‹ Histoire de Marseille (volume 5)Chapitre 4 sur 9 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Marseille républiqae marchande sous la protection des Romains.— Ville haute et ville basse. — Pendant une longue suite de règnes , il ne s'y passe rien de remarquable. — Ses écoles sont toujours célèbres. — Personnages illustres qui en sortent.— Les mœurs marseillaises se corrompent. —Introduction du Christianisme dans les Gaules. — Fausseté de la tradition populaire touchant saint Lazare. — Maximien-Hercule à Marseille.-— Martyre de saint Victor. — Maximien assiégé dans Marseille par Constantin. — Mort du premier de ces princes. — Orésius, premier évéque de Alarseille. — Il assiste au concile d'Arles. — Autres conciles. -—Marseille ne se ressent pas des troubles causés par l'arianisme. — Réclamation de Proculus , successeur d'Orésius.— «Les ordres monastiques s'introduisent dans la Narbonnaise. — Jean Cassîen. — Il fonde à Marseille la célèbre abbaïe de Saint-Victor. — Salvien. — Autres personnages distingués. — Le commerce se soutient toujours. — Aperçu sur les Visigoths, les Bourguignons et les Ostrogoths. — Ils sont successivement maîtres de Marseille. — Esprit et caractère de leur domination. — Position morale et politique de Marseille sous leur puissance. — Clovis dans les Gaules. — Les Francs maîtres de Marseille. — Invasion des Lombards. — Passage des Saxons. — Childebert et Contran. — Le premier cède la ville basse au dernier. — Childebert veut reprendre cette ville. — Gondnlfe et Dyname. — Gondulfe s'empare de la ville basse au nom de Childebert. — Dyname s'en empare encore au nom de Contran. — L'évêque Théodore persécuté. — Ra-

vages de la peste.*-- A la mort de Gontranla ville basse passe sous la domination de Childebert. — Marseille est la résidence des gouYerneurs de la proTince. — Sérénus, iconoclaste, cause des troubles religieux.— 'Ravage des Sarrasins.— Boson, roi d* Arles. — Marseille passe sous son empire. — Examen de l'existence sociale des Marseillais sous la puissance des rois francs. — Ëvéques, successeurs de Sérénus.— Influence et privilèges de Saint- Victor. — Révolutions du langage. — Commerce et industrie de Marseille sous les races Mérovingienne et Carlovingienne. — Franchises municipales.

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LIYRE II.

Marseille^ privée de sa puissance politique, perdit son influence dans les Gaules ; mais elle forma une république indépendante, sous la protection des Romains. La citadelle, toujours au pouvoir de ces derniers , devint avec le temps une ville distincte qui avait ses magistrats particuliers. La ville grecque resta étrangère à toutes les affaires de Rome. Sa population qui avait beaucoup diminué par les malheurs du siège , répara bientôt ses pertes et prit même un accroissement considérable, parce qu'un grand nombre de familles, habitant jusques alors ses colonies, vinrent se réfugier dans ses murs , pour ne point vivre sous une domination étrangère.

César, devenu maître de Tempire après la bataille de Pharsale , fonda les deux colonies d'Aixet d'Arles, villes qui existaient déjà, mais qui n'avaient pas rang parmi les cités romaines.

La Gaule Narbonnaise ne se ressentit en aucune manière des troubles qui suivirent la mort de César, et Marseille jouit paisiblement du peu de liberté qui lui avait été laissé. Il ne s^y passa rien de mémorable durant tout le long règne d'Auguste. Ce prince , voulant écarter Lucius Antonius, son petit-neveu et fils de Jules qui fut condamné à mort pour ses amours avec Julie, l'envoya dès sa plus tendre jeunesse à Marseille, où le prétexte de son éducation couvrit un véritable exil ^

Lucius César, prince de la jeunesse, petitfils de l'empereur et fils de Julie et d'Agrippa , séjourna aussi quelque temps ^ Marseille. Il y mourut lorsqu'il se disposait a partir pour aller prendre le commandement del'armée d'Espagne. Son corps fut transporté par mer à Rome oii on lui fit de magnifiques funérailles ^. Marseille reçut encore dans son sein Apollodore de Pergame qui avait été le précepteur d'Auguste à Apollonie.

Les Gaules furent divisées en dix-sept provinces , et l'on fit alors la distinction des deux Narbonnaises. La première eut Narbonne pour chef-lieu ; Aix fut la capitale de la seconde , qui

^ * Tacit. Annal, liv. iv , ch. xliy.

' Idem , liv. i, chap. m. — Vell. Paterc. liv. ii. ch. cm. — Sueton. in Oct. ch. lxt.

garda seule le nom de Pro\>incîa Romana ^ ou simplement Pro^incîa. La juridiction de la colonie d'Aix s'étendit sur toute la Provence proprement dite.

Fendai\t une longue suite de règnes, les historiens ne nous ont rien transmis de bien important touchant la république de Marseille.

Tibère y avait relégué un riche romain nommé Vulcatius Moschus. Les Marseillais lui donnérent le droit de Bourgeoisie. Moschus en fut, reconnaissant, et laissa tous ses biens par testament à sa patrie adoptive. L'acceptation de cet' héritage considérable irrita Tibère , et les Marseillais, craignant la vengeance de ce prince, lui envoyèrent une députation pour l'apaiser. Us invoquèrent l'exemple de Publius Rutilius qui adopté, dans son exil, par la ville de Smyrne, lui laissa tout ce qu'il possédait. Cet exemple fut pour la cause des Marseillais une autorité qui triompha ' .

Claude étant parti de Rome pour aller calmer des troubles qui s'étaient élevés dans la Grande- Bretagne , fut forcé par ime tempête d'entrer dans le port de Marseille et de faire quelque séjour dans cette ville " .

Néron y relégua Cornélius Sylla ; quelque

' Tacit. Annaî. liv. ix, ch. xciii.

* Sueton, In Ctaudium , ch. xxvn.

temps après il l'y fit mettre à mort, diaprés le conseil de Tigellin.

Le nombre des exilés à Marseille fut très considérable durant la tyrannie des empereurs. Les riches Romains abandonnaient en foule Tltalie pour se réfugier dans la Gaule Narbonnaise qui devint riche et florissante. Pline assure qu'elle était si bien cultivée , ses campagnes si agréables, ses habitants si industrieux et si policés , qu'on ne la regardait pas comme une province étrangère, et qu'on l'aurait prise pour une portion de l'Italie ' . Aussi obtint^elle un privilège remarquable. Les sénateurs romains qui en étaient originaires pouvaient y venir sans congé ^ quoiqu'il leur fût défendu de quitter lltalie sans la permission de l'empereur '.

Marseille n'avait point cessé de faire le commerce avec succès. Cultivant toujours avec gloire les lettres et les arts , elle était la maîtresse des bonnes études, et ses écoles continuaient de jouir d'une réputation éclatante. Toute la jeunesse romaine de la Narbonnaise venait y faire son éducation. Les Marseillais savaient habilement employer tout ce qui pouvait exciter l'émulation, épurer le goût et enflammer le génie. Ils mirent sagement en pratique cette vérité si bien expri-

• Hist. Nat. liv. m , ch. iv.

• Tacit. idem, — Pétri Hendreich Massilia, pag. 378.

mée par Symmaque : « Les arts ne se soutiennent « que par Thonneur, Artes honore niUriri '. » Aussi, chez eux, la carrière des sciences fdtia carrière des honneurs publics. Il était beau de voir une faible république tenir d'une main ferme le sceptre littéraire et instruire les vainqueurs du monde. A Texemplc de Marseille, d'autres écoles s'établirent dans la Gaule y qui , débarrassée des langes de l'ignorance, ne se fit plus remarquer que par les lumières d'une civilisation brillante. Les Gaulois , h cette époque, portaient encore la crédulité h \n\ tel point qu'un poète fameux l'a consacrée par un proverbe ' ; mais ils étaient doués d'un esprit \if et ingénieux; ils avaient des dispositions naturelles pour la culture des belles - lettres , et César les avait appelés depuis long-temps : Ge^ nus sumnue solertîœ ^. Rome se fit souvent un mérite de tirer du fond des Gaules des personnages distingués pour remplir les premières magistratures de l'empire ^. Elle en fit même entrer plusieurs dans le Sénat. Les Gaulois fournirent un grand nombre d'orateurs , et Juvénal , se plaignant de ce que l'éloquence était presque

* Lib. I , epist. xv.

' Et tumidus Galld creduUteOe fruar.

^ Martial, liv. V , épig. I.

^ Bell, galLlÏY, yn,

* Magni AureUi Cassiodoris senatoris, Epit. i, liv. u.

entièrement négligée a Rome , renvoie dans les Gaules ou en Afrique ceux qui voulaient se perfectionner dans cet art ^ Ce furent les Gaules qui, selon le même poète, formèrent les premiers avocats ou jurisconsultes qu'on vit dans la Grande- Bretagne'. Un ancien auteur nous indique que les professeurs gaulois tiraient de leurs leçons un lucre considérable, puisqu'il donne à leur philosophie la qualité d'avare et de mercenaire^.

Dans les écoles marseillaises l'éloquence grecque rivalisait avec l'éloquence latine ; pourtant les affaires publiques se traitaient en langue grecque qui n'avait pas cessé d'être nationale. Le nombre des hommes illustres qui sortirent de ces écoles est considérable.

Marseille donna le jour à Lucius Plotius qui fit à Kome le premier cours public de rhétorique et enseigna aux Romains l'art de parler éloquem-^ ment leur propre langue. Insignis maxime Plotius Juit ^ dit Quintilien qui parle de lui comme d'un grand maître^. Plotius, qui vécut jusqu'à

' Accipiat te

Gallia, velpotiùs nutricula Causidicorum'

Africa, . . '

Satyr., vu.

" Gallia Causidicos docuitfacunda Britannos.

Satyr. xv.

' Avara etfœnatoria Gallorum philosophia. Valère-Maxîme, liv. II, ch. VI.

* De Orat, Inst, liv. ii, ch. iv.

une extrême vieillesse , avait écrit un traité du Geste de l'Orateur. Cet ouvrage ne subsiste plus '.

Gniphon, professeur des belles-lettres , naquit aussi à Marseille, et Rome fut encore le théâtre oîi il parut avec éclat. Les citoyens les plus distingués se faisaient un plaisir d'aller Tenten- , dre. 11 se distinguait des autres professeurs par le plus noble désintéressement , et n'exigeait de ses disciples pour son salaire que ce que leur libéralité dictait de lui donner*.

Marseille fut également la ville natale de Valérius Caton , poète et grammairien , qui se fit à Rome une grande réputation. Orphelin dès son enfance et nourri dans] la pauvreté , il amassa quelque bien et acheta une maison de campagne près de Tusculum. Mais la fortune l'accabla de revers et le dépouilla de tout. La plus affreuse indigence pesa sur ses jours abreuvés d'amertume. Il avait composé plusieurs traités de grammaire et divers poèmes qui sont perdus ^.

Les académies de Marseille formèrent encore Gallus, grand capitaine et poète aimable, immortalisé par l'amitié de Virgile^ dont la muse ravissante le consola de l'infidélité de la belle

' QuintiL De Orat. InsL liv. ii , cB. m. ' Suéton. De lîlustribus Grammaticis ^ ch. ii. ^ Ibid^ ch. II.

* Eglogue Ti.

Lycoris , lorsqu'elle le trahit pour suivre Marc- Antoine ' ; Pétrone que le dieu des vers inspira aussi, bel esprit, qui fut Tarbitre des plaisirs de Néron et qui sut laver les taches d'une vie licencieuse par un trépas courageux ' ; Trogue- Pompée , le seul historien latin qu'ait produit la Narbonnaise; Pacatus, Quirinalis et Âgrotas, orateurs distingués ; Oscus , qui se fit remarquer a Rome par des discours satiriques ; Favorin , Tun des plus célèbres sophistes de son siccle 9 pyrrhonien absolu qui forma un grand nombre de disciples parmi lesquels furent Aulugelle et Alexandre de Séleucie.

11 est probable que les académies marseillaises eurent aussi la gloire d'élever Roscius qui naquit dans la Narbonnaise et excita l'enthousiasme de ses contemporains, en portant à la perfection l'art du théâtre, le geste, le port, toute la magie d'une diction enchanteresse. Tout est plein de ses éloges; tout retentit encore des accents d'admiration que causa son inimitable talent. Il fut honoré de l'amitic de tous les grands hommes de son temps qu'il forma h la déclamation oratoire , et c'est h lui , comme à un modèle achevé de ce que doit être un homme qui parle au public ,

' Eglog. X.

* Il mourut tranqpiillement au milieu de ses amis, après s*étre foit ouvrir les veines, pour prévenir le jugement de Néron dont on lui avait fait perdre les bonnes grâces.

que Cîcéron renvoie son orateur '- « Oui, s'écrie « le prince de l'éloquence romaine , il faut que « cet homme sache, comme Roscius / s'attirer de « fréquents applaudissements, faire rire lorsqu'il « le veut,faire pleurer lorsqu'il le désire » . » Chose remarquable ! Les louanges que l'antiquité prodigue à ce comédien célèbre ne sont rien quand on les rapproche de ce qu'elle noas apprend de SCS vertus. Pourtant il lui en manqua une. Il n'eut pas le l>onheur de connaître rintelligence suprême qui préside à l'harmonie des mondes. C'est elle qui le combla de ses plus précieuses faveurs. N'cût-il pas mieux fait de lui en rapporter toute la gloire ^?

Trois médecins illustres, Démosthènes , Gharmis etCrinas, tous les trois contemporains , naquirent h JlarsciJlc et puisèrent dans ses écoles ces connaissances profondes dans l'art de guérir qui ont rendu leur nom immortel.

Démosthènes eut pour maître Alexandre sur-

' De Oratore , liv. i.

* De Claris Oratoribus,

^ !Roscius donna les plus illustres marques de désintéressement et de générosité. La république lui payait par jour cent deniers de pension , sans comprendre ce qu'elle donnait aux gens de sa suite. Cette pension allait environ par an à une somme de cinquante à soixante mille livres de notre monnaie. Roscius abandonna sa pension pendant dix ans de suite , et négligea ainsi d'amasser une somme de cinq à six cent mille livres , sans cesser néanmoins ses représentations théâtrales.

nommé Philalèthe, c^est-à-dîre ami de la vérité '. Cet Alexandre , du temps de l'empereur Tibère , était à la tête d'un école célèbre de médecine , située près de Làodicée en Phrygie. Démos thènes ne commença de briller que plusieurs années après, et continua ses succès jusque sous l'empire de Néron, Digne disciple d'un maître illustre , il mérita de porter comme lui le glorieux surnom de Philalètlie. Il composa en Grec trois livres sur les différentes maladies des yeux et sur la manière de les guérir. Il ne nous en reste que quelques fragments. Galien parle de lui avec éloge ^

Gliarmis se distingua des autres médecins en combattant leur système et en se frayant des routes nouvelles. Il accourut, comme son compatriote Démosthènes, dang la capitale de l'empire, et fit changer l'opinion publique sur Tusage des bains chauds qui était généralement établi. « J'ai vu moi-même , dit à cette occasion Pline « l'historien qui vivait du temps de Charmis, j'ai (( vu des vieillards , hommes consulaires , faire « gloire de se soumettre aux ordonnances de ce « médecin , et prendre des bains froids dans la « plus grande rigueur de l'hiver ^. » Néanmoins

' Straboiiy liv. xii.

• De Cornpositione Remediorum per Gênera, liv. v , ch. xv. — Id, liv. VII, ch. XII et suiv. .

' Hist. liv. XXIX 9 ch. v.

Gharmis n'était pas le premier médecin qui eût conseillé les bains d'eau froide, quelle que fût la saison. Sous Auguste , un certain Musa Ântonius en avait fait l'expérience sur Horace , à qui il avait défendu les bains des eaux chaudes de Baie et ordonné des bains froids au milieu de rhiver. C'est le poète lui-même qui nous l'apprend ' • Ckarmis, qui acquit une grande fortune dans Pexercice de sa profession, faisait payer ses soins bien cher. Il exigea d'un homme de province qu'il guérit d'une maladie et de sa rechute une somme de deux cent mille sesterces , ou vingt mille livres de notre monnaie '. Nous ne savons pas s'il écrivit quelque ouvrage.

Crinas, après avoir professé quelque temps la médecine a Marseille , alla aussi à Rome sous l'empire de Néron , et y trouva toute la ville éprise des doctrines nouvelles de Thessale , autre médecin fameux qui, à 'force de déclamer contre ceux qui rivaient précédé dans la même carrière^ s'était fait une si grande réputation que tout le monde courait à lui. Crinas s'attira bientôt plus d'estimé et de confiance que son concurrent ; il amassa des richesses immenses et devint célèbre par l'usage généreux qu'il en fit. Il légua par son testament dix millions de sesterces à Marseille ?

' Epist. XV, lib. I.

* Pline. Hist. liv. xxix , ch. viii.

sa patrie , pour en faire réparer les murailles et les fortifications. Rien n'indique qu'il ait laissé des écrits '.

Julius Grsecinus, né à Fréjus de parents qui avaient occupé les premiers emplois de la province, fit ses études à Marseille avec le plus grand succcs. Philosophe sans ostentation, magistrat d'une probité rigide, d'une science consommée, d'un patriotisme toujours pur, il obtint en récompense la vénération publique, et Sénèque fut l'un de ses admirateurs \ Caligula lui commanda d'accuser Marcus Silanus dont l'innocence était évidente. Graecmus ne voulut point ternir l'éclat de ses vertus par cette lâche infamie. Le tyran ne lui pardonna pas un refus si courageux, et trouvant en lui plus de probité qu'il n'est avantageux aux oppresseurs couronnés d'en trouver chez les citoyens , il ordonna qu'on le mît à mort. Grœcinus la subit avec résignation. Ce martyr de la justice et de la vérité laissa un fils digne de lui et qui marcha sur ses traces ; ce fut Agricola , aussi élevé et instruit à Marseille , et dont Tacite, son gendre, a écrit l'histoire. Véritable grand homme, Agricola rappelait les anciens Romains par sa sagesse, son courage et

* Pline. Hist. liv. xxix, ch. v.

Les dix millions de sesterces laissés par Crinas à Marseille font environ un million de notre monnaie.

' De Benef, liv. ii , ch. xxi. — Epist. xxiv et xxix.

sa simplicité. Après avoir subjugué la Grande- Bretagne y sa gloire lui attira la jalousie de Do* mitien qui le rappela , et qui, pour tout accueil , Pembrassa froidement sans lui dire un seul mot. Agricola se consola de cette disgrâce dans le sein de la philosophie. Retiré à la campagne, il y coula des jours heureux, loin des intrigues de la cour, des complots de l'envie, et des orages des passions humaines ' .

C'est aux leçons des écoles marseillaises que Tacite attribue les vertus de son . illustre beaupère. Ce qui r éloigna, dit-il , des désordres de la jeunesse j c'est qu'outre son excellent naturel j il eut, dès sa plus tendre enfance , pour demeure et pour école la ville de Marseille oit la politesse grecque se trouve heureusement mélangée açec l'économie et la simplicité des pros^inces '.

Voilà sans doute un bel éloge de Marseille; mais il ne s'accorde pas avec le portrait qu'Athénée nous en a laissé.

'A la mort d' Agricola, le bruit général courut à Rome qu'il aTait été empoisonné. Pour moi, dit Tacite, je n'oserai affirmer rien de positif. Nobis nihiJ/compertl affirmctre ausim, ( FUa Agricolœ, )

* Tacit. in AgricoL ch. iv. Arcébat eum ab iUecebris peccantiurriy prceter ipsîus bonam integramque naturarriy quod statim pojvulus sedem ac magistram studiorum MassiUam liabuerU, îocum grœcd comUate et provinciali parcimordd mixturn ac benè composUwn,

Cet écrivain, après avoir parlé des Ibériens dont il loue les vertus guerrières y leur compare immédiatement les Marseillais ^y et représente ceux-ci comme des hommes efféminés et amollis par toutes sortes de vices , d'où serait né ce proverbe : Massiliam naviges • , adressé par forme de reproche aux hommes corrompus par les plaisirs, ainsi que cet autre proverbe, ou plutôt ce corollaire du premier : E MassiUâ venisti^»

Tacite est, dans Tordre chronologique, le dernier écrivain qui ait fait Téloge des mœurs marseillaises , et il vivait près d'un siècle avant Athénée. Il n'y a donc rien de contradictoire entre l'éloge fait par l'un et la censure faite par l'autre. Gela indique que de grands changements s'étaient opérés dans le caractère des Marseillais , et que leurs mœurs si vantées s'étaient corrompues. Au milieu d'un mouvement général de décadence et de dégradation , comment ces changements ne se seraient-ils pas opérés ? Gomment ces mœurs seraient-elles restées stationnaires? Le luxe , le goût des plaisirs, l'image fatigante du despotisme de Rome , tout concourut à exercer sur les Marseillais une influence funeste. Peut-être même j du temps de

* Athén. liv. X , ch. v.

* Allez à Marseille.

' .Vous êtes venu de Marseille.

Tacite ^ cette influence se faisait-elle déjà sentir , et il peut se faire que le prince des historiens latins, dans son jugement sur Marseille, ait été entraîné, malgré lui, parla puissance des traditions anciennes et par les séductions d'une bonne renommée qui existait encore, quoique la cause n'en existât plus.

Marseille, sous le rapport politique, était toujours dans le même état où Jules César Payait placée. Elle a^ait les mêmes lois , le même gouvernenient des Timouques. Modeste république marchande, elle jouissait en silence de Tomhre de puissance qui lui avait été laissée. Elle ne prenait aucune part aux affaires de Tempire livré aux calamités et aux désordres de toute espèce , au milieu desquels la majesté du nom romain allait tous les jours s'affaiblissant. Marseille était effacée par d'autres villes sur lesquelles les empereurs versèrent leurs bienfaits , et qui, ayant pris des accroissements rapides, étaient comptées parmi les principales cités de la Gaule. Elle leur avait révélé le secret des ressources inépuisables du commerce et de l'industrie. L'émulation enhardit celles-ci à prendre lâ même route ^ et la prospérité couronna leurs premiers essais.

Parmi elles, sur les bords de la Méditerranée, Arles et Narbonne annoncèrent dès leur début ce qu'elles feraient un jour. Elles furent récom-

pensées de leurs efforts, et chacune eut son genre de gloire.

Arles fit preuve d'intelligence dans la science de la navigation, et excella dans l'art de la construction des vaisseaux '; mais sa position enfoncée dans les terres ne lui permit jamais de donner à sa marine un grand essor. Une partie de sa population s'adonna avec succès à l'exercice de l'industrie manufacturière, et ce qui attesta la persévérance et Thabileté de ses ouvriers, ce fut la perfection des ouvrages de rapport en or et en argent qu'elle offrit au luxe et à l'admiration des étrangers les plus opulents. Us rappelaient les belles formes et le fini exquis dont les Grecs avaient donné de si brillants modèles.

Narbonne fut moins industrieuse qu'Arles, mais elle eut sur elle de grands avantages. Glorieuse autant que digne du titre de la première colonie romaine, elle acquit toute la consistance d'une véritable métropole. Elle était l'entrepôt des armées qui passaient d'Italie en^ Espagne , et les empereurs, jetant toujours sur elle des regards de complaisance et d'amour, l'avaiçnt ornée d'un capitole, d'un amphithéâtre, d'obélisques et de bains somptueux. Elle touchait à la mer par les eaux de l'Aude , et ce magnifique abri attirait dans son canal les flottes de l'Orient,

• Dîod. Sic, lib, Vf et v. — Juson, de Oar. urhibus.

de l'Afrique, de TEspagne et de la Sicile, tandis que ses rivages élargis appelaient sa population à entrer dans la carrière qui s'ouvrait devant elle '.

Montpellier fixait l'attention par ses fabriques et ses bibliothèques. Agde et Àntibes, toutes deux filles de Marseille , mirent quelque ardeur à s'emparer du commerce extérieur. Toulon voulut aussi entrer en concurrence avec elles.

Nous touchons à une époque fameuse. Depuis la bataille d'Actium jusqu'au règne de Dioclétien, le monde avait vu trente -neuf empereurs romains, et plusieurs de ces princes n'avaient paru sur le trône que pour tomber un instant après dans le sang. Dioclétien, formé au métier dç la guerre sous Âurélien et sous Probus, fut élevé a l'empire par le suffrage des soldats. Les Barbares menaçaient toutes les frontières ; le poids du sceptre était accablant. Dioclétien voulut se donner un collègue , et c'est à Maximien -Hercule qu'il communiqua sa puissance. Maximien qui , comme lui , était né dans l'obscurité, crut effacer les traces de son origine en

* Tableau chronologique et moral de THistoire umverselle du Commerce des Anciens, par Jullien de Kuet.

Narbonne perdit son inâuence aussitôt que son port fut sacrifié à des considérations systématiques aussi mal conçues^ que brusquement exécutées. Le changement du cours de l'Aude lui enleva son commerce maritime.

faisant construire un palais dans un lieu prëis de Sirmium en lUyrie , à la place de la chaumière où son père et sa mère avaient gagné leur vie du travail de leurs mains* Bientôt après Dioclétien donna le titre de César à Galère et à Constance- Chlore.

Maximien -Hercule fut chargé de la défense de l'Occident et du Midi ; il fit quelque séjour à Marseille, étouffa plusieurs révoltes dans les Gaules, repoussa au-delà du Rhin les Gernaains et les Francs, et veilla a la sûreté de l'Italie, de l'Espagne et de l'Afrique,

Une religion nouvelle s'était élevée qui se fortifiait et s'étendait par la persécution. Le Christianisme, enseignant une morale consolante, prêchant l'égalité devant Dieu, relevant la dignité humaine et donnant du prix aux souffrances , devait trouver beaucoup d'esprits favorables dans ces siècles d'oppression et de misère oîi la force tenait si souvent lieu de justice. Plein de jeunesse, de vigueur et d'enthousiasme , il chassait devant lui des croyances vieillies que l'habitude seule pouvait soutenir, mais qui n'avaient plus de sympathie avec le cœur, la raison et les besoins de l'homme^ Il était temps qu'un culte plus pur et plus fécond parût et fît des progrès, car partout se faisait sentir le pressant besoin d'une régénération morale et intellectuelle.

Nous allons fixer Tépoque où la lumière de TEvangile a commencé de briller dans les Gaules. La plupart des églises, cherchant moins la vérité que rhonneur de paraître anciennes , font remonter le temps de leur fondation à celui des Apôtres. Cette passion d^antiquité est une des faiblesses de Pespèce humaine. L^église de Paris célèbre DenysTAréopagite comme son fondateur, et Marseille se vante d'avoir reçu de saint Lazare, ressuscité par le Christ , les premières semences de la foi.

D'après la tradition populaire, Lazare aborda k Marseille avec Marthe et M agdelaine , ses soeurs , avecMaximin, disciple de Jésus-Christ, Sidonius, Taveugle né auquel le Législateur des Chrétiens avait donné Tusage de la vue , Marie surnommée de Jacques, et Marie Salomé. Lazare aurait été le premier évêque de Marseille et y aurait souffert le martyre ; Magdelaine aurait pleuré ses erreurs dans une grotte de la Sainte-Baume ; Marthe aurait vécu et expiré à Tarascon ; Maximin serait le fondateur de l'église d'Aix ; Marie de Jacques et Marie Salomé auraient fini leurs jours dans le territoire d'Arles.

Cette tradition ne s'accorde pas avec l'opinion de tous ceux qui ont approfondi ce sujet. Elle ne repose sur rien de fondé ; tous les documents historiques la combattent. Vainement dirait-on qu'il est possible que la ferveur des Apôtres et

de leurs disciples en ait amené quelques-uns dans la Gaule , si voisine de lltalie et si facile^ ment accessible. Nous admettrons, si Ton veut, cette possibilité* Mais, est-ce donc ainsi qu'une vérité se démontre? La prétendue arrivée de Lazare à Marseille et son épiscopat seront-ils pour cela prouvés ? Non, certainement; et Mézerai dit avec raison que rien n -établit que les Apôtres , ou leurs disciples , aient fondé des églises daiis les Gaules et laissé des successeurs '• La croyance d'un grand nombre d'églises de France , qui font l'office de saint Lazare sous le titre de Martyr et de premier Evêque de Marseille, cette croyance qui subsiste dans le Martyrologe de l'Eglise Gallicane , les bulles de plusieurs Papes qui ont voulu la consacrer, ne sont pas des autorités irrécusables qui font fléchir devant elles toutes les intelligences soumises. Ces autorités commandent sans doute le respect, mais elles ne défendent point l'examen consciencieux d'une raison indépendante. Sur quoi s'appuient-elles? Uniquement sur la tradition populaire. Voilà leur seule base. Elles n'ont donc pas plus de force que la tradition elle-même.

Eh bien! Cette croyance est combattue par une croyance contraire, plus imposante et mieux fondée. Toutes les églises grecques croient que

' Abrégé Chronologique de THlstoIre de France, tom. ii, liv. V.

Lazare vécut encore trente ans après sa résurrection et mourut à Cytie, dans l'île de Chypre.

Tillemont , n'ajoutant aucune fois à une fable que tous les bons esprits repoussent , adopté la croyance des églises grecques. Cet écrivain dit que, sous le règne de Léon le Sage, le corps de Lazare, enterré à Cytie, fut porté à Constantinople oîi l'empereur le' fit mettre dans l'église de son nom , et les Grecs célèbrent cette translation le dix-sept octobre de chaque année '.

Longueval qui a fait de graves erreurs sur l'ancienneté de quelques églises gauloises , et notamment sur celle d'Arles , ne parle pourtant pas de la mission de Lazare à Marseille ' , et paraît ainsi ne pas admettre Topinion vulgaire établie à Marseille. Baillet la repousse avec force ^. Il dit qu'on en cherche encore les fondedements , et qu'on ne la vit paraître qu'à la fin du neuvième siècle. Launoy en place l'époque au onzième ^. Ce savant docteur , n'ayant pour guide

* Mémoires pour servir à l'Histoire Ecclésiastique des six premiers siècles , tom. ii, pag. 36.

Le même auteur , tom. ii, }>ag. 620 , combat la tradition populaire sur l'arrivée de Magdeleine en Provence.

* Histoire de l'Eglise Gallicane. Dissertation préliminaire. ' Vie des Saints , t. m.

* Dissertations, 1641 et 1660 , in- 8^.

Les profonds ouvrages de ce théologien célèbre ont été déclarés impies et scandaleux par le parlement d'Aix, en I. 10

que l'amour de la vérité y a publié des ouvrages contre cette croyance populaire qui se dissipe devant le flambeau de la raison ; il y a fait preuve de la plus judicieuse critique , du plus profond discernement. Il a démontré la fausseté de l'origine apostolique que la plupart des églises de France s'attribuèrent dans l'ignorance du moyen âge. 11 a dévoilé le ridicule d'une multitude de récits fabuleux dont se repaissait la piété de nos crédules ancêtres.

Un passage de Sulpice-Sévère et un autre de Grégoire de Tours semblent décider la question sur saint Lazare.

Sulpice-Sévère, parlant du martyre de Pothin, évêque de Lyon , assure que ce fut sous l'empire de Marc-Aurèle, c'est-k-dire vers l'an 177 , que l'on vit pour la première fois des martyrs dans les Gaules, et que la religion chrétienne fut reçue un peu tard en-deçà des Âlpes *. Lazare ne fut donc pas martyrisé à Marseille dans les premières années de notre ère'j la religion chrétienne n'y fut donc pas prêchée de si bonne heure , puisqu'elle ne fut reçue qu'un peu tard dans les Gaules. Ce n'est que vers le milieu du

i644. C'est un arrêt de plus à ajouter à tant d*arréts ridicules* Des imbéciles en toge n*en n*ont-ils pas rendu pour et contre les catégories d*Aristote? N*ont-ils pas proscrit rémétique ?

' Histoire Sacrée , lir. ii.

DE IO.RSËILLË. 147

troisième siècle que le Christianisme a eu des églises dans cette partie de TEurope. Il y avait été annoncé auparavant ; il y avait eu quelques martyrs y mais ces martyrs n^avaient existé que vers Tannée 177, suivant le témoignage de Sulpice-Sévère. Cet élégant abréviateur d'Eusèbe , que rinvasion des Vandales dans l'Aquitaine obligea, vers la fin du quatrième siècle, de chercher un asyle à Marseille ou il entra dans un monastère pour consacrer tout son temps à la prière et à Tétude, aurait-il pu oublier de parler de Tépiscopat et du martyre de Lazare , si la tradition eût alors existé * ? Et n^eût-elle pas existé à cette époque de ferveur chrétienne , si Lazare eût réellement été le premier évêque de Marseille?

Grégoire de Tours, le père de l'histoire fran-

' Sulpice- Sévère y né vers l'an 363 dans rAquîtaine, s'appliqua dans sa jeunesse à l'étude du droit et suivit la carrière du barreau qui conduisait alors aux premiers emplois. Un riche mariage ajouta à sa fortune. La mort de sa femme le plongea dans l'affliction et lui inspira la résolution de quitter le monde. Il devint le disciple de saint Martin , évêque de Tours , qu'il accompagna dans ses voyages. On croit qu'il fut ordonné prêtre. Il entra dans un monastère à Marseille, et l'époque de sa mort est incertaine.

Le principal ouvrage de Sulpice-Sévère est l'Histoire

Sacrée , divisée en deux livres. On l'a surnommé le Salluste

Chrétien , parce qu'il avait pris cet historien pour modèle , et

à cause de l'élégance de son style qui lui donne une grande

* supériorité sur les autres écrivains du siècle.

çaise, dit que, sous le consulat de Dèce et de Gratus, vers Tan 250, la cité de Toulouse commença d^avoir un évêque , lequel fut Saturnin ; et qu'il fut envoyé de Rome avec six autres pour prêcher l'Evangile dans les Gaules , savoir : Gatien , à Tours ; Trophime , à Arles ; Paul a Narbonne; Denys, à Paris ^ Àustrémius, à Clermont \ et Martial , à Limoges ' .

Comment pourrait^on admettre que Marseille ait eu des évèques deux siècles auparavant ? Quels auraient été les successeurs de Lazare ? On n^en indique aucun.

Les savants auteurs de THistoire Littéraire de la France disent avec une bonne foi pieuse : « Dieu dont les desseins sont impénétrables ne « fit pas sitôt annoncer aux Gaulois la parole (( de vie. Il est cependant vrai que plusieurs (( de nos écrivains modernes ont prétendu que y (( dès le premier siècle, la foi avait été prêchée (( et reçue dans nos provinces. Mais c'est ce qu'ils « ont avancé sans que personne se soit mis en « devoir de le prouver. Et comment aurait-on (( pu le faire ? Bien loin qu'il se trouve quelques (( preuves positives pour l'établir , il y en a plu- (( sieurs qui détruisent cette croyance , et qui « ne sont pas de peu de poids. Il s'agit d'un fait , (( et tous les raisonnements que l'on pourrait

^Liv. I, c. xxviii.

« faire ne sauraient Pétablir , si le témoignage « des anciens le dément *. »

Il importe fort peu de connaître la source de l'opinion de l'Eglise Marseillaise touchant saint Lazare, comme celle de tant de fausses croyances. Il paraît pourtant que ce qui peut l'avoir produite, c'est le transport de quelques reliques venues d'Orient, sous le règne des successeurs de Constantin ' . La propagation de la foi évangéliaue dut éprouver à Marseille un obstacle dans les dispositions morales du peuple^ car aucune trace du Christianisme ne s'y fait apercevoir avant le martyre de saint Victor qui eut lieu vers l'an 288.

Victor avait un commandement dans les troupes romaines qui occupaient la citadelle. Nous ne savons rien sur le lieu de sa naissance ni sur ses premières années. Animé d'une ardente ferveur pour les nouvelles doctrines reli-

' Tom. I, pag. 125 et ia6.

Quelques auteurs ont fait de vains efforts pour prouver l'arrivée et Tépiscopat de Lazare à Marseille , entr*autres le P. Guesnay, savant jésuite qui a publié plusieurs opuscules sur ce sujet ; le respectable Belsunce , dans son Histoire des Evéques de Marseille , tom. i y liv. i ; Honoré Bouche , historien de Provence, auteur d'une dissertation intitulée : Vindiciœ fidei et pietcOis Provinciœ y pro cœUtibus ilUus tuteleaibus restituendis adversîts quosdam Ubellos de commentitio Lasari, etc. Atx , 1644 y in-S^.

' Statistique des Bouches-du-Rh6ne , tom. 11, pag. 99.

gieuscs , il fortifiait par ses exhortations le zèle chancelant d'un petit nombre de Chrétiens que la fureur des persécutions épouvantait. Surpris un jour dans cet exercice apostolique , il fut conduit devant les préfets Astëre et Eutique, et confessa courageusement la religion qu'il avait embrassée. Maximien-Hercule était alors à Marseille. Ce prince était animé d'une haine violente contre les Chrétiens qu'il regardait comme des^ perturbateurs. Les deux préfets lui renvoyèrent Victor qui montra devant lui le courage qui ne l'avait jamais abandonné. Ni les promesses les plus flatteuses , ni les menaces les plus terribles ne purent l'ébranler^ et Maximien irrité ordonna son supplice. Il le fit d'abord traîner lié par les pieds dans les rues de la ville , et une populace aveuglée lui prodigua des insultes et l'accabla de coups ' . 11 fut ramené tout déchiré et couvert de sang devant Aster e et Eutique qui le pressèrent vivement de mesurer reflfroyable abyme de maux où son obstination le plongeait, et de préférer les dieux de l'empire à un homme, disaient-ils, qui était mort sur la croix, à des

' L'acharnement du peuple marseillais contre Victor est une nouvelle preuve en faveur de mon opinion sur Lazare. Il démontre que ce peuple était encore très attaché au paganisme sur la fin du troisième siècle. On n*y aperçoit en effet d'autres chrétiens que Victor et les trois soldats qui se convertirent subitement.

mystères ridicules et k des biens imaginaires. Victor, recueillant toutes ses forces, s'écria avec l'accent de Tenthousiasme : « Non, non, je ne « veux pas offrir un criminel encens à vos divi- (( nités honteuses. Je méprise leurs vils adora- « teurs. Quels sont les dieux objets dé vos hom- « mages ? C'est un Jupiter adultère, une Vénus (( impudique, une Junon orgueilleuse et cruelle ; « c'est un Mars sans pitié qui ne se plaît qu'à « l'odeur du carnage, comme une bête féroce. « Que dirai-je de cette troupe subalterne dont « vous peuplez l'Olympe et qui n'a de réel que « le délire qui l'enfanta , de ces dieux et de ces « déesses qui sanctifient toutes les passions et <i autorisent tous les crimes? Ah ! périsse, périsse « à jamais ce culte, opprobre du genre humain ! (c le Dieu ineffable que j'adore est un Dieu de (( justice, de pureté et de miséricorde. Heureux « ceux qui le craignent et pratiquent ses com- « mandements ! Gloire éternelle à lui sur la terre « et dans les Gieux ! »

Le peuple qui jusque-là avait poussé de sourds murmures, ne fut plus maître de son indignation et fit entendre mille cris ! Jl la mortj à la mort. Versez le sang du blasphémateur. Alors les préfets firent suspendre Victor et on brisa cruellement son corps à coups de bâton et de nerfs de boeuf. On le reconduisit ensuite en prison où il subit un nouvel interrogatoire de l'empe-

reur qui fit apporter devant lui un autel de Jupiter, et lui dit : Prends de V encens ^ sacrifie à ce dieu y et sois notre ami. Victor, pour toute réponse, renversa Tautel d'un pied dédaigneux. Ce pied lui fut aussitôt coupé par ordre de Maximien. Sa constance ne se démentit pas un seul instant. Trois soldats, Alexandre, Longin et Félicien, qui avaient été commis a la garde de sa prison , déclarèrent hautement qu'ils embrassaient la religion de Victor, cette religion qui savait donner tant de force et de courage dans les tourments. Ils furent aussitôt mis à mort. Les souffrances de Victor se prolongèrent* On le plaça sous une meule de moulin qui tournait rapidement sur lui; mais la machine se dérangea, et Tintrépide chrétien, lassant enfin la rage de ses bourreaux, eut la tête tranchée ^ Les corps des quatre martyrs furent jetés à la mer et repoussés par les flots sur le rivage. On recueillit leurs restes et on les enferma dans une grotte taillée dans le roc \

Galère, aussi ambitieux qu'ingrat, songea bientôt à dépouiller de Tempire Dioclétien k qui

' Acta Martyr, pag. 292. — ^Flcury, Histoire Ecclésiastique, tom. II, pag. 400 et suiv., in-4^. — Histoire Générale des Auteurs Sacrés et Ecclésiastiques, tom. m, pag. 366 et suivantes.

* Cette grotte devint une des chapelles souterraines de Tabbaye Saint-Victor.

il devait toute sa puissance. Le vieil empereur, accablé de chagrins, fut forcé d^abdiquer à Nicomédie, et Maximien-Hercule abdiqua aussi à Milan. Dioclétien, retiré dans ses jardins de Salone, fut plus heureux dans sa condition privée que lorsqu'il était revêtu de la pourpre. Il ne reportait ses pensées vers le passé que pour réfléchir sur les embarras et les malheurs attachés à cette souveraine puissance qui éblouit les hommes les plus sages. Maximien, au contraire , ne pouvait étouffer dans son cœur dévoré du désir de régner les regrets et les plaintes que Vambition y formait. Le souvenir du passé , comparé à sa situation présente , le poursuivait san^ cesse pour Tac câbler. Il n'avait pas assez de philosophie pour se conformer à sa fortune nouvelle , et lui , qui était né dans les derniers rangs de la société, ne savait plus vivre hors du trône. Il reprit le titre d'Auguste, et fut bientôt forcé de le quitter. Constantin, son gendre, et fils de Constance-Chlore, était parvenu à l'empire. Pendant que cet empereur était à Trêves, Maximien , qu'aucune leçon ne pouvait corriger , reprit une troisième fois la pourpre , s'empara des trésors, répandit l'argent à pleines mains, et écrivit k toutes les légions en leur faisant de grandes promesses. Il marcha en même temps vers Arles et s'y enferma ; mais il n'eut pas le temps de mettre la ville en état de défense,

parce que Constantin, le poursuivant avec une incroyable célérité, y arriva bientôt après lui. Maximien se réfugia a Marseille, et Constantin l'y poursuivit encore.

Il commanda l'assaut , et la ville était prise si les échelles ne se fussent trouvées trop courtes. Les soldats étaient enflammés d'ardeur et de vengeance ; plusieurs d'entr'eux se faisant soulever par leurs camarades , s'attachaient aux créneaux et étaient sur le point de gagner le haut du mur, lorsque Constantin fit sonner la retraite. Peu de temps après. Maximien s'étant montré sur le rempart, l'empereur lui reprocha sa trahison. Maximien ne lui répondit que par des paroles outrageantes. Pendant qu'il se livrait k ses emportements, les Marseillais ouvrirent une des portes de la ville; les soldats de Constantin y entrèrent et se saisirent de l'implacable vieillard qu'ils conduisirent à son gendre. S'il faut en croire Lactance ' , l'empereur crut assez le punir en le dépouillant de la pourpre, et lui laissa la vie ; mais Maximien au désespoir conçut un exécrable projet, celui d'assassiner lâchement Constantin. 11 osa en faire la confidence a l'impératrice Fausta, sa fille. Il mit tout en usage pour qu'elle le favorisât dans l'exécution de son dessein. Il la supplia de laisser ouverte la chambre où

* Ch. XXX.

couchait l'empereur, et de faire en sorte qu'elle fût mal gardée. Le jour et Theure furent indiqués. Fausta feignit d'être sensible aux supplications de son père et de s'associer à ses vues de vengeance. Elle promit d'exécuter tout ce qu'il voulait. Elle n'agissait ainsi que pour sauver les jours de son époux qu'elle avertit aussitôt. On voulut prendre Maximien sur le fait. On mit dans le lit un eunuque pour y recevoir le coup destiné à l'empereur. Maximien , armé d'un poignard , approche au milieu de la nuit. Les gardes s'étaient éloignés; il trouve tout au gré de ses désirs, entre et frappe l'eunuque. Couvert de sang, il croit que sa vengeance est consommée. Au même instant l'empereur se montre environné de ses gardes. Maximien reste glacé d'eflFroi. Celte fois la clémence parut dangereuse à Constantin. Le meurtrier n'eut que le choix du genre de mort, et s'étrangla de ses propres mains. L'empereur ne le priva pas d'une sépulture honorable. 11 fit seulement abattre ses statues et eiSacer ses inscriptions ' . Tout est invraisemblable dans le récit de Lactance , seul auteur qui entre dans les détails de cette conspiration. Il a sans doute recueilli des bruits populaires qui sont sans fondement, car comment croire que Maximien ait fait k sa fille , épouse de Constantin , la confidence qu'on

' Lebeau , Histoire du Bas-Empire , tom. i , liy. i , ch. xlii.

suppose; que celle-ci ait eu Pair d'approuver Tatroce dessein de son père, précisément pour aller le révéler a l'empereur? Et cet eunuque sacrifié pour constater le crime ! De pareilles circonstances ne doivent pas inspirer beaucoup de confiance. Les écrivains ecclésiastiques sont trop souvent favorables à Constantin , aux dépens de la vérité. Il paraît que Maximien, désespéré d'être condamné par l'empereur à une détention perpétuelle et peut-être à mourir , choisit le supplice qui lui parut le plus doux. Alors serait née cette fable populaire rapportée par Lactance et accréditée par le caractère altier, remuant et sanguinaire de Maximien , justement détesté, et qui n'eut aucune bonne qualité pour racheter ses vices '.

L'Eglise, si long-temps persécutée, vit luire enfin desjoursdepaix, Constantin, avant d'entrer dans son sein , avait autorisé par un édit le libre exercice du Christianisme , et admis avec empressement les Chrétiens dans ses armées. C'est en 3 il qu'il embrassa publiquement leur culte et fit asseoir avec lui sur le trône des Césars cette religion triomphante.

• Selon une ancienne chronique, on crut, vers Tan lookt avoir trouvé à Marseille le corps de ce piince , encore tou entier , dans un cercueil de plomb enfermé dans un tombeau de marbre. Raimbaud, alors archevêque d'Arles , lent je dans la mer ainsi que le cercueil et le tombeau.

Nous avons vu que Marseille resta long-temps attachée au paganisme. Ce n'est que vers Tépoque de l'abjuration de Constantin que cette ville parait avoir eu un évêque ; cet évêque est Orésius, qui assista au concile d'Arles tenu au mois d'août 314.

Voici le motif de la convocation de ce concile. Dioclétien avait rendu un édit qui enjoignait aux magistrats romains, sous peine de la vie, d'arracher aux Chrétiens les saintes Ecritures. Plusieurs éréques eurent la faiblesse de les livrer ; on les appela traditeurs. Donat, évêque des Cases- Noires en Numidie , accusa Mensurius , évêque deCarthage, d'avoir ainsi manqué à ses devoirs. N'ayant pu le convaincre , il se sépara de sa communion , et eut un grand nombre de sectateurs en Afrique. Cécilien fut élu évêque après Mensurius. Quelques prêtres ses ennemis , une dame nommée Lucile, et d'autres personnes, poussées par difTérents intérêts, conspirèrent de le faire déposer sur ces deux chefs d'accusation : l'un qu'étant diacre du temps de Mensurius , il avait empêché qu^on assistât les confesseurs du Christ qui étaient en prison; l'autre, qu'il avait été ordonné par Félix , évêque d'Aptonge , regardé comme traditeur. Une grande partie des évêques d'Afrique déposèrent Cécilien qui refusa de comparaître devant eux , et nommèrent à sa place Majorin , jusques alors au service de Lucilc.

Cécilien n'obéit pas à leur sentence. La doctrine des Donatistes fut d'abord condamnée dans un concile tenu à Rome , composé de dix-neuf évêques et présidé par le pape Miltiade. Ils en appelèrent k un concile plus nombreux, et Constantin, accueillant leur demande, choisit à cet effet la ville d'Arles, pour que le différend fut terminé par des évéques gaulois qui n'avaient point participé au crime de tradition dont il s'agissait. L'empereur, occupé de la guerre contre Licinius, n'assista point au concile d'Arles. Le pape Sylvestre, successeur de Miltiade, y envoya ses légats. Des évêques de tout l'Occident s'y rendirent , mais on n'a dans la lettre synodale que la souscription de trente-trois, dont seize étaient des Gaules. Le nom des autres s'est perdu. Saint Marin , évêque d'Arles , dut présider le concile, car il est nommé le premier. Orésius , évêque de Marseille , est inscrit le treizième parmi les évêques gaulois. Les Donatistes furent de nouveau condamnés , et l'assemblée , avant de se séparer , fit quelques canons sur différents points de discipline. Il fut établi que la fête de Pâques serait célébrée le même jour dans tout le monde chrétien ; les comédiens et ceux qui conduisaient les chars dans le cirque furent excommuniés.

Constantin, devenu maître de tout l'empire après la défaite de Licinius, son collègue, établit son siège a Bysance qui prit de lui le nom de

Gonstantinople. Il divisa alors Tempire en quatre préfectures, sous le gouvernement d'autant de préfets du prétoire. Les Gaules , jointes k TEspagne et à la Grande-Bretagne , composèrent une des quatre préfectures qui fut partagée en quatre diocèses, gouvernés chacun par un vicaire du préfet des Gaules. Ces quatre diocèses étaient ceux d'Espagne , d'Angleterre, des Gaules proprement dites , et de cinq provinces des Gaules formant un vicariat particulier. Ces cinq provinces furent la Narbonnaise, la Viennoise, l' Aquitanique , la Novempopulanie et les Alpes- Maritimes. La Viennoise et l' Aquitanique furent un peu plus tard subdivisées, et ce vicariat prit alors le nom de Vicariat des Sept Provinces des Gaules qu'on nommait aussi l'Aquitaine prise en général. Marseille ne dépendait d'aucune de ces provinces et avait son gouvernement particulier ; mais les grandes cités gauloises devenues chefs-lieux de vicariat ou de province, et même plusieurs villes secondaires, l'éclipsaient entièrement.

L' Arianisme , qui causa tant de troubles dans la Chrétienté, ne pénétra guère dans TEglise Gallicane sous le règne de Constantin. Cet empereur, avant sa mort, partagea l'empire entre ses trois fils, Constantin, Constant et Constance, et deux de ses neveux, ce qui fut une source de désordres. Marseille ne s'en ressentit pas. Par

une suite de révolutions dont on n'a pas à parler ici, Constance devint maître de tout l'empire. Ce prince, qui était sectateur de l'Arianisme, fit assembler à Arles, en 353, un concile des évêques de la Gaule, pour les obliger à souscrire la condamnation d'Athanase, comme il avait obligé les t vêques d'Orient. Saturnin qui avait été élu évêque d'Arles par la faction des Ariens , et qui avait embrassé leurs doctrines , dirigea ce concile, et il n'y eut que Paulin, évêque de Trêves, qui eut la fermeté de refuser la condamnation du patriarche d'Alexandrie. Deux autres conciles furent convoqués , l'un à Béziers en 356, l'autre à Valence en 374, Nous ne savons pas qui occupait le siège de Marseille à ces différentes époques. En 381 , les églises des provinces méridionales de la Gaule furent invitées à envoyer des députés au concile d'Aquilée. Elles en envoyèrent six parmi lesquels se trouvait Proculus, évêque de Marseille , que saint Jérôme regardait comme un prélat recommandable par son zèle et sa piété ' . Saint Ambroise dirigea cette assemblée. On y condamna deux évêques , Pallade et Secondien , qui professaient ouvertement l'Arianisme. Proculus motiva ainsi son opinion : Plusieurs vénérables évêques ayant déjà condamné et déposé Pallade et Secondien j comme des blas-

* Hieron. Epist, iv.

phemateurs qui, en ne repoussant pas les blasphèmes d^Arius y les soutiennent comme un héritage impie qui leur appartient , je les con^ damne de même et dépose pour toujours ' .

En 397, le même évêquc se rendit au concile de Turin, pour y faire juger la question de préséance qu'il réclamait sur les évêques de la seconde Narbonnaise. Il se regardait comme métropolitain de cette province , oîi aucun autre prélat ne jouissait encore de cette prérogative. La ville d'Àix, quoique métropole civile, n'avait pas encore ce rang dans l'Eglise . Proculus allégua , entre autres raisons , la grandeur de la ville de Marseille , qui était plus considérable que celle des métropoles des différentes provinces gauloises. Cet article n'avait pas besoin de preuves ; mais les Pères , qui étaient presque tous Italiens , déclarèrent qu'ils ne connaissaient pas la grandeur de Marseille. Cependant le concile accorda la primauté a Proculus, sa vie durant, non en qualité d'évêque de Marseille, mais à cause de son mérite personnel. En vertu de cette décision, Proculus exerça les droits de métropolitain et conféra quelques ordres. Patrocle , évêque d'Arles , s'opposa à l'exercice de cette suprématie et réclama lui-même les droits de métropolitain auprès du pape Zozime. Il soutint que ces droits

' Belsunice , Histoire des Evoques de Marseille , tom. i ,

llv. II.

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