‹ Histoire de Marseille (volume 5)Chapitre 8 sur 9 · LITRE IV · texte numérisé non relu

LITRE IV

Une plus grande carrière s'ouvrit a Tambition (lu comte de Provence y enorgueilli de ses succès. L'empereur Frédéric ii avait gouverné le royaume deNaples et de Sicile, et ce prince, persécuté par les papes, avait laissé deux fils, Mainfroy et Conrad; le premier naturel, le second légitime. Ce dernier hérita de TEmpire, de la Souabe^ de la Sicile et de Naples. Mainfroy empoisonna son frère et envoya Gonradin , fils de Conrad , dans laSouabe, comme pour le faire élever. Il s'empara des Deux-Siciles et s'en fit couronner roi à Palerme, après avoir fait courir le bruit que le jeune Gonradin était mort. Mainfroy brava Tau-, torité des pontifes et releva en Italie la puissance germanique. Alors la Gour de Rome l'excommunia , le déclara ennemi de l'Eglbe , et promit son royaume a ceux qui entreprendraient de le conquérir. La couronne des Deux-Sièiles fut oflFerte

k Louis IX pour son frère Charles d'Anjou. Le pieux monarque se fit d'abord un scrupule d'accepter cette investiture, et les projets d'Urbain iv échouèrent ; mais Clément iv fit de nouvelles tentatives, et Louis IX se laissa entraîner.

Charles rassemblaalors desforces considérables . Il fit armer k Marseille une flotte de trente voiles, sur laquelle s'embarqua un grand nombre de Marseillais. Il partit de ce port le 15 mai 1265, se rendit k Rome où il fut reçu avec magnificence, et après avoir été couronné dans l'église de Saint- Jean de Latran par le cardinal de Chevriers, évêque d'Albanie , il se mit en campagne avec une armée nombreuse, et entra dans le royaume de Naples. Les soldats provençaux portaient une croix et se battaient au nom de l'Eglise. Charles remporta ' , près de Bënévent, une victoire complète sur Mainfroy. Le corps de ce prince fut trouvé sur le champ de bataille, couvert de boue, de sang et de blessures.

Conradin, héritier de Frédéric et de Conrad, quitta PAUemagne avec une armée et Frédéric d'Autriche, son cousin. Il s'avança dans l'Italie, se fortifiant dans sa marche du parti des Gibelins et de tous ceux que. la domination provençale avait irrités. Charles vint au-devant de son rival et tailla son armée en pièces. L'infortuné Conradin

* Le a8 février 1266.

tomba au pouvoir du vainqueur qui usa cruellement de sa victoire. Ni son extrême jeunesse, ni la magnanimité de son caractère, ni les droits sacrés du malheur, ne purent attendrir l'impitoyable comte de Provence. Frédéric n'eut pas un sort plus heureux. Les deux prisonniers, chargés de fers comme de vils esclaves, furent jugés à Naples le i" octobre 1268. Des magistrats iniques et flatteurs les condamnèrent à mort après un faux appareil de justice. Les marques de respect qui accompagnèrent leur exécution ajoutèrent à l'horreur du supplice, et rien ne saurait peindre l'indignation des spectateurs fondant en larmes. Conradin et Frédéric furent conduits sur la place du Marché de Naples et montèrent sur un échafaud couvert de velours cramoisi. Frédéric fut décapité le premier. Conradin prit la tête de son généreux ami^ et la baisa avec des transports de tendresse et de douleur. Et puis se mettant à genoux : 6 ma mère^ s'écria-t-il , quelle sera cotre douleur, quand s^ous apprendrez la mort de s^otre maUieur eux fils ? Il tira un gant de sa main , le jeta sur la place en signe d'investiture et comme un gage de bataille , et déclara qu'il instituait pour son héritier celui de ses parents qui voudrait le venger. Gela dit, le jeune homme héroïque présenta sa tête au bourreau et reçut le coup mortel. Ainsi finit, à l'âge de seize ans, le dernier

prince de la maison de Souabe qui avait possédé l'Empire pendant plus d'un siècle.

Marseille, la plus favorisée de toutes, les villes de Provence 9 jouissant sans obstacles de ses franchises municipales, parut se conformer à son nouvel état politique , et donna même à Charles d'Anjou, son souverain, des marques d'un attachement sincère ; elle pria ce prince de confirmer les privilèges qui lui avaient été accordés pour son commerce dans la ville d'Acre et dans d'autres lieux de la Terre-Sainte. Charles donna aux Marseillais des lettres patentes de confirmation, datées de Brindes. Il se qualifia : Par la grâce de Dieu^ Roi de Jérusalem ^ de Sicile j de Naples^ duc de la Fouille^ prince de Capoue^ sénateur de Rome, comte d^Achaïe, de Prownce et de Tournadour. Il déclara^ dans cette charte, que les Marseillais l'avaient puissamment assisté contre les rebelles des Deux-Siciles.

Les peuples étrangers reconnaissaient toujours le pavillon de Marseille qui flottait partout avec honneur. Une nouvelle croisade vint procurer de grands avantages au commerce de cette ville. Louis IX respirait toujours pour la conquête de la Terre-Sainte. Les colonies chrétiennes en Orient, divisées entre elles et livrées sans défense à la merci d'un ennemi dont l'ardent fanatisme était encore échauffé par la victoire , manifestaient les symptômes alarmants d'une ruine

prochaine. Le royaume de Jérusalem était déchire par la discorde: trois prétendants s'en disputaient les débris. Louis en reçut la nouvelle accablante. Son zèle s'enflamma ; excité par un légat de Clément IV, il forma un nouveau projet de croisade; il convoqua les grands , leur déclara son inébranlable résolution ^ les exhorta éloquemment à le suivre, et presque tous prirent la croix. Les préparatifs furent proportionnés à la grandeur de Tentreprise ; partout les peuples implorèrent les bénédictions du ciel pour les armes deschrétiens, et les croisés, se mettant en marche, se dirigèrent Ters les ports de Marseille et d'Âigues-Mortes.

Louis s'embarqua ' dans cette dernière ville sar des vaisseaux génois. Plusieurs seigneurs , suivis de leurs vassaux , partirent de Marseille , qui acquit , dans cette expédition , des richesses considérables. La flotte chrétienne s'avança vers Tunis, et y arriva quelques jours après. Bientôt le sable aride et brûlant des côtes africaines devint pour les croisés un théâtre affreux de désolation et de mort. Âh ! si du moins les guerriers français avaient pu trouver le trépas sur un noble champ de bataille ; si leur sang eût coulé sous le fer ennemi , comme dans ces jours de défaite que leur valeur sut ennoblir , qui donc pourrait plaindre leur destinée? Mais, placés sous un ciel dévorant,

' Le 4 juillet 1270.

au milieu des nuages épais d'une poussière enflammée , n'ayant pour étancher une soif ardente que des eaux corrompues , en proie à toutes sortes de privations et de maux , quelle plus juste cause de découragement et de désespoir ! La peste , hideuse auxiliaire des musulmans , exerça ses ravages dans les rangs de l'armée chrétienne , et les fossés du camp se remplirent de cadavres jetés pêle-mêle. Louis, déjà trop faible pour supporter le poids de son armure , fut atteint du fléau mortel. Ce Roi , toujours plus grand dans les disgrâces que dans la prospérité y donna des ordres tant qu'il lui resta quelque force. Enfin ^ ne pouvant plus se livrer ni aux soins du commandement, ni aux exercices de la piété , il se fit placer sur un lit de cendre , étendit vers le ciel ses défaillantes mains j implora en silence la miséricorde du Dieu qui lui avait inspiré tant de vertus. Portant ensuite ses pensées vers la France, qu'il n'aurait jamais dû quitter, il donna d'une voix éteinte à Philippe , son fils , les plus sages conseils , lui rappela les devoirs de la royauté , et rendit le dernier soupir, au milieu des gémissements de ses soldats consternés.

La fortune cessa aussi d'accorder ses faveurs k Charles d'Anjou, qui jamais ne les avait méritées. Ses peuples d'Italie ne pouvaient plus supporter l'insolent despotisme de son gouvernement. En Sicile, l'insurrection s'organisa. La vengeance

populaire , aiguisant depuis long-temps ses poignards y se leva enfin terrible, épouvantable : les vêpres siciliennes sonnèrent, le sang de plusieurs milliers de Provençaux fut offert en holocauste aux mânes de Gonradin , et des chaînes abhorrées furent rompues.

Pierre , roi d'Aragon , accourut pour secourir les Siciliens dans leur révolte , et Charles , qui était alors k Rome, dépêcha aussitôt des courriers au prince de Salerne , son fils , qui était en Provence, et lui donna ordre d'aller implorer le secours de Philippe, roi de France. Le prince de Salerne, ayant livré imprudemment bataille aux Àragonais, fut vaincu et fait prisonnier. Charles , accablé de chagrins, mourut à Foggia, dans la Fouille, le 'j janvier i 285. 11 était âgé de soixantesix ans et en avait régné dix-neuf. Il laissa de Béatrix de Provence, sa première femme, morte en i 266, quatre fils et trois filles, et n'eut aucune postérité de Marguerite de Bourgogne, sa seconde épouse.

Le prince de Salerne, toujours captif, lui succéda sous le nom de Charles 11 dit le boiteux. Les armées françaises et provençales essuyèrent de nouveaux revers; mais tous ces contre-temps n'empêchèrent pas le clergé, la noblesse et le tiers état de Provence , de prêter serment de fidélité à leur souverain. Ces états généraux recherchèrent avec ardeur l'occasion de sa délivrance. Assemblés dans la ville de Sisteron, ils députèrent

Isnard d'ÂgouU et Faucher de Sabran-Forcal- <]uier vers Edouard, roi d'Angleterre, pour supplier ce prince de négocier la liberté de Charles II* Cette liberté fut obtenue, mais k des conditions bien onéreuses. Charles le Boiteux s'engagea à obtenir du souverain Pontife , du roi de France et d'Alphonse , roi d'Aragon , une trêve de trois ans , et au bout de trois ans une paix solide ; il se soumit à donner en otage , au monarque aragonais , ses trois fils puînés , avec les aînés des quatre-vingts barons et principaux habitants des villes de Provence , et au défaut de leurs fils , les barons eux-mêmes, ou leurs plus proches parents. Charles u s'obligea encore à donner au roi d'Aragon trente mille marcs d'argent, et promit vingt mille autres marcs cautionnés par le roi d'Angleterre. Si la paix ne se faisait point, Charles devait retourner en prison, et si, dans ce cas, il violait sa parole, la Provence tombait sous le pouvoir de la maison d'Aragon, k raison de quoi les seigneurs et les villes du pays engageaient conditionnellement leur hommage, et étaient conditionnellement aussi déliés de leurs anciens serments.

Charles ii, se voyant enfin libre après quatre ans de captivité, arriva en Provence et fit son entrée dans la ville de Marseille le 2 décembre 1 288. Les habitants le reçurent avec des transports de joie. Ce prince confirma^ dans le cimetière de

Tëglise des Âccoules, les chapitres de paix, et tout le peuple assemblé lui prêta serment d'obéissance '• Charles fit ensuite partir les quatre-vingts otages 9 parmi lesquels se trouvaient vingt Marseillais ainsi nommés : Hugues de Roquefort , Bertrand, Imbert, Bérenger Elie , Jacomet, Vivaud de Gonchis, Anselme , Ânselmet André, Pierre Candole, Anselme Fer, Barthélémy Bonvin, Jacomet Andoard^ AlphanetdeTemplo, Pelegrin Bassat, Rolland Andoard , Hugues Sarde , Martin Martin, Geofroi Ricaut, Baudoin Roolin, Hugues de Jérusalem.

Dans un acte qui fut fait en présence du viguier Barras de Barras et de Bérenger Monge son lieutenant, de Bertrand de Baux, comte d^Avelin, de Hugues, comte de Brenne , deJeanScot, de Bertrand de Baux, seigneur de Berre, de Guillaume Porcellet, évêque de Digne, et de plusieurs autres seigneurs , la commune de Marseille déclara qu'en fournissant ces vingt otages, elle ne suivait que sa propre volonté, que c'était sans préjudice de la teneur des chapitres de paix , et elle protesta de tous ses droits à ce sujet.

Les vingt gentilshommes marseillais s'embarquèrent sur trois galères, dont les capitaines étaient Guillaume Elie , Etienne de St.-Paul , et Jacques Masseilles. Quatre mandataires spéciaux

' Archives de THôlcl de Ville. — Ruffî, tom. i, liv. v, ch. iv.

du comte de Provence, Bonvin, Reinaud Porcelet, Guillaume Dufort. et Bernard Clément , s'embarquèrent aussi sur ces navires , avec mission de livrer les otages à Alphonse. La flottille aborda à Barcelonne, et les vingt Marseillais furent effectivement livrés a Bernard de Montpaon et à Guillaume Durfor t, mandataires du Prince aragonais' .

Peu de temps après ^ le pape Nicolas iv , qui prétendait que toutes les cités provençales devaient lui payer un certain droit , envoya à Marseille des commissaires chargés d'en exiger le tribut. Le conseil municipal s'assembla pour délibérer sur cette demande qui fut repoussée d'un consentement unanime. Plusieurs gentilshommes ftirent appelés à prendre part à cette délibération, entre autres Pierre Âleman, Pierre de Jérusalem, Hugues Yivaud, Blaquerias de Montolieu, Bertrand Gandole, Roland Bouquin , Jacques de Lin gris et Guillaume Lurdi. On députa Pierre Imbertet François Ricaut vers les commissaires du Saint-^Siége , pour leur annoncer la résolution du conseil *.

L'année 1307 est devenue fameuse dans les annales de la France par la proscription des Templiers. Philippe le Bel, voulant sévir contre ces religieux militaires , publia un manifeste propre

• Archives de THÔtel de Ville.

• Id. ch. V.

à les rendre l'objet de rexécration publique. Aidé des bulles de Clément v , sa créature , il écrivît à tous les souverains de l'Europe , et les engagea à se réunir à lui pour les exterminer. Charles ii reçut à Marseille la lettre de ce Prince et la bulle du Pape. Résolu de s'assurer de tous les religieux de cet ordre célèbre qui vivaient dans ses Etats , il écrivit de la même ville , le 13 janvier 1308, au? viguiers et juges de Provence, une circulaire dans laquelle il leur disait : « Nous vous envoyons avec la présente une autre «lettre cachetée qui contient un secret de la « plus grande importance. Nous vous défendons , « sous les peines les plus sévères , de parler à qui (( que ce soit de ce que nous vous mandons. Vous « garderez la lettre cachetée jusqu'au 24; ce jour- (dà vous l'ouvrirez avant la pointe du jour^ et « vous exécuterez dans la journée les ordres que « je vous y donne. Vous me répondrez de l'exé- (( cution au péril de- vos biens et de votre vie. »

Le jour arrivé, les officiers ouvrirent la seconde lettre et y trouvèrent l'ordre suivant :

« En exécution d'une bulle que nous avons « reçue depuis peu de notre Saint Père le Pape , « nous vous ordonnons , sous peine de punition « exemplaire , de prendre vos mesures avec tant « de prudence et de secret, que, le 24 du présent « mois y vous fassiez arrêter et mettre en lieu de « sûreté , sous bonne garde , tous les Templiers

(( qui se trouveront dans votre ressort^ empêchant « qu'on ne leur fasse aucun mal. Quant a leurs « biens , nous vous enjoignons pareillement de « vous en mettre en possession et d*en donner « ensuite la garde à des personnes sûres, jusqu'à (( ce qu'il en soit autrement ordonné par le Saint- « Père et par nous. Vous en ferez dresser un (( inventaire bien exact , en présence des Tem- « pli ers de chaque maison et des personnes du (( voisinage qui sont le plus au fait de leurs biens. (( Vous en ferez trois copies : vous nous en enver- « rez une , vous garderez l'autre, et vous laisserez « la troisième entre les mains des séquestres. (( Vous insérerez dans cet inventaire le nom de « tous les Templiers. Faites en sorte qu'aucun « d'eux ne vous échappe. »

Ces ordres furent exécutes le même jour dans toute la Provence. Vingt -sept chevaliers furent enfermés dans le château deMeyrargues ; vingtrun dans celui de Pertuis ; ils étaient tous roturiers y à Texception de trois ou quatre auxquels on donne le titre de chevaliers , dont l'un était Albert de Blacas , commandeur du Temple à Aix. Les mémoires du temps assurent que Guillaume Âgardi ou d'Âgard , prévôt de S*-.Sauveur d'Aix , ayant été nommé pour informer contre eux , refusa cet emploi ' . On ne sait pas précisément ce que de-

' J.-F. Bouche, Essaisur l'Histoire de Provence, 1. 1, p. 548.

vinrent les Templiers de Provence. On a prétendu que la plupart de ces chevaliers furent jetés dans des puits ' ; d'autres , au contraire , invoquant la tradition populairie , assurent qu'ils ne furent pas condamnés au supplice ^ comme en France , et qu'on les laissa vivre * : c'est l'opinion la plus vraisemblable. Charles ii avait un caractère plein de douceur et d'humanité ; rien dans ses lettres n'indique la cruauté et la vengeance; son amour pour la justice ne permet pas de croire qu'il se soit livré à un acte de rigueur contre les Templiers , pour satisfaire une avidité qu'il ne montra jamais. Il n'eut que la faiblesse de complaire au Pape et au roi de France.

En Provence, la richesse des Templiers consistait principalement en biens -fonds et en bétail ; ils n^avaient pas dans leur mobilier la magnificence des autres Templiers de l'Europe : l'inventaire ne mentionne que des meubles de bois sans aucun ornement. Ils possédaient k Marseille Téglise de S*-Ferréol ^, qui fut ensuite donnée aux Chevaliers de S*-Jean de Jérusalem .

* Gaufridy, Hist. de Provence, t. i, liv. v.

* Bouche^ Essai sur THist. de Provence, t. i, p. 348. — Papon, t. m, liv. v.

^ Le nom des Templiers reste encore à une rue voisine.

Le couvent des Augustins étaient anciennement situé à la plaine S*-Michel. En i36i , les religieux s'emparèrent de TégUsc donnée à Tordre de S*- Jean- de- Jérusalem , et plus tard

La grande affaire des Templiers n'était pas encore terminée, quand Charles, qui aimait beaucoup le séjour de Marseille , fit son testament dans cette ville , le 16 mars de la même année. Il institua héritier de tous ses Etats Robert, duc de Calabre , son second fils , parce que la branche aînée de sa descendance occupait le trône de Hongrie. Voulant conserver le comté de Provence à sa postérité masculine , il le substitua à ses descendants mâles, appelant à la succession ceux qui se trouveraient dans le degré de parenté le plus proche ; et , au défaut d'enfants mâles , les filles étaient appelées à la substitution. Il s'embarqua à Marseille, environ un mois après, pour se rendre à Naples , où il mourut le 5 mai 1 309 , âgé de soixante-trois ans. Ce bon prince avait consacré tous ses soins au bonheur de ses sujets; aussi il en était l'idole , et sa perte fut vivement sentie. Son corps fut apporté a Âix , dans l'église des Dames de Nazareth qu'il avait fondée. La, chaque année, les consuls d'Aix, procureurs du pays, nouvellement élus, venaient visiter et honorer ses cendres ' .

ils bâtirent auprès un couvent qui n*était pas terminé en 1469. Jean de Village leur donna une maison pour faciliter cette bâtisse, et la ville leur accorda la provision de la gabelle du sel. Le couvent est aujourd'hui transformé en maisons bourgeoises.

' La municipalité constitutionnelle de 1790 a été la dernière

Garobert , fils de Charles-Martel , roi de Hongrie et fils aîné de Charles ii , disputa la couronne de Naples à Robert, duc de Calabre, son oncle. Le Pape 9 suzerain du royaume, devint le juge saprême de ce grand litige. Robert se rendit a Avignon auprès de Clément y , et obtint gain de cause. Il fut couronné dans cette ville le premier dimanche d'août de Tannée 1309« Le souverain lui donna l'investiture des Deux-Siciles , et lui fit remise des sommes considérables que son père devait au Saint-Siège : elles montaient à treize millions huit cent mille livres de notre monnaie. Robert fut reconnu sans opposition comte de Provence par les états généraux du pays. Il vint à Aix , et , à la demande des consuls , il permit le retrait lignager en faveur des habitants de cette ville; ce qui prouve que cette loi n'était point en usage dans toute la Provence à cette époque.

Le Roi*comte fit ensuite son entrée solennelle dans Marseille. Il descendit à l'église des Accoules et s'assit sur un trône , en présence des membres du conseil de ville , des magistrats et de toutes les notabilités marseillaises. Le peuple avait été réuni à son de trompe et de cloche dans le vaste cime-

qui lui ait rendu cet hommage accoutumé. Depuis lors , le temple a été renversé , le tombeau brisé et les cendres jetées au vent.

tière attenant, qui était toujours le lieu de ses assemblées. Robert prononça un discours dicté par les plus nobles sentiments. Il fit lire Particle des chapitres de paix par lequel Charles i^' s'était soumis k leur observation, et jura ensuite sur l'Etangile , que lui présenta Hugues de Fonte , notaire et secrétaire du conseil , d'observer strictement ces accords et de maintenir tous les privilèges de Marseille. Apres quoi, chaque membre du conseil lui prêta serment de fidélité , et tous les assistants firent le même serment, en levant la main droite * .

Robert partit de Marseille au commencement de juin 1310, et prit le chemin de Tltalie , déchirée par les factions des Guelfes et des Gibelins.

Henri vu portait alors sur son front orgueilleux la couronne d'or des empereurs germains. Bientôt il prit a Milan la couronne de fer ' des rois italiens, convoqua à Pise ses feudataires et cita Robert devant lui. Comme on le présume bien, Robert , chef naturel des Guelfes , nommé gouverneur de Rome et vicaire général de Toscane , n'obéit pas à la sommation d'Henri vn , qui h mit au ban de l'empire et confisqua ses Etats. Toutes les horreurs de la guerre allaient se dé-

' Ruffi , t. I, liv. V, ch. V.

'' C'est , à ce qu'on prétend , la mémo qui avait servi aw couronnement des rois lombards.

chaîner sur ces contrées si souvent arrosées de sang, lorsque la mort de TEmpereur , arrivée le 24 août 1313 à Buonconvento, près de Sienne, changea subitement la face des affaires. Les troupes impériales reprirent lé chemin de l'Allemagne.

Robert , débarrassé de ce redoutable ennemi , entreprit la conquête de la Sicile avec une armée de «quarante -deux mille hommes et une flotte de soixante et quinze galères , trois galiotes , trente vaisseaux de transport et cent soixante barques couvertes. Cette expédition fut malheureuse : le Roi-comte y perdit une partie de son armée et presque tout son bagage.

Les Marseillais lui montrèrent dans ses revers autant d^attachement que dans ses prospérités. Le conseil municipal fit un règlement qui ordonnait à tous les habitants de la ville et du territoire , lorsqu'ils entendraient le tocsin , de se rendre promptement avec leurs arbalètes auprès du viguier où de son lieutenant , afin d'y recevoir les ordres qui leur seraient donnés pour la défense dû j^ys. On décréta l'armement de deux vais* seaux destinés à faire des courses , l'un à Test , l'autre à l'ouest , pour découvrir les navires en* nemis et empêcher une surprise. On résolut aussi de fortifier les tours qui étaient à l'embouchure du port, et de mettre la chaîne en bon état. Mais comme , aux termes des chapitres de paix , le

comte de Provence devait pourvoir à toutes ces dépenses, le conseil de ville somma le viguier de fournir l'argent nécessaire. Adhémar de Négausis^ qui exerçait alors cette haute charge, ordonna le paiement des sommes demandées.

A peu près à la même époque , Raymond de Baux , comte d' Avelin , fut créé grand sénéchal de Provence ; cet officier était la faible image des préteurs romains. Les souverains lui avaient insensiblement attribué le droit de lever des troupes et de juger les différends des particuliers. Il était placé k la tête de la noblesse , faisait marcher devant lui la bannière royale, et présidait à l'administration civile, militaire et politique ^ Le conseil municipal de Marseille députa Geoffroi Ricaut , Raymond Anselme , Hugôn Aleman et Raimond Argelier, pour inviter Raymond de Baux à venir jurer l'observation des franchises accordées à la ville. Ce seigneur répondit que son intention était de ne pas accepter la magistrature dont les bontés de Robert venaient de rhonorer ; que si pourtant ce prince n'agréait pas son refus, il satisferait volontiers le désir des Marseillais *. Cet exemple prouve suffisamment que les officiers royaux du comté qui , par la nature de leurs charges , avaient le droit

* Cette charge fut d'abord annuelle , ensuite triennale. ' Ruffi, 1. 1, liv. T, ch. r.

de se faire obéir à Marseille y ne pouvaient y exiger cette obéissance qu^après avoir juré d'observer les libertés municipales.

Sur ces entrefaites y Clément v mourut ' à Kôquemaure , diocèse d'Avignon , 011 il s'était fait transporter de la ville de Garpentras^ siège ordinaire de sa cour. Après un interrègne de deux ans y les cardinaux placèrent sur la chaire apostolique un Français, Jean xxu, qui^ comime son prédécesseur, établit sa résidence au -delà des monts. Le Pontife confirma à Robert toutes les dignités que celui-ci avait reçues de Clément v.

Un spectacle horrible de fanatisme, éternel opprobre d'un sacerdoce persécuteur , allait être donné a Marseille épouvantée : c'était un de ces sacrifices de sang si souvent offerts au Dieu de paix et de clémence, qui, embrassant tous les humains dans ses bras paternels , ne veut être honoré que par des chants de reconnaissance et d'amour. Un grand nombre de sectes bizarres étaient sorties du sein des ordres monastiques , parce que la raison de l'homme , destinée par Téternelle Sagesse à l'activité sociale , ne viole pas impunément cette loi d'harmonie ; elle se fatigue dans Tinaction du cloître , et se dégrade dans les petitesses bigotes. Maîtresse d'abdiquer sa dignité , mais ne pouvant abdiquer sa nature , elle se sent

•Ein3i4.

pressée du besoin de produire ; mais que peut enfanter une intelligence si mal k Taise , qui a corrompu ses voies , méconnu sa vocation et déserté son poste ? des rêveries ridicules , des conceptions quelquefois monstrueuses, pour lesquelles son plus grand malheur est de se passionner. Depuis quelques années, Tordre de Saint-François, ou des Frères Mineurs, était déchiré par un schisme qu'avait élevé Jean-Pierre d'Olive , du diocèse de Béziers '• Les disciples de ce moine, appelés fratricelles , voulant donner k leur règle une plus grande austérité , se signalaient par un profond mépris des choses terrestres. Us prétendaient qu'il ne leur était pas permis de plaider pour des frais funéraires ou des legs pieux , de travailler k se procurer des richesses ; ils portaient un habit sale et étroit. A les entendre, eux seuls savaient approcher leur cœur de la sagesse évangélique. ils soutenaient qu'il y avait deux églises ; l'une charnelle , comblée de richesses, plongée dans les délices , souillée de crimes , et gouvernée par la Cour de Rome ; l'autre , dans laquelle ils se plaçaient, était pauvre et souâfrante, mais pure et belle de vertus. Ils prétendaient que rhomme peut acquérir en cette vie une telle perfection^ que la grâce lui est inutile. Arrivé à ce degré de mérite , il n'a plus besoin de jeûner

• Mort le i6 mars 1297.

ni de prier, car il a alors l'esprit du Seigneur. Il n'est plus soumis a Tobéissance des hommes ^ ni aux commandements de TEglise, parce que là oii est Tesprit du Seigneur, là est la liberté.

Michel Monachi exerçait alors en Provence les fonctions d'inquisiteur. Â la réquisition de Michel de Gesène, général de l'ordre, qui déjà avait procédé contre les schismatiques , Monachi se transporta à Marseille et intenta une procédure contre Jean Barrani , Dieudonné Michaelis , Guillaume Sauton, PonsRocha et Bernard Aspa , fratricelles détenus dans les prisons.

L'inquisiteur se fit assister de Raymond, évêque de Marseille , et tous deux s'e£forcèrent d'arracher aux prisonniers la rétractation écrite et publique de leurs opinions. Bernard Aspa reconnut ses erreurs et en témoigna du repentir, mais il ne voulut jamais consentir à écrire ses aveux et à les rendre publics. Alors Monachi indigné les ajourna tous au 7 mai 1318, dans le cimetière des Accoules , pour se conformer à sa volonté , ou pour entendre le jugement définitif qui serait prononcé contre eux.

Au jour indiqué, vers les neuf heures du matin, -les cinq moines, chargés de fers, furent conduits au cimetière , oii le peuple attiré par une scène aussi nouvelle qu'affreuse avait accouru en foule. L'évêque de Marseille, Scot, évêque de Comminges, le viguier Raimond de Villeneuve, Bertrand,

prieur de Saint-Victor , Albert de Tison , juge de première instance , et Guratier, juge des appellations, entouraient Tinquisiteur placé sur une estrade, au pied de laquelle étaient rangés le clergé et tous les supérieurs des maisons religieuses. Les fratricelles , sommés de renoncer à leurs erreur^, déclarèrent y persister, et leur opiniâtreté fut inébranlable. Alors Monachi se leva et prononça cette sentence : « Nous , frère (( Michel , inquisiteur par Tautorité apostolique , « ne pouvant ni ne voulant laisser impunie la race bellion des enfants de ténèbres qui méprisent (( la miséricorde de Dieu , la foi catholique , la « puissance du Pape et de TEglise romaine; après « avoir pris Tavis de plusieurs prélats , de plu- (( sieurs théologiens et docteurs en Tun et Tautre « droit; invoqué le nom de Jésus-Christ et jeté « les yeux sur les saintes écritures, déclarons que « Bàrrani, Michaelis, Sauton et Rocha sont héré- « tiques, parce qu'ils résistent à Tautorité que (( Dieu a donnée au Pape, et par conséquent à la « vérité de l'Evangile ; parce qu'ils portent un « habit d'une monstrueuse difformité, et soutience nent que pour vivre dans la perfection évangé- (( lique, il est nécessaire de ne rien réserver pour <( l'avenir, ce qui est enseigner que les bienheu- (.< reux Pères des ordres religieux n'ont pas vécu c( selon les conseils de l'Evangile. Voulons en conc< séquence que les quatre coupables soient dé-

(( gradés , et qu'après leur, dégradation , dès à « présent comme pour lors, ils soient livrés au ((bras séculier.»

L'Inquisiteur vint ensuite à Bernard Âspa, qui ne luiparaissait pas aussi coupable que les autres . II le condamna à être dégradé, à un emprisonnement perpétuel, et a pqrter sur son habit deux croix jaunes, l'une sur sa poitrine et l'autre sur les épaules.

Et de suite Monachi requit l'évêque de Marseille de procéder, dans la forme réglée par les canons^ à la dégradation de ces hérétiques. Ce que l'Evêque lui accorda sans difficulté.

Ce prélat fit dresser un autel au milieu du cimetière et s^y revêtit de sesornements pontificaux. .Assisté de l'évêque de Cominges, il fit conduire devant lui les condamnés , les dépouilla de leurs habits monastiques et leur fit raser la tête pour qu'ils n'eussent plus aucun vestige de cléricature.

Après qyoi, Raimondde Villeneuve, viguier, s'empara des quatre premiers que la sentence lui abandonnait. L^autel fut enlevé, un bûcher fut mis à sa place , les patients y montèrent avec courage , et la flamme les consuma ' .

Les affaires de Robert prospéraient. Il dominait dans le royaume de Naples, dans les Etats

* Baluz^ lib. i. MiscelL — Fleury, Hist. Ecçlés., liv. xcii. — Hist. des Evêques de Marseille^ 1. 11, liy. ix.

Romains, dans la Lombardie, dans le Piémont, dans la Toscane , et la faction des Guelphes, qui depuis long-temps luttait dans Gênes contre le parti des Gibelins , lui déféra pour dix ans la seigneurie de cette république, en lui associant le Pape. Robert entra dans le port avec une flotte de 26 galères et plus de 40 vaisseaux de transport ^ sur lesquels il avait embarqué 1 200 hommes de cavalerie et 6000 fantassins. Les Gibelins se réveillèrent. Le roi Frédéric de Sicile , et Mathieu Yisconti, seigneur de Milan, vinrent assiéger Robert dans Gênes. Après avoir soutenu le siège pendant quelque temps, Robert en laissa le soin h un de ses généraux, et retourna en Provence.

Ce monarque arriva à Marseille le 22 mai 1 319. Des fêtes magnifiques lui avaient été préparées . Il fit son entrée dans cette ville avec la Reine son épouse^ et Sanche, roi d^ Aragon. Tous les corps de métiers avec leurs bannières déployées , une foule immense d'habitants, les uns à pied, les autres à cheval , étaient allés à la rencontre des Princes, et les précédèrent processionnellement dans cette entrée triomphale. Ils marchèrent sous le dais, ayant chacun à leur côté quatre gentilshommes marseillais. On nomma cinquante demoiselles pour complimenter la Reine et raccompagner, et cinquante jeunes gentilshommes pour remplir les mêmes devoirs auprès du Roi. Us devaient s'asseoir à la table des Princes, ainsi que

les demoiselles. Ils avaient été choisis par une commission du conseil municipal , composée de Barthélémy Martin, Barthélémy Bonvin, Hugues de Gonchis , Jean Benoît, Hugues Auriol et Nicolas de Templo * .

L'organisation municipale venait d'éprouver quelques changements • , et le conseil de ville avait été porté à cent cinquante membres. Quarante d'entre eux formaient le conseil particulier du viguier. Leur élection se faisait chaque année, le 7 octobre , dans les formes établies par les chapitres de paix , et ils entraient en charge le jour de Saint- André. Celui qui voulait faire une proposition ou prendre la parole sur un objet quelconque , se levait de son siège et montait sur une pierre placée dans le lieu des séances, et appelée lapis parlatoriL Point de scrutin secret : comme sous le régime républicain, chacun opinait tout haut; mention était faite du vote dans le registre des délibérations tenu par le notaire secrétaire , et une commission était nommée avec mission de faire exécuter les résolutions de la majorité.

Robert visita k Marseille le tombeau de saint Louis , évêque de Toulouse , son frère , qui avait été canonisé par le Pape en 1317 ^. Les restes

* Riiffi , tom. I, liv. V, ch. yi. — Papon, t. m, liv. vi.

' En i3i6ou i3i7.

^ Cette cérémonie fut célébrée à Avignon avec beaucoup

mortels de ce prélat étaient solennellement exposés à la vénération des chrétiens dans le couvent des Frères Mineurs , situé hors de la ville ' ; la châsse était en or et embellie de pierres précieuses. Il y avait trois clefs du sépulcre qui renfermait ce trésor ; l'une était con£ée au sénéchal de Provence , l'autre k un membre du corps municipal désigné par le conseil y la troisième à un religieux du couvent. Les habitants de Toulouse envoyèrent des ambassadeurs à Robert pour le supplier de leur faire don d'une partie de ces reliques. Le prince n'accueillit pas leur demande ; il répondit que ce dépôt précieux devait rester intact à Marseille.

Le roi de Naples , après avoir demeuré quelques jours à Marseille , partit pour Aix et visita son comté de Provence. Sur ces entrefaites, la puissance des Gibelins s'accrut en Italie. Frédéric

de magnificence. La bulle que le Pape expédia à ce sujet lone Marseille pour être la dépositaire de ces reliques : F'erê ôfélix es, 6 Massilia,/acta divinorum aromatum tant sancti corporis apotheca. Elle rapporte un abrégé de la vie de saint Louis, et y accueillant tous les bruits accrédités par la crédulité populaire , elle dit que huit malades recouvrèrent miraculeusement la santé par son intercession, et qu'il ressuscita cinq morts. Le souverain Pontife accorda deux années et deux quarantaines d'indulgences à tous ceux qui visiteraient ce tombean. ■ Ce monastère, établi avant 1262, était un des plus anciens de Tordre. L'édifice était grand et magnifique ; il y avait une chambre que les vieux titres appellent Caméra regia Fratrum Minorum, Le presbytère était un des plus beaux de France.

d'Aragon , roi de Sicile , déclara la guerre à Ro-^ bert , et à cet effet lui envoya a Avignon un chevalier qui se présenta devant lui , dans une salle du couvent des Jacobins où ce prince était logé. Aussitôt Léon de Reggio , gouverneur de Provence , fit avertir les Marseillais et leur commanda de se tenir prêts à repousser Tennemi , dans le cas oii il ferait une descente sur leurs côtes. Robert n'avait pas seulement à cœur la conservation de ses Etats de Provence , il s'efforçait encore de délivrer les Guelfes assiégés dans la ville de Gênes. Avec les secours du Pape et du roi de France , il fit partir de Marseille une flotte, nombreuse qui défit les Gibelins et les contraignit de lever le siège. Les Marseillais, en apprenant l'heureux succès des armes provençales, manifestèrent leur joie par des fêtes publiques , firent une procession générale , et tous les corps de métiers arborèrent leurs enseignes sur les remparts, en signe de réjouissance.

Robert passa bientôt en Italie , où sa présence était nécessaire. A l'exemple des Génois, les Florentins lui déférèrent pour dix ans la seigneurie de leur cité. Cependant Louis de Bavière, que la bataille de Muhldorf , gagnée le 28 septembre 1322, sur le duc d'Autriche, fit parvenir h l'empire, mettait en feu toute la Péninsule. Il se fit

' Le 1 4 juillet i32o.

couronner roi à Milan y et prit y malgré tous les effortà du Pape et du roi de Naples , la couronne impériale dans la basilique de Saint-Pierre de Rome. Louis fit juger et condamner Jean xxn, et fit élire un autre pontife à sa place. Le roi de Naples , aidé de plusieurs bataillons provençaux , ayant k leur tête Bertrand de Baux y Fouques de Pontevès, Hugues de Castellane et Montolieu de Montolieu, vint arrêter le^coursde ses triomphes. Partout les Impériaux furent battus , et Louis quitta la ville de Rome , le 4 août 1 328 , au milieu des cris populaires : Meurent les hérétiques et vive la sainte Eglise ' •

La puissance de Robert ne parut jamais plus formidable. Il se croyait au comble du bonheur; sa joie fit bientôt place à une grande douleur domestique.Charles, duc deCalàbre, son fils unique, fut atteint à Naples d'une fièvre qu'il avait gagnée en chassant dans des endroits marécageux. Ce prince mourut le 1 4 novembre 1 328 , k Page de trente - un ans. Le Roi supporta ce coup terrible avec une fermeté héroïque, et prononça ces paroles du Prophète : La couronne est tombée de ma tête : malheur à moi, malheur à vous! Le duc de Calabre s'était marié deux fois, d'abord avec Catherine d'Autriche, qui ne lui donna point d'enfants, et ensuite avec Marie de Valois , fille de Charles

' Papon, t. m, liv. vi.

de Valois, de laquelle il eut deux filles seulement, Jeanne, devenue depuis si célèbre, et Marie.

Aussitôt après la mort de son fils , Robert envoya un courrier à Marseille pour y annoncer cette perte, qui remplit la ville de deuil. Sa lettre , témoignage éclatant de son amour pour les Marseillais , porte en substance que la sincérité de leur foi et sa vive affection pour eux sont des liens indissolubles; qu'il était convaincu qu'ils prenaient part à sa bonne et à sa mauvaise fortune ; que , dans la douleur qui l'accablait , il plaçait sa confiance au Dieu qui tient dans ses mains puissantes et tous les biens et tous les maux ; qu'il espérait que ce Dieu plein de miséricorde protégerait sa personne , .ses Etats et sa fidèle ville de Marseille. Cet excellent Roi finissait par exhorter les Marseillais à implorer la bonté divine pour le salut de l'ame de son fils ' .

Dans la même année , Blanche deTarente , fille de Philippe , prince de Tarente et d'Achaïe , empereur titulaire de Constantinople , arriva a Marseille. Elle allait donner sa main à Bérenger, fils puîné de Pierre d'Aragon. L'étendard royal et celui de la ville furent portés devant la princesse, le premier par Raimond Montanée, le second par Raimond Dieude, nommés par le conseil

' Archives de THôtel de Ville. — Ruffî, t. i, liv. y, ch. vu. Cette lettre est datée du i5 novembre i3a8.

de ville pour exercer cet emploi • Le conseil nomma aussi Imbert d'Alamanon et Barthélémy Bonvin y pour présenter la main à Blanche '.

Rien dlmportant ne se passa a Marseille dans les années suivantes. Robert, son souverain, continua dé séjourner à Naples. Ce Prince, désabusé par la vieillesse des prestiges d'une fausse gloire , chercha dans les soins tranquilles du gouvernement et dans les charmes de Tétude , un bonheur que ne lui avaient jamais donné les agitations de la guerre. Il régla sa succession et changea Tordre d'hérédité établi par Charles n. Il unit à perpétuité le royaume de Naples et la Provence, et établit héritière la princesse Jeanne, avec substitution de Marie. Marseille et toutes les communes provençales prêtèrent hommage à ces deux Princesses. ' Pour affermir cet arrangement, Robert proposa à son neveu ', Carobert^ roi de Hongrie, fils de Charles Martel, d'unir Jeanne à André, son second fils, et Marie a Louis, prince héréditaire. Le roi de Hongrie ayant amené à Naples le jeune André , âgé de seize ans , le prince et Jeanne furent fiancés au milieu des fêtes d'une cour brillante.

Robert ayant formé le projet de revenir en Provence qu'il affectionnait beaucoup, débarqua

' Archives de rHètcl de Ville. — Ruffi, id. ' En i333.

a Marseille, en 1 338. Il voulait combiner avec le pape Benoît xn ^ successeur de Jean xxii^ et d'origine française comme lui , une nouvelle attaque contre la Sicile. Le séjour qu'il fit en Provence né fut pas long. Il retourna à Naples, fit une tentative sur la Sicile , qui eut un commencement prospère et une issue malheureuse. Il mourut à Naples le 1 9 janvier 1 343 , âgé de soixante-quatre ans, après en avoir régné trente-trois. Ce Prince, digne du nom de bon que les Provençaux lui donnèrent et qui lui a été conservé par la postérité , eut ses vieux jours abreuvés d'amertume. Il expira avec le regret de n'avoir pu lier les caractères de Jeanne et d'André dont l'antipathie croissait avec Page.

La mort du Roi ne troubla point l'harmonie que ses lois sages avaient établie dans l'Etat. Les Marseillais députèrent Montoliéu de Montolieu, Pierre de Cépède, Pierre Dieude, Rolin Vivaud, Nicolas Bonvin et Laurent Ricaut, pour aller prêter serment de fidélité entre les mains de la reine Jeanne. Ordre exprès leur fut donné d'exiger de cette princesse l'observation de leurs privilèges. Jeanne ne fit aucune difficulté de prêter le serment qu'avaient prêté ses ancêtres. Elle promit de le renouveler , dans Marseille même , lorsque l'état de ses affaires lui permettrait de passer en Provence. Elle écrivit en même temps au grand sénéchal du Comté , et lui com-

manda de respecter les franchises municipales des fidèles Marseillais '.

Jeanne avait des talents supérieurs , mais elle était vive, folâtre et sans expérience. Elle était portée k Tamour par une ardeur de tempéra^ ment que son époux ne pouvait satisfaire. Deux partis divisèrent la cour et le royaume. Robert^ religieux franciscain , venu de Hongrie avec André, fut à la tête du parti de ce jeune prince, et lui inspirait la dureté et Tinsolence de son caractère. Â la tête du parti de la Reine parurent deux personnes parvenues du dernier rang de la société aux premiers emplois du palais. Philippine, dite la Catanoise, et Raimond de Cabanes, son mari. Philippine, simple lavandière, ayant été chargée de nourrir un jeune prince mort presque au berceau, Louis, fils de Robert, avait su captiver la faveur de la famille royale et s'était fait nommer gouvernante des princesses Jeanne et Marie , sur lesquelles elle exerçait un empire absolu. Raimond était un esclave sarrasin que son maître avait vendu à Raimond de Cabanes , seigneur provençal qui le prit en affection , l'affranchit et lui donna son nom.

Les sages ministres du roi Robert furent éloignés des affaires. Jeanne ne prit pour conseillers que de jeunes étourdis , sans talent coipme sans

• ArchiTCS de THotcl de Ville. — Ruffi, t. i, liy. v, ch. tiii.

pudeur. André, à Tinspiration du moine Robert, ne s'entoura que de ces gens d'église dont Tignorance, l'hypocrisie et l'orgueil ont toujours fait haïr le pouvoir royal , lorsqu'il a voulu imprudemment s'appuyer sur eux. André voulait régner seul^ et Jeanne lui refusait le titre de roi. Le Pape vint augmenter ce désordre domestique, en prétendant que la régence du royaume de Naples lui appartenait pendant la minorité de la Reine , en qualité de suzerain. Il cassa dans une bulle tout ce qui avait été fait depuis la mort du roi Robert. Mécontent de la Reine, gagné peut-être par l'argent de la Hongrie, il résolut de faire couronner André. Goînme la faction de Jeanne jugeait difficile d'empêcher ce couronnement , elle voulut frapper un coup décisif en assassinant le Prince. Dans la nuit du 1 8 septembre 1 345 , les conjurés firent prier André , qui était dans l'appartement de la Reine, de se lever et de sortir, parce qu'ils avaient , disaient-ils , à lui communiquer des affaires de la plus grande importance. Le Prince sortit précipitamment et à demi habillé. Aussitôt une femme ferma la porte sur lui, Les assassins s'emparèrent de sa personne , lui fermèrent la bouche , le pendirent à un balcon et jetèrent son corps dans le jardin.

La Catanoise, son fils, sa fille et plusieurs grands du palais, périrent dans les supplices, comme auteurs de cet attentat. La voix publique

en accusa aussi la reine Jeanne , mais sans fournir contre elle aucune preuve positive.

Louis , roi de Hongrie , irrité de la mort d'André > son frère, entra dans le royaume de Naples, pour le venger. Un suaire sur lequel était peint un monarque étranglé servait d'étendard à son armée. Jeanne chercha à détourner l'orage , en choisissant un époux qui , par son courage et son habileté, pût intimider les. ennemis. Elle jeta les yeux sur Louis de Tarente , sou cousin , et le mariage se fit le 20 août 1 346 , dans l'année du veuvage. Bientôt les. armes de Hongrie renversèrent tous les objftacles, et Jeanne, ne pouvant plus se soutenir dans son royaume, s'embarqua pour la Provence où elle arriva après cinq jours de traversée "• n

La Reine-comtesse fut reçue à Marseille avec de grands honneurs et de nombreuses marques de dévouement. Jacques Artaud, seigneur de Venèles, était alors viguier ; Antoine de Saint- Gilles, Pierre de Gépède et Pierre Alemah étaient syndics. Jeanne, voulant accomplir la promesse qu'elle avait faite aux Marseillais, à la mort de son père, fut conduite avec ses barons et ses gentilshommes au cimetière des Accoules ou le peuple était assemblé et au milieu duquel s'élevait un riche trône. La reine s'y étant assise , on fit

' En i348.

lecture des chapitres de paix et principalement de Tarticle 63 relatif à la forme du serment que les comtes de Provence et leurs viguiers devaient faire. Pierre Amiel, notaire et secrétaire de la Commune y mit ensuite un genou à terre devant la reine 9 et lui présenta TEvangile. Jeanne jura d'observer les privilèges et franchises de la ville de Marseille. Alors les syndics lui prêtèrent serment de fidélité. Les conseillers municipaux suivirent cet exemple qui fut imité par tous les assistants. Amiel en dressa acte public '.

A cette époque , la ville haute qui n'avait pas cessé d'être distincte de la ville basse et d'avoir un régime particulier, était presque déserte. Les habitants l'abandonnaient pour aller s'établir dans la cité inférieure et se placer sous l'égide des libertés municipales. Jeanne fit sagement cesser ce désordre trop long-temps supporté; elle fit tomber l'injuste barrière qui séparait les Marseillais en deux peuples. Elle ne voulut pas qu'il y eût une difierence dans la jouissance de leurs droits civils et politiques, lorsqu'il n'y en avait point dans leurs sentiments de fidélité. Elle ordonna en conséquence que la même police et la même administration régiraient les deux villes, qui depuis lors n'en formèrent qu'une seule, sans laisser des traces de leur ancienne distinction. La Princiesse, après avoir séjourné quelques

» Archiyes de THôtél de Ville. — Ruffi, 1. 1 , liv. v, ch. vin.

jours à Marseille, se rendit à Aix. Le pays était dans une grande agitation. Ce qui irritait les esprits, c'était le projet conçu par Jeanne et la cour de France , d'un échange de la Provence avec quelque autre domaine, en faveur du duc de Normandie, fils 4e Philippe de Valois et héritier présomptif de la couronne. Les Provençaux craignaient de perdre leur existence nationale. Les barons de Provence et les consuls de la ville d'Aix , voulant empêcher la reine de communiquer avec les étrangers, la constituèrent prisonnière '. Elle ne recouvra sa liberté que lorsqu'elle se fut engagée solennellement a abandonner ce projet d'échange et à ne nommer que des personnes du pays aux emplois tant civils que militaires. Elle partit ensuite pour Avignon oîi son époux, le prince de Tarente, vint la joiiîdre. Elle voulait se justifier auprès de Clément vi de la mort du malheureux André. Le Pontife confirma d'abord son mariage avec Louis, et chargea ensuite quelques cardinaux d'informer contre elle. Jeanne plaida elle-même sa cause en plein consistoire et fut déclarée innocente. Ce fut alors que, pressée par le besoin d'argent, elle vendit au Pape et à ses successeurs la ville et l'état d'Avignon , au prix de quatre-vingt mille florins d'or , accordant la plus-value à titre de donation et renonçant au bénéfice de minorité.

■ Gaufridy, Hist. de Provence, t. i, Ut. vi.

Cette vente^ essentiellement nulle selon les maximes du pays , fut qualifiée de maudite par nos ancêtres.

La ville de Marseille était alors affligée de la peste % qui y fut apportée par des vaisseaux italiens. Ce fléau dévorant fit des ravages effroyables. On exposait les cadavres k la porte des maisons; quelquefois on les jetait par les fenêtres. La consternation fut si grande qu'on ne se donnait aucun secours les uns aux autres. Toute communication et tout commerce cessèrent. Les malades saisis de terreur à la vue de ces calamités affreuses, croyaient appaiser la colère de Dieu et racheter leurs péchés en donnant leurs biens aux églises. Cette peste s'étendit en Provence et dans la France entière. L'ignorance du peuple lui chercha une origine extraordinaire. On prétendit que c'était un feu sorti de la terre ou tombé du ciel , qui s'étendant vers le couchant, consuma plus de cent lieues de pays et engendra une corruption qui infecta la masse de l'air. D'autres dirent que c'était une pluie de vers et de serpents. On était bien éloigné de soupçonner que ces affreux ravages provenaient de ce qu'on ignorait les moyens d'arrêter la contagion et les remèdes pour s'en délivrer. Ainsi Ton avait a redouter tout a la fois la violence

' Toujours en i348. .

du mal et l'impéritie des médecins qui est toujours un mal plus grand ' .

Le roi de Hongrie était entré dans Naples en conquérant. Il en sortit chassé par la peste. Son départ précipité donna occasion aux partisans de Jeanne de lui envoyer des députés pour la prier de repasser à Naples. Us lui assurèrent qu'elle serait bientôt rétablie sur le trône par le secours de ses fidèles sujets. Jeanne s'embarqua à Marseille et partit pour ses Etats Napolitains où elle fut reçue avec des transports d'allégresse ^ le roi de Hongrie ne tarda pas aussi à y rentrer et k y reporter la guerre. Marseille arma dix galères, elle fit les plus grands sacrifices pour soutenir la cause de sa souveraine y et l'Italie devint le théâtre de grands événemens qui ne sont pas de notre sujet.

La Provence était dans l'anarchie. Jeanne y avait envoyé, en qualité de Sénéchal, Aimeric RoUandi, gentilhomme italien. Les seigneurs et les communautés refusaient de le reconnaître, parce que , d'après les maximes et les privilèges du pays , ces hautes et importantes fonctions ne pouvaient pas être exercées par des étrangers. Marseille seule reconnaissait l'autorité de Rollandi qui avait été installé dans cette ville. Le

' Papon, t. III, liv. vi.

' Toujours en i348-

premier acte d'administration du nouveau sénéchal fut de destituer Méollon , seigneur de Saint-^ Savournin et viguier de Marseille , qui ne reni'* plissait ses devoirs qu'avec négligence. Rollaiidi mit à sa place Octavien de Gavalcantibus, gen^ tilhomme florentin, et lui donna pour lieutenant Hugues de Malespine, damoiseau.

La guerre civile éclata entre les Marseillais di* rigés par le sénéchal , et tout le reste de la Provence placée sous le commandement des seigneurs les plus riches et leâ plus influents. Les Marseil-> lais, cherchant des alliés, s'efibrcèrent de mettre dans l'intérêt de là Cour Charles de Grimaldi, seigneur de Monaco ^ la maison de Baux, la communauté du Martigues et la ville d'Arles. Partout leurs propositions furent rejetées. Des flots de sang étaient sur le point de couler, lorsque la \oix de la modération se fit heureusement entendre. Les états généraux se réunirent à AiXé Cette assemblée députa à Marseille Bertrand de Bouc et Imbert d'AIamanon, pour y faire des propositions de p^x. Ils présentèrent au conseil municipal leurs lettres de créance, et l'objet de leur commission fut aussitôt discuté. Aucune ré-^ solution ne fut prise , et trois membres fuirent envoyés à Aix pour aplanir quelques difficultés. Les états de Provence s'^étant enfin mis d'accord avec la commune de Marseille, il fut décidé qu'il y aurait un armistice, qu'on enverrait une dépu- I. 28

talion a la reine Jeanne pour la supplier de s'expliquer sur les privilèges de la province , et un autre au Pape pour demander sa médiation.

Aussitôt après le départ des ambassadeurs, les Provençaux rompirent la trêve y sans que la cause en soit connue. Rogier , sergent d'armes de Clément VI y arriva alors k Marseille avec une lettre adressée par Sa Sainteté au corps municipal ' . Le Pontife engageait les Marseillais à faire tous leurs efforts pour le rétablissement de la paix. Rogier se rendit ensuite à Âix avec Montolieu de Montolieu que le conseil accrédita auprès des états généraux. Ils se présentèrent tous les deux dans rassemblée , firent entendre des paroles de paixy mais leur mission n'eut aucun succès. Alors les Marseillais résolurent de déployer toute leur énergie. Le conseil de ville s'assembla extraordinairement, et décréta que la ville serait mise dans le meilleur état de défense ; que les remparts seraient réparés ; que des levées d'hommes seraient faites. Il prit des mesures extraordinaires et sollicita partout des secours. Les membres de la commission de la guerre et de la marine furent portés à douze. Rien ne fut négligé pour résister avec avantage à la ligue provençale et soutenir l'autorité de la Reine.

Cependant Clément vi ne désespérait pas de la

• En i358.

paix. 11 envoya k Marseille Philippe, évêque de Cavaillon, pour engager le conseil de ville à faire auprès des états une nouvelle tentative de conciliation. Le conseil ne se montra point re-belle aux désirs du Pontife, et députa Guillaume de Montolieu, Laurent Ricaut et Jacques de Gualbert. Sur ces entrefaites on apprit que la Reine, se rendant aux voeux du pays et aimant mieux céder que d'exciter par une fermeté déplacée un soulèvement dangereux , venait de révoquer Rollandi et de confirmer Raimond d'Âgoult dans la charge de sénéchal. Les états ordonnèrent alors à toutes les Communes provençales de déposer les armes. Elles se soumirent a la Reine, et l'har^ monie fut ainsi rétablie entre Marseille et le reste de la Provence.

Cette tranquillité ne fut pas de longue durée. La perte de la bataille de Poitiers couvrit la France d'un long crêpe de deuil, et la Provence se ressentit d'un si grand désastre. Arnaud de Servole, gentilhomme de Périgord, fut blessé et pris dans cette célèbre journée, en combat'<> tant pour le roi Jean. Après avoir recouvré sa liberté , il organisa quelques compagnies de soldats débandés, s^en déclara le chef, et Êiute de trouver de l'emploi, fit k la tête de ses troupes le métier de brigand. Arnaud de Servole porta, nous ne savons trop pourquoi , le surnom d'Archiprêtre. Il entra dans la Provence et la ravagea ,

fayorisé par Âmiel de Baux et Raimond de Baux , comte d' Avelin y qui , selon toutes les apparences^ avaient formé le dessein de profiter des calamités publiques et de Téloignement de la reine Jeanne , pour séparer ce Comté du royaume de Naples.

La fidélité des Marseillais à la cause royale resta inébranlable devant cette insurrection redoutable produite par Tamour du brigandage et le désir de ^indépendance nationale. Us prirent d'abord avec sagesse des mesures de sûreté , et mirent la ville à Pabri de toute surprise. Us songèrent ensuite à opérer dans le pays un grand mouvement royaliste et à étouflfer la rébellion. Les communes d'Arles, de Nice, de Toulon, d'Avignon, de Grasse et d'Hyères étaient attachées au parti de la Reine. Raimond d' Agoult, Isnard et Guillaume de Glandevës , seigneurs qui exerçaient une grande influence, marchaient sous les mêmes enseignes avec une ardeur chevaleresque. Marseille envoya des députés dans toutes ces communes pour s'entendre sur les moyens à prendre, et pour organiser un bon système de défense. Elle députa aussi à la cour de Naples pour solliciter des secours , et implora , dans une procession solennelle, la faveur du Dieu des armées pour le triomphe des armesroyalistes. L'oriflamme de la ville fut arborée sur les remparts.

Siméonis, avocat de la ville de Vence, s'étant

placé à la tête de seize cents hommes dévoués k la reine Jeanne, écrivit aux Marseillais qu41 était prêt à se joindre à eux pour combattre les ennemis. Le comte d'Avelin, voulant empêcher cette jonction, envoya des troupes tirées d'Âubagne , de S*- Marcel et de ses autres terres , sous la conduite d'un prêtre de Salon. Elles firent quelques ravages dans le territoire de Marseille. Les Marseil* lais, usant de représailles, firent sortir deux colonnes. La première, sous le commandement de Jean d'Olioules et de Jean de Senis , s'empara de vive force d'Aubagne. La seconde, sous la conduite dlsnard Gignesier, se rendit maître du château et du bourg de S^ -Marcel. La perte de ces places irrita le comte d'Avelin , qui voulut en tirer vengeance; mais les Marseillais surent déjouer tous ses efforts.

Cependant les milices royalistes , ramassées k la hâte, composées de bourgeois et d^rtisans élevés loin des combats , étaient impuissantes pour arrêter les brigands aguerris conduits par l'archiprêtre et les indépendants armés par la puissante maison de Baux. Dans ces circonstances critiques , les royalistes appelèrent a leur secours Jean , comte d'Armagnac , auquel on promit 35,000 florins d'or, c'est-k-dire 338,100 livres, en dédommagement de ses dépenses. Jean entra en Provence avec deux mille cinq cents hommes d'armes, et les Marseillais lui envoyèrent cent arbalétriers.

Le sénéchal de Provence , qui croyait étouffer l'insurrection avec les secours du comte d'Armagnac, fut trompé dans son espérance. Le nombre et Paudace des révoltés ne faisaient que croître. Antoine de Baux, prévôt de l'église de Marseille et frère du comte d'Avelin , prit les armes et arbora les couleurs de l'indépendance. Il se saisit, avec cent cavaliers et quelques fantassins y du château de Roquefort occupé par les Marseillais. Après cet exploit , il tenta de prendre LaCadière^ mais sans pouvoir y réussir.

Alors le sénéchal accourut à Marseille. Il assista à une séance du conseil de ville et y fit l'éloge des Marseillais, qui depuis le commencement des hostilités donnaient tant de preuves de dévouement. Il invita le conseil à choisir dans son sein une commission chargée de l'éclairer de ses conseils pour la direction de toutes les affiiires de la province et pour tout ce qui serait relatif au service de la Reine. L'assemblée, flattée de cette marque de confiance, désigna sur-le*champ Lau^ rent Ricaut et Pierre Austric , tous deux syndics, et Guillaume de Montolieu , Antoine Dieude , Giraud Aimeric , Jean Elie , Jean de Jérusalem et Simon d'Apt.

Une troupe ennemie, composée de six cents hommes d'armes, était entrée dans leComtat Yenaissin, et avait marqué sa route par le pillage , l'incendie et le meurtre. Pour mieux tromper le

Pape et ses sujets, cette troupe portait Tétendard royal ', et sur les cottes-d'armes Técusson de Marseille. Âpres être sortie des Etats du Pape, elle était allée k S^ - Maximin , avait donné Tassant a la ville et Pavait prise. Mais Péglise, qui était fortifiée et vigoureusementdéfendue, résistaitatoutes les attaques. Le souverain Pontife, croyant que cette bande dévastatrice avait été réellement armée par les Marseillais , en témoigna un vif ressentiment. Le conseil municipal de Marseille lui envoya deux députés pour le calmer, pour lui faire connaître le véritahle état des choses , et le conjijirer de prendre la ville sous s^ protection.

Sur ces entrefaites , Péglise de S^ - Maximin fut prise de vive force , et les ennemis au nombre de cinq mille hommes se dirigèrent sur Marseille. A cette nouvelle, Palarme se répandit dans la ville, mais ce premier sentiment de frayeur fit bientôt place à une résolution énergique. On expulsa tous les habitants qui étaient unis à des ennemis par quelque lien de parenté. Les artisans furent arrachés a leurs travaux et armés aux frais de la commune. Les troupes marseillaises attendirent ainsi de pied ferme Parmée des indépendants, qui n^osa pas se montrer.

Les députés marseillais envoyés vers la Reinecomtesse, retournèrent dans la ville. Le royaume de Naples était en proie à Panarchie et à la violence des factions. Les princes de la maison de

Duras, qui étaient éloignés des affaires, et ceux de la maison de Tarente qui y avaient la principale part j causaient tous ces troubles par leur rivalité ambitieuse et puissante ' . La cour était dans Tabandon et Jeanne sans autorité. Cette malheureuse princesse ne pouvait envoyer aucun secours aux Marseillais, mais elle leur écrivit une lettre remplie d^éloges et exprimant sa reconnaissance pour les obligations qu'elle leur devait. Elle leur fit en même temps donation du château et du bourg de Saint-Marcel *•

La mort du comte d'Avelin ^ éteignit le feu qu'il avait allumé j mais ce calme ne dura pas

' Le duc de Duras , qui avait épousé la princesse Marie, sœur de Jeanne, avait été mis à mort par le roi de Hongrie, comme cpmpliçe du meurtre d'André.

* Depuis cette époque jusqu'à la révolution, la ville de Marseille a été seigneur de Saint-Marcel. Les consuls d'abord , et ensuite le maire et les échevins, exercèrent les droits seigneuriaux dans le territoire de ce fief et de ces dépendances , en nommant le viguier et les officiers de justice ; de sorte que tous les propriétaires des biens situés dans ces lieux étaient vassaux de la ville, sans distinction. Le château de Saint -Marcel était autrefois un lieu de défense, et les Marseillais en confiaient la garde à un de leurs citoyens qui avait le titre de châtelain. Ce château n'existe plus. Les comptes de la commune font mention des honoraires du châtelain de Saint - Marcel jusque dans le 17^ siècle. Les prières du prône se faisaient pour les habitants de Marseille , comme seigneurs. Les pénitents de ce lieu ajoutaient même aux litanies : Spiritus Sancte Dei, custode Massiliam.

' Au commencement de i36o.

long-temps. Les Anglais avaient été obligés d'évacuer toutes les places fortes de France , après le traité de Brétigny, où fut terminée une longue guerre et où l'on fixa la rançon du roi Jean. Les officiers et les soldats ^ mal payés , congédiés et accoutumés au pillage, formèrent, sous différents chefs, de nouvelles compagnies appelées les tardvenus. Us se répandirent en Provence, et y laissèrent des traces de leurs fureurs. Us surprirent le Pont-Saint-Esprit , dont ce fut pitié , dit Froissard, car ils occirent maint prud^homme et violérent mainte demoiselle. Heureusement, le marquis de Montferrat, ayant besoin de troupes contre le seigneur de Milan , les engagea à son service , moyennant l'absolution de leurs péchés et soixante mille florins qu'ils reçurent du Pape.

Au milieu de tant de calamités qui désolaient la Provence , il était certainement facile a Marseille de s'affranchir de l'autorité royale et de rétablir l'ancienne forme de son gouvernement populaire ; elle n'eût rencontré dans l'exécution de ce dessein aucun obstacle sérieux. Depuis quelques années, elle était presque souveraine de fait, et le viguier suivait plutôt l'impulsion du conseil municipal que celle de la reine Jeanne ou du sénéchal de Provence. Les républiques d'Italie traitaient avec elle de puissance à puissance ; Florence lui avait dematxdé quelques galères , et elle en avait obtenu huit. Les Pisans s'en irri-

tèrent et écrivirent au conseil que si k i^avenir il les offensait , ils n'étaient pas garants de ce qui pouvait arriver. Le conseil répondit avec fermeté qu'en rendant ce service à Florence, sa fidèle alliée , il n'avait pas voulu offenser Pise , et que si les vaisseaux marseillais étaient attaqués, il espérait que Dieu favoriserait sa bonne cause. La république de Pise envoya alors a Marseille trois ambassadeurs, qui lurent leurs lettres de créance dans le sein du conseil , et firent valoir certains privilèges qui avaient été accordés k leur gouvernement par plusieurs Empereurs et confirmés par plusieurs Papes , pour naviguer dans certains parages , k l'exclusion des autres peuples. Us dirent que tout leur faisait croire que Marseille ne violerait pas ces privilèges, et qu^elle aurait égard k l'ancienne amitié qui l'unissait k Pise. Le conseil répondit qu'il s'efforcerait toujours de conserver cette amitié ; mais que , dans tous les temps , aucune limite n'avait été fixée a la navigation marseillaise, que la mer était libre, et qu'il ne pouvait reconnaître ces privilèges sans valeur. Les ambassadeurs retournèrent chez eux, et les choses n'allèrent pas plus loin. Mais ce qu'il y eut de singulier, ce fut de voir un ambassadeur génois, envoyé aussi a Marseille pour intervenir dans la même affaire, invoquer des traités passés entre la république de Gènes et les comtes de Provence , et demander l'extradition de quelques proscrits.

Le conseil lui dit que ces traités ne pouvaient lier la ville de Marseille , qui était distincte du comté de Provence et avait son gouvernement particulier ; que l'extradition réclamée était contraire à ses statuts et k ses franchises. De sorte que les Marseillais se regardaient comme indépendants : ils n'avaient plus qu'un pas à faire pour se proclamer tels y mais ils reculèrent devant cet acte , et le cœur leur faillit. Us ne tentèrent pas même d'acquérir à prix d'argent leur complète indépendance politique , comme ils avaient ùil jadis avec leurs derniers vicomtes. Us auraient peutêtre réussi 9 car la reine Jeanne , toujours dans la pénurie, jouet infortuné d'un destin capricieux « aurait pu consentir à un pareil accord ; mab ils n'étaient pas sûrs de l'avenir , qui ne leur inspirait aucune sécurité. Us se rappelaient avec douleur les injustes contestations qui leur avaient été faites par les possesseurs dufief vicomtal, après l'affrancldssement de la commune , la lutte qu'il avait fallu soutenir contre ces indignes seigneurs, et les nouveaux sacrifices pécuniaires qui en avaient été la suite. Au reste , le caractère des Marseillais était beaucoup moins enflammé par l'amour de la démocratie ; leur situation satisfaisait tous leurs besoins , et ils craignaient de compromettre, par les écarts d'un patriotisme trop ardent , une existence sociale qui leur présentait une somme raisonnable de liberté. Les

principales maisons de la ville avaient formé des liaisons étroites avec la cour de Naples ; elles entretenaient avec ce royaume des relations commerciales trop utiles à leurs intérêts respectif pour qu'on n'en désirât pas la durée. Les Marseillais crurent donc n'avoir rien de mieux à faire que d^étre sincèrement dévoués a la maison d'Anjou , digne après tout de leur amour ; mais ce dévouement ne les empêcha pas de soutenir l'intégrité de leurs franchises municipales avec une fermeté qui ne se démentit jamais.

Les chapitres de paix les déchargeaient , dans la Provence, du paiement de toute sorte de droits et d'impositions. Néanmoins, les habitants d'Arles arrêtèrent dans le Rhône , en 1 360 , une barque chargée de blé que les magistrats municipaux de Marseille faisaient venir pour Tapprovisionnement de la ville. Les Arlésiens voulurent soumettre le patron de cette barque à payer un droit qu'ils avaient établi. A cette nouvelle , le conseil municipal s'assembla , et il y fut décidé qu'une galère serait armée pour ravager le territoire d'Arles. La galère remonta le Rhône, débarqua des troupes qui pillèrent le pays et emmenèrent vingt-cinq prisonniers , au nombre desquels se trouvèrent trois domestiques du sénéchal , qui écrivit aussitôt aux Marseillais de leur rendre la liberté. Cet empressement du sénéchal fut regardé par les Marseillais comme une par-

tialité injuste , et leur fit même croire qu'il était d'intelligence avec leurs ennemis. Les prisonniers ne furent renvoyés qu'après la restitution de la barque ; et les Marseillais , dans leur colère contre le sénéchal , allèrent jusqu'à méconnaître son autorité et à s'opposer à l'installation du viguier, des juges de première instance et d'appel, et des autres officiers royaux qu'il venait de créer. Toutefois ils protestèrent de leur fidélité à la Reine , et lui députèrent un membre du conseil pour exposer les motifs de leur conduite. Us obtinrent de cette Princesse des lettres patentes faisant injonction au sénéchal d'exécuter franchement les chapitres de paix.

Louis de Tarente mourut , le 1 6 mai 1 362 y sans testament, parce qu'il n'avait rien en propre et que tout appartenait a la Reine , son épouse. Il ne laissa que deux filles naturelles , les deux princesses Françoise et Catherine , qu'il avait eues de son mariage , étant mortes en bas âge. Les Marseillais rendirent à sa mémoire les plus grands honneurs , et Guillaume de Grimoard , abbé de S*^-Victor , fut chargé de prononcer son éloge funèbre. Grimoard avait embrassé de bonne heure l'état monastique ' : reçu dans le prieuré

' Il était né au château dé Grisac y dans le Gévaudan. Il était fils de Guillaume de Grimoard, cheyaliery seigneur de Orisac et de la Garde , et d'Auphelisse de Montferrand. La mabon de Grimoard s'est fondue dans celle de Beauvoir-Durourc , vers la fin du 1 5* siècle.

de Chiriac, diocèse de Mende, il alla plus tard étudier k Montpellier avec tant de succès , qu'il devint docteur en droit civil et en droit canon. Il fut ensuite pourvu de l'abbaye de S*-Germaind'Âuxerre j puis de celle de S'-Y ictor " • Les Mar-* seillais envoyèrent douze citoyens notables à Naples j pour faire , au nom de la ville , leur compliment de condoléance à la Reine. Grimoard y fut aussi envoyé avec une mission semblable par le pape Innocent vi, qui séjournait toujours k Avignon. Innocent expira peu de temps après % et Grimoard était à Florence ^ lorsqu'il apprit la mort du souverain Pontife. Vingt cardinaux, qui se trouvaient à Avignon, entrèrent au conclave et y restèrent plus d'un mois. Grimoard, élevé dans un cloître , ennemi de la cabale et de rintrigue, éloigné alors des lieux oii allaient s'agiler tant d'ambitions puissantes et rivales , ne se doutait sûrement pas que les suffrages du sacré Collège tomberaient sur lui, lui qui n'avait jamais porté si haut ses modestes prétentions , lui qui n'était pas même revêtu de la pourpre romaine. Il fut pourtant élu , à la grande surprise de la chrétienté. Les cardinaux , doutant s'il consentirait à l'élection , ne la publièrent point et lui expédièrent un courrier, pour qu'il fît connaître

' En i358.

" aa septembre i36a.

sa volonté. Grimoard reçut, sur la route de Florence à Naples , le message du conclave ; il envoya aussitôt son consentement^ revint en France et fit son entrée à Avignon le 30 octohre 1362. Le 6 novembre suivant y il fut sacré évêque et couronné pape , sous le nom d'Urbain v , par Audoin Aubert , évêque d'Ostie » .

Urbain , qui porta toute sa vie Thabit monastique de S*-Victor , fit réparer et fortifier cette abbaye, lui donna de nouveaux privilèges, des reliques et des ornements précieux. Il témoigna aussi auxMarseillais un attachement inébranlable, et ceux-ci eurent toujours pour lui le même sentiment. Comme il désirait envoyer quelques renforts à Cornetti, son légat en Italie, pour secourir les Florentins , ses alliés , auxquels les Y isconti de Milan faiisaient la guerre , les Marseillais lui fournirent cent arbalétriers , sous le commandement de Pierre de Lingris, damoiseau.

Il y avait eu jusques a cette époque à Marseille quelques écoles publiques dirigées par des particuliers. L'évêque Guillaume Sudre * les révoqua

* Fleury, Hist. Ecclésiastiq[aey liv. xcvi. — Hist. des Papes, t. m 'y La Haye, 1 778.

* Depuis Benoit d'Alignano , dont nous avons parlé et qui mourut en 1266, onze éYéq[ues furent placés sur le siège de Marseille; ce sont: Robert, nommé en ia66; Raymond de Nimes, en xa68; Durand, en ia88; Raymond nr, en i3ia; Oosbert de Layal, en i3ao ; Adhémar Amelin , en i324 ; Jean

par lettres patentes y et fit venir du diocèse de Chartres un bachelier auquel il donna la direction de tous les établissements d'instruction. Ces établissements furent désormais placés sous httnique dépendance du clergé , qui y enseigna la ]grammaire , les belles-lettres et la logique. Le clergé , spéculant sur les préjugés populaires, aspirait partout à être maître de l'éducation de la jeunesse. Il avait de bonnes raisons en agissant ainsi; mais ne s'est-il jamais trompé dans son espoir et dans ses calculs ? Ces intelligences comprimées qu'il Êiçonnait à ses doctrines ne lui échappaient* elles pas quelquefois? Ne venaient- elles pas respirer dans une atmosphère plus pure , et ne s'éloignaient-elles pas des institutions cléricales avec d'autant plus de dédain qu'elles les avaient vues de plus près ?

Les intentions de la reine Jeanne à l'égard des Marseillais étaient éludées sous de vains prétextes, et la mauvaise foi du sénéchal tendait à violer les franchises j pour l'exécution desquelles ils étaient toujours sur leurs gardes. Un droit de péage avait été établi à Aix j et on voulait les y soumettre. Le conseil municipal de Marseille déclara hautement que si les citoyens de cette ville n'en étaient pas exemptés , l'autorité du sénéchal

Artaud! , en i337; Robert de Mandagot, en 1 344; Hugnes d'Arpajon, en i36o; Pierre Fabri, en i36x; et Gaillaume Sudre , dans la même année.

cesserait d'être reconnue. Urbain v, toujours disposé à favoriser les Marseillais, appuya leurs plaintes ; et le sénéchal , voyant qu'ils n'étaient arrêtés par aucune considération , se ravisa et proposa un arbitrage pour rétablir la paix. Il choisit , a cet effet , Rostang Vincent et George de Montemalo. Les Marseillais nommèrent Guillaume de Saint-Jacques et le damoiseau Pierre de Lingris, qui était revenu dltalie, où il s'était distingué. Les arbitres reconnurent la justice des plaintes de Marseille , et décidèrent que tout ce qu'on avait exigé des Marseillais à raison de$ droits du péage établi à Aix , leur serait restitué ; qu^k l'avenir ils seraient francs de toute espèce de charge dans la Provence , conformément aux chapitres de paix. Les Marseillais furent pleinement satisfaits de cette sentence. Le sénéchal se rendit à une séance solennelle du conseil de ville, où Ton fit lecture de ses lettres de' provision, qui furent entérinées ; il prêta ensuite le serment accoutumé ' .

Urbain v avait désiré marier Jeanne d'Anjou avec Philippe , alors duc de Touraine et depuis duc de Bourgogne , quatrième fils de Jean , roi de France . Jeanne, craignant l'influence de laFrance, et ne voulant pas se donner un maître ^ avait ac-

• En i366. Archives de l'Hôtel de Ville, — Ruffi, tom. i, liv. V, ch. XI.

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