LIVRE III
Il ne paraît pas que Boson, après son couronnement, ait changé l'administration de la Provence. Marseille, sous son règne plein de modération et de sagesse, continua d'être régie comme elle l'était auparavant.
Les rois français, Louis ni et Carloman fils de Louis le Bègue, et Charles le Gros, roi de Suabe, l'un des trois fils de Louis le Germanique, marchèrent contre Boson qui n'était a leurs yeux qu'un vassal révolté. Ce prince éprouva d'abord quelques revers et perdit quelques places, mais ses ennemis ne purent réussir à le renverser du trône. Charles le Gros passa en Italie en 881 , pour recevoir la couronne impériale de la main du Pape. D'un autre côté, les ravages des Normans obligèrent Louis d'aller défendre ses propres Etats. Boson, profitant habilement de toutes ces circonstances, recouvra une partie de ses i. 17
possessions, et l'on croit qu'il fit sanctionner son pouvoir en reconnaissant la haute suzeraineté impériale. 11 mourut en 887, après un règne de huit ans.
Louis, son fils, h peine âgé de dix ans, lui succéda sous la tutelle de sa mère Hermengarde. La régente mena son fils à son cousin l'empereur Charles le Gros, pour lui prêter hommage. Charles accueillit le jeune Boson avec bonté, et lui conféra l'ancienne adoption des empereurs romains. Louis ne fut pourtant couronné roi de * Provence qu'en 890. La puissance Carlovingienne venait de s'éteindre sans retour, et Eudes, fils de Robert le Fort, avait été proclamé Roi de France par les évêques et les seigneurs.
Le règne de Louis, roi de Provence, fut fécond en événements divers dont l'histoire n'est pas de notre sujet. Ce prince, après avoir détrôné Bérenger, roi d'Italie, fut victime d'un complot tramé par quelques seigneurs du pays. Bérenger se saisit de lui à Vérone, lui fit crever les yeux, et le renvoya dans son royaume de Provence. Le malheureux Louis fixa sa résidence a Vienne^ et plaça à la tête des affaires Hugues, fils de Thibaut, comte d'Arles, et de Berthe, fille naturelle du roi Lothaire. Louis étant mort en 923 environ, son fils Charles Constantin , relégué dans son comté patrimonial de Vienne, ne conserva aucune autorité en
Provence toujours gouvernée par Hugues, qui pourtant ne prit pas le titre de roi. Hugues, pour repousser les Hongrois qui ravageaient le royaume, se ligua avec Rodolphe n, roi de la Bourgogne Transjurane. Après avoir repoussé ces Barbares, Hugues qui avait en Italie des alliances considérables, voulut s'y faire nommer roi. 11 s'embarqua à Marseille, et suivi d'une flotte nombreuse, il se rendit à Pise, où il trouva les envoyés du pape Jean x , qui le saluèrent au nom du Pontife; il alla ensuite à Pavie où il fut couronné '.
Les Etats de Provence furent gouvernés par Eudes, fils du comte de Vermandois, qui eut le comté de Vienne , et par Boson , frère de Piaoul, roi de France, qui eut le comté d'Arles dont Marseille lit partie. Le royaume de Provence finit à cette époque. Hugues n'y exerça plus aucune autorité, et lorsqu'il y revint, en 945, après avoir été chassé d'Italie, il se retira dans un monastère où il mourut deux ans après.
Boson, frère de Raoul, commença la série des comtes de Provence qui furent des souverains indépendants, exerçant leur autorité du littoral de Marseille et de Fréjus jusqu'à l'Isère. Ils confièrent a des lieutenants nommés Vicomtes le gouvernement de quelques districts importants, et notamment de celui de Marseille. Les vicomtes
1 En gi6.
de cette ville, d'abord subordonnés au prince, trouvèrent le moyen de s'affranchir de son pouvoir, et d'ériger leur gouvernement en une véritable souveraineté qui fut bientôt suivie de celle de l'évêque. Les deux puissances se partagèrent Marseille qui formait toujours deux villes distinctes, la supérieure et l'inférieure. De ce partage naquirent deux fiefs. Les évêques eurent la seigneurie de la ville haute, les vicomtes la seigneurie de la ville basse ; mais ces derniers exercèrent aussi des droits domaniaux dans tout le reste du district, contrée assez étendue qui comprenait tout le littoral depuis Fos jusqu'à l'embouchure du fleuve d'Argens, près de Fréjus, toute la vallée de l'Huveaune et tous les pays qui bordent la rive orientale de l'étang de Berrc. Telle fut sans doute l'origine de la seigneurie vicomtale de Marseille et du fief épiscopal adjacent. 11 est possible aussi que les vicomtes de Marseille aient été de la famille des comtes de Provence, et que les premiers d'entre eux aient reçu en apanage la vicomte héréditaire de la ville inférieure, lorsque les évêques avaient déjà érigé en fief la ville haute. Peut-être encore cet apanage fut-il étendu à la ville supérieure, et, dans ce cas , les évêques se seraient rendus indépendants de la puissance vicomtale elle-même. Ce point est un des plus obscurs de l'histoire de Marseille. Toutes les recherches sont sans résultat
certain, et l'époque précise de ce démembrement est aussi inconnu que la cause qui l'a produit. Tout ce qui est démontré, c'est que Guillaume 1er était vicomte en 972. Il faut donc le considérer comme l'auteur de la dynastie vicomtale.
A cette époque la ville supérieure, qui fut appelée épiscopale, n'avait pas une grande importance et n'était pas peuplée. Elle était principalement habitée par les pêcheurs qui formaient une corporation composée d'environ six cents chefs de familles, lesquels nommaient, toutes les années, quatre d'entre eux, appelés Probi Hommes Piscatorum l. L'élection avait lieu le jour de saint Etienne. Ce tribunal, qui subsiste encore, jugeait souverainement et sans appel, sans écriture et sans formalités judiciaires, tous les différends relatifs à la pêche.
La ville haute renfermait dans son enceinte ia Major et ses environs, et allait aboutir a l'esplanade qui est au devant de l'église Saint- Laurent 2.
Cette ville était encore divisée en deux parties soumises à une juridiction différente. Il y avait la juridiction de l'évêque proprement dite, et celle du prévôt et du chapitre de la cathédrale. Les habitants ne jouissaient d'aucun régime mu-
1 Aujourd'hui Prud'hommes.
* Ruffi, tom. ii, !iv. mi.
nicipal. La portion de l'évêque était appelée Villa episcopalis Turrium, parce qu'il y avait plusieurs tours. Celle du prévôt et du chapitre Villa prœpositurœ et operœ sedis M as silice. Le conseil de l'évêque était composé de quarantecinq membres ; celui de la prévôté l'était de vingt-cinq. L'évêque instituait un juge dans la première partie de la ville supérieure. Le prévôt et le chapitre en mettaient un autre dans la ville de la prévôté, et un chanoine de leur corps remplissait ordinairement cette fonction. Mais le juge du prévôt et du chapitre était subordonne a un autre juge de l'évêque, qui prononçait sur les appels et était juge souverain de tous les habitants de la ville haute '.
Les prisons étaient près du lieu ou l'on bâtit plus tard le couvent des Présenlines. Le palais épiscopal, aussi grand que magnifique, était situé au-dessus de l'église actuelle des Prêcheurs2. Les deux salles principales oii se tenaient les assemblées étaient appelées, l'une, la salle verte,
1 Ruffi, tom. i, liv. v, ch. ni.
" Il fut rebâti dans l'année 1200. Actum in domo nova rpiscopali , dit un titre de l'an 1254-
La rue sur laquelle la Porte Française, Porta Gallica , ouvrait, était encore appelée rue Française dans le 17e siècle, lorsque Etienne de Puget, évèque de Marseille, y fit bâtir le palais épiscopal actuel. Elle fut alors distribuée en deux parties; la rue supérieure fut appelée de la Joliettc, et l'inférieure, de l'Evéché.
et l'autre, la salle ronde. Un inquisiteur informait, dans la ville haute seulement, sur toutes les affaires religieuses. Ce juge ecclésiastique avait une maison avec de beaux jardins , une tour et des prisons particulières ' .
L'ancienne citadelle où les Romains, les Gotlis, les Bourguignons et les Francs avaient placé garnison , avait été battue par les Sarrasins et était tombée en ruine. On avait fortifié avec ses débris quelques autres points, et les monastères de Saint- Victor et de Saint-Sauveur. Cette citadelle était remplacée, dans la ville haute, par une forteresse appelée le Château-Babon, Castrum t BaboniSy construite par l'évêquc de ce nom. Elle occupait réminence de la place de la Tourette 2. Il est probable que dans cette citadelle était renfermé Casteou-Joly , vieux édifice qui se trouve au-dessous de la place Saint-Laurent et qu'on a faussement attribué à Jules-César, à cause de l'analogie de son nom3.
L'anse de la Joliette était le port de la ville inférieure. On l'appelait Portus Gallicus, et l'en-
1 Ruffi, tom. ii, liv. xiii, ch. n.
* La chapelle du Château-Babon, d'abord annexe de la Major, reçut le titre de Paroisse en i25o, époque où ce château tombait en ruine. Elle en a long-temps conservé le nom, et a ensuite été désignée sous le titre de Saint-Laurent.
3 L'Hermès Marseillais, pag. 1 38.
trée en était défendue par des tours. La porte de la ville qui était dans cette partie avait le nom de Porta Gallica.
La ville basse était aussi nommée Vicomtale. Elle avait le port actuel, appelé le Grand Port, ou le Port Vieux, P or tus Antiquus. L'évêque et l'abbé de Saint-Victor contribuaient aux frais de curage, concurremment avec la ville basse, parce qu'ils percevaient des droits de douane sur les navires qui entraient. L'entrée de ce port était défendue par deux tours, Tune, du côté de la ville, appelée Turreta Portus lj et l'autre, vis-àvis, nommée la Tour Saint-Nicolas, a cause d'une ancienne chapelle dédiée a ce saint.
L'arsenal et les chantiers étaientau Plan Fourmiguier, situé au bas de la Cannebière 2.
Toutes les rues étaient mal percées et très étroites. Marseille, sous ce rapport, ressemblait aux villes les plus importantes de l'Europe qui étaient entourées de murailles. Le besoin d'une bonne défense en cas d'attaque ne permettait pas de leur donner une vaste enceinte.
Un rempart qui traversait l'ensemble de
■ La Tour, Turreta Portus, fut appelée plus tard Tour Saint- Jean, lorsqu'on construisit à côté une chapelle sous la dédicace de ce saint.
2 Los titres du commencement du i2mc siècle l'appellent Podium Forint 'guerium.
l'agglomération, séparait les deux villes qui communiquaient par une porte établie au milieu. La ville basse était fermée du côté du Port. Les maisons qui ouvrent aujourd'hui sur le quai , donnaient sur les rues intérieures parallèles, et étaient adossées contre le rempart qui était percé d'un grand nombre d'ouvertures. Ces ouvertures portaient le nom de Grottes et avaient été faites pour la libre circulation des marchandises et pour faciliter les communications de la ville avec le quai. En dedans de ces étroits passages étaient des places où l'on pouvait étaler les objets débarqués. A l'entrée de la nuit, une grille en fer fermait la grotte qui, comme les autres portes, n'était rouverte que le lendemain au point du jour1.
1 A côté de l'une de ces grottes était la maison de la famille de Village, et le nom de Grotte-de-Village est resté à la ruelle qui de la Place Neuve conduit au Port.
Le 10 juin i458, Jean de Village, maître d'hôtel du roi René, fit don de son jardin à la commune de Marseille, tant en son nom qu'en celui de Perrete Cœur, son épouse, sous condition de le convertir en place publique, et d'y placer des fontaines pour la commodité des navires.
Perrete Cœur était nièce du fameux Jacques Cœur, argentier de Charles vu, roi de France, c'est-à-dire administrateur des finances.
La ville remboursa aux époux de Village cinquante florins qu'ils avaient déboursés pour déblayer cet emplacement , et acheta quelques maisons pour agrandir le local. Cette place resta long-temps imparfaite. Elle n'était pas achevée en \l\i\. En i55o, elle fut exhaussée, et l'on pratiqua trois rangs de
La Major était la principale église de la ville haute, et Notre-Dame des Accoules la cathédrale de la ville inférieure. La Major qui a incontestablement été élevée sur l'emplacement du célèbre temple de Diane, renfermé dans l'ancienne citadelle de la cité grecque , a été , à ce qu'il paraît, plusieurs fois reconstruite. Le monument, tel qu'il est aujourd'hui, et qui n'a rien de remarquable , est du moyen âge ; il est impossible d'indiquer avec précision quel était l'avancement du rivage occidental au-delà des limites actuelles. Quoi qu'il en soit, il est prouvé que les envahissements de la mer avaient, au 10e siècle, respecté quelques points. L'entrée de la Major était h l'ouest, et l'ancienne porte reste encore. Elle est sous l'orgue, en face du maître autel. Au-delà de cette porte était une grande place terminée par le rempart.
Notre-Dame des Accoules qui était appelée Nostra Donna de las Accoas, parce qu'elle avait été bâtie en façon d'arc , quasi per angulos et
marches pour y monter. La ville fit placer long-temps après des fontaines aux quatre extrémités; ce sont celles qui existent encore. En 174^ on supprima les marches, et on mit cette place à niveau des rues qui y aboutissent. Le nom de Place Neuve lui fut donné par le peuple qui désigne ordinairement ainsi tous les édifices nouveaux.
Les troupes des galères venaient autrefois à la parade en cet endi'oit qui leur servait de place d'armes.
arcuatim constructa l, aurait été primitivement un temple dédié à Apollon , s'il faut en croire la tradition qui paraît assez vraisemblable. L'image de la Vierge Marie, exposée dans cette église, était pour le peuple marseillais l'objet d'une vénération particulière. Dans les dangers ., dans les afflictions, dans toutes les souffrances du corps et de l'ame, on invoquait avec ferveur cette Vierge de Bon-Secours2 .C'est à elle qu'une mère éplorée demandait la guérison d'un fils chéri, et les marins, au milieu des tempêtes, la suppliaient de calmer par un de ses regards la colère du ciel et la fureur des vagues mugissantes. Les murs noircis de l'antique basilique étaient couverts d'une multitude d'ex-voto, devant lesquels des cierges brûlaient sans cesse ; touchantes offrandes des coeurs reconnaissants , simples et pieux monuments de tant de sentiments douloureux, de tant d'émotions diverses3.
1 Selon quelques-uns , le nom des Àccoules vient de Aquis flucntibus .
3 C'est le nom qui lui était donné.
3 Les religieuses de Saint- Sauveur furent reçues dans l'enclos de cette église en io33, et en furent les rectrices. Elles se démirent de cette qualité en i538, et la paroisse fut cédée par elles en i558. Elles voulurent rétracter leur cession et en investirent les grands Cordeliers qu'on fut obligé de chasser des Accoules et de la ville , manu militari, après de longs débats. Cette paroisse fut érigée en collégiale en i56o.
L'abbesse, Armeline de Baux, de l'illustre maison do ce
L'autorité des vicomtes était infiniment bornée dans la ville basse et ne consistait que dans la haute juridiction. Le conseil municipal avait su conserver son pouvoir. Nous ne connaissons pas la formation ni les éléments de ce conseil ; mais nous savons qu'il avait h sa tète des consuls, appelés Recteurs de la ville vicomtale ; leur nombre n'était pas fixe-, tantôt il était de deux, tantôt de trois, et quelquefois de douze '.
Les vicomtes avaient l'administration de la justice dans la ville inférieure. Ils la rendaient quelquefois eux-mêmes dans le Tolonée qui était leur palais seigneurial ; ils chargeaient le plus souvent de ce soin leurs lieutenants appelés Viguiers. Le Tolonée, Palatîum Tolonei, Domus aut Turris Tolonei , était situé vers la Poissonnerie Vieille; il était en forme de tour, et valait tr'ois mille livres royales couronnées, somme qui était alors immense 2.
La cité des vicomtes l'emportait de beaucoup sur la ville épiscopale qui n'eut jamais une grande importance. Ces seigneurs gouvernèrent la ville inférieure pendant environ 240 ans. Nous ne faisons remonter leur domination qu'à l'année
nom, la fit réparer en iii5, comme on pouvait le voir par l'inscription qui était à côté du bénitier.
1 Ruffi, tom. ii, liv. xii, ch. n.
3 là. liv. xii , ch. i ; liv. xiii , ch. n. La livre royale couronnée valait environ i3 francs de notre monnaie actuelle.
972, parce que ce point de départ offre une certitude historique qu'une plus grande ancienneté n'offrirait point.
Guillaume icr passa toute sa vie dans des pratiques de dévotion. Sous son gouvernement, une terreur générale s'empara de tous les esprits, parce qu'une fausse interprétation de l'Ecriture fit regarder l'an 1000 de J. C. comme l'époque fatale où le monde devait prendre fin. Dans l'attente du jugement dernier, on chercha h gagner le Ciel par de bonnes œuvres , par de riches concessions faites aux églises et aux couvents. Tous les testaments de cette époque portent de semblables donations fondées sur cette croyance.
Guillaume, fuyant le tumulte, peu jaloux de soigner ses affaires temporelles et l'administration de ses domaines, allait souvent s'enfermer dans le monastère de Saint-Victor auquel il fit des largesses considérables. Là , il consacrait des journées entières a faire des lectures ascétiques, et, tremblant pour le salut de son ame, il demandait a Dieu le pardon de ses fautes.
En 1004, ce prince se vit atteint d'une maladie mortelle. Les religieux de cette abbaye se rangèrent autour de son lit, ayant h leur tète Viffrcd que l'abbé Garnier avait établi prévôt pour tenir sa place. Ils l'exhortèrent à renoncer entièrement aux choses de ce monde, et h prendre place parmi eux, serviteurs de Dieu. Ils ap-
puyèrent leur discours sur plusieurs passages Je l'Ecriture Sainte. Le vicomte, touché de componction, se fit aussitôt couper les cheveux, et reçut des mains de Viffred l'habit de S'-Benoît. En même temps les moines lui firent renouveler les donatioi : qu'il leur avait faites et lui en firent ajouter d'autres. Après quoi, Guillaume, un peu plus rassuré sur le sort de son ame, rendit le dernier soupir1.
Ses enfants partagèrent son héritage. Pons et sa sœur Billielis eurent quelques places dans le district vicomtal. La ville inférieure de Marseille et le restant de la vicomte obvinrent h Guillaume n et h Fulco, par portions égales.
Ces deux seigneurs furent imitateurs de la piété peu éclairée de leur père. Les libéralités faites au clergé régulier et séculier étaient toujours comprises parmi les premiers devoirs de la religion. Guillaume n et Fulco ne surent pas s'élever au-dessus de ces idées. Ils ne sont connus dans l'histoire que par les prodigalités inouïes qu'ils firent a l'abbaye Saint-Victor oii ils allaient souvent s'enfermer, à l'exemple de leur père. Non contents de ces dons, ils lui firent restituer des biens qui lui avaient été enlevés.
Les circonstances de cette restitution peignent assez bien l'esprit de l'époque.
1 Denvs de Sainte-Marthe. Gallia Christlana , tom. i.
Sifroi , seigneur provençal , et Exlemba sa femme, avaient légué au monastère une terre étendue , nommée Maravilhan , et des particuliers avaient trouvé le moyen de s'en emparer. Guillaume'et Fulco, ayant lu les titres de la donation, soumirent les possesseurs à donner caution et leur fixèrent un délai pour fournir leur défense. Ce délai étant expiré, les adversaires des religieux en demandèrent un autre qui leur fut accordé; et, quelques jours après, ils produisirent un témoin qui jura que cette terre était leur propriété légitime. Alors les religieux portèrent solennellement par trois fois la châsse de saint Victor sur les lieux contentieux et l'y laissèrent en dépôt, sachant bien que le peuple ne permettrait pas qu'ils fussent spoliés d'un bien dont le martyr venait lui-même se mettre en possession1. Voulant pourtant montrer qu'ils n'appuyaient leurs prétentions que sur le droit et la justice, ils s'étaient fait suivre de deux avocats disposés à défendre envers et contre tous la validité de leurs titres a. Une foule immense vint se prosterner devant les reliques du saint3, et les
' Monachi arcam sancti Victoris illùc detulerunt , et tribus cliebus , tôt idem noctibus , illic cùm eâ manserunt... Monachi altéra die , matutinis celebratis , inox tulerunt arcam Victoris beati, et venerunt antè civitatem in médium prati.
* Duo secum advocati chartam ipsius allodii defendere parati .
3 Cum eccè plurirna multitude) ipsius cit'itatis, utriusque sexûs
moines gagnèrent leur cause, non par l'éloquence
des deux avocats, mais par l'autorité des deux
vicomtes.
Les successeurs de Guillaume et de Fulco se divisèrent en plusieurs branches, et le fief de la ville inférieure de Marseille fut toujours possédé par plusieurs vicomtes a la fois. Leur généalogie est très difficile a établir, parce qu'il est impossible d'avoir des titres authentiques. Quelques membres de la maison de Baux, si puissante en Provence dans le moyen âge , et qui avait des droits de seigneurie ou de propriété sur un grand nombre de communes que l'on nomma par cette raison Terres Baussenques, possédèrent du chef de leurs femmes une portion de la seigneurie vicomtale '.
De quel intérêt, de quelle utilité serait la connaissance de cette généalogie? C'est l'esprit et le caractère du gouvernement des vicomtes que nous devons rechercher.
mixtis turbis , venerunt ad martyris arcampoplitibus curvis. — Explication des usages et coutumes des Marseillais par Marchetti . < Ces princes avaient un palais à Marseille, sur la rue Baussenque , qui aboutit de la rue du Panier à celle de Y Observatoire. Ce palais était fort vaste; mais il est impossible d'en fixer l'emplacement. Les monastères de la Magdeleine, des Orpbelines et l'hôpital de Saint- Joseph dénaturèrent le local. Tous ces quartiers étaient anciennement habités par les citoyens les plus honorables; c'est ce qu'attestent un grand nombre de contrats de mariage des premières familles, publiés dans leurs domiciles situés sur ces rues.
Ces seigneurs , qui n'avaient pas soumis ht ville par ïa force des armes, n'eurent jamais la prétention de lui imposer des lois tyranniques. Les ménagements et la douceur furent plutôt chez eux l'effet de la nécessité que de la vertu. Ils gouvernèrent toujours un peuple naturellement amoureux de l'indépendance , sans cesse occupé a affermir et à étendre les droits municipaux et la juridiction consulaire.
Leur gouvernement fut sans lumières , sans prudence, sans esprit de conservation; rien de grand, rien qui commande notre estime ne s'y attache. Il ne fut dirigé que par des doctrines étroites, repoussées par les mœurs des Marseillais. Un usage consacré dans la famille des vicomtes leur fut surtout funeste. Ils divisèrent à l'infini leurs domaines, et cette imprévoyance qui leur fit perdre leurs richesses , ne tarda pas h les déconsidérer dans une ville où la fortune était alors la première et presque l'unique cause de la considération publique. Les enfants partageaient l'héritage du père. Les filles recevaient des seigneuries pour dot. Ils se multiplièrent tant par ces divisions et sous-divisions , par les alliés qu'ils se donnèrent et que ceux-ci se donnèrent h leur tour, qu'on les appela par dérision les sous-roitelets de Marseille, et qu'on les regarda comme on regardait, avant la révolution de 1789, les seigneurs de ces villages de Proi. 18
vence où Ton en comptait jusqu'à vingt et trente1. La plupart des branches vicomtales prirent un nom propre différent de celui qu'elles portaient d'abord. Toutes ensemble s'appauvrirent, perdirent avec leurs biens les traces de leur origine , et tombèrent dans une obscurité complète.
Les vicomtes de Marseille commirent une autre faute, en faisant de grandes donations à l'Eglise et en enrichissant de leurs dépouilles le monastère de Saint-Victor, qui gagna l'influence qu'ils perdirent eux-mêmes. Il possédait des biens non-seulement en France, mais encore en Espagne , en Italie et en Sardaigne. Richard, abbé de ce monastère, jouit d'un crédit considérable par l'affection et l'estime que Grégoire vu lui témoigna 2. Ce pape le fit cardinal , et c'est un des premiers qu'il y ait eus en France. Il l'envoya ensuite légat en Espagne , et enfin il le mit au nombre des trois qu'il désigna pour le remplacer sur le trône pontifical. Les suffrages se réunirent pourtant en faveur de Disdier, abbé de Mont- Cassin , qui prit le titre de Victor m. Cette élection causa un dépit extrême à Richard, qui cabala conire le nouveau pontife , et montra ainsi qu'il était indigne du rang oh son ambition aspirait.
Le monastère n'était pas soumis à la juridiction
' Essai sur l'Histoire de Provence, par J.-F. Bouche , tom. i, p. 223.
* Fleury, Hist. Eccl. liv. lxixi.
épiscopale. Jadis l'Evêque et le Chapitre de sa cathédrale concouraient à l'élection des abbés. Le pape Jean xvm ordonna que l'abbé serait élu par toute la communauté l. Ce pape défendit de contrevenir à ce privilège, non-seulement sous peine d'excommunication , mais encore sous peine de cent livres d'or le plus pur.
L'église de l'abbaye eut aussi des prérogatives particulières : elle fut solennellement consacrée par le pape Benoît ix, qui vint à Marseille dans l'année 1040, et qui fut assisté par vingt-trois évéques accompagnés de leur clergé. Les pontifes et les prélats menacèrent de la malédiction de Dieu et de celle de tous les saints quiconque maltraiterait , dans leurs personnes ou dans leurs biens , les fidèles qui se rendraient à cette église , ou qui en retourneraient. Ils ajoutèrent : « Si quelce que téméraire, fùt-il empereur, roi, duc, marie quis, comte ou vicomte, archevêque ou évêque, « ou de quelque autre rang , de l'un ou de l'autre u sexe , voulait s'approprier les biens dont cette « abbaye est aujourd'hui en possession , ou qu'on « lui donnera dans la suite pour l'amour de Dieu, u qu'il soit frappé d'anaihème ; que, maudit dans « ses désirs , dans son pouvoir , dans ses pensées , « il soit effacé du livre de vie et boive au vase de « la colère de Dieu ; qu'il serve d'aliment aux
1 En 1009.
« flammes éternelles , et qu'il endure ce supplice « pendant les siècles des siècles, a moins que, u louché d'un sincère repentir, il ne s'efforce de « réparer le mal qu'il aura fait '. »
De grandes contestations éclatèrent entre cette abbaye opulente et le clergé de la Major. Les moines devaient a la cathédrale de la ville haute la légère redevance d'une livre de cire , et ils refusaient de la payer. Ils dressaient des actes de mariage et en retiraient la rétribution. Ils prétendaient que lorsque quelqu'un avait été enseveli dans leur cimetière, les enfants et les descendants du défunt devaient, après leur mort, y être aussi inhumés. La dispute s'échauffa à un tel point , qu'on en vint a des voies de fait, et un cadavre fut enlevé de vive force.
Guillaume i" eut une politique prévoyante, en faisant investir Honoré h, son frère, de l'évêché de Marseille. Cette prélature resta dans la famille
* Gallia Chris tiana , tom. i .
Cetteéglise était sans doute d'une bienmauvaiseconstruction, puisqu'elle ne dura qu'environ 160 ans. On la reconstruisit en 1200, et elle ne fut terminée qu'en 1279. Quelque temps après, le monastère ayant besoin de réparations, le pape Urbain v en fit revêtir les murs de pierres taillées, ety joignit des tours; de sorte que l'abbaye devint une véritable place forte. Sous ce pontife, l'église fut également rebâtie et rendue plus grande qu'elle ne l'avait jamais été; le clocher fut construit en forme d'une grande tour carrée: c'est le même qui existe aujourd'hui.
vicomtalc pendant plus d'une siècle, c'est-à-dire, jusqu'à la mort de Pons n, arrivée en 1073 '.
Six ans après , le vicomte Geoffroi donna aux moines de Saint-Victor la rivière de l'Huveaune. Ce prince mit la charte de la donation sur l'autel de saint Pierre, qui était le grand autel de l'église de l'abbaye. A cette époque, les libéralités au profit des établissements religieux se faisaient ainsi et devenaient irrévocables a . La donation de Geoffroi fut célébrée avec pompe ^ en présence de plusieurs évêques et d'un grand nombre d'abbés et de moines accourus de différentes provinces à Marseille3.
Le pouvoir des vicomtes, qui renfermait en luimême plusieurs causes d'affaiblissement, se trouvait encore affaibli à Marseille par l'énergie du conseil municipal , qui lui résistant sans cesse
' Béranger succéda à Beaudoin, dont nous avons parlé dans le livre précédent. Venator et Dragon, ou Dreux, montèrent ensuite et successivement §ur le siège épiscopal. Il est difficile de bien fixer l'époque de leur avènement. Honoré n, frère de Guillaume ier, succéda à Honoré, son oncle, en 976; il eut pour successeur, en 1014, Pons 11, fils de Guillaume 11.
3 Voir les notes de Bignon sur le premier livre des Formules de Marculfe , cli. 1.
3 Acta est hœc donatio in solemnitate sancti Victoris in cœtit omnium hominum illic adstantium episcoporum , presbyterorum , abbatum , monachorum ex diversis provinciis congregatorum , super altare Principis Apostolorum. F acta donatio hœc anno incarnationis dominicœ 1079. — É magn° chartario sancli Victoris , fol. 14 verso. — Explication des Usages et Coutumes des Marseillais , par Marchetti, p. iî5.
avec avantage , sut faire respecter ses prérogatives et les étendit même chaque jour. Ce conseil était admirablement secondé, dans sa lutte, par le peuple qu'il représentait ; chacun était convaincu que la force est dans l'union , et que sans elle il n'y a point de liberté. Tous les habitants de la ville basse ne pensèrent qu'a déposséder lentement la puissance seigneuriale ; tous leurs efforts tendirent à ce but désiré , et leur moyen le plus efficace fut l'esprit d'association.
L'origine des confréries remonte à des temps reculés. La religion catholique vit avec plaisir celles qui se dévouaient au soulagement des pauvres et a des actes de pénitence •, d'autres se formèrent qui n'eurent pas le même objet, du moins spécialement. Telle fut celle établie à Marseille sous le nom de Confrérie du Saint- Esprit; grande confédération politique, militaire et religieuse tout h la fois. S'encourager réciproquement, se prêter un mutuel appui et se serrer les uns contre les autres, travailler constamment à l'affranchissement complet de la commune, répandre les bonnes doctrines avec les bonnes œuvres, tels furent le désir et le devoir des confrères marseillais. Ils eurent partout des affiliés. Le corps municipal les dirigea , il en fut l'ame, et les recteurs de la ville vicomtale s'appelèrent Recteurs de la Confrérie du Saint-Esprit.
De grands événements vinrent favoriser les
progrès de la commune de Marseille et porter
les derniers coups à la puissance ébranlée des
vicomtes.
Les convulsions d'un fanatisme jusques alors inconnu, auquel se mêlaient le goût de la nouveauté, des longs voyages et des aventures, une ardeur belliqueuse et chevaleresque, un esprit d'impatience et de secrète inquiétude, agitèrent bientôt l'Europe. Grégoire vu avait formé le dessein de conquérir la Palestine. Il en fut détourné par les affaires de la chrétienté. C'est dans le Concile de Clermont où Philippe, roi de France, fut excommunié par Urbain n, que ce pape inspira l'ardeur des Croisades. Pierre l'ermite, au retour du voyage de Jérusalem, peignit éloquemment la profanation de la cité sainte et les rigueurs dont les chrétiens étaient accablés. L'enthousiasme religieux embrase tous les esprits. L'Europe est en mouvement : depuis le Tibre jusqu'à l'Océan, depuis le Rhin jusqu'audelà des Pyrénées, on ne voit que des troupes d'hommes revêtus de la croix, jurant d'exterminer les Sarrasins, et d'avance chantant leurs victoires. Partout se fait entendre le cri de guerre : Dieu le veut, Dieu le veut '. Les Etats se dépeuplent. Des troupes innombrables de
1 Michaud, Hist. des Croisades, liv. x.
Croisés prennent différents chemins, commettent des pillages et des crimes, et sont bientôt dispersées et anéanties comme des bandes dévastatrices de brigands indisciplinés. Des armées plus régulières se réunissent enfin aux environs de Constantinople. Le sang alors coule plus noblement sur les champs de bataille. La religion du Christ et celle de Mahomet se heurtent avec fureur, avec cette puissance de conviction qui ne voit dans la mort que la couronne du martyre. Luttes terribles et mémorables ! Elles sontétrangères à notre histoire. Qu'il nous suffise de dire que Jérusalem, possédée par les Turcomans, destructeurs de l'empire des Califes, fut emportée d'assaut en 1099, et qu'on lui donna pour souverain le fameux Godefroi de Bouillon.
Les Marseillais prirent une part très active à ce grand mouvement, plus par esprit de commerce que par esprit de dévotion. Les guerres saintes leur procurèrent d'immenses avantages mercantiles. Jamais, aux jours les plus .brillants de l'ancienne république , les chantiers n'eurent plus d'activité. Le port se couvrit de navires, l'argent fut abondant, toutes les richesses affluèrent. Marseille voyait sans cesse arriver dans ses murs des Croisés de tout pays, de tout âge, de toute condition, et ses négociants leur fournissaient des vaisseaux, des provisions et des armes. Ce fut à cette époque que le commerce des
armes devint une branche principale de celui de Marseille. Les ateliers en ce genre étaient si nombreux qu'une rue assez longue a retenu le nom de Lancerie, parce que les fabricantsde lances l'habitaient de préférence.
Aicard, petit-fils du vicomte Geoffroi, et Pierre Barthélémy, prêtre, conduisirent en Syrie un grand nombre de Croisés marseillais. Us se trouvèrent à la prise de Jérusalem et h celle des villes les plus importantes de la Palestine. En 1130, le seigneur de Baruth, en Syrie, voulant récompenser les services que les Marseillais avaient rendus aux Croisés , les exempta des droits d'entrée et de sortie, et leur permit d'avoir, dans ses Etats, des juges particuliers de toutes les contestations commerciales; il ne se réserva que la connaissance de l'homicide.
Les Marseillais fournirent de puissants secours aux rois de Jérusalem dans les guerres continuelles qu'ils eurent à soutenir contre les Sarrasins et les Egyptiens. Fouqucs, comte d'Anjou et du Mans, ayant été élu roi , après la mort de Beaudoin h1, accorda, en 1150, aux négociants de Marseille une décharge et franchise perpétuelles de toute sorte de droits et d'impositions dans ses Etats. Innocent iv fit une bulle dans laquelle il excommu-
' Beaudoin u succéda à Beaudoin Ier, lequel succéda à Godefroi de Bouillon.
nia tous ceux qui oseraient troubler les Marseillais dans la jouissance de ce privilège ; il déclara expressément, par une autre bulle, qu'il plaçait sous la protection du Saint-Siège la ville de Marseille, ses habitants et généralement leurs biens et leurs personnes.
Fouques mourut d'une chute de cheval, après deux ans de règne -, et Beaudoin m, son fils aîné, le remplaça sur le trône de Jérusalem. Ce prince régna vingt ans, pendant lesquels il fut presque toujours en guerre avec les Sarrasins , qui firent dans ses Etats des conquêtes importantes. Leschrétiens d'Occident se croisèrent et volèrent h sa défense . Les Marseillais le secoururent activement par terre et par mer , et lui firent encore présent de trois mille besans sarrasins, pour empêcher que les ennemis ne se rendissent maîtres des villes d'Àscalonetde Jaffa. Beaudoin m leur donna^ en récompense, une grande maison à Jérusalem , appelée Rame } .avec tous les meubles qui s'y trouvaient et les bestiaux qu'elle possédait. Les lettres patentes de donation, de 1152, disent que les Marseillais avaient secouru les rois ses préde'cesseurs de leurs biens et de leurs personnes , par terre et par mer, en la conquête de Jérusalem et de Tripoli1. Le prince ne borna pas là ses
' Archives de l'Hôtel de Ville de Marseille. — Ruffi, tom. i,
bienfaits : il voulut que les Marseillais eussent à Jérusalem , à Acre et dans toutes les villes maritimes de sa domination , une église , un four et une rue, avec pouvoir d'en disposer ; il les affranchit en même temps de tous droits. Telle est probablement l'origine des quartiers des Francs dans les échelles du Levant. Beaudoin ni, voulant donner une grande solennité a ces lettres patentes, les fit signer par Almaric^ son frère, Rodulfe, chancelier du royaume , Raymond , comte de Tripoli, Roardus, Beaudoin de Lisle, Raynaud de Sidon, Urric, vicomte de Naples, Beaudoin, son fils , Boemond et son frère Constantin , Pierre de Soppe , Josselin de Sanbac , André de Miradel , Jacques de Montgisac, Gautier de Caimont , et par plusieurs autres princes et seigneurs. Elles furent confirmées par Clément ni, a Viterbe, la troisième année de son pontificat , et à Lyon , par Innocent iv , sept ans après son élévation sur la chaire de saint Pierre.
Beaudoin m mourut sans enfants en H 63 . En la même année, Rodulfe, évêque de Bethléem, pressé du besoin d'argent , reçut en prêt des négociants marseillais établis à Jérusalem, et du consentement de son Chapitre, 2,208 besans sarrasins. Ce prélat leur donna en gage de leur créance un château appelé Romadet, et les maisons que lui etson Chapitre possédaient dans la ville d'Acre, auprès du Temple, avec la clause formelle que, si cette
somme n'était pas payée aux prêteurs à son échéance, ceux-ci pourraient faire vendre et le château et les maisons '.
Amalric, comte d'Ascalon et de Jaffa, succéda à Beaudoin ni , son frère -, il régna onze ans , et Bcaudoin iv, son fils, recueillit sa succession. Il donna la régence de ses Etats à Guy de Lusignan, seigneur français, son beau-frère , que Sibille, soeur de ce prince , avait épousé en premières noces, après la mort de Guillaume Longue-Épée , marquis de Montferrat , son premier mari, dont elle avait eu un fils appelé Beaudoin. Guy de Lusignan , s'étant rendu odieux par son orgueil et ses vexations, fut destitué de la régence, et le Roi fit couronner de son vivant Beaudoin v, son neveu , fils de sa soeur Sibille. Ce dernier prince ne régna que six mois ; il mourut empoisonné par sa mère, qui voulut par ce crime élever sur le trône Guy de Lusignan, son second mari. Ce seigneur français fut, en effet, reconnu roi par la faveur des Templiers, que ses largesses avaient gagnés ; mais la mésintelligence ne tarda pas à éclater entre le nouveau monarque et le comte deTripoli. Les affaires des Croisés allaient tous les jours en déclinant. Le sultan Saladin sut habilement profiter de leurs divisions, et se rendit maître de Jérusalem et de plusieurs autres places.
1 Archives de l'Hôtel de A ille. — Ruffi , ibid.
Le pape Grégoire vm appela alors a la défense des chrétiens d'Orient toutes les puissances européennes. Ce pontife compta principalement sur le secours des Marseillais ; et, pour les engager à se rendre promptement dans la Palestine, il les prit sous sa protection spéciale , et écrivit à l'archevêque deNarbonne et aux évêques de Toulon et d'Antibes, de lancer les foudres cl' excommunication contre ceux qui les vexeraient par procès1. L'espoir de Grégoire vin ne fut pas trompé , et les Marseillais répondirent avec ardeur à son appel. Ces Croisades furent toujours pour eux un instrument de fortune et de gloire. Conrad, marquis de Montferrat, frère de Guillaume Longue- Épée , ayant acquis le comté de Tyr , vit bientôt les Sarrasins assiéger cette place ; mais les Marseillais l'assistèrent vigoureusement, et le comte, voulant leur donner un témoignage de reconnaissance , leur fit expédier, en 1187, de l'avis du grand maître des Templiers^ des lettres patentes portant permission de négocier dans la ville de Tyr , sans payer aucun droit , avec la liberté d'y établir un consul pour leur administrer la j ustice* . Toutes les forces de l'Europe ne passaient en Asie que pour s'y ensevelir; et ces désastres,
1 Fleury, Hist. Eccl. — Archives de l'Hôtel de Ville. Ruffi , ibid.
' Archives de l'Hôtel de Mlle. — Ruffi , ibicl.
loin d'être pour les chrétiens occidentaux une cause de découragement , ne servaient qu'à les enflammer d'une ardeur nouvelle. Lusignan n'était plus qu'un roi sans pouvoir. Saladin, célèbre par sa sagesse et son courage , faisait trembler la Palestine sous ses armes triomphantes. Philippe- Auguste, roi de France, et Richard, roi d'Angleterre, oublièrent un moment leurs querelles opiniâtres, pour prendre la croix. 11 fut convenu que quiconque ne se croiserait point paierait la dîme de tous ses biens, une fois seulement, pour les frais de l'expédition , et cette taxe fut appelée la dîme saladine. Plusieurs princes et seigneurs français vinrent h Marseille, en 1 190 , avec dix mille Croisés , y tirent équiper une flotte considérable, mirent a la voile, et arrivèrent, en trente-cinq jours, à la rade de Ptolémaïs. Peu de temps après, une autre armée navale partit de Marseille \ elle était composée de Templiers et d'Allemands, sous le commandement du duc de Gueldres; quelques Catalans s'y étaient joints. Ces deux armements procurèrent de grands bénéfices aux négociants de Marseille. Les Marseillais qui étaient en Palestine se signalèrent au siège d'Acre, et cette place importante fut reprise , à l'arrivée de Philippe- Auguste et de Richard : ce fut tout le fruit de cette grande expédition. Le roi de France tomba malade et revint dans son royaume. Le roi d'Angleterre, resté seul en Palestine, y fit des prodiges
de valeur, qu'aucun succès ne couronna. Parmi les citoyens de Marseille qui se distinguèrent le plus dans cette croisade, et notamment au siège d'Acre, on cite Bertrand Sarde, Anselme, Etienne Jean, Raymond et Guillaume de Posquères, Pierre et Bertrand Anuda, Hugues Fer, Gautier Anglic, Guillaume et Bérard Gati , Bertrand Caminal , Pons de Revest, Bèrenguier et Fulco Rostang '. Lusignan accorda aux Marseillais qui habiteraient Acre et son territoire , à une lieue des remparts , l'exemption des droits d'entrée et de sortie , les réduisant seulement à un pour cent sur chaque cent pesant, pour ce qui viendrait par voie de mer; leur permettant aussi de construire des bâtiments et de les conduire où ils voudraient sans rien payer ; d'avoir dans Acre des consuls et des magistrats nationaux pour juger leurs contestations, à condition qu'ils prêtassent serment entre les mains du R.oi, avec pouvoir de connaître de toutes leurs causes, tant civiles que criminelles, excepté des crimes de vol , rapt , homicide , fausse monnaie et trahison. Ces lettres patentes, datées de 1 1 90 , furent souscrites par Josselin , sénéchal de Jérusalem, et par Aimeric, connétable; elles furent scellées par Pierre, chancelier.
Guy de Lusignan , voyant que par la mort de son épouse tous les droits du trône de Jérusalem
' Archives, cit.
étaient échus à Isabelle, sa belle-sœur, acheta des Templiers ou de Richard, roi d'Angleterre, l'île de Chypre, pour le prix de cent mille écus;il s'y fit couronner roi , et mourut sans enfants en 1 i 97 . Amaury de Lusignan , son frère ? monta après lui sur le trône de Chypre. Ce prince confirma , la même année , aux Marseillais tous les dons que les rois de Jérusalem ses prédécesseurs leur avaient faits. Il leur accorda aussi le privilège de commercer librement dans le royaume de Chypre , sans être obligés de payer aucun droit, et leur fit présent d'un château appelé Flacci, avec tous les meubles et bestiaux qui s'y trouvaient '.
Dans la même année, Philippe de Montfort, seigneur de Tyr, confirma aux négociants de Marseille les droits qui leur avaient été accordés par ses prédécesseurs.
Jean de Brienne , frère de Gautier de Briennc , qui avait conquis la Sicile, fut couronné roi de Jérusalem dans la ville d'Acre , en 1211. L'année suivante , les consuls marseillais établis en Syrie se présentèrent devant ce prince , pour réclamer la possession d'une rue que la nation possédait dans Acre, et qui lui avait été accordée par les rois de Jérusalem. Jean de Brienne exigea que les consuls lui montrassent les titres de possession. Ces titres avaient été perdus dans les désordres et les
1 Archives, cit.
guerres dont la Palestine avait été le sanglant théâtre. Le Roi ordonna de faire une enquête. Les plus âgés du pays furent entendus, et leur témoignage fut favorable h la réclamation des consuls marseillais. Il fut constaté que cette rue était près de l'église de saint Démétrius. Jean de Brienne , respectant les droits acquis, confirma par de nouvelles lettres patentes la possession de cette rue ; elles furent souscrites par Jean d'Ibelin , par Guy de Montfort, par Jacques Durinac , maréchal du royaume, et par d'autres seigneurs.
Les Croisades produisirent un bien immense , que personne n'avait peut-être prévu dans ces siècles où la philosophie était sans interprète : elles servirent à rétablir l'autorité des rois. Les grands vassaux , pour avoir de quoi entreprendre de si longs voyages, aliénèrent leurs domaines, perdirent ainsi une partie de leur puissance , et cet affaiblissement , en tournant au profit du pouvoir royal, facilita aussi l'affranchissement des peuples ' . Elles aplanirent la voie des grandes découvertes, et étendirent la navigation et le commerce. Marseille, qui joua un rôle actif et brillant dans ces guerres lointaines, sut toujours en tirer un merveilleux parti ; elle ne laissa passer , sans en profiter, aucune occasion favorable h ses intérêts
1 Robertson, Introduction à l'Histoire de Charles - Quint, sect i.
ï. in
mercantiles et a son influence politique. Son antique législation maritime n'était plus ; la faux destructive du temps en avait fait disparaître les monuments respectés ; mais si ces lois avaient cesse d'être écrites , leur esprit n'était point affaibli ; elles vivaient dans les souvenirs et les traditions ', et les usages que cette cité célèbre avait su conserver étaient accueillis par tous les navigateurs. Lorsqu'on 1059 Raymond-Bérenger ier, victorieux des Maures , et portant au plus haut degré la prospérité de la Catalogne, forma le noble dessein de donner des institutions a ses peuples, et que, par sa salutaire impulsion , les magistrats de Barcelonne recueillirent les coutumes maritimes conservées par tradition et usitées dans les différents ports de la Méditerranée, Marseille ne dut -elle pas fournir un important tribut a cette rédaction des Lois Barcelonnaisesl A qui, si ce n'est aux Marseillais^ pourrait-on attribuer les principaux éléments de ce code si fameux vulgairement connu sous le nom de Consulat de la Mer } qui , traduit dans toutes les langues2, fut adopté d'un consentement unauime3?Tantfut toujours puissant l'empire de l'expérience, de la justice et de la raison !
' Mornac , ad leg. 9 , % de Lege Rhodid. — ■• Giballinus , de U suris et Commerciis , lib. iv, cap. n, art. n, n. 2.
* Muratori, Rerum Ital. Script, t. ni, p. 367.
' Vinnius, sur la loi 1, § de -Lege Rhod. — Apparet ex scriptoribus , quà Hispanis , quà Italis , Gallis ctAnglis, bonampat-
Vainement quelques villes d'Italie ont-elles voulu s'attribuer la principale part clans cette composition célèbre ; vainement encore quelques villes d'Espagne, et Barcelonne elle-même, ont-elles revendiqué le même honneur : leurs efforts n'ont eu d'autre résultat que de détruire leurs prétentions respectives ; et l'origine marseillaise du Consulat est assez prouvée par les mœurs qu'il rappelle , par les institutions auxquelles il se réfère , et que plusieurs siècles n'ont pu effacer.
L'établissement des consuls en pays étranger ' est évidemment du à Marseille , qui la première envoya de pareils agents dans le Levant, pour la protection de son commerce. Elle ne confia ces fonctions importantes qu'aux citoyens les plus honorables2. Les consuls marseillais n'étaient nom-
tem legum quibus hodiè ad res maritimas utuntur, depromptam esse ex libro Consulatûs.
Casarcgis , dise. 2i3, n. 12. — Consulatûs Maris , in matcliis mariti/nis , tanquàm consuetudo universa'.is habemus vitn legis , inviolabiliter attende nda est apud omnes provincias et nationes.
De Luca, de Credito, dise. 107, n. 6, et in Confliclu, observ. 22. — Lubeck, en ses Annotations sur les Avaries, p. 110.
' Ces officiers étaient inconnus des peuples anciens , qui en avaient peu besoin : leur principal commerce, dans les pays éloignés de leurs métropoles, se faisait ordinairement par le moyen des colonies qu'ils y établissaient , ou des peuples qu'ils assujettissaient.
a Similiter semper taies quod illi ronsules sint de melioribus , facundiâ et discretione , et probitate , ethonestate, ad honorent
mes que pour un an ; mais leur emploi pouvait être prolongé en cas de nécessité- leur juridiction s'étendait non-seulement sur tous les nationaux établis dans le district du consulat , mais encore sur les capitaines et les matelots des navires de Marseille qui y abordaient. Ils présidaient aussi à l'administration économique et politique de la nation, et étaient lesdéfenseursnés de tous les intérêts de leurs compatriotes. Ils étaient tenus de faire l'inventaire des biens de ceux qui décédaient sans héritiers sur les lieux , ainsi que des effets sauvés des naufrages. Il est probable que leurs émoluments étaient pris sur la valeur des marchandises appartenant aux Marseillais, qui entraient ou sortaient des ports du district consulaire. Aucun capitaine de vaisseau ne pouvait être revêtu des fonctions de consul dans les pays où il faisait un voyage1. Celui auquel un gouvernement étranger accordait certaines faveurs , certains privilèges , ne pouvait pas être nommé consul auprès de ce
et utilitaiem communis Mas silice , etc. — Statuts municipaux et Coustumes anciennes de la -ville deMarseille , cli. xvm.
On ne connaît pas la date précise de la rédaction de ces statuts; on croit généralement que cette rédaction a été faite en 1^53 ou ia54. Tout indique que la plupart d'entre eux existaient avant cette époque; d'autres ont été faits plus tard.
' Sed nec magister qui vulgariter naucherus appellatur , vel aliquis dominus , vel domini, major vel majores alicujus navis , vossint esse consul vel consules extra civitatem Massihœ , in Mo viagio quo ibit, etc. — Id. ch. xvm.
gouvernement « .Les consuls de Marseille devaient, dans tous leurs actes, dans toutes leurs décisions , recourir à l'avis d'un citoyen marseillais au moins, et mieux encore de deux. Ils devaient avoir pour chancelier un notaire du pays de leur résidence ; et quand ils ne pouvaient pas en avoir un , il leur était prescrit d'employer h cet usage l'écrivain d'un navire 2. Leurs sentences n'étaient point souveraines ; elles pouvaient être réformées en tout ou en partie par les magistrats de Marseille ; mais il fallait alors que celui qui en était frappé en demandât l'annulation dans le mois de son arrivée : passé ce délai, on ne pouvait plus se pourvoir contre elles, et l'autorité de la chose jugée était acquise. Lorsqu'il n'y avait pas de consul dans un pays où plusieurs Marseillais étaient établis , ils pouvaient en choisir un parmi eux, pourvu qu'ils fussent au moins dix. Le consul ainsi choisi avait le même pouvoir que les consuls directement nommés par le gouvernement de Marseille, et il ne pouvait refuser de remplir ses fonctions, sous peine d'une amende de 10 livres royales couronnées, a moins d'un empêchement légitime jugé tel par ses concitoyens. La moindre négligence était punie d'une amende de 25 livres de la même monnaie3.
■ Statuts, ch. xvm.
* Tel. ch. xix.
3 Id. ch. xvm.
C'est au temps des Croisades qu'il faut placer le changement des enseignes marseillaises. L'ancienne république, et plus tard la ville municipale , avaient pour armoiries un lion ; on voit un lion sur presque tous les revers de leurs médailles; les vicomtes en plaçaient un sur les armes de leur famille : ce qui prouve que Marseille n'adopta pas les armoiries d'argent à la croix d'azur lorsque le libre exercice de la religion chrétienne y fut établi. Il est bien plus naturel de croire que ce changement s'opéra à l'époque des guerres saintes.
Pendant tout le temps de ces guerres, Marseille fit un grand commerce d'épiceries ; il s'en faisait alors une grande consommation, et les Européens ne pouvaient s'en passer. Ce commerce a toujours procuré des fortunes considérables a plusieurs négociants marseillais1. Ces épiceries étaient apportées des Indes dans Alexandrie où on les vendait aux marchands européens. Chaque nation y avait ses boutiques, ses marchés, ses magasins distingués suivant les marchandises.
Le commerce du Levant apporta des richesses immenses en Egypte. Les califes de Bagdad
1 Fauris de Saint- Vincens , Mémoire cité.
C'est ce que développe très bien Etienne Bertrand , jurisconsulte d'Avignon du quinzième siècle, dans une consultation qui commence par cette phrase : Multi in hoc sœclo, etprœteritis tempovibus , aromatorii insignes et divitiis afjluentes.
étaient maîtres de celui qui se faisait par Bassora. On conçoit que les sultans d'Egypte devaient favoriser celui de la mer Rouge, car les Egyptiens étaient les seuls qui allassent dans l'Inde par cette mer sur laquelle ils n'avaient pas de rivaux. Notre commerce se faisait alors par échange. Nous portions à Alexandrie nos marchandises, et les négociants de cette ville nous livraient celles de l'Inde » .
On faisait également le commerce par le golfe Persique ; mais il était plus concentré dans l'intérieur du pays des Musulmans a.
Les marchands marseillais se rendaient aussi dans la ville de Tyr où étaient établis un grand nombre de leurs compatriotes. Cette ville avait des fabriques de verre qui donnèrent sans doute à Venise le moyen de faire ces glaces si renommées pendant long-temps dans tout l'Occident. Antioche était alors très riche. Des vaisseaux, chargés de toutes sortes de marchandises, y entraient et sortaient par l'Oronte. Tripoli était rempli d'ouvriers occupés a faire des étoffes de soie et des camelots3.
Les Juifs de Jérusalem avaient le privilège exclusif pour la teinture des laines et des draps ,
' De Guignes , Mém. cit.
* Id.
3 Guillaume de Tyr, p. 5G5. — Sanute, liv. ni , ch. xviit.
moyennant une somme qu'ils payaient annuellement ' .
Le sucre, si mal connu des anciens 2, était, à l'époque des Croisades, un objet de commerce pour les Marseillais. Ils le tiraient d'Alexandrie comme les épiceries. On trouvait des cannes à sucre dans l'île de Chypre , à Rhodes et dans d'autres contrées \ Les Croisés les transportèrent en Sicile \ elles furent ensuite cultivées à Grenade et dans les parties les plus méridionales de l'Espagne; de là à Madère, d'où on les porta au Brésil et dans le reste de l'Amérique 4,
Marseille faisait aussi le commerce de la soie dans le 1 1e siècle et dans le 1 2e. On ne connaît pas précisément l'époque où l'on a commencé à la récolter en Provence. Les habits de celte étoffe étaient un rare objet de luxe, et les lois somptuaires de la plupart des Etats de l'Europe les défendaient. Ces lois étaient en vigueur à
1 De Guignes, Mém. cité.
' Saumaise, Dissertation sur Pline, vol. h et suiv.
' Sanute, p. 24.
4 Dans le 1 5e siècle, on fit des tentatives pour les cultiver en Provence. Pierre de Quiqueran, évêque deSenès, le dit ainsi dans le Traité qu'il a fait, vers le milieu du 16e siècle, sur l'éloge de, cette province , de Laudibus Provinciœ. Il ajoute que, dans le moment où il compose son ouvrage, il v a des cannes à sucre à Hyères depuis deux ans , et qu'on attend la troisième année pour en faire la récolte.
Fauris de Saint- Vincens, Mém. cité.
Marseille, et il n'était permis qu'aux nouvelles mariées de porter de la soie; encore ne pouvaitelle être placée qu'aux garnitures de leurs manteaux , in infroidurâ pallii ■ . Cependant les femmes pouvaient porter des robes de soie dès le 13e siècle, car les statuts de Marseille fixent à 5 sous le prix de la façon de ces robes 2 .
Marseille faisait à la même époque un grand commerce de pelleteries. Les peaux ou fourrures étaient un objet de luxe en France , en Angleterre et en Allemagne. On fourrait les chapes, les manteaux et les cottes d'armes, et dès les premières Croisades , plusieurs familles mirent l'hermine et le vair dans leurs armoiries. On trouve chez un de nos plus anciens jurisconsultes , Accurse Maynier d'Avignon , une consultation pour Jean-Baptiste Maynier son parent, établi à Marseille, qu'il appelle nobilis mercator pelletarius seu parthiarius 3. Le commerce des cuirs et des peaux préparées, bien différent de celui des pelleteries et des fourrures, était aussi fort cultivé à Marseille 4. Un quartier de la ville assez étendu était destiné aux fabriques de tanneries , sur lesquelles l'administration publique veillait
' Fauris de Saint-Vincens, Mém. cité.
De Vestibus Dominée sericis, sive de Clamide et Tunicâ, 5 sol. lib. n, cap. xxxix.
Fauris de Saint- Vincens , Mém. cité.
4 Statuts, liv. ii, eh. xli; 11 v. m, ch. xn.
avec soin '. On fabriquait à Marseille une grande quantité de draps, mais ils n'étaient pas d'une qualité assez fine pour être recherchés par les étrangers. Ils ne pouvaient soutenir la concurrence des draps fabriqués en Italie . Aussi n'étaientils consommés que dans la Provence et aux environs a.
Il a toujours été dans la destinée de la puissance commerciale deMarseille de ne pas occuper le premier rang. Jamais, au temps dont nous parlons, elle ne poussa son commerce aussi loin que les républiques d'Italie, jalouses et rivales les unes des autres. La marine de Venise effaça celle de tous les autres peuples. Son commerce était supérieur à celui de l'Europe entière. Ses finances étaient bien administrées. C'est la première cité qui ait imaginé d'attacher au gouvernement les sujets riches , en les engageant à placer une partie de leur fortune dans les fonds publics 3. Tous ses efforts tendirent à empêcher les autres nations de faire le commerce du Levant. Elle y réussit en partie ; du moins les autres peuples furent-ils réduits a se pourvoir des marchandises de l'Inde
1 Fauris de Saint-Vincens , Mém. cité.
a Ici.
5 Raynal , Histoire philosophique et politique du Commerce des Européens dans les Deux-Indes , Introduction.
par la voie de l'Egypte. Gênes florissait aussi par un commerce actif et étendu, par des forces navales assez considérables. Sa puissance était oppressive. Le génie commercial de Pise et de Florence jetait aussi un vif éclat. Leurs magistrats favorisaient tous les genres d'industrie l. Florence surtout devint célèbre par ses manufactures et par sa banque. La ville d'Amalfi se livrait aussi au commerce avec succès, et l'hôpital des Amalfites, à Jérusalem, renfermait de grandes richesses 2.
Cet état de splendeur des républiques italiennes n'empêchait pas Marseille d'avoir en Europe et en Asie une haute influence. Sa part était encore assez belle.
Comment le pouvoir des Vicomtes aurait-il pu résister h tant de causes puissantes de destruction? Ce pouvoir morcelé et avili s'était presque éteint dans les Croisades ; il avait été effacé par les richesses commerciales de la cité, et par la grande considération dont les négociants jouissaient. Ces seigneurs ne gouvernaient plus, à proprement parler. Le corps municipal s'était organisé de manière a leur enlever toute participation aux affaires publiques. Ils ne possédaient plus que quelques droits domaniaux. Mais le fief, tout faible et léger qu'il était, existait encore; l'idée
Robertson, Recherches sur l'Inde, p. 172. Jacques de Vitry, p. 1082.
seule du vassalage offensait la fierté des Marseillais; toutesles classes de citoyens s'en indignaient. La Confrérie du St. -Esprit ne ralentissait pas ses patriotiques efforts. 11 était temps, il était juste que tant de vœux fussent comblés. Tout était mûr pour le triomphe fortuné de l'indépendance marseillaise.
Par suite des divisions d'héritage adoptées , comme une coutume et un droit , par la race des vicomtes , le fief de la ville inférieure était possédé, sur la fin du 12e siècle, par quatre co-seigneurs. C'étaient Roncelin , Raimond de Baux , Hugues de Baux et Gérard- Adhémar. Raimond de Baux n'avait pas en propre sa portion de seigneurie -, elle ne lui appartenait que du chef d'Adalasic, sa femme, soeur de Roncelin et fille de Guillaume v, dit le Gros, mort vers l'an 11 91 . Il en était de même de Hugues de Baux et de Gérard- Adhémar ; le premier ne jouissait de sa part de fief que comme mari de Barrale, le second comme mari de Mabile , filles toutes les deux du même Guillaume.
Roncelin, moine de St. -Victor, libertin effronté, entra dans le cloître, en sortit bientôt après, se maria, quitta sa femme, rentra dans le cloître et en sortit encore. Il vendit à l'abbaye une partie de ses droits de fief sur Marseille, tint la vente secrète, et eut ensuite la bassesse et l'audace d'aliéner en faveur d'Anselme, gentilhomme mar-
seillais, la propriété qu'il venait de perdre. Anselme , plein de bonne foi etse croyant possesseur légal et incommutable des droits de Roncelin, les revendit aussitôt aux confrères recteurs , qui stipulèrent au nom de la commune , moyennant le prix de 1,000 livres couronnées, payable comptant. Cette cession fut faite en 1211. Roncelin vendit deux ans après aux mêmes recteurs le restant de ses droits pour 600 livres. A la même époque, Raimond de Baux, quoique maître de domaines immenses en Provence, avait un pressant besoin d'argent, et ne savait quel moyen prendre pour s'en procurer. Les recteurs, profitant de sa pénurie , lui fournirent un moyen efficace, et lui proposèrent avec empressement de vendre a la commune les droits de seigneur dont il jouissait du chef d'Adalasie. Raimond de Baux accepta l'offre , et la vente fut consentie moyennant 80,000 sous royaux couronnés '. Mais les confrères municipaux exigèrent sagement que Hugues leur fut tenu d'éviction, et qu'Adalasie assistât au contrat avec Rostang d'Agoult, son frère. Elle n'y consentit qu'à condition qu'on lui donnât pour épingles 12,000 sous royaux couronnés qui lui furent effectivement comptés. Hugues était à peu près dans la même position que Rai-
' Le sou royal couronné valait à peu près i5 sous de nôtre monnaie.
mond. Il avait emprunté de fortes sommes à la commune, etil ne pouvait se libérer. Les recteurs le pressaient d'autant plus, qu'ils connaissaient son extrême embarras. Enfin, vivement sollicité de satisfaire à ses obligations, il donna en paiement la portion des droits qu'il exerçait sur la vicomte, comme mari de Barrale. Restait à acquérir les droits de Gérard-Adkémar, et celuilà n'était pas disposé à les céder. Souverain de Monteil et seigneur de Grignan , sa fortune égalait sa puissance. Aucune raison personnelle ne pouvait l'engager a se dépouiller de sa portion de vicomte. D'un autre côté, les Marseillais voulaient h tout prix s'affranchir des derniers restes du fief. On fit à ce seigneur les offres les plus séduisantes; elles ne purent faire fléchir sa volonté opiniâtre. On employa même les menaces, elles n'eurent pas plus de succès. Il paraît que sa résistance était excitée par sa femme qui, dans son orgueil, ne pouvait supporter l'idée de l'aliénation de son antique patrimoine. Cet obstacle irritait tous les désirs. Que faire dans ces circonstances? Quelques citoyens influents, persuadés que la force était l'unique moyen qui leur restait pour arriver au but désiré, s'entendirent avec la confrérie et excitèrent une émeute populaire. Courte fut la lutte. Le seigneur, chassé de la ville, fut privé des rentes qu'il y possédait, et dépouillé de ces mêmes droits qu'il n'avait pas voulu céder aux
conditions les plus avantageuses. Son obstination se changea bientôt en regrets amers. 11 fit dire aux chefs de la commune qu'il était prêt, ainsi que sa femme, à vendre tous ses titres a la seigneurie. On aurait pu certainement dédaigner ses offres tardives, car il n'avait plus rien à céder. Les Marseillais avaient conquis leur entière indépendance, et cette indépendance , don précieux du ciel, n'est pas dans le commerce des hommes. Elle est imprescriptible et sacrée. Son aliénation est un attentat qui révolte la nature Sa conquête est toujours légitime et glorieuse. Le conseil municipal de Marseille crut pourtant, en cette occasion, devoir faire preuve de générosité. Il paya à Gérard-Adhémar 5,000 sous royaux couronnés, et s'engagea a lui supporter une pension annuelle et viagère de 100 livres, payable le jour de St. André. Ces achats successifs prouvent que la commune de Marseille possédait de grandes ressources financières, car elle déboursa environ 93,550 francs de notre monnaie actuelle, somme énorme pour ce temps-là. Encore elle compensa la valeur des droits domaniaux de Hugues de Baux avec l'argent que ce seigneur lui devait, et qui ne figure pas dans ce compte. N'y figure pas aussi la pension dont elle se greva au profit de Gérard. Ces sacrifices étaient grands, mais elle les fit avec plaisir. La cause en était si belle !
C'était en l'année 1214, époque à jamais mé-
morable dans les annales marseillaises. Les riches et fiers marchands de la ville inférieure, ayant joint la seigneurie à la commune, proclamèrent avec solennité leur affranchissement, et dès cet instant commença la seconde république de Marseille. Le rétablissement des formes républicaines aurait de quoi nous étonner, si les Marseillais avaient subitement passé de l'obéissance absolue à une liberté entière. Mais il n'en fut pas ainsi. La grande révolution dont nous parlons fut toute naturelle. Elle se fit insensiblement et par gradation ; il était facile de la prévoir.
Il fallait donner des fondements solides à la liberté naissante ; il fallait paralyser toutes les tentatives ennemies qui pouvaient la mettre en péril. Les vicomtes, depuis la vente de leur seigneurie, n'étaient considérés que comme personnes privées ; ils avaient perdu avec leur juridiction civile et criminelle tous droits de censives, treizains, chevauchées, leudes, ports, eaux, terres, montagnes, etc.; maison craignait qu'ils ne cherchassent à ressaisir l'autorité que leurs mains débiles avaient laissé échapper.» Le commandement, quel qu'il soit, est si séduisant pour la faiblesse humaine ! la coupe du pouvoir est si enivrante ! La commune , prudente dans son triomphe, sentit la nécessité de faire un acte d'énergie. Far une délibération solennelle, rédigée en forme de statut, elle exclut à perpétuité la
race vicomtale des emplois publics. Tous les membres jurèrent par trois fois d'observer ce statut fondamental , et il fut ordonné que tous les citoyens marseillais de la ville basse répéteraient ce serment auguste, qui fut en effet répété par toutes les classes de la cité avec des accents d'enthousiasme, et au milieu des fêtes publiques '.
Voici comment le gouvernement républicain fut organisé: un magistrat suprême fut chargé de la haute administration , du pouvoir exécutif et du commandement des troupes. Il eut le titre de Podestat. Il devait être étranger au pays, pour ne pas être soumis, dans l'exercice de son autorité , à des influences locales et à des considérations de famille. On voulut aussi éviter par là les brigues et les cabales auxquelles les plus puissantes maisons de Marseille se seraient livrées pour obtenir cette première magistrature. La république lui faisait un traitement de 1,800 livres royales couronnées, lui payait en outre 37 livres de la même monnaie pour le logement et le bois de chauffage.
La création du podestariat fut suggérée à Marseille par l'exemple de quelques républiques d'Italie qui avaient une haute magistrature de ce genre; aussi le choix des podestats, chefs de la république marseillaise , tomba le plus souvent
- Statuts, liv. i , cl), xvi.
sur des Italiens. Si l'on se conformait à ce qui s'observait dans les villes d'Italie, la maison de ce premier magistrat devait être composée de deux chevaliers, huit pages, six damoiseaux, huit cavaliers dont trois armés. Cependant il ne paraît pas que cet usage ait été pratiqué à Marseille. Aucun historien n'a donné une liste complète des podestats de cette république. Le pape Honorius, dans une bulle de 1 222 , fait mention du podestat de Marseille, mais le nom ny est point indiqué. Nous savons le nom des podestats qui gouvernèrent la ville dans les années suivantes , jusques en 1 229 inclusivement. Ce sont : Reforçat, Jacques Carlavaris de Orzano, Spinus de Surexina, Hugolin, Robert, Marrât de Saint- Martin. Nous ne connaissons pas leurs successeurs l.
Le podestat avait sous ses ordres un viguier ou lieutenant. Trois syndics lui étaient encore subordonnés, et ces syndics, suivant les termes contenus dans la charte de leur hirtitution , devaient être probi homines., providi et discreti ac légales , cives c'wltatis vicecomitalis Massiliœ } et habitantes in eâ , non tamen jurisperiti2 . Ils avaient un traitement annuel de 20 livres royales couronnées , ou plutôt ils ne recevaient ce paie-
.' Tous les historiens de Provence , passim. 'J Statuts , liv. i, ch. xi.
ment qu'a titre de frais de représentation , car on leur imposait l'obligation d'entretenir un cheval qu'on appelait palefroi, et s'ils ne l'entretenaient point, on ne leur donnait rien. 11 leur était défendu d'accepter le plus petit présent. Leurs fonctions consistaient principalement à défendre tous les droits et à poursuivre toutes les actions de la république. Il leur était enjoint d'être circonspects dans l'accomplissement de ce devoir , et d'éviter les contestations intempestives, fâcheuses ou injustes, qui pourraient troubler la bonne harmonie des citoyens T.
Les finances étaient confiées a trois directeurs de la trésorerie, appelés clavaires, qui avaient le même traitement annuel que les syndics, a la charge, comme eux, d'entretenir un palefroi2.
Trois archivaires remplissaient les fonctions de secrétaires d'Etat. Ils rédigeaient les actes du gouvernement , dressaient les procès-verbaux , avaient la garde des papiers , apposaient les sceaux et timbres. Les archives étaient conservées dans l'Hôtel de Ville. Il y avait deux clefs de la salle des archives. L'une était confiée aux
1 Attamen istafaciant co salvo quod dicti syndici non possint vcl debcant aliquam controversiarn, seu causam îriovere, nominc vel occasione dicti commuais , ex qua discordia vcl pelegia maxima creari posset in Massiliâ vel oriri, etc. Id.
1 Id. ch. xxn.
arcÊîvaires, l'autre aux syndics qui la laissaient en dépôt à l'Hôtel de Ville *.
Une amirauté, composée de six officiers désignés sous le nom de prud'hommes de la guerre , dirigeait le département de la guerre et de la marine. Elle administrait et surveillait l'état militaire et maritime de la république. La police et la direction de l'arsenal lui appartenaient exclusivement. Elle avait soin d'entretenir des pilotes pour guider les vaisseaux. L'amirauté avait sur le quai du Port un hôtel pour ses assemblées et ses bureaux, appelé domus officii guerrœ. Les magasins d'armes étaient dans la maison commune sous la garde d'un archer et d'un arbalétrier, surveillés par deux officiers annuellement nommés , et revêtus du titre de gouverneurs des armes 2.
La république avait des fonctionnaires d'un rang inférieur, tels que deux inspecteurs des chemins publics, chargés de veiller à leur entretien et a leur élargissement 3 ; un officier préposé à recevoir et à garder les dépôts, les cautionnements et tous les deniers consignés^. Les six quartiers de la ville avaient chacun deux intendants chargés d'assurer les approvisionnements et les
' Ruffi, tom. ii , liv xn, ch. u.
' Id.
' Statuts, liv. i , ch. xlii.
* Ici. ch.xiv.
subsistances, de constater les fraudes des vendeurs, d'examiner leurs poids et mesures au moins quatre fois par an , parce qu'il est bon, dit naïvement le statut, qu'une police se'vère réprime ceux qui ne sont pas détournés du mal par la crainte de Dieu ' . Quatre autres intendants étaient plus spécialement chargés de veiller à ce qu'on ne commît aucune fraude dans la vente de la farine et du pain , et tous les boulangers juraient une fois par an de ne vendre que du pain bien fait et bien cuit2.
Un grand conseil, ou conseil général, était investi des pouvoirs les plus étendus et du droit de discuterlesquestionslegislatives.il surveillait tous les fonctionnaires, et pouvait les destituer dans le cas d'une mauvaise gestion.
Ceux qui avaient droit d'entrée dans cette assemblée étaient divisés en trois classes : 1 ° les bourgeois, les négociants et les marchands ; 2° les docteurs en droit; 3° Les chefs de corporations et de métiers qui étaient au nombre de cent. Il fallait être citoyen marseillais delà ville inférieure, et y avoir au moins un domicile réel depuis cinq ans sans interruption. Il fallait encore posséder à Marseille, ou dans son territoire, cin-
1 ld. ch. lvi. Quoniam quos Dei timor à malo non revocat , vos saltem coerccrc débet sevciitas disciplinée. .
a Jd. ch. xli.
quante marcs d'argent i en biens meubles ou immeubles. Les étrangers, quelques services qu'ils eussent rendus a la république, ne pouvaient dans aucun cas exercer des fonctions aussi importantes.
Ce conseil général était composé de quatrevingt-neuf membres , savoir : quatre-vingt bourgeois , négociants ou marchands , trois docteurs en droit, et six chefs de métiers.
Il se formait de la manière suivante : chaque année, trois jours avant la Toussaint, les syndics^ les clavaires, six chefs de métiers et un notaire choisi par ces derniers et remplissant les fonctions de secrétaire, se réunissaient sous la présidence du viguier. Ils juraient sur l'Evangile de ne consulter dans leur choix que l'amour du bien public ; de n'être guidés ni par l'amitié , ni par la haine , ni par la crainte, ni par l'envie, ni par aucun sentiment passionné; mais d'élire en leur ame et conscience les meilleurs et les plus utiles. Ils nommaient ensuite dans chacun des six quartiers de la ville deux citoyens recommandables, duos probos viros et discretos cwitatis vicecomitalis Massiliœ. Les douze citoyens ainsi élus se réunissaient surle-champ, et après avoir prêté le même serment que ceux qui venaient de les élire, ils choisissaient à leur tour, et sans désemparer, soixante et onze
1 Le marc d'argent valait environ 62 livres de notre monnaie.
citoyens réunissant les conditions d'éligibilité, et pris indistinctement dans tous les quartiers. A ces quatre-vingt-trois conseillers se joignaient six chefs de métiers avec voix délibérative , avec tous les droits et toutes les prérogatives des autres membres. Ils étaient appelés à tour de rôle sur une liste de cent personnes, et leur service dans le conseil ne durait qu'une semaine. Les six chefs de métiers qui concouraient a l'élection des douze, sous la présidence du viguier, étaientprécisément ceux qui exerçaient leurs fonctions durant la semaine qui précède la Toussaint ' .
Voici comment se faisait l'élection du podestat, des grands officiers et des magistrats:
Les douze premiers conseillers, après avoir élu leurs soixante et onze collègues , nommaient , séance tenante , sept électeurs , savoir : trois parmi ces soixante et onze, et quatre parmi les cent chefs de métiers. Les sept ainsi nommés étaient immédiatement convoqués, et les douze ne se retiraient que quand les sept étaient réunis et quand ils avaient prêté devant eux ainsi que devant le podestat et les six chefs de métiers , un serment semblable à celui que les autres électeurs avaient prêté. Ces sept nouveaux électeurs formant une espèce de conclave étaient enfermés avec un notaire du choix des chefs de métiers dans une salle de
' Statuts, ch. vin.
l'Hôtel de Ville, et l'on prenait les mesures les plus attentives pour qu'ils n'eussent aucune communication avec l'extérieur. Les noms des grands officiers et des magistrats nommés étaient écrits par le notaire sur une feuille qui était aussitôt close et scellée par lui et sur laquelle trois électeurs au moins apposaient aussi leur sceau. Ces nominations étaient tenues secrètes, jusqu'à ce qu'elles fussent solennellement proclamées dans la séance d'ouverture du nouveau conseil général qui se tenait le jour de la Toussaint ».
Le podestat et tous les fonctionnaires publics n'étaient nommés que pour un an. Us n'étaient rééligibles qu'après une année d'intervalle. On ne pouvait cumuler deux emplois. Cependant les membres du grand conseil et les chefs de métiers étaient aptes à exercer cumulativement une autre fonction publique *.
Les cent chefs de métiers, qui avaient tant d'influence dans ce système de gouvernement, étaient nommés chaque année par leur corporation respective. L'élection se faisait dans l'octave de la fête de St. Jean-Baptiste. Pour pouvoir être élu, il fallait être citoyen marseillais de la ville basse, y avoir un domicile réel de trois années sans interruption, et posséder au moins une livre royale
1 Statuts, ch. nu.
3 Id. ch. ix.
couronnée. Ces chefs s'obligeaient par serment à maintenir le bon ordre et la paix publique ; à défendre de tous leurs moyens les droits et la liberté de la cité ; à révéler sur-le-champ les complots contre l'Etat qui pourraient parvenir à leur connaissance. Ils n'étaient élus que pour une année, et un an d'intervalle était nécessaire pour leur réélection1.
Le conseil général était renouvelé en entier chaque année , et les membres n'étaient rééligibles que trois ans après leur sortie.
Les séances n'étaient pas publiques, mais l'assemblée pouvait permettre à qui que ce fut d'assister à ses débats 3. Il n'y avait point de tribune, et chaque orateur restait à sa place. Aucun vote n'était secret. L'avis de chacun était énoncé dans le procès- verbal de la séance, rédigé par un notaire secrétaire. Lorsqu'une mesure quelconque avait été décrétée , le conseil nommait une commission chargée de la transmettre au podestat et de veiller à ce qu'elle fut exécutée fidèlement 3.
Les conseillers étaient tenus d'assister régulièrement aux séances annoncées par la cloche de l'Hôtel de Ville. Ils n'en étaient dispensés que lorsqu'ils étaient malades, ou lorsqu'ils se trou-
1 Statuts , ch. x.
' 1(1. cli. VIII.
; Archives de l'Hôtel de Ville.
vaient dans tout autre état d'empêchement dûment constaté. Prenaient-ils médecine? C'était pour ce jour-la un cas de dispense '. Convoquaiton le conseil pendant qu'ils étaient à la messe , h des noces ou à des funérailles? Ils n'étaient pas obligés de quitter brusquement ces cérémonies.
11 leur était permis d'en attendre la fin ; mais ils devaient aussitôt après se rendre a la séance. S'ils ne se trouvaient pas dans un de ces divers cas d'exception , leur absence entraînait la condamnation d'une amende qui variait suivant la gravité de la faute. Se présentaient-ils à la séance quand elle était commencée? L'amende était de
1 2 deniers. La manquaient - ils entièrement ? L'amende était alors de 2 sous 3.
Le membre qui divulguait une délibération que le conseil général voulait rendre secrète, n'était pas puni d'une manière déterminée, parce que le dommage pouvait être plus ou moins con-
« Est autem justa excusatio seu impedimentum , si tune infirmi fuerint, vel medicinam receperint , etc. Statuts, liv. i, cliap. vin.
2 Item si ad missam, vel nuptias , vel exequias mortuorum fuerint, venire non tenentur donec Ma fuerint finita ; quibus finitis venire tenentur, nisi jam consilium fuerit terminatum.
Si quis vero non veneritad consilium, nec se poterit excusare ex causis supradictis, duos solidos nomine pœnœ solvere compellatur. Si vero venerit consilio jam incepto , nec habent, ut dictum est,justam excusationem , duodecim denarios nomine pœnœ persolvat. Id.
sidérable. C'est le conseil qui fixait lui-même celte peine suivant les circonstances. Mais dans tous les cas , le membre condamné était exclu de l'assemblée ' .
Si l'objet qui était en discussion se rattachait aux intérêts personnels d'un conseiller ou a ceux de son fils , ce conseiller ne pouvait pas assister à la délibération , pour ne point gêner par sa présence la liberté des votes; mais il pouvait, avant de sortir, faire valoir ses raisons et son droit2 .
Le conseil général nommait quelquefois des commissions spéciales pour l'expédition de certaines affaires. Ainsi, par exemple, une commission de six membres était nommée pour régler conjointement avec les syndics, les clavaires, et une autre commission de six chefs de métiers, choisie par les cent chefs de corporations, le compte des dépenses faites par les envoyés de la république; règlement qui devait s'opérer dans les dix jours de leur arrivée à Marseille. Une autre commission de six conseillers qui se réunissaient également aux syndics, aux clavaires et à une commission de six chefs de métiers, procédait tous les quatre mois h l'apurement des comptes des agents du trésor public et de l'officier préposé à la garde des cautionnements et des dépôts 3.
' Statuts.
' là.
' Statuts , ch. xi et xiv.
Le podestat pouvait avoir un conseil prive pour l'éclairer dans son administration. Le nombre des membres n'était pas limité. Ils étaient nommés par ce premier magistrat, les syndics, les clavaires et les six chefs de métiers en exercice '.
La toute-puissance nationale, la véritable souveraineté résidait dans l'assemblée générale du peuple, appelée parlamentum , parlement. Tous les citoyens de la ville inférieure , ayant l'exercice de leurs droits civils, y étaient admis. L'assentiment du parlement était nécessaire dans toutes les affaires importantes. Lui seul pouvait faire la guerre ou la paix, conclure des traités de commerce et d'alliance, et ce n'est qu'après son approbation que les résolutions du grand conseil avaient force de loi. Ces résolutions ne pouvaient pas être modifiées. Le peuple devait les adopter ou les rejeter purement et simplement.
A coté de l'église des Accoules, et en face de la Maison de Ville située où est maintenant la chapelle du St. -Esprit 3 et proche de l'Hôtel-Dieu,
1 Ordinamus pressenti constitutione deinceps jirmiter observandd quod quandocumque visum fuerit rectori Massiliœ , cum suis officialibus , scilicet syndicis, et clavariis et septimanariis , secretum consiliumeligere, ipsum eligantbonâ fide . Id. ch. xm.
a La Maison Commune ou Hôtel de Ville était, avant cette époque, près des Grands-Carmes. Après avoir essuyé divers changements, elle fut bâtie une seconde fois sur le quai du Port. Cettedernière bâtisse fut faite dans le 17e siècle.
un des plus anciens hospices de France ', était une grande place servant, de temps immémorial, à la sépulture des Marseillais. Ce cimetière était clos de murailles, et des tombeanx voûtés à l'antique en ornaient le pourtour. C'est là que le parlement était convoqué au son des cloches, sono campanarum. Toutes les corporations s'y rendaient processionnellement, ayant chacune une bannière sur laquelle était peinte l'image d'un Saint choisi pour patron . Nous ne connaissons que le peuple marseillais qui ait imaginé d'établir son forum dans l'asyle de la mort, sur une poussière qui jadis avait été animée. Idée morale et
' Il fut fondé en 1 188 par des religieux de l'ordre hospitalier du St. -Esprit, établi à 3Iontpellier en 1180. Ces religieux, arrivés à Marseille , achetèrent de l'abbesse de St.-Sauveur une maison où ils accueillirent les malades et les enfants abandonnés. Un habitant, nommé Hozimel, leur donna, l'année même de leur établissement , une maison contiguë à celle qu'ils occupaient. Cet exemple eut des imitateurs. Plusieurs donations furent faites.
L'établissement était sous la direction du commandant des Frères du St.-Esprit. Les commandeurs perdirent cette juridiction , et au commencement du 1 4e siècle , l'administration de l'hospice fut entre les mains de recteurs à la nomination du viguier, près du conseil de ville. Cela dura jusqu'à la révolution. A cette époque on créa un mode uniforme d'administration pour tous les hospices du royaume.
L'Hôtel-Dieu ne comprenait d'abord que plusieurs maisons placées sur la nie du St.-Esprit. Il fut plus tard changé et agrandi.
patriotique ! Cette poussière était la cendre des vieux enfants de Phocée dont le monde avait admiré les sages lois et le génie. Le souvenir de ces glorieux ancêtres , inspirant une juste fierté , semblait dicter de grands devoirs. Il invitait à suivre et leurs leçons et leurs exemples. Là tout forçait au recueillement et au respect, tout commandait l'amour du bien public et de la vertu. Sur le seuil de cette enceinte sacrée semblaient venir expirer toutes les passions désordonnées, toutes les injustices populaires.
Le podestat, a son avènement à la magistrature suprême, prêtait serment1, au milieu des pompes les plus solennelles , devant le conseil général et tous les chefs de métiers réunis dans la grand' salle de l'Hôtel de Ville, appelée2 salle verte. La main sur l'Evangile 3 il jurait , d'abord dans
1 Statuts, liv. i, ch. i.
2 Elle portait le même nom que la salle principale du palais épiscopal.
3 A cette époque , il n'y avait pas de serment sans l'attouchement des livres saints : l'antiquité avait transmis cet usage. Les Juifs juraient sur le livre de la loi en le touchant avec la main. Les Grecs et les Romains juraient en touchant les autels ou les images de leurs dieux : Tange aram Veneris, per Venerem tibi jurandum est, dit Plaute. Selon Marculfe, les rois envoyaient, de son temps , par les provinces, parles villes et les bourgades , des reliques de Saints , sur lesquelles les peuples leur prêtaient le serment de fidélité, (lib. i Formulât: cap. xl.)
cette salle , de respecter la liberté marseillaise ; de ne gouverner que suivant les lois de la république -, de se conformer à la volonté du conseil et à celle du peuple ; de veiller a ce que les services de l'administration fussent faits avec régularité. 11 jurait de défendre non-seulement les citoyens , mais encore les étrangers et les commerçants qui venaient a Marseille, par mer ou par terre ' , pour s'y établir, ou pour n'y séjourner que passagèrement ; de tenir la main à ce qu'ils y trouvassent sûreté et protection, pour leur personne , pour leurs biens , pour les gens de leur suite, a ce que la justice fût rendue impartialement. 11 jurait encore de ne point divulguer les secrets d'Etat; de ne point permettre que les hérétiques demeurassent à Marseille et dans son territoire ; de faire tous ses efforts pour découvrir ceux qui ourdiraient des complots attentatoires à Tintérêt et à l'honneur de la république , et de les faire punir suivant la nature du crime. Il jurait enfin de n'ouvrir et de ne lire qu'en présence des syndics , des clavaires et des chefs de corporations, en service semainier, les lettres et les dépêches qui lui seraient personnellement adressées , ainsi que celles qui seraient à l'adresse du conseil ; de ne rien écrire lui-même à qui que ce fût, touchant les affaires publiques, hors de lapré-
1 Statuts, ibid.
sence et sans la participation des mêmes membres
du corps législatif '.
Le podestat, entouré des syndics et des grands officiers, se plaçait ensuite sur le balcon de l'Hôtel de Ville. Cette apparition calmait tout à coup le tumulte qu'entraînent toujours les grands rassemblements populaires. A labruyante impatience de la foule agitée succédait un silence grave et religieux , tel que le commandait l'auguste cérémonie. Les bannières inclinées saluaient le nouveau chef de la république qui renouvelait son serment, toujours la main sur le livre sacré. Et quand il avait fini de parler, les bannières s'inclinaient encore , le peuple faisait retentir l'air d'acclamations patriotiques, et il se répandait dans la ville ornée comme dans son plus beau jour de fête, et il célébrait avec les vives démonstrations de la joie méridionale, l'alliance heureuse de la liberté et du pouvoir.
Les précautions que l'on prenait pour empêcher le podestat de s'écarter de ses devoirs et d'attenter aux droits des citoyens étaient extrêmes , et certes on avait raison. Si la tyrannie est naturellement ombrageuse, la liberté l'est aussi. Il ne faut pas lui en faire un crime , car c'est l'expérience qui lui a commandé de l'être . Déplorable condition du cœur humain ! Si les
1 Statuts, Ibid.
hommes qui obéissent sont portes, par un penchant secret, à une indépendance dont l'excès peut être fécond en orages, les hommes qui commandent ne sont-ils pas toujours disposés à rendre le commandement plus pesant, h l'étendre audelà des bornes légitimes ? Et les usurpations d'un pouvoir oppresseur ne sont-elles pas plus funestes que les égarements dune liberté méfiante? Le podestat, à l'expiration de sa charge, était obligé de rester quinze jours dans la ville, pour rendre compte de sa conduite , et pour répondre aux plaintes que les citoyens avaient a porter contre lui , soit pour malversation , soit même pour dettes. Cela s'appelaitymVe syndicat1 . La justice était administrée publiquement et gratuitement devant la porte de l'église des Accoules \ Deux degrés de juridiction étaient établis. Le juge de première instance était nommé le juge ordinaire, le juge d'appel avait le titre de Juge-mage. Ces magistrats n'étaient nommés que pour un an, et n'étaient rééligibles qu'après une
' Statuts, lb'ul.
x Vers l'année 1400 , la justice était rendue dans l'hôpital du St.-Esprit. En i565 le palais était peu de chose, et un parquet fut bâti par les soins de Catin , lieutenant civil et criminel. Peu de temps après , le palais fut achevé. Cet édifice tombant en ruine fut démoli en l'année 174^, et à sa place la communauté fit construire le palais actuel. Pendant qu'on le bâtissait, les tribunaux furent transportés dans l'ancien hôtel de Jarente, rue de la Miséricorde.
année d'intervalle '. On leur donnait pour salaire 60 livres royales couronnées a.
Les parties ne pouvaient procéder en justice qu'avec le ministère d'un procureur 3. Ces officiers publics, dans toutes les causes où ils occupaient, étaient obligés de jurer sur l'Evangile et devant le juge, d'agir sans fraude, de ne calomnier personne, de ne rien faire et de ne rien dire qui pût léser les droits de leurs clients. Trahissaient-ils ce serment? Ils étaient chassés du sanctuaire des lois comme de vils parjures, et leur nom, inscrit à l'Hôtel de Ville, était voué à un opprobre éternel *.
La noble profession d'avocat, toujours plus brillante dans les républiques que dans les Etats régis par la loi d'un seul , jouissait a Marseille de la considération qui lui est due. Leurs salaires étaient réglés suivant l'objet et l'importance du litige; et en commençant leur postulation ils prêtaient serment de ne rien exiger de plus. Le pacte de quotcl litis était considéré comme odieux et contraire aux bonnes mœurs. Le citoyen qui , ayant besoin du ministère des avocats, n'en trouvait aucun qui voulût le lui fournir , s'adressait
1 Statuts, ch. ix.
Ici. , cil. LXIX.
' Il parait que le nombre des procureurs n'était pas limité. * Statuts, cli. xxvi.
au magistral, lequel lui en nommait un d'office , pour la juste défense du faible contre le fort, du pauvre contre le riche. Lorsque la cité sollicitait l'appui de leurs lumières et de leur éloquence, ils ne pouvaient le lui refuser. Il leur était interdit de rapporter cession des droits litigieux, de former entre eux aucun contrat , aucune société, dans l'exercice de leur profession. L'inobservation de ces devoirs était punie par l'infamie publique et par une amende de 10 livres royales couronnées. L'avocat qui perdait son procès par sa faute grossière, alors que l'action avait été mal introduite, n'avait droit à aucun salaire, et était tenu de restituer, dans les dix jours du jugement, ce qu'il avait déjà reçu à ce titre ; mais il fallait que le juge exprimat formellement que la perte du procès provenait du fait seul du défenseur '.
Entre autres conditions exigées par les statuts pour exercer la profession de notaire , il fallait être citoyen marseillais de la ville inférieure, être âgé de vingt-trois ans au moins, avoir des mœurs irréprochables^ et posséder non-seulement les connaissances de l'état, mais encore les notions essentielles de la grammaire et des belles-lettres 3. L'emploi de greffier auprès des tribunaux était rempli par des notaires, et cette
' Statuts , ch. xx et suiv.
Id. ch. xxvii.
charge, qui était annuelle comme toutes les autres, avait un émolument de 12 livres royales couronnées. Un d'entre eux était spécialement chargé de recevoir les enquêtes, et celui-là recevait i5 livres de la même monnaie. Un autre était attaché aux clavaires et a la trésorerie , avec des appointements de 30 livres. Tous les salaires que l'Etat accordait étaient payés par trimestre '.
Les mêmes statuts défendaient aux citoyens de remplir des emplois publics dans la ville supérieure, sans la permission du conseil général , sous peine d'une amende de 1 00 marcs d'argent et d'être déclarés incapables d'exercer pendant dix ans aucune charge dans la ville basse 2. La simonie était formellement proscrite. Quiconque était convaincu d'avoir donné de l'argent, sous quelque prétexte que ce fût, et même sous le nom de prêt, pour obtenir un emploi, était privé, pendant dix années, de ses droits politiques, et de plus condamné à une amende de 20 livres royales couronnées. Celui qui avait reçu l'argent subissait la condamnation d'une amende double de la somme reçue 3.
A l'exemple des autres Etats souverains, Marseille républicaine eut, dans ces temps, son ori-
' Statuts , cii. lxix.
Id. ch. lxv.
hl. ch. LXI.
flamme particulière qui était en soie rouge découpée a panonceaux. Comme il était d'usage de mettre la principale enseigne militaire sous la protection de quelque Saint, les Marseillais choisirent naturellement St. Victor, intrépide guerrier, qui avait répandu son sang dans leurs murs en confessant la foi chrétienne. Victor fut représenté sur l'oriflamme en cavalier armé de toutes pièces, avec les armoiries marseillaises sur son écu , et foulant aux pieds le dragon de l'abyme. Cet étendard national, objet delà vénération publique, était déposé dans l'église abbatiale, sous la garde des religieux. On le portait à la procession le jour destiné à célébrer la fête du Saint protecteur , et il était confié à un capitaine élu annuellement , emploi infiniment honorable qui était recherché par les preux chevaliers , par les principaux gentilshommes , et que les vicomtes eux-mêmes n'avaient pas cédé à d'autres1. Le capitaine venait se placer devant l'église de St.-Jean de Jérusalem, située au bout du port, qui était traversé sur un pont de bateaux par les religieux de St. -Victor en chapes et précédant la chasse du martyr, que portaient douze diacres, revêtus de leurs aubes et de leurs dalmatiques, tenant à la main des palmes, et couronnés
1 Dominus Fulco nonpoterat adesse,propter alias causas quœ erantjleri neeesse; sed dominus Vilclmus, /rater illius, pn tpter se et propter illum , regebat saneti Vietoris vexillum, etc.
Grand Cartulaire de St. -Victor, fol. 14.
de chapeaux de fleurs. La construction du pont était confiée aux soins des prud'hommes , qui le couvraient de riches étoffes. Au milieu s'élevait un trône magnifique , sur lequel les reliques du Saint, placées pendant quelques instants, recevaient le salut des équipages de tous les navires. Au moment du débarquement , les prud'hommes les saluaient aussi avec de longues et larges épées, au son des cloches, au bruit des tambours, des fanfares et des chants religieux qui montaient dans les airs avec des nuages d'encens. Le capitaine se mettait a genoux devant le prieur de l'abbaye, qui lui donnait la bénédiction et lui remettait l'oriflamme. Il montait alors sur un cheval richement harnaché , ayant des caparaçons de damas blanc, semé de croix de tafetasbleu, aux armoiries du monastère , qui étaient d'azur k quatre bâtons en sautoir pommelés d'or, et l'écu de Marseille sur le tout. La procession à laquelle venaient se joindre tout le clergé, tous les corps religieux, les syndics en robe rouge, et les principaux magistrats, se mettait en marche, et le capitaine la suivait avec l'oriflamme déployée, suivi lui-même de pages et de valets k ses couleurs. Les rues où elle passait étaient ornées de tentures et de drapeaux, jonchées de fleurs et d'herbes odoriférantes. Elle s'arrêtait k diverses reprises, et pendant ces pauses, le capitaine et sa brillante suite faisaient des cavalcades dans les principaux
quartiers et devant les groupes de dames. La procession et les courses terminées , le capitaine remettait l'étendard entre les mains des moines, qui lui donnaient un splendide repas. Cette cérémonie engageait le même chevalier à remplir une autre cérémonie aussi dispendieuse pour lui. C'était celle du guet de la veille de St. -Lazare, qui se faisait a la lueur des torches, et dans laquelle le chevalier se montrait richement vêtu en costume ancien, avec des habits de soie enrichis de dorure, et suivi de nombreux serviteurs. La ville ne lui donnait que cinq douzaines de flambeaux de cire blanche , et deux autres douzaines de cire jaune '.
1 Marcketti, ouv. cité.
L'usage d'élire un capitaine pour porter l'oriflamme de Marseille existait encore en i5a8, comme nous le confirme un registre des délibérations du conseil de -ville. Voici les termes qui y sont insérés en langue provençale : Noble François d'Albertas fora courre Vestendar de la cioutat de Marseilho, lou jour de la /este de San Vilou prochana , venent à l'honnour deldit San et de la cioutat } coumine es de bouna coustuma.
Cette cérémonie, après avoir été interrompue, fut de nouveau renouvelée ; mais elle ne le fut pas avec le même éclat ; il n'y eut plus de procession. Au lieu d'un citoyen recommandable, ckoisi pour porter l'oriflamme, ce ne fut plus qu'un domestique de l'Hôtel de Ville, qui se rendait la veille de la fête à la petite ckapelle de St.-Victor, où un prêtre de l'abbaye lui donnait la bénédiction. Il partait de là et faisait les courses sans aucune suite. Enfin cet usage fut totalement aboli en i ?5o.
Le sceau de la république portait l'effigie de St. Victor et l'inscription suivante :
Actibus immensis urbs fulget Massiliensis. Massiliam verè Victor cîvesque tuere ' .
Aucun élément aristocratique n'entrait dans le système du gouvernement marseillais. Aussi bien, dans le moyen âge, comme dans des temps plus modernes, l'ordre des patriciens ne prit jamais racine h Marseille. A peine laissait-il apercevoir quelques traces d'existence. Aucune distinction entre les nobles et les roturiers, aucun privilège de naissance, aucun préjugé de caste. Les personnes et les propriétés étaient soumises aux mêmes charges publiques3. Quel avantage cette république n'avait-elle pas sur les républiques italiennes! Combien son organisation était préférable! Les lois de Venise défendaient le commerce aux nobles3. A Marseille, au contraire, dans le 13° siècle et les suivants, les nobles pouvaient, sans déroger, se livrer à des opérations commerciales4. Le commerce, qui était une source de considéra-
' Antiqvités de la ville de Marseille , par Ivles Raimond de Solier, ivrisconsulte. Lyon, i632.
' Statuts , liv. i, ch. lxh et lxiii.
; Anvelot de laHoussaye, du Gouvernement deVenise,part. ni.
* Discours sur le négoce des gentilshommes de la ville de Marseille, et sur la qualité de nobles marchands qu'ils prenaient, par Marchetti. Marseille, 167 1.
tion et d'influence, conduisait à tout ce que l'Etat avait de plus élevé , et ne voyait au-dessus de lui aucune supériorité sociale. A Gênes, les principaux du peuple, éloignésdupouvoiret des emplois publics, ne pouvaient exercer quelque influence dans le gouvernement qu'en administrant en grande partie la banque de St. -Georges ". Mais à Marseille, tous les arts utiles, toutes les professions industrielles, intéressés à la chose publique, étaient directement appelés à l'exercice de la souveraineté. Pouvaient-ils recevoir des encouragements plus honorables? Les corporations pouvaient-elles raisonnablement demander une portion plus large de la puissance politique? Quel est le pays où elles ont été plus favorisées ? Elles nommaient librement leurs chefs, et ceux-ci les représentaient au conseil et y défendaient leurs droits. Le mandat que ces chefs de métiers recevaient était, aux yeux de la loi, une garantie suffisante.
Le royaume de Provence avait depuis longtemps le titre de Comté. La maison de Boson avait été remplacée par celle de Barcelonne5. Le corps
' Addisson, Voyages d'Italie, p. 16.
3 Gilbert, vicomte de Milhaud et de Gévaudan, qui avait hérité de ce comté par son mariage avec Gerberge , sœur de Bertrand n, mourut en 1109, et ne laissa que deux filles nommées Douce et Etiennette qui furent mariées, l'une à Raymond-Bérenger, comte de Barcelonne , et l'autre à Raimond de
social était en mouvement. Plusieurs grands vassaux avaient fondé leur indépendance, entre autres les comtes deForcalquier. Les principales villes s'étaient organisées en municipalités presque libres. Arles avait des consuls, elle nommait quelquefois un podestat, elle s'était complètement affranchie de l'autorité du comte; mais son administration dépendait malheureusement de l'archevêque qui en était l'ameetle chef. Nice, qui tenait un rang distingué parmi les cités provençales , avait été maintenue par sa situation et son commerce dansles immunités municipales lesplus étendues. Elle se sentait fière de la gloire de sa fondatrice. Avignon avait aussi une administration consulaire, une commune florissante. Cette ville, à l'imitation d'Arles, se donnait aussi quelque fois des podestats. Venaient ensuite des bourgs d'un ordre inférieur, tels que celui de Grasse, où les consuls avaient fait des statuts pour arrêter les entreprises des comtes; celui de Brignoles, petite république féodale gouvernée par un corps de nobles ; celui de Tarascon , ancien chef-lieu du comté, après la perte de la ville d'Arles; celui
Baux. En 1112, Gerberge, veuve de Gilbert, céda à Douce le comté de Provence. Quant à Etiennette, elle eut les domaines considérables connus sous le nom déterres baussenques. Douce, par acte du 1 3 janvier 1 1 13 , ayant fait donation à Raymond- Bérenger ni des Etats qu'elle avait reçus de sa mère, les comtes de Barcelonne furent appelés à régner sur la Provence.
d'Apt dont les habitants avaient été assez heureux pour placer la commune en dehors du fief, sans avoir besoin du concours du seigneur , ni de la concession du souverain.
Toutes ces villes formaient entre elles , par sympathie comme par besoin, une grande confédération, à la tête de laquelle Marseille était naturellement placée. Un peu avant de proclamer son entier affranchissement, sa commune qui déjà avait assez de pouvoir pour faire en son propre nom des traités et contracter des alliances, qui déjà s'était hautement déclarée pour les Pisans contre les Génois, qui avait ensuite conclu avec Gênes une paix de vingt ans ' , s'était unie étroitement h la commune d'Arles, afin de se prêter des secours mutuels en cas de nécessité. Les chefs municipaux des deux cités s'étaient assemblés a Marseille pour s'entendre sur les articles de la convention. Il fut unanimement stipulé, entre autres dispositions, que la municipalité marseillaise emploîrait tout son crédit et ferait tous ses efforts pour empêcher que les vicomtes et les vicomtesses, qui alors possédaient encore quelques faibles restes de leurs droits domaniaux, n'exigeassent à l'avenir certaines charges des citoyens d'Arles habitant Marseille , et réciproquement
' Au mois d'août 121 1.
que les citoyens marseillais seraient affranchis, dans Arles , des mêmes charges ' .
Aussitôt après l'établissement de la république, Hugues, comte d'Empuriasen Catalogne, envoya aux Marseillais une ambassade solennelle pour leur témoigner son estime et leur exprimer le désir qu'il avait de contracter alliance avec eux. Les Marseillais reçurent ses députés avec les plus grands honneurs, et accueillirent avec plaisir des propositions qui ne pouvaient qu'être avantageuses h leur commerce. En effet , un traité d'union fut conclu , par lequel les Marseillais curent la faculté défaire, sans entraves, le négoce h Empurias et dans toutes les terres de sa dépendance, et le comte abolit en leur faveur le droit barbare d'aubaine et de naufrage.
Peu de temps après, la ville de Nice envoya aussi des députés h Marseille , pour resserrer les noeuds de leur antique union. La nouvelle alliance fut jurée de part et d'autre, et les sentiments des citoyens marseillais furent ainsi exprimés dans le préambule du traité : En tous nos conseils et en toutes nos actions procédant avec zèle, nous avons mis notre ville en liberté. C'est ainsi que nous avons accru la richesse , V autorité et le pouvoir de la république. Nous espérons , avec l'aide de Dieu, la maintenir au même état7 ,
1 Archives de l'Hôtel de Ville *Id.
Occupons-nous un instant de la ville haute. Cette ville n'avait profité en rien des amélioralions politiques de la cité adjacente. Elle était toujours asservie sous l'autorité de l'évêque, et n'avait pas la faculté de se donner des magistrats; ils dépendaient tous du clergé. Les intérêts généraux étaient sans défenseurs, la cause du peuple sans organe. Le prélat exerçait la juridiction temporelle et les droits régaliens dans toute leur plénitude.
Spectacle étrange! Contraste étonnant! Les Marseillais étaient divisés en deux classes d'habitants gouvernés par des règles entièrement opposées. Ici étaient des citoyens fiers de leur liberté et ne dépendant que des lois protectrices; là, des vassaux de l'Eglise assez éclairés pour sentir leur sujétion ; le système républicain a côté du régime féodal. Les habitants de la ville supérieure ne pouvaient pas rester spectateurs indifférents du bonheur de leurs compatriotes. Le beau sang marseillais ne coulait-il pas dans leurs veines? Eux aussi méritaient d'être citoyens : ils éprouvaient le sentiment douloureux de la dignité humaine blessée dans ce qu'elle a de plus cher. Favorisés peut-être parleurs voisins, ils organisèrent une confrérie et tentèrent de se soulager du poids d'un vassclage humiliant.
Une insurrection éclata , et le gouvernement
populaire fut établi " sur des bases a peu près semblables à celles de la constitution de la ville inférieure. Le conseil de ville, formé à la hâte, élut un podestat nommé Rican, des syndics et des juges. Rican fit publier diverses ordonnances, créa plusieurs offices, et conféra les fonctions de notaire à Guillaume Arnaud. Le patriotisme des nouveaux républicains ne faillit pas un seul instant.
Heureux s'ils avaient pu conserver leur liberté! Mais sa possession ne fut qu'éphémère ; ils en saluèrent la douce aurore, et bientôt après ils retombèrent sous le joug de leur seigneur et maître. A peine organisés , privés de ressources et de secours^ ils se trouvèrent dans l'impossibilité d'opposer à l'évêque une longue résistance , et se soumirent en espérant des temps meilleurs. Le prélat convoqua le peuple sur une placepublique, par un hérault, au son de la trompette.il s'avança ensuite, accompagné de l'archidiacre et de quatre autres chanoines, et prononça un arrêt qui contenait en substance : « Nous, Pierre, par la grâce de Dieu, « évêque de Marseille, à qui appartient la pleine « et entière juridiction temporelle, de quelque « espèce qu'elle soit, dans la ville supérieure; « juridiction que Jésus-Christ a donnée, de temps « immémorial, h nos prédécesseurs et a l'église
'En 1219.
«marseillaise; prononçant en dernier ressort, a cassons, annulons, bannissons du souvenir des « hommes, toutes les sentences que nos infidèles ce vassaux , leur podestat , leurs syndics ou leurs « juges ont prononcées, tout ce qu'ils ont établi u en matière de tutelle, de curatelle et de con- « trats, et généralement tous les actes où ils sont « intervenus comme personnes publiques, etnom- « mément la création d'une charge de notaire « en faveur de Guillaume Arnaud '. »
Il fut ensuite dit aux habitants que c'était injustement et mal h propos qu'ils avaient envahi les droits de leur pasteur. Comment pouvaient-ils avoir eu la téméraire prétention de s'arroger un pouvoir temporel qui appartenait h l'évêque en toute propriété? comment justifier cette désobéissance? Défense leur fut faite de former aucune association ou confrérie avec les citoyens de la ville basse, d'établir le consulat, ou telle autre institution municipale.
Aussitôt, quatre des principaux habitants,
' L'évêque qui rendit cet arrêt est Pierre n de Montlaur. Il fut revêtu de l'épiscopat en i2i5. Il remplaça Rainier, qui remplaça Nicolas Ier en 1192. Celui-ci succéda, en n85, à Foulques de Torame, qui succéda à son tour à Pierre ier en 11 70. Pierre ier vint après Raymond de Soliers en 11 52. Ce dernier fut , en 1 122 , le successeur de Raymond ier, lequel le fut de Pons en 1073. Pons 11, comme nous l'avons dit dans une note précédente , monta sur le siège épiscopal de Marseille dans l'année ioi4-
Pierre Bomand, Foulques de Ners, Jean de Bucco, et Robert de Vienne, parlant au nom de leurs compatriotes de la ville supérieure , suivant ce qui avait été concerté d'avance , firent leur soumission à l'évêque , se reconnurent ses vassaux, et lui jurèrent foi et hommage sur l'Evangile . Acte fut dressé de ce serment, et l'évêque y lit mettre son sceau de plomb '.
Reportons maintenant nos regards sur cette ville basse , heureuse et puissante par ses lois républicaines.
Comme elle s'était alliée avec Raymond vi, comte de Toulouse, qui avait puisé dans le sein de sa famille une violente haine contre les comtes de Provence, elle se trouva entraînée dans les guerres de religion que ce malheureux prince eut à soutenir. Dans les provinces méridionales de la France, on commençait h raisonner sur la foi, et les esprits rompaient quelques-unes des lisières qui les retenaient captifs. Arnauld de Brescia avait levé l'étendard de l'insurrection contre tous les abus du gouvernement théocratique. Henri, jeune enthousiaste , marchant toujours nu-pieds, portant une croix de fer à la main , se condamnant a toutes les rigueurs de la pénitence et tout disposé a recevoir le martyre , avait dogmatisé ,
' Archives de la Cathédrale de Marseille. — Hist. desEvêques, loin, ii, p. 91 et suiv. — Papon, tom. m, p. 5aG et suiv.
avait vu la foule suivre ses pas, avait été reçu en prophète. Les peuples, indignés des mœurs scandaleuses et de la tyrannie du clergé, couraient en foule entendre les prédicateurs de la nouvelle doctrine, et ces novateurs furent appelés Albigeois. La cour de Rome, frappée d'épouvante, envoya pour légats deux moines de Cîteaux, avec pouvoir de contraindre tous les seigneurs du pays, par les censures ecclésiastiques, à confisquer les biens des sectaires, à les bannir, aies punir même de mort. Ces légats sont les premiers qui exercèrent l'inquisition.
Cette insurrection menaçante avait pris un grand caractère et s'étendait au loin. Raymond vi, cousin germain de Philippe- Auguste , en était regardé comme le protecteur. Pierre de Castelnau, un des légats, osa l'excommunier, et fut tué peu de temps après au faubourg de Trinquetaillclez- Arles \ Le comte de Toulouse fut accusé d'avoir excité ce meurtre. Et le pape Innocent m lançant aussitôt contre lui tous les foudres du Vatican, proclama la guerre sacrée, appela tous les chrétiens aux armes, donna les Etats du Comte au premier occupant. Dans cette croisade d'une espèce particulière, le pontife accorda les mêmes indulgences que dans celles contre les musulmans. Des troupes innombrables décroisés, parmi
■ Le 8 janvier 1208.
lesquels se trouvaient plusieurs évê'ques, accour «reiit de toutes les provinces françaises et menacèrent le Languedoc. Les seigneurs de l'armée, après avoir tenu conseil, choisirent pour général Simon de Montfort, et lui confièrent la direction suprême de cette guerre. Jusque-là, le comte de Toulouse s'était montré homme de tête et de cœur ; mais il perdit la tête , et le coeur lui faillit ^ lorsqu'il vit ces formidables préparatifs. Il crut désarmer ses ennemis en offrant sa soumission. Il alla au-devant du. légat, témoigna un grand repentir, protesta de son attachement à l'Eglise Catholique. A Saint-Gilles, le légat reçut son abjuration. Ce Prince, arrivé au dernier degré de l'humiliation , fut obligé de se croiser contre ses sujets, et quoique pénitent, il n'en fut pas moins dépouillé de ses Etats.
Raymond, victime des persécutions pontificales, mourut en laissant un fils qui fut le successeur de sa mauvaise fortune. La guerre continuait entre l'armée des croisés et ce fils , nommé Raymond vu. La Provence était dans l'agitation, dans l'anarchie. Les seigneurs de Baux, les seigneurs de Sabran-Forcalquier , soutenaient le jeune comte dcToulouse par esprit dehaine contre Raymond-Bérengcr v ; mais Guillaume de Baux, prince d'Orange, qui avait su profiter de ces troubles pour obtenir le titre de Roi d'Arles, prit parti pour les croisés, tandis que les habitants
d'Avignon s'armèrent contre eux. Parmi les villes de la Provence qui montrèrent le plus d'attachement au comte de Toulouse , Marseille se plaça au premier rang \ elle fit tous ses efforts pour le remettre en possession de ses Etats. Ce n'était point par zèle pour la doctrine religieuse des Albigeois. Cette doctrine ne pénétra point chez elle. Le seul mobile de sa conduite était le désir d'affaiblir le despotisme de l'Eglise Romaine. Elle le voyait de près ce despotisme écrasant, ennemi de toute amélioration sociale et de toute idée généreuse. La république était placée entre l'évêquc, véritable souverain de la ville haute, et l'abbé de S* -Victor, plus riche et plus puissant qu'un grand nombre de princes. L'influence théocratique de ces deux voisins lui inspirait de justes craintes. D'ailleurs elle venait d'avoir avec l'abbaye un différend qui ne s'était pas terminé à l'avantage de ses citoyens. Voici ce qui en avait été la cause : Nous avons dit que le vicomte Roncelin, avant l'acte de vente passé à Anselme, avait vendu les mêmes biens au monastère. Postérieurement a la revente que le gentilhomme marseillais fit à la commune , l'abbé de S1 -Victor vint soutenir que cet acte n'avait pu être fait au préjudice de ses droits dont il poursuivit la revendication. La république soutint, de son côté, que la donation était frauduleuse, et qu'ayant acquis légitimement et de bonne foi les droits seigneu-
riaux tic Roncelin, clic ne devait pas en cire spoliée. Pourtant elle offrit une indemnité au monastère , pour vivre en bonne intelligence avec lui. Une proposition si raisonnable semblait devoir être acceptée. Mais l'abbé, plaçant tout son orgueil et tous ses désirs dans la possession de cette ancienne portion de seigneurie, poussant même l'aveuglement jusqu'à ne point voir que Marseille avait tout à la fois pour elle la justice et la force , recourut h l'autorité d'Honoré ni , qui envoya trois députés avec ordre de mettre le monastère en jouissance des biens donnés par Roncelin, et en cas de résistance, de lancer les anathêmes de l'Eglise contre des républicains insolents. Ces députés, qui étaient les évêques de Riez, d'Antibes, et l'abbé Dutoronet, confirmèrent la donation en arrivant à Marseille, et prononcèrent la sentence d'excommunication contre quiconque inquiéterait l'abbaye a ce sujet. Ils sortirent ensuite du monastère accompagnés de tous les religieux , et plantèrent sur le sommet de la tour du Tolonée une croix et une bannière aux armes de Sf-Victor, en signe de mise en possession. Ils en dressèrent procès-verbal en présence de plusieurs témoins dont la plupart étaient moines '. Le peuple murmura hautement, et le podestat fit aussitôt abattre la bannière. Vainement l'évêque
1 Archives de Saint-Victor.
tic Marseille , Benoît d'Alignagno [ , usa de tous ses moyens d'influence pour faire triompher les prétentions du monastère ; vainement l'abbé Bonfils, qui en était le chef, fit ratifier la donation de Roncelin par Raymond-Bérenger v , comte de Provence, auquel il fit hommage et prêta serment de fidélité, en lui payant 3,000 sous royaux pour le droit d'investiture; vainement le Pape approuva par une bulle datée de Latran tout ce qui avait été fait par ses légats^ et notamment la sentence d'excommunication qu'ils avaient lancée contre les Marseillais ; ce peuple ne céda pas et sut tout braver. Enfin le temps adoucit l'aigreur commune et disposa les esprits à la paix. Il fit naître des circonstances qui commandaient aux Marseillais de se montrer moins inflexibles, de se relâcher de leurs droits , dans l'espérance de voir naître des temps plus propices. Le différend fut terminé par une transaction. Il y fut stipulé que l'abbé et les religieux affermeraient à la république, pour six années, la portion de seigneurie contestée , moyennant le prix de 500 sous royaux couronnés, payables chaque année à la fête de S1- Victor, avec condition néanmoins qu'à l'expiration du terme , la ville restituerait à l'abbaye ces droits seigneuriaux2.
' Successeur de Pierre n de Montlaur.
a Rufïi, t. i, liv. iv, ch. î.
On connaît maintenant les raisons qui engagèrent les Marseillais à secourir le comte de Toulouse, qui semblait appeler sous les drapeaux de la liberté religieuse tous les ennemis du Saint-Siège, toutes les victimes de l'orgueil clérical et de l'intolérance catholique. Ils combattirent pour lui, dans le Venaissin, contre les croisés, avec les habitants d'Avignon, de Sf-Gilles , de Beaucaire et de Tarascon , et poursuivirent avec fureur le cardinal Bertrand, légat du Pape. C'était une guerre d'extermination ; jamais le fanatisme n'engendra plus d'attentats contre la nature et l'humanité , et l'esprit se soulève au récit des horreurs qui furent commises. Les Avignonais écorchèrent vif et coupèrent en morceaux Guillaume de Baux, prince d'Orange l. La Provence fut enfin délivrée de tant de fléaux destructeurs, et Marseille vit heureusement la fin d'une guerre dans laquelle le ressentiment l'avait engagée. Montfort, le héros du fanatisme, périt au siège de Toulouse. Son fils, ne pouvant résister au jeune Raymond , offrit les Etats usurpés a Philippe-Auguste, qui refusa d'en dépouiller l'héritier légitime.
Peu de temps après 2, Raimond et Hugues de Baux voulurent ressaisir la portion du domaine seigneurial qu'ils avaient aliénée. Raimond rc-
1 Papon, t. n, liv. iv.
En 122 5.
clama le premier , et fut assez puissant pour recourir à la force des armes. Nous n'avons aucun détail sur la guerre que les Marseillais soutinrent contre lui ; mais nous savons que les hostilités furent terminées par un traité de paix dont voici les articles : Les parties se quittent de tous les dommages soufferts pendant la guerre. Raimond de Baux renouvelle, tant pour lui que pour sa femme et ses enfants, la cession déjà faite de leurs anciens droits domaniaux sur la vicomte de Marseille. La ville s'engage à lui payer annuellement et à perpétuité, à la fètc de S1 André, la somme de 3,000 sous royaux ; à lui donner une maison de la valeur de 1,000 sous, et à le recevoir, ainsi que les membres de sa famille , au nombre de ses citoyens. Ce seigneur s'obligea à défendre les Marseillais contre tous leurs ennemis, et ceux-ci, de leur côté, promirent de lui prêter secours en cas de besoin. Ils furent affranchis de toutes charges dans ses terres, où aucun d'eux pourtant ne devait être reçu contre le gré de la république. Raimond de Baux, pour l'assurance de ses promesses, s'engagea a remettre son château deVitrolles entre les mains de deux personnes probes de la ville de Marseille, lesquelles le garderaient pendant trois ans. Il fut, en outre, convenu que, s'il s'élevait quelques difficultés sur l'exécution du traité , les parties choisiraient chacune un citoyen marseillais , et que ces deux juges videraient le différend
par voie d'arbitrage ; que les parties seraient tenues de déférer à la sentence rendue , sous peine, savoir : la république , de payer à Raimond de Baux 2,000 marcs d'argent, et Raimond de Baux de remettre en propriété à la république les terres deVitrolles et de Chàteauneuf '. Ce traité fut confirmé, la même année et la suivante, par la femme et les enfants de Raimond.
Hugues de Baux crut aussi que le moment était favorable pour rançonner Marseille. Il réclama 2 la portion de la vicomte qu'il avait possédée du chef de Barrale, sa femme. Marseille repoussa ses prétentions injustes. Moins puissant ou moins entreprenant que Raimond de Baux, il n'employa pas la force ouverte ; il se borna à recourir au comte de Provence, et à implorer sa protection. Raymond-Bérenger ne crut pas devoir épouser la cause de ce seigneur ambitieux, qui ne savait pas respecter la foi promise et la sainteté des contrats. Hugues adressa alors ses plaintes à l'empereur Frédéric n, qui prétendait avoir des droits sur la Provence, parce que ce comté avait fait partie du grand royaume de Bourgogne, et que Rodolphe, son dernier roi , avait institué pour héritiers l'empereur Conrad et Henri m, son fils. Depuis lors, les empereurs croyaient que les comtes de Pro-
1 Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffî, t. i, liv. iv. 3 En 1226.
vence devaient recevoir l'investiture de leurs mains, et leur prêter serment de fidélité.
L'Empereur, sur la seule plainte de Hugues de Baux, écrivit au conseil de la république de Marseille, et lui commanda de restituer à son protégé le patrimoine seigneurial qui lui était détenu. Le conseil , croyant n'avoir aucun ordre a recevoir de l'Empereur, persuadé d'ailleurs que ce commandement avait été surpris à sa justice, prit la ferme résolution de n'y point obéir. Alors l'Empereur ordonna aux Marseillais de se soumettre sans délai à sa volonté souveraine , sous peine d'encourir son indignation et d'être mis au ban de l'empire. L'acte de soumission n'arrivant point, Frédéric réalisa sa menace. Par arrêt de la chambre impériale , Marseille , traitée comme rebelle, fut mise au ban de l'empire et privée des droits d'une ville libre.
En apprenant cet arrêt fulminant, les Marseillais s'épouvantèrent. La prudence leur commanda de faire tous leurs efforts pour en empêcher l'exécution. A cet effet, ils offrirent une somme considérable à Hugues de Baux, pour qu'il abandonnât ses poursuites. Ce seigneur ne voulant consentir à rien, les Marseillais députèrent le podestat Hugolin et quelques citoyens recommandables vers Thomas, comte de Savoie, lieutenant de l'Empereur en Lombardic , pour le supplier d'intercéder auprès de ce monarque , et de détourner
l'orage qui les menaçait. Thomas , qui avait toujours montré beaucoup d'affection pour Marseille, reçut les députés avec des marques d'estime et d'honneur. 11 leur dit qu'ils n'avaient pas compté en vain sur son amitié, et leur témoigna le plaisir qu'il éprouvait d'avoir une occasion de leur être utile. Ses deux fils, Henri, marquis de Carreto , et Amé , montrèrent les mêmes sentiments. Les Marseillais, placés sous cette protection puissante, n'eurent plus à redouter les armes de Frédéric , qui consacra ses soins à des affaires plus importantes. Hugues de Baux s'agita sans succès; toutes ses intrigues furent déjouées.
A cette époque, Raymond-Bérenger étant venu a Marseille, traita de pair à pair avec la république, et fit avec elle une ligue offensive et défensive. 11 promit pour lui et ses successeurs de la défendre contre tous ses ennemis, et dans le cas où elle serait attaquée , il s'engagea a lui fournir un secours de cent hommes d'armes et de cinq cent cinquante fantassins , entretenus à ses frais durant deux mois de chaque année. Marseille s'obligea de son côté de l'assister, en cas de besoin, avec cinquante hommes d'armes et deux cents hommes de pied, entretenus pendant deux mois de l'année aux dépens de la ville. Eustache et Raimond Gantelmi , Audibert , Isnard de Forcalquier et Raimond de Mora, gentilshommes provençaux, se rendirent personnellement garants des promesses du prince.
Le podestat Spinus de Sorezina , les syndics Ricaut et Pierre Bonvin, les clavaires Pierre Vétuli, Tortel et Jacques Guillaume, jurèrent publiquement, au nom de la république, l'inviolable observation de ce traité dont les articles furent publiés en présence de Raimond et Bertrand de Baux, de Raimond de Conclus, d'Anselme Fer, de Reynaud de Trets, d'Augier de Mari, de Guillaume Vivaud, de Bérenger de Péricart, de Jacques de Populo et de plusieurs autres citoyens distingués l.
Le territoire de la république n'était pas très étendu , mais elle possédait en Provence quelques places importantes. En 1217, elle avait acheté de Raymond Geoffroy, fils dePonsdeFos, une partie des châteaux et seigneuries d'Hyères et de Bregançon , avec tous les, droits qui étaient échus à ce seigneur de l'héritage de sa mère. Le prix fut de 18,000 sous royaux. Le reste de ces deux fiefs lui fut vendu deux ans après par Amiel de Fos, au prix de 5,000 sous, et les cinq fils du vendeur ratifièrent la vente, suivant la coutume du temps. Quelques années après, c'est-à-dire en 1 228 , Pierre de Temple et Guillaume Anselme, syndics, acquirent encore , au nom de Marseille 2
1 Ruffi, tom. i, liv iv, ch. n.
2 Quand nous parlons de Marseille, c'est toujours de la ville inférieur.'.
et au prix de 1 8,000 sous royaux payés comptant le château et la seigneurie de Roquevaire , que Raimond de Baux leur vendit avec les droits qu'Audoarde, femme de Bertrand de Baux, son fils , Gérard-Adhémar et Mabile , sa femme , avaient sur ce fief ' .
Les Maures, maîtres de Mayorque, commettaient dans la Méditerranée de nombreuses pirateries, et ravageaient principalement les côtes d'Espagne. Jacques icr, roi d'Aragon, entreprit de chasser les Barbares de cette île et de s'en emparer. Il fut puissamment assisté dans cette expédition par les Marseillais, intéressés comme lui à faire cesser des brigandages si nuisibles au commerce maritime. Ils lui fournirent une flotte nombreuse et bien équipée, et leurs troupes se signalèrent au siège de la capitale de l'île, lequel dura plusieurs mois. Les Maures se défendirent avec vigueur, mais enfin leur chef et son fils aîné ayant été tués, ils furent contraints de céder, et l'île entière fut soumise aux chrétiens 3. Après cette conquête, le roi d'Aragon fit distribuer aux vainqueurs les dépouilles des vaincus. Les Marseillais eurent pour leur part trois cents maisons dans l'enceinte de la capitale et sept aux champs, une
4 Ruffi, tom. i, liv. iv, ch. n.
' En iiig.
mosquée pour leur servir d'église , trente -neuf fabriques et une grande étendue de terres ' .
Hugues de Baux n'avait pas perdu l'espérance de réussir dans ses desseins et de faire fléchir Marseille. Voyant que la faveur de Frédéric ne pouvait pas le servir, il implora celle du cardinal Saint-Ange, envoyé en France en qualité de légat, par le pape Honoré m, pour exhorter le roi Louis vin à détruire l'hérésie des Albigeois , qui semblait prendre une force nouvelle. Ce prélat, après de longues négociations, put se convaincre que les Marseillais ne consentiraient jamais à investir Hugues de Baux de la seigneurie qu'il réclamait. Il fit consentir les parties à soumettre à des arbitres la seule question de savoir si une indemnité était due a cet ancien vicomte, et en cas d'affirmative, quelle en était la quotité. Les arbitres choisis furent Gilbert de Baux et Vivaud de la Mure, qui devaient prendre pour tiers l'cvêque de Nîmes, en cas de partage d'opinions. Ce partage ayant eu lieu, l'évêque de Nîmes, appelé à le vider, consulta d'abord l'archevêque d'Arles et les évêques de Marseille et de Toulon. La sentence qui fut ensuite rendue porta que Hugues de Baux, Barrale sa femme , et leurs deux fils, étaient déchus de tous droits sur l'ancienne seigneurie ; que cependant la ville aurait à leur
1 Archives de l'Hôtel de Ville.
payer 46,000 sous royaux couronnés, et de plus à leur supporter une pension annuelle et perpétuelle de 3,000 sous, exigible le jour de S'-Michel; moyennant quoi , il y aurait oubli des dommages soufferts réciproquement '.
Un autre différend fut terminé par l'intermédiaire du cardinal Saint-Ange. L'évêque de Marseille venait d'excommunier les habitants de la ville basse, sous le prétexte qu'ils avaient violé une transaction faite, en 1219, avec Pierre de Montlaur son prédécesseur. Cet acte portait que tous les citoyens de la ville inférieure pourraient librement commercer dans la ville supérieure, et que pour y avoir droit de résidence , ils n'auraient qu'à déclarer cette volonté a leurs syndics ; que les habitants de la ville épiscopalc jouiraient du même avantage dans l'autre ville; que pour les crimes commis et les contrats passés dans la ville haute , les citoyens de la ville basse n'auraient d'autres juges que leurs propres magistrats, et qu'il en serait de même pour les habitants soumis à la juridiction de l'évêque, lesquels ne pourraient être distraits de cette juridiction. L'évêque se plaignait de la violation de ce traité; le cardinal Saint-Ange, voulant pacifier toutes choses, fit trouver bon au prélat et au po-
1 Ruffi , t. i, liv. iv, ch. ni. Cette sentence a été rendue en
«lestât de compromettre leurs contestations à Hugues, archevêque d'Aix, et h Pierre de Collomedio, commissaires du Saint-Siège, qui décidèrent que l'acte de 1219 devait recevoir sa pleine exécution. Les mêmes arbitres réglèrent encore quelques points litigieux entre la ville haute et la ville basse, touchant les droits de douane '.
La paix ne fut pas rendue h cette dernière ville; une autre querelle vint la troubler. Le délai de six ans, stipulé dans la transaction faite entre les religieux de S1 -Victor et le conseil de la république, était expire, et l'abbaye demandait avec instance la restitution de ses droits féodaux. Le conseil avait la ferme résolution de ne laisser porter aucune atteinte à la liberté de la cité ; cependant disposé à faire de nouveaux sacrifices pécuniaires, il proposa au monastère de lui payer cette portion de fief. Il crut que les religieux suivraient sans difficulté l'exemple de Hugues de Baux, et ne refuseraient point une offre qui tendait h l'établissement du repos commun.
Cette attente fut trompée. Les moines répondirent que la ville devait exécuter un traité solennel', qu'ils ne pouvaient d'ailleurs accepter l'offre qui leur était faite, parce que le Pape leur avait défendu d'aliéner leurs droits.
Tant d'obstination irrita les citoyens, et le
1 Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffi , ibid.
conseil fit deux statuts qui dérogeaient h l'usage observé jusques alors. Par le premier, il abolit l'exception non numeratœ pecuniœ , et établit qu'à l'avenir ceux qui contracteraient avec le monastère , n'auraient plus à prouver que l'argent lui avait profité. Par le second, il décida que ceux qui possédaient des biens dépendants de l'abbaye, et à raison desquels ils auraient des contestations, seraient affranchis de la juridiction ecclésiastique '. Le conseil alla plus loin. Il soumit à une imposition les habitants du territoire appartenant aux religieux, et placé jusque-là sous leur puissance temporelle. Le peuple marseillais, indigné de l'injuste résistance des moines, se livra à quelques excès. Il abattit une colonne que Roncelin avait fait élever entre la ville et l'abbaye , pour fixer les limites des deux juridictions ; et voulant effacer toutes les traces de la domination vicomtale , il détruisit de fond en comble le Tolonée.
Le cardinal Saint-Ange exerçait à Marseille une grande influence, par sa prudence, son talent de persuasion et son caractère conciliateur. Les efforts qu'il fit pour établir la paix entre l'abbaye et la ville eurent un plein succès, et la décision du différend fut remise par ses soins entre les mains de Benoît d'Alignano, évêque de Marseille,
' Archives de Saint-Victor.
sous la clause pénale de cinquante marcs d'argent contre celle des deux parties qui contreviendrait à la sentence de ce prélat.
L'Evêque , après avoir examiné tous les points du litige, ordonna que la colonne serait relevée à l'endroit même où elle était placée précédemment; qu'il serait pourtant permis aux parties de l'avancer ou de la reculer a l'avenir, suivant les titres qu'elles pourraient produire pour fixer les limites d'une juridiction différente. Quant h la portion du fief dont le monastère prétendait être propriétaire du chef de Roncelin, Benoît d'Alignano ordonna que cette portion serait de nouveau affermée à la république pendant six années, moyennant une rente de 1 00 livres royales couronnées, payable à la fête de S'-Michel ; que la république ne pourrait imposer aucune charge aux habitants du territoire abbatial ; que le podestat et les syndics jureraient d'observer religieusement cette sentence, et à la fin de leurs fonctions feraient prêter le même serment h leurs successeurs. L'Evêque fit ensuite cesser l'excommunication que Pierre de Montlaur avait lancée contre les Marseillais, et l'absolution leur fut donnée publiquement, au cimetière des Accoules, en présence de Jean, évêque de Toulon , et de Rostan de Sabran , évoque de Riez '.
' Toujours en 1229. — Ruffî, t. 1, liv. ix, cli. iv.
Dans Tannée 1 230 , Marseille fit avec Gênes un traité d'alliance. L'année suivante , elle conclut, pour la sûreté de son commerce, un autre traité de paix avec un chef des Sarrasins d'Afrique. Deux ans après , elle eut une contestation avec les Templiers et les Chevaliers de Sl-Jean ; voici quelle en fut la cause : Ces deux ordres avaient été affranchis , par une faveur spéciale des vicomtes, des droits ordinaires que les vaisseaux payaient à l'entrée et à la sortie du port. Ils avaient encore obtenu le privilège de transporter dans la Terre- Sainte les pèlerins qui venaient , par troupes nombreuses, s'embarquer a Marseille; et ce genre de trafic était d'un grand revenu. Ils furent privés de ces franchises , lorsque la commune s'érigea en république. Les grands maîtres , irrités contre elle, lui cherchèrent partout des ennemis , et supplièrent Odon de Montbelliard , connétable du royaume de Jérusalem , d'épouser leur querelle et de venger ce qu'ils appelaient leur injure. Les Marseillais avaient besoin de la protection de ce seigneur, pour jouir paisiblement des immunités accordées à leur commerce dans la ville d'Acre. Par sa médiation, une transaction fut faite entre Guillaume Carrasson et Rostan de Puihaut, députés de Marseille et agissant en vertu d'un pouvoir spécial , d'une part , et Armand de Peyragrcs , grand maître des Templiers , et Guérin , grand maître des Chevaliers
de Sl-Jean, d'autre part. On convint que les membres des deux ordres pourraient, dans le port de cette ville , embarquer sur leurs navires des pèlerins jusqu'au nombre de 1 ,500 chacun , sans payer aucun droit; mais que l'embarquement de leurs marchandises serait soumis aux taxes ordinaires, lbelin , seigneur de Bérithe , Jean , seigneur de Césarée , René Allemand et Jacques Dubois, commandeurs de la maison du temple d'Acre , assistèrent h la conclusion du traité, rendu solennel par leur présence.
De Montbelliard, satisfait de l'heureuse issue de cette affaire ' , continua de protéger les Marseillais dans le Levant; etHenriicr, roi de Chypre, petit-fils d'Amaury de Lusignan, leur accorda de nouveaux avantages commerciaux3.
Le comte d'Empurias , fidèle allié des Marseillais, mourut peu de temps après; son fils, en lui succédant, hérita des mêmes sentiments pour eux. Il envoya à Marseille un ambassadeur pour confirmer l'étroite alliance des deux Etats3.
Les chanoines de la Major excitaient, par leur faste et par l'indécence de leur conduite , des
1 Plus tard, des difficultés s'élevèrent sur l'observation de ce traité. En 1246, les Templiers obtinrent une bulle du pape Innocent iv, déclarant aux Marseillais qu'il avait donné ordre à leur évêque de les excommunier , s'ils ne s'empressaient pas d'exécuter la convention de i23o.
a En 1236. — Archives de l'Hôtel de Ville.
z Arch., id. — Ruffi, Hv. iv, cli. iv.
plaintes générales. Ces plaintes avaient engagé le cardinal Saint-Ange', qui était toujours légat, à commettre son autorité à l'évêque Benoît d'Alignano , pour corriger tous les vices que l'on reprochait au clergé de Marseille. L'Evêque avait fait un statut qui était resté sans exécution , et les désordres continuaient. L'archevêque de Vienne, qui était aussi légat, voulut y remédier. Il écrivit à Benoît des lettres pressantes , et envoya à Marseille l'évêque d'Avignon et l'archidiacre de Maguelone, en qualité de commissaires. Ces lettres et les exhortations des commissaires ranimèrent le zèle de Benoît et de son chapitre.
Ils s'assemblèrent dans la salle-verte du palais épiscopal ' , avec les deux commissaires délégués et le prévôt Bérenger. Ils firent un règlement qui défendait aux chanoines de jouer aux dés et aux autres jeux de hasard ; d'avoir des habits trop mondains par la couleur ou par la forme , et des souliers pointus et recourbés, qui étaient alors à la mode ; de faire briller l'or sur leurs éperons , sur les brides et les selles de leurs chevaux , qui portaient des sonnettes • de paraître avec des anneaux au doigt, comme les prélats, et avec certains ornements d'argent ou de cristal , comme les riches bourgeois2.
' En juin ii'io.
J Extrait du Livre- Vert de l'Evêché , fui. 10. • — Hist. des Evêques de Marseille, t. n, liv. vin.
Raymond - Bérenger travaillait depuis longtemps avec ardeur à soumettre les seigneurs indépendants et les villes affranchies. Préparant de loin ses moyens de succès , il avait fait naître entre ces villes des j alousies funestes ; il était parvenu a regagner l'amitié de l'Empereur, qui avait envoyé un commissaire chargé de pacifier la contrée et de rétablir le pouvoir du Comte. Bérenger, prince aimable et doux , savait se concilier l'amour des peuples \ il s'était créé au dehors de puissantes alliances, et il était secondé dans toutes ses entreprises par Thomas, comte de Savoie, dont il avait épousé la fille , nommée Béatrix. Dans l'année 1234, il donna en mariage à saint Louis Marguerite 3 sa fille aînée , à peine âgée de 14 ans. Son père , dit Joinville , V avait enseignée et doctrinée en sens et courtoisie, et en toutes bonnes mœurs, dès le temps de V enfance ' . L'année suivante, Eléonore, sa seconde fille, fixa le choix d'Henri m, roi d'Angleterre, et la jeune princesse partit accompagnée d'un grand nombre de chevaliers et de poètes.
Raymond - Bérenger ayant établi sa résidence à Aix , y attira toute la noblesse de la Provence. Béatrix , remarquable par ses attraits séduisants et son intelligence élevée , était l'ornement de cette cour qui devint la plus brillante de TEu-
1 Edition du Louvre, p. 171.
ropc. Là est le berceau de la poésie française et italienne ; là fleurirent des vertus aimables, sous les lois de la chevalerie ; là furent rendus ces jugements de la cour d'amour, chose la plus singulière du moyen âge '. Les femmes, dans le plus beau triomphe de leur sexe , montrèrent la sensibilité exquise , l'adresse insinuante qu'elles tiennent du ciel, la vivacité d'imagination qui les rend si susceptibles de mouvements extraordinaires , la fine sagacité qui leur fait pénétrer le secret des coeurs , saisir promptement le noeud des intrigues , donner aux hommes de soudains conseils , supérieurs aux résultats de nos lentes méditations. Cette passion , qui forme quelquefois des héros et souvent des folies romanesques , qui soulève tant d'orages dans le coeur humain, mais qui peut aussi l'embraser d'une flamme divine , fut assujettie aux règles de la décence et placée sous la sauvegarde des mœurs. Le désir de plaire et de se distinguer donna de l'aisance aux manières , de la noblesse aux sentiments , de l'activité aux esprits. Il était facile de voir que le monde
1 Les dames seules formaient cette cour; elles se retiraient pour délibérer, et la présidente prononçait le jugement. Les chevaliers étaient admis sans voix délibérative. On y lisait les poésies nouvelles. Les questions proposées, discutées et jugées, étaient dans le genre de celle-ci : Qui aime plus sa dame, ou absente ou présente , et qui induit plus tôt h aimer, les yeux ou le cœur?
intellectuel allait reculer ses limites. La société présentait un spectacle inaccoutumé : encore livrée à des habitudes barbares , elle commençait h se raffiner par de fausses lumières ; elles étaient tombées les barrières qui séparaient les peuples de l'Occident. Ils s'étaient réunis pour des conquêtes religieuses, et un enthousiasme inouï les avait transportés dans l'antique patrie des beauxarts et des muses. Ils avaient vu le ciel resplendissant de la voluptueuse Asie , respiré son air embaumé, foulé son sol poétique. C'est alors que les troubadours apparurent en Provence, car c'est toujours là que brillèrent en Europe les premiers rayons de la civilisation. Ces chantres du gaj savoir y respirant les combats comme les plaisirs , célébrèrent ce qui dans cette courte vie est le plus digne de notre culte , la gloire et la beauté. Unissant la galanterie a la dévotion , ils confondirent dans un même amour plein de naïveté la dame de leurs pensées et laVierge Marie . Souvent timides et respectueux, on les voit en extase devant l'idole qu'ilsencensent, luisupposer touteslesperfections et trouver dans ses moindres faveurs une source de joies ineffables. Quelquefois la liberté du discours et les licences de la satire les emportent audelà de toutes les bornes. Alors, comme les héros d'Homère, hautains, arrogants, présomptueux , ils expriment avec une rude franchise tout ce qu'ils ont dans leur ame ulcérée : c'est que, chez
eux, les mouvements de la nature ne sont pas comprimés par les lois de la bienséance moderne; c'est qu'ils conservent encore toute la vigueur de caractère , et que tout ce qui frappe leurs regards excite en eux des sensations énergiques, allume leur juste courroux. Que voient-ils, en effet? Une bourgeoisie docile qui aspire à la liberté , mais qui ne s'est pas encore tout -a -fait dépouillée des mœurs de la servitude ; une noblesse inquiète et turbulente qui ne fonde ses droits que sur le droit absurde de l'épée , qui ne donne des marques de prodigalité que pour se parer d'une ruineuse ostentation ; un clergé vicieux dévoué a des papes qui font de l'Evangile l'instrument d'une politique audacieuse et d'un despotisme avilissant; tantôt disposant des récompenses du ciel , tantôt condamnant aux supplices de l'enfer; subjuguant les nations , ébranlant les empires.
Fouquet s'était depuis long-temps distingué parmi les troubadours. 11 naquit a Marseille d'un marchand de Gênes , qui , en mourant , le laissa maître d'une succession considérable. Ce poète, dans l'âge heureux où le sentiment, conservant toute sa fraîcheur, sait, embellir la vie de tant de rêves de volupté et de gloire, fut accueilli, comme troubadour, par Richard ier, roi d'Angleterre, et par Alphonse ier, roi d'Aragon. Il s'attacha surtout au vicomte Barrai , et la femme de ce seigneur, Adélaïde de Roquemartine ., de la maison
de Porccllet , devint le sujet ordinaire de ses chants. Fouquet ne célébra ses grâces et ses vertus que sous des noms empruntés , parce que c'était une grande félonie de laisser entrevoir le secret d'une passion pour la femme de son seigneur. Il porta aussi ses vœux à deux soeurs du Vicomte , Laure de Saint-Julien et Mabile de Pontevès , dames d'une incomparable beauté , qui dédaignèrent les hommages de ce troubadour inconstant, l'accablèrent de reproches et le chassèrent même de la cour de Barrai. Fouquet , saisi d'une mélancolie profonde, cessa de sacrifier aux Muses , pour se livrer aux pratiques d'une dévotion aveugle. Il devint évêque de Toulouse ' , signala son fanatisme contre les malheureux Albigeois, et mourut en 1 231 . D'autres troubadours firent aussi les délices de leur patrie. Ils inventèrent la rime, rendirent docile à leurs chants la langue provençale, qui, correcte et polie, douce et flexible, acquit sur tous les idiomes de l'Occident une supériorité incontestable, les enrichit de ses tours gracieux, de ses expressions pittoresques , et devint la voix du plaisir , comme l'appelait Pétrarque. Cependant les Provençaux, voisins des côtes maritimes , exprimèrent toujours par des sons durs des mots fort doux. Le langage de Marseille et des environs fut original, mais il s'é-
1 En iao5.
loigna un peu de la manière de parler connue
dans les autres cantons de la Provence '.
Raymond-Bérenger eut un principal ministre auquel il confia l'administration de ses finances : ce ministre fut Romée de Villeneuve, qui, par ses talents et sa probité , fit chérir le pouvoir de son maître. Il corrigea partout les abus , leva de nombreuses troupes et amassa de grands trésors, sans être à charge à la nation provençale ; de sorte que le Comte put non-seulement tenir cette cour célèbre qui était le centre des lettres et de la politesse, mais faire glorieusement la guerre à ses ennemis et agrandir son domaine.
Un voisin aussi puissant était un grand péril pour l'indépendance de Marseille. Arles avait déjà fléchi devant lui. La confusion s'était mise dans le gouvernement de cette cité , qui avait toujours été travaillée d'un mal domestique. La noblesse y dominait, et le peuple avait pris ombrage contre elle. Ces divisions étaient fomentées par le Comte : il espérait se rendre ainsi plus facilement maître de la ville , qui à ses yeux faisait partie de son patrimoine. Ce qu'il avait prévu arriva : les nobles , fatigués de lutter sans cesse contre les plébéiens, proposèrent de confier
' Réflexions historiques sur la Langue Provençale, par J.-F. Bouche. — Vie des Poètes provençaux, par Jean Nostradamus. — Vid. quoq. Disc, sur les Troub.; Dictionn. Provençal; Glossaire de la Langue Provcnç., manuscrit de l'abbé Féraud.
le gouvernement à Bérenger , sa vie durant. Cette proposition fut généralement approuvée ; car le peuple, également las des querelles intestines, aspirait au repos. L'offre fut donc faite h Bérenger, qui l'accepta sans hésiter. Il entra dans la ville en toute hâte , et jura le maintien de ses franchises municipales et de ses privilèges ecclésiastiques.
Ce succès enflamma son ambition ; il se reprocha le traité de paix qu'il avait fait , peu d'années auparavant, avec Marseille, traité qui n'était plus à ses yeux qu'un acte de faiblesse attentatoire à ses droits de souverain. Toutes ses pensées et tous ses efforts tendirent à faire reconnaître son autorité dans cette république \ mais les obstacles étaient plus grands que ceux qu'il avait rencontrés à Arles : ses projets n'étaient point favorisés , à Marseille , par la lassitude des citoyens, par l'esprit de faction, par le dégoût d'un gouvernement orageux. Rien pourtant ne le découragea , et ses désirs s'irritèrent et s'accrurent des difficultés de l'entreprise. Benoît d'Alignano lui était dévoué ; Bérenger jeta les yeux sur cet évêque , comme sur un instrument docile. Benoît embrassa avec ardeur les intérêts du Comte. L'intrigue, la persuasion, tous les moyens lui furent bons. Il remontra aux Marseillais qu'ils n'avaient rien gagné au système républicain. Ne vivaient-ils pas plus heureux
sous la domination des vicomtes ? Pourquoi se laisser séduire par une liberté décevante ? Le régime des lois populaires assure -t-il le repos public? N'est-il pas ordinairement fécond en orages , en commotions politiques ? Est-il d'ailleurs de longue durée , et ne va-t-il pas se perdre dans la tyrannie de quelque citoyen ambitieux et puissant ?
Les Marseillais repoussèrent toutes les propositions que l'Evêque leur fit au nom de Raymond- Bérenger. Cependant le Comte , ne voulant pas compromettre par trop d'exigence la réussite de ses projets , se bornait à demander certains droits régaliens , tel que celui de battre monnaie ; il exigeait encore une somme annuelle. Les Marseillais se placèrent sous la protection du comte de Toulouse, Raymond vu. Cette démarche irrita Bérenger ; il la regarda comme une offense cruelle • et, désespérant dès-lors de réussir par la voie de la douceur , il se prépara à celle des armes. Il commença par lancer un manifeste , où il se plaignait de l'ingratitude des Marseillais et les accusait de rébellion } pour avoir cherché un appui dans son plus mortel ennemi. Il fit ensuite de grands préparatifs de guerre , mit sur pied une armée redoutable , et vint , en 1 237 , brusquement assiéger la ville. Les Marseillais se défendirent si vigoureusement, qu'il fut, trois mois après , contraint de lever le siège ; mais la
guerre dura six ans , pendant lesquels chaque partie souffrit beaucoup de maux. Le comte de Toulouse s'avança pour soutenir ses alliés , et l'on combattit de part et d'autre avec acharnement.
Pendant que la Provence était désolée par ces hostilités sans résultat décisif, il se fit en France une grande croisade de princes et de seigneurs , principalement de ceux qui avaient causé des troubles sous la minorité de saint Louis. Les barons et les chevaliers, animés d'un zèle ardent pour la délivrance de Jérusalem , quittèrent leurs donjons et leurs châteaux. De toutes les provinces du royaume ils se mirent en marche et prirent la route de Marseille , où des vaisseaux les attendaient. La plupart d'entre eux étaient rassemblés à Lyon pour délibérer sur leur entreprise , lorsqu'ils reçurent un nonce de Grégoire ix , qui leur ordonna de retourner dans leurs foyers. Cet ordre inattendu les scandalisa ; ils s'emportèrent au point de maltraiter l'ambassadeur du souverain Pontife. Vainement virent -ils arriver des députés de l'empereur d'Allemagne, qui les suppliait aussi de suspendre leur marche, et d'attendre que lui-même eût rassemblé ses troupes , pour se mettre h leur tête. Ils ne comprennent pas ces retards ; ils ne peuvent croire que le chef de la chrétienté veuille sérieusement s'opposer à leur résolution de combattre en Asie les ennemis du nom chrétien. Ils persistent dans le dessein
d'accomplir leur serment , et pour eux la gloire des armes est aussi la voie du salut. Thibault, roi de Navarre et comte de Champagne , les ducs de Bourgogne et de Bretagne , les comtes de Bar, de Mâcon , de Nevers , et tous les seigneurs qui suivent leurs enseignes, se dirigent vers Marseille et reçoivent des habitants l'accueil le plus amical. L'évêque Benoît d'Alignano prend aussi la croix, et s'attache a la fortune de Thibault. Les croisés , après un très court séjour dans cette ville, s'embarquent1 et voguent vers la Syrie. Cette croisade n'eut pas une meilleure issue que les autres. La mauvaise conduite des chrétiens , leurs divisions sans cesse renaissantes , firent périr presque toute cette armée, et la plupart de ses chefs y furent tués ou faits prisonniers.
Benoît d'Alignano , qui eut le bonheur d'échapper k ce grand désastre, rendit d'importants services aux croisés. La forteresse de Saphet, un de leurs principaux boulevards, avait été renversée par les musulmans victorieux ; il fallait pour la reconstruire des sommes considérables et un grand nombre de travailleurs que les chrétiens découragés ne pouvaient fournir , dans le triste état de leurs affaires. Benoît , doué de cette volonté forte qui triomphe des obstacles et enfante de grandes choses , conçut le projet de relever les murs formidables qui naguères étaient
1 L'embarquement se fît le 3 juin 1239.
la terreur du Croissant. Il alla à Ptolémaïs pour faire part de ce projet à Arman , maître des Templiers , et pour l'engager à faire tous ses efforts, a s'imposer tous les sacrifices pour le succès de l'entreprise. Arman, qui était alors malade, n'accueillit pas favorablement les propositions du prélat marseillais. « Quelles sont a donc nos ressources, lui répliqua-t-il en sou- « pirant? Votre projet n'est qu'une illusion géné- (( reuse. Jetez les yeux autour de vous : voyez cette « terre dévastée que blanchissent les ossements « de nos valeureux défenseurs, de nos frères in- « fortunés. Quel espoir peuvent vous inspirer « ceux que la mort n'a épargnés que pour leur » réserver un malheur plus grand , en leur lais- « sant le douloureux sentiment de l'impuissance « et de l'humiliation? Que peuvent-ils vous offrir? (( des larmes, des larmes — Ah! si du moins ces « faibles débris de nos florissantes armées abju- (( raient leurs anciennes rivalités, peut-être alors « les infidèles qui nous bravent convertiraient « leurs chants de triomphe en cris de désespoir. « Mais, hélas! le camp des chrétiens est toujours « le théâtre de la discorde. Non , je n'aurai ja- « mais la joie de voir relever les murs sacrés (( de Saphet. Je vais descendre au tombeau , « sans contempler ce consolant spectacle. »
Ces paroles qu'une douleur patriotique et religieuse arrachait à un vieillard ému ne refroi-
dirent point le zèle de. Benoît. Il supplia Arman de convoquer le conseil des Chevaliers du Temple, et de lui permettre d'y paraître et de le haranguer. Le grand maître le lui ayant accordé , [Jenoît voit en particulier les principaux chevaliers, leur communique l'ardeur qui l'enflamme, les fait consentir h tout ce qu'il désire, et les voyant ainsi disposés , il se présente dans l'assemblée , prononce un discours pathétique, fait don de tout ce qu'il possède , offre lui-même de travailler h la reconstruction du château de Saphet , attendrit tous les coeurs et enlève tous les suffrages. On prend aussitôt les plus sages mesures pour assurer la réussite de ce projet. On fait un appel au zèle et à la générosité de tous les chrétiens , qui oublient leurs divisions. Les chevaliers , les servants , les arbalétriers se mettent en marche vers le lieu où sont les ruines de la forteresse. L'évêque de Marseille les accompagne avec tous les pèlerins qu'il a pu rassembler , place sa tente du côté où se trouvaient la synagogue des Juifs et la mosquée des Sarrasins, pour exprimer ainsi que l'infidélité va être détruite , et que la foi va triompher ; ensuite il célèbre la Messe , exhorte les assistants , consacre avec solennité la première pierre , la met lui-même en place, pose sur elle une coupe pleine de tout l'argent qui lui reste, demeure là jusqu'à ce que le château soit en état de défense, le bénit alors,
dit adieu à tous ses compagnons de travail , et retourne à Marseille '.
A son arrivée, il autorisa l'établissement d'une abbaye de l'ordre de Cîteaux. Plusieurs ordres religieux s'étaient fixés depuis quelque temps à Marseille , tels que les Chevaliers Hospitaliers de Saint-Antoine2, lesTrinitaires3, les Dominicains^; mais on n'y avait vu d'autres religieuses que celles de Saint-Sauveur, qui, à l'exemple des moines
1 En 1240.
2 Cet ordre avait été fondé par Jocelin, gentilhomme du Dauphiné , à son retour des premières guerres saintes. Les Chevaliers de Saint-Antoine se dévouaient au soulagement des malades ; ils furent ensuite érigés en chanoines réguliers. On ne sait pas positivement en quel temps ils furent reçus à Marseille; mais leur maison y était déjà établie en 1 180, sous le titre de Commanderie , qui était générale , de laquelle dépendaient les commanderies subalternes d'Aix, d'Apt, deCeyreste et de Salon. Le commandeur général de Marseille avait la prérogative de pouvoir être juge délégué du Saint-Siège.
5 On connaît mieux le commencement du monastère des Trinitaires à Marseille. Jean de Matha, fondateur de cet ordre, de retour de Rome , d'où il venait de faire approuver sa règle par Innocent ni , arriva à Marseille l'an 1202 , et y établit la première maison de son institut tout près de la Porte Galle [Porta Gallica), à l'endroit où sont les boucheries.
4 Les religieux de l'ordre de Saint-Dominique avaient un hospice dans Marseille, avant l'année ï2i5, pour loger ceux d'entre eux qui venaient en cette ville avec l'intention de passer dans les pays étrangers. En i224j ils eurent une église et un hôpital sous le titre de Saint -Michel. Ils s'établirent ensuite a l'ancien Jeu de Mail, qui était entre les rues aujourd'hui de Saint-Ferréol et de Rome.
de Saint-Victor, abandonnèrent les usages consacrés par Cassien , pour suivre la règle de saint Benoît. Le nouveau monastère de Cîteaux, appelé abbaye de Sion , eut pour fondateurs trois gentilshommes marseillais ' de la maison de Roquefort, qui ne subsiste plus.
Le comte de Provence, le comte de Toulouse et la république marseillaise étaient fatigués d'une guerre qui les épuisait , sans leur procurer le moindre avantage. Raymond - Bérenger et les Marseillais firent d'abord à Tarascon , en 1 242 , un traité de paix par lequel furent ratifiés tous les achats que la ville avait faits des différents vicomtes ; le mode de gouvernement fut sanctionné, l'indépendance républicaine reconnue, la liberté des élections garantie , l'institution judiciaire conservée sans atteinte. Les autres articles du traité établirent que Marseille serait à l'avenir comprise dans le comté de Provence , et placée sous la haute protection du Comte , qui aurait l'ancien droit de la chevauchée 3 et de la monnaie. Ainsi , Marseille continua de se gouverner en république avec les mêmes lois et les mêmes magistrats. Quelques mois après , le comte de Toulouse fit aussi
■ Aicard, Raimond et Pierre Bremond.
" On appelait chevauchée le service militaire d'un nombre déterminé de fantassins ou de cavaliers que chaque communauté, chaque seigneur féodal devait au Souverain les jours fixés.
la paix avec Raymond-Bérenger, par l'entremise de l'archevêque d'Arles ; et la Provence eut un peu de calme, après tant d'agitations.
Marseille pourtant eut un différend avec la ville de Béziers , mais il fut bientôt terminé, et la cause n'en était pas bien importante : plusieurs galères de l'empereur Frédéric n, qui se trouvaient dans le port sous le commandement d'Andréolus de Mari , firent , à leur sortie , une prise considérable de blé et d'autres denrées qui appartenaient aux habitants de Béziers. Ceux-ci, croyant que les Marseillais avaient favorisé la flottille impériale, rompirent avec eux et exercèrent quelques représailles sur des marchands de Marseille. Béziers n'était certainement pas une ville fort redoutable par elle-même ; mais elle était soumise au roi de France , et c'est là ce qui faisait sa force. C'est donc pour ne pas offenser le monarque français que les Marseillais souscrivirent aux conditions désavantageuses d'un accommodement qui fut fait en 1 246 , et par lequel ils se soumirent à payer aux habitants de Béziers une assez forte indemnité, pour leur tenir lieu des pertes que les Impériaux seuls leur avaient causées '.
Dans la même année , Marseille fit un traité d'alliance et de commerce avec laSardaigne , qui était gouvernée par des juges , et que les Génois
1 Rnffi, t. i, Kv. iv, ch. vu.
et les Pisans, vainqueurs des Sarrasins qui en avaient été les maîtres, possédaient depuis l'an 1015. Les Marseillais ne furent soumis, dans toute Tétendue de l'île, qu'à des droits fort légers, et ils y établirent un consul pour protéger leur négoce et juger leurs contestations l.
En 1 248 eut lieu la première croisade de saint Louis , et il est étonnant que ce prince ne se soit pas embarqué a Marseille , et qu'il ait préféré Aiguës- Mortes, dont il fut obligé de nettoyer le port encombré par des sables. Cette nouvelle guerre sainte dut cependant procurer des avantages a Marseille ; car les croisés trouvèrent tout ce qui était nécessaire pour l'approvisionnement et le transport d'une armée, soit dans cette ville, soit dans la république de Venise , soit dans les riches provinces de la Pouille et de la Sicile , où les recommandations de l'empereur Frédéric les avaient précédés.
La guerre entre le Sacerdoce et l'Empire mettait en feu toute l'Allemagne. L'Italie n'était pas moins agitée : les foudres de Rome, si souvent lancées, avaient redoublé la fureur des Guelfes et des Gibelins. Innocent iv , après avoir déposé Frédéric au concile de Lyon , après avoir offert le sceptre impérial aux princes qui prendraient les armes contre un monarque excommunié et
1 Ruffi , tom. i, liv. iv, cli. vir.
feraient triompher la cause du Saint-Siège, passa à Marseille , dans l'année 1 250 , pour retourner en Italie.
Les Marseillais furent dans la consternation en apprenant que la victoire avait trahi la bravoure française , et que le Roi , après avoir fait des prodiges de valeur, était tombé dans les fers , où il montrait aux musulmans étonnés les prodiges plus glorieux d'une résignation héroïque. Mais d'autres événements qui touchaient Marseille de plus près et qui devaient changer ses destinées, fixèrent bientôt toute son attention et éveillèrent toute sa sollicitude.
Raymond-Bérenger était mort ', après trentesix ans de règne, et cette perte excitait des regrets universels. Les Provençaux , dans le deuil , rendaient des hommages mérités h la mémoire d'un prince qui avait réuni toutes les qualités distinctives du grand homme, et qui avait fait régner avec lui les vertus les plus consolantes, les plus utiles aux peuples. Bérengcr avait institué Béatrix, sa quatrième fille , seule héritière du comté de Provence , et cette Souveraine reçut des Etats convoqués dans sa capitale le serment de fidélité. Elle fut aussitôt recherchée en mariage par plusieurs princes. Conrad , fils de Frédéric , fit demander sa main ; mais l'Empereur , sous les
A Aix , le 1 9 août 1 2 \ 5 .
37i HISTOIRE
anathèmes du Pape , était en guerre avec les Vénitiens, les Génois et presque toutes les villes de la Lombardie. Cette union eût placé la Provence sous la domination impériale. La demande de Conrad ne fut donc pas accueillie : c'est ce qu'exigeaient la prudence et la politique. Raymond vu de Toulouse se mit aussi sur les rangs , dans l'espérance de relever sa maison si long-temps écrasée sous le poids des revers. Jacques , roi d'Aragon , plus fier et plus ardent , rechercha Béatrix, les armes h la main, pour la faire épouser à son fils Pierre. La reine Blanche désira vivement cette alliance pour son fils Charles, comte d'Anjou , frère de saint Louis. Charles, favorisé par Romée de Villeneuve et soutenu par un corps d'armée, l'emporta. Cette union s'accomplit au grand regret des Provençaux , qui redoutaient l'influence française.
Le nouveau comte de Provence , d'un caractère vif et impérieux, voulut aussitôt dépouiller, avec une rigueur inexorable , les barons et les villes de leurs justices souveraines. Partout le parti populaire s'émut et leva la tète. Marseille, Avignon et Arles firent entre elles une alliance de cinquante ans. Cette dernière ville se souleva contre Charles , rétablit sur de nouvelles bases sa constitution républicaine , et porta la peine de mort contre quiconque proposerait la moindre atteinte à cet heureux affranchissement. L'Archevêque,
despote odieux, conspirait contre les réformateurs patriotes ; le conseil de ville fit défense aux habitants d'avoir aucune sorte de rapport avec lui, d'entrer dans son hôtel , de rien lui vendre ou prêter sans le consentement du podestat ou des sept magistrats chargés de la police. L'Archevêque, ainsi mis en interdit, fut contraint de se retirer a Nîmes. Le Pape lança une sentence d'excommunication contre la ville , qui s'allia avec l'empereur Frédéric , également excommunié.
Sur ces entrefaites, Charles d'Anjou partit, avec saint Louis et ses deux frères ', pour la Terre- Sainte , préférant la conquête incertaine d'une contrée stérile et barbare au gouvernement de ses Etats. Après les désastres des Français , il revint avec Alphonse, comte de Poitiers, des côtes de l'Egypte sur celles de la Provence. Alphonse se trouvait alors comte de Toulouse par la mort de son beau-père Raymond vu, arrivée le 1 7 septembre 1249. Ces princes unirent leurs forces contre les villes d'Arles et d' Avignon ; ils furent secondés par l'Archevêque , réfugié h Nîmes , lequel employa toutes les ressources de l'intrigue pour réussir. Les deux républiques ne pouvant s'appuyer ni sur le successeur de Frédéric n , le jeune empereur Conrad , mal affermi sur son
1 Le comte de Poitiers et le comte d'Artois.
trône , ni sur Marseille , qui avait à pourvoir à sa propre défense et ne fournissait que quelques faibles secours , résolurent de se soumettre. Arles capitula le 29 avril 1251 , et Avignon le 7 mai suivant. La première passa sous la seule autorité de Charles ; la seconde fut possédée par indivis par les deux comtes. Ces villes perdirent leur organisation politique , mais quelques privilèges municipaux leur furent laissés.
Le comte de Provence tourna ensuite ses regards sur Marseille , plus jalouse de son indépendance , plus puissante et plus riche que les deux communes assujetties. Aussi il fit, pour la réduire , des armements considérables. Le prétexte de cette guerre fut que Marseille avait donné asyle à ses ennemis , qu'elle avait secouru les villes d'Arles et d'Avignon , qu'elle avait violé le dernier traité de paix fait avec Raymond -Bérenger, son prédécesseur. Marseille voulut d'abord détourner l'orage qui la menaçait ; elle protesta de n'avoir jamais commis la violation reprochée ; mais cette protestation fut vaine. Les troupes de Charles s'avancèrent, et les Marseillais, ne pensant plus qu'à repousser la force par la force, tirent de grands préparatifs de défense. Leur armée tint bon, pendant sept ou huit mois, contre l'armée provençale, beaucoup plus nombreuse. Ils sentirent ensuite la nécessité de faire quelques concessions , et proposèrent la paix au Comte ,
qui la leur accorda, a condition que la ville et ses dépendances rentreraient dans son domaine et sa juridiction ; qu'il mettrait annuellement à la tête de l'administration un gouverneur désigné sous le nom de Baille , qui prêterait serment devant le conseil et les cent chefs de métiers ; que les fonctions de ce gouverneur consisteraient à percevoir les revenus du prince, et à nommer un juge pour connaître en appel des causes civiles ; que ses proclamations se feraient au nom du seigneur Comte et de la commune. Charles s'enleva la faculté de construire des citadelles dans la ville supérieure ou inférieure , et de détruire les fortifications existantes. 11 s'obligea à n'imposer aucune taxe, de quelque nature qu'elle fut , tant sur les citoyens de Marseille que sur les étrangers qui y étaient établis , excepté pour les biens par eux possédés hors du territoire marseillais. 11 promit aussi d'user de tout son crédit pour que le monastère de Saint-Victor se départît des droits qu'il prétendait avoir sur la ville , h raison de l'ancienne seigneurie. Il promit d'agir de même , si quelque héritier des vicomtes se présentait avec des prétentions. Quant aux pensions annuelles que la ville supportait en faveur de quelques seigneurs, il s'engagea à payer la moitié du prix , au cas que ces seigneurs voulussent prendre un accommodement pour mettre fin aux pensions.
Ces conditions furent acceptées , au nom de Marseille, par Roolin-Drapier, un des syndics, qui avait reçu à cet effet un pouvoir spécial. 11 signa le traité en présence de l'archevêque d'Embrun , de Benoît d'Alignano , des évêques de Digne et de Fréjus , de Barrai de Baux , Rostan d'Agoult , Albert de Tarascon , Jean Vivaud , Guillaume Dieudé , Raimond Candole , Desparron, et des juges Pierre Vitali et André Duport.
L'atteinte portée par ce traité à l'indépendance du gouvernement marseillais fut légère. Le Comte n'intervint que comme un protecteur honoraire , et les choses restèrent a peu près dans leur premier état. Marseille n'eut pas même besoin de consulter Charles ni ses officiers dans les affaires les plus importantes. Elle fit un statut établissant des peines contre ceux qui oseraient proposer de soumettre les citoyens au paiement des taxes dont ils étaient affranchis , et notamment au paiement des droits de la Table-de-la-Mer . La peine , en cas d'infraction , était une amende de 10 livres royales couronnées , répétée autant de fois qu'il y aurait des propositions faites ; elle était de cent marcs d'argent contre le podestat qui s'y prêterait , et cette somme devait être prise sur son salaire '. Les étrangers seuls payaient les droits de la Table-de-la-Mer. Certaines marchandises
' Statuts, liv. i, ch. lxviii. Ce statut porte la date de i25'3.
étaient absolument prohibées , soit à l'entrée , soit à la sortie ; l'on conciliait les intérêts du commerce proprement dit et de la navigation avec ceux de l'industrie agricole et manufacturière. L'importation des vins forains et la réexportation des blés étaient interdites à tous les négociants nationaux ou étrangers \
Marseille conserva à l'extérieur le caractère de république indépendante. Alphonse x , roi de Castille , ayant à se défendre contre les Maures et les rois de Navarre et d'Aragon , crut que l'amitié des Marseillais lui serait profitable, et il envoya l'archidiacreGarcias Pétri pour négocier avec eux un traité d'alliance 2. Cet ambassadeur, reçu avec distinction dans la ville, fit ses propositions au conseil général, qui les accueillit avec joie, mais qui dut pourtant soumettre a la ratification du peuple, assemblé en parlement, la conclusion de ce traité. Le parlement fut convoqué, selon l'ancien usage , au cimetière des Accoules. 11 donna la sanction définitive à la ligue offensive et défensive , en exprimant sa volonté par des cris d'approbation 3.
Le comte de Provence ne mit que de la mauvaise foi dans l'exécution des accords de 1252.
1 Statuts, ch. lxvii.
a En 1257.
; Archives de l'Hôtel de Ville.
Les ménagements qu'il eut alors pour Marseille furent l'effet de sa crainte, et non de sa bonté. Il crut qu'il n'était pas prudent d'enlever brusquement aux Marseillais le régime républicain , qui leur était si cher. Il pensa qu'il ne perdrait rien à attendre , et qu'il aurait bientôt l'occasion de consolider sa puissance sur le tombeau de ces lois populaires dont le spectacle lui était odieux. Il fit un voyage auprès de Marguerite , comtesse de Flandre , pour la secourir contre ses enfants , et demander en récompense la cession de quelque territoire. C'est à peu près a son retour que fut conclu le traité d'alliance de Marseille avec le roi de Castille. Il regarda ce traité comme une injure, qu'il sut pourtant dissimuler , croyant que le moment d'éclater n'était pas arrivé. Il fit toutes ses dispositions, et dans quelques mois il fut prêt. Il déclara la guerre aux Marseillais , sur le motif qu'au mépris du dernier traité de paix , ils avaient enlevé , aux ports de Toulon et de Bouc , quelques vaisseaux chargés de blé , et avaient emmené captifs les hommes qui s'étaient opposés à cet enlèvement. Les Marseillais emprisonnent aussitôt les officiers du Comte , qui , irrité de cette nouvelle injure, vient les assiéger avec une armée redoutable. Boniface , seigneur de Castellane et de Riez , qui , en 1 252 , avait donné à ses vassaux une charte d'émancipation par laquelle il leur assu-
rait 1-inviolabilité du domicile et de la propriété, vient joindre ses enseignes aux drapeaux de Marseille, et ne craint point d'attaquer à force ouverte le comte de Provence , qu'il avait déjà attaqué par ses écrits. Les Marseillais pouvaient faire une bonne contenance ; la ville était bien fortifiée'. Charles, qui n'avait point de flotte, ne pouvait la bloquer par mer ; elle était abondamment pourvue de munitions de guerre et de bouche ; elle pouvait espérer des secours de la Sardaigne, de la Castille et de ses autres alliés. Tout indiquait une lutte longue et meurtrière; et pourtant, après quelques jours de siège , tout le monde dans la cité fut d'avis de se donner h Charles , à l'exception de Brito , d'Anselme , de Pierre Vétuli et de quelques autres citoyens décidés à défendre la patrie jusques à la dernière extrémité, et préférant même la mort à la honte de baisser le front devant un injuste vainqueur.
' Marseille , protégée par des remparts en bon état , avait encore adopté un autre genre de fortifications plus intérieures. Presque toutes les rues étaient traversées par des chaînes de fer, qui, comme on le pense bien, ne devaient être tendues qu'en cas de besoin. La surveillance et le bon entretien de ces chaînes étaient confiés aux premiers magistrats. Teneantur et faciant observari et teneri firmiter o/nnes catenas ferre as Massiliœ quœ positœ sunt per carrerias , seu fixœ in parietibus transversarum , ità quocl nemo sit ausus aliquam illarum catenarum removere, seufacere removeri , nisi forte hoefieret meliorandi causa, vel transmutandi loco meliori vel optiori, ad opits ipsius catenœ vel catenarum. (Statuts, liv. i, ch. xlviii.)
Leurs accents généreux furent étouffés par la voix de la presque unanimité des habitants, qui parlèrent de se rendre. Quelle put donc être la cause de cette résolution , si inconcevable au premier aspect? On l'explique avec un peu d'attention : il y a toujours dans les villes commerçantes des hommes qui, craignant de perdre leurs richesses, ne savent point résister aux dangers ; qui , habitués aux plaisirs, reculent devant les moindres privations ; mauvais citoyens dont le cœur flétri par le vil égoïsme ne put jamais comprendre les sentiments féconds du patriotisme et de la vertu. Ceux-là voulaient à Marseille la paix , à quelque prix que ce fût ; d'autres, en plus grand nombre, craignaient de succomber plus tard sous les armes de Charles , et de se voir ainsi privés de la faculté de capituler aux conditions avantageuses qu'ils pouvaient se promettre au commencement de la guerre. Ces derniers , meilleurs Marseillais , ne voulaient point, en demandant la fin des hostilités, faire le sacrifice de l'indépendance. Ils espéraient, au contraire, la sauver, ou du moins en conserver quelques restes. Il ne s'agit donc plus dans le conseil que d'avoir les meilleures conditions possibles.
Par un second traité , passé entre Charles et Roolin-Drapier , agissant comme syndic et mandataire spécial, le Comte et ses successeurs furent reconnus seigneurs perpétuels de la ville vicom-
taie de Marseille , de son territoire et de ses dépendances. Le Comte s'appropria tous les revenus de la ville , à condition de payer tous les frais d'administration , soit à l'intérieur , soit à Pextérieur, pour les ambassades, les consulats et l'armement des galères. Tous les vaisseaux furent tenus d'arborer l'étendard du Comte au-dessus du pavillon marseillais. Le Comte nomma un viguier pour gouverner la ville, faire tous les réglemens d'administration et de police , et présider le conseil , d'où les cent chefs des métiers furent exclus à perpétuité. Ce viguier, son lieutenant, les clavaires chargés de la trésorerie , et les juges , devaient être étrangers a Marseille ; les autres administrateurs et les autres chefs de justice devaient en être originaires. L'ancien mode électoral fut changé. Le viguier seul eut le droit de nommer six conseillers qui concouraient avec lui à élire les autres membres du conseil, toujours au nombre de quatre-vingt-trois. Il fut de plus convenu que les habitants auraient la libre jouissance de leurs propriétés • qu'aucune imposition nouvelle, aucune taxe, de quelque espèce qu'elle fût, ne pourrait être établie sans le consentement formel du conseil; que les Marseillais ne seraient soumis à aucun droit de douanes ; que le conseil pourrait, du consentement du viguier, faire des traités de commerce avec les villes maritimes , établir des consuls et envoyer des agents partout
où le commanderait l'intérêt du négoce ; que toutes les années on choisirait six Marseillais , parmi lesquels un docteur en droit et un notaire, pour faire de nouveaux statuts, augmenter, abréger ou modifier les statuts déjà faits ; que les murs de la ville vicomtale ne seraient pas démolis ; qu'il serait permis à ses habitants de les agrandir et d'en construire de nouveau , du consentement toutefois du Comte ou de son viguier ; que le Comte et ses successeurs défendraient les Marseillais contre tous ceux qui oseraient les attaquer ou leur causer du dommage ; qu'ils seraient perpétuellement obligés de jurer, à leur avènement au pouvoir, la stricte observation de ces accords, et que les viguiers, a l'entrée de leur charge, prêteraient le même serment '.
Les chapitres de paix ( c'est le nom qui est resté au traité de 1 257 ) furent publiés et jurés de part et d'autre , en la ville d'Aix , dans la prairie du château des comtes de Provence 2. Brito , Anselme et Pierre Vétuli furent qualifiés par Charles de perturbateurs du repos public , et bannis à perpétuité de la ville et de son territoire , avec défense d'en approcher de trois lieues ; en cas de contravention , il fut permis à chacun de leur courir sus : chose bien déplorable
Ruffi, t. i, liv. v, ch. ii.
' C'est à présent la Plaee des Prêcheurs.
et bien humiliante pour les Marseillais , qui virent ainsi persécuter les courageux défenseurs de leurs droits. Le comte de Castellane et de Riez perdit ses fiefs , et fut chassé de Provence. Sa souveraineté fut confisquée au profit de Charles d'Anjou, qui abattait tout ce qui gênait ses projets d'envahissement.
Ainsi finit la seconde république de Marseille, qui méritait par sa belle organisation une plus longue existence. Elle jeta sur son nom un vif éclat, et accomplit avec grandeur ses destinées. Chose rare dans le moyen âge î Ses conseils furent sages , et la morale put approuver sa politique ; elle ne fut pas en proie à des déchirements intestins. Les factions ne firent point entendre chez elle des clameurs insensées ; en un mot , elle ne hâta pas sa chute. Tout son malheur fut d'avoir pour voisins des ennemis dangereux et puissants : le monastère de Sl-Victor , avide de domination et de richesses -, les seigneurs de la famille de Baux , remuants , tracassiers et de mauvaise foi ; Charles d'Anjou , grand niveleur comme il n'en fut jamais.
Marseille ne fut plus qu'une ville municipale ' , Son système d'élection si vicieux fut dans l'intérêt du pouvoir des comtes , et les viguiers eurent une trop grande influence. Elle jouit pourtant de
1 Nous voulons toujours parler de la ville basse. I. 25
privilèges assez étendus, et, plus heureuse que Les autres villes provençales, elle eut encore une existence à elle.
L'ambition du comte de Provence n'était point satisfaite. A peine fut-il maître de la ville vicomtale, qu'il aspira à exercer son pouvoir dans la ville épiscopale. 11 proposa à Benoît d'Alignano d'échanger sa seigneurie contre plusieurs fiefs situés dans la province '. L'Evèque prévit sagement que s'il résistait a la demande de Charles , il lui serait difficile d'éviter les dissensions qui, sous un prince aussi ambitieux, devaient régner entre la ville haute et la ville basse. Il craignait d'ailleurs avec raison le prochain anéantissement de sa puissance seigneuriale; car ses vassaux, animés d'un esprit d'indépendance^ faisaient de fréquentes tentatives pour se soustraire a sa juridiction. Tout lui fit sentir la nécessité d'accepter les offres de Charles, qui étaient fort avantageuses. Le Comte ne se réservait sur les domaines cédés que la foi , l'hommage , la souveraineté et la chevauchée. Il voulait qu'on ne put ni abonner , ni racheter ce dernier droit qu'à prix d'argent; il abandonnait au prélat toutes les autres redevances domaniales et toutes les causes qui regardaient
' Ces domaines féodaux étaient Château - Vert , près de Brignoles, la Roque-Brussane, trois châteaux de la vallée de Signes, Mérindol, Mallemort,- Alen, Valbonnette et autres: il y en avait seize.
la haute, la moyenne et la basse justice; enfin , il le garantissait de tout trouble.
Les articles du traité ayant été ainsi réglés, l'Evêque voulut les soumettre à l'approbation de son chapitre. L'assemblée était composée du prévôt Pierre André et des chanoines Rostang d'Agoult, Jean Blanc ', Guillaume du Temple, Peregrin Baucian, Hugues Fer et Ignace André. Us furent unanimement d'avis d'accepter la proposition du Prince ; quatre autres chanoines absents exprimèrent leur adhésion par écrit. Le notaire Fossigena dressa aussitôt l'acte du consentement , en présence des délibérants et de neuf témoins appelés 2.
Peu de temps après } l'acte d'échange fut passé à S^Remy 3^ en présence de l'archevêque d'Aix, des évoques de Fréjus et de Nice , et de plusieurs seigneurs parmi lesquels se trouvaient Barrai de Baux, Boniface de Gasbert, Robert de la Varne, Isnard d'Entrevaux , Bertrand d'Alamanon et Simon de Foresta. L'Evêque se réserva , dans la
' Il était fils de Jean Blanc , avocat marseillais , auteur d'un traité intitulé Epitome Feudorum. Ce jurisconsulte fit une célèbre consultation qui regardait les Templiers et les chanoines de Pignan. La république de Marseille le députa , en 1240 , pour aller défendre à Rome des procès contre la ville d'Arles, l'abbaye Saint- Victor et les hoirs d'Hugolin, ancien podestat.
' Le 9 août 1257.
5 Le 3o octobre de la même année. «
ville haute, le droit de fournage et de mouture , ainsi que les amendes qui avaient été prononcées jusques alors dans sa cour de justice. La comtesse intervint dans cet acte , et Charles envoya , dans toutes les terres cédées, des dépèches portant ordre aux habitants de reconnaître a l'avenir Benoît d'Alignano pour légitime seigneur.
Charles et Benoît exécutèrent fidèlement le traité d'échange , et tout paraissait consommé , lorsque quelques chanoines , qui n'avaient pas assisté au chapitre où les offres du Comte avaient été approuvées , témoignèrent leur mécontentement et représentèrent à Alexandre iv que leur évêque venait de sacrifier les intérêts de l'église de Marseille. Ils l'accusèrent d'avoir fait cet échange sans le consentement de tous les membres du chapitre, et de n'en avoir consulté qu'une partie. Le Pape, dans une bulle datée de Viterbe le vu des ides d'août et la quatrième année de son pontificat1, fit a Benoît les plus vifs reproches. « Le sujet qui cause notre étonncment, lui dit-il, « doit vous couvrir de honte et vous pénétrer de « douleur. Au lieu de soutenir les privilèges de <( votre église , vous l'avez dégradée par votre u conduite téméraire. » Il lui ordonna ensuite, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d'excommunication, de rescinder le contrat d'é-
' C'est-à-dire , le 7 août ia58.
change, de reprendre sa seigneurie de Marseille et d'en conserver tous les droits.
L'Evêque chercha h se justifier auprès du Pontife, qui nomma l'archidiacre et le sacristain de Maguelone pour informer sur cette affaire, leur ordonnant expressément de prendre des renseignements exacts sur la valeur du fief de la ville haute de Marseille, et sur celle des terres seigneuriales données en échange par le comte de Provence, pour savoir si Benoît avait été lésé. Les commissaires différèrent long-temps d'agir, et leur premier acte fut un abus de pouvoir. Ils commirent deux simples chapelains pour procéder en leur nom. Ceux-ci, malgré les réclamations de Benoît qui déclina leur compétence , prononcèrent contre lui une sentence d'excommunication, et lui interdirent l'entrée de l'église. L'évêque de Marseille en appela aussitôt au Saint- Siège. Alors Charles d^ Anjou crut devoir rompre le silence. Il réclama la sollicitude du Pontife, se plaignit amèrement des poursuites injustes dirigées contre Benoît, et soutint que ce prélat, loin d'avoir été lésé par la convention d'échange , en avait au contraire retiré de grands avantages. Le Pontife nomma l'évêque de Cavaillon pour connaître, d'après les règles établies, de l'appel interjeté par le prélat marseillais. L'Evêque commissaire, après un mur examen, trouva que la procédure des premiers juges était irrégulière, et il
la cassa ; que leur sentence était inique, et il la déclara nulle. Depuis lors aucune voix ne s'éleva contre le contrat d'échange ' .
Il semble que les deux villes, se trouvant réunies sous la même domination , ne devaient plus être distinctes, et qu'il devait y avoir entre elles identité de droits et de charges. Il n'en fut pas ainsi. La ville supérieure continua d'avoir son administration séparée. Elle fut gouvernée par les officiers du Comte sans privilèges municipaux , ce qui produisit encore des désordres.
La ville inférieure, avec ses habitudes de liberté , ne supporta qu'impatiemment le nouvel état des choses. La puissance du viguier luiparuttrop lourde, et elle lit quelques efforts pour rétablir la république ; efforts infructueux , qui ne firent qu'appesantir la puissance de Charles. Ce prince se disposait à châtier rigoureusement les Marseillais, lorsque Jacques d'Aragon, voulant leur témoigner sa reconnaissance pour les services qu'ils avaient rendus à son père et les secours qu'ils lui avaient fournis dans la conquête de Mayorque , servit de médiateur entre Marseille et son prince irrité. Il lui envoya un ambassadeur pour implorer sa clémence en faveur de ces alliés fidèles. L'ambassadeur désarma la colère du Comte, et donna avis au conseil municipal de Marseille du
1 Hist. des Evoques de Marseille, t. n, liv. vm.
succès de sa mission. Le conseil, plein de joie, députa aussitôt vers son souverain dix-sept de ses membres, qui furent: Guillaume de Lauris, Guigon Anselme , Guillaume de Montolieu , Hugon Vivaud, Augier de Mari, Raimond d'Amiel, Hugon de Jérusalem, Jean Blanc, André Duport, Gérard Allemand, Bertrand Gasquet, Guillaume Finaud, Bertrand de Bucco, Guillaume Botan, Ferrier Curatier, Guiran, Guillaume Busselin '. Ces députés furent chargés de supplier le seigneur Comte de jeter sur le passé le voile de l'oubli , d'étendre h tous les Marseillais les effets de son pardon et de n'en bannir aucun. Ils se rendirent a Aix, et Charles les reçut sans leur témoigner le moindre ressentiment; pourtant il punit la ville , car il fit dresser une troisième convention qui obligea le conseil à démolir les fortifications qui se trouvaient dans quelques parties du territoire , h remettre toutes les armes et à payer 3,000 livres tournois. Les Juifs qui étaient à Marseille au nombre de trois cents, et qui avaient deux collèges dirigés par des rabins et situés sur les bords de la mer 2 , furent privés des franchises dont ils avaient joui jusques alors, et violemment placés en dehors du droit commun. 11 fut dit que le Comte pourrait exiger d'eux toutes charges à son bon
1 Archives de l'Hôtel de Ville.
Papon, t. ii, liv. iv.
plaisir. Les citoyensqui avaient été bannis rentrèrent et furent rétablis dans leurs biens. Les chapitres de paix furent maintenus dans toutes leurs dispositions, exceptédans celles auxquelles il était dérogé par ce dernier traité qui est à la date de 1 262 . Les députés l'acceptèrent au nom de la ville, quoique bien onéreux. Il y avait pour eux nécessité impérieuse. C'était la loi de la force, loi cruelle , qui ne règle que trop souvent nos tristes destinées. L'observation fut jurée de part et d'autre, et les Marseillais s'y soumirent strictement, mais non sans murmurer.