‹ Histoire de Marseille (volume 5)Chapitre 3 sur 9 · LITRE I · texte numérisé non relu

LITRE I

JuA Grèce, berceau des arts et du génie, marcha d'abord à pas incertains dans la carrière de la civilisation. Elle n'eut qu'un commerce intérieur et peu étendu , et les peuples qui en habitaient les côtes se bornèrent à exercer une piraterie si peu expérimentée qu'elle n?osait porter au loin ses excursions timides ^^ La conquête du Péloponèse par les Héraclides fit entrer la Grèce dans de meilleures voies. Le conseil des Âmphictyons rapprocha toutes les races helléniques jusque -là divisées, centralisa leurs intérêts et

* Hom. Odyss. liv. lu.

forma une confédération puissante. Alors ces peuples, améliorant leur police, leurs lois et leur marine, fondèrent un grand nombre de colonies sur les côtes voisines, tantôt dans des vues de commerce, d'ambition, ou d'utilité nationale, quelquefois pour éviter les fers que leur apportaient des vainqueurs irrités, le plus souvent pour se débarrasser d'une population surabondante.

C'est ainsi que les rivages de l'Asie mineure se couvrirent de villes grecques. Parmi elles on a plus particulièrement conservé le souvenir d'£phèse, célèbre par son temple, son opulence et son luxe ; de Gnide ou les étrangers accouraient en foule pour admirer l'immortel chef-d'œuvre de Praxitèle; de Milet, qui forma plusieurs établissements vers le Pont-Euxin ; de Phocée , qui les éclipsa toutes par la hardiesse de ses navigateurs, par sa puissance maritime.

Phocée , située près de l'embouchure du fleuve Hermus, eut pour fondateur l'archonte Nélée, qui conduisit sur la côte d'Asie une migration d'habitants de l'Attique, ou de l'Ionie proprement dite, vers l'an 1080 avant notre ère. Elle précéda Garthage, qui ne fut fondée par Didon qu'environ deux siècles plus tard. Il parait que Phocée fut gouvernée par des rois dans les premiers temps, car c'était encore le régime universel de tous les peuples <lu continent grec. Les

Athéniens eux-mêmes venaient bien de détruire la royauté que s^étaient disputée les enfants de Codrus; ils venaient de déclarer Jupiter le seul roi du peuple d'Athènes ; mais ils avaient conservé un simulacre de pouvoir royal dans Tarchontat perpétuel. Phocée eut ensuite un gouvernement aristocratique, comme toutes les autres villes ioniennes. Ces cités, peu distantes les unes des antres, unies entre elles par la sympathie d une origine presque commune, formaient une assodation politique, et leurs députés s'assemblaient dans un lieu sacré du mont Mycale.

Les Ioniens profitaient de toutes les facilités de leur position pour échanger leurs denrées et les porter dans la Fhénicie qui était une sorte d'entrepôt général. Leur commerce avec l'Egypte était florissant pendant les règnes de Psamméticus et d'Amasis. Lorsque le premier de ces princes vivait caché dans des marais, ce furent des Ioniens qui l'aidèrent à monter sur un trône qu'on lui disputait. Il leur en témoigna sa reconnaissance en faisant alliance avec eux et en leur assignant des terres sur les bords du Nil '. La piraterie, que l'opinion ne flétrissait pas encore , fut aussi une de leurs ressources et les rendit redoutables. Outrageant la nature dans ce qu'elle a de plus saint, ils allaient vendre aux autres peuples les

' Hérod. liv. ii^ % i52 et i54.

hommes qu'ils prenaient sur les mers. Uïonie vous amenait des esclaves, dît Ezéchiel aux Ty riens '.

Phocée était par sa situation tout-a-&it propre et presque forcée à tourner ses facultés du côté de la mer. Son terroir stérile et borné par les villes voisines ne pouvait suffire à la nourriture de ses habitants ^ . Les Phocéens pensèrent à se procurer ce que les terres leur refusaient : ils s'adonnèrent k la pêche et au commerce maritime. Du temps d'Homère et d'Hésiode, ils étaient parvenus à un haut degré de prospérité. Us furent les premiers des Grecs qui entreprirent de longues courses, les premiers qui leur firent connaître la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie ^. Us établirent des comptoirs en Sicile, en Italie et en Corse. Leurs vaisseaux, rivalisant avec ceux deTyr, franchirent même les Colonnes d'Hercule.

U est probable que les Phocéens fréquentèrent de bonne heure les côtes des Gaules et surtout les bouches du Rhône si favorables à leur commerce. Quelques-uns de leurs navigateurs, revenant de ces contrées, en vanter ent la beauté , et engagèrent plusieurs de leurs compatriotes à y

• Ch. XXVII, ir. XII. La Vulgate dit la Grèce, le Texte dit VIonie,

' Justin, liv. XLiii.

^ Hérod. Ut. i, § i63. — Appian. de Bello kispan.

conduire une colonie '. Le Sénat fit aussitôt équiper une flotte. C'était Tusage de consulter les dieux dans les expéditions importantes. Suivant Strabon *, l'Oracle répondit de recevoir pour cVief celui que Diane d'Ephèse désignerait. Âpres cette réponse, la flotte mit à la voile sous le commandement de Simos et de Protis, et

alla à Ephèse prendre les ordres de la déesse ^. Durant la nuit qui suivit l'arrivée des Phocéens, Diane se montra en songe à Âristarché, l'une des dames les plus recommandables de la ville, et lui ordonna de prendre une de ses statues et de suivre les Phocéens ^. Aristarché obéit et monta sur leurs vaisseaux qui vinrent jusqu'à l'embouchure du Tibre.

Tarquin l'Ancien régnait alors sur les Romains. Ce prince, originaire de Corinthe, aimait tous les peuples de la Grèce. Les. Phocéens firent alliance avec lui, remirent à la voile, et abordèrent bientôt aux rivages de la Gaule , dans un golfe écarté et comme dans un recoin de la mer ^. Le pays que nous appelons aujourd'hui Provence était habité par plusieurs peuplades indépendantes qui avaient chacune leur chef. Elles

* Justin, Uy. xliii.

*Liv. IV.

^ Justin, ibid, ^ Strabon , ibid, ' Justin , ibid.

étaient désignées par les Grecs sous le nom de LfgieSj et par les Latins sous le nom de Ligures. Les uns les distinguaient des tribus gauloises comme une nation différente % quoique leurs mœurs fussent semblables ; d'autres soutenaient qu'un voile impénétrable cachait leur origine \ Elles s'étendaient sur toute la côte de la Méditerranée, depuis l'embouchure de l'Ârno jusqu'aux frontières de l'Espagne ^. La côte de Provence, depuis leVar jusqu'au Rhône, était plus particulièrement désignée sous le nom de Celio-Lygie ou CekO'Ligurie. Les trois principales tribus étaient celle des Salyens qui avait, a ce qu'il paraît, son quartier principal aux lieux oîi fut bâtie plus tard la ville d' Aix ^ ; celle des Oxy biens sur le fleuve d' Argens ^ ; celle des Décéates dans la contrée ou est aujourd'hui Antibes ^. La première était la plus nombreuse et la plus puissante. Ces petits peuples n'habitaient que des chaumières éparses et isolées, mais ils avaient une sorte de lien fédéral et formaient un système général d'Etats j du reste, privés d'arts, grossiers

' Strabon, liv. ii.

' Denis d'Halicamasse, liv. i.

' D'Anville, Notice de rancienne Gaule.

^ D'Anville, ibid. Ammien-Marcellin les appelle Salluviens. His propè Salluvii sunt y liv. xv.

* Ibid. Pline, liv. m, ch. iv et vj Florus, liv. ii, ch. m. « D'Anvillc, ïèïV/.

et misérables, ils ignoraient les premiers élé* ments de ragriculture, et vivaient les uns de la chasse, les autres de la pêche.

Le premier soin des Phocéens, en mettant les pieds sur cette terre étrangère, fut de se placer sous la protection du peuple qui était le plus voi* sin. C'était la tribu des Segobrjgiens^ et Nannus en était le chef. Justin est le seul qui nous ait conservé le nom de ce peuple ' dont il est impos* sible de fixer la position dans ia contrée. La désignation est évidemment erronée, et, comme le fait très bien observer Papon * , il faut lire CeltChLjrgienSj au lieu de Ségobrjrgîens. Protis et quelques autres Phocéens furent envoyés vers Nannus pour gagner son amitié. Us arrivèrent auprès de lui le jour même où sa fille Gyptis devait choisir un époux parmi les principaux de la tribu qui étaient assemblés. Les Phocéens, accueillis avec bonté, furent invités k cette fête et au festin nuptial. Gyptis était absente. Vers la fin du banquet, elle entra portant un vase rempli d'eau , et après avoir fixé ses regards sur tous les convives, elle posa le vase devant Protis. C'était ainsi que chez ces peuples barbares les jeunes filles désignaient celui auquel elles donnaient leur main. Nannus ayant approuvé ce

* Justin, Ut. xliii.

* Histoire générale de Provence, lir. i, pag. 499» ^ la note.

choix, Tunion des deux époux s'accomplit avec une mutuelle satisfaction, et il ne fut pas difficile aux Phocéens d'obtenir la concession d'un terrain nécessaire k leur établissement '. Us jetèrent les fondements d'une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Massalia. Ils la bâtirent dans l'endroit même où elle est aujourd'hui, sur la hauteur qui regarde le midi.

On à donné plusieurs étymologies du mot Massalia. Les ims ont dit que lorsque les Phocéens abordèrent aux côtes liguriennes, ils jetèrent à un pêcheur qui se trouvait sur la plage une corde pour attacher un de leurs navires k terre , et que cette circonstance servit k donner un nom k la nouvelle ville. D'après les auteurs qui ont embrassé cette opinion , Massalia viendrait de deux mots grecs qui signifient lier el pêcheur. L'étymologie qui a prévalu est Mas Saljrorum^ maison ou habitation des Salyens.

Toutes les villes d'une antiquité reculée ont le plus souvent une origine fabuleuse, ou tout au moins incertaine. Il faut bien en convenir, la fondation de Marseille , qui est un des événements les plus importants des temps antiques, paraît précédée d'un certain merveilleux qui, au premier aspect , autorise le doute ; mais ce doute s'évanouit devant un examen plus sérieux. Nous

■ Justin, lir. xliii.

sommes portés à placer au rang des fables ce qui choque nos mœurs et notre état social, sans faire attention à la di£férence des moeurs et de l'état social des anciens» Tout concourt à établir que le récit de Justin est fondé sur la vérité. Justin n'est que l'abréviateur de Trogue-Pompée dont les écrits sont malheureusement perdus. Ce dernier naquit dans la Gaule méridionale et y passa sa jeunesse. N'est-il pas naturel de s'en rapporter à lui dans ce qui regarde l'histoire de son pays? 11 faut bien admettre que les mémoires de cet auteur ont été suivis par Justin, dont le récit d'ailleurs n'est pas isolé. Une autorité imposante le corrobore. Âristote avait fait, sur la république de Marseille, un ouvrage dont il ne nous reste que quelques fragments conservés par Athénée. Nous voyons que son récit ne diffère de celui de Justin que dans le nom des personnages. D'après Athénée ', qui cite Aristote, la fille de Nannus ' s'appelait Petta , au lieu de Gyptis , et le chef des Phocéens ne se nommait pas Protis, mais Euxenos. On ne sait si Aristote n'a pas su le véritable nom de la fille de Nannus, ou si Athénée a cité

' Liv. XIII.

* Il est à remarquer que le chef de la peuplade celto-ligurienne la plus voisine du lieu ou les Phocéens débarquèrent est désigné par le même nom dans Athénée et dans Justin. Toute la différence consiste dans une n que le premier retranche.

de mémoire et a écrit un nom pour un autre , ou enfin si quelque copiste a lui-même commis Terreur.

On trouve plus facilement dans TEuxenos d'Athénée le Protis de Justin. Euxenos^ qui signifie en grec un hôte reçu favorablement^ caractérise très bien le bon accueil qui fut fait à Protis. Par une suite de ce changement, Athénée, sur la fin de son récit, nomme Aristoxène, c'est-àdire, très bonne hôtesse, celle qu'il appelait auparavant Petta. Ces dénominations sont conformes au génie de la langue grecque et confirment l'histoire des noces du chef des Phocéens. Euxenos, cet hôte bien reçu, est évidemment le Protis accueilli avec amitié par Nannus; et Aristoxène, ou la très bonne hôtesse, est cette Gyptis qui choisit pour son époux le chef des Phocéens. Ce qui complette la démonstration, c'est qu'Athénée ajoute à la fin de son récit qu'Euxenos et Aristoxène eurent un fils appelé Protis, duquel, dit-il, descendent les Protiades, famille des Marseillais fort étendue. Le fils d'Aristoxène fut nommé comme son père , et le nom du fils devait rappeler celui du père à Athénée , ou du moins il aurait pu avertir du changement de Protis en Euxenos, comme il nous prévient de celui de Petta en Aristoxène '.

* Cary, Dissertation sur la fondation de Marseille.

Par la constante protection de Nannus, la colonie naissante lie fut pas inquiétée et eut un accroissement rapide. Comanus, fils et successeur de ce chef, n'hérita pas de ses sentiments d'amitié pour les Marseillais. Il regarda ces étrangers comme des voisins dangereux que la prudence commandait de détruire. Un de ses sujets redoubla ses alarmes par l'apologue «uivant : « Une « chienne pleine vint demander à un berger un «lieu pour mettre bas. Elle l'obtint. Après le «part, sommée de rendre la place, elle sollicita « la permission d'y nourrir ses petits. Sa prière « fut encore accueillie; mais quand les chiens « eurent grandi , la mère avec leur secours s'at- (( tribua la propriété du lieu. Ainsi, dit le eon- « teur, les Marseillais qui n^occupent aujourd'hui (( qu'un terrain emprunté, se rendront maîtres (( un jour de toute la contrée.» Comanus ourdit aussitôt une trame pour s'emparer de la Colonie Phocéenne. Comme les Marseillais célébraient les fêtes de Flore, il feignit de vouloir honorer leurs dieux, et envoya dans la ville quelques soldats d'élite. Il y fit aussi entrer des chariots couverts de feuillages qui cachaient d'autres jeunes et vaillants hommes. Il vint lui-même se mettre en embuscade avec une armée dans les montagnes voisines. Ceux de ses guerriers qui étaient entrés dans Marseille devaient, pendant la nuit, lui en ouvrir les portes, et le massacre

des habitants aurait été général. Mais l'amour fut le sauveur des Marseillais. Une Ligurienne, proche parente de Gomanus, aimait éperdument un jeune Grec d'une rare beauté. Cette femme, tremblant sur le sort réservé à l'objet de ses affections, lui dévoile le complot des Barbares. Celui-ci en instruit aussitôt les magistrats, qui prennent avec énergie leurs mesures pour punir une trahison si noire. Les Liguriens qu'on trouve dans la ville sont mis à mort. Tous les Marseillais prennent les armes, volent au-devant de Comanus, le surprennent dans son embuscade, taillent son armçe en pièces, et ce chef périt dans le combat avec sept mille des siens. Depuis cet événement, les Marseillais, convaincus de la mauvaise foi et de l'inimitié des indigènes , le s surveillèrent avec attention, cherchèrent à éviter leurs pièges , et prirent en temps de paix les mêmes précautions qu'en temps de guerre '.

D'autres dangers vinrent les assaillir. Leur prospérité toujours croissante ayant répandu l'inquiétude dans la contrée, il se forma contre eux une ligue redoutable, et un chef nommé Catumandus eut le commandement des troupes alliées. Sur ces entrefaites, Ambigat, roi des Bituriges, peuple qui dominait dans la Celtique et était en possession de lui donner des mai'

* Justin, Uv. XLiii.

très % fit partir une puissante armée sous la conduite de ses deux neveux, Bellovèse et Sigoyèse, pour conquérir des terres étrangères. Cette armée, en se partageant, passa les Alpes et le Rhin pour s^établir dans lltalie et dans la Germanie. Bellovèse, arrivé dans le pays des Tricastiniens % apprit que les Marseillais étaient menacés par la confédération ligurienne, et ayant probablement besoin de vivres et de munitions que ceuxci pouvaient seuls lui donner, il marcha à leur secours, dissipa les ennemis, et aida ses nouveaux alliés a se fortifier dans leur colonie. Il crut, dit Tite-Live, que ce serait pour lui un augure favorable de ses victoires au-delà des Âlpes^ si un peuple qui courait à peu près la même fortune que lui avait un heureux succès^. Bellovèse continua sa route vers lltalie , et Marseille jouit d'une parfaite tranquillité. ^ .

De grands événements se préparaient en Asie. Un jeune conquérant s'était élevé qui remplissait le monde du bruit de sa renommée. Gyrus réunit la plupart des rois d'Orient sous les éten-

• Il habitait ce que nous appelons aujourd'hui Je Berry; mais sa domination s'étendait sur plusieurs autres provinces.

* Selon Tite-Live, Bellovèse in Tricastinos venity en prenant sa route vers les Alpes; car Thistorien ajoute : Alpes indè oppositœ erant, Liv. v, sect. xxxiv. Il est difficile de bien fixer la position de ce peuple»

' Ibid,

dards de Cyaxare, son oncle; soumit la Lydie k ses armes triomphantes; prit Crésus dans Sardes sa capitale; jouit de ses trésors immenses^ et marchant ensuite contre Babylone, il laissa une partie de son armée k Harpage, son lieutenant, pour assujettir toute la côte de l'Asie mineure.

Harpagc entreprit, vers Tannée 543 avant J, C. , la conquête de llonie, et forma le siège de Phocée, ne demandant aux habitants que la destruction d'une tour, en signe d'obéissance. Le Sénat sollicita, pour délibérer, un armistice de vingt-quatre heures. Harpage accéda k ses voeux, et durant cette courte trêve, les Phocéens enlevant'les statues et les dons faits aux temples, lancent leurs vaisseaux k la mer, embarquent leurs femmes , leurs enfants et leurs richesses, et abordent k Chio. Mais les insulaires ne voulurent point les recevoir, dans la crainte qu'ils ne leur enlevassent leur commerce. Sur ce refus, les fugitifs formèrent le dessein d'aller k l'île de Cyrné » oîi vingt ans aupa^ ravant ils avaient fondé ^Za//a. Néanmoins, avant de s'y diriger, ils firent une descente sur les rivages ioniens, surprirent Phocée et massacrèrent la garnison des Perses. Ils jetèrent ensuite dans les flots une barre de fer, et s'engagèrent par un serment terrible, qui passa en proverbe % a ne revenir

' La Corse.

"" Pkocœorum

Fclitt profugit execrata C'witas.

Horace, épod. xti.

DE MAJlSKILLfi. 21

dans leur patrie que lorsque cette barre surnagerait. Il y en eut pourtant plus de la moitié que Tamour des foyers domestiques rendit parjures çt qui retournèrent à Phocée. Les autres se rendirent k Cyrné, se joignirent à leurs compatriotes de la colonie d'Âlalia, et y restèrent cinq ans. Mais ayant commis des ht)stilités envers leurs voisins, les Tyrrhéniens et les Carthaginois armèrent une flotte de soixante galères pour les combattre. Les Phocéens^ avec un pareil nombre de Taisseaux, allèrent a leur rencontre , et le combat s'engagea dans la mer de Sardaigne. Les Phocéens furent fort maltraités et ne sauvèrent que vingt navires hors d'état de combattre encore. Leurs prisonniers furent inhumainement lapidés par les Tyrrhéniens et les Carthaginois. Après cet échec 7 les Phocéens retournèrent k Âlalia^ et prenant avec eux leurs familles et tout ce qu'ils purent emporter, ils firent voile vers Rhégium, en repartirent, et allèrent fonder la ville dHYela ' dans les campagnes de la Lucanie*

Tel est le récit (^'Hérodote ^ qui ne parle pas de l'arrivée de ces Phocéens fugitifs dans la ville de Marseille^ parce que son dessein n'était pas de &ire une histoire suivie des diverses migrations de ce peuple : mais d'autres auteurs en font mention et ne laissent aucun doute sur ce point. Il

' Vélie.

* Liv. I , ch. cLxii.

résulte de leur témoignage ^ combiné avec le passage d'Hérodote, que les Phocéens, fuyant devant les conquêtes du lieutenant de Gyrus , se réfugièrent dans Cyrné, et se partagèrent ensuite en deux troupes; la première alla à Marseille déjà fondée par des compatriotes, la seconde se rendit dans la Lucanie pour y fonder Yela.

On peut ranger dans deux classes les anciens écrivains qui parlent de la fondation de Marseille par les Phocéens. Thucidide, Isocrate, Pausanias et Plutarque n'en fixent pas la date. Thucidide ne dit qu'un mot de cette ville ; il trace dans un avant-propos Tancien état de la Grèce, pour venir à ce qu'elle est de son temps et aux causes de la guerre qu'il va décrire. Il dit que Polycrates , tyran de Samos, avait, du temps de Cambyse, une grande flotte , et tout de suite il ajoute que les Phocéens^ en fondant Marseille ^ battirent sur mer les Carthaginois ' .

Isocrate, dans son Archidamus, en parlant des villes qui ont tout sacrifié à la liberté, rapporte l'exemple des Phocéens^ et dit que lorsqu'ils fitjraient la domination du grand roij ils quittèrent VAsie et vinrent à Marseille.

Pausanias dit que les Marseillais sont une colonie des Phocéens d'Ionie dont une partie quitta Phocée pour fuir Harpage le Mède. Ils battirent

* Liv. I.

sur mer les Carthaginois^ occupèrent les terres qu^ ils possèdent et devinrent très florissants '.

Plutarque , dans la vie de Solon , fait Téloge du commerce et dit que des marchands ont été les fondateurs de grandes villes. Tel fut ^ ajoute-t-il, Protos qui gagna l'amitié des Gaulois et qui fonda Marseille * .

D'autres auteurs déterminent ou indiquent la date de la fondation de Marseille^ mais ils ne sont pas du même sentiment. Suivant Tite-Live et Justin, auxquels on peut joindre Strabon et Athénée, .Marseille fut fondée vers la 45'' olympiade, sous le règne de Tarquin PAncien. Aulugelle ^, Ammien-Marcellin ^, Senèque ^ et Eustate ^ placent cette fondation sousCyrus, c'est-à-dire, en la 60" olympiade.

Il est de toute évidence que ces derniers auteurs se sont trompés, et ont confondu les Phocéens qui fuyaient la domination des Perses, avec les Phocéens qui, soixante ans auparavant, avaient fondé Marseille. Le passage d'Isocrate est précis. Il ne dit pas que les Phocéens , fuyant devant les Perses , fondèrent Marseille , maisquïfej^ vinrent y ce qui indique une fondation antérieure. Les paroles de

' Phoci.

* Il est facile de voir que Protos est le même que Protis. ^Liv. 10, ch. xYi.

* Liv. i5.

* Conso. ad Helv. ch. viii.

* In Dionjrs, ch. lxxv.

cet orateur sont d'ailleurs expliquées par Harpocration , qui ne composa son Lexicon que pour faciliter l'intelligence des anciens rhéteurs. Harpocration, invoquant l'imposant témoignage d'Aristote, s'exprime ainsi : a Isocrate dit, dans son (( Archidamus, que les Phocéens qui fuyaient (c la domination du roi de Perse vinrent à Mar- (( seille. Mais avant ce temps-lk, cette ville avait « été fondée par les Phocéens, comme le prouve « Aristote dans son ouvrage sur la république de (( Marseille '« » D'autres auteurs décident aussi la question , et prouvent que les Phocéens , avant la conquête de l'Ionie par les Perses, avaient fondé une colonie appelée Marseille sur les côtes celtoliguriennes. Eusèbe, dans sa Chronique, nous en donne l'année précise, et dit que cette ville fut fondée l'an 1 " de la 45® olympiade. Sçymnus Chius dont nous avons une petite Géographie en vers, et qui vivait près Se cent ans avant l'ère chrétienne^ vient appuyer la Chronique d'Eusèbe ; il dit que Marseille fut fondée cent vingt ans avant la bataille de Salamine. Or, cette bataille fut livrée la 4*" année de la 74'' olympiade. Si on retranche cent vingt ans , on remonte à la 4^ année de la 44* olympiade, ou k la 1" de la 45*, ce qui est la même chose, puisque cette année commence où l'autre finit , et on a par conséquent la date

' Lexicon, in voce Massalia,

Û£ MAASEILLË. 25

de la fondation de Marseille telle qu'Ëusëbe nous la donne ^ Cette fondation doit donc être fixée en la 1 "" année de la 45"" olympiade, Tan de Rome 154, la 15*" du règne deTarquin T Ancien, et la 599* avant J. C.

Les Marseillais, dès les premiers jours de leur existence politique, comptèrent, par goût comme par besoin, sur les ressources que la mer pouvait leur offrir, et s'appliquèrent avec activité, avec persévérance , à profiter de leur position avantageuse pour le trafic et la navigation. Placés sur un sol stérile qui leur rappelait celui de la mère patrie, leur premier commerce dut être dirigé vers des choses de nécessité : ce fut un commerce d^économie. Us ne purent pas fournir beaucoup de productions de leur cru, mais ils répandaient dans un pays ce qu'ils tiraient de l'autre , et tout le profit leur restait. La pêche devint pour eux un objet important; ils cultivèrent aussi la vigne avec succès \ Ce furent eux qui apportèrent l'olivier dans les Gaules , avant qu'on le connût en Italie ^. Tous les ports de la Grèce et de la Péninsule Italienne leur étaient ouverts ; ils se procurèrent ce que la nature leur refusait, en allant chercher dans ces contrées le

* Cary, Dissertation citée.

* Strabon, liv. iv.

' Ibid, Pline, Hist. natur. liv. xv, ch. i.

26 HIITOIRE

froment et les autres grains, et en y transportant les vins et les poissons salés. Pline fait mention des vins de Marseille et de sa saumure * .

Cependant les Marseillais, entourés de peuplades barbares incapables de seconder leurs efforts et d'entretenir avec eux des rapports utiles, ne purent donner qu'un assez Êiible élan a leur commerce et à leur navigation, objet de leur politique, mobile de leurs pensées et de leurs entreprises. C'est lentement qu'ils marchèrent à leur but.

Us construisirent une citadelle qu'ils fortifièrent avec un soin extrême. Ils établirent un arsenal et des chantiers de construction dans la presqu'île de PharOy ainsi nommé à cause du phare qu'on y avait élevé pour diriger les vaisseaux durant la nuit.

Leurs progrès excitèrent l'envie de Carthage qui , avec cette mauvaise foi devenue si célèbre , lui captura plusieurs barques de pêcheurs en pleine paix '. Marseille était en mesure de faire

' Liv. TXy ehap, xrii. — Les médailles de l'ancienne Marseille prouvent que le yin et la pêche étaient, pour ses habitans, des objets importants. On trouve en effet pour contre-marque , sur plusieurs de ces médailles, un cep de vigne, et sur d'autres, un trident et un poisson. U paraît que ces symboles n'avaient été placés sur les monnaies marseillaises que pour désigner l'abondance de la vendange et de la pèche , dans les années où elles avaient été frappées.

"^ Justin, liv. XLiii.

respecter ses droits et sou indépendance. Justement indignée , elle eut raison de cette insulte et de cette violation du droit des gens. Elle défit en plusieurs rencontres les flottes carthaginoises. Thucidide * et Pausanias " nous parlent de ces victoires, et Strabon assure que de son temps la citadelle et le temple de Diane étaient remplis de dépouilles enlevées dans ces batailles navales ^.

Les Marseillais sentirent que pour se maintenir

dans leur établissement, pour y jeter les bases

d'une existence heureuse et durable, il leur fallait

une sévère discipline et des mœurs austères. Beau

contraste avec les mœurs corrompues de Tlonie ^ !

(( Il &llut qvCils fussent laborieux , dit Montes-

(( quieu, pour suppléer à la nature qui se refusait ;

« qu'ils fussent justes, pour vivre parmi les nar

(( tions barbares qui devaient; £aiire leur prospérité;

« qu'ils fussent modérés , pour que leur goùver-*

«nement fût toujours tranquille; enfin, qu'ils

«eussent des mœurs frugales, pour qu'ils pus-

(( sent toujours vivre d'un commerce qu'ils con-

' Liv. I.

• PhocL

^ Liv. IV.

^ Le commerce, en donnant des richesses, avait corrompu de bonne heure les mœurs de Tlonie. Elle fourmt aux Athéniens leurs plus célèbres courtisanes : Aspasie était de Milet. Horace désignait par le nom de cette contrée les mouvements lascifs qu'on apprenait aux jeunes filles. ( Liv. iii, ode iv.)

2S HiSTOIRE

« serTeraieiit plus sûrement lorsqu'il serait moins «avantageux ^ » Leurs lois somptuaires furent donc pour eux une œuvre de sagesse, de prévoyance et de nécessité. Elles furent long-temps célèbres. Le luxe qui, dans les Etats modernes et dans les mœurs de nos vastes monarchies, n'est considéré que comme un objet de commerce, était, chez les anciens, Tobjet d'une sollicitude attentive et morale. La loi marseillaise avait fixé la dépense de la parure, et cette dépense était modique. La dot des filles était aussi fixée. L'u* sage du vin était interdit aux femmes de tout âge et de toute condition *•

La loi avait aussi réglé la cérémonie des funé-^ railles. Point de larmes, point de lamentations k la mort d'une personne aimée. Aucune ostentation de douleur. De deux cercueils placés aux por tes de la ville, l'un servait aux hommes libres, l'autre aux esclaves. Les corps étaient bràlés, et les bûchers devaient être éloignés des murs au moins de deux mille pas^. La cérémonie funèbre se terminait le jour même par un banquet entre les parens et les amis du défunt^.

Gomme on le voit, l'esclavage qui, dansl'an-

' Esprit des Lois, liv. xx, ch. v.

* Athénée 9 Deipnosoph, Ht. xin. — iËlian. Var. iiist. liv. n, ch. xxxYiii.

* Dion. 9 liv. XLvin.

* Valère-Maxirae, liv. ii, ch. ti.

tiquité, parut une chose toute juste, toute naturelle, qui forma un droit monstrueux contre lequel la philosophie, complice de Torgueil humaifi, ne protesta jamais, existait aussi à Mar* seille. Seulement la loi avait opposé quelques barrières à Texercice de la puissance absolue du maître sur Tesclave. Un maître pouvait bien faire entrer son affranchi dans la servitude jusqu'à trois fois; mais il perdait tousses droits à la quatrième plainte , parce qu^on supposait alors qu'il y avait de sa faute ^

On tranchait la tête aux grands criminels avec un glaive que Ton conservait depuis la fondation de la ville. Il était a la vérité tout rongé de rouille et presque hors de service, mais il montrait, dit Valère-Maxime, que, jusque dans les moindres choses , il faut conserver tous les monumens des usages antiques '.

L'hospitalité s'exerçait à Marseille avec un religieux empressement ; mais aucun étranger ne pouvait y entrer en armes. On les quittait aux portes de la ville, et on les reprenait en sortant ^. Coutume sage, car les Liguriens et les Gaulois portaient toujours leurs armes en temps de paix , et les Grecs ne portaient lés leurs qu'en face des ennemis.

* Valèrc-Maxime, ibid.

' Ibid,

^ Jhid.

Les imposteurs qui , sous les dehors de quelque pratique religieuse , cherclient un aliment à leur paresse y trouvaient les portes de Marseille rigoureusement fermées. On croyait devoir repousser le mensonge et l'hypocrisie '•

Nous manquons de notions précises sur le gou* vernement de Fancienne Marseille et sur ses di« verses magistratures. Tout ce que nous savons, c^est que ses fondateurs, habitués aux lois de Phocée qui ne connut jamais la démocratie, ne choisirent pas des institutions populaires. Ils crurent qu'un gouvernement placé entre les mains de quelques principaux citoyens, convenait beaucoup mieux à une colonie naissante , entourée de dangers et d'ennemis. Leur gouvernement fut oligarchique. Mais il ne conserva pas long-temps cette forme. Il dut éprouver diverses variations , et fut insensible^ ment changé en une aristocratie mieux réglée , plus étendue , faisant participer au pouvoir un plus grand nombre de citoyens ' , s'approchànt toujours plus des formes républicaines, jusqu'à ce qu'enfin il fut assis sur une base invariable , telle que celle que nous fait connaître Straboa^. Ce dernier changement dut arriver lorsque la seconde migration des Phocéens vint agrandir

' Valère-Maximc, ibid,

' Arist. Politicon. liv. v, c. vi.

* Liv. IV , c. I.

Marseille, car il annonce une population considérable et une organisation politique dans tout son développement. Alors l'autorité souveraine résida dans un conseil de six cents Sénateurs appelés Timouques, c'est-à-dire, Honorables. Cette dignité était k vie. Pour en être revêtu, il fallait, avoir des enfants et être citoyen par trois générations. Les membres de ce grand conseil en choisissaient quinze parmi eux pour les présider, pour exercer la police et diriger l'administration publique. Les quinze étaient à leur tour présidés par trois d'entr'eux sur lesquels l'autorité se trouvait pl'us particulièrement concentrée. Le conseil des six cents votait les lois, était seul maître de faire la paix ou la guerre, de nommer des ambassadeurs, de prononcer sur tout ce qui était relatif au culte religieux et aux grands intérêts de l'Etat-

Dans ce système de gouvernement, trois magistrats, revêtus de fonctions à peu près sembla^ blés à celles des consuls romains , exerçaient le pouvoir exécutif, en agissant de concert avec les membres du conseil des douze , ou du petit conseil. Quelle était la durée de ces fonctions? Etaient-elles k vie, comme celles des six cents? Nous n'avons aucun document pour résoudre cette question.

Le mode de nomination des membres du grand conseil nous est également inconnu. L'antiquité

ne nous a rien transmis sur ce point. L^ëtaient^ls par droit de naissance, ou par élection populaire? Quel était Page de Téligibilité? T avait-il dans la république un corps permanent de noblesse héréditaire? T avait'il plusieurs ordres de citoyens? Le peuple était-il divisé en tribus? Ces problèmes, comme tant d'autres plus ou moins importants, n'auront jamais une solution certaine. Les anciens ne nous ont rapporté que quelques traits sur le gouvernement de Marseille dont ils n*ont parlé que par occasion et pour en faire Téloge. L'ouvrage d'Àristote, destiné a nous le faire connaître d'une manière plus spéciale, n'eût peut-être pas éclairci tous nos doutes; car en général les historiens de l'antiquité négligent un peu trop le genre de détails dont nous sommes aujourd'hui si curieux. Comment pourrions-nous connaître par&itement le système d'élection des Timouques marseillais, lorsque nous ne savons pas comment se formait le Sénat romain aux diverses époques de la république ? Il est probable que les Timouques étaient nommés par le peuple , car , sans cela , le gouvernement de Marseille , déjà si aristocratique par l'exercice des fonctions à vie des membres du grand conseil^ n'eût été qu'un gouvernement détestable, semblable aux républiques italiennes du moyen âge. Et quel titre eût-il eu au respect des écrivains de la Grèce et de Rome, habitués k contempler,

DE MARSEILLE. y^

sous des formes différentes, Texistence plus on moins active de la puissance populaire? C'est sans doute dans l'élection des Timouques que se trouvait l'élément démocratique de la constitution marseillaise. Il y a pourtant des objections contre cette probabilité. Les anciens avaient des notions sur la balance des pouvoirs et la souveraineté mixte; mais ils n'ont jamais connu le système de la représentation politique qui relève si haut la dignité humaine, et qui est aujourd'hui la conquête ou le besoin de toutes les sociétés civilisées. Ces nations si célèbres, qui ont laissé après elles tant de souvenirs de grandeur, avaient un territoire d'une très petite étendue, et leurs derniers citoyens grandissaient à leurs propres yeux, en voyant sous eux ua peuple esclave. Elles ne pouvaient guère avoir l'idée de déléguer à des assemblées la plénitude du pouvoir souverain. Il n'y avait point pour elles d'intermédiaire. Elles exerçaient elles-mêmes ce pouvoir; ou bien, si des corps délibérants en étaient investis, ces corps n'étaient point formés par le peuple : ils ne recevaient aucun mandat.

Marseille avait toutes les croyances religieuses des Grecs; elle adorait les mêmes divinités. Jupiter, considéré comme le maître de l'Olympe et de la foudre, comme le père des dieux et des hommes , y avait un culte et des autels. Marseille éleva aussi des temples a Minerve , a Apollon et I. 3

k Diane. L^Âpollon de Delphes et surtout la Diane d'Éphèse furent toujours pour elle les objets sacrés d'une adoration particulière. Pausanias assure que les Marseillais, après un combat glorieux contre les Carthaginois, envoyèrent au temple d'ÂpoUon, à Delphes, une statue de ce dieu, comme les prémices de la victoire '. Strabon nous dit aussi que les Romains voulant consacrer la statue de Diane dans un temple élevé sur le mont Âventin , consultèrent les Marseillais sur le culte qu'il fallait lui rendre ' , et Denys d'Halicarnasse ^ nous apprend que la dédicace de ce temple fut faite vers Tannée 212 de la fondation de Rome ^.

Les Marseillais renfermèrent dans Tenceinte de la citadelle les temples d'Apollon et de Diane , et conservèrent, pour honorer ces divinités tutélaires , toutes les cérémonies et tous les rits pratiqués a Delphes et à Ephèse. Ils n'oublièrent jamais que c'est sous les auspices de la chaste déesse que leur ville fut fondée. Aussi ils lui rapportèrent tous leurs succès, et lui accordèrent la plus ^ grande part dans leurs hommages. Toute la magnificence du culte, toute la pompe des sacrifices

' PhocL p. 642*

■ Liv. IV.

' Liv. IV.

* C*cst-â-dirc avant la 60* olympiade. Ce qui prouve encore que Marseille avait été fondée par les Phocéens avant les conquêtes des Perses dans Tlonie.

lui fut réservée. Comme à Ephèse, le temple de Diane dut jouir à Marseille des prérogatives les plus étendues ) il dut offrir un asile assuré aux esclaves fugitifs, aux débiteurs et aux coupables. Celui qui avait été assez heureux pour embrasser les saints autels de cette protectrice , ne pouvait plus être atteint par la justice humaine. Malheur au téméraire qui osait profaner son sanctuaire inviolable ! Les prêtres irrités lançaient aussitôt sur sa tête leurs anathèmes vengeurs, et son impiété sacrilège n'avait point de pardon à espérer. 11 est probable que les Marseillais, comme tous les Ioniens, faisaient desservir ce temple par des étrangers. Ils en faisaient venir les prêtres de divers pays. Le sacerdoce était au prix d'une horrible mutilation, et de jeunes vierges concouraient avec les prêtres au service de la déesse.

Les Marseillais croyaient a Timmortalité de Tame, à l'existence d'un autre monde et d'un avenir réparateur ; mais ce dogme si pur et si consolant fut dégradé chez eux, comme partout ailleurs, par dès idées superstitieuses.

Des auteurs sans philosophie et sans critique , adoptant aveuglément les récits de Lucain et de Pétrone, ont dit avec confiance que les Marseillais avaient l'exécrable coutume d'immoler à leurs dieux des victimes humaines. Le chantre de Pharsale place près de Marseille cette forêt sacrée et dès long-temps inviolable qu'il décrit

en vers si pompeux. Ses branches entrelacées, écartant les rayons du soleil, enfermaient de froides ténèbres sous leur épaisse voûte. Les riantes divinités des campagnes, les Sylvains et les Nymphes, n'habitaient point ce lieu redoutable, qui cachait k la lumière un culte barbare et d'affreux autels. Tous les arbres y dégouttaient de sang humain. Les oiseaux n'osaient s'y reposer, et les bêtes féroces elles-mêmes reculaient d'épouvante. Les vents craignaient d'y faire entendre leurs sifflements lugubres, et la foudre évitait d'y tomber. La forêt portait son horreur avec elle. On y voyait couler en abondance une onde impure et noire ; on y voyait les simulacres informes et mutilés des dieux qu'on adorait '.

* Lucus erat îongô nunquàm vioîatus ab œvoy Obscurum cingens cormexis œra rands.

Et gelidas aite submotis soUbus unibras. Hune non ruricolœ panes, nemorumque potentes Syhani, Nymphœque tenent; sed barbara ritu Sacra deum, structœ sacris femlibus arœ, Omnis et hunumis lustrata cruoribus arbos. Si quafidem mentit superos nUrata vetustas, mis et volucres metunt insistere ramis, Et lustris recubareferœ, Nec ventus in illas Incubait SylvaSy excussaque nubïbus atris Fulgura; non uJUs frondem prœbentibus aurisy Arboribus suus horror inest, Tum plurima nigtis Funtibus unda cadlt; simuîacraque mœsta deofum Arte carent, cœsisque extant infoimia truncis, etc.

Liv. III.

Suivant Pétrone , un pauvre se dévouait luimême à la mort dans une calamité publique. Promené pompeusement par les rues, il recevait les exécrations des hahitahts qui suppliaient les dieux de faire tomber sur cette victime expiatoire les funestes effets de leur colère. Après cette cérémonie, il montait sur le bûcher, et le sacrifice se consommait ^

Ces récits sont évidemment fabuleux. Toutes les vraisemblances les repoussent. La forêt décrite par Lucain n'est qu'une fiction poétique *. Pétrone nlnspire pas une grande confiance , et son témoignage aurait besoin de quelque appui. Ces sacrifices sanguinaires pouvaient-ils s'accorder avec le système religieux des Marseillais, avec le culte riant de la Grèce? Comment concilier cette froide cruauté avec la douceur de leurs moeurs, avec la bonté de leurs lois, avec les traditions de leurs ancêtres, avec leur civilisation épurée? Et ces pauvres qui se dévouent volontai-

' Satiric. p. 299.

• César, dans ses Commentaires, n'en parle pas, et il est si peu vrai, comme nous le verrons dans le cours de cette histoire, que, lors du siège de Marseille, il abattit cette foret pour la construction de ses tours et de ses machines de guerre , qu'il nous assure lui-même que c'est à Arles et non à Marseille qu'il commanda douze galères. ( De Bell. Cà\ lib. i, S vu). Il n'y avait] donc point de bois dans le voisinage de Marseille.

rement et de gatté de cœur k un affreux supplice ! cela est-il dans Pordre de la nature? cela est-il croyable?

On a dit que les représentations théâtrales étaient prohibées par les lois de l'ancienne république. On s'est appuyé, dans cette opinion, sur un passage de Valère-Maxime qui paraît n'avoir pas été bien compris ^ Ce passage ne peut être relatif qu'aux histrions et aux pantomimes , corrupteurs de la jeunesse. On ne les laissait pas monter sur la scène, de peur que l'habitude de voir leurs fictions n'inspirât l'idée de les imiter ; mais on ne défendait que les pièces représentant des actions infâmes. Il est impossible de croire que les Marseillais n'aient jamais fait représenter les tragédies de Sophocle et d'Euripide; qu'ils aient proscrit les jeux scéniques dont tous les Grecs furent avides ; pompes religieuses et nationales qui, réveillant dans les cœiirs des citoyens assemblés les grands souvenirs d'une patrie glorieuse, sympathisaient si bien avec leurs affections et leurs besoins, et entraient, pour ainsi dire, dans la constitution politique.

Les magistrats surveillaient l'éducation publi-

' Eadem civitasy dit cet auteur^ severitatis custos acerrima est, Nullum aditum in scenam mimis dando, quorum argumenta majore ex parte stuprorum continent actus, ne taUa spectandi consuetudo y etiam imitandi licentiam sumat, Liv. ii, ch. VI.

que dont ils connaissaient toute l'importance. Us s'efforçaient de lui donner une direction utile et patriotique* La gymnastique , si honorée chez les anciens , était à Marseille la base de cette éducation. Les corps et les âmes de la jeunesse se développaient dans une foule de jeux et d'exercices.

Il est probable que les Marseillais suivaient, dans cet usage, les mêmes règles que les villes de la Grèce. Les jeunes gens étaient distribués en plusieurs classes : là première était celle des enfants , inscrits à l'âge de sept ans sur un rôle particulier, jusqu'à l'âge de dix-huit ans accomplis. Ils montaient alors à celle des jeunes gens, des éphèbes. Ils y demeuraient deux ans, pendant lesquels ils achevaient leurs cours de gymnastique et commençaient l'apprentissage militaire. Inscrits a vingt ans sur le rôle des soldats, ils y restaient jusqu'à soixante, à moins qu'un cas d'empêchement ou d'exception ne leur enlevât l'honneur de servir la patrie.

Les enfants et les éphèbes obéissaient à des officiers qui veillaient sur leurs moeurs et dirigeaient leurs exercices. Ces officiers étaient euxmêmes subordonnés au gymnasiarque , ou surintendant du gymnase, qui n'était nommé que

pour un an.

A Athènes , les enfants des citoyens indigents , destinés à la pratique des arts mécaniques , n'é-

talent point admis au gymnase. Il en devait être ainsi à Marseille ' .

Les Marseillais reçurent de Tlonie leur législation, leur police, leur administration civile. Ce fait est attesté par Strabon dont le témoignage n^est pas suspect \ Les lois étaient exposées en public y pour que chacun pût en prendre connais^ sance^. Dans la colonie pauvre et naissante, elles durent être simples comme ses mœurs, peu nombreuses comme ses besoins. Ainsi furent d'abord h Rome les lois royales et celles des douze tables. Plus tard Marseille ayant réussi à s^asseoir, le nombre de ses citoyens s'étant accru, son commerce ayant pris de Tactivité et de l'extension, il lui fallut perfectionner sa législation primitive. Il fallut faire aux lois ioniennes quelques changemens appropriés à une position nouvelle, k des circonstances différentes et à un peuple agrandi. Une chose le prouve ; c'est que la législation d'Ar thènes était en vigueur dans Tlonie , et que nous trouvons dans Marseille plusieurs lois qui ne nous paraissent pas avoir régi les Athéniens.

Il en est une tellement singulière que plusieurs écrivains ca.ont révoqué en doute l'existence , et parmi eux se trouve Voltaire qui la repousse avec

* Papon, Hist. génér. de Provence, 1. 1, p. 26 et 27. ' Lib. IV .

5 Jbi€i,

cette piquante ironie qui lui est si familière ' . Yalère-Maxime nous raconte ' que lorsque la vie devenait à charge à un citoyen , il exposait devant le conseil des six cents les raisons qui lui faisaient désirer la mort. Si ces raisons paraissaient bonnes, le conseil lui accordait la permission de terminer ses jours infortunés, et on lui fournissait à cet effet du poison. Yalcre-Maxime ajoute que la même loi existait à Ceos , île de la mer Egée. Ce fait doit paraître incroyable au premier aspect. Mais Fauteur qui nous Ta transmis est digne de foi. Il nous a donné sur Marseille plusieurs renseignements que Ton adopte comme véridiques. Pourquoi y aurait-il ajouté une fable? N'y a-t-il aucune différence entre nos mœurs et celles des anciens? ]S 'avaient-ils pas, touchant le suicide, d'autres idées que celles qui sont aujourd'hui généralement reçues? Us le regardaient comme un acte d'héroïsme : les écoles de philosophie retentissaient de sa louange. La secte de Zenon, qui sut embellir de tant de vertus l'humanité consolée , applaudissait a l'homicide de soi-même et l'en^ seignait à ses disciples. On vit plusieurs grands hommes mettre ces doctrines en praâque , et se réfugier dans la mort avant l'instant marqué par la nature. Il y a pourtant bien loin d'une opinion

' Dictionnaire philosophique, au mot suicide* *Liv. Il, c. VI.

spéculative et de quelques actes isolés , à une institution politique, et les moti& qui en ont inspiré la bizarre création échappent à nos recherches.

Une justice impartiale fut toujours le premier besoin des peuples, et les lois, quelque sages qu'elles soient, ne leur suffisent pas; il leur faut encore des magistrats intègres et éclairés. Un exemple, rapporté par Lucien, démontre que les Marseillais punissaient sévèrement les juges prévaricateurs. Un de ses juges, nommé Ménécrate, ayant eu la faiblesse de se laisser corrompre par des présents, rendit une sentence inique. Le peuple indigné Taccusa ; la preuve de son crime fut acquise. Déclaré infâme , ses biens furent confisqués. Il adorait une fille unique qui était difforme et paralytique. Lorsqu'il était comblé d'honneurs, lorsqu'il jouissait de l'estime de ses concitoyens, il pouvait espérer pour elle un hymen avantageux ; mais accablé de honte, devant traîner dans la misère une existence flétrie.... cette idée Taccablait. Un jour il la déposait dans le sein de Zénothémis, son fidèle ami. Rassurez-vous, lui répondit cet homme vertueux, les dieux sont favorables à votre fille. En même temps il les emmène tous les deux chez lui, fait préparer un festin brillant; plusieurs convives s'y trouvent. Bientôt arrive le moment des libations accoutumées. Zénothémis remplissant sa coupe et la présentant a Ménécrate : « Recevez , lui dit-il , ô mon

père, recevez cette coupe de la main de votre gendre. Aujourd'hui j'épouse votre fille, ces convives m'en sont témoins ; ils sont aussi témoins que je déclare partager tous mes biens avec vous.» Ce digne ami tint sa parole. Il trouva le bonheur dans cette union , et un fils d'une rare beauté en, fut le fruit. Zénothémis le présenta un jour aux Sénateurs assemblés. L'action sublime du père les remplit d'admiration; l'air suppliant du fils les attendrit, et ce jeune homme fut rétabli dans les biens et la charge de Ménécrate ' •

Le territoire de Marseille ne s'étendait guère d'abord au-delà des remparts. Les victoires qu'elle remporta sur Gomanus et Catumandus lui firent ensuite acquérir quelques districts qui pourtant ne purent suffire aux besoins de son commerce et de sa marine. Elle sentit la nécessité de s'étendre sur la côte et en conquit plusieurs points par son courage. Elle fonda un grand nombre de colonies , car c'était le meilleur moyen de protéger ses intérêts commerciaux. Elle bâtit Nice , Nicœa^ c'est-à-dire la J^ictorieuse ^ en commémoration d'une victoire remportée sur les Liguriens. Elle eut soin de choisir, pour fonder ces établissements, tous les points de rochers qui s'avançaient dans la mer, et elle les fortifia. Elle bâtit encore Antibes, Antipolis y ainsi nommée parce qu'elle

* Lucian. de Amicitià,

était vis-à-vis de la ville de Nice, et ce nom indique nécessairement que Nice a eu une fondation antérieure; Citharistaj aujourd'hui la Giotat; Agathaj aujourd'hui Âgde; Olhia et Tauroentum qui n'existent plus. Olbia, qui devait être une ville assez considérable, était située à deux milles à Test des Salins d'Hyères. Tauroentum était un bourg muni d'un château fort et pourvu d'un port excellent à l'orient de la Giotat. On attribue encore à Marseille la fondation de plusieurs villes sur les côtes d'Espagne et d'Italie ; Hemeroscopium, aujourd'hui Dénia, dans le royaume de Valence, entre le cap Saint-Antoine et l'embouchure du fleuve Xucar; Empurias et Roses dans la Gatalogne; Eléa^ dans le golfe de Salerne, et Lagaria près de Thurium. Marseille établit aussi dans l'intérieur des marchés , tels que Gar^ garius ', Trittis " , Glanum ^ et un grand nombre d'autres jusque dans le cœur de la Gaule.

Il est difficile de fixer, même approximativement, l'époque de la fondation des différentes colonies marseillaises. Peut-être même plusieurs d'entre elles ne doivent pas leur naissance à Marseille, et il est très possible qu'elles aient été fondées par d'autres peuplades de Phocéens et

" Saint- Jean-de-Garguier.

* Trets.

^ Saint-Remi.

dioniens. Cette observation s'applique surtout k Tauroentum* Apollodore, dans son premier livre des Géographiques , raconte qu'un vaisseau des Phocéens , séparé de la flotte par une tempête , fut poussé sur la côte, et ceux qu'il portait, ne voulant plus rejoindre leurs compagnons, jeté» rent les fondements d'une ville qu'ils appelèrent TauroeiSj parce que ce bâtiment avait un taureau pour enseigne '• Cet événement se rapporte a la seconde migration des Phocéens qui vinrent augmenter la population de Marseille, fondée depuis soixante ans. Quelles que soient la date et la cause de la fondation de toutes ces villes grecques répandues sur la côte, elles formaient une ligue heureuse contre la barbarie des indigènes. Elles regardaient Marseille comme leur métropole, et avaient les mêmes croyances, les mêmes fêtes, les mêmes sacrifices. « Dans toutes <(les colonies que les Marseillais fondèrent, dit (( Strabon , ils portèrent principalement le culte « de Diane avec tous les rits qui se pratiquaient « dans le temple d'Ephcse \ » Ces villes étaient unies à Marseille par une origine commune, par la conformité des moeurs et du langage, par la reconnaissance, par l'intérêt; mais elles jouissaient de l'indépendance politique dans toute sa

' Steph, Byz. , in voce Tauroeis.

• Liv. IV.

plénitude. La métropole ne leur envoyait pas des magistrats et ne leur dictait pas des lois. Elles se gouvernaient comme elles l'entendaient. Les Grecs n'eurent jamais d'autre système colonial. Chez nous, une colonie est une dépendance de la métropole; elle lui est assujettie dans tous ses rapports civils, politiques et religieux; mais les établissements formés par les Grecs, aux terres étrangères, devenaient des Etats libres qui cependant conservaient le souvenir de leurs fondateurs. La victoire de Philippe a Chéronée * fit perdre aux Athéniens , jusque-là concurrents des Marseillais , toute leur prépondérance commerciale , et Marseille profita de rabaissement de ces rivaux. Cependant les Phéniciens et les Carthaginois étaient les peuples qui poussaient le plus loin leurs courses maritimes. On a même des raisons de croire que sous Nécao , roi d'Egypte , de hardis navigateurs de la Phénicie, partant de la mer Rouge, furent assez heureux pour doubler la pointe de l'Afrique que nous appelons aujourd'hui le cap de Bonne-Espérance et pour rentrer dans la Méditerranée par les Colonnes d'Hercule; étonnante entreprise que Yasco de Gama renouvela bien des siècles après, mais avec le secours de la boussole , des instruments nautiques et d'une expérience que le temps seul peut donner. Ces

• L'an 338 avant J. C.

voyages périlleux, si justement admirés dans Tantiquité , n'avaient servi qu'à faire briller le courage patient de quelques marins héroïques. Ils avaient été sans résultat avantageux pour le commerce et la géographie. Ils n'avaient fait acquérir que des notions incertaines, vagues et confuses, plus funestes souvent qu'une ignorance complète. Les Phéniciens et les Carthaginois, dirigeant toute leur ambition vers un commerce exclusif, cachaient sous un voile impénétrable la connaissance de leurs découvertes et de leurs opérations mercantiles. Ils recouraient k toutes sortes de moyens , ils faisaient même des récits fabuleux pour prévenir ou détourner des tentatives de» concurrence. Ils possédaient seuls le commerce dé rétain que les Iles Cassitérides ' fournissaient en abondance, et dont les anciens, et particulièrement les Gaulois, faisaient un grand usage. Us possédaient seuls encore le commerce du succin, ou de l'ambre jaune, objet d'une grande valeur chez les nations anciennes. Pline nous apprend que la médecine l'employait fréquemment^; mais ce n'est pas à ce titre qu'il était le plus recherché. Les femmes le prisaient autant que les plus belles perles. On en faisait même des vases et d'autres ouvrages.

' Les Iles Britanniques.

*Liv. xxXTiiy ch. II.

Marseille nourrissait depuis long -temps un grand et beau projet. Il lui fut inspiré par Tamour des sciences, joint au désir d'étendre ses relations commerciales, de perfectionner sa na- Tigation, et de connaître la source des richesses que procuraient Tétain et Tambre jaune k deux peuples dominateurs et jaloux. Elle méprisait leurs vues étroites; sa politique généreuse n'eut jamais d'autre objet que celui d'assurer la liberté des mers. Elle n'encouragea ses navigateurs que pour jeter de saines idées dans les esprits et de nouvelles lumières dans le monde. Les côtes occidentales de notre hémisphère lui étaient peu connues; elle ne connaissait pas du tout celles du nord. C'est vers ces points que Marseille voulait diriger des recherches utiles; c'est la vérité qu'elle désirait mettre a la place de tant d'impostures intéressées; c'est son pavillon qu'elle avait le dessein de porter aux extrémités de la terre , plus loin que les vaisseaux de Tyr et de Garthage , et sur des mers vierges de toute tentative humaine. Le temps était venu d'exécuter ce projet glorieux, ces conquêtes pacifiques de la science, les seules que la raison puisse avouer, parce qu'elles sont les seules qui tournent au profit des peuples. Marseille en avait tous les moyens, et elle ne les laissa pas échapper. Alors elle était riche de deux citoyens illustres qui étaient sans rivaux dans tout TOccident par leurs méditations

et leur génie : Pythéas, astronome profond, habile géographe, intrépide navigateur; Euthymènes, son compagnon d'étude et de gloire, marchant sur ses traces et les suivant de près.

Les savants , qui s'accordent tous à dire que ces Marseillais célèbres étaient contemporains ^ ne sont point d'accord sur le temps oii ils ont vécu. Yossius ' et le F. Hardoin ' le placent sous le règne de Ptolémée-Philadelphe qui monta sur le trône Pan 284 avant J. G. Gassendi^, trompé par un passage de Polybe dont il n^a pas bien saisi le sens , soutient que Py théas fut contemporain de P. Scipion, père du vainqueur d'Annibal, et consul Pan 218 avant Père chrétienne. Bayle, en combattant Pune et Pautre opinion , place vaguement ce ^emps dans le siècle d^Âlexandre» Ne peut-on pas donner une date, plus précise? Polybe, cité par Strabon ^, assurait que Dicéarque, disciple d'Àristote, avait lu les ouvrages de Pytkéas. Ce grand homme vivait donc avant les conquêtes d'Alexandre. Bougainville ^ établit très bien qu'Aristote, en composant Son Traité des

• De Hist. grœc, liv. ïv, çh. xi.

• In PUn. 1. 1, p. 65.

' Peireshii vita, lib. v.

• liv. II.

' Eclaircissements sur la vie et sur les voyages de Pythéas. Mémoires de rAcadémie royale des insciiptions et belleslettres, t. XIX, p. 146 et suiv.

Météores, connaissait les écrits de Pythéas. Or, cet ouvrage est antérieur à Texpédition du con* quérant grec dans les Indes. Gela est si vrai que Tauteur , dans Ténumération qu'il fait des gran^ des rivières, ne parle point du Gange, connu seulement aux Grecs depuis cette expédition. La date des écrits de Pythéas remonte donc avant Tannée 327, date de la conquête des Indes, et le grand homme qui fit Pornement de Marseille antique, était au moins contemporain d'Âristote, si même il n'est pas plus ancien que lui.

A cette époque, TOccident ne possédait que des idées fautives ou superstitieuses dans les sciences exactes. Une astronomie ignorante bornait ses résultats à la connaissance de quelques constella-tions. Pythéas , né avec le goût des études fortes et sérieuses, se livra, dans le sein de sa patrie, à des travaux immenses qui donnèrent une active impulsion à Tintelligence humaine, et la préparèrent à d'autres progrès et à d'autres perfectionnements. Il ne voulut pas ressembler à ces philosophes oisifs et bavards qui, sur les bancs du Portique, ou sous les platanes d'Âcadémus^ croyaient faire briller leur imagination par des rêves bizarres et des théories inutiles. Jl savait tout ce que les pythagoriciens enseignaient sur la cause des éclipses et sur le système planétaire. Hypp^rque lui-même reconnaît qu'il avait plus de connaissances astronomiques qu'Ëudoxe^ un

des plus grands savants qui aient illustré la Grèce. Plutarque nous apprend que Pythéas avait un système particulier $ur le flux et le reflux de la mer '. Il paraît être le premier qui ait soupçonné la liaison du phénomène des marées avec le mouvement de la lune, et Descartes, deux mille ans après lui, a donné la même explication. Il écrivit sur la différence des climats, sur les révolutions des corps célestes, sur les étoiles qui s'apercevaient autour dq pôle boréal. Marseille est la seule ville de l'antiquité qui ait eu sa latitude déterminée avec la plus grande précision. Pythéas fit cette observation célèbre en comparant Tombre d'un gnomon qu'il fit construire k sa hauteur au temps du solstice; comparaison de laquelle Erathostène et Hypparque conclurent, suivant Strabon ' , que la distance de Marseille à Péquateur était de 43° 17'. L'observation de Pythéas a été trouvée exacte par Gassendi, par le Père Feuillée et par Gassini. Ge dernier remarque que si l'on en savait exactement toutes les circons* tances, elle servirait à décider la grande question du changement de l'obliquité de l'écliptique ^.

' De Placit.ptùlosoph, Uv. m, art. xvii. Pythéas Massiiiensis ait incremento quideni lunœ accessusfieriy decremento recessus,

* Liv. II.

' Bougainville, Mémoire cité. — Azunî, Notice sur les voyages maritimes de Pythéas j Mémoire publié par l'Académie de Marseille, année i8o3.

Lès ouvrages de Pythéas subsistaient encore au temps d'Etienne de Bysance ^ écrivain du 5* siècle. Ceuxd'Euthymènes, également consacres aux sciences astronomiques, géographiques et naturelles, se sont perdus depuis le siècle de Senèque au plus tôt. Suivant Ârtémidore d'Ephèse, cité par Yossius % Euthymènes avait laissé à la postérité une description de plusieurs pays étrangers. Il avait encore laissé une espèce de chronique, ou histoire des temps, dont Clément d'Alexandrie paraît avoir fait usage pour prouver à quelle époque vivait Homère *.

La république de Marseille désigna d'une voix unanime Pythéas et Euthymènes pour diriger les expéditions mémorables dont elle fit sans doute les frais. Ils se chargèrent de cette périlleuse entreprise avec la joie si pure que donnent l'amour de la patrie et l'enthousiasme de la science.

Pythéas, voguant de cap en cap, côtoya l'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar. Au sortir du détroit, il remonta vers le nord, le long des côtes de la Lusitanie, doubla TÂquitaine et l'Ârmorique , entra dans le Canal qu'on nomme aujourd'hui la Manche, suivit les côtes orientales de l'Ile Britannique, arriva à la partie la plus

■ De Hist. girec. liv. ni, pag. 174.

* Histoire littéraire de la France, tom. i, pag. 80.

septentrionale^ et poussant toujours vers le nord j aborda, après six jours de navigation, une île que les Barbares nommaient Thulé^ ^ et où la durée du jour solsticial était de vingt -quatre heures; ce qui suppose GQ"" 30' de latitude sep* tentrionale. On s'est livré a des recherches savantes sur la position de cette île , et l'on croit généralement qne c'est l'Islande. Des objets étonnants, des spectacles étranges frappèrent les regards de Pythéas et de ses marseillais. Quelle dut être leur surprise lorsqu'ils n'aperçurent sous un ciel inconnu qu'une nature engourdie et des frimats éternels?

Pythéas entreprit un second voyage vers le nord-est de l'Europe. Longeant toute la côte occidentale de l'Océan, il entra dans la mer Baltique par le détroit du Sund, et vogua jusqu'à l'embouchure d'un fleuve auquel il donna le nom de Tandis. Ce fut là le terme de ses courses. Bougainville fait très bien observer qu'il ne faut pas croire, avec Polybe et Gassendi, que le Tanaïs dont il s'agit ici soit le fleuve de ce nom qui se décharge dans le Palus Méotide. Il aurait ÊiUu que Pythéas s'engageât dans l'intérieur de vastes contrées pour aller des bords de la mer Baltique à ceux de la mer Noire. Il est possible

* Strabon, liv. i. — Pline, liv. ii, ch. iv, vi, xvi, xxxiv. — Cléomèdes, de Sphœrd.

que le Tanaïs de ce voyageur soit laVistule '.

C'est vers le sud qu'Euthymènes dirigea les vaisseaux que Marseille plaça sous son commandement. Il parcourut les côtes occidentales de l'Afrique, d'où l'on tirait la poudre d'or, et pénétra jusqu'aux environs d'un grand golfe, dans lequel tombait un fleuve considérable qui coulait vers V Occident ^ et dont les bords étaient peuplés de crocodiles. On croit que c'est l'embouchure du Sénégal. Ce ne fut point la , sans doute, le terme de sa navigation; mais nous n'avons pas d'autre renseignement sur ce voyage '.

On a reproché à Pythéas et a Euthy mènes d'avoir abusé de la crédulité de leurs contempo* rains et du privilège des voyageurs. Le premier a été vivement attaqué par Polybe et par Strabon ; le second l'a été avec autant de vivacité par Senèque. Il est possible qu'ils aient, tous les deux, fait quelques erreurs dans leur récit; il n'en acquirent pas moins de grands titres à la reconnaissance de leur patrie et de leur siècle, bans les entreprises les plus hardies, la plus petite circonstance malheureuse ne suffit-elle pas pour troubler les idées d'un homme de génie ? C'est ainsi que l'immortel Christophe Colomb

• Mémoire cité.

■ Senec. Quœst, nat, liv. iv, chap. ii. — Plutàrq. de Placit. philosopha liv. i, art. i.

fut saisi de frayeur dans son second voyage au nouyeau monde , alors que dirigeant' sa route au midi pour tâcher de découvrir un continent, après n'avoir trouvé que des îles, il fut arrêté par les courants dont l'étendue considérable et la direction toujours opposée à sa route l'obligèrent de retourner à l'Occident pour chercher terre. Il croyait que la mer allait en s'élevant vers le ciel^ du côté du midi, et c'est ce qui l'avait empêché d'avancer dans cette direction ' . Lorsque Colomb a failli, avec Texpérience de son siècle dans l'art nautique, Pythéas et Euthymènes n'ont-ils pas pu errer? Dans ces voyages justement admirés, les Marseillais étudièrent les mœurs et les coutumes de plusieurs nations dont personne n'avait jusques alors soupçonné l'existence ', ils enrichirent la géographie et l'histoire naturelle de découvertes importantes, et par eux l'univers s'agrandit.

Le voyage de Pythéas fut surtout utile à Marseille , en découvrant les pays d'où les Carthaginois et les Phéniciens tiraient l'étain et le succin. Depuis lors elle partagea avec eux cette branche de commerce lucratif. Ses vaisseaux allaient aussi chercher l'ivoire, la gomme et les esclaves en Afrique; des métaux, du miel, des laines et des toiles en Espagne. Les Espagnols de ce temps-là

' Aziuii, Notice citée.

étaient dans Tenfance des arts et de l'industrie. Comme tous les peuples ignorants et grossiers, ils n^éprouvaient que quelques besoins aussi simples que bornés, et estimaient beaucoup des objets de peu de valeur dont les Marseillais leur vantaient Tusage et le prix. Ceux-ci retiraient de ce commerce d'immenses avantages '.

Marseille était devenue une ville importante. Son industrie faisait tous les jours des progrès; sa puissance maritime était considérable ; ses relations avec ses colonies étaient actives. Elle vit accroître son influence et son commerce, lorsque Tyr, qui avait follement irrité Alexandre, succomba sous ses armes victorieuses. Les historiens de ce héros disent que parmi les ambassadeurs étrangers qui lui rendirent hommage à Babylone , il y en avait qui étaient venus de la Gaule • Le conquérant demanda à ces fiers Gaulois ce qu'ils craignaient le plus. Il croyait sans doute qu'ils allaient répondre que c'était lui. C^est la chute du monde j lui dirent-ils d'un air intrépide. On a cru que ces envoyés ne pouvaient être que de Marseille; mais il n^y a rien de certain à cet égard, et il n'est pas vraisemblable que des Marseillais aient fait la réponse qui est prêtée aux ambassadeurs gaulois.

' Diod. Sic. liv. v et vi. — Strab. liv. iv. — Pline. Hist. nat. liv. XIV, xxv, xxvin, xxxvn. — Huet, Traité du Commerce, pag. ao6.

bE MARSEILLE. 57

Marseille dut savoir une jurisprudence commerciale. Nous n'en connaissons pas les éléments, nous n^en possédons aucun texte; mais il paraît qu'elle la tint des Ioniens , et que ces lois furent les lois athéniennes adoptées par Phocée. Les Marseillais ne durent pas faire de grands changements à ces lois. En général, la législation conunerciale est celle qui est la moins sujette h la versatilité , et ses principes son indépendants des variations qu'amènent les siècles et les événements politiques. Tel n'est point le droit civil, essentiellement variable, toujours soumis aux mouvements de la société. Il ne faut pas croire que les premiers peuples qui se sont adonnés au commerce et à l'industrie, n'aient eu besoin que d'un petit nombre de lois vagues et incertaines. Il leur a fallu au contraire des lois nombreuses et précises , parce que l'industrie et le commerce introduisent dans le même pays différentes sortes de nations^ beaucoup de contrats, d'espèces de biens, et de manières d'acquérir ^ Ce qui nous fait croire aussi qu'il n'^y eut pas upe très grande différence entre les lois commerciales de Marseille et celles d'Athènes, c'est que le petit nombre de notions qui subristent sur la jurisprudence des autres Etats de la Confédération Hellénique,

' Esprit des Lois , liv. xx , ch. xlviii. — Plato. de Leg, liv. VIII.

présentent des dispositions semblables à ce que nous savons des Athéniens. Chez ce peuple le commerce était si encouragé, que des peines étaient prononcées contre ceux qui reprochaient à un citoyen la médiocrité du trafic auquel il se livrait ' , et Solon avait assuré le droit de cité a tous ceux qui abandonnaient leur patrie pour embrasser à Athènes une profession commerciale. Dans la Grèce, comme à Marseille, aucun travail n'était déshonorant; il n'y avait de vil que la paresse. Les Marseillais, comme les Athéniens, durent prévoir et régler avec un soin particulier toutes les transactions auxquelles le commerce de terre et de mer, la banque, la commission et l'industrie manufacturière pouvaient donner lieu. Nous savons qu'à Athènes les livres des com^» merçans étaient le dépôt de la conscience ; que la plus grande exactitude y était exigée, que la preuve qu'ils faisaient était admise ' ; que les formes, les conditions du prêt à la grosse étaient tracées ^; que le commerçant qui n'acquittait pas ses obligations, perdait sa qualité; que celui qui faisait faillite était privé de l'exercice des droits de citoyen, et n'échappait aux poursuites de ses créanciers qu'en leur abandonnant tous

' Demosth. in Enbulid.

^ Idem in Callipium.

^ Idem in Zenothemium.

ses biens; qulls pouvaient aussi s^emparer de sa personne " , On était si convaincu de la nécessité de donner les plus fortes garanties aux prêteurs , qu'on était allé jusqu'à punir de mort celui qui avait contracté des dettes au-delà de ses facultés , et ne représentait pas les objets sur lesquels il avait emprunté.

A Athènes, les artisans pouvaient former entr'eux des corporations dont l'existence n'était soumise qu'a la condition de ne point porter atteinte à l'ordre public *.

Il en était de même à Marseille. Nous savons que les artisans y formaient diverses corporations. Une inscription trouvée anciennement dans les caves de Saint-Sauveur mentionne un collège de marchands de bois, de charpentiers et de constructeurs, sous le nom de Dendrophores ^.

Tout indique que les Marseillais eurent le même droit maritime que les Athéniens. La ressemblance entre les lois d'Athènes et celles de Rbodes sur ce droit est constante. Le seul point qui puisse faire naître quelques doutes, est celui de savoir qui des Athéniens ou des Rhodiens a la priorité ^. Les habitants de la Grèce et des rivages

' Demosth. in Apaturium, *Polux, Onomasticon, Ub.yUy cap. i etTLXiii. Span. MiscelL erud. antiq, * Pardessus, Collection des Lois maritimes , tom. i, pag. 48.

qui renvironnaient avaient la même jurisprudence, célèbre monument de sagesse '. Gomment n'admettrait-on pas que l'ancienne république de Marseille ait adopté ces lois nautiques qui régirent tous les peuples commerçants de l'antiquité, et qui sont venues se fondre, pour ainsi dire, dans les ordonnances maritimes des peuples de l'Europe?

Marseille^ sans jeter l'éclat éblouissant des conquêtes, sans être dotée de cette gloire des armes, toujours si voisine dés agitations, des orages et du despotisme, florissait par les bonnes moeurs, les bonnes études et les boniles lois. Elle se distingua par la justice et son respect pour les droits des autres peuples. Elle ne s'écarta jamais des principes d'une sage modération. Elle sut se garantir de ces vastes entreprises qui mettent en péril la destinée des Etats, et de ces grands succès qui les corrompent. Montesquieu fait très bien remarquer que la victoire de Salamine sur les Perses corrompit la république d'Athènes, que la défaite des Athéniens perdit la république de Syracuse, et que celle de Marseille n'éprouva jamais ces grands passages de l'abaissement à la grandeur. Aussi se gouverna-t-elle toujours avec sagesse, aussi conserva- t-elle ses principes *. Elle

■ Pastoret, Dissertation sur les Lois maritimes des Rhodiens. • Esprit des Lois, tom. i, liv. viii, ch. iv.

était libre et heureuse sous Tégide de ses institutions. II fallait bien que ces institutions fussent belles y puisque tous les auteurs de Tantiquité s'accordent à en faire Téloge; et quel éloge! C'est de l'admiration, c'est de l'enthousiasme. Poètes, orateurs, historiens, philosophes, ils se réunisent tous dans im même sentiment, ils ont tous le même langage. Tous ils représentent Marseille comme une ville modèle , comme la république par excellence, comme le séjour aimable de l'élégance , de la politesse et du bon goût. Cicéron dont l'ame supérieure était si sensible aux beautés de l'ordre politique et de l'ordre moral , ne parle qu'avec respect de la nouvelle Phocée« Il croit que rien n'est comparable à la bonté de sa police. II s'écrie , dans un mouvement d'éloquence: « Je ne t'oublierai pas, Marseille, « toi qui surpasses ep sagesse et en science non- ((seidement la Grèce, mais je dirai encore tous i( les peuples de l'univers , toi qui, aux extrémités ((de la terre, entourée de nations gauloises, a pressée par les flots de la Barbarie, es si bi^n ((gouvernée par le conseil de tes principaux (( citoyens, qu'il est plus facile de louer tes lois (( que de les imiter ' . » L^opinion de ce grand

' Neque verb te, MassiUa, prœtereOy cujus ego civitatis discipUnam atque gropitatem, non solum Grœcîasy sed haud scia

an cunctis gentibus anteponendam jure dicam; quœ Ckm

in uUimis terris, cincta Gallorum gentibus, Barhariœ fluctihus

homme, qui avait approfondi la science du gouvernement et médité sur les constitutions diverses des peuples, est une autorité bien puissante. Souvent, il est vrai, Thomme affligé de ce qui est sous ses yeux, dégoûté de ce qui l'entoure, aime, dans ses illusions, à embellir ce qui est éloigné, ne fût-ce que pour faire un contraste satirique. Tourmenté dans la société vicieuse où son existence est enchaînée, il a foi à des destins meilleurs, et son esprit abusé prête à des sociétés inconnues des charmes imaginaires. Cependant, quels que soient les goûts et les habitudes de notre nature, Péloge si brillant que tous les écrivains ont fait des institutions de Tancienne Marseille ne peut pas être exagéré. Nous devons voir dans la concordance et dans Tunanimité de leurs sentiments l'expression solennelle d'une de ces vérités his^ toriques qui ne permettent pas le doute.

Les fondateurs de Marseille, nés dans une contrée riante qui éleva tant de monuments im^ mortels à la gloire de l'esprit humain, avaient apporté avec eux l'amour des lettres et des sciences. Cet amour généreux ne s'éteignit jamais dans le cœur de leurs descendants. Toujours fidè-

aUuatury sic optimatum consiUo gubeniatury ut omnes ejus instituta laudare faciliUs possint quàm œmulari, — Oratio pro L. Flaco.

les à de si nobles traditions, ils ne répudièrent point les goûts et les doctrines de Tlonie. Les écoles de Marseille jouissaient d'une célébrité éclatante, et n'avaient point de rivales dans Tunivers civilisé* Des professeurs publics y enseignaient, avec succès, la dialectique, l'éloquence, la géographie, la médecine, les mathématiques et la philosophie. La jeunesse italienne y accourait en foule, avide qu'elle était de ces leçons savantes. L'Athènes des Gaules présentait à l'observateur tous les avantages d'une civilisation avancée, unie à toute la simplicité des mœurs primitives. C'était mieux que la civilisation de la Grèce. Dans ses murs ne se pressait pas un peuple frivole, capricieux, moqueur, amoureux de sophismes et de nouveautés , tou* jours porté aux extrêmes, embrassant avec une égale ardeur et le bien et le mal, semblable enfin à celui que faisait mouvoir Périclès. Le peuple marseillais était laborieux , économe , ami de l'ordre et des lois. Chez lui, point d'esprit de faction, point de déchirements politiques. On n'a à lui reprocher aucune de ces injustices fameuses, si communes dans la turbulente démocratie d'Athènes qui inspira ce mot célèbre de Platon, souhaitant au peuple un bon tyran aidé d'un bon législateur. L'étranger venait admirer à Marseille la puissance des arts bienfai*sants qui avaient fait de belles conquêtes sur la

barbarie gauloise \ qui , enseignant un autre droit que celui de la force , une autre liberté que celle d'une nature sauvage, avaient transformé des cabanes de chasseurs en habitations agréables, des sentiers impraticables en routes commodes, des mœurs féroces et vagabondes en habitudes plus morales et plus douces. Il venait y contempler les miracles d'une industrie créatrice, l'active énergie des facultés intellectuelles, le spectacle du génie* de l'homme, vainqueur de toutes les difficultés. Il venait y apprendre la langue la plus sonore, la plus majestueuse qui fût jamais, la langue d'Homëre, de Sophocle et de' Démosthènes. Il venait y voir, non pas des édifices somptueux, élevés par une opulence orgueilleuse, insultant k la misère du peuple et surchargeant inutilement la terre ; mais des monuments sans Êiste, consacrés à l'utilité ns^ tionale et au travail qui est la source des affections honnêtes; le gymnase, le palais des Timouques, les temples d'Apollon Delp.hien et de Diane d'Ephèse, les toits modestes sous lesquels Pythéas et Euthymènes avaient ouvert les yeux à la lumière, l'arsenal si bien pourvu de machines navales , les chantiers toujours en activité, le port où flottaient tant de pavillons, oîi régnait tant de mouvement, et qui était le rendez-vous de toutes les nations commerçantes. Marseille, justement honorée du titre de Sœur

de Rome, devint pour les Romains un séjour de prédilection et de délices.

Il est temps de parler des liaisons célèbres qui existèrent entre les deux républiques, et des événements que ces liaisons produisirent.

Marseille sentit de bonne heure le besoin qu'elle avait de Talliance et de la protection des Romains , et Rome, de son côté, accorda son amitié à Mar« seille par plusieurs raisons politiques.

N'estimant que ce qui servait à la guerre, instituée pour la conquête et la domination , Rome konora toujours l'agriculture; mais elle regarda le commerce comme indigne de son génie et de ses destinées immortelles. Elle l'abandonna aux esclaves et aux affranchis. Il lui fallut pourtant une marine pour étendre sa puissance et lutter avec avantage conti^e Car thage , maîtresse orgueilleuse des mers. La fortune y pourvut, et le peuple romain qui sembla l'avoir à ses ordres en cette conjoncture, sut admirablement en mettre les faveurs à profit. Peuple étonnant qui fut poussé, comme par instinct, vers la science du commandenient et la supériorité des armes ! Jetée par la tempête sur les rivages d'Italie, une galère carthaginoise sert aux Romains de modèle, et il ne leur faut que trois mois pour avoir cent vingt navires, des matelots et des rameurs. Leurs essais sont soudain des triomphes. Ils s'élancent sur les mers, et ils en disputent l'empire a Carlhage I. 5

tremblante. Myle, Ecmone, la Sicile sont les té^ moins de leur audace et de leurs exploits.

La marine des Romains fut toujours militaire , jamais marchande. Elle leur servit à étendre et à assurer leurs conquêtes; ils ne l'employèrent point à obtenir des avantages mercantiles. Leurs moeurs, leur éducation, la forme de leur gouvernement, leur droit civil et jusqu'à leur droit des gens, les éloignaient du commerce. Il avait toujours été honteux k leurs yeux de s'enrichir par le trafic , et pendant très long- temps ils eurent une opinion et des lois peu favorables au progrès des connaissances maritimes.

Insensibles aux jouissances intellectuelles, les Romains, aux jours de leur grandeur et de leur liberté, avaient aussi dédaigné la culture des lettres. Ils croyaient qu'elle étouffait dans les cœurs des citoyens le patriotisme, le courage et les ver- Cus publiques. Gela suffisait pour justifier leur mépris. Us plaçaient leur orgueil, et bien souvent leur morale, dans la force et la victoire. Us ne connurent jamais ces jeux brillants de la Grèce, ces fêtes d'Olympie , qui donnaient à toutes les puissances<le Pâme une exaltation généreuse, et furent pour un peuple avide d'émotions ardentes et poétiques , des instruments de génie , d'enthousiasme et de gloire. Les amusements de Rome conquérante eurent toujours pour consécration la douleur et la mort. U lui fallut des spectacles

de sang ^ des combats de gladiateurs ; elle exigea ' que ces infortunés mourussent avec grâce. Voir des rois enchaînés devant le char des triomphateurs , fut pour elle la pompe la plus douce et la plus solennelle. Les Muses auraient-elles pu venir se placer au milieu de ces dures institutions et de ces mœurs sans pitié? Rome, toujours privée de loisir, toujours en mouvement et en travail pour des intérêts positifs, toujours absorbée par la vie réelle, par les brigues du Forum, par les exercices du Champ de Mars , par Télection des magistrats, par la lutte du Sénat et du peuple, par des projets d'agrandissement, par une ambition insatiable, demeurait ainsi étrangère au sentiment du beau dans les lettres et les arts. Malgré son soleil inspirateur , tout chez elle porta l'empreinte de la rudesse. Rome finit pourtant par les recevoir ces sciences qu'elle avait si imprudemment méprisées ; mais elles entrèrent dans son sein, à la suite des peuples vaincus et humiliés, avec la corruption, avec le luxe et tous les vices qui formaient leur cortège. Elles n'arrivèrent que pour voir le hideux tableau des guerres civiles, les convulsions de l'anarchie, et les derniers efforts de la liberté mourante. L'ori* gine de leur droit de cité eut toujours sur leur direction une influence funeste. Sans caractère national , elles ne surent que jeter quelques fleurs sur les chaînes de la servitude; et Rome,

pour ne pas les avoir employées plus tôt au profit des améliorations sociales et de la dignité humaine, expia ainsi sa faute et ses mépris.

Avec ses maximes et sa politique , Rome ne pouvait pas être jalo^e de la prospérité de Marseille qui ne grandissait que par le commerce, les lettres et les bonnes lois. En général, comme le remarque très bien Montesquieu ' , la république romaine fut toujours portée à favoriser les peuples commerçants , et si elle attaqua Carthage , ce fut comme nation rivale, et non comme nation commerçante. 11 lui parut utile et bon d'avoir sur les côtes celto-liguriennes une ville alliée qui pût Tavertir des entreprises des Gaulois, et surveiller ces ennemis redoutables qui la frappaient d'une si grande épouvante qu^un mot particulier avait été ajouté à la langue latine pour désigner^ la menace de leur invasion, et que la loi qui dispensait les prêtres et les vieillards d'aller à la guerre, cessait, par exception, d'être observée, dans le cas de cette invasion alarmante ^ Elle prévoyait d'ailleurs que le commerce et les arts de Marseille, civilisant ces peuplades farouches, les rendraient ainsi

' Esprit des Lois, liv. xxi, ch. xiy.

^ Salluste peint bien toute l'étendue de cette terreur , lorsqu'il dit des Romains que toute autre chose était facile pour leur courage, mais que dans leurs guerres avec les Gaulois,

moins belliqueuses. L'événement justifia cette prévoyance.

Marseille, à son tour, était sans cesse menacée par ces voisins terribles qui la regardaient comme une riche proie. Ses colonies étaient exposées a être envahies et détruites. Quoique ses propres ressources lui eussent souvent suffi, quoique dans plusieurs occasions périlleuses, le courage de ses habitans eût déjoué les efforts des Barbares, elle avait besoin d'une protection efficace que Rome seule pouvait lui donner.D'ailleurs, un autremolif engageait Marseille à demeurer fidèle au peuple romain , à s'intéresser au succès de ses entreprises, à faire des vœux pour sa gloire et sa grandeur. Elle rivalisait avec Garthage par l'industrie, par la navigation, par ses connaissances commerciales ; mais elle lui était inférieure en puissance. Elle ne fondait pas son opulence sur l'ambition et les conquêtes. Son génie était plus pacifique, son caractère moins avide. Sa prospérité, qui ne jetait pas un si vif éclat, reposait sur une base plus pure. La puissance de Garthage fit donc une loi à Marseille de s'attacher fortement a Rome , et d'en épouser les intérêts et les querelles.

c'était pour leur propre salut et non pour la gloire qu'ils c onilïat taient .

udlia omnia virtuti suœ prona esse; cum Gallis pro salute, non jpro glorid certari. — Jugurth. cxi.

Les Marseillais saisirent avec empressement toutes les occasions de donner au peuple romain des preuves éclatantes de fidélité. Ils le soutinrent par leur secours dans des circonstances critiques ' . Us avaient envoyé des députés a Delphes pour déposer leur offrande sur les autels d'Apollon. Ces députés passèrent par Rome , à leur retour, au moment où les Gaulois Sénonais venaient de prendre la ville et de la livrer aux flammes. Le Capitole seul résistait. Il était pressé par Brennus qui, pour lever le siège, demandait des sommes énormes qu'un peuple nourri dans la pauvreté ne pouvait pas payer. Les députés de Marseille se hâtèrent de retourner dans leur patrie. Ils apprirent ou confirmèrent à leurs concitoyens les désastres de Rome. La consternation devint aussitôt générale; mais les Marseillais ne crurent pas accomplir par des marques de deuil les saints devoirs de Tamitié; ils ne se bornèrent pas à payer à une illustre infortune un stérile tribut de larmes. Us recueillirent tout l'argent du tré-^ sor public, et le firent porter aux vaincus par les mêmes députés. Quelle reconnaissance, quelles bénédictions ne dut pas faire naître dans Rome l'arrivée de cette généreuse ambassade? Les Gaulois avaient été chassés, et Camille s'était vengé

* Massilia cujus socîetate et viribus in discriminibus arduis fultam aliquoties vidimus Romam, — Ammien-Marcell. liv. xv, ch. II.

de sa patrie ingrate , en la sauvant. Les Romains n'avaient plus besoin du secours des Marseillais; mais en le refusant, ils accordèrent à ces alliés fidèles des distinctions honorables. Us leur donnèrent rang parmi les sénateurs dans les spectacles publics ' ,

Marseille ne fut pas à même d'être utile aux Romains dans leurs longues guerres contre les peuples dltalie, ni dans celles qu'ils eurent à soutenir contre Pyrrhus; mais, dans les guerres puniques, l'occasion ne lui manqua pas défaire éclater sa fidélité.

Annibal , cherchant des périls et des exploits dignes de son grand cœur, forma, du fond de l'£spagne, le hardi projet de porter la guerre en Italie , et d'attaquer , au centre de son empire , cette Rome qui était encore dans la force de son institution et qui n'avait pas perdu ses vertus patriotiques. 11 n'avait ni magasins , ni places, ni ressources assurées , ni espérance de retraite en cas de défaite; mais il se confia à sa fortune, a son génie, et a sa haine pour le nom romain. Il savait que les Gaulois Cisalpins l'attendaient avec empressement. Ennemis jurés de la domination romaine, ils le recevront a bras ouverts; ils se rangeront en foule sous ses drapeaux libéra-

' Justin, liv. XLiii, ch. v. — L*an 363 de la fondation de Rome, 390 ans avant J. C.

teurs. Sou attente ne fut pas trompée. Dans leur impatience, et avant qu'il eût franchi les Alpes, ils firent entendre le cri de Tindépendance. Ils se souleyèrent contre les Romains, afin de les occuper et de favoriser le passage de Tarmée carthaginoise.

Les Gaulois Transalpins ne montrèrent pas des dispositions si favorables à Ânnibal. Les armes romaines, qui n'avaient pas encore pénétré parmi eux, n'avaient point fait baissé leur front altier. Ils n'avaient aucune injure à venger. L'approche d' Annibal ne dut leur inspirer que des soupçons et des craintes. Ce général fit tous ses efforts pour Jes rassurer, pour les convaincre qu'il n'en voulait qu'au peuple romain , lequel , dans son ambition toujours croissante, méditait l'asservissement des autres peuples. Voulant donner aux Gaulois un gage de sa franchise et de ses intentions pacifiques, il fit avec eux un traité pour les garantir de tous dommages, ou pour régler la réparation de celui qu'on ne pourrait éviter. Il n'épargna pas même l'argent ' , et il s'avança alors sans obstacle depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône.

Les Marseillais firent savoir aux Romains qu' Annibal avait passé TËbre, et s'avançait a grands pas dans les Gaules, sans éprouver la moindre

* Polyb. liv. m, ch. viii.

résistance. Aussitôt le consul P. Cornélius Sci* pion fut envoyé à Marseille avec une flotte de soixante galères et une légion , pour arrêter la marche de 1-ennemi. Scipion fit débarquer ses troupes aux rivages marseillais et en repartit aussitôt pour aller se poster à Tembouchure du Rhône.

Les Marseillais fournirent des vaisseaux au consul i^omain. Ce furent deux galères marseillaises, envoyées à la découverte de la flotte carthaginoise, qui vinrent rapporter que cette flotte ennemie était a Pembouchure de PËbre ' .

Annibal, arrivé aux bords du Rhône, voulut le passer, selon Polybe ' , à quatre journées environ de la mer. C'était le pays des Cavares^. C'est Ik que le général carthaginois éprouva une r^istance opiniâtre. Ces peuples s'étant tous placés sur la rive gauche du Rhône , s'opposèrent vivement au passage d'Ânnibal. Us avaient été sourds à ses paroles de paix , et avaient méprisé ses négociations et ses promesses flatteuses. Us étaient sous l'influence des Marseillais qui leur avaient envoyé des agents. Ceux-ci les avaient poussés à se soulever, a s^armer. Us leur avaient

• Polyb. liv. III, ch. xx.

' Liv. in.

^ Ce peuple habitait le district des villes d*Oraiige, d'Avignon , de Cavaillon et de Carpentras.

représenté les Carthaginois comme des ennemis farouches , venant leur apporter l'humiliation et des fers. Marseille, pour défendre Rome, avait ainsi excité la fierté et le courage de ces peuples , justement jaloux de leur liberté et ne pouvant supporter Tidée de la domination étrangère.

Tous ces efforts furent infructueux. Annibal, comprenant les dangers de sa position, recourut à un de ces stratagèmes si familiers à son génie militaire. Il détacha un corps de troupes, sous le commandement d'Hannon , un de ses lieutenants , avec ordre de remonter le fleuve pendant une journée de marche, d'en tenter ensuite le passage, et de tomber sur les derrières des Gavares, qui , voyant toujours les Carthaginois sur la rive droite , et ne soupçonnant pas qu'une partie de leur armée pouvait passer le fleuve plus haut , seraient ainsi surpris à Timproviste. Tout réussit selon les désirs d'Annibal. L'attaque d'Hannon saisit de frayeur les Barbares. Ils ne tinrent pas un seul instant; le désordre se mit dans leurs rangs ; ils prirent la. fuite ; et Annibal passa le Rhône sans obstacle ' .

Scipion avait détaché trois cents cavaliers, sous la conduite de guides marseillais, pour reconnaître les lieux. Ce détachement tailla en pièces une troupe de cinq cents Numides. Exploit peu

* Polyb. liv. III. — L'an 219 avant J. C.

considérable^ dit Tile-Live', mais qui pourtant présagea Theureuic succès d'une sanglante guerre. Le consul voulut se mettre a la poursuite des Carthaginois, s'avançant vers les Alpes à marches forcées. Il désespéra de les atteindre, en voyant la grande distance qui l'en séparait , et s'embarqua pour retourner en Italie.

Ânnibal vainqueur arrive au sommet des Alpes et fait voir à ses soldats harassés de tant de fatigues, les belles contrées où les attend une moisson immense de gloire et de richesses. Bientôt il se signale par d'étonnants succès; il ne fait que marcher de victoire en victoire , et l'on dirait que Rome a perdu devant lui le secret de sa force. Le malheur des Romains, loin d'ébranler la fidélité des Marseillais, donna à ce sentiment un nouveau degré de constance et d'énergie. Après tant de marques d'amitié réciproque, il leur eût semblé bien bas et bien lâche d'abandonner la république vaincue , alors surtout qu'au milieu de ses revers elle apparut si grande et si sublime; alors qu^après la défaite de Cannes, le Sénat complimenta le consul Varron pour n'avoir point désespéré du salut de la patrie et vendit le champ oïl campait Annibal '. Les Marseillais of-

' Hoc prœcipuum simuîque omen belli, ut summè rerum prosperum eventum, Liv. i, Décad* m.

• Florus, liv. II. — Annibal, voulant disputer de confiance, mit en vente, de son côté, les bureaux de banquiers de la vilk;

frirent aui Romains tout ce dont ils pouvaient disposer. La générosité des sentiments s^unit, dans leur conduite, à l'intérêt et à la bonne politique. Âpres avoir fait tous leurs efforts pour arrêter Annibal dans les Gaules, après avoir soutenu avec tant d'ardeur la cause romaine, Garthage triomphante n'aurait-elle pas voulu les punir ? n'aurait-elle pas pris avec plaisir ce prétexte pour abaisser des rivaux incommodes? Une fois Rome abattue, que serait devenue Marseille livrée a ses propres ressources? Aurait-elle pu résister à un ennemi si puissant, si enflé de ses victoires?

Heureusement pour Marseille, la victoire, Ion g- temps infidèle aux Romains dans la seconde guerre punique , vint enfin se placer sous leurs enseignes. A force d'héroïsme et de patience, ils reprirent leur ancienne supériorité. Garthage éprouva à son tour les cruelles rigueurs d'une fortune inconstante. Annibal, sans asile et lâchement trahi , échappa aux Romains par le poison. L'Italie entière passa sous leur puissance. Les Gaulois Gisalpins, qui avaient montré tant de dévouement aux Carthaginois par haine contre Rome, rentrèrent sous le joug. La Ligurie Italienne, qui avait aussi excité la colère et la

mais personne ne se présenta aux enchères. Ce fut là un présage de- la destinée des deux peuples.

yengeance des Romaitis par ses pirateries si nuisibles au commerce marseillais, fut soumise a leurs armes, depuis l'Arno jusqu'au Var. Dans ces circonstances, les Gaules Transalpines devaient tenter l'ambition de Rome et plaire a ses projets de conquête. Il lui fallait un motif pour passer dans ces contrées. Ce fut encore l'intérêt de Marseille qui le lui fournit.

La république marseillaise était en guerre avec les Décéates et les Oxybiens *. Ces peuples assiégeaient ses colonies d'Ântibes et de Nice , et les mettaient dans un péril extrême. Marseille , habituée a tourner ses regards vers Rome, dépêcha aussitôt des ambassadeurs au Sénat pour implorer sa protection et obtenir du secours. Le Sénat résolut de députer sur les lieux Flaminius Popilius Lœnas et L. Puppius, pour essayer de faire rentrer par la raison les Barbares dans des voies de paix. Les commissaires romains , suivis des ambassadeurs marseillais, arrivèrent par mer devant le territoire des Oxybiens, dans le dessein de débarquer à ^gytna , ville principale de ce peuple , située sur la plage de Cannes , au levant des îles appelées aujourd'hui Sainte-Marguerite ^ . Les Oxybiens ayant appris que les députés de Rome ne venaient que pour leur commander de

' i55 ans arant J. G.

• D'Anville, ouv. cité.

lever le siège des deuK colonies marseillaises , s^ndignèrent d'un pareil ordre. Ils voulurent s'opposer de vive force à leur débarquement , et, dans ce dessein, ils accoururent sur le rivage; mais lorsqu'ils y arrivèrent, Flaminius était déjà descendu avec ses ballots et ses serviteurs. D'abord ils le sommèrent de quitter la terre et de rentrer dans son vaisseau . Le Romain , dans sa juste fierté , ne recula point devant cette sommation , quoique sans défense et entouré d'ennemis qui poussaient des cris de fureur et de mort. Ses bagages sont aussitôt pillés; deux de ses gens sont tués. Blessé lui-même, il n'a rien de mieux a faire que de remonter sur son bord, et est réduit, pour sauver sa vie, à couper les câbles de ses ancres. Il prend la route de Marseille, et trouve dans cette ville l'accueil généreux qu'il devait y attendre. Tous les soins lui sont prodigués.

Le Sénat, voulant venger cette violation du droit des gens, fait aussitôt ' partir avec une armée le consul Quintus Opimius contre les Décéates et les Oxybiens. Opimius conduit son armée devant yEgytna qui est incapable d'opposer un^ résistance sérieuse à. la valeur des légionnaires. Il prend cette ville d'assaut, et réduit les habitants en esclavage. Il va ensuite à la rencontre des Oxybiens qui , au nombre de quatre mille hommes, et sans avoir attendu les Décéates , s'avançaient témérairement vers lui , avides

qulls étaient de combats, impatients de se mesurer avec les soldats romains. Ces Barbares sont défaits complètement. Un grand nombre restent sur le champ de bataille ; les autres prennent la fuite et se dispersent devant un vainqueur irrité.

LesDécéates, qui n'avaient pas eu le temps de joindre les Oxybiens , avaient été renforcés des fuyards. Ils eurent aussi la témérité de venir attaquer l'armée romaine, et combattirent avec impétuosité et avec courage. Mais la victoire ne fut pas long-temps indécise. Opimius les mit en déroute ; il s'empara de leurs bourgades , et y plaça ses troupes en quartier d'hiver. Les vaincus livrèrent leurs armes ; ils furent obligés d'envoyer à Marseille des otages qui devaient être échangés à certain temps. Lés terres conquises furent données aux Marseillais qui reçurent ainsi une satisfaction éclatante ' .

Les cités d'ionie s'étant prononcées contre Rome, lorsque des monarques d'Asie osèrent la combattre , elles partagèrent avec eux les malheurs de la défaite. Plusieurs de ces villes furent détruites. Phocée l'eût été comme elles, si Marseille, épouvantée du sort de sa fondatrice, n'eût

' Ambassades de Polybe, cxxxiv. — Tit, Liv, Epitom, lib, xLYii. Ce dernier auteur, qui parle de la siouxnission de ces peuples y ne dit rien de la distribution faite aigi; Marseillaiai du territoire conquis. Son silence ne ^aurait atténuer le té-moignage de Polybe.

oblenu la revocation du terrible décret porté par les vainqueurs ' .

Marseille se vit bientôt en danger. Les Salyens ayant formé contre elle une ligue puissante , elle eut recours à la protection des Romains qui ne repoussèrent pas ses prières. Les ennemis avaient des forces considérables. Teutomal qu'ils avaient choisi pour chef, se montrait digne de ce choix. Guerrier plein de hardiesse et d'intrépidité, il savait enflammer les cœurs de ses soldats. Gaïus Sextius Galvinus vint avec une armée dans la Ligurie Transalpine. Il défit les Salyens en bataille rangée ; contraignit Teutomal a se réfugier chez les AUobroges, habitant le pays qui se trouve entre le Rhône et l'Isère jusqu'au lac de Genève, et fonda non loin de Marseille, au lieu même oii il avait remporté la victoire et oîi coulaient des. eaux chaudes , une place qui fut appelée Aquœ Sextiœ. Il mit dans cette place une garnison romaine, et donna à la république marseillaise le terrain que les ennemis avaient abandonné. Ce terrain comprenait tout le rivage maritime du Rhône aux limites de l'Italie, dans une largeur de 12 stades sur les points : d'un accès facile, et de 8 stades auprès des côtes élevées *.

'1^7 ans avant notre ère. — Justin , liv. xxxvii,ch. i. Hist. univ. anglaise, tom. y, pag. i58.

* 121 ans avant J. C.

Alors florissait dans les Gaules un Etat puissant, la nation des Arvernes dont le territoire n'embrassait pas seulement l'Auvergne d'aujour'hui, mais s'étendait beaucoup au-delà ^ Cette nation paraît n'avoir pas été étrangère aux principes d'une bonne organisation politique. Le luxe et l'opulence qui s'y étaient introduits font supposer une civilisation développée, une police avec des règles fixes et les arts en honneur. Strabon nous apprend que Luerius, chef de ces contrées, voulant éblouir ses sujets et les étrangers, voulant leur donner des preuves de son faste et de ses richesses , aimait k se promener dans les champs, assis sur un char magnifique, et jetant au peuple des pièces d'or et d'argent. Bituitus, son fils, en héritant de sa puissance, avait aussi hérité de son amour pour les prodigalités et le luxe. 11 se servait d'un char d'argent pour prouver que les trésors de Luerius n'étaient pas épuisés ' .

Teutomal inspira aux AUobroges la haine qui l'animait contre les Marseillais et les Romains, et, k ses sollicitations, ils se décidèrent k venger ses affronts et ses disgrâces. Il eut même l'adresse et le bonheur de mettre les Arvernes dans ses intérêts, et de les associer k ses projets de vengeance. Bituitus, apprenant que le proconsul

• Strabon y liv. iv.

" Florus, liv. II £.

Domitius .Snobardus marchait contre les Âllobroges, crut lui en imposer et lui donner une idée de sa grandeur, en lui envoyant une ambassade somptueuse. Le chef de cette ambassade ordonna au général romain de rétrograder, sous peine d'encourir la colère de son maître. Domitius, irrité de cette menace insolente, jeta sur les députés des regards de mépris , et, pour toute réponse , continua sa marche. Il rencontra Tarmée des Âllobroges vers le confluent de la Sorgue et du Rhône. Il fit aussitôt toutes ses dispositions pour Tattaque, et dans une bataille meurtrière les Barbares furent complètement défaits.

A cette nouvelle , Bituitus rassembla des forces considérables. Croyant facilement accabler les Romains, parce que leur armée était beaucoup plus faible en nombre , il alla hardiment h leur rencontre. L'armée romaine était alors commandée par Q. Fabius Maximus , et Domitius n'était plus que son lieutenant. Fabius resta vainqueur dans une grande bataille livrée vers l'Isère. Paul Orose raconte qu'il y périt 1 50,000 Gaulois , tant tués que noyés '•, Pline, 130,000 '; Tite-Live, 120,000 ^. Ce qui paraît constant, c'est que la perte des Gaulois fut considérable.

Quelque temps après, Domitius fit inviter Bi-

* Lib, X, cap, xm.

* lÂb, VII, cap» L.

^ Epitom. lib, lxi.

tuitus à une entrevue, sous le prétexte de jetfT les bases d'une paix désirable. Ce chef, ne soupçonnant aucune perfidie, se rendit sans escorte et sans suite auprès du général romain, qui le chargea de fers et l'envoya à Marseille , d'oîi il fut conduit par mer à Rome. 11 serait difficile d'excuser une aussi odieuse violation du droit des gens. Le Sénat ne l'approuva pas, et ne voulut pas cependant renoncer à ses résultats, dans la crainte que Bituîtus , renvoyé dans la Gaule , n'y suscitât de nouvelles guerres. Ce malheureux prince fut donc retenu et relégué à Albe ' .

Les Allobroges furent soumis à la domination romaine; les Arvernes eurent un sort différent; ils reçurent leur pardon, sans payer même aucun tribut '• Rien ne peut nous expliquer les motifs de cette distinction faite entre deux peuples qui avaient tenu la même conduite.

Depuis cette époque, la puissance des Romains fut consolidée dans le pays des Salyens; mais, toujours envahissante de sa nature, elle aspira bientôt h reculer ses limites. Les Volces-Arécomicîens^ furent subjugués. Marcius Narbo fonda une

* Val. Max. liv. ix, ch. vi.

■ Caesar , de BelL galL liv. i , ch. xlv.

^ Le nom de Yolces était commun à deux peuples, les Arecomiciens et les Tectosages qui occupaient tout l'intervalle qu'il y a du Rhône à la Garonne ; les Arécomiciens étaient voisins du Rhône et s'étendaient le long de la mer , dans ce qu'on ap-

colonie à Narbonne, appelée du nom même de ce consul '. Toutes les contrées soumises portèrent le nom de Gaule Narbonnaise et furent régies par un préteur qui résidait dans cette dernière ville. Ce n'est pas avec patience et lâcheté que ces peuples subirent le joug des vainqueurs. Si leurs efforts pour s'en délivrer ne firent que le rendre plus pesant, l'on vit du moins tout ce que l'amour de la liberté peut enfanter de courageux et d'héroïque. Tous les vaincus n'acceptèrent pas des fers, Ton en vit un grand nombre préférer la mort k la honte de la servitude ' .

La république marseillaise, agrandie dans son domaine, maîtresse tranquille d'une grande étendue de côtes et de terres, cessa d'être inquiétée. Elle crut n'avoir plus rien à redouter. Cependant elle ne devait pas s'endormir dans une imprudente sécurité. Des dangers plus grands que tous

pelle aujourd'hui le bas Languedoc. Leurs limites ont éprouvé des variations. On ne peut guère fixer d'une manière certaine les limites des Tectosages. Selon César ( Comment, liv. vi ) ils avaient pénétré en Germanie et s'étaient établis dans les meilleurs cantons aux environs de la forêt Hercynie. Us s'y maintenaient avec une grande réputation de justice et de courage. Justin rapporte (liv. xxxii) qu'un corps de Tectosages avait pénétré dans l'Ulyrie et s'était ûxé dans la Pannonie. Leur plus célèbre établissement est celui qu'ils formèrent dans une partie de la Phrygie où ils occupaient Ancyra, la principale ville du pays qui prit le nom de Galatie.

' Eutrop. liv. nr.

"•Paul-Oros , liv. v, ch. xix.

ceux qu'elle avait courus lui étaient réservés , et un orage terrible vint menacer son existence.

Une multitude prodigieuse de Barbares, sortis des côtes dé la mer Baltique et des forêts de la Germanie, s'avançaient vers le midi de TEurope , cherchant de nouvelles terres et un climat plus doux. Ce n'étaient pas des armées plus ou moins régulières, ayant un système arrêté de conquêtes. C'étaient des troupes de guerriers féroces , suivis de leurs femmes et de leurs enfans; nations aventurières, races exterminatrices, qui couraient au-devant de la mort comme d'autres au-devant des plaisirs. Les Cimbres et les Teutons , après avoir entraîné les Ambrons avec eux, s'étaient précipités sur la Gaule Septentrionale, et ensuite sur la Gaule Narbonnaise. Les Tectosages qui jusque-là avaient vécu en paix avec les Romains, s'étaient déclarés contre eux et en faveur des Barbares. Le consul Cœpion attaqua la ville de Toulouse, leur capitale. Il la prit et la livra au pillage. Il fit enlever du temple consacré à Apollon une masse immense d'or et d'argent, et l'ayant ensuite envoyée sous escorte à Marseille , il fit périr secrètement les hommes chargés de la garde et du transport de ce trésor, pour se l'approprier par ce crime qui depuis donna lieu contre lui à de graves poursuites dans Rome\ Les

' Paul-Oros , liv. v , ch. xv.

se HISTOIRE

Tectosages perdirent leur indépendance , et leur pays fut incorporé à la Narbonnaise '.

Cependant rien ne résistait aux Barbares. Tout tremblait^ tout fuyait devant la terreur de leur nom'. L'armée de Coepion ainsi que celle de Mallius , nouveau consul envoyé en Gaule , avaient été taillées en pièces. Il semblait que ce torrent dévastateur allait tout détruire sur son passage. C'en était fait de Marseille, c'en était fait de Rome' ; la face de la terre allait changer. D'autres moeurs, d'autres croyances allaient y prévaloir. Pour conjurer ces grands périls, Rome avait besoin d'un capitaine habile , plein de valeur et d'activité , déjà célèbre par d'éclatants triomphes. Il fallait qu'il eût la confiance du peuple et l'amour des soldats. jVIarius fut nommé ; Marins qui, né de parents obscurs , élevé dans le travail et la pauvreté , passant par tous les degrés de la milice où il montra toujours un courage brillant et tranquille, de vastes ressources et de rares talents militaires, était monté aux premières dignités de l'Etat, en dépit du Sénat et de la noblesse. Mais l'orgueil patricien cessa de murmurer en ces extrémités. Le danger commun fit taire les

' La Gaule Narbonnaise embrassait alors le haut et le bas Languedoc , la Provence , moins le territoire des Marseillais , le Dauphiné et la Savoie.

* Actum erat nui Marius illi sœculo contigisset,

Florus , liv. III.

passions et les ressentiments, et le vainqueur de Jugurtha, nommé consul pour la seconde fois, devint le génie tutélaire de la république alarmée. Les Barbares, après leurs victoires, prirent la route d^Espagne , au lieu de passer en Italie , et la Narbonnaise était délivrée de leur présence lorsque Marins y arriva. Ce général profita du loisir qui lui était laissé, en faisant exécuter à ses soldats d'immenses travaux. Il les croyait plus propres à vaincre, plus soumis à la discipline, en les endurcissant à la fatigue. Lui-même, d'une grande taille, d'une force de corps extraordinaire et d'un esprit indomptable, avait toujours montré du dédain pour les voluptés, et s'était accoutumé aux plus durs exercices qu'il regardait comme un jeu. Aussi bien, en occupant ainsi son armée, il ne faisait que suivre la politique et les coutumes de Rome qui, craignant toujours plus l'oisiveté que les ennemis, tenant toujours ses soldats en haleine , les employait à des ouvrages d'utilité publique , empreints du sceau de la grandeur et de l'immortalité ' . Souvent elle leur fit désirer les combats comme la fin de leurs fatigues. D'ailleurs, elle voulait surprendre les peuples par tous les genres d'énergie et de puissance ; elle voulait captiver les esprits autant par l'admiration que par

' Végèce, liv. i. — Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, ch. ii.

la crainte y persuadée que la soumission dépend toujours plus de Topinionque de la force brutale. Mapius signala son séjour dans nos contrées par des travaux considérables dont il reste une multi* tude de vestiges. Grand homme de guerre autant qu'habile administrateur , son génie infatigable sut veiller et pourvoir à tout. Les Barbares^ après avoir ravagé TEspagne, retournèrent dans les Gaules. LesCimbres prirent la route de l'Italie par les Alpes Orientales; les Teutons et les Ambrons se dirigèrent vers la Gaule Narbonnaise. Marius les y attendait , après avoir fait toutes les dispositions nécessaires pour qu'ils y trouvassent leur tombeau. Son camp était assis auprès du lieu oit est aujourd'hui le village appelé Foz, autour d'un golfe qui est fermé du côté de la mer et divisé en plusieurs étangs. 11 avait fait creuser un canal qui fut appelé de son nom Fossœ Marianœ. Ce canal, qui s'étendait du Rhône jusqu'au golfe où l'armée romaine était campée, lui assurait les subsistances. Les Barbares, impatients de combattre, passèrent devant le camp des Romains, en les provoquant k en sortir ; mais Marius jugea prudent de ne point d'abord livrer bataille. 11 retint Son armée dans les retranchements pour l'accoutumer k supporter l'aspect effrayant des ennemis et leurs clameurs formidables. Cependant son plan était arrêté , et quand ils se furent retirés , il quitta sa position inexpugnable ; il se mit k les

suivre en queue, ayant soin de se poster dails les lieux les plus élevés où il ne pût être forcé. Après quelques jours démarche, les deux armées arrivèrent aux environs d'Aix. Les Barbares s'arrêtèrent dans la plaine , sur la rive gauche de l'Arc , et Marins établit son camp de Tautre côté , dans un lieu avantageux, mais qui manquait d'eau. Bientôt les soldats en murmurèrent. Voilà de Veau y leur dit le Consul en leur montrant la rivière qui coulait devant eux; mais les Barbares en sont les maîtres; vous devez V acheter au pria: de votre sang.

Alors ils demandent k combattre. Marins ré-^ pond qu'il faut avant tout se retrancher. On obéit , et l'on travaille avec ardeur aux retranchements. Cependant les valets qui n'étaient pas employés à ces ouvrages, s'arment du mieux qu'ils peuvent, et descendent à la rivière pour faire leur provision d'eau. C'en fut assez pour engager une de ces batailles mémorables qui décident du sort des nations. D'abord un petit nombre d' Ambrons tombe sur les valets, mais peu a peu les autres surviennent, en agitant leurs armes et poussant des cris affreux. Les soldats romains sortent alors des retranchements et volent au secours des valets qui ne peuvent plus résister. Les Ambrons ne les attendent pas ; ils se précipitent à leur rencontre ; mais ils rompent leur ordonnance au passage de la rivière. Les Romains profitent de leur désordre

pour les charger avec vigueur. Dans un instant la rivière est remplie de morts. Les troupes romaines y victorieuses sur tous les points , poursuivent les Barbares jusque dans leur camp dont Tenceinte avait été formée avec des chariots. Aussitôt les femmes des Ambrons sortent de ce camp et se précipitent dans la mêlée, frémissantes de rage; elles frappent leurs époux en leur reprochant leur lâcheté et leur fuite. Les Romains, étonnés de tant d'audace et épuisés de fatigue, se retirent dans leurs retranchements.

Les Teutons n'avaient pas combattu , et ils étaient les plus nombreux et les plus redoutables. Marins détacha Marcellus avec une troupe d'élite, pour se mettre en embuscade, au-dessus du camp des Barbares, derrière la chaîne de montagnes appelées aujourd'hui Sainte-Victoire, avec ordre de les attaquer quand le combat serait engagé. Lorsque toutes ses dispositions furent faites, Marins sortit de son camp, et s'avança du côté de Fourrière. Il rangea son armée en bataille sur la hauteur , et fit descendre la cavalerie dans la plaine, pour commencer le chotc. Les Barbares s'avancèrent précipitamment pour combattre, et gravirent la colline. Les Romains, profitant de l'avantage de leur position, fondirent sur les ennemis, en les frappant sur la pente des coteaux. Les Teutons avaient déjà brisé leurs lignes et étaient repoussés, lorsque Marcellus, sorti de

son embuscade y tomba sur eux à Timproviste, et acheva de répandre la confusion dans leurs rangs. Le carnage devint affreux. Jamais défaite ne fut plus complète. Teutobochus, roi des Teutons, accoutumé à changer de cheval cinq ou six fois dans la mêlée, en trouva à peine un pour s^enfuir, et fut saisi dans un bois voisin. Marins, après avoir rendu aux dieux de solennelles actions de grâce, après avoir mis ordre aux affaires de la province, partit pour Tltalie où il acheva l'ouvrage de la délivrance de sa patrie par la destruction des Cimbres ' .

Marseille fut aussi sauvée. £lle n'eût pas été épargnée par les Barbares, s'ils eussent été vainqueurs des Romains. Elle soutint de tous ses efforts la cause de Rome qui cette fois était la cause de la civilisation et de la liberté contre la barbarie et la servitude. C'était aussi la sienne. Elle fournit à Marins tous les genres d'assistance; elle mit toutes ses ressources à sa disposition , trésors, munitions, subsistances. Ses troupes auxiliaires se distinguèrent sous les aigles romaines , et con- i^

coururent puissamment k la victoire des alliés. Marins sut reconnaître des services si importants. Il donna aux Marseillais les Fosses Marianes, et ils s'en servirent utilement pour le commerce des

• loa ans avant Fère chrétienne. — Plutarch. in Fit, Marii, — Tit. Liv. épit. l, lviii. — ^Val. Max. liv. v, ch. iiv. — Aul. Gell. Noct. att. liv. m. — Vell. paterc. liv. lu. — Oros. liv. v.

Gaules. Ce canal devint même pour eux la source d'un revenu considérable par les droits qu'ils perçurent sur toutes les marchandises qui remontaient ou descendaient le fleuve. Us élevèrent sur la côte un phare pour guider les vaisseaux pendant la nuit, et des édifices pour servir de logement aux receveurs et d'entrepôt aux marchandises. Ils trafiquèrent librement dans les Gaules, sans avoir à craindre aucune concurrence. Les cités gauloises ne pouvaient pas leur en présencer , et il était de l'intérêt des préteurs romains qui avaient le commandement de la province, de favoriser et d'étendre le commerce de Marseille, toujours si favorable à leurs vues politiques et a leur système de domination.

Les guerres civiles de Rome causèrent dans la Gaule Narbonnaise diverses agitations. Des mécontentements y éclatèrent. Les Voconces et les y olces - Àrécomiciens crurent que le moment était propice pour se soulever. Ils se déclarèrent pour Sertorius qui , ayant réuni en Espagne les restes du parti de Marins, s'y maintenait avec vaillance. Pompée fut chargé par Sylla de le réduire. On croit que le jeune général, qui devait plus tard fixer les regards de l'univers, séjourna quelque temps à Marseille. 11 marcha contre les peuples révoltés des deux bords du Rhône, et conjointement avec Fontéius, gouverneur de la province, il n'eut pas beaucoup de peine à les

faire rentrer dans l'obéissance. Les deux généraux les dépouillèrent d'une partie de leurs terres qu'ils adjugèrent à la république marseillaise^ en exécution d'un décret du Sénat.

La Narbonnaise devint alors tranquille ; mais la domination fut toujours bien pesante. Il fallait sans cesse fournir des hommes, de l'argent et des vivres. Tous les impôts étaient exigés avec une dureté insupportable. Cependant les vaincus s'accoutumèrent insensiblement à la police, aux lois et aux moeurs du peuple romain qui leur laissa la liberté des opinions religieuses. Dans son despotisme, ce peuple fut toujours assez raisonnable pour ne pas imposer ses dogmes par droit de conquête. Il savait que la violence exercée sur les consciences est un de ces outrages qu'on ne pardonne pas. Pourvu que les nations subjuguées lai obéissent sans murmure, leur religion était pour lui chose indifférente, et s'il ne professa pas tous les cultes, s'il ne donna pas à tous une sanction publique, il les toléra tous. Les croyances druidiques qui s'étaient usées d'elles-mêmes , périrent plus tard par leurs excès et leur £aiiblesse. Les prêtres gaulois furent accusés d'exciter les peuples à la révolte, de déverser l'insulte et le mépris sur les divinités de Rome , et Rome alors ne voulut plus de ces croyances perturbatrices. Tibère commença leur destruction, et Claude l'acheva.

9i HISTOIRE

Jules-César ayant obtenu le gouvernement de la Gaule Cisalpine et de la Gaule Narbonnaise, ne changea rien à Tordre établi dans cette dernière province. Durant les dix années qu'il employa à conquérir le reste des Gaules, il sut mettre a profit l'amitié des Marseillais , et obtint d'eux de grands secours. Il les en récompensa, en agrandissant non-seulement leur territoire , mais encore en leur permettant d'augmenter leurs droits de péages et les différents impôts mis sur le commerce *.

Marseille était parvenue au faîte de sa puissauce. Elle avait servi d'entrepôt pendant la guerre que les Romains avaient faite aux Carthaginois en Espagne , et cette guerre avait été pour elle une source de richesses. Lorsque après ces luttes longues et mémorables où combattirent les plus grands généraux de l'antiquité, Carthage fut prise et réduite en cendres par Scipion Emilien ; lorsque, à la même époque, la célèbre Corinthe tomba aussi devant la puissance romaine et entraîna dans sa chute la république des Âchéens , l'industrie commerciale de Marseille

1 Caes. de BeU, civil, liv. i.

Les Commentaires de César sont stériles sous le rapport politique et administratif; ils ne disent pas précisément que les Marseillais lui ont fourni des secours dans ses guerres contre les Gaulois; mais les récompenses qu'il dit leur avoir accordées le font nécessairement supposer.

devint encore plus active et plus florissante. Elle ne fut surpassée que par celle d'Alexandrie. Le héros macédonien qui regardait le commerce comme le lien le plus fort qui pût unir tous les peuples soumis à sa vaste domination y avait projeté d'établir en Egypte le siège de son empire , et d'en faire en même temps le centre du commerce de l'univers. La mort qui le surprit au milieu de sa carrière , ne lui permit pas d'exécuter ce grand projet. Mais ce qu'Alexandre ne fit pas 9 les Ptolémées le firent avec succès. Sous leur règne, le commerce et la navigation d'Alexandrie atteignirent un degré de splendeur que les nations n'avaient pas encore vu. Jamais il ne fut donné aux Marseillais d'y atteindre. Leur république fut moins favorisée par sa position et par les circonstances politiques. Rome pourtant la protégeait toujours. Un citoyen romain était-il condamné à l'exil ? L'exil perdait pour lui de son amertume et de sa rigueur, s'il obtenait la faveur de se fixer à Marseille. Il trouvait Ik des consolations et des sympathies. Aussi Milon, jouissant de cette faveur ^ prit son parti avec résolution , et écrivit à Cicéron qui lui envoyait l'admirable plaidoyer qui nous a été transmis et qui n'est point tel qu'il l'avait prononcé : Je vous remercie de n^as^oir pas fait si bien d^ahord; si vous mnez parlé ainsi , je ne mangerais pas de si bon poisson à Marseille. Gatilina, après que sa con-

spîration fut découverte , osa écrire au Sénat qu'il consentait k s'éloigner de Rome, s'il pouvait trouver un asile sur les terres marseillaises. Cependant la protection des Romains était bien onéreuse , et la puissance de Marseille , acquise par leur épée victorieuse , se trouvait sans appui véritable , parce qu'elle ne reposait que sur le bon plaisir de ses alliés, intéressés jusques alors à la lui conserver, mais qui devaient finir par avoir un intérêt contraire. La république marseillaise en était venue au point que sa grandeur n'était plus pour elle qu'un embarras et un état de gêne et de souffrance. Elle l'avait payée bien cher, et sans cesse il fallait la maintenir par de nouveaux sacrifices. Les sommes qu'elle avait fournies aux Romains étaient immenses. Ses protecteurs pouvaient a chaque instant devenir ses maîtres*, ils n'avaient qu'à le vouloir. Sa population n'était pas en proportion avec la vaste étendue de son territoire. Et qu'était-il, après tout, cet empire territorial? Marseille n'y attachait aucun prix ; elle ne pouvait le défendre en cas d'attaque. C'est vers le Sénat romain qu^elle tourna sans cesse ses regards. C'est lui qu'elle prit toujours pour arbitre de ses destinées. Ses colonies étaient riches et nombreuses ; les vaisseaux de ses navigateurs et de ses négociants sillonnaient sans obstacle toutes les mers connues; un commerce toujours sage dans ses entreprises,

toujours intelligent dans ses vues , apportait dans ses murs de riches tributs ; mais elle n'avait point de soldats , point de bâtiments de guerre , point de moyens de défense. Elle avait entier rement négligé son état militaire. Ne pourraiton pas s'étonner de sa sécurité et la taxer d'im^ prudence impardonnable? Ne pourrait-on pas lui reprocher de s'être abandonnée avec trop de confiance à Tamitié des Romains , d'avoir eu trop de foi k l'éternité de leur alliance? Leur ambition ne lui inspira aucune alarme ; elle favorisa de tous ses vœux et de tout son pouvoir leurs conquêtes dans les Gaules. Elle y dirigea leurs pas triomphants. Son dévouement à leurs intérêts fut si absolu , son enthousiasme pour leur puissance et leurs travaux fut si ardent , qu'ils lui firent quelquefois franchir les bornes raisonnables et lui inspirèrent des démarches désavouées par la justice. Le préteur Fontéius avait pressuré la Narbonnaise pendant les trois ans qu'il l'avait gouvernée. Il avait mis des subsides exorbitants sur les denrées, livré les peuples à toute l'avidité des publicains, contraint les propriétaires des terres voisines des grandes routes et surtout de la voix domitienne qui traversait la province depuis le Rhône jusqu'en Espagne, d'en faire les réparations à leurs dépens. Il avait fait de grandes levées de troupes, surtout de cavalerie, qu'il avait envoyées à Pompée avec des secours I. 7

considérables , tant en argent qu'en munitions. Toutes ces yexations aigrirent les esprits contre lui y et , au sortir de son administration , il fut accusé de concussion par les Gaulois qui envoyèrent des députés a Rome pour y poursuivre leurs griefs et en tirer raison. Induciomarus , chef des Allobroges^ fut placé à la tête de la députation. Les Marseillais députèrent aussitôt à Rome pour défendre Fontéius. Us joignirent leurs efforts à ceux de Gicéron qui soutint que l'accusation portée contre ce gouverneur n'était qu'un prétexte avancé pour le perdre. Le grand orateur parla deux fois en faveur de son client avec toute la force de son éloquence. Nous n'avons plus le premier plaidoyer ^ et ce n'est que par un fragment considérable qui nous reste du second que nous apprenons le nombre et la qualité des chefs d'accusation. Nous ignorons les suites de cette grande affaire. Quelle qu'en ait été la fin , il est difficile de croire à l'innocence de Fontéius. On ne peut pas admettre que la voix accusatrice d'une province entière ne fut que l'organe du mensonge , et les Marseillais auraient sans doute beaucoup mieux fait de rester neutres dans ces poursuites. Malgré ces reproches , la politique de Marseille peut encore se justifier. Il est pour les nations , comme pour les individus , des positions malheureuses que la sagesse ne doit pas changer , sous peine d'un malheur plus grand. Force doit

être d'en subir toutes les conséquences. Nous avons vu que la protection des Romains avait d'abord été nécessaire à Marseille. Lorsqu'elle n'eut plus rien à redouter des indigènes , grâce à cette protection puissante , mais onéreuse , devait-elle penser à étaler un appareil militaire qui n'aurait servi à rien? Pourquoi aurait-elle pris fièrement un aspect guerrier , lorsque tout chez elle était pacifique , lorsque ses tranquilles habitudes de commerce , l'esprit de ses citoyens y ses moeurs , ses souvenirs , ses lois y l'éloignaient de la guerre et de tout état de violence ? Dans lé calme d'une profonde paix , contre qui aurait-elle tenu en réserve des légions armées a grands frais? Contre Rome sans doute, car le danger ne pouvait plus venir que de ce côté. Elle fit bien de s'en épargner le ridicule ; au moins sa dignité n'en souffrit pas. Que l'on soit sans regret. Il était dans sa destinée de perdre sa prépondérance politique. Aurait-elle, pu se la promettre long- temps, au milieu de l'asservissement généra), et, seule, aurait-elle conservé le privilège de lever un front ennobli par la liberté ? J?îon ; si elle eût échappé à l'ambition de César , elle aurait succombé un peu plus tard sous le colosse de l'empire romain qui foula tant de peuples. Peut-être aurait-elle pu reculer de quelques instants le moment fatal ; mais il fallait que son tour vînt, et elle ne pouvait rien faire pour l'empê-

cher. Déjà elle était enveloppée et pressée de toutes parts ^ et Rome pesait sur elle de tout le poids de ses nombreux trophées.

Voici les causes de cette mémorable catastrophe.

Sylla, en abdiquant le pouvoir absolu, n'avait pas fait revivre la liberté romaine dont le prestige était détruit et qui avait perdu la force de l'opinion et des mœurs. Le funeste exemple du dictateur avait malheureusement ap- • pris que les Romains pouvaient^ sans murmurer^ supporter l'esclavage. César et Pompée étaient trop puissants , trop ambitieux , trop avides de commandement, pour respecter long- temps les lois de la république. Cependant la puissance de Crassus , uniquement fondée sur des richesses immenses , servait de contre-poids à celle de ces deux grands hommes, et les tenait unis malgré eux. Crassus fut tué dans son entreprise téméraire contre les Parthes, et sa mort rompit aussitôt cette union forcée. La guerre éclata entre le conquérant des Gaules et le vainqueur de Mithridate et de Tigrane.

Chacun adopta un parti suivant ses affections ou ses intérêts , et Marseille fut aussi entraînée dans la querelle qui partageait le monde.

Ce qui eût dû lui paraître le plus convenable et le plus prudent , c'était de ne se déclarer ni pour César ni pour Pompée. Mais cette neutralité qui seule pouvait faire son salut , et qu'elle avait su

conserver dans les guerres civiles de Marins et de Sylla, ne lui était plus permise. Les circonstances n'étaient pas les mêmes, et il fallait évidemment arborer une couleur. Pompée la pressait de se déclarer en sa faveur ; César la sollicitait de son côté. Quelle règle devait-elle suivre en pareil cas? Quel système politique devait déterminer sa résolution? C'est la règle qu'elle avait toujours suivie ; c'est le système qu'elle n'avait cessé d'adopter. Un sentiment d'affection et de reconnaissance pour Pompée ne fut pas son mobile ; elle devait avoir un sentiment semblable pour César. Ces deux rivaux étaient également ses bienfaiteurs et lui avaient accordé de grands avantages. Mais quoique Pompée ne fût pas meilleur citoyen que César, quoiqu'il eût une ambition aussi insatiable, et qu'il ne désirât, comme lui , que rétablissement de sa puissance personnelle , sa cause paraissait meilleure et avait tous les caractères de la légalité. Elle était soutenue par Caton. Cicéron avait dit : Mon choix n^est pas douteux. SHl faut prendre les armes ^ faime mieux être vaincu avec Pompée que de vaincre avec César ' . Pompée avait pour lui tous les pouvoirs légitimes de l'Etat, tous les représentants de l'opinion publique. Les Consuls, le Sénat entier marchaient sous ses enseignes. Lui seul était donc

' ^d Jtticam, vu.

le défenseur de Rome et de la constitution républicaine. Aux yeux des Marseillais , la guerre n'était pas engagée personnellement entre deux grands capitaines et pour leurs intérêts réciproques; mais entre César voulant fouler aux pieds les lois de sa patrie , et Pompée défendant ces antiques et saintes lois. Aussi Marseille n'hésista pas }ong-temps. En se déclarant pour Pompée, elle voulut n'embrasser que la cause du Sénat et de rin dépendance. Ce n'était pas le parti le plus puissant et le plus sûr, mais c'était le plus juste. Il fallait bien que la conviction de ses citoyens fut sincère et profonde , qu'ils eussent une bien grande conâance en la bonne cause de Pompée, puisque leur détermination leur inspira des efforts surnaturels de patience et de courage. Les magistrats et le peuple se réunirent dans une même opinion. L'enthousiasme leur cacha les dangers de la lutte inégale qu'ils allaient entreprendre contre les vieilles légions romaines que désar avait habituées à la victoire. S'il y a dans cette politique si rare du devoir et de la fidélité quelque chose qui contrarie les règles ordinaires de la prudence, il y a quelque chose aussi qui commande l'estime et le respect.

Pompée avait envoyé à Marseille, en qualité de députés , des jeunes gens des premières familles de la ville, et qui s'étaient trouvés a Rome lors de son départ. 11 les avait engagés k user de

leur crédit pour que leurs concitoyens embrassassent sa c^use. En même temps il avait donné ordre à Domitius iEnobardus y un de ses lieutenants, d^aller se présenter devant le port de Marseille, avec ses esclaves, ses affranchis, se3 fermiers, et une petite flotte de sept vaisseaux. La résolution des Marseillais était déjà prise. Us se déclarèrent en faveur de Pompée avant Tar* rivée de Domitius* Il leur fallut aussitôt faire des dispositions de défense , car rien n'était préparé pour souteirir un siège , pour résister aux armes et à la fortune de César. Point de galères en état de tenir la mer , point de troupes , aucune ressource militaire. César était à la tête de forces considérables ; toute la Narbonnaise lui e'tait dévouée ; Àix , qui servait alors aux Romains de place forte , avait une garnison nombreuse et disponible. Il semblait que Marseille ne pouvait rien opposer à de si grands moyens d'attaque ; pourtant elle fit voir qu'un peuple n'a pas perdu toute sa force quand il possède encore des vertus civiques et quand il est engagé dans une lutte " qu'il considère comme juste et nationale. L'amour de la patrie et de la liberté enfanta des prodiges. On vit l'ardeur la plus généreuse enflammer tous les esprits. Tous les citoyens sans distinction , femmes , enfants , vieillards , travaillent aux fortifications , réparent les murailles et les portes de la ville, s'encouragent les uns

les autres. Chacun rivalise de patriotisme. Des ateliers d'armes sont établis en plusieurs endroits ; des aprovisionnements sont tirés des colonies de la côte et de tous les cantons du voisinage ; des galères sont radoubées et armées ; des députés sont envoyés aux Âlbiciens , peuples barbares qui avaient toujours été les fidèles alliés de Marseille ^ Les Albiciens accordent les secours qu'on leur demande et envoient à Marseille l'élite de leur jeunesse.

En cet état des choses, Cé^ar qui n'ignorait pas ce qui se passait dans la ville , s'y présenta à la tête de trois légions. Les portes lui en furent fermées. Il voulut, avant de recourir à la force, employer la persuasion et la douceur. Il manda auprès de lui quinze des principaux citoyens, et leur représenta tout ce qui pouvait faire impression sur eux , tout ce qui pouvait porter la république de Marseille à embrasser ses intérêts. Il leur cita^l'exemple de l'Italie qui lui obéissait , ses drapeaux qui flottaient sur le Capitole abandonné par Pompée , les avantages que les Mar-

^ Albicos , barbaros homines , qui in eorumfide antiquitus erafit y montesque supra Massiliam incolehanty ad se MassiUenses vocaçerunt, — Coes. Bel. civil, liv. i, ch. xxxiv.

Tous les géographes et Papou placent ces peuples aux environs de Riez. La Statistique du département des Bouchcsdu- Rhône les place avec plus de raison dans la vallée de rHuveaune et dans les montagnes environnantes. (Tom. ii, pag. 199 et 200 .)

seillais retireraient de son alliance, la témérité de leur résistance, la faiblesse du. parti de son ambitieux rival. Qu'avait-il à opposer à ses vieux soldats? Une jeunesse efféminée, habituée aux délices de Rome; une troupe sénatoriale, inhabile au métier des armes.

Les députés marseillais, ne pouvant rien prendre sur eux-mêmes , rentrèrent dans la ville, et firent part à leurs concitoyens de ce que César leur avait dit. Mais aucune voix ne se fit entendre en sa faveur, et il avait été facile de prévoir que Marseille ne changerait pas de résolution. Les mêmes députés retournèrent vers le général romain , et n'osant pas lui annoncer ouvertement leurs dispositions hostiles , ils se bornèrent à lui dire qu'ils voyaient bien que le peuple romain était divisé en deux factions; que les chefe de ces factions étaient tous deux protecteurs de Marseille qui leur était également redev^le , qu'elle devait donc ne rien faire pour l'un au préjudice de l'autre , et n'en recevoir aucun.

Pendant ces négociations, Domitius entra dans le port, et fut reçu avec des démonstrations d'amitié et de joie. Le commandement de la ville 'lui fut donné. César jugea alors qu'il ne devait pas perdre du temps , et fit cerner Marseille par ses trois légions. Comme il fallait aussi bloquer le port et qu'il n'avait pas de flotte, il donna ordre de construire à Arles

douze galères qui, dans Tespace de trente jours, furent lancées à Teau. Elles furent armées avec la même diligence. Il en donna le commandement à Décimus Brutus , et Trébonius eut celui de Tarmée de terre. César après avoir assuré les approvisionnements et les communications, après avoir donné toutes ses instructions à ses deux lieutenants, leur laissa la direction du siège, et paitit pour TEspagne , oii Âfranius , Pétréius et Varron, lieutenants de Pompée, avaient réuni de grandes forces.

La flotte de Brutus avait établi son mouillage entre les îles de Pomègues et de Ratonneau , dans le détroit qui prit en cette occasion le nom de Fretum Juliiy et qui retient encore le nom de FriouL Les Marseillais sentirent la nécessité d'un combat naval et s'y préparèrent avec ardeur. Dix-sept galères furent mises à flot; on y fit embarquer des Âlbiciens et de bons archers. Domîtius fit aussi embarquer ses afifranchis et ses esclaves , et promit la liberté à ces derniers , s'ils s'en montraient dignes par leur valeur. Un grand nombre de petits bâtiments furent joints à cette flotte qui était sous le commandement de Télon et de Gyarée , frères jumeaux , citoyens illustres , faisant la gloire de leur patrie comme ils avaient fait la fécondité de leur mère * . Télon

* Stant fratres gemini fecundœ gloria matris,

Lucaîn, liv. m.

n'avait point de rivaux dans Tastronomie et la science de la navigation '.

Brutus vint au-devant d'eux , et le combat fut litre dans le golfe de Marseille. Les Marseillais étaient favorisés par Thabileté de leurs pilotes et la bonne construction de leurs navires ; mais les Romains Tétaient par la discipline et le courage indomptable des légionnaires. Aussi les uns et les autres voulurent profiter de leurs avantages. Les galères marseillaises ne s'approchaient des galères romaines qu'avec Tintention de les mettre hors de service , en brisant les rames et le gouvernail. Les vaisseaux romains au contraire voulaient en venir à l'abordage, pour combattre comme sur la terre ferme , et c'est ce que les Marseillais évitaient, sentant leur infériorité dans ce genre de combat. Cependant, au moyen des corbeaux, le moment de cet abordage arriva. Des prodiges de valeur furent faits de part et d'autre, mais la victoire resta aux Romains. Télon, qui avait considérablement endommagé quel« ques vaisseaux ennemis, fut percé d'un javelot. Gyarée, qui voit tomber Télon, veut sauter sur le

' Dirigit hue pupim nUseri quoque dextra Telonis, Qua nullam meUuspelago turbante carinœ Audivere manum y nec lux est notiorulli Crastina , seu Phœbum vidccU, seu cornua lunœ. Semper vcnturîs componere carhasa ventis.

Lucain, !!▼. m.

vaisseau de celui-ci pour le secourir; mais un trait mortel le frappe au moment qu'il s'élance , rattache en le tenant suspendu au navire qu'il allait quitter, et lui arrache la vie. Télon, qui survit à sa blessure , continue de combattre avec une valeur héroïque , et , dans son désespoir , cherche à venger la mort d'un frère adoré. 11 perd la main droite , et ne laisse pas de combattre encore. Il perd peu après la main gauche, et se jette alors tout percé de coups sur un vaisseau romain qui déjà faisait eau de toutes parts. Il espérait ainsi le couler bas par le poids de son corps. Ce vaisseau s'engloutit en effet avec tout son équipage y et Télon trouva ainsi une mort glorieuse '. Neuf galères marseillaises furent prises ou coulées à fond ^ et les autres entrèrent en mauvais état dans le port.

Cet échec, loin d'abattre le courage des Marseillais, les enflamma d'une ardeur nouvelle. C'est à Trébonius qu'ils s'efforcèrent de résister.

La topographie de Marseille n'était pas alors tout-à-fait semblable k celle d'aujourd'hui. « Cette ((ville, dit César, est baignée presque de trois « côtés par la mer; du quatrième côté, elle est (( accessible par terre. La partie de ce côté, qui (( touche k la citadelle, est fortifiée naturellement

' Desedit in undas ,

Ficinum involvens cohtorto vortice pontum,

Lucain, liv. m.

(( par un fossé profond et présente des difficultés (( pour l'attaque ' . »

Le passage de César est un peu difficile a entendre , parce que le sol a éprouvé de grands changements. On peut néanmoins donner une explication satisfaiisante. Que Ton se figure un quadrilatère très Yoisin d'un trapèze, c'est-à-dire dont les deux côtés sont presque parallèles. La grande base , qui est au mîdi^ aura environ douze cents mètres de longueur depuis le fort Saint- Jean jusqu'au Cours, en suivant les Quais et la Cannebière. Le côté droit ou oriental sera formé par une ligne d'environ mille mètres inclinée au nord-est, depuis l'angle du Cours et de la Canne* bière, jusqu'à la porte de la Joliette. La petite base formera une troisième ligne presque parallèle à la grande base, de cinq cents mètres, depuis la porte de la Joliette jusqu'à l'endroit où finissait autrefois l'ancien rivage. Enfin la qua-^ trième ligne , presque parallèle à la seconde , viendra rejoindre le fort Saint-Jean sur une longueur de onze cents mètres environ.

11 y avait ainsi trois côtés baignés par la mer , savoir : le premier, le troisième et le quatrième.

* MassiUa enùn/erè ex tribus oppidi partibus mari aUuitur. reliqua quarta est , quœ additum hahet à terra. Hujusquoque spatU pars ea ; quœ ad ctrcem pertinet , loci naturd et voile altissimd munita , longam et difficilem hahet oppugnationem. De Bell, civil, liv. i , n , ch. i.

Le premier l'est encore en partie par le port ; il se prolongeait autrefois davantage , parce que la Gannebière était un marais où Jarret versait ses eaux. Le troisième formait le port de la Joliette^ qui était anciennement plus profond, parce que la langue de terre comprise entre ce port et Tansc de l'Ourse s'étendait beaucoup plus à l'ouest. Enfin le quatrième côté était , comme aujourd'hui , baigné par la mer ; mais toute la ligne était plus avancée. Une bonne partie de l'ancien rivage a été envahie par les eaux; cause active de destruction qui travaille insensiblement y mais sans relâche , à produire de nouveaux ravages. Les flots engloutiront peut-être un jour ces lieux si animés que nous foulons avec sécurité, ce théâtre mobile de nos joies et de nos douleurs, de nos projets et de nos espérances. Ils couvriront nos ossements dispersés, et les générations futures feront des conjectures sur la position de Marseille actuelle, comme nous en faisons aujourd'hui sur celle de Marseille antique *.

' Des routes tracées sur les bords de la mer , pour aller de Marseille à Martigues, ont entièrement disparu. Des maisons de campagne, des tours dont les anciens avaient bordé le rivage , sont ensevelies dans les ondes. Sur la plage sablonneuse de Séon on a perdu des terrains d'une grande étendue depuis Tannée 1748. Des champs entiers, de grands vignobles sont devenus , depuis cette époque , la conquête des eaux.

Grosson, Recueil des Antiq. et Mon. de Marseille. Discours préliminaire.

DE MARSEILLE. ill

Quant au second côté de la ville, le seul accessible, selon César , on peut le diviser en deux parties : la partie basse , qui s'étendait de l'angle du Cours et de la Cannebière jusqu'au-dessus de Saint-Martin , et qui était en plusieurs endroits marécageuse , et la partie haute , qui s'étendait de Saint-Martin à la Joliette. Cette partie était défendue par un ravin profond qui se voit encore au-dessous du boulevard des Dames. La citadelle devait occuper toute l'esplanade depuis la Joliette jusqu'à la Tourette ^

k cette époque , Marseille devait avoir presque une lieue de circonférence. Aussi Strabon, qui vivait un peu plus tard, assure qu'elle était d'une grandeur considérable. Cet auteur dit aussi que le port est situé au midi , au-dessous d'un rocher en amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière; et que Ton trouve auprès du mouillage des vaisseaux, un autre port digne d'être cité '.

Le quartier général de Trébonius occupait les hauteurs oîi se trouve aujourd'hui le Lazaret. Ce général voyait de là tout ce qui se passait dans

' Statistique des Bouches-du-Rhône, tom. ii. — Mémoire de M. J. V. Martin ; Recueil de rAcadémie de Marseille, tom. vu.

* Liv. IV. — Ce port digne d'être cité était le port de la Joliette (/«//z statio)j et le mouillage est le lieu qu'on appelle aujourd'hui Lestaque, qui sert encore au même usage. — Mém. de l'Acad. de Marseille. Année x8xi.

Marseille. Encouragé par les succès de la flotte de Brutus y il dirigea deux attaques contre la ville; la première,^ dans la partie voisine du port et de Tarsenal; la seconde, selon le langage de César ' , vers Tisthme qui conduit de la Gaule et de PEspagne k l'endroit ou le Rhône se jette dans la msr.

Les Romains s'étaient approchés des murailles k la faveur des parapets et des mantelets; ils avaient construit une terrasse de quatre-vingts pieds de hauteur. Les Marseillais^ soit dans leurs sorties où ils mettaient le feu aux machines des ennemis, soit par la vigueur de leur défense , rendirent vains ces travaux menaçants et ces redoutables attaques* Leurs balistes étaient si perfectionnées et servies avec tant d'adresse, qu'elles lançaient avec force des poutres de douze pieds de long , armées d'une pointe de fer , lesquelles perçaient quatre rangs de claies et s'enfonçaient encore dans la terre. Les assiégeants ayant élevé un rempart , parallèlement à la muraille , avec plusieurs arbres coupés et entassés les uns sur les autres , les Marseillais le brûlèrent en y jetant des barres de fer rougies. Lorsque la tortue s'approcha pour battre la muraille, ils prirent la tête du bélier avec un nœud coulant , et la lui levèrent si haut par le moyen d'une corde appliquée à un engin , qu'ils en ren-

* CcesoTy de BelL civiL liv. ii.

dirent Tusage inutile. Enfin avec les brûlots et les balistes ils ruinèrent toute la machine ' .

Les Romains travaillèrent alors à la construction d'une autre machine qui pût résister aux pierres et au feu ; mais la dij£culté du travail et la défense aussi habile qu'opiniâtre des Marseillais retardèrent cette construction.

Sur ces entrefaites , Nasidius que Pompée envoyait au secours de Domitius et de Marseille, avec seize galères dont quelques-unes avaient la proue armée d*airain, passa le détroit de Sicile et aborda à Messine qui était sous la domination de César. Il y causa une telle épouvante que les chefs de la ville prirent la fuite et lui donnèrent le moyen d'enlever une galère de l'arsenal. Il la joignit à ses autres navires et prit sa route vers Marseille. Il s'arrêta à Tauroentum , et faisant avertir les assiégés de son arrivée, il les engagea à venir le joindre avec tous les vaisseaux qu'ils pourraient mettre à la mer. Alors la joie éclate dans la cité , les temples retentissent d'actions de grâces , chacun croit que l'heure de la délivrance va sonner, toute la population est en mouvement, on travaille avec une incroyable ardeur k l'équipement d'une flotte nouvelle, l'élite des guerriers s'y embarque. Les femmes, dans leur enthousiasme, les excitent à combattre vaillamment pour le

* Vitruve , llv. x , ch. xxu

salut de la patrie; les vieillards gémissent de ne pouvoir partager leur gloire et leurs périls; tous, levant au Ciel leurs mains suppliantes, implorent sa faveur pour la plus sainte des causes ; et c^est au milieu de ces exhortations, de ces prières, de ces adieux touchants, de cette scène déchirante et sublime, que les vaisseaux Marseillais mettent à la voile et cinglent vers Tauroentum.

Brutus n'ayant pu empêcher la jonction des deux flottes^ va à elles, plein d'espérance et de résolution , avec dix-huit vaisseaux , en comptant les six galères prises sur les Marseillais. 11 exhorte ses soldats à mépriser un ennemi affaibli qu'ils avaient déjà vaincu lorsqu'il avait toutes sesforces. 11 donne ensuite le signal du combat. Les Marseillais combattirent avec un rare courage. Deux de leurs galères, ayant remarqué celle que montait Brutus qu'il était facile de reconnaître à son pavillon , partirent ensemble chacune de leur côté et vinrent sur lui à force de rames. Brutus ayant évité leur choc, ces galères se heurtèrent si violemment qu'elles en furent très endommagées. L'une eut sa proue brisée et fut toute fracassée, quelques vaisseaux romains qui étaient proches s'aperçurent de leur mauvais état, les attaquèrent et les coulèrent bientôt à fond. Les Marseillais pourtant ne perdirent pas courage , ils firent leur devoir et se bâtirent en héros. La victoire était encore indécise, et Brutus aurait été vaincu

si les troupes auxiliaires de Pompée avaient été aussi braves que celles de Marseille devaient s'y attendre dans des circonstances oii les Marseillais soufiraient pour Pompée même tous les malheurs delà guerre. Mais Nasidius , par lâcheté ou par trahison, s'enfuit avec sa flotte, et gagna les côtes d'Espagne, suivi d'une galère marseillaise. Alors seulement les Marseillais furent découragés et leur défaite devint complète. Cinq de leurs galères furent coulées bas et quatre prises. Une de celles qui restaient fut dépêchée pour portera la ville la nouvelle de ce déplorable événement. Les- habitants la voyant venir de loin, étaient sortis en foule sur le rivage , impatients de connaître les résultats d'un combat qui devait avoir tant d'influence sur leurs destinées. Lorsqu'ils apprirent leurs désastres , ils poussèrent des cris de douleur , toute la ville fut dans la consternation , et les circonstances parurent alarmantes. Néanmoins personne ne parla de se rendre. Au contraire, l'aspect du danger inspira de nouvelles forces, une plus puissante énergie , et le siège fut soutenu avec une courageuse persévérance.

Brutus , après sa victoire , s'empara de Tauroentum et de Gytharista. Il rçvint ensuite bloquer le port. Varron avait amassé une grande quantité de blé pour l'envoyer aux assiégés. Ils n'en purent rien recevoir. Tous les convois étaient arrêtés, et la ville allait être privée de subsistance.

TrcboniuSy qui avait entrepris d^immenses travaux , la pressait vivement du côté de la terre. Il avait fait élever une tour de six étages qui dominait les remparts. Chacun de ces étages avait des ouvertures pour le service des machines. Il avait ensuite construit une galerie de soixante pieds de . long et quatre de large , avec un toit de brique et de mortier fort épais , et cette galerie était placée entre la tour des Romains et les remparts qui pouvaient ainsi être sapés sans danger pour les assiégeants ^

Toutes les tentatives des Marseillais pour détruire la galerie furent inutiles. Les Romains, du haut de la tour, écartaient , au moyen des machines qui lançaient des traits et des pierres , les soldats qui défendaient les remparts; la sape ébranlait la muraille et menaçait de la faire crouler. Alors les Marseillais alarmés, regardant une plus longue résistance comme impossible , craignant d'ailleurs la fureur du soldat romain, envoyèrent des députés à Trébonius. Ceux-ci se jetèrent à ses pieds, lui firent un éloquent por-

' Le cheyalier Folard, dans ses Commentaires sur Polybe, tome II y traité de l'Attaque des Places, parle de cette galerie et remarque avec raison que quatre pieds de largeur que les Romains lui avaient donnés n'étaient pas suffisants pour que deux soldats de front pussent manier des outils et travailler sans se nuire l'un l'autre. Il ajoute qu'elle avait trop peu de largeur relativement à ;5a longueur , et qu'dle ne pouvait pas être solide sur son aplomb.

trait de Taffreuse position de Marseille, et le conjurèrent d'attendre l'arrivée de César , afin d'épargner une ville dont l'ancienne alliance avait rendu des services à Rome. Trébonius à qui César, lors de son départ pour l'Espagne et depuis dans ses lettres, avait recommandé de faire tous ses efforts pour que Marseille ne fût pas prise d'assaut, ne se montra pas sourd k ces supplications et consentit à une trêve.

Les Romains étaient aussi tranquilles que s'ils s'étaient trouvés dans la plus profonde paix. Jamais sécurité plus complète; mais les Marseillais méditaient criminellement un acte de perfidie que leur désespoir ne pouvait pas excuser. Au bout de quelques jours, et lorsque les soldats de Trébonius, sur la foi delà trêve, étaient les uns retirés dans leurs tentes , les autres dormant dans la tranchée, les Marseillais firent une sortie à l'heure de midi, et ne rencontrant aucun obstacle , mirent le feu aux ouvrages du si^ge , à la faveur d'un vent violent. Ce vent les seconda si bien , que dans le même instant le feu prit aux retranchements, aux mantelets , à la tortue, et aux autres machines. Les Romains frappés d'un malheur si subit, pleins de fureur et de vengeance, prennent les armes qui leur tombent sous la main , sortent du camp et courent sur les Marseillais ; mais de la ville on les arrêta à coups de traits. Les assiégés se retirèrent sous

leur muraille et brûlèrent tout k leur aise la tour et la galerie. Trébonius vit ainsi périr dans un instant le travail de plusieurs mois. Le lendemain les Marseillais firent une sortie avec plus d'assurance encore que la veille. Favorisés du même vent, ils tentèrent de mettre le feu à quelques ouvrages qui n'avaient pas été consumés. Cette fois leur perfidie ne triompha pas. Les Romains avaient tout préparé pour la défense et s'étaient mis sur leur garde. Us tuèrent un grand nombre d'assaillants , empêchèrent les autres de rien faire et les repoussèrent dans la ville.

Tel est le récit de César *. Dion, historien assez exact et désintéressé, semble le contredire. Il ne parle pas de la perfidie des Marseillais en cette occasion. Les troupes romaines, dit-il , voulurent une nuit , pendant la trêve , surprendre Marseille; mais elles furent reçues de ses défenseurs avec tant de bravoure qu^elles n'eurent pas la hardiesse de les attaquer ". Cet auteur indique ainsi que la trêve fut rompue par les Romains. Comment concilier ces deux versions contradictoires? Faut-il entièrement rejeter celle de César ? Sans doute , en admettant le récit de

' De Bell, ciu, liv. ii.

* Militesque tempore induciarurn noctu se adorientes iià acceperunt ut in posterum nihil movere auderint. Dion , Hist. Rom. liv. XIV.

Dion, on peut dire avec vraisemblance que le général romain avait intérêt de couvrir la honte de son armée. Une omission se concevrait donc de sa part. Mais comment concevoir qu'il ait imputé aux Marseillais une trahison commise par ses troupes, lorsqu'il n'avait qu'à garder le silence? Je le dis sans déguisement, les détails précis qu'il donne me paraissent porter l'empreinte de la vérité. Je ne puis croire que ces détails soient une pure invention. Eux seuls doi- Yent me servir de guide.

Les Romains reconstruisirent leurs ouvrages en brique avec tant d'ardeur qu'en peu de jours les choses furent rétablies dans le même état. Alors la frayeur s'empara de nouveau des assiégés. Us étaient dans une affreuse situation. Aucun moyen de résistance; les munitions de guerre manquaient; le vieux millet et l'orge gâté dont ils avaient vécu jusques alors étaient épuisés; une maladie épidémique exerçait de cruels ravages ; les horreurs du pillage et de la servitude s'offraient aux esprits épouvantés. Un seul parti restait à prendre, c'était de se rendre à discrétion. Heureusement César arriva, et les assiégés résolurent de lui ouvrir les portes. Domitius, instruit de ce dessein, fit équiper trois vaisseaux, et sortit du port, à la faveur d'un brouillard. Il parvint à se sauver, malgré la poursuite de Brutus '.

* Cœsar, de Bell, civ, liv.ii. — Suivant Dion, les Mar-

Maître d'imposer à Marseille telles conditions qu'il jugerait convenable, suprême arbitre de son sort, César sut généreusement lui montrer que c'est avec raison qu'elle n'avait pas désespéré de sa clémence; Cet homme, l'un des plus étonnants des temps anciens , unissait au génie de la guerre la passion des lettres et des arts. Il ne voulut pas détruire une ville que protégeaient de nobles souvenirs , et qui , malgré sa conduite à son égard , avait conservé des titres à son affection. Le sentiment qui lui fit épargner Marseille fut celui dont Alexandre avait été animé, alors que, dans la ruine de Thèbes, il n'épargna que la maison et les descendants de Pindare. César laissa à Marseille son administration, ses magistrats et ses lois; mais il lui enleva toutes ses colonies, à l'exception de Nice, et réduisit la ville à son seul territoire. Il détruisit les fortifications et les machines de guerre ; se fit livrer les armes, les vaisseaux, le trésor public et la citadelle oii il mit deux légions en garnison ^ . Le port de la Joliette ' fut exclusivement réservé aux Romains. L'ancien port de la ville, alors connu sous le nom de Locydon, comme nous

seillais profitèrent de la trêve pour faire sauver Domitîus.

Inducias pacti dian Cœsarisverdret in cujus se se potestatem dedituros ferebant , Domitium clam àblegaverunt. Liv xiv.

1 CœsoTy de Bell, civil, liv. u — Florus^ liv. iv.

" Jidii statio.

rapprennent Pomponius Mêla et Eusthate ", resta aux Marseillais en toute liberté.

II est probable que César punît les Âlbiciens, en leur faisant perdre leur indépendance, et en réunissant leur territoire à celui de la Narbonnaise. II n^est plus parlé d'eux dans l'histoire.

Après avoir subjugué trois cents nations, pris huit cents villes, gagné cinquante batailles et fait périr près de trois millions d'hommes , César institua dans Rome des fêtes triomphales qui durèrent quatre jours. La conquête des Gaules fut caractérisée par le Rhin , le Rhône et l'Océan captiÊ. L'image de Marseille fut portée parmi celles des peuples vaincus , et cette vue produisit l'impression pénible que ne manque jamais de produire un acte d'ingratitude. Marseille humiliée trouva bientôt dans Cicéron un éloquent vengeur. 11 ne put pardonner à César cet affront inutile qu'il considéra comme un des plus grands attentats de l'ambition et de l'orgueil. Il dit avec une patriotique énergie : « Tout le peuple ro- « main plaignit le sort d'une ville si fidèle , et (( quoique chacun fût assez occupé de ses proie près malheurs, il n'y eut néanmoins personne « qui ne prît part à celui de Marseille ^ . » Cicé-

* Pomp. Mel. liv. ii , ch. v. — EusL in Dyonys,

* Tamen hujus civitatis fidelissimœ miserias nemo erat civis qui à se aliénas arbitraretur, Philip, viii.

ron exprime ailleurs les mêmes sentiments, et ajoute : a Âpres avoir désolé et ruiné les nations « étrangères , nous avons vu César porter dans c( son triomphe Timage de Marseille , comme « un signe de l'anéantissement de la république. (( On n'a pas eu honte de triompher d'une ville (( sans le secours de laquelle nos généraux ne (( triomphèrent jamais dan^ nos guerres contre <( les Gaulois Transalpins. Je pourrais rappeler « une foule d'autres injustices envers nos alliés , (( si le soleil en avait jamais éclairé de plus in- ((fame que celle-là. Nous sommes justement « punis '. » Touchant épanchement d'un cœur indigné ! Regrets magnanimes d'un grand homme qui ne concevait pas qu'on pût aimer la république romaine^ sans aimer la république marseillaise ' !

■ yexatis et perditis exterisnationibus , ad exemphim amissi imperiiy portari in triumpho Massiliam vidimus, et ex eâ urbe triumphari sine qud nunquàm nostri imperatores ex transalpinis hellis triumpharunt, MuUa prœtereà commemorem nef aria in socios, si hoc uno sol quidquam vidisset indigniùs. Jure igitur plectimur. De Offic, liv. ii ^ ch. vu.

* Neminem illi civitati inimicum esse arbitror, qui anUcus sit huic civitati^ Philip, viii.

Page 1