Visigoths, fut défait devant Toulouse , fait prisonnier et mis à mort.

Attila, roi des Huns, envahit les Gaules. La crainte qu'inspirait ce terrible conquérant motiva l'alliance de Théodoric et de Valentinien m. Ils l'attaquèrent dansles plaines de Chklons. Le Fléau de Dieu fut vaincu , mais Théodoric perdit la vie dans la bataille. Il eut pour successeur Thorismond, son fils aîné, qui montra la même valeur,

et fut assassiné deux ans après par deux de ses frères, Théodoric et Frédéric '. Le premier monta sur le trône des Visigoths. Yalentinien ayant été tué par deux soldats gépides , Maxime se fit proclamer empereur, et fut bientôt après massacré par le peuple de Rome assiégée par Genseric , roi des Vandales, qui trois jours après se rendit maître de cette capitale de l'empire 2. Tliéodoric ii fit proclamer Avitus empereur d'Occident. Avitus perdit, huit mois après, la couronne et la vie. Le trône resta vacant environ un an; après quoi Ricimer, maître de la milice, fit élire Maiorien. Tliéodoric, indigné de la déposition et de la mort d'Avitus^ fit la guerre aux Romains et vint mettre le siège devant Arles. La carrière des conquêtes s'ouvrait devant lui lorsqu'Euric , son frère, trancha le fil de ses jours3, dans le temps que l'empire d'Occident était vacant par la mort de l'empereur Sévère que le Patrice Ricimer , depuis long-temps l'arbitre et le tyran de cet empire, avait fait assassiner, après avoir également fait assassiner Majorien.

Tout changea de face dans l'Empire Romain qui s'écroulait de toutes parts. Anthémius , successeur de Sévère, n'était pas capable de le soutenir.

Euric, dévoré d'ambition, joignant d'ailleurs l'intrigue à la terreur qu'inspirait la prospérité de ses armes, se rendit maître, dans moins de cinq ans, de tous les pays compris entre l'Océan, la Loire , le Rhône et la Méditerranée , à l'exception de l' Auvergne qui finit pourtant par lui être cédée , et à ce prix la Provence fut conservée. Avant ce traité qui eut lieu en 475 , Sidoine-Apollinaire, évêque de Clermont, avait écrit à Grœcus, évêque de Marseille, une lettre qui démontre la grande influence que ce prélat marseillais exerçait sur les affaires de l'époque. « Rougissez, lui disait-il, de conclure un traité « qui ne peut être ni avantageux ni honorable. a Rien ne se fait que par vous. Dépêches , pro- « positions , accommodement, tout passe par « vos mains. Pardonnez, si je vous dis des vérités « dures, c'est la douleur qui me les arrache ; « mais puisqu'il faut l'avouer, rarement vous u traitez les affaires en commun , et s'il vous « arrive de vous assembler , vous travaillez plutôt u pour vos intérêts particuliers que vous ne songez «à porter remède aux malheurs publies1.» C'est a la suite des propositions de Grœcus , unies à celles de trois évêques , Léonce d'Arles, Basile dAix et Faustc de Riez , que fut consentie la cession de l'Auvergne, et la lettre de Sidoinc-

' Papon. Toin. n , pag. V

Apollinaire est relative à ces propositions . Graecus avait remplacé Eustate sur le siège épiscopal de Marseille. Eustate avait succédé à Vénérius, successeur de Proculus.

L'Empire Romain s'était éteint en Occident , dans l'anarchie et les calamités. Euric, possesseur paisible d'une grande partie des Gaules , voulut étendre sa domination au-delà du Rhône , et se rendit maître de la basse Provence en 480. Marseille fut assujettie a sa puissance, et Arles devint le siège de sa Cour et la capitale de ses Etats. La haute Provence était possédée par les Bourguignons qui passèrent le Rhin l'an 407 , s'établirent en 443 dans la Savoie qu'Aétius , général romain, leur abandonna, et s'étendirent ensuite dans la Lyonnaise, le Dauphiné et jusqu'à la Durance.

Euric mourut quatre ans après, dans la ville d'Arles, au milieu de ses prospérités, et après avoir rempli le monde du bruit de sa renommée. Alaric n, son fils, le remplaça sur le trône des Visigoths. Les commencements du règne de ce prince, qui était alors fort jeune, furent assez tranquilles. Bientôt gronda un orage terrible. Après l'irruption dans les Gaules de tant de hordes germaniques, la redoutable nation des Francs était aussi venue y prendre sa part de conquêtes, et cette part, mesurée sur sa valeur, ne pouvait être que large. Clovis voulait étendre

la domination que les quatre rois, ses prédécesseurs, avaient établie en -deçà du Rhin; il n'aspira à rien moins qu'à la monarchie de toutes les Gaules.

Alaric , alarmé de ses victoires et de son voisinage, s'appuya sur l'alliance dcThéodoric, roi des Ostrogoths, qui régnait glorieusement en Italie. Cette alliance lui était d'autant plus nécessaire que Gondcbaud, roi des Bourguignons, venait de lui enlever toute la basse Provence , à l'exception d'Arles et de son territoire *. L'ambition des Bourguignons visait depuis long-temps à cette conquête. Ils désiraient d'atteindre le rivage de la Méditerranée , et leur désir fut comblé par la possession de Marseille et de son littoral 2.

Clovis, baptisé depuis peu de temps par saint Rémi , était cher aux Piomains et aux Gaulois par son catholicisme, et Alaric leur était odieux, parce qu'il professait les opinions d'Arius. Ce prêtre de l'église d'Alexandrie avait soutenu que le Christ n'est point égal à son père , ni de même nature et essence que lui , par conséquent qu'il n'est point Dieu. Le concile de Nicéc, qui fut le premier des OEcuméniques , proscrivit cette doctrine qui fut embrassée par les Goths et par

1 Grégoire do Tours, liv. n, ch. \xxn. » Kn 484.

«Vautres Barbares nouvellement convertis au Christianisme. Clovis, qui se proposait depuis long-temps de tourner ses armes contre Alaric , trouva un prétexte de guerre dans la différence des deux communions. Il publia qu'il allait détruire l'Arianisme, pour se rendre favorables les populations soumises h l'empire des Visigoths, Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Vouglé, près de Poitiers. Le choc fut vif de part et d'autre. Mais Alaric, aussi habile, aussi brave que son rival, fut moins heureux que lui. Cette bataille mit le comble a la fortune et à la gloire deClovis. Alaric fut tué de sa main, les Visigoths taillés en pièces. Toutes les provinces possédées par eux subirent la loi du vainqueur , à l'exception du Languedoc et d'Arles. Clovis vint mettre le siège devant cette ville où il y avait déjà une armée de Bourguignons qui attendaient le roi des Francs pour faire cause commune avec lui. Le siège traînait en longueur, et l'armée de Théodoric , sous les ordres d'Ibbas , un de ses généraux , s'avançait au secours des Visigoths. Ceux-ci furent vengés par la défaite des Bourguignons et des Francs.

Les Visigoths avaient besoin d'un prince qui eût la main assez ferme pour tenir le sceptre , dans les circonstances difficiles où ils se trouvaient. Amalaric , fils légitime d' Alaric u, était encore enfant, et ne pouvait remplir les espé-

rances de la nation. Il fut envoyé en Espagne, et l'on proclama roi à sa place Giselic, son frère naturel. Ce choix ne fut pas a la convenance du roi des Ostrogoths qui fit prononcer la déchéance de Giselic , et replaça la couronne sur la tête d'Amalaric qui était son petit-fils et dont il se déclara le tuteur. En même temps, stipulant pour son pupille, il fit un traité avec Gondebaud qui lui céda toutes ses possessions de la Provence. Il en fit un autre avec Clovis, auquel il abandonna les pays que les Francs avaient conquis sur les Visigoths qui ne retinrent de leur vaste établissement dans les Gaules que les huit cités de Narbonne, Béziers, Agde, Montpellier, Lodève, Nîmes, Carcassonne et Perpignan ; ce qui forma depuis la province de Septimanie ou Gothie.

Théodoric gouverna la Provence en qualité de tuteur d'Amalaric. Il s'attira l'affection des peuples par sa sagesse et sa justice. Il eut soin principalement de punir les vexations des publicains et de faire garder aux troupes la discipline militaire la plus rigoureuse. Il prit tout ce qu'il y avait de bon dans l'organisation romaine , et rétablit h Arles le siège de la préfecture des Gaules que les Visigoths avaient abolie. Il confia cette charge importante au patrice Libère, romain d'un rare mérite. On peut juger de l'amour de ce prince pour ses sujets par la lettre qu'il écrivit à Gémcllus, vicaire de Libère : « Conformez-vous si

« exactement à vos instructions, lui mandait-il, « que la province retrouve en vous les sentiments « romains dont je suis animé. Elle a besoin d'une « administration sage qui répare les maux qu'elle « a soufferts. Faites-lui aimer notre autorité , « détournez les maux qu'elle éprouvait quand <( elle était réduite à souhaiter de vivre sous la « domination romaine * . » Il nomma Marabadus gouverneur de Marseille, et écrivit à ses habitants une lettre conçue dans les termes les plus honorables. Il établit dans cette ville de grands magasins de grains, et la destina à l'entrepôt des munitions nécessaires h ses troupes. Il mourut à Rome l'an 526 , laissant deux petits-fils, Amalaric dont il avait gouverné les Etats pendant la minorité de ce prince , et Atalaric , fils d'Atalasonte sa fille. Ce dernier fut élu roi des Ostrogoths, mais il se trouvait en minorité sous la tutelle de sa mère qui prit les renés du gouvernement.

Gondebaud , roi des Bourguignons , était mort en 516, et avait laissé deux fils nommés SigismondetGodomar. Le premier lui succéda. Les fils de Clovis lui déclarèrent la guerre. Il fut vaincu, et ses sujets le livrèrent a Clodomir , roi d'Orléans, en 523. Godomar monta sur le trône des Bourguignons l'année suivante , et

1 Cassiod. Epit. xvn.

Clodomir fit massacrer Sigismond, sa femme et ses enfants. Ensuite il marcha contre Godomar, le joignit aux environs de Vienne, lui livra bataille, fut pris et mis à mort. Godomar victorieux fit une paix honorable avec les Francs et une alliance offensive et défensive avec Amalasonte qui lui céda la haute Provence. Cependant peu d'années après, Childebert, Clotaire et Thierry envahirent le royaume des Bourguignons. Amalasonte secourut Godomar qui n'en fut pas moins vaincu et fait prisonnier, et, en 534, les trois princes francs partagèrent entre eux ce royaume qui avait environ cent ans d'existence.

Dans ce partage, Théodebert, fils de Thierry, demeura maître delà haute Provence, et la partie de cette province qui appartenait aux Ostrogoths eut bientôt le même sort. Atalaric mourut la même année , et Amalasonte plaça sur le trône Théodat, son cousin germain, qu'elle épousa. Ce prince dénaturé fit assassiner sa bienfaitrice. Les rois francs et Justinien , empereur d'Orient, allaient s'unir contre le chef ostrogoth, ctBélisaire conduisait en Italie son armée victorieuse de l'Afrique. Théodat, dans ce pressant danger, offrit aux princes francs deux mille livres pesant d'or et toutes les contrées que les Ostrogoths possédaient en-deçà des Alpes , sous la condition que les Francs se ligueraient avec lui contre Justinien. Le traité aurait été conclu si Théodat

n'eût été égorgé par un nommé Optaris, au milieu de ses négociations. Vitigès, son successeur, fit la cession projetée. Les Francs prirent possession de la Provence en 536, sans secourir les Ostrogoths dont la domination s'éteignit ainsi dans notre contrée. Elle succomba un plus peu tard en Italie sous les armes impériales, et Totila fut le dernier roi de ce peuple guerrier '.

Ainsi, dans une période de cinquante-six ans^ Marseille resta d'abord sous l'empire des Visigoths , ensuite des Bourguignons , et enfin des Ostrogoths.

Il est bien difficile de fixer sa position morale et politique sous cette domination. Nous ne pouvons faire que des conjectures.

Lorsqu'Euric s'empara de Marseille en 480 , elle était depuis long-temps divisée en deux parties, la ville haute et la ville basse. La première, bâtie sur remplacement de l'ancienne citadelle , était habitée par un grand nombre de Romains. La seconde partie , c'est-à-dire Marseille proprement dite , la cité des Phocéens, se gouvernait par ses lois. En 480 avait-elle encore son antique constitution desTimouques ? Il est probable que ce gouvernement avait subi des modifications successives , et que perdant enfin ses formes républicaines les mieux caractérisées , il s'était

1 En 553.

fondu dans un simple régime municipal. Marseille avait toujours eu sous les yeux le modèle de ce régime qui avait de fortes racines dans les mœurs et les habitudes des Gaulois. Jadis les cités de la Gaule, administrées par des sénats héréditaires, choisissaient leurs magistrats. Elles furent transformées en Municipes que gouvernèrent leurs magistrats électifs. De nouvelles assemblées générales succédèrent à celles oii les Gaulois discutaient les affaires d'intérêt public. Rome leur laissa le libre exercice de l'administration locale. Les cités eurent leurs milices qui servaient tantôt contre les cités voisines, tantôt contre les étrangers, ennemis des Romains. Elles curent aussi leurs revenus qui consistaient dans des octrois et le produit de certains biens-fonds. Dans toutes les Gaules on rencontrait, à côté des douanes impériales , des bureaux appartenants aux cités pour la perception de leurs octrois. Mais les Curies furent organisées d'une manière si peu en harmonie avec les idées que nous nous formons des fonctions municipales, qu'elles parurent moins un honneur qu'un embarras et un fardeau. Les habitants qui ne possédaient pas l'étendue de terrain fixée par la loi n'étaient pas admis a exercer les droits municipaux , et ceux qui la possédaient et qui devenaient membres de la Curie n'avaient pas la faculté illimitée d'aliéner leur domaine. Les Décurions faisaient

tous leurs efforts pour échapper aux sévères et pénibles devoirs de leur condii ion, et on promulgua une foule de lois pour obvier aux subterfuges qu'ils employaient. Saint Ambroise, archevêque de Milan , se plaignait à l'empereur Théodose de ce qu'on enlevait les prêtres au ministère des autels pour les rendre a la Curie, et les Juifs , que poursuivait l'animadversion publique , ne furent pas exempts des charges municipales l.

Les Goths et les Bourguignons respectèrent les institutions romaines qui eurent toujours pour eux un prestige imposant. Ils cédèrent a l'autorité morale des lois, à l'ascendant des dignités et des magistratures du grand peuple. Ces guerriers de l'invasion enlevèrent seulement aux habitants des Gaules une partie des terres ; c'est là sans doute une bien grande violence, mais elle est plus supportable que celle qui s'exerce sur les habitudes, les mœurs, les opinions et les souvenirs, toutes choses qui constituent l'individualité des nations. Les lois des Barbares ne furent point communes et territoriales. Le Bourguignon était jugé par la loi des Bourguignons; le Goth, par la loi des Goths; le Romain, par la Loi Romaine; et , bien loin qu'on songeât dans ces temps-là à rendre uniformes les lois des peuples conqué-

1 Raynouard, Histoire du Droit Municipal , t. i.

DE MARSEILLE. li)l

rants, on ne pensa pas même à se faire législateur du peuple vaincu '.

Les Barbares ne portèrent donc aucune atteinte aux institutions marseillaises qui furent uniquement modifiées par le temps , les événements extérieurs et la force des choses. Marseille ne fut point soumise aux lois civiles des Visigoths , différant peu des lois romaines ; ni à ces fameuses Lois Gombettes si bizarres et si extraordinaires, qui, par respect pour la sainteté du serment , et pour qu'on ne jurât plus sur des faits obscurs, ou qu'on ne se parjurât point sur des choses certaines , introduisirent le combat judiciaire qui eut ensuite ses règles et sa jurisprudence , comme nous l'enseigne Beaumanoir 2. Quelle que fut la forme des institutions de Marseille à l'époque de la conquête d'Euric , il paraît qu'elle ne perdit son eutonomie qu'en fléchissant sous le joug de ce prince 3. Nous ne pouvons admettre qu'elle l'ait conservée plus long-temps; nous ne pouvons croire que les Visigoths , qui exercèrent d'une manière rigoureuse les droits de la conquête , puisqu'ils dépouillèrent les vaincus d'une partie de leurs terres, aient laissé aux Marseillais l'in-

1 Esprit des Lois , liv. xxviii, ch. n.

a Coutume de Beauvoisis.

3 Nous ne voulons parler ici et plus bas que de la ville basse. la ville haute, soumise aux Romains, ne fit que passer d'une domination à une autre, en passant sous la puissance d'Euric.

dépendance du gouvernement. Eli! pourquoi tant de ménagement et défaveur? Pourquoi Marseille n'aurait-elle pas subi le sort des autres cités subjuguées? Les Barbares ne lui étaient unis par aucun lien d'affection et de reconnaissance, et elle n'était pas protégée contre eux, comme elle l'avait été contre les armes de César et des empereurs romains , par le souvenir de la fidélité le plus constante et la plus honorable qui fût jamais. Les lois civiles et municipales que les Goths et les Bourguignons laissèrent h Marseille, en ne lui accordant aucune faveur particulière, puisqu'ils laissèrent les mêmes lois aux autres villes de leur domination , ne constituent pas la liberté du gouvernement politique et l'exercice du pouvoir souverain que ces conquérants se réservèrent.

Seulement le système municipal de la ville basse dut conserver le type de l'ancienne administration , avant et après la conquête d'Euric. Il dut être conçu sur un plan assez large. Ce serait une erreur de croire que la religion catholique ait resserré ce plan et ait porté atteinte aux franchises et aux formes municipales. Le Catholicisme , dans sa naissance , n'était point l'ami du despotisme. Il ne se faisait pas un plaisir et un devoir de frapper d'un ridicule anathême les droits imprescriptibles du peuple , d'où émanent tous les pouvoirs de la société. Ce culte fut

intéressé à maintenir l'élection , partie essentielle du régime municipal , car il en usait luimême pour le choix des pasteurs. Il adoptait pour la nomination des évêques les formes électorales prescrites pour la nomination des magistrats. C'est ainsi que les chefs de chaque église, investis de la confiance publique , exerçaient pour le bien de tous une plus grande autorité morale. Le droit d'élection des évêques formait alors un droit commun et invariable ? reconnu par le Pape , qui lui-même n'était que l'évêque de Rome. Nous avons vu que Zozime, mécontent de la conduite deProculus, écrivit au sénat, au clergé et au peuple de Marseille d'élire un autre évêque.

La domination des Goths et des Bourguignons est digne de fixer l'attention, sous plus d'un rapport. Elle est surtout remarquable sous le rapport religieux. Elle fit un bien immense, en arrêtant dans sa marche le pouvoir sacerdotal qui, depuis Constantin, avait pris une extension rapide. Les ordres monastiques se maintinrent, mais ne se propagèrent pas. Quelques princes ariens suscitèrent des embarras au Catholicisme; mais ils eurent la sagesse de ne pas le persécuter ouvertement et d'en tolérer le culte public et les pratiques. Sous leur règne, les catholiques continuèrent d'élire librement leurs évêques. Le service des autels ne fut pas interrompu. Nous i. i3

ne voyons aucun système de violence, aucun acte cruel de fanatisme, aucun martyr. Quant à Théodoric, il ne se borna pas à tolérer dans ses Etats l'exercice de la religion catholique; il en protégea les évêques et accorda des privilèges aux églises. On tint, sous son règne, des conciles aussi librement qu'on l'avait fait sous les empereurs. Saint Césaire présida plusieurs de ces assemblées, et il est étonnant qu'aucun évêque de Marseille n'y ait assisté , ni par luimême, \ ni par ses députés. Quel en peut être le motif? Ces prélats, déchus de leurs prétentions sur la seconde Narbonnaise, ne s'étaient-ils pas encore soumis h la métropole d'Arles? refusaient-ils d'en reconnaître la primatie ? les considérait-on comme n'étant attachés à aucune province? C'est sur quoi on ne peut avoir que des conjectures fort incertaines '.

En général, le gouvernement des Goths et des Bourguignons fut assez éclairé. Cependant, et cela se conçoit, les évêques catholiques ne supportèrent qu'avec impatience cette domination, et appelèrent de tous leurs voeux celle de Clovis qui s'était déclaré le protecteur de leur foi. Sous l'empire d'Àlaric n, Volusien, évêque de Toulouse, fut un de ceux qui déguisèrent le moins leurs sentiments. Le roi des Goths en fut instruit,

1 Belsuncc, Hist. des Evêques de Marseille, tom. I, liv. ni.

et craignant que ce prélat ne portât par ses discours les peuples a la révolte et n'introduisît les Francs, ses voisins, dans la Touraine, il crut devoir prendre ses sûretés. 11 fit arrêter Volusien, le fit conduire à Toulouse, pour qu'il y rendît compte de sa conduite, et l'exila ensuite en Espagne. Volusien s'étant mis en chemin pour se rendre au lieu de son exil, mourut h quelque distance de Toulouse. Une ancienne tradition rapporte qu'après que ce prélat eut souffert la prison a Toulouse, ses conducteurs qui l'emmenaient en Espagne lui tranchèrent la tête, en haine de sa religion, dans le voisinage du Château de Foix où son corps fut inhumé. En supposant que celte tradition soit conforme à la vérité , il n'est pas établi qu'Alaric ait commandé luimême ce meurtre, et d'ailleurs Volusien n'avait pas été exilé à cause de ses opinions religieuses, mais bien à cause de sa conduite politique et de sa haine prononcée pour le gouvernement des Visigoths. Tout indique donc que l'Eglise des Gaules vit des jours tranquilles sous le pouvoir des Barbares. Celle de Marseille n'eut aucune agitation durant cette période; Honoré et Eméthère en furent successivement les évêques. Honoré possédait a un degré éminent le talent de la parole, et prêchait avec une admirable facilité. Il citait si à propos des passages de l'Ecriture qu'on eût dit qu'il la savait toute par coeur. Il

composa en forme d'homélies plusieurs discours que nous n'avons plus et dans lesquels il s'attachait h combattre les diverses hérésies. Il écrivit aussi les Vies des Saints Pères, et surtout celle de saint Hilaire d'Arles, dont il avait été le disciple. Quanta Eméthère, il ne se distingua par aucune qualité remarquable.

Le commerce ne fut pas négligé, et les Marseillais continuèrent de marcher dans les voies qu'ils s'étaient tracées , depuis la perte de leur prépondérance. Les Barbares dédaignaient de se livrer aux opérations commerciales, mais ils voyaient avec plaisir que les vaincus s'y livrassent. Ils sentaient le prix des jouissances que l'industrie procure et des besoins qu'elle satisfait. Marseille conserva,, sous leur empire, son droit commercial et maritime légèrement modifié par la législation des provinces gauloises dont les peuples du Nord s'étaient emparés. Cette législation était romaine. Elle n'avait pas pour base le code Théodosien , très incomplet sur le droit maritime et sur toutes les matières qui donnent lieu h de fréquentes transactions commerciales. Elle reposait sur l'Edit perpétuel, rédigé par l'ordre d'Adrien, vers l'an 131, les commentaires dont il avait été l'objet, les ouvrages des jurisconsultes dontles fragments devaient bientôt être recueillis dans le Digeste. La Constitution faite par Valentinien ni, en 426, sur l'autorité que de-

vaient avoir aux yeux des juges les citations de plusieurs jurisconsultes, les écrits de Scoevola, de Sabinus,, de Papinien, de Paul, de Caïus et d'Ulpien, étaient la règle des jugements. Si l'on trouve à peine quelques mots dans les lois des Barbares qui puissent se rattacher au commerce maritime, tels que l'addition première, § 7, du Code des Bourguignons, et l'article 1 19 de l'Edit de Théodoric, c'est précisément parce que ces lois se taisaient, qu'il fallait bien qu'une autre parlât, et cette loi ne pouvait être que ce qui avait été jusques alors pratiqué , c'est-à-dire, le droit romain '.

La loi des Visigotlis accorda aux marchands étrangers le droit d'être jugés, suivant leurs lois, par ceux qui présidaient a leurs comptoirs 2 et par leurs propres juges appelés alors Tolonariij ou autrement Bayles et Prieurs des marchands 3. Elle déclara, dans l'intérêt du commerce, que le propriétaire d'une chose volée ne pouvait la revendiquer entre les mains du possesseur de bonne foi *. Disposition importante qui a fait naître le principe maintenu par les

1 Pardessus , Collection des Lois Maritimes , tom. i. ■ Lex fFisigoth. lib. xi, tit. m.

3 Mascardus, de Jure Mercatorum, lib. m, cap. \i. — Azuni, Origine et progrès du Droit et de la Législation maritime.

4 Lex JVisigoth\lib. xi, tit. m.

codes français, après douze siècles d'expérience:

En fait de meubles, la possession vaut titre l.

Passons maintenant à la domination des Francs.

D'après l'usage de cette nation , les fils du

roi, à la mort de leur père, se partageaient le

royaume, comme un bien patrimonial, et ces

démembrements étaient une source de guerres

et de malheurs. Tliéodebert, vainqueur des Os-

trogotlis et des Romains, rentra triomphant dans

ses Etats. Justinien s'efforça néanmoins de gagner

les Francs , en leur cédant la Provence qui était

déjà en leur pouvoir, et sur laquelle il n'avait

plus que des prétentions illusoires. Tliéodebert

affectait de le braver, et ne se préparait a rien

moins qu'a porter la guerre a Constantinople,

lorsqu'il mourut avant l'âge de 50 ans. Théode-

balde, son fils naturel, lui succéda, car les enfans

illégitimes n'étaient point exclus alors du trône.

Il ne régna que six ans, et sa succession passa à

Clotaire, roi de Soissons, qui, par la mort de

Childebert, son frère, roi de Paris, se vit maître

de toute la monarchie en 558. Clotaire mourut

quatre ans après , et son royaume fut partagé

entre ses quatre fils, Caribert, Gontran, Chil-

peric et Sigebert. A cette époque la Provence

était divisée en deux provinces. La Province

Marseillaise comprenait les diocèses de Marseille,

1 Code civil, art. 227g.

d'Avignon et d'Aix ; la Province d'Arles comprenait tout le reste. Sigebert, roi d'Austrasie, eut dans son partage la première province , et Gontran, roi de Bourgogne, la seconde.

La sagesse de ces deux princes semblait annoncer des règnes tranquilles; cependant les discordes, les trahisons et les crimes firent de la maison royale et de la France un théâtre inondé de sang. Les deux frères se déclarèrent bientôt la guerre et se disputèrent la ville d'Arles sur laquelle Sigebert croyait avoir des droits, quoique, par le partage, elle fut du domaine de Gontran. Firmin et Audovar, généraux de Sigebert, se rendirent maîtres de cette ville, et Gontran envoya le patrice Celse à la tête d'une armée pour la reprendre. Celse s'empara d'Avignon qui appartenait à Sigebert; il alla ensuite mettre le siège devant Arles où il entra après avoir battu les généraux de Sigebert. Les hostilités cessèrent bientôt, et la ville d'Avignon fut rendue au roi d'Austrasie.

La Provence ne jouit pas long-temps de la paix, et eut h repousser une invasion redoutable. L'eunuque Narsès, premier ministre à la cour de Constantinople, irrité d'une injure reçue de l'impératrice, avait, pour se venger, attiré les Lombards en Italie. Ce peuple, après y avoir fondé sa domination , résolut de passer les Alpes. Une première bande battit les gêné-

raux de Gontran, ravagea plusieurs villes de rancienne Viennoise, et retourna chargée de dé- Douilles. Les Lombards reparurent l'année suivante, sous la conduite de trois chefs, Anion, Zaban et Rhodanus. Le premier, après avoir ravagé toute la haute Provence jusqu'aux portes d'Avignon, s'avança vers Arles d'où il fut repoussé. Jetant partout la terreur et la désolation, mettant tout à feu et a sang, il traversa la Crau et se présenta devant Marseille. Il trouva la ville bien fortifiée, et désespéra de la prendre d'assaut. Son plan de campagne ne lui permettant pas de s'y arrêter davantage, il se porta à Aix dont il forma le siège. Les habitants, tremblant devant ses armes, lui comptèrent vingtdeux livres pesant d'argent pour qu'il se retirât. Sur ces entrefaites, Mummolus, habile général à qui Gontran donna le commandement de ses troupes, battit, non loin d'Embrun, Zaban et Rhodanus. Leur corps d'armée fut contraint de repasser les Alpes, et Amon ayant appris la défaite de ses deux collègues, et craignant d'être enveloppé par Mummolus , eut grand' peine à regagner l'Italie.

Les Saxons s'étaient associés à la fortune des Lombards pour la guerre et les conquêtes; mais ces derniers refusèrent de les faire entrer en partage de la contrée italienne à laquelle ils ont donné leur nom, et les Saxons, qui n'avaient pas

assez de forces pour faire valoir leurs droits, retournèrent dans leur patrie , en prenant le chemin des Gaules. Ils en obtinrent le passage à prix d'argent; et quoiqu'ils ne se présentassent point en conquérants, ils causèrent de grands dommages en Provence et y laissèrent des traces de barbarie. Marseille, éloignée de la route qu'ils suivirent, n'eut rien à en souffrir.

Sigebert fut assassiné au milieu de son armée par deux scélérats qui étaient l'instrument de Frédégonde, sa belle -sœur \ Les excellentes qualités de ce prince, si rares dans ces siècles d'horreurs, lui méritaient une fin plus heureuse.

Il eut pour successeur son fils Childebert, alors âgé de cinq ans, et qui, deux ans après, fut adopté par son oncle Gontran, roi de Bourgogne. Celui-ci qui n'avait aucun port de mer, sentait la nécessité d'en avoir un pour ses vastes Etats. Il demanda la moitié de Marseille toujours divisée en deux parties, la ville haute et la ville basse. Childebert fut contraint de céder à son oncle cette dernière. Théodore, alors évêque de Marseille, convaincu que les intérêts de Childebert dont il avait vivement épousé la cause , venaient d'être sacrifiés, ne dissimula pas ses sentiments, et la discorde ne tarda pas à éclater entre lui et le patricc Dyname , envoyé par Gontran en qualité de gouverneur.

Dyname, célèbre dans les écrits des hommes distingués de son temps, était issu d'une ancienne famille gauloise, et avait reçu une éducation conforme à la noblesse de sa naissance. Il s'appliqua k l'étude des lettres et principalement à la culture de la poésie où il se rendit habile audelà de ce qu'on l'était en son siècle '. Il se maria fort jeune et entra de bonne heure dans les charges publiques 2.

Les querelles de l'évêque et du gouverneur engendrèrent de grands troubles à Marseille. Dyname fit emprisonner Théodore, et ce prélat , ayant trouvé le moyen de sortir de prison, résolut d'aller à la cour d'Austrasie implorer le secours du roi Childebert. Il fut, sur l'ordre de Gontran, arrêté dans sa route par Jovin, officier de Dyname. Ses ennemis accueillirent la nouvelle de son arrestation avec des transports de joie. Les prêtres de Marseille dont il était haï, parce qu'il voulait faire de sages réformes dans son diocèse , travaillaient sourdement , de concert avec Dyname, a le faire déposer. Lorsqu'ils le virent

1 Dyname avait envoyé quelques-unes de ses poésies à Fortunat, évêque de Poitiers, lorsque celui-ci était à la cour d'Austrasie, comme l'indique le vers suivant d'une de ses réponses.

Massiliœ tibi régna placent , Germania nobis. Tous les poèmes de Dyname nous manquent.

2 Duchesne , Historiée Francorum scriptorcs , etc., Histoire littéraire de la France, tom. m.

DE MARSEILLE. 20!i

arrêté, ils crurent qu'il serait condamné à un exil perpétuel. Dirigés par Anastase, abbé de Saint-Victor, qui, dans ces circonstances, se signala par ses emportements, ils s'emparèrent des maisons qui appartenaient a l'Eglise, disposèrent des emplois, ouvrirent les archives, pillèrent les greniers, s'emparèrent de tous les biens de Tévêque, et l'accusèrent de plusieurs crimes dont la fausseté était évidente.

Childebert devenu plus puissant , et ne se croyant pas lié par la cession qu'il avait faite à son oncle, lui redemanda la partie basse de Marseille. La voie des négociations ayant été infructueuse, il résolut de recourir h celle des armes. Il ordonna a Gondulphe, lieutenant de ses armées, de se diriger, vers Marseille et de s'en rendre le maître. Gondulphe rencontra en chemin l'éveque Théodore qui avait une seconde fois rompu ses fers et se retirait vers le roi d'Austrasie. Le prélat se joignit a lui, et tous deux arrivèrent devant la ville dont ils trouvèrent les portes fermées. Un acte de perfidie de Gondulphe les fit ouvrir. Il fit proposer a Dyname une entrevue dans l'église de saint Etienne située assez près des remparts. Il est probable que c'est la même que nous appelons aujourd'hui Notre-Dame du Mont '. Dyname s'y rendit sans

' Hist. des Evèques de Marseille, tom. i. liv. ni.

méfiance, mais pourtant avec une escorte. A l'instant où il entra dans l'église, des soldats, apostés par le lieutenant de Childebert, écartèrent ses gardes, et fermèrent les portes, sans qu'il s'en aperçût. Après une conversation qu'ils eurent près de l'autel, sur différents objets, ils s'en éloignèrent et entrèrent dans le salutatoire. C'est le nom qu'on donnait a des salles où l'on plaidait les causes de la juridiction ecclésiastique. On y tenait aussi des synodes. Dyname y étant entré fut dépouillé de ses habits et accablé de reproches; et comme ses gardes qui étaient restés dehors poussaient des clameurs, Gondulphe les fit charger et mettre en fuite. Le patrice se voyant à la disposition de ses ennemis, fit tout ce qu'ils voulurent. Il prêta serment de fidélité au roi Childebert et h Théodore, et s'engagea à replacer la ville sous leur autorité. Il accomplit sa promesse. Gondulphe et l'évêque entrèrent dans Marseille comme en triomphe, environnés de drapeaux, au milieu des acclamations populaires. Anastase et les autres chefs du clergé les plus compromis vinrent chercher un asyle dans la demeure de Dyname et implorèrent sa protection. Mais rien ne justifia leurs craintes et ils n'eurent à souffrir aucune violence '.

Gondulfe, après avoir placé la ville basse sous

1 Greg. Tu/on. lib. vi, cap. n.

l'obéissance de Childebert, et rétabli Théodore sur son siège, alla à la cour de son maître lui rendre compte du succès de sa mission. A peine fut-il parti, que Dyname, oubliant son serment, s'empara de la ville inférieure et représenta au roi Gontran l'évêque Théodore comme l'ennemi de sa puissance, ajoutant que jamais il ne jouirait dans Marseille de la plénitude du pouvoir royal, tant que ce prélat en occuperait le siège. Gontran s'écria dans un mouvement de colère : Que l'ennemi de ma couronne soit envoyé en exil, afin qu'il ne puisse plus me nuire à l'avenir. L'exécution de cet ordre avait ses difficultés. Il n'était pas prudent de se saisir de l'évêque dans laville, parce qu'il y avait de puissants amis prêts à le défendre, et Théodore soupçonnant quelque trame contre lui, n'en sortait pas. 11 crut cependant devoir en sortir un jour, pour célébrer la fête de la dédicace d'une église qui n'était pas éloignée. Dyname avait aposté sur le chemin des gens armés qui fondant tout à coup du lieu où ils étaient cachés , tombent sur le prélat , le jettent de son cheval à terre , mettent en fuite les prêtres qui raccompagnent, lient ses domestiques, et le conduisent, dans un honteux équipage, h la cour de Bourgogne. Le clergé de Marseille, faisant de nouveau éclater la haine qui l'animait contre son chef, livra son hôtel au pillage.

Théodore, arrive à la cour de Gontran, se justifia si pleinement qu'il fut renvoyé dans son évêché avec les égards qui lui étaient dus. Mais il y fut bientôt victime de nouvelles persécutions. Un piège lui fut tendu et il eut l'imprudence de s'y laisser tomber. Gondebaud qui se disait fils du roi Clotaire Premier , et qui passait pour l'être, vint par mer de Constantinople a Marseille. Ce jeune homme, qui avait été bien élevé, portait une longue chevelure qu'il laissait pendre derrière le dos, à la façon des enfants de la maison royale. Théodore, trompé par des ordres supposés, le reçut avec distinction, le logea, et lui fournit une escorte de cavalerie pour aller joindre h Avignon Mummolus qui l'attendait, et qui, après avoir quitté le service du roi de Bourgogne, s'était retiré dans cette ville, pour y vivre sous la protection de Childebert. Mummolus procura de plus à Gondebaud l'appui de Didier, duc de Toulouse, qui embrassa secrètement sonparti et le favorisa de tousses moyens.

Le dessein de Gondebaud et de ses partisans était d'envahir le royaume de Bourgogne sur Gontran; mais h peine fut-il arrivé h Avignon, qu'il se vit trahi par le duc Gontran-Boson qui l'avait attiré dans les Gaules et qui lui enleva les richesses dont l'empereur Tibère l'avait comblé, à son départ de Constantinople. Boson fit même arrêter Théodore comme un conspirateur, qui ,

par le moyen de Gondebaud, avait voulu sou^ mettre le royaume des Francs aux lois impériales. Le prélat, chargé de fers, fut envoyé au roi de Bourgogne avec un évêque étranger, nommé Epiphane, qui, craignant la fureur des Lombards, s'était réfugié h Marseille, et avait aussi été arrêté comme complice de cette prétendue conspiration. Le roi Gontran les interrogea luimême, et sa prévention était si forte que les moyens justificatifs allégués par l'évêque de Marseille ne firent sur l'esprit de ce prince aucune impression, et qu'il ordonna de détenir plus étroitement les deux prélats qui furent traités avec une dureté excessive. La santé d'Epiphane ne put résister h tant de rigueurs, et il succomba bientôt. Théodore fut enfin relâché et renvoyé a son diocèse.

Gondebaud, après avoir soumis à sa puissance le duché de Toulouse et l'Albigeois, vit toute la Novcmpopulanic se soulever en sa faveur. Mais la fortune arrêta bientôt le cours de ses prospérités. L'armée que le roi Gontran fit marcher contre lui, l'assiégea dans la ville de Comminges, oii il fut trahi et tué par ses partisans.

On ne pouvait plus soupçonner Théodore d'avoir des intelligences coupables avec les ennemis de l'Etat. Néanmoins on ne cessait de le calomnier auprès du roi de Bourgogne. Rathaire, gouverneur de Marseille pour ce prince, fit de

nouveau emprisonner le prélat, qui fut conduit vers Gontran, résidant alors à Maçon oii tous les évêques de France devaient se rendre pour tenir un synode. Childebert, ayant appris l'injuste détention de Théodore, défendit a tous les évêques de son royaume de se rendre à Màcon. Gontran députa vers le roi d'Auslrasie Félix, son ambassadeur, pour connaître la cause de cette défense et des mécontentements qu'il pouvait avoir contre lui. Grégoire de Tours, qui porta la parole au nom de Childebert, dit que son maître ne désirait rien tant que d'entretenir avec le roi Gontran des relations amicales , mais qu'il voyait avec déplaisir les persécutions dont l'évêque Théodore était victime. Gontran n'osa plus alors maltraiter le prélat, qui fut rendu à la liberté et retourna h Marseille ; mais il eut encore à souffrir quelques vexations de la part du patrice Nicétius qui succéda à Rathaire.

Bientôt un fléau terrible et destructeur vint exercer ses ravages. En 586, la peste dépeupla presque toute la Provence. Elle recommença deux ans après avec une violence plus meurtrière. Elle fut apportée a Marseille par un vaisseau venu d'Espagne et chargé de marchandises infectées que plusieurs citoyens s'empressèrent d'acheter dès qu'on les eut débarquées. Une maison en fut d'abord attaquée, et de toutes les personnes qui l'habitaient, au nombre de

huit, il n'en échappa aucune. Le mal contagieux ne fit pas d'abord des progrès rapides et ne se manifesta qu'après un certain espace de temps. Il s'étendit en France et en Italie, et le pape Pelage ii en mourut. Théodore se retira dans l'enceinte de l'abbaye Saint-Victor , avec le peu de personnes qui étaient restées auprès de lui, et la ville, comme l'affirme Grégoire de Tours, ne présenta qu'un aspect affreux et devint un vaste cercueil '. Ce fléau, après une cessation de deux mois, reprit avec plus de fureur que jamais et enleva tous les Marseillais qui d'abord avaient fui au loin et étaient ensuite rentrés avec sécurité dans leurs foyers domestiques 2.

Le clergé de Marseille, aveuglé par son zèle , faisait tous ses efforts pour convertir les juifs à la religion catholique, et employait la force au lieu de la persuasion. Le pape Grégoire le Grand qui professait des principes de raison et de tolérance , désapprouva la conduite des prêtres marseillais, et écrivit à Théodore, le 9 juin 591, une

' Liv. ix, ch. xxn.

* Ibid. — Cessante verà hac plagâ mensibus duobus, cùm jam populus securus redisset ad urbem, iteràm succedente morbo , qui redlcrant sunt defuncti.

Grégoire de Tours ajoute que le même fléau affligea encore Marseille à différentes reprises; mais cet historien ne fixe aucune date. Sed et multis vicibus deinceps ab hoc interitu gravât a est.

lettre exprimant à ce sujet ses sentiments et ses plaintes. «Je crois, dit-il, l'intention de ceux « qui les ont baptisés digne de louange; mais je a crains que si elle n'est pas réglée par l'Evangile, « elle ne soit sans récompense et ne nuise même <( au salut des âmes que nous voulons sauver. « Ceux qui viennent au baptême par nécessité, u et non par conviction, retournent à leur pre- « mier culte , et ce qui paraissait les avoir fait urenaître, leur cause une mort plus funeste. « Que ce soit plutôt l'onction du prédicateur « que tout autre chose qui leur fasse désirer de « changer de vie. Ainsi, par vos fréquentes exhora tations, en méritant pour vous-même d'amples u récompenses, vous leur procurerez, avec la « grâce de Dieu, une existence nouvelle dans les « eaux salutaires de la régénération '. »

Théodore mourut vers la fin de la même année. Le Martyrologe de l'Eglise Gallicane l'a placé au rang des Saints. Il eut à souffrir pendant presque tout son épiscopat les traitements les plus durs.

1 Intentionem quidem hujusmodi laude dignam censeo; sed hanc eamdein intentionem nisi competens Scripturœ Sacrœ comitetur effectus , timeo ne aut mercedis opus exindè non proveniat, aut juxta aliquid animarum quas eripi volumus , quod absit , dispendia subsequantur. Dinn enim quispiam ad baptismatis fontem non prœdicationis suavitate , sed necessitate, petvenerit, ad pristinam superstitionem remeans, indè détenus moritur, undè renatus esse vidébatur, etc.

S. Greg. lib.j, epist. xiv.

Poursuivi par la haine et l'injustice, chassé plusieurs fois de son siège, plongé clans les cachots, accablé d'injures, rassasié d'opprobres, il opposa à la mauvaise fortune une palience invincible.

Gontran et Childebert s'étaient réconciliés avec sincérité, et le roi de Bourgogne avait restitué ' au roi d'Austrasie la partie de la ville de Marseille , cause de leur ancienne division.

Gontran mourut en 593 , après un règne long mais sans gloire. La Provence entière passa sous l'obéissance de Childebert, son fils d'adoption, lequel mourut empoisonné, en 596, laissant deux fils en bas âge sous la tutelle de la reine Brunehaut, leur aïeule. Théodeberl l'aîné fut roi d'Austrasie dont la Province Marseillaise dépendait ; Thierry u , roi d'Orléans et de Bourgogne, posséda la province d'Arles.

Théodebert fut mis à mort , en 61 2 , par les ordres de Brunehaut ; Thierry h mourut de maladie un an après, laissant quatre fils naturels dont aucun ne lui succéda. Ses Etats et ceux de Théodebert passèrent sous la domination de Clotaireu, fils de Chilperic , qui par-là devint maître de la France entière. Dagobert, son fils, posséda seul la Provence, et la partagea, en 633, entre ses deux enfants, Sigebert n et Clovisn.

' An 087.

Le premier gouverna le royaume d'Austrasïe et la Province Marseillaise jusqu'en 656. Durant cette décadence des Mérovingiens, les maires du palais qui n'avaient commandé d'abord que dans le palais des rois , étaient devenus plus puissants que les rois mêmes et avaient rendu héréditaires des fonctions si importantes. Pépin d'Héristal, qui exerçait ces fonctions, vainquit, en 687, Thierry m, troisième fils de Clovis ri, et anéantit ainsi les restes de l'autorité royale. La Province Marseillaise passa sous sa puissance. Maître absolu de Paris, des finances, de l'administration, il gouverna toute la monarchie française, sous le simple nom de Maire du Palais. 11 gagna les cœurs par sa sagesse et changea la face des affaires par ses talents.

Marseille, sous les successeurs de Childcbert, fut la résidence des gouverneurs de la Province h laquelle elle donna son nom. Ces gouverneurs avaient les uns le titre de Patrice , les autres le titre de Préfet, de Duc ou de Comte.

La lèpre qui commença d'être connue dans les Gaules sur la fin du sixième siècle, déploya un peu plus tard en Provence tout ce qu'elle avait d'effrayant. Les armées romaines et les peuples du Nord avaient détruit presque tous les bestiaux, diminué le nombre des cultivateurs, coupé les arbres, arraché ou foulé les vignes. Les aliments les plus sains, les fruits et les végétaux

manquèrent ; le vin et l'huile devinrent rares ; cle là une boisson malsaine et une nourriture fréquente de poissons gras souvent gâtés. Il faut ajouter à ces causes les vices du logement et l'altération de l'air, et nous trouverons réunies toutes celles qui engendrent la lèpre.

Les contrées maritimes en furent surtout infectées, et Marseille fut en proie à ses horribles ravages. Cette maladie , après avoir fait tomber tous les poils du corps, le couvrait de pustules et d'une croûte qui formait une écaille universelle, sillonnée par des gerçures. Le malheureux qui en était attaqué présentait un aspect si hideux qu'on le séparait de la société '. La lèpre devint une cause de dissolution du mariage, et l'on permit à la°partie saine de se remarier. Les deux époux habitaient ensemble jusqu'à ce que la maladie fut constatée; ce qui semblerait prouver qu'elle n'était pas contagieuse. C'est l'avis de quelques savants médecins qui ne paraissent pourtant pas être généralement suivis en ce point 2.

Sérénus fut le successeur de Théodore sur le siège épiscopal de Marseille. Il y avait encore à cette époque quelques restes d'idolâtrie dans les Gaules. L'an 544, Childebcrt avait publié une

' Papon, tom. n, liv. n.

3 Histoire de l'EIéphantiasis , par le médecin Raymond , de l'Académie de Marseille.

constitution pour les anéantir , et le pape saint Grégoire avait exhorté la reine Brunehaut à empêcher ses sujets de sacrifier aux idoles, d'adorer les arbres, et de se servir de têtes d'animaux pour faire des sortilèges ridicules '. Leurs efforts avaient été impuissants. La Provence aussi conservait des vestiges de paganisme. Plusieurs chrétiens rendaient aux démons un culte impie. Sérénus voyait avec peine que le peuple marseillais, aveuglé par la superstition, avait trop de respect pour les images des Saints placées dans les églises. Il craignait que ce respect, qui ressemblait à l'adoration , ne dégénérât en idolâtrie. Poussé par son zèle religieux, il fit briser toutes les images. Cette action causa beaucoup de scandale , presque tous les chrétiens refusèrent de communiquer avec ce prélat, et un schisme fut sur le point de se former. Le pape saint Grégoire n'apprit ces événements qu'avec douleur. Il crut pourtant devoir ménager un évêque dont la foi était pure et les intentions droites. Il lui écrivit une lettre dont fut porteur l'abbé Cyriaque , envoyé vers Syagrius , évêque d'Autun, et qui devait passer a Marseille. Elle contenait du blâme et des louanges tout ensemble. Le blâme fut pour la destruction violente des images, la louange pour avoir empêché l'ado-

1 S. Gregor. lib. vu , epist. v.

ration. Sérénus n'eut pas pour les avis de Grégoire toute la déférence qu'il devait avoir; ce n'est pas qu'il refusât de s'en rapporter au sentiment de ce sage pontife, mais il crut que la lettre qu'il avait reçue était supposée et que Cyriaque avait voulu le tromper. Grégoire lui en écrivit une seconde pleine de douceur et de force. 11 commence par justifier Cyriaque, incapable d'une fraude pareille, et avertit Sérénus que ce n'est pas seulement par son entreprise contre les images, mais encore par le soupçon formé contre cet abbé , qu'il s'est rendu coupable. ((Dites-moi, mon frère, ajoute-t-il, avez- « vous jamais ouï dire qu'un évèque ait agi « comme vous l'avez fait ? Nous vous exhortons u d'être attentif à vos devoirs , de vous défaire u de cet esprit de présomption qui a été votre u mobile , et d'employer toutes les voies de la u douceur paternelle pour rappeler au plutôt à u vous ceux que vous savez s'en être séparés. u Oui , il faut rassembler les enfants de l'Eglise ; a il faut les convaincre , par l'autorité de l'Ecri- « ture Sainte , qu'il n'est permis d'adorer aucun « des ouvrages des hommes, parce qu'il est écrit : u Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous a ne servirez que lui, Il faut ajouter que les « images ont été employées pour l'édification du » peuple ignorant, afin que ceux qui ne savent «pas lire, puissent, en voyant les histoires

« représentées , apprendre ce qui s'est passé a autrefois. Regagnez les esprits en les adoucis- « sant. Si quelqu'un veut avoir des images, ne « le défendez en aucune manière , mais mettez a tout en usage pour empêcher l'adoration. « Encore une fois, apprenez aux peuples que ce « n'est que devant Dieu qu'ils doivent se pros- « terner humblement. C'est mon zèle pour la u gloire de l'Eglise qui m'engage à vous parler « de la sorte ' . »

L'année suivante 2, Sérénus alla à Rome, et le motif de ce voyage nous est inconnu. En retournant, il mourut dans un monastère de Blanderat, petite ville h huit milles de Verceil 3. On ne sait pas d'une manière positive quel fut le successeur de Sérénus. Il y en eut un indubitablement, car l'Eglise de Marseille jouissait alors d'une profonde paix, sous le gouvernement des rois d'Austrasie , qui protégeaient la religion catholique. Ambroise était évêque en 683 4.

* .S". Greg. lib. ix, epist. ix.

a En 6oi.

3 C'était autrefois une ville considérable qui appartenait à des comtes puissants. Elle fut presque entièrement détruite par les Milanais en 1168, et depuis ce temps-là elle n'a pu se rétablir dans son ancien état.

4 C'est du moins ce que pense Belsunce, ouv. cit. tom. i, liv. îv. Il fonde son opinion sur celle de Dom Mabillon. Denis de Sainte-Marthe paraît ne pas l'adopter. G allia Ckristiana , tom. i, col. 543 et 801.

Pépin d'Héristal fut enlevé à ses peuples après vingt-sept ans de règne '. Lui seul régna, car les derniers descendants de Clovis, méprisables fantômes sur le trône, ne méritent pas le nom de rois. Charles-Martel, digne fils de ce grand homme, eut la même politique et sut rendre son nom immortel.

Rodéric, roi des Visigoths d'Espagne, ayant deshonoré la fille du comte Julien, ce seigneur implacable avait appelé en 711 les Sarrasins d'Afrique, peuple altéré de sang, avide de rapines, brûlant du fanatisme des nouvelles croyances musulmanes et de l'enthousiasme des conquêtes. Après avoir conquis l'Espagne , les Sarrasins voulurent envahir les Gaules. Charles -Martel marcha contre eux, les attaqua entre Poitiers et Tours , et remporta une victoire complète 3. Cinq ans après, ils franchirent encore les Pyrénées, et s'avancèrent jusqu'à Avignon qui leur fut livré par la trahison de Mauronte, gouverneur de Provence, qui prenait le titre de Duc de Marseille. Ce seigneur, cherchant à se rendre indépendant, s'était lié secrètement avec quelques autres gouverneurs des parties méridionales du royaume de Bourgogne qui avaient le même dessein. Charles arriva peu de temps après ,

1 En 714.

3 En 732.

reprit Avignon, repoussa les Sarrasins dans le

Languedoc, et les défit près de Narbonnc.

Favorisés par l'infâme gouverneur, ils rentrèrent quelque temps après en Provence, et, mettant tout h feu et à sang sur leur passage, prirent et saccagèrent Arles, Aix et Marseille. Cette dernière ville devint un affreux théâtre de désolation et d'horreur. Ses monuments, livrés aux flammes, n'offrirent plus que des monceaux de cendres. Le sol se couvrit de cadavres; l'abbaye Saint-Victor fut dévastée, toutes les églises détruites. Eusébie était alors abbesse de Saint-Sauveur. Ce monastère, fondé par Cassien, était hors de la ville et assez peu éloigné du port. Eusébie, craignant qu'on n'attentât à sa pudeur, se déchira le visage, se coupa le nez, et persuada à ses compagnes de suivre son exemple, pour ne pas être exposées à la brutale lubricité des Barbares. Aucune d'elles ne fut sourde a une voix qui leur avait toujours prêché l'amour de la vertu et leur servait de guide dans le sentier des devoirs religieux. Ces vierges chrétiennes, héroïques sans ostentation comme sans effort , surent donner au monde un spectacle sublime de chasteté et de courage. Se préparant au sacrifice de la vie avec la sérénité d'une conscience pure, elles adressèrent d'abord leurs humbles prières a Dieu et le supplièrent de répandre sur elles les inépuisables trésors de sa miséricorde

infinie. Ensuite elles se mutilèrent horriblement la figure, sans jeter le plus petit cri, sans faire paraître la plus légère marque de douleur. Et comme les Sarrasins approchaient en poussant des clameurs d'extermination, elles se dirent un dernier adieu , se donnèrent rendez-vous dans un monde meilleur, et se présentèrent à eux, toutes couvertes de sang et ayant Eusébie a leur tète. A cette vue, les Barbares étonnés s'arrêtent immobiles. Une émotion inconnue suspend leur férocité; mais ce n'est pas pour long-temps. A la surprise succède la rage, et ils massacrent ces filles saintes , qui expirent en regardant le Ciel «,

Charles-Martel avait été obligé de porter ses armes vers le Nord, contre les Frisons. Informé de l'irruplion des Sarrasins en Provence, il revint en-deça du Rhin, rassembla une armée considérable, et se mit en marche pour chasser ces barbares des villes dont ils s'étaient emparés. Il détacha d'abord le duc Hildebrand, son frère, avec quelques autres généraux, pour investir Avignon, principale place d'armes des infidèles.

1 Dom Mabillon, Annales de son Ordre, tom. n, liv. xxi, pag. 88.

On ne manquait jamais autrefois de proposer l'exemple d'Eusébîe et de ses compagnes à toutes les filles qui prenaient le voile dans le monastère de Saint-Sauveur. C'était un article du cérémonial.

Il suivit de près avec le reste de ses troupes, et h son arrivée il assiégea cette ville et la prit d'assaut. La garnison fut passée au fil de l'épéc. Charles, pénétrant dans le reste de la Provence, à la tête de son année victorieuse, fait mordre la poussière aux Sarrasins partout où il les rencontre, leur enlève toutes leurs conquêtes , délivre Marseille et les autres cités qu'ils avaient assujetties, force le peu d'ennemis qu'il n'a pas exterminés a se sauver dans les Alpes avec le traître Mauronte, et retourne à Paris, chargé de riches dépouilles.

Croyant que les Sarrasins n'étaient plus en état de rien entreprendre, il ne prit malheureusement aucune de ces précautions que commandent la prudence et l'art militaire. Mauronte descendit bientôt des Alpes et exerça de nouveaux ravages, sans rencontrer la moindre opposition. Les peuples consternés n'osèrent faire aucune résistance. Charles envoya d'abord Hildebrand sur les bords du Rhône, et ne tarda pas d'arriver lui-même devant Avignon , avec les milices du royaume. En même temps il se ligua avec Luitprand, roi des Lombards, qui régnait en Italie. Les deux monarques, agissant de concert, forcèrent les Sarrasins de se replier du côté de Nice, où ils périrent presque tous.

Ce fut au milieu de ces malheurs publics que s'éteignit la race avilie des Mérovingiens,

cédant justement la place a une dynastie nouvelle 3 plus digne d'occuper le trône, car la nature lui accorda le rare et glorieux privilège d'avoir une suite non interrompue de grands hommes : Pépin d'Héristal , Charles - Martel , Pépin le Bref, et cet étonnant Charlemagne qui les surpassa tous , météore resplendissant de clarté dans ces siècles de ténèbres, figure historique qui saisit l'imagination par ses proportions poétiques et gigantesques.

L'histoire de Marseille, sous la domination des Carlovingiens , est peu féconde en événements politiques. En 814, cette ville passa sous la puissance de Louis le Débonnaire, indigne fils de Charlemagne. Vers la fin de son règne ! , les Sarrasins débarquèrent sur nos côtes, renouvelèrent leurs ravages et leurs massacres, détruisirent le monastère de Saint-Victor qui s'était relevé de ses désastres, amenèrent captifs une multitude d'habitants , et firent un butin considérable. Louis le Débonnaire fit plusieurs fois le partage de ses Etals , mais il n'y eut rien de bien fixe qu'après celui qu'il fit en 839. Charles le Chauve eut alors dans son lot la Provence. Quatre ans après, cette province et Marseille firent partic de l'héritage de Lothaire qui eut le royaume d'Italie avec la partie orientale de la France ,

' En 838.

depuis le Rhin jusqu'à la Méditerranée, entre les Alpes, l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône. Son règne fut marqué par une autre irruption des Sarrasins qui s'emparèrent à l'improviste d'une petite île, à l'embouchure du Rhône , oii ils surprirent Rolland , archevêque d'Arles ', qui mourut bientôt après. Les habitants de cette ville, attachés a leur pasteur, et ignorant sa mort, proposèrent aux Barbares une rançon considérable qui fut acceptée , comme si le captif eût été vivant. Rolland fut placé dans une barque, vêtu de ses habits pontificaux, et envoyé dans cet état aux citoyens qui l'attendaient sur le rivage , et qui firent éclater leur douleur en ne recevant qu'un cadavre. Marseille fut épargnée dans cette irruption.

Lothaire mourut , en 855 , sous un habit de moine dont il s'était revêtu depuis quelques jours, et ses trois fils partagèrent ses Etats. Louis h, en sa qualité d'aîné, eut la dignité impériale, Rome et l'Italie. Lotaire n eut la partie septentrionale des Gaules, depuis l'embouchure du Rhin et de la Meuse jusqu'au Rhône. Charles eut tout le restant du Rhône à la Méditerranée, avec les comtés d'Usez, de Viviers et de Lyon. Il résida dans cette dernière ville, et donna à ses Etats le nom de Royaume de Provence.

1 En 85o.

Charles qui était d'un caractère faible et indolent, se laissa dominer par Gérard de Roussillon, son principal ministre, homme d'un grand courage et d'une rare capacité, qui eut a défendre le royaume de Provence contre les entreprises des Normands et de Charles le Chauve, roi de France. Les Normands étaient entrés en Provence par le Rhône; ils ravageaient les environs de ce fleuve, et s'étaient établis dans la Camargue, qu'ils quittaient pour faire des incursions dans le reste de la Provence l. Ce peuple sauvage, sorti . de la Scandinavie , commettait d'aifreux brigandages. 11 n'épargnait que les enfants pour en faire des pirates. Il inspirait une si grande épouvante que le peuple ajoutait ces paroles a la fin des Litanies : Délivrez-nous, Seigneur, de la fureur des Normands. Gérard les chassa de la Camargue. Mais l'année suivante ils revinrent plus nombreux, et les seigneurs de Provence demandèrent du secours a Charles le Chauve, roi de France, dans l'espérance que ce souverain les délivrerait plus facilement de ces ennemis féroces, que leur propre roi qui avait choisi pour résidence une ville éloignée. Le roi de France espéra défaire tourner cette circonstance au profit de son ambition , et menaça d'envahir le royaume de Provence. Mais Gérard de Ptous-

En 8:

sillon déjoua ses projets, marcha vers Arles et

chassa une seconde fois les Normands.

Charles , roi de Provence , étant mort sans postérité au commencement de l'année 863, l'empereur Louis n, et Lothaire, roi de Lorraine ' , ses frères , se rendirent chacun de leur côté dans le pays, pour s'emparer de son héritage. Les deux princes paraissaient disposés à vider leur querelle par le sort des armes , lorsque quelques seigneurs provençaux , au nombre desquels se trouvait Gérard de Roussillon, s'étant rendus médiateurs de ce différend, firent consentir les deux frères à un partage provisoire. Lothaire eut dans son domaine la Lyonnaise, la Viennoise, le Vivarais et le pays d'Usez. Louis n eut Marseille et la Provence, sans cependant prendre le titre de Roi. Lothaire étant lui-même décédé sans enfants , le 6 août de l'an 869, il semblait que l'empereur Louis, son frère unique, devait naturellement lui succéder. Mais ce prince, occupé alors contre les Sarrasins, qui désolaient ses Etats du côté de Bénévent, ne pouvait soutenir ses droits. Charles le Chauve, son oncle, profita de cette conjoncture, s'empara de la succession de Lothaire, et la partagea ensuite avec Louis le Germanique , roi de Germanie. Louis n joignit peu de temps après dans

' Austrasie.

DE MARSEILE. 2'25

la tombe ses deux frères Charles et Lothaire '. Dès qu'il eut expiré , Charles le Chauve passa en Italie, et y fut couronné empereur. Le Pape dont l'autorité commençait a devenir redoutable aux

monarques, affecta d'appeler a l'héritage de Louis ce prince qui ne parut recevoir le sceptre impérial que comme un don du pontife. Dès ce moment Charles le Chauve posséda l'ancien royaume de Provence qu'il ne chercha point h rétablir. Louis le Germanique, son frère, voulut lui disputer l'empire , et mourut en s'y préparant.

Charles relégua en Bourgogne Gérard de Roussillon, et nomma Boson, son beau-frère, gouverneur de la Provence.

La puissance des grands feudataires de l'empire et l'hérédité de leurs fiefs leur avaient inspiré l'amour de l'indépendance. Boson avait tout ce qu'il lui fallait pour satisfaire ses désirs ambitieux qui tendaient à rétablir pour son propre compte le royaume de Provence. Son caractère était audacieux et entreprenant , sa famille ancienne et illustre. Il était fils de Buvin, comte d'Ardennes, qui tenait un des premiers rangs dans l'Etat, et frère de Richard, dit le Justicier , comte d'Autun. Après la mort d'IIcrmentrude, première épouse de Charles le Chauve , sa sœur

■ En 875.

Bichildc plut au roi de France qui en fit sa maîtresse d'abord, puis sa femme. La fortune deBoson fut, dès cet instant, rapide et éclatante. Les premières charges de la cour et les premières dignités du royaume s'accumulèrent sur sa tête. Lorsque Charles eut été proclamé empereur, il donna le gouvernement de l'Italie à Boson qui se lia avec Bcrenger, duc deFrioul, prince du sang des rois Lombards , sous la tutelle duquel vivait Hermengarde, fille unique de l'empereur Louis ii. Boson épousa cette princesse, après avoir fait empoisonner sa première femme, s'il faut en croire la tradition historique. Son autorité était presque souveraine , il ne lui manquait qu'une couronne. La mort de Charles le Chauve qui fut empoisonné par un médecin juif, appelé Sédécias, lui fournit l'occasion d'en prendre une. Louis le Bègue était appelé au trône de France. Boson crut que le moment était propice pour éclater, et Hermengarde, son épouse, l'affermit dans sa résolution. Une seule difficulté restait à surmonter: c'était d'obtenir la faveur du souverain Pontife dont la volonté, considérée, dans ces temps d'ignorance et de superstition, comme l'organe sacré de la volonté divine, faisait et défaisait insolemment les rois. L'impératrice Angelberge, veuve de Louis u, trouva le moyen d'intéresser à l'entreprise de son gendre Boson , Jean vin qui occupait la chaire de Saint-Pierre.

Le Pontife , pressé par les Sarrasins , eut recours à la protection de Louis le Bègue , et vint débarquer à Arles. Il y fut reçu avec les plus grands honneurs. Boson, son épouse et l'impératrice Richilde raccompagnèrent a Troyes, où il se rendit pour tenir un concile qui publia ce canon peignant si bien l'esprit du siècle : Les puissances du monde traiteront les Evéques avec toute sorte de respect , et n'auront jamais la hardiesse de s'asseoir devant eux 3 s'ils ne l'ordonnent. Hermen garde et Richilde réussirent par leurs intrigues h faire épouser a Carloman, second fils de Louis le Bègue, une fille que Boson avait eue de sa première femme.

Tout étant ainsi disposé, Boson convoqua une assemblée d'évêques et de seigneurs au château de Mantailles , situé sur le bord du Rhône entre Vienne et Valence. Il y fut élu Roi de Provence, et sacré le 15 octobre 879 par R.ostang Ier, archevêque d'Arles. Les prétextes ne manquent jamais aux usurpateurs. L'attentat de Boson fut couvert des intérêts du Ciel , de l'amour du bien public et du besoin des circonstances. Le nouveau monarque affecta de se reconnaître indigne de la couronne, et répondit à la harangue des prélats et des seigneurs : « Convaincu de mon « insuffisance, et sentant combien les obligations « que je vais contracter sont au-dessus de mes « forces, j'aurais refusé vos offres, si je n'avais

u reconnu la volonté Je Dieu dans l'unanimité «de vos suffrages; mais je cède a vos désirs, «puisqu'il le faut. Au reste, si mon élection « déplaît à quelqu'un, je le supplie de s'en expli- « quer librement. Je vous conjure aussi, au nom « de cet amour que vous me témoignez, de faire, « pendant trois jours, à la tête du peuple qui « est confié a vos soins, des prières solennelles, « afin que Dieu ne permette pas, à cause de mon « indignité , que vous ou moi nous tombions « dans un égarement qui ferait le malheur de u l'Etat; mais prions-le de se servir de nous pour « faire éclater sa miséricorde l: »

Vingt-trois prélats assistèrent à l'assemblée de Mantailles , et parmi eux Léodoin , évêque de Marseille. On juge par leurs diocèses que le royaume de Boson était d'une vaste étendue et comprenait la Provence, le Vivarais, le pays d'Usez , le Dauphiné , la Savoie , le Lyonnais, les districts de Màcon et de Chàlons, la Bresse et la Franche-Comté \

' Papon, tom. 11, liv. m.

* Les prélats qui se rendirent à l'assemblée de Mantailles, sont les archevêques de Vienne et d'Arles ( la province ecclésiastique de Vienne étant alors divisée entre ces deux villes), ceux d'Aix, de Lyon, de Tarantaise et de Besançon, et leurs suffragants évêques de Toulon , Marseille , Avignon , Valence, Grenoble, Vaison, Die, Maurienne, Gap, Châlonssur-Saône, Lausanne, Apt, Màcon, Viviers, Orange, Usez et Riez.

C'est ainsi que s'opéra -une révolution importante qui fit passer Marseille sous d'autres maîtres.

Avant d'entrer dans cette nouvelle époque historique , il convient de fixer nos regards sur l'existence sociale des Marseillais soumis h la puissance des rois Francs.

Ces princes , sûrs de leur domination , n'eurent pas pour les vaincus les ménagements qu'avaient eus les Visigoths et les Bourguignons, qui avaient toujours cherché à se concilier les anciens habitants de la Gaule. La loi salique était dure et partiale. Elle établit entre les Francs et les Romains ' les distinctions les plus affligeantes dans les compositions pécuniaires ; règle tyrannique qui rappelait avec orgueil l'humiliation du peuple conquis et le tenait à une grande distance du peuple conquérant. Les Francs ne se contentèrent pas de partager les terres; ils prirent ce qu'ils voulurent, mais sans avoir le dessein d'établir la servitude de la glèbe 2. Tout cela contrarie un peu le système de l'abbé Dubos qui suppose que les Francs étaient les meilleurs amis des Romains 3.

1 On distinguait toujours deux sortes de peuples , les Romains et les Barbares. On appelait Romains les Gaulois ijui suivaient encore les lois et la religion romaines.

3 Esprit des Lois, liv. xxx, eh. v et vu.

3 Etablissement des Francs dans les Gaules.

Cependant les vaincus ne furent pas soumis a la loi salique, et conservèrent leurs lois, c'est-àdire, le droit romain du code théodosien, pour régler les relations et les différends qu'ils pouvaient avoir entre eux. Le voisinage de l'Italie fit que ce droit se conserva mieux dans nos contrées, d'autant plus qu'il était une loi territoriale et une espèce de privilège '. D'ailleurs toute l'administration des premiers Francs consistait dans l'occupation militaire. Des bandes de soldats, parcourant le pays comme des colonnes mobiles, rançonnaient les habitants, mais ne les gouvernaient pas ; ils les abandonnaient soit a leur régime municipal , soit au despotisme de leurs évêques auxquels les lois des derniers empereurs avaient accordé une sorte de pouvoir absolu sur les Curies. Ce pouvoir, accru de plus en plus après la ruine de l'empire, dégénéra presque partout en seigneurie féodale s.

Les cités provençales étaient alors régies par les coutumes romaines. Marseille, et plus particulièrement la ville basse, avait ses statuts particuliers et jouissait du régime municipal dont elle avait joui sous les Goths et les Bourguignons. Seulement ce régime dut éprouver quelques changements par l'influence de l'Eglise. Cette influence fut beaucoup plus considérable sous

1 Esprit des Lois, liv. xxvm, ch. xi.

3 Augustin Thierry, Lettres sur l'Histoire de France.

le gouvernement des Francs que sous l'empire des autres peuples dominateurs. Les évêques , favorisés par des monarques très attachés h la foi catholique, prirent une part active dans l'administration Marseillaise, et étendirent fort loin leur autorité temporelle. Ces prélats eurent leurs vidâmes ou avoués, qu'ils chargèrent du soin de toutes les affaires du diocèse. Ces intendants furent d'abord pris parmi le peuple. On les choisit ensuite dans un état plus relevé, lorsqu'ils joignirent aux fonctions d'administrateur, celles d'avocat et de juge.

Les évêques de Marseille qui, dans la confusion des pouvoirs spirituel et temporel , se prétendaient les protecteurs nés du peuple, siégeaient en cette qualité au conseil municipal de la ville basse, et cherchaient à l'influencer. Ils réussissaient d'autant mieux que ce conseil avait souvent besoin de la protection épiscopale contre les gouverneurs militaires, tout-puissants dans la ville haute, et voulant également dominer dans l'autre partie de la ville. Les prélats s'interposaient entre les prétentions de ces gouverneurs et les modestes réclamations de l'autorité municipale. Pouvait-il y avoir une position plus favorable a ces médiateurs déjà si puissants par les préjugés populaires? Aussi surent-ils en profiter.

Depuis Ambroisc quifutévêque après Sérénus

Tlconoclastc ', jusqu'à l'usurpation de Boson, neuf évêques occupèrent successivement le siège de Marseille. Ce sont Adalong, saint Mauront, Yves, Gulfaric, Babon, Vadalde, Théodebert, Alboin et Léodoin. Ce dernier, comme nous l'avons vu, concourut a la sanction de cette usurpation, en assistant à la fameuse assemblée de Man tailles a.

Sous l'épiscopat de Babon, en 813, Charlemagne fit assembler un concile à Arles, pour la réforme des églises. Jean, archevêque d'Arles, et Nibridius , archevêque de Narbonne , y assistèrent non -seulement comme évêques, mais encore comme commissaires de l'empereur. On n'a pas les souscriptions des autres prélats. On ne peut donc pas savoir si Babon fut présent à ce concile. La vraisemblance est qu'il s'y rendit. Il y fut ordonné que la dîme serait exactement payée ; que les poids et les mesures seraient partout les mêmes et également justes ; il fut enjoint aux évêques de visiter leur diocèse tous les ans et de se souvenir qu'ils sont chargés du soin de protéger et de défendre les peuples

1 Nous avons dit qu'il nous est impossible de désigner le successeur immédiat de Sérénus. Ambroise remplaça ce successeur inconnu en 683.

3 Adalong était évêque en 737, saint Mauront en 767, Yves en 781, Gulfaric en 789, Babon en 800, Vadalde en 817, Théodebert en 818, Alboin en 844 > et Léodoin en 875.

contre les puissants du siècle. L'empereur qui ne permettait pas que les prérogatives de la couronne fussent usurpées par le clergé qui a toujours aspiré h dominer , laissa au concile d'Arles toute liberté pour les règles de discipline ecclésiastique ; mais il voulut que les articles regardant le gouvernement politique fussent soumis à son approbation personnelle.

Si la puissance des évêques était considérable à Marseille, les abbés de Saint-Victor, maîtres de grandes richesses, exerçaient de leur côté une influence qui ne servait qu'a compliquer les affaires, et à embarrasser la marche de l'administration. Les anciennes règles monastiques de Cassien n'étaient plus suivies. On y avait substitué celles de saint Benoît, adoptées par tous les ordres religieux de la France. Les statuts de ce moine célèbre , prescrivant le travail des mains comme un principe de santé et de bonheur, n'ordonnaient rien qui surpassât les forces de l'homme. Elles n'exigeaient ni macérations extraordinaires, ni efforts surnaturels. Les religieux de cet ordre prononçaient trois vœux, savoir : de chasteté , de stabilité et de conversion de mœurs. Leur vêtement consistait dans un habit long de couleur noire, un capuchon et un scapulaire. L'habit de chœur était une ample robe, comme celle des avocats, surmontée d'un capuchon. L'esprit de cette institution fut bientôt

méconnu dans l'abbaye Saint-Victor. L'austérité des règles se trouva remplacée par le goût immodéré du faste et des plaisirs, par les calculs d'une ambition toujours croissante, par l'ardeur de toutes les jouissances mondaines. Les privilèges de l'abbaye étaient très étendus. Il était défendu à tous agents du gouvernement d'exiger d'elle ni amende, ni frais de procès, d'y loger les troupes ou les officiers du prince, d'en retirer des contributions pour fournir aux dépenses des commissaires envoyés par la cour^ d'obliger les personnes qui en dépendaient, soit qu'elles fussent libres ou esclaves, de donner caution en jugement ! ; le monastère avait le droit d'ancrage et de douane de la ville, qui lui avait été accordé pour leluminaire de l'église. Enfin il était exempt de toute charge, et mis spécialement sous la sauvegarde de l'empereur 2.

Lothaire confirma tous ces privilèges , par lettres patentes datées d'Aix-la-Chapelle, la première année de son règne en France, et la huitième en Italie , sur la supplique qui lui fut présentée à cet effet par Théodebert, évêque de Marseille.

Ces lettres patentes n'empêchèrent pas que

1 Aut fidei juslores tollere , nec homines tam ingenuos , quant setvos. Belsunce, Hist. des Evêques de Marseille, tom. i, liv. iv.

3 Archives de Saint-Victor.

quatre ans après, c'est-à-dire, en 844, on n'entreprît d'enlever a l'abbaye le droit d'ancrage et de douane, appelé Table de lamer. Guinifred, chargé d'affaires de Rotlibert, vicaire d'un comte nommé Adalbert, lui contesta ce droit, prétendant qu'il appartenait à son maître, lequel en avait reçu l'investiture pour lui et ses successeurs. Alexandrius, avocat de l'abbaye ' , ne voulut pas d'autre juge que le vicaire lui-même, et se présenta a lui, dans l'audience publique tenue à Caderosc qu'on appelle à présent Berre. Rotlibert avait avec lui des assesseurs. Ce fut devant ce tribunal qu'Alexandrius plaida sa cause, en présence de Guinifred qui se défendit en supposant la prétendue investiture dont nous avons parlé. Mais Alexandrius le confondit en produisant les lettres patentes de Lothaire. Le vicaire entendit ensuite plusieurs habitants du lieu , après leur avoir fait prêter serment de dire la vérité. Ils témoignèrent unanimement en faveur du monastère qui gagna son procès.

Depuis Gennade, Marseille n'avait donné le

1 La désignation d'avocat, advocatus, s'appliquait alors à un agent ou homme d'affaires. Les avocats des églises et des abbayes qu'on appela avoués eurent de grands privilèges dont ils abusèrent souvent. On les prenait d'abord parmi les scolastiques , ou gens de lettres ; mais on fut obligé plus tard de les prendre parmi les militaires, pour défendre les biens ecclésiastiques des usurpations qu'on en faisait à main armée.

jour à aucun homme de mérite. On ne trouve pas un seul personnage qui mérite d'être cité. Les belles-lettres, stériles et languissantes, ne produisirent rien que le bon goût pût avouer. On avait perdu jusqu'à l'idée de la véritable poésie, et l'épitaphe placée sur le tombeau de l'abbesse Eusébie contenait presque autant de fautes d'orthographe et de grammaire qu'il y avait de syllabes l.

Aucun langage n'est stationnaire , car rien de ce que l'homme enfante n'est stable sous le soleil. Tout change autour de nous. La face des sociétés humaines est mobile comme une onde agitée. Plusieurs circonstances concourent a faire subir à la langue d'un peuple des variations successives 2. Comme ainsi soit, dit Estienne Pasquier en termes naïfs mais énergiques, que selon la diversité des temps , les habits, les magistrats , voire les républiques , preignent divers plis sous un mesme peuple, aussi se changent les langues par une insensible alluvion3. La langue primitive des Marseillais n'éprouva que fort tard des chan-

' Mabillon, Annales de son ordre, liv. xxi.

a Ut silvœ follis pronos mutantur in annos , Prima cadunt , ita verboium vêtus intcrit œtas , Et juvenum ritu Jlorent modo nata vigentque... Multa renascentur quœ jhm cecidere , cadentquc Quœ nunc sunt in honore vocabula...

Horace, Art Poétique.

3 Recherches de la France, liv. vu, cb. i.

gements. Cette belle langue grecque, qui s'était répandue dans toutes les Gaules et dont l'alphabet avait même été adopté par les Helvétiens ', n'existait plus en Provence, du temps de Strabon 1 ; mais elle était encore a cette époque en usage a Marseille, et beaucoup plus tard saint Jérôme, confirmant le témoignage de Varron, assurait que l'on parlait dans cette ville trois langues, le grec, le latin et le gaulois 3. Marseille, indépendante sous la protection des Romains, continua de se servir de la langue grecque dans les actes. publics et privés, lorsque dans le reste des Gaules la langue latine exprimait tous les actes de l'autorité publique, les décisions de la justice, et s'appliquait à tout, excepté à la vie commune. Les Romains ne négligèrent rien pour faire régner leur idiome dans les pays de leur domination. Saint Augustin remarque avec vérité que c'était la coutume de ces vainqueurs superbes d'imposer le joug de leur langue aux peuples qui subissaient celui de leur empire *. Une loi expresse enjoignait aux magistrats de ne promul-

1 Cœsar, de Bell. Gall. lib. i.

3 Liv. iv.

3 Massiliam Phoccei condiclerunt , quos, aitVarro, trilingues esse, qubd et grœcè loquantur et latine et gallicè. — Hyeron. in Proleg. lib. n. Comment in epist. ad Galatas.

4 Opéra data est ut imperiosa civitas non solàm jugum vcrùrn etiam linguam suam domitis gentibus imponcret.

De Civitate Dei, lib. xix, cap. vu.

gucr leurs décrets qu'en latin1, et Caligula, pour fixer la langue latine dans les Gaules, établit des écoles à Lyon et à Besançon et y proposa des prix d'éloquence. Mais ces fiers conquérants cherchaient alors à imiter les Grecs; ils en apprenaient la langue par principe d'éducation et de bon ton, et il y avait peu de Romains d'un certain rang a qui cette langue ne fût familière. Le fréquent usage qu'ils en firent devint même une manie que déplora Juvénal 2. On conçoit facilement que l'idiome grec ne dut pas beaucoup souffrir de la domination romaine.

Nous croyons que le dialecte ionique fut à Marseille la langue écrite jusque vers le milieu du quatrième siècle. A cette époque la religion chrétienne ayant dominé dans cette ville , le latin, langage de l'église et de la cour de Rome, devint la langue écrite et dominante. Mais le grec y fut encore en usage pendant quelque temps. Le gouvernement des Goths et des Bourguignons l'affaiblit et l'altéra. Ce langage y était détruit lorsque les Francs se rendirent maîtres de la cité.

Alors une nouvelle langue s'était formée à Marseille et dans les Gaules. L'idiome celtique avait toujours porté en lui-même des germes de

1 Décréta à prcetoribus latine interponi debent.

ff. lib. xlii, tit. i, lib. xi.viir.

3 Satyr. m.

décadence , car rien ne conserve mieux une langue que les livres , et chacun sait que les Gaulois n'écrivaient ni leurs lois, ni leur histoire , ni les dogmes de leur religion , ni ce qu'on enseignait dans les écoles. Les Romains, de leur côté , quelque désir qu'ils eussent de conserver et d'étendre leur langue, durent la voir se corrompre de jour en jour par le contact de tant de dialectes barbares '. Cette langue nouvelle fut composée de celtique et de latin ; mais celle-ci l'emportait assez pour qu'on la nommât romane 2.

La langue romane fut commune à tous les peuples qui avaient fait partie de l'empire d'Occident. Elle était vulgaire a Marseille dans le sixième siècle.

Il y avait dans les Gaules, lorsque les Francs y entrèrent, trois langues vivantes , la latine, la celtique et la romane. Les nouveaux vainqueurs ne firent aucun effort pour imposer leur langue aux vaincus, et pourtant, quelque temps après leur établissement, il n'y eut plus d'autre langue vulgaire que la romane et la francique ou tudesque. La celtique fut anéantie 3. La latine qu'on ne maniait plus qu'avec peine, devint la langue

1 Duclos, Acad. des Insc. tom. xv, pag. 565.

2 Raynouard, Choix des Poésies des Troubadours, tom. i.

3 Un a cru qu'il en est resté quelques faibles vestiges dans la Basse-Bretagne.

écrite. Les ecclésiastiques furent les seuls qui l'entendirent un peu. Toutes les chroniques informes clans lesquelles on consignait de loin en loin le souvenir de quelques événements, étaient en latin. Tous les contrats de mariage, d'achat, de prêt, d'échange, étaient dans la même langue, ou plutôt dans le jargon barbare que les notaires croyaient latin, et qui était aussi éloigné de la langue parlée que de la véritable langue écrite. Du reste, tous ces idiomes étaient, pour ainsi dire, confondus, parce que les révolutions continuelles qui amenaient de nouvelles races à la place des premières, qui substituaient de nouveaux dialectes de la Germanie a ceux avec lesquels les méridionaux avaient commencé de se familiariser , ne permettaient point h un langage quelconque d'acquérir la moindre fixité '. Le parchemin nécessaire à l'écriture s'éleva à un prix excessif. C'est alors que l'on gratta d'anciens manuscrits pour les employer à des copies de nouveaux ouvrages qui plus tard furent a leur tour effacés pour faire place h des œuvres plus conformes au goût du temps. Les pauvretés de ces âges d'ignorance furent indignement substituées aux trésors du génie antique , et de ridicules homélies anéantirent ainsi des pages pré-

' Sismonde de Sismondi. De la Littérature du Midi de l'Europe, tom. i.

cieuscs de Cicéron et de Tacite. Perte immense pour l'esprit humain ! noble sujet de desespoir ' !

La langue tudesque était celle de la cour ; ruais elle prenait graduellement quelque chose du latin et du roman, en leur communiquant de son côté quelques tours ou expressions. Les rois Francs qui sentirent la rudesse et la disette de leur langue , entreprirent de la policer et de l'enrichir. Ils s'aperçurent qu'ils manquaient de caractères pour exprimer les nouveaux sons introduits par des mots nouveaux. Chilperic rendit plusieurs ordonnances touchant la langue 2. Les langues romane et tudesque, tout imparfaites qu'elles étaient , furent les seules en usage au temps de Charlemagne. La tudesque se fondit plus tard dans la romane qu'elle modifia. Il est bien difficile de suivre ces divers changements et d'en fixer l'époque.

L'influence des Francs ne fut pas aussi grande dans les provinces méridionales que dans le

1 Le docte Angeio Mai s'est avisé le premier, à Rome, de scruter ces parchemins et d'y recueillir quelques parcelles du génie de l'antiquité. Il a fait connaître ces manuscrits sous le nom de Palimpseste.?.

C'est ainsi qu'il découvrit et publia, en 1814, des fragments de trois discours de Cicéron qui étaient ensevelis sous les vers de Sédulius, poète latin du moyen âge. Un peu plus tard, il a exhumé le traité célèbre de Republicâ , autre ouvrage île Cicéron, qui est malheureusement mutilé.

2 Grégoire de Tours, liv. v, ch. xi.iv.

2i2 HISTOIRE

nord, et la langue de ce peuple ne fut jamais vulgaire a Marseille. Ses monarques qui laissèrent subsister dans la Provence la dignité de patrice, laquelle donnait un grand crédit, la conférèrent presque toujours a des personnes du pays , ou qui étaient nées dans la Bourgogne. Les gouverneurs des cités, le plus souvent nommés par ces patrices , durent de leur côté être Provençaux ou Bourguignons. Ces gouverneurs, ou subdélégués , étaient appelés vicarii , d'où est venu le nom de viguier. Le viguier était assisté par des juges nommés scabini ou scavini , d'où nous avons fait le mot échevin. On sent que la langue francique ne pouvait pas faire de grands progrès h Marseille, qui, sous l'empire des Francs, avait conservé ses juges, sa police et la forme de son gouvernement civil. Il paraît pourtant que quelques mots et quelques désinences du langage francique ont passé dans l'idiome provençal qui a remplacé la langue romane. Comment cela ne serait-il pas? La domination des peuples conquérants exerce toujours de l'influence sur le langage des nations conquises, et, outre les traces laissées par les Francs, on pourrait encore trouver dans le provençal des expressions et des formes grammaticales qui indiquent une parenté non-seulement avec la langue des Gotlis et des Bourguignons qui ont été successivement les maîtres de la Provence, mais encore

avec celle des Lombards et des Saxons qui n'ont fait que passer, et celle des Sarrasins qui n'ont pas formé des établissements durables.

La domination de la race Mérovingienne a toujours été marquée comme une des époques les plus funestes à l'esprit humain. Cette période n'offre qu'une fatigante sécheresse. Qu'y voyonsnous en effet? Des intérêts obscurs et compliqués, des noms barbares, un dédale historique, les lumières éteintes, des crimes sur le trône, des passions insensées étouffant la nature, une piété, superstitieuse faisait taire la voix du remords et défigurant les simples et sublimes notions de la divinité. Quels siècles ! quelles mœurs ! Dans les premiers âges du Christianisme , les conciles avaient au moins servi à imprimer du mouvement aux esprits , et le mouvement intellectuel, quel qu'il soit, est toujours salutaire. Plus tard, la rareté de ces assemblées fut une des causes qui contribuèrent à épaissir les ténèbres de l'ignorance. Les moines seulement rendirent à l'instruction quelques services dont il ne faut pas leur savoir gré, car ils ne furent point mus par l'amour de la science. Ils ne cherchèrent qu'à éviter l'ennui du cloître en transcrivant des ouvrages qui auraient pu disparaître sans leur travail , et en tenant des Légendes dans lesquelles ils consignaient des détails insignifiants et négligeaient de conserver le souvenir des evé-

nemcnls qui pouvaient avoir quelque intérêt. 11 se passa bien du temps avant qu'ils pussent transcrire les historiens, les poètes et les orateurs de l'antiquité. Ils commencèrent par les livres qu'ils croyaient plus nécessaires : la Bible et les ouvrages liturgiques, les écrits des Pères, les recueils de Canons. On eut une foi aveugle à l'astrologie, aux sortilèges, aux pactes faits avec l'enfer. Les imaginations crédules peuplèrent le monde d'êtres fantastiques et de puissances mystérieuses. L'imposture multiplia les miracles qui n'ont jamais existé dans les siècles de philosophie, parce qu'on connaît alors les lois de la nature qui ne change pas, au gré de nos vains désirs et de nos pensées d'un jour , ses règles immuables.

Cependant il ne faut point perdre de vue que la barbarie était alors commune à toute l'Europe, et la France a été le pays que les ténèbres ont le moins couvert. Les créations de l'homme y eurent des formes moins grossières et des proportions moins mesquines. Quoique le corps social fût profondément engourdi, on pouvait y apercevoir des signes d'intelligence et de vie. Clovis et ses successeurs donnèrent des encouragements à l'industrie et à l'agriculture. Lorsqu'ils eurent réuni dans un même empire les diverses provinces de la Gaule , et conquis sur les Visigoths les contrées méridionales ou se trouvaient

les ports les pins importants de la Méditerranée, la France devint le pays le plus commerçant de l'Europe '. Partout ailleurs le commerce était sans aliment, et, pour ainsi dire, ignoré. Seulement quelques villes maritimes d'Italie , échappées aux invasions des Barbares, entretenaient avec Conslantinople de faibles relations 2. Venise, fondée par des familles fugitives dans les lagunes de l'Adriatique , ne pouvait pas encore paraître avec éclat sur la scène du monde. Elle commençait à former sa marine, et jetait avec quelque lenteur les fondements de sa puissance.

Le commerce des Indes, établi depuis si longtemps à Alexandrie, était ce qui attirait plus particulièrement les marchands européens dans le Levant. Aux cinquième et sixième siècles, le principal entrepôt de ce commerce était l'île de Taprobanc, la même que Sérendib ouCeylan. Tous les vaisseaux de l'Inde , de la Chine et de la Grèce, se rendaient dans cette île 3.

Justinien donna ordre à deux moines d'aller aux Indes pour apporter des vers à soie, ce

1 Melot, Mémoire sur le Commerce de la Gaule, Acad. des Insc. tom. xvi, xvm et xxm.

De Guignes, Mémoire sur l'état du Commerce des Français dans le Levant, Acad. des Insc. tom. xxxvi.

a Pardessus , Collection des Lois Maritimes , introduction.

3 De Guignes , Mém. cit.

qu'ils exécutèrent avec succès '. Ils se rendirent à Sérendib et revinrent à Constantinople avec des œufs que l'on lit éclore. Les Grecs apprirent ainsi l'art de nourrir ces insectes. Des fabriques de soie s'élevèrent en plusieurs lieux , et ce commerce que les Perses avaient toujours gardé précieusement se multiplia en Europe 2.

Avant cette époque , un grand nombre de Syriens avaient formé en France des établissements commerciaux3. Ils y apportaient les étoffes de soie de Damas, les vins de la Palestine et d'autres marchandises d'Orient. Le vin de Gaza était renommé en France, et on y en buvait du temps de Gontran 4.

Marseille était le principal intermédiaire de ce commerce. Les étrangers y étaient attirés par la bonté de son port 5, par la sécurité qu'une police vigilante et sévère y entretenait 6, par la probité de ses habitants et l'aménité de leurs moeurs ?. La Méditerranée lui assurait la communication avec le Bosphore, la Grèce, la Syrie,

1 Procop. liv. i, de Bello Vand.

3 De Guignes , ibid.

3 Greg. Tur. lib. vu, cap. xxxi; lib. vin, cap. ij lib. x, cap. xxvi.

* Ibid. lib. vu, cap. xxix.

5 Sidon. Apoll. Epist. lib. vu , epist. vii.

6 Greg. Tur. lib. iv, cap. xl.

7 Jgathias. de Reb. Justin. Imp. lib. i, cap. xx.

l'Egypte et les côtes d'Afrique ; le détroit de Gibraltar, celle des côtes et des îles de l'Océan; tandis que la Durance, le Rhône, la Saône et les Voies Piomaines lui ouvraient l'intérieur de la France '.

Tout indique que, sous les rois Mérovingiens, Marseille fut une ville très commerçante qui n'avait rien perdu de son ancienne splendeur.

Quelques domestiques de l'archidiacre Vigile volèrent, du temps de Sigebert, h Marseille, plusieurs barils d'huile qui appartenaient h des marchands d'outre-mer 2. Ce fait ne démontre-t-il pas que le port de cette ville était alors fréquenté par les étrangers ?

Grégoire de Tours nous fait aussi connaître que Marseille tirait de l'Egypte le papyrus et les épiceries. Cet historien , voulant donner une idée du caractère médisant et calomniateur de Félix, éveque de Nantes, dit que si ce prélat avait été évoque de Marseille , les vaisseaux, au lieu d'apporter de l'huile et des épiceries , n'auraient été chargés que de papier pour écrire les calomnies qu'il débitait3.

Sous le règne de Dagobert , Marseille fut

1 De Guignes, ïbid.

" Greg. Tur. lib. iv, cap. xxxvm.

3 Ici. lib. v, cap. v. O si te Massilia Iiabuisset saccrclotem , nunquàm rravcs oleum aut reliquas species dctiilissent , nisi tantùtn chartam , etc.

obligée de payer à l'abbaye de Saint-Denis des

sommes qui se prenaient sur les droits d'entrée '.

A la faveur du commerce marseillais, plusieurs Français allaient faire des pèlerinages a Jérusalem, parcouraient les pays situés sur les bords de l'Euphrate et visitaient les solitaires de la Thébaïde. Ces pèlerinages contribuèrent à leur tour à augmenter le commerce de Marseille 3.

Toutes les conquêtes de Charlemagne furent au profit de la civilisation et du bonheur public. Ce grand prince, devenu maître de presque toute l'Europe, sembla multiplier les ressources de son génie pour protéger et étendre le commerce de ses sujets. Il s'occupa du soin d'éloigner les pirates et les Sarrasins qui menaçaient les côtes et nuisaient au commerce des différents ports. Il créa partout un système de défense que le succès couronna 3, et établit en faveur de la navigation des phares sur les points dangereux Ci. Il introduisit la monnaie de compte, en concurrence avec la monnaie réelle , pour la commodité des commerçants5. Il envoya des secours à ceux de ses

1 Acta Sanct. tom. \\,pag. 563.

a De Guignes, ïbid.

3 Ado. Chron. ad ann. 809. — - Eginh. Vita Carolimagni , cap. xvii. — Capital, ann. 802 , cap. xiv. — Capital, gen. lib. iv, cap. v.

* Ado. Chron. ad ann. 811

5 Leblanc, Traité des Monnaies, pag. 4 et suiv.

sujets qui se rendaient à Alexandrie '; entretint des rapports d'amitié avec les souverains d'Afrique; prit des mesures pour favoriser tous les moyens d'accès et de sûreté dans les pays occupés par les musulmans, et le calife Aaron al Raschild, célèbre comme lui par ses victoires et par son amour pour les sciences, lui fit témoigner par une ambassade solennelle son estime et son admiration 2.

Ce héros sentit que la facilité des communications était nécessaire au développement du commerce. 11 construisit une route le long du Danube 3, et conçut le projet de joindre l'Océan à la Mer Noire par un canal de communication entre ce fleuve et le Rhin 4. Il dut peut-être cette idée aux fameux canaux de Drusus et de Corbulon, dont le premier joint le Rhin avec l'Issel, et le second fait communiquer le même fleuve avec la Meuse 5. Celte entreprise n'échoua que parce qu'on ignorait bien des choses indispensables pour l'exécution. Quoi qu'il en soit, de pareils projets n'ont pas besoin du succès pour mériter des éloges à leurs auteurs.

Venise voyait grandir sa puissance et sa pros-

' Eginh. Vita Carolirnagni , cap. xxvn.

1 Id. cap. xvi.

3 Mabillon, Muséum Italie, tom. i, part. n.

4 Eginh. Annal. Carolirnagni, ad ann. 793.

5 Schœphlin. Acacl. des Inscr. tom. x\m, pag. 256.

périté. Elle aspirait déjà a la domination de la Mer Adriatique. Charlemagne fit respecter les droits des autres cités commerçantes '. Cette république osait faire le commerce d'esclaves chrétiens qu'elle allait vendre aux musulmans. Charlemagne s'efforça d'arrêter ce honteux trafic.

En 785, quelques Grecs s'y livraient dans ses Etats; il les en chassa 3. Marseille, sous les successeurs de Childebert, avait outragé de la même manière la nature et l'humanité. Saint Bonnet qui en avait été gouverneur et qui devint ensuite chancelier de France, abolit, durant son gouvernement, la vente des esclaves encore tolérée dans quelques villes de Provence 3. La servitude n'en subsista pas moins long-temps après lui, de même que l'abolition de la traite des nègres n'a pas détruit, de nos jours, l'esclavage dans les Colonies. Sous la première et la seconde race , l'état des personnes fut le même à Marseille que dans les siècles précédents. Les habitants étaient toujours distingués en hommes libres et en serfs. La condition de ces derniers n'avait pas changé. Dans le neuvième siècle, sous les faibles successeurs de Charlemagne, tous les monastères de Marseille possédaient des escla-

1 Ado. Chron. ad ann. 8io.

a De Guignes, ibid.

3 Ruffi , tom, i, liv. n, ch. v.

ves. Les abbés de Saint-Victor et les religieuses de Saint-Sauveur en eurent un nombre considérable.

Gênes et Pise, marchant sur les traces de Venise, s'avançaient dans la carrière de la puissance commerciale ; et Marseille était placée après ces trois villes pour le commerce du Levant.

Comment les Marseillais faisaient-ils ce commerce? Leurs marchands allaient-ils eux-mêmes sur les côtes du Levant? se contentaient -ils d'aller chercher les marchandises chez les peuples de l'Italie? les leur apportait- on dans le port? 11 est certain que les Marseillais allaient eux-mêmes dans le Levant, et ce commerce leur créait des relations importantes avec Lyon, qui servait alors d'entrepôt a l'Allemagne '. Au commencement du neuvième siècle, c'est-à-dire, en 813 et aux années suivantes, les habitants de Lyon, unis aux Marseillais, avaient coutume d'aller, deux fois l'année, à Alexandrie, d'où ils rapportaient les épiceries de l'Inde et les parfums de l'Arabie. Une partie de ces marchandises était déposée a Marseille, pour être vendue en France ou en Espagne; une autre partie plus considérable remontait le Rhône et la Saône. On les

1 Poullin de Lumina, Abrégé chronologique de l'Histoire de Lyon, pag. 3i.

Velly, Histoire de France, tom. i , pag. Soi. édit. in- 12.

embarquait ensuite sur la Moselle qui les distribuait par le Pvhin , le Mein et le Nekcr jusqu'aux extrémités de l'Allemagne '.

Le savon était a cette époque l'objet d'un grand commerce pour les Marseillais. Pline assure quil fut inventé dans la Gaule 3, et il est probable qu'il le fut à Marseille ou dans ses colonies, parce que les arts qui tiennent h l'industrie y étaient cultivés avec plus de soin et de succès que dans les villes" gauloises, et que d'ailleurs cette utile fabrication semble avoir exclusivement appartenu aux Marseillais dans les temps anciens comme de nos jours. Les anciens en faisaient beaucoup moins d'usage que nous. Ils l'employaient dans la médecine, et surtout pour changer la couleur des cheveux 3. Pline nous apprend qu'on le faisait avec du suif et des cendres de bois de hêtre. C'est à cause de cela que plusieurs auteurs l'ont appelé unguentum cineris 4. Dans les septième et huitième siècles, on ajoutait seulement de la chaux aux

1 Poullin de Luinina, Abrégé chronologique de l'Histoire de Lyon, pag. 3i.

Mémoire sur l'état du Commerce en Provence, dans le moyen âge, par feu M. le président Fauris de Saint-Vincent.

a Hist. Nat. liv. 28, ch. 12.

3 Pline, id. — Martial, lib. xiv, epig. 27.

4 Valer. Max. lib. 11, cap. 1. — Tertull. ad Uxorem, lib. u, cap. 8.

cendres. Ce n'est que depuis cette époque qu'à la place du suif on y fait entrer de l'huile d'olive '.

Les jours brillants du règne de Charlemagne firent bientôt place à des jours de ténèbres et de confusion. Les successeurs de ce héros ne furent pas les héritiers de son génie. La France et l'Europe furent en proie aux calamités les plus affreuses. L'anarchie féodale démembra la monarchie qui se couvrit de châteaux et de forteresses. Les cités dégénérèrent et perdirent leurs franchises. Une foule de petits tyrans, maîtres des rivières et des passages, percevaient des droits qui élevaient le prix des marchandises et des denrées ; souvent même ils pillaient les marchands. Le système monétaire éprouvait des variations perpétuelles. Le commerce , confondu avec l'usure, le monopole , la levée des subsides, et tous les moyens malhonnêtes d'acquérir de l'argent , fut regardé comme une occupation infâme. Il languit et passa entièrement dans les mains des juifs, qui, enrichis par leurs exactions, étaient dépouillés par les princes avec la même tyrannie ; chose qui consolait les peuples , et ne les soulageait pas *.

Cependant les villes maritimes du midi de la France et de l'Italie conservèrent des relations

1 Fauri» de Saint- Vincent, ibid.

* Esprit des Lois, liv. xxi, ch. xx.

avec le Levant oii coulaient toujours les trésors de l'Inde. Le commerce, qu'elles n'avaient cesse d'encourager et d'honorer, les maintint dans un meilleur ordre de choses. Ami des lumières et de la liberté, il sut y faire régner quelques saines doctrines, quelques droits politiques, quelques formes républicaines. Il opposa une digue puissante au torrent de la barbarie, et Marseille en fut heureusement préservée. Ses franchises municipales s'affaiblirent: jamais elles ne furent éteintes , tant leur force était vitale , tant leur principe tutélaire avait pénétré dans les mœurs. Noble destinée des institutions helléniques ! Elles avaient péri h Marseille au milieu des vicissitudes humaines, et pourtant il était facile d'en apercevoir les traces glorieuses. Elles n'ont passé nulle part sans laisser quelque chose de grand et d'immortel qui témoigne en faveur de leur origine. Partout des peuples sans dignité rampaient, comme de vils troupeaux, sous la verge honteuse de quelques despotes sans génie. Mais le peuple Marseillais se faisait distinguer par de précieux restes d'indépendance. C'est que sur cette terre, jadis défrichée par des Grecs, la liberté avait jeté un germe indestructible.

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