I. ag
cordé la préférence à Jacques d'Aragon , roi titulaire de Majorque , comte de Roussillon et de Cerdagne. Ce Prince était sans patrimoine , et son père avait été dépouillé de ses Etats par Pierre iv , roi d'Aragon , dont il ne voulait pas reconnaître la suzeraineté. Jacques, borné au rôle d'époux, devait ne point prendre le titre de roi, ne recevoir aucun hommage et ne se mêler en rien des afifaires. Le choix de la reine Jeanne avait inspiré à Urbain y un vif mécontentement. Ce Pape ne resta pas long-temps à Avignon ; il en partit le 30 avril 1 367 , alla au pont de Sorgue , oii il resta deux jours , et arriva à Marseille suivi de tous les cardinaux , à Texception de cinq < . Il fut reçu au milieu des pompes les plus magnifiques et des plus sincères démonstrations de joie et de respect. Toute la population alla processionnellement à sa rencontre , ayant k sa tête Jacques Atulfi, qui portait l'étendard marseillais, et Jacques Stornelli , qui portait l'enseigne royale. Le souverain Pontife logea k l'abbaye S^- Victor, et versa des larmes d'attendrissement en voyant le cloître antique où il avait coulé des jours tranquilles , et les religieux dont il était naguère le chef. Les cardinaux logèrent les uns au palais épiscopal , les autres chez Guillaume et Charles de Montolieu , Bertrand Candole , Pons d'Alama-
' Fleury, Hist. Ecclés., liv. xcvr.
DE MARSEILLE. 45t
non , Pierre de Saint-Jacques , Pierre Âleman , Bérenger de Boulbon , Etienne de Brandis et Guillaume Martin ^ Le 19 mai, le Pape et le sacré Collège partirent de Marseille avec une flotte de vingt-trois galères et de plusieurs autres bâtiments que la reine Jeanne , les Vénitiens , les Génois et les Pîsans avaient fournis. Urbjiin arriva dans quatre jours à Gênes, ou il fut reçu par le Doge et par le peuple avec beaucoup d'honneur. Quelques mois après * , il entra à Rome avec une escorte de deux mille gendarmes , et fut installé dans la chaire pontificale ^.
Urbain seconda heureusement la politique avec laquelle Jeanne dissipa deux orages qui se formèrent sur la Provence. Richard , roi d'Angleterre , avait obtenu de l'Empereur la cession du royaume d'Arles. Edouard III réclama pareillement cepays, du chef d'Eléonore, fille du dernier Bérenger et femme d'Henri m d'Angleterre, pour son second fils , le duc de Lancastre. L'autre ennemi , plus redoutable, était Louis, duc d'Anjou, gouverneur du Languedoc pour le roi Charles v , son frère. Ce Prince fit des tentatives sur la Provence, par la seule raison que ce comté était a la convenance de son ambition. Bertrand Duguesclin, qui
■ Rttffi , t. I, liv. V, ch. XI.
■ i6 octobre 1367.
' Flcury, ibid, — Hist. des Papes , îbid.
commandait Tarmée française, mille siège devant Tarascon le 4 mars 1 368. Il y entra par la trahison de quelques habitants. Il alla camper sous les murs d'Arles le 1 1 avril , et fit prisonniers Guirand de Simiane , Arnaud de Villeneuve , et GlandevcS; seigneur de Cuers. Les ennemis, désespérant de remporter la place, se retirèrent après un siège de 19 jours, et repassèrent le Rhône.
Les villes de Marseille et d'Aix formèrent une ligue pour résister aux ennemis, à peu près comme auraient pu faire deux républiques indépendantes : elles promirent de se soutenir mutuellement contre quiconque attaquerait leur liberté ' . La Reine appro^va cette ligue, que la présence du danger rendait nécessaire ; mais quand il fut passé, elle Tannula, comme un monumentde sa faiblesse et comme un acte dangereux pour son autorité.
Cette Princesse était alors à Rome , où elle avait pris beaucoup d'empire sur l'esprit du Pontife, qui la traita avec distinction et lui donna la rose d'or, préférablement à Pierre, roi de Chypre, qui se trouvait alors dans cette ville. Les cardinaux en murmurèrent, disant qu'il n'y avait point d'exemple d'une faveur si éclatante accordée à une femme, en présence d'un Roi. C^est, répondit Urbain , qu'on n'aidait jamais s^u un abbe de Saint^Victor sur la chaire de Saint Pierre • .
' PItton, Hist. d'Aix, ch. ix, p. 9.
■ Fleury, id.
Ce Pape , ayant résolu de revenir k Avignon , envoya à Marseille Pierre Georio , son familier, pour faire savoir aux habitants qu'il ne tarderait pas de repasser dans cette ville. Il y arriva en eflfet le i6 septembre 1370, et fut reçu avec les mêmes honneurs qui lui avaient été accordés deux ans et demi ' auparavant ' . Il se reposa pendant quelques jours^ et partit pour Avignon.
Il avait la résolution de négocier la paix entre la France et l'Angleterre, lorsqu'il fut attaqué d'une grave maladie. Jugeant que sa mort était proche , il ne songea plus qu'à ce qui regardait son salut. Si jamais ^dit-ïl^ fai aisance autre chose que ce qu'enseigne r Eglise Catholique j je révoque mon sentiment et le soumets à la correction de cette Eglise sainte. Protestation , observe Fleury % qui prouve que ce Pape ne se croyait pas infaillible. Il mourut le 1 9 décembre de la même année \ après avoir occupé le trône ponti^cal huit ans et quatorze jours avec beaucoup dé sagesse. Son cœur fut transféré à Marseille , dans l'abbaye de S*-Vîctor, oii on lui éleva un riche mausolée.
Marseille et la Provence furent , cette année , ravagées par la peste. Il parait qu'on n'apportait aucune précaution pour s'en garantir. Bientôt la
' Hist. des Papes, id, * Liy. xcvii.
famine vint ajouter toutes ses horreurs a ce fléau. Peu de temps après ', le conseil de yille fut ré* duit au nombre ancien de quatre-vingt-trois membres. Cette mesure fui motivée par la dépopulation de Marseille.
Jeanne , qui était dans la cinquantième année de son âge y ne se flattait pas de devenir mère. Aussi eut^elle soin d'assurer ^ par un acte royal , sa succession k Charles de Duras , époux de Marguerite, troisième fille de la princesse Marie. Peu après , elle perdit Jacques , son troisième mari, et en épousa un quatrième, le prince Othon de Brunsyrick. Un schisme religieux la plongea dans de nouveaux malheurs. Urbain v avait résolu de rétablir le S^-Siége dans Rome, et sou successeur Grégoire xi, Français comme lui, exécuta ce dessein. Le Pontife ne vécut pas longtemps; il mourut à Rome le 27 mars 1 378, et les cardinaux élurent un Napolitain, rarchevêque de Barri, intronisé sous le nom d'Urbain vi. La Reine , qui vit cette élection avec plaisir , parce qu'elle croyait qu'un Pontife né son sujet aurait des égards pour elle , fut cruellement détrompée lorsque le nouveau Pontife ne lui montra qu'un souverain orgueil. Par l'influence de la cour de Naples , les cardinaux s'assemblèrent a Fondi , Ville de ce royaume , et , sous prétexte de certai-
« En 1376.
nés violences populaires lors de rélection d'Urbain Yi, cassèrent cette élection et nommèrent Robert de Genève , qui prit le nom de Clément vu. Il y eut alors deux Papes y Urbain vi , qui resta à Rome y et Clément vu y qui vint à Avignon , après avoir débarqué à Marseille.
Urbain vi , indigné contre Jeanne , qui avait contribué à l'élévation de son concurrent, fulmina contre elle une bulle par laquelle il la dé^ clara schismatique , excommuniée et déchue de la royauté ; il offrit en même temps la couronne de Naples k Charles de Duras, le même qui avait été déclaré héritier de la Reine, et qui vivait alors à la cour de Hongrie. Charles de Duras ne résista pas a cette ofire séduisante, et résolut de marcher sur Naples. Jeanne voulut alors se procurer un appui , et la France lui parut devoir être son unique ressource. Elle adopta Louis , duc d'An* jou, frère de Charles V, qu'elle déclara son héritier universel par testament du 23 juin 1 380.
Charles de Duras, couronné d'abord dans Rome par Urbain vi , envahit les Etats de Jeanne et obtint les plus grands succès. Il entra sans difficulté dans la ville de Naples et bloqua le Château-Neuf, oii la malheureuse Princesse s'était réfugiée avec toute sa cour et beaucoup de personnes de condition des deux sexes. Le prince Othon , cantonné dans Averse avec son armée , fit d'inutiles efforts pour secourir Jeanne , qui , dans cette cruelle
extrémité , envoya faire des propositions de paix à Charles de Duras. Celui-ci ne lui accorda qu^une trêve de cinq jours, a condition qu'après ce terme elle se mettrait en son pouvoir, si son époux ne venait faire lever le siège. Le cinquième jour, Othon parut devant Naples, livra bataille à Tarmée de Duras , fut vaincu et fait prisonnier. La Reine , qui , des fenêtres de son appartement , voyait la déroute de ses troupes , donna des marques d'un violent désespoir, et se rendit au vainqueur. Charles feignit d'abord de traiter sa tante avec un profond respect.
Dans le commencement de cette étonnante révolution, laReine avaitenvoyé en Provence Louis« Antoine de la Ratta , comte de Caâerte , pour lui amener des secours et notamment des galères de Marseille. Les Marseillais , apprenant avec une vive douleur les calamités qui accablaient la Reine , firent des efforts inouïs pour le triomphe de sa cause. Ils travaillèrent avec ardeur à l'équipement de dix galères, sur lesquelles s'embarquèrent tous les gentilshommes de la ville et un grand nombre de Provençaux* Cette flotte prit la route de Naples.
La Reine était depuis quatre jours au pouvoir de Charles de Duras , lorsque les galères marseillaises arrivèrent. Charles, qui croyait Tavoir désarmée par ses feintes caresses, lui permit de voir les commandants des galères, se flattant qu'elle
leur ordonnerait de le reconnaître pour roi. Mais Jeanne, conservant dans ses malheurs une noble fierté; dit à ces commandants, quand elle fut seule avec eux : « Vous voyez l'infortune affreuse qui pèse « sur la vie de votre souveraine. Livrée aux ri- « gueurs de la faim, réduite aux dernières extré- (( mités y j'ai spuffert tout ce que les soldats les plus (( aguerris seraient à peine capables de souffrir. Gc- « néreux Provençaux, fidèles Marseillais , s'il vous « reste quelque souvenir de mes bontés , si vous « respectez le serment qui vous lie, s'il est encore (( dans vos cœurs quelque étincelle de cet amour (( dont vous m'avez donné tant de preuves , je « vous conjure de ne jamais obéir au tyran qui « m'opprime. Regardez comme faux , ou comme « arraché par la violence , tout écrit par lequel (( il vous paraîtrait que j'ai fait héritier cet infâme « usurpateur. Ma volonté sera toujours que vous (( reconnaissiez pour souverain dans mes Etats «au- delà des monts le duc d'Anjou, que j'ai « nommé mon héritier universel. C'est a lui que « je laisse le soin de ma vengeance. Braves amis, « partez , allez vivre sous ses lois ' . »
Les capitaines ne purent entendre ce discours sans verser d'abondantes larmes ; et Charles irrité fit enfermer séparément la Reine et son mari .
' Papon, t. III, Hv. vu. -
lie duc d'Anjou , pressé par les instances de Clément vu et les conseils de la cour de France j résolut d'aller secourir la Reine. 11 arriva à Avignon le 22 février 1 382 , et ne trouva point dans les Provençaux le zèle sur lequel il avait compté. La ville d'Aix et la plus grande partie de la province refusèrent de le reconnaître. Marseille , au contraire, embrassa sa cause avec ardeur. Ce Prince adressa aux Marseillais un manifeste daté de Carpentras , dans lequel il leur déclara que son intention n'était pas de prendre possession des Etats de la reine Jeanne , du vivant de cette princesse ; qu'il aspirait seulement a lui rendre la liberté et la couronne. Le duc alla ensuite mettre le siège devant la ville d'Aix, sans pouvoir la réduire.
Cependant tout semblait prendre à Naples une face nouvelle. Le parti de Jeanne s'y renforçait ; Charles de Duras, après avoir consulté le roi de Hongrie , fit étouffer cette Reine infortunée le 22 mai 1382 , et se déclara roi sous le nom de Charles m ^
Le duc d'Anjou ignorait encore ces événements lorsqu'il passa les Alpes à la tête de quinze mille chevaux et de trois mille cinq cents arbalétriers. Arrivé devant Tarente, il enleva à la ville d'Aix,
' Olhon fut, deux ans après, rendu à la liberté, à condition qu'il ne servirait plus contre Charles de Duras.
qui persistait dans sa désobéissance, les privilèges dont elle avait jusques alors joui, et otdotina qu'on transportât à Marseille la cour souveraine et les archives de la chambre des comptes.
La campagne du duc d'Anjou s'ouvrit glorieusement en Italie, et ce Prince écrivit aux Marseillais pour leur annoncer ses succès. Il ajouta qu'il conserverait toujours dans son cœur Id souvenir de leur constante fidélité. Cette lettre , datée d'Imola le 1 0 août 1 383 , fut lue solennellement dans le conseil de ville le 29 du même mois.
La guerre civile ne tarda pas a se rallumer en Provence , Charles de Duras y ayant envoyé en qualité de sénéchal Balthasard Spinelli , seigneur napolitain. Âix, Toulon, Tarascon, Draguignan , Fréjus , Hyères , S^-Maximin et d'autres communes prirent ouvertement le parti de Char*' les de Duras. Marseille reçta placée à la tête des cités fidèles au duc d'Anjou , et leur donna une impulsion guerrière ; Arles était parmi ces der-^ nières.
Les Marseillais firent une proclamation portant défense à qui que ce fut, sous peine de confiscation de corps et de biens, de ne causer aucun dommage aux châteaux-forts qui étaient leurâ alliés, savoir : Cuges, Signes, Olioulles, Sixfours , La Cadière , La Ciotat , Ceyreste , Cassis ^ Aubagne , Le Bausset, Roquefort et Le Castelet ;
et comme quelques habitants d'Âix s'étaient empares de Ghâteauneuf , ou ils avaient fait prisonniers plusieurs partisans de Louis , les Marseillais assiégèrent cette place , sous la conduite de Bertrand d^Âgoult y s'en rendirent bientôt maîtres y et y laissèrent une petite garnison commandée par Hugues de Roquefort. Le capitaine Bernard Isnard fut chargé de garder le château d'Allauch. Les Marseillais s'emparèrent encore de vive force de Roquevaire et d'Auriol y et y mirent une garnison. Ils n'osèrent rien entreprendre contre Toulon , qui était à Tabri de leurs attaques y sous le commandement de deux capitaines appelés Fresquet et Hubac '•
Les Marseillais sollicitèrent vivement la cour de France d'envoyer des forces en Provence, assurant que c'était le seul moyen de soumettre les ennemis de Louis. Charles vi accueillit leur prière , et chargea de cette expédition Enguerran de Châteauvilain , qui demanda à Marseille quelques troupes pour fortifier son armée, avec laquelle il |e préparait à assiéger S^-Cannat et Àix. Les Marseillais délibérèrent de lui envoyer deux cents arbalétriers sous la conduite de huit brigadiers, qui avaient chacun vingt-quatre hommes, dont quatre portaient bouclier. Chaque brigadier avait un guidon sur lequel étaient peintes
' Ruffi, 1. 1, liv. VI.
les armes de la ville. On donnait à chaque soldat six florins d'or par mois y et la nourriture était à sa charge. S^-Ganna^ fut pris au bout de dix jours ; mais la ville d'Aix résista vigoureusement et fut secourue si à propos par BalthasardSpinelli, qu'Enguerran fut obligé de lever le siège.
Louis , après avoir éprouvé des revers , finit sa carrière à Barri , dans le royaume de Naples , le 20 septembre 1384, laissant de Marie sa femme, fille puînée de Charles de Blois, duc de Bretagne, Louis, qui lui succéda, Charles, duc de Calabre > , et une fille nommée Marie d'Anjou. Par son testament , il confia a sa veuve l'administration de ses Etats, jusques à la majorité de son fils aîné, fixée a vingt-un ans accomplis ; il lui nomma un conseil composé de trois évêques et de plusieurs seigneurs.
Deux députés marseillais * , envoyés auprès de Clément vu à Avignon, pour se concerter avec lui sur quelques mesures à prendre ^ donnèrent à leur retour des détails intéressants que ce Pape leur avait fournis sur les affaires d'Italie. Ils apprirent qu'après la mort de Louis, les principaux seigneurs n'avaient rien oublié pour ranimer le courage de l'armée ; qu'ils avaient fait à ce prince des funérailles magnifiques , et les avaient ren-
' Mort le 19 mai i4i4 >«ssins avoir été marié.
' Guillaume de Saint-Gilles et Raimond Audibert.
dues mémorables par la solennité d'un acte religieux que les usages de la chevalerie autorisaient: ils communièrent tous, et*pendant que le prêtre tenait dans ses mains Thostie, ils proclamèrent Louis II roi de Naples et comte de Provence y et jurèrent qu^ils n*en reconnaîtraient point d^autre, tant qu'une goutte de sang coulerait dans leurs veines. Tous les chevaliers prêtèrent le même serment, et Tarmée vint ensuite se ranger en bataille devant Barlette, oii Charles de Duras s^était enfermé* Pleine d'une ardeur guerrière et d'un enthousiasme religieux , elle lui présenta le combat en faisant retentir Tair des cris redoublés de vhe le roi Louis j meure le traître Charles ! Celui-ci, dont le plan était de laisser les Provençaux se consumer dans Tinaction, ne sortit point de Barlette , et les troupes de Louis ii se retirci^ent dans les places qui leur étaient soumises.
Marie de Blois, mère du jeune Louis, était alors à Paris , et était traitée par le roi Charles vi avec beaucoup de magnificence. Malgré le zèle des Marseillais et la persévérance de leurs eflfbrts , le parti de Charles de Duras l'emportait en Provence sur celui de la maison d'Anjou. Les états généraux avaient consulté des théologiens et des jurisconsultes , qui avaient répondu que la reine Jeanne n'avait pu disposer d'une succession que les lois et les dernières disposition» de Charles ii et de Robert attribuaient à Charles de Duras. Le parti
de Louis II envoya à la cour de France le comte de Saint-Severin , Raimond d'Âgoult et Guigonet Jarente, pour presser Marie de Blois de venir en Provence avec son jeune fils; Marseille y députa aussi, dans le même objet, Antoine Dieude, Raimond Âiidibert et Antoine de Brandis. La ville d'Âix y toujours placée a la tête de la faction opposée , envoya de son côté des commissaires , qui ne voulurent conférer qu'avec le roi de France , et proposèrent probablement la réunion du comté à cette couronne. Marie de Blois et son fils, ayant quitté la cour de France, arrivèrent à Avignon le 24 avril 1385, et Clément vu investit le jeune Louis du royaume de Naples et du comté de Provence.
La Régente et Louis arrivèrent a Marseille le 1 8 août , et les Marseillais envoyèrent à leur rencontre jusques aux Pennes cinquante arbalétriers, pour leur servir d'escorte. Comme c'était un jour maigre , le conseil de ville consacra \ 5 florins k l'achat des meilleurs poissons, dont on fit présent aux augustes voyageurs, qui ne tardèrent pas de jurer ^ comme avaient fait leurs prédécesseurs, de maintenir dans toute leur force les libertés municipales de la ville et les chapitres de paix qui eu étaient la base. Gilles Boniface, Jacques Guillaume et Roolin Vivaud, syndics, lui prêtèrent hommage et serment de fidélité, en présence de Raymond et de Fouqucs d'Agoult, de François
de Baux y de Florent de Castellane et de Guigif«s- Flottes. La Reine renouvela contre la ville d'Aix l'ordonnance de Louis i*', qui transférait à Marseille les cours de justice et le gouvernement , et qui n'avait point été exécutée- Marseille pourtant voyait sa tranquillité troublée. Les élections municipales, celle surtout des syndics, excitant l'ambition des familles riches et puissantes, étaient une source de désordres, et les brigues, portées à leur comble , renversaient toutes les bornes. Dans ces circonstances , la Régente crut devoir modifier le système électoral , et ordonna que le sort déciderait du choix ' . Voici comment on procéda aux élections : Le viguier assemblait , le 1 0 février , les six officiers chargés d'administrer le département de la guerre, sex dominos deputatos ad ojficium guerrœ. Ceuxci , après avoir prêté serment de donner un bon et loyal conseil, d'agir d'après les règles de l'honneur en leur ame et conscience , désignaient trois personnes dans chacun des six quartiers. Les noms de ces citoyens , écrits sur un billet de parchemin , étaient placés dans des boules de cire , qui étaient elles-mêmes mises , trois par trois , dans de petits sacs , renfermés à leur tour dans un plus grand qu'on scellait des armes du Roi, du sceau du viguier et de celui des six officiers
' Par lettres patentes du a8 août i385.
électeurs. Ce sac était porté à la séance du conseil , et un enfant pris au hasard tirait une boule de chacun des six sacs renfermés, en commençant par le quartier de S*-Jean. Les personnes dont les noms sortaient étaient proclamées députés de la guerre , remplaçaient k l'instant les précédents , et , serment préalablement prêté, désignaient dans chaque quartier deux hommes d'honneur , de bien et de discrétion j dont huit d'un âge avancé , et quatre plus jeunes. Les bulletins contenant leur vote étaient scellés avec les mêmes formalités dans deux sacs ; l'un renfermait les noms des huit premiers candidats ; Pautre , ceux des quatre candidats plus jeunes. L'enfant amené devant le conseil lirait deux boules du premier sac , et une du second. On proclamait ensuite les no^ls des premier , second et troisième syndics.
Cette élection terminée , on procédait à celle des juges. Les noms de trois avocats étaient inscrits sur trois billets renfermés dans trois boules, et les boules mises dans un sac. Le même enfant faisait sortir une de ces boules , d'où Ton tirait deux noms : c'étaient ceux du juge de première instance et du magistrat des appellations. Les autres officiers étaient élus de la même manière , et ils entraient en charge le 1 3 février '.
La présence de Marie <|e B|ois et de Lou^s n
' Ruffî, tom. H, liv. xif, ch. ii,
fit changer en Provence les affaires publiques, et le parti de Charles de Duras s^y affaiblit considérablement. Une trêve de vingt mois fut consentie entre la Reine et le sénéchal Balthasard Spinelli. Peu de temps après ^ la plupart des villes insurgées reconnurent l'autorité de la seconde mabon d'Anjou f et Spinelli , désespérant alors du succès de sa cause, n'eut rien de mieux à faire qu'à passer en Italie. La piort de Charles de Duras , assassiné en Hongrie, ou il s'était rendu pour s'emparer de la couronne , après la mort du roi Louis, contribua à la pacification de la Provence. Cependant il se passa encore une année sans que la ville d'Aix fît sa soumission et cessât de reconnaître comme seul comte le jeune Ladislas, fils et héritier de Charles m.
Ce calme , dont on avait tant besoin , ne fut pas de longue durée. Bientôt surgit un ennemi terrible : c'était Raymond de Turenne , fils de Guillaume Roger et d'Eléonore de Comminges. Il cherchait à venger par la flamme et le fer le tort que la maison d'Anjou lui avait fait en le privant des terres considérables que ses aïeux avaient reçues de la libéralité du souverain. Des brigandages horribles furent commis. Les imaginations épouvantées, n'attendant plus aucun secours de la terre, en cherchèrent dans le Ciel. De tous côtés, des processions , composées d'hommes , de femmes et d'enfants, allaient chantant des cantiques
lamentables 9 se prosternant de temps a autre, et criant par trois fois dans cette humble posture : Paix et miséricorde !
Les ennemis surprirent Ghâteauneuf-du-^Martigues y que les Marseillais avaient remis entre les mains de la Reine. Cette Princesse envoya aussitôt à Marseille le seigneur d'Oraison et Francesquet, trésorier de Provence , pour implorer le secours de cette ville fidèle. Les Marseillais ofirirent à Marie de mettre à sa disposition cent arbalétriers, armés aux frais de la commune, tant que durerait la guerre; ils lui firent aussi un don gratuit de 1,000 livres. La Reine leur envoya Guigonet-Jarente avec la lettre suivante , datée de Pertuis le 12 mars 1387.
« Maria regina Jérusalem et Siciliœ , comi- « tissa Proifinciœ.
« Nohilihus et egregiis s^iris syndicis et consi^ « lioy acdeputatis adguerrajn civitatis Massiliœy « devotis nostris et regiisfidelïbus dilectis.
« Très cars et fiels nostres , nos aven receupu-r «das presentialment alcunas lettras de nostre « très car et fiel conseiller lo segnor d'Oraison et (( de nostre trésorier de Provensa Francesquet , « per las quais aven perceupudas la grand et ho- « norabla oblation vestra de mille franc de don
« graliousy per adjudar et souslenir nostre gens (( d^armas , et cent arbalétriers y à tenir selî tant « qua mestier fossa a vostres despens , loquel don (i et oblation nos tenen non ponch petits , mas « grans et honorables , de certans et day tels fiels « nostres nos.yos regratian , lou plus grandamens « quepoden... Benque nos speram enDious, bre- (( vemens mettre los fach d'aquel nostre pais de (( Provensa en tal apointement et tal assolament (( que non aura plus beson de far guerra y comme « vos reportât a aisso et alcunas autras causas de « bocha y plus a plen de nostra part y nostre très (( car et fiel conseiller Guigonet-Jarente^ loqual « aven mandat par devers vos sabens fiels nostres « que nostra entendement es toujours de nous « condurre finalment ni fermamem en aquestas (( besognas sensa vostre bon conseil loqual vale- « rian tôt ior aver, non tan en aquestas tant grans « et poderosas , mas en tots nostres autres affars , « très cars et fiels lo Sant Esprit sia am vos et (( stacha ' . »
Les troupes royales ayant repris la place de Chateauneuf, Marie de Blois en confia la garde aux Marseillais^ qui en donnèrent le commandement à Rostang , un de leurs capitaines.
L'année suivante , les états de Provence s'étant assemblés à Tarascon^ établirent un impôt géné-
* Ruffi, t. I, liv. VI, ch. V.
rai sur le sel , et les Marseillais furent priés de vouloir bien s'y soumettre. Us représentèrent à la Reine qu'ils ne pouvaient s'imposer cette obligation qui violerait les chapitres de paix. Marie sentit la justice de leur refus et n^irisista pas davantage. Loin de se fâcher contre eux, elle leur accorda ' un privilège bien précieux , et qui est un des principaux caractères de l'indépendance politique. Elle leur donna le droit de déclarer la guerre k leurs ennemis sans mandement du comte de Provence , lorsque celui-ci serait absent du pays.
Raymond de Turenne passa et repassa plusieurs fois le Rhône, en continuant ses brigandages. Tous les passages lui furent enfin fermés , et on tenta alors la voie de la médiation . Les états déProvence députèrent vers Eléonore de Gomminges, qui s'était fortifiée dans le château de Mey rar gués . Us voulaient connaître ses prétentions et celles de son fils. Ses demandes parurent si déraisonnables aux états etaux chefs de l'armée provençale, qu'ils se déterminèrent a continuer la guerre. Tous les gentilshommes du pays furent convoqués. Les troupes levées dans les vigueries de Tarascon, Hyères , Toulon , Olioulles , celles que Marseille et Arles avaient fournies, allèrent assiéger le château des Baux. Les milices des vigueries d'Aix ,
' En 1393.
Brignoles, Draguignan, St.-Maximin, Barjolset Lorgues , ainsi que celles des terres adjacentes ' , allèrent attaquer Roquemartine. Les compagnies de Grasse, Forcalquier, Apt, Digne, Sisteron et Castellane, marchèrent vers Vitrolles*. Marie, qui était alors sénéchal , alla ravager le territoire de Pertuis oii s'étaient retranchés le plus grand nombre des partisans de Turenne , et il vint ensuite assiéger Meyrargues où était toujours enfermée Eléonore de Gommiages. La reine Marie mita prix la tête du Vicomte. 1 0,000 livres devaient ctre la récompense de celui qui la lui apporterait. C'est dans ces conjonctures, que Marseille envoya des ambassadeurs au Roi de France, pour le supplier de vouloir bien mettre un terme aux malheurs qui désolaient la Provence , et d'y envoyer le maréchal de Boucicaut avec des secours suffisants. Boucicaut avait épousé, le 23 décembre i 393 , la fille unique du vicomte de Turenne , qui était une des plus belles femmes du royaume. Charles vi accueillit les ambassadeurs marseillais avec distinction, et mit le comble aux vœux de leurs concitoyens, en donnant à Boucicaut la mission de pacifier la Provence. Le maréchal arriva dans ce pays à peu près en même temps que
• Voir le commencemenl de notre second volume sur les terres adjacentes de Provence.
■ En 1396.
D£ MARSEILLE. i(71
Louis II ■ , qui, éprouvant la même destinée que son père, avait commencé sa campagne de Naples par une brillante victoire et Pavait finie par un désastre complet. Louis ramena avec lui les restes malheureux de son armée. Au bout de quelques jours il confirma avec empressement les franchises de Marseille, notamment le droit de déclaration de guerre que sa mère avait accordé à cette ville.
Après plusieurs années de bouleversement , de pillage et de meurtres, Boucicaut parvint a rétablir la paix entre Louis u et Raymond de Turenne, qui périt bientôt misérablement près de Tarascon en voulant traverser le Rhône dans une barque '. Louis, voyant le pays tranquille, jeta les yeux, pour se marier, sur Yolande , fille puînée du roi d'Aragon, Jean i". Il espérait obtenir, à la faveur de cette alliance , les secours des armes aragonaises, pour s'emparer du royaume de Naples occupé sans contradiction par Ladislas , qui ne cachant plus ses desseins audacieux , voyait Rome soumise à son pouvoir , et marchait k la conquête des autresEtats dltalie, sous des enseignes qui portaient ces mots : Aut Cœsar, aut nïhiU Le mariage fut célébré dans la ville d'Arles', et les états de Pro-
• En 1399.
* Toujours en iSpg.
Le a décembre 1400.
vence firent à leur souverain un présent de cent mille florins. Marseille députa Guillaume Yivaud et Honoré de Monteous, sjrndics, et Bertrand Capdole , Antoine de Roquefort , Guillaume Ricaut et Antoine de Jérusalem, membres du corps municipal , pour oflfrir aux époux , au nom de la ville 5 un magnifique service de vermeil. Les deux époux partirent le 15 février suivant, avec Marie de Blois et Charles du Maine , prince de Tarente', pour aller à Paris qui commençait à devenir le centre des grands intérêts politiques deTEurope. Le Roi-comte, avant son départ, avait établi à Aix une cour de justice souveraine, que les lettres patentes de son érection appellent ParlemenU
Jean de Tusse , nouveau sénéchal de Provence , vint à Marseille le 3 novembre 1403, fit lire dans le conseil municipal les patentes portant provision de sa charge, et jura ensuite d'observer fidèlement les chapitres de paix.
Les bréviaires étaient alors des objets si précieux , que Jean de Bouiface, prévôt de la Major, qui venait d'être élu évêque de Glandevès, crut £ûre un riche présent au chapitre de Marseille , en lui donnant un de ces livres couvert de velours violet , et embelli de deux agrafes en vermeil sur lesquelles étaient ses armes. 11 ne donna même
^ Prèrc de LouU tl.
ce bréviaire qu'à condition qu'il serait attaché dans le chœur avec une chaîne de fer , et que le chapitre n'aurait pas la liberté de le transporter ailleurs ou de l'aliéner ' .
Le schisme troublait toujours l'Eglise; le grand scandale donné par deux Papes rivaux affligeait encore le monde chrétien. Boni£ace ix avait remplacé à Rome Urbain vi ^ et Benoît xiit était devenu le successeur de Clément vu k Avignon. Innocent vn et Grégoire xii avaient ensuite occupé successivement le trône pontifical de Bonifacè. Le roi de France voulut éteindre cette querelle religieuse , et n'ayant pu engager par force ni par caresses Benoît xui à se. démettre de son titre , il déclara qu'il renonçait a son obédience. L'altier Pontife ne céda point ; il appela des troupe^ aragonaises , et soutint un long siège contre le maréchal de Boucicaut. On le vit long-temps en Provence traîner de ville en ville son obstination et son orgueil. Enfin après s'être joué de la crédulité des rois et des peuples ^ il feignit de vouloir rendre la paix a l'Eglise , et manifesta le désir de passer en Italie pour s'aboucher avec Grégoire xu*. Benoît arriva à Marseille au commencement de l'année 1406, accompagné de quelques cardinaux et de plusieurs évêques. Les Marseil-
• En i4o5.
• Pierre Dupuy, Hist. génér. du Schisme.
lais avaient envoyé à sa rencontre , comme marque d'honneur, JeanReynaud, Pierre de Ser vières, Guillaume Yivaud et Barthélémy de Monteous. Le Pontife fut logé au monastère de S^-Yictor. Il s'eml>arqua après un court séjour, s'arrêta quelque temps à Savone, d'oiiil repartit bientôt après pour Marseille, parce que la peste faisait sur cette côte des ravages affreux, Benoît nui fit à Marseille un séjour de huit mois, et fut encore logé à Tabbaye de S^- Victor. On construisit dans le port un pont de bois qui allait d'un qusu à l'autre , pour faciliter au Pontife son passage du monastère dans la ville ' . Les carcfinaux des deux partis , sortant enfin de leur long assoupissement , appelèrent des prétentions des deux concurrents au futur concile qu'ils indiquèrent à Pise '.
Le chapitre de l'Eglise de Marseille s'assembla capitulairement ^ pour nommer onze mandataires chargés de comparaître en son nom devant les cardinaux , et consentir à tout ce qui serait ordonné par le concile ^. Quoique ces mandataires
■ Ruffi, 1. 1, liT. VI, ch. VI.
■ Dupuy, ouvr. cité.
' Le a5 février 1409.
^ Ces procureurs étaient : Paul de Sade, évéque de Marseille ; les évéques de Gap et de Sbteron ; Gilles , élu évéque de Fréjus ; Pierre, abbé de S*- Victor; Guillaume, vicaire gégénéral et officiai d* Arles ; Honoré Bonet, prieur de Salon ; Louis Guirand, docteur es lois , chanoine de Téglise d'Aix; Jean de Seilhon^ licencié dans l'un et dans l'autre droit; et Antoine Genesi, chanoine de Téglise de Marseille.
dussent tous aller à Pise, le chapitre donna a chacun d'eux en particulier les mêmes pouvoirs qu'il donnait à tous en général , de manière qu'un seul suffisait pour remplir tout l'objet de la procuration'.
Le concile de Pise commença le 25 mars 1 409, et dura quatre mois et quatre jours , pendant lesquels il se tint vingt-une sessions. Paul de Sade, évéque de Marseille , y officia. Â la quinzième session ' , l'assemblée déposa les deux Papes comme schismatiques , hérétiques, coupables de parjure, et déclara l'Eglise Romaine vacante. Les cardinaux mirent a leur place Pierre de Candie, qui prit le nom d'Alexandre v ^.
Pendant que l'Europe avait les yeux fixés sur cette assemblée, Louis ii songeait à tenter encore le sort des armes dans le royaume de Naples. Ladislas s'était élevé à un degré de puissance ou il paraissait n'avoir plus rien à redouter. Mais tant de grandeur et d'ambition avait réveillé la jalousie et les craintes des puissances d'Italie les plus exposées aux armes de ce Prince. Elles s'étaient liguées entre elles pour opposer une barrière aux conquêtes de Ladislas. Louis envoya
' Hist. des Eyéquès de Mai'sèille, t. ii, lir. xth ' Elle se tint le 5 du mois de juin.
^ Dupuy, ouvr. cité. — Actes du Concile de Pise, dans la collection du P. Hardouin, t. tiii.
des ambassadeurs V ces républiques confédérées, qui firent avec lui un traité d'alliance , par lequel elles s'obligeaient à lui fournir des troupes et à agir contre ^l'ennemi commun.
Louis arriva à Marseille au commencement d'avril 1409. La ville se plaignait alors d'une grave atteinte portée a ses privilèges. Baptiste de Turriche , consul de Provence a Gênes , prétendait exercer cette charge aussi bien sur les Marseillais que sur les Provençaux, et empêcher ainsi que Gaspard de Marini, gentilhomme génois et consul de Marseille, n'en remplit les fonctions. Le conseil municipal demanda à Louis le redressement de ce grief, et ce Prince, par lettres patentes données a l'abbaye Saint-Victor, oîi il logeait, à la date du 5 juin 1409, confirma l'article des chapitres de paix qui donnait aux Marseillais le droit de nommer directement des consuls en pays étranger '. Peu après, Louis s'embarqua avec cinq galères , et prit la route d^Italie. 11 reçut d'Alexandre v l'investiture du royaume de Naples, l'étendard de l'Eglise et la charge de grand gonfalonier des Etats Romains. Soutenu des chefs de la ligue italienne , il reprit, dans la Toscane , plusieurs places occupées par Ladislas , et retourna à Marseille pour lever en Provence des troupes et de l'argent '.
• Ruffi, tora. 1, liv. VI, ch. yii.
'Sur la (in de i4o9*
Dans moins de neuf mois il fut en état d'aller continuer la guerre , et repartit de Marseille avec sept galères , un grand nombre de bâtimens de transport et huit mille soldats. Attaqué le 6 mai 1410 par une escadre de quinze vaisseaux napolitains, il perdit six galères, dont ime coulée à fond. La septième, sur laquelle il était, se sauva comme par miracle. Il se rendit a Bologne auprès du nouveau pape Jean xxni, successeur d'Alexandre V, conféra avec lui et les députés des Florentins, ses alliés, sur les moyens d'abattre Ladislas, et revint a Marseille pour réparer ses perles.
Au mois d'août de la même année , il se remit en mer avec treize galères , arriva heureusement en Italie , marcha contre Ladislas et le vainquit dans une grande bataille, le 19 mai 141 1 ; mais il ne sut pas mieux conserver ses avantages que dans sa première campagne, et retourna à Marseille ', abandonnant à la vengeance de son compétiteur les seigneurs qui s'étaient déclarés pour lui. Les uns furent punis du dernier supplice , les autres dépouillés de leurs biens et obligés de se réfugier en Provence : tels furent Ermengaud de Sabran et Nicolas Ruffo ' -
Louis II séjourna quelque temps à Marseille, où Yolande, sa femme , le vint trouver. Les deux
' Dans le courant du mois d'août i4ii« ' Papon , t. III , liv. viii.
époui partirent ensuite pour la cour de France , et les Marseillais leur fournirent une garde d'honneur de cinquante arbalétriers , armés et entretenus aux dépens de la ville pendant deux mois : cette dépense s'éleva à 1 ,250 florins d'or. Les Marseillais fournirent encore à leur souverain une somme de 1,000 livres, sur la demande qu'il leur en fit, k son arrivée à Lyon, dans une lettre ainsi
conçue :
« Très - chers et bien amés , nous avons reçu « lettres h Lyon , sur le Rhône , de nos gens qui « sont a Rome, lesquels nous y laissâmes, à notre « partement , en otage pour aucune somme d'ar- (( gent que nous empruntâmes d'aucuns mar- « chands k notre partement, et pour ce que nous (( désirons nous acquitter avec lesdits marchands, « ainsi que raison est , laquelle somme de mille « francs nous vous prions tant chèrement et de c uer « que nous pouvons, que veuilles bailler a notre « bien amé maître d'hôtel , Pierre de Bournay, « le plus pretement que vous pourrez, afin qu'il a envoie ainsi que lui avons ordonné; et en ce, « nous fairés très grand et singulier plaisir ; et (( vous remercions des secours et aides que tou- « jours vous nous faites , et au plaisir de Dieu (( nous vous les reconnaîtrons en telle manière (( que en serez contens. Très chers et bien amés, (( le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde. « Ecrit k Lyon sur le Rhône le 16* jour de dc- <( cembre 1411. »
Le Roi-comte ne revit plus la Provence. Il séjourna a Angers, capitale de son duché d'Anjou, pour se défendre de Fattaque des Anglais ; ce qui ne Tempêcha pas de faire valoir par les négociations les droits dTolande sur les terres aragonaises. Pierre iv, dit le Cérémonieux, roi d'Aragon, étant mort le 5 janvier 1387, avait été remplacé sur le trône par son fils Jean i"^'. Jean avait eu pour successeur son frère Martin , qui mourut sans postérité. Sa succession était immense ; elle comprenait les royaumes d'Aragon et de Valence , les comtés de Barcelonne , de Roussillon et de Gerdagne , la Sicile , la Corse , la Sardaigne et les îles Baléares. Un grand nombre de concurrents se présentèrent pour la recueillir ^ Malgré l'appui de la France, le comte de Provence^ qui était au premier rang, ne réussit point auprès des Etats d'Aragon , juge de ces prétentions diverses. Des neuf commissaires devant lesquels la cause avait été portée , six se prononcèrent pour Ferdinand de Castille.
Louis n expira à Angers le 29 avril 1417, laissant , entre autres enfants , trois fils , Louis m, René-le-Bon et Charles du Maine , et une fille ,
' Louis poursuivait ces droits , du chef de sa femme , fille du roi Jean. Ferdinand, infant de Castille, les poursuivait du chef de sa mère Eléonore , fille de Pierre iv. Alphonse , duc de Candie , les poursuivait du chef de Jacques ii , roi d'Aragon , comme plus proche agnat.
Marie , épouse de Charles vu , roi de France. Il institua pour héritier Louis lu , âgé de quatorze ans; il déclara la reine Yolande tutrice de ce jeune prince et régente de ses Etats.
Ladislas était mort à Naples ' sans enÊints légitimes, quoiqu'il eût été marié trois fois. Jeanne u, ou Jeannelle sa sœur, âgée pour lors de quarantequatre ans, lui succéda. Elle était veuve de Guillaume, duc d'Autriche • Sans intelligence dans les affaires , elle fut le jouet de ses propres passions et de celles des autres. Elle blessa dans ses galanteries toutes les règles de la pudeur, et ses faveurs, qu'elle accorda sans choix comme sans goût, la rendirent Tobjet du mépris public '. Pour affermir dans ses mains un sceptre ébranlé par les agitations du palais, Jeanne ii songea à adopter le comte deRichemont, frère de Henri v, roi d'Angleterre. Les Anglais, qui venaient de gagner sur la France la bataille d'Azincourt, visaient à la monarchie européenne. Dans ces circonstances, le pape Martin v, successeur de Jean xxm , se prononça pour le plus £aible contre le plus fort, et appela en Italie le comte de Provence, a qui plusieurs barons napolitains écrivirent aussi pour rinviter à passer les monts, lui offrant de se ranger sous leurs enseignes avec leurs vassaux.
> Le 6 août i4i4'
' Bouche, Essai sur l'Histoire de Provence, t. i.
La Reine de Naples ne trouvant point le comte de Richemont favorable à ses vues, et ne voulant pas du comte de Provence, adopta Alphonse y, roi d'Aragon.
Le comte de Provence etlempnarque aragonais recommencèrent sur le sol italien cette lutte mémorable qui fut toujours fatale aux armes provençales. Louis eut encore recours à la ville de Marseille qui lui prodigua ses trésors. Des vaisseaux marseillais prirent deux galères d'Alphonse et les emmenèrent dans le port ' .
Les affaires de Louis m déclinaient , lorsqu'un événement imprévu changea subitement la face des choses. Jeanne , indignée du ton de maître que prenait le roi d'Aragon , révoqua son acte d'adoption et choisit pour filsadoptif le comte deProvence. Sur ces entrefaites, Alphonse , rappelé dans ses Etats héréditaires par les craintes que lui donnait le roi de Gastille, quitta le royaume de Naples dont il laissa le commandement à l'infant don Pierre, son frère. Il mit à la voile avec dix-huit galères , le 1 5 octobre 1 423 , pour passer en Catalogne.
La perle des deux galères dont les Marseillais s'étaient emparés l'avait vivement irrité, et il résolut de venger cette injure d'une manière éclatante et digne de lui. Sachant que la fortune
I En i4ai*
sourit k r audace qui bien souvent est tout le secret du génie de la guerre, il conçut le projet de surprendre Marseille. Celte ville était épuisée par les secours abondants qu'elle avait fournis à Louis m. Elle était dégarnie d'armes , de soldats et de vaisseaux. Un grand nombre de ses gentilshommes combatUient en Italie sous les enseignes
provençales.
Marseille était entourée de fortes murailles du côté de la terre, et on ne pouvait l'emporter d'emblée qu'en faisant une descente sur les quais: entreprise difficile à exécuter, parce qu'il fallait se rendre maître du port, dont l'entrée très étroite était défendue par deux tours fortifiées, bâties sur l'un et l'autre bord. Celle qui était du côté de la ville s'appelait S*- Jean , et l'autre S'^-Nicolas. L'embouchure du port était de plus fermée par une grosse chaîne.
On connaissait depuis long-temps la poudre à canon ', mais les armes à feu étaient rarement
' » L'invention de la poudre a faussement été attribuée au moine Berthold Schawartz , né àFribourgpeu avant la moitié du t4^ siècle. Roger Bacon, qui mourut à Oxford en 1292, Ait le premier qui , en parlant des effets que le salpêtre enfermé pouvait produire, indique d'une manière précise les ingrédients de la poudre à canon , dont il pressentait la puissance. — Vossius , Fariarum Observationum ; de origine et progressu PulvisBellici, apudEuropeos. — Jalofki, Dissert, de inventione Pulvis Pyrii et Bombardes.
employées dans les combats , et lorsque les Vénitiens, en 1380, en firent usage contre les Génois au siège de Ghioggia, toute Tltalie s^en plaignit comme d'une infraction manifeste aux lois de la guerre. Il paraît qu'au commencement du 15® siècle l'artillerie était encore peu connue à Marseille qui ne l'avait pas appliquée à son système de fortification. Alphonse etk avait quelques pièces sur §a flotte , et c'est ce qui faisait son espérance et sa force.
Ce Prince, arrivé devant Marseille le 23 novembre 1423, réunit ses principaux oflSciers, et leur parla à peu près ainsi : « Après tant de face ligues et de périls , les destins favorables vous « offrent une noble récompense. Il ne tient qu'à « vous de la recevoir. En détruisant Marseille, « vous porterez un rude coup a nos ennemis qui <( depuis si long-temps trouvent tant de ressource ces et puisent tant de forces dans le dévouement (( de cette opulente cité. Ses habitants affaiblis, (< habitués à des travaux pacifiques, sont inha- « biles aux combats ; et ils osent vous résister ! « et ils irritent votre courage ! Allez, intrépides « guerriers, dignes soutiens de ma juste cause, « allez punir leur audace et venger vos injures. « Un riche butin vous attend. Ne triomphez pas « à demi. Portez sur votre passage et le fer et le « feu. Point de pitié, point de pardon dans ces « jours de victoire. Seulement ne profanez point
« les choses saillies et respectez les temples du u Seigneur. Ainsi vous donnerez une illustration « nouvelle au nom aragonais, et votre gloire ^ « glaçant de terreur Tame orgueilleuse de Louis, (( comblera d'une longue joie notre patrie recon- « naissante '. »
Ces paroles enflamment tous les capitaines qui communiquent leur enthousiasme à Tarmée. Les soldats y impatients de s^élancer sur les rivages marseillais, entonnent des chants de guerre, et le roi d'Aragon fait ses préparatifs pour le succès de Tattaque.
Le danger devient pressant. La ville/où régnent la confusion et Tefifroi, présente le plus désolant spectacle. Tout le peuple est en mouvement. Les flots tumultueux de la foule agitée se pressent dans les rues, sur les quais et les places publiques. On s'interroge avec perplexité. Les vieillards, les femmes et les enfants se précipitent dans les églises, s'y tiennent prosternés , joignent leur voix tremblante à celle des prêtres qui supplient Dieu de jeter sur Marseille des regards de compassion et de détourner d'elle le malheur qui la menace. Les moines de S'-Victor font entrer des munitions et des vivres dans leur abbaye, véritable forteresse à l'abri d'un coup de main, lis s'y retranchent et se préparent h soutenir le
' Gaiifridy, llv. vij. — Ruffi^ 1. 1, liv. vi, ch. viii.
siège. Les magistrats, de leur côté, organisent a la hâte quelques moyens de défense. Ils distribuent le peu d'armes qui restent, renforcent les garnisons des tours S'- Nicolas et S*- Jean, ^t font couler bas à l'embouchure du port , pour mieux la fermer, un gros vaisseau appartenant à Jean de Forbin.
La nuit arrive et le désordre augmente. Qui pourrait peindre l'horreur de cette épouvantable nuit? D'après l'avis du comte de Cardone, commandant des galères aragonaises, Alphonse croît que le moment d'attaquer est propice, et il en donne le signal. Tous les efforts des Aragonaîs furent d'abord dirigés contre la tour S*-Jean, et le combat fut très vif. La garnison marseillaise' opposa une résistance égale à la vivacité de l'attaque. Deux fois les assiégeants mirent le feu h la porte ; deux fois il fut éteint par les assiégés qui furent heureusement secondés par une pluie abondante. A la troisième fois, les flammes triomphèrent de tous les obstacles ; et la garnison se voyant dans un péril extrême, offrit h l'ennemi de suspendre les hostilités et de se rendre si la ville était prise. Alphonse accepta ces conditions, et ordonna h Jean Corveri, un de ses plus habiles capitaines, de diriger une troupe d'élite chargée de rompre la chaîne. Cette troupe se mit à l'puvrage avec un rare sang froid, tandis que du haut de la tour S*-Nicolas et des rem-
parts on fit pleuvoir sur elle une grêle de traits et de grosses pierres. Les Âragonais se virent aussi attaqués par une multitude de bateaux; mais ils ne se découragèrent pas, leur artillerie fit plusieurs décharges ; ils délogèrent les Marseillais qui tiraient sur eux du haut de la tonr et des murailles, et repoussèrent les bateaux qui s^étaient avancés en désordre.
On vint rapporter a Alphonse qu'il y avait dans le port, du côté de S^- Victor, un gros brigantin abandonné dont il serait facile de s*emparer par terre , en passant au-dessous de cette abbaye. Le roi d'Aragon profita de cet avis, et dès ce moment la victoire ne lui parut plus douteuse. Les Aragonais débarquent du côté de la Réserve , prennent le brigantin, tombent à l'improviste sur deux galères négligemment gardées, dont ils s'emparent, mettent en fuite les Marseillais qui combattent près de la chaîne, et cette chaîne est aussitôt brisée.
Alphonse , maître du port , délibéra s'il débarquerait dans la même nuit ses troupes sur le quai, ou s'il était plus prudent d'attendre le lendemain. 11 se décida a poursuivre sans délai ses avantages , ne voulant pas donner aux habitants épouvantés le temps de se reconnaître et de se fortifier. 11 ordonna donc le débarquement, et les Marseillais accoururent pour s'y opposer. Vains eflforls ! En un instant le quai se couvre
d'Âragonais et Ton se bat avec fureur. Le carnage devient horrible. Au bruit des armes se joignent des clameurs confuses, des accents d'imprécation, et de lamentables gémissements. L'obscurité de la nuit augmente Thorreur de la mêlée. Les coups tombent indistinctement sur les amis et sur les ennemis. Les uns et les autres entrent pêle-mêle dans la ville , tandis que les habitants qui «sont restés chez eux font voler du haut des fenêtres les pierres , les piècts de bois et tous les meubles qui leur tombent sous la main , et écrasent ou blessent ainsi les vainqueurs et les vain* eus. Alors les Aragonais mettent le feu à quelques maisons voisines du port. La flamme, poussée par le vent , fait des progrès rapides , et quatre cents maisons embrasées répandent au loin, avec des tourbillons épais de fumée , une lueur immense et affreuse '.
Les Marseillais qui furent épargnés par le fer ennemi et rincendie, cherchèrent leur salut dans une prompte fuite, et Alphonse qui avait promis le pillage à^es soldats, ne retira pas sa promesse.
* U y eut f dit César Nostradamus , près de 4ûo maisons brûlées si oultrageusement , qu'on voyait tomber de grands quartiers de murailles avec des éclats horribles et merveilleux , meslez parmi les cris et les hurlements des femmes eschevellées et des en&ns esperduz ; les ungs tombaient morts d'épouvantement, sans coups, les ungs sur les aultres.
Hist. de Provence, 5*^ partie, p. 570.
Pendant trois jours , la brutilitc des Aragonais ne connut aucune borne. Avides de butin , brillants de vengeance et de lubricité, ils se souillèrent de tous les forfaits qui épouvantent l'imagination. Cependant tout ce qui s^était réfugié dans les églises fut épargné, et le sentiment religieux tempéra ainsi la barbarie de ces vainqueurs sourds h la voix de tout autre sentiment. Il n'y eut que le monastère de S*-Victor qui ne tomba point en leur pouvoir, par la vigoureuse résistance des moines.
Les Aragonais, associant toujours la dévotion à leurs entreprises, accoururent en foule au couvent des Frères Mineurs pour s'emparer des restes mortels de saint Louis, évêque de Toulouse. Leurs recherches étant infructueuses, ils assouvirent leur fureur sur le couvent qu'ils ruinèrent de fond en comble '. Ils trouvèrent enfin la châsse du Saint dans une maison particulière où on l'avait cachée. A cette vue , ils poussent des cris de joie : Saint Louis! Saint Louis! Et ils se prosternent devant ces reliques vénérées qu'ils regardent comme la plus glorieuse de leurs dé* pouillcs et le plus bel ornement de leur triomphe j et leurs chants religieux se mêlent au bruit de leurs fanfares guerrières; et ils promènent avec pompe cette proie qui efface a leurs yeux
* Il fut plus tard rebâti.
toutes les richesses de la terre, parce qu'elle peut leur donner tous les trésors du Ciel.
La nouvelle de la prise de Marseille ne tarda pas de se répandre dans les Communes environnantes ; partout le tocsin sonna, et toute la population du territoire s'avança en armes. Les habitants de Cuges , qui avaient des liaisons intimes avec les Marseillais, se levèrent en masse et marchèrent les premiers. Âix fit partir un corps d'armée ' sous le commandement de Louis de Bouliers, vicomte de Reillane % et les Marseillais fugitifs se joignirent à ces troupes auxiliaires pour délivrer la patrie.
Alphonse , se trouvant dans l'impossibilité de résister a de si grandes forces, et satisfait d'ailleurs d'avoir atteint le but de son expédition, se disposa a remettre à la voile. Il fit porter dans la galère qu'il montait le corps de saint Louis. Il enleva aussi la chaîne du port et les archives de l'Hotel de Ville , et partit de Marseille le 26 novembre au matin ^.
Cependant la populace du territoire qui marchait au secours de Marseille , entra quelques
1 Pltton, Hîst. d'Aix^ liv. m, ch. viii.
' Il devint viguier de Marseille en i43o, i435 et lASg. La viOe lui donna 200 florins et une galcre appelée gobina,
' Alphonse déposa à Valence les reliques de saint Louis, la chaîne et les archives, qui, dit-on, y sont encore aujourd'hui.
heures après dans cette ville infortunée y et trou* vant tout en confusion ^ méconnut la voix de ses chefs y se livra à tous les excès et enleva ce qui avait échai4[>é à Tavidité des Âragonais. Ce qull y eut de plusaflfreux, c'est ^ue quelques Marseillais indignes, s'étant noirci le visage pour ne pas être reconnus, se mêlèrent parmi les pillards. Ik furent appelés Mascarats^ et ce nom, devenu une marque de flétrissure, servit pendant longtemps à désigner tous les ennemis du bien public , tous ceux que poursuivait la haine populaire.
Le calme régna enfin dans la ville, et le premier soin des Marseillais fut de jse mettre esi état de défense. Ils réparèrent les murailles d'après Tart des fortifications ^ qui était encore dans ren£aince. Laugier , évêque de Oap , eut la noble générosité de leur envoyer des armes.. Ils en achetèrent aussi k Gênes , et se procurèrent quelques pièces d'artillerie. Il y avait alors deux sortes de canons ; les uns étaient appelés bombarda grossa j et les autres bombarda parm : au lieu de boulets on y mettait des pierres. Les Marseillais députèrent au Pape un gentilhomme et un notaire pour lui peindre leur situation déplorable, le prier d'établir dans leur ville une Université ou Ton enseignât la théologie , h médecine y le droit civil et le droit canon ; le supplier encore de se servir de son influence
DE MARSEfLLE. 491
pour leuir faire restituer les reliques de S^ Louis, et de forcer le clergé régulier et séculier à travailler aux fortifications, comme les autres citoyens , et à se soumettre a toutes les charges publiques ^.
Le Roi , le comte du Maine son frère et la Reine mère , firent tous leurs efiTorts pour porter un remède efficace aux maux cruels de Marseille. La Reine qui^ en Pabsence de son fils, gouvernait la Provence avec de pleins pouvoirs, ordonna k tous les Marseillais qui avaient quitté la ville depuis la catastrophe, ày rentrer sous peine de confiscation de biens. Elle prolongea de trois ans Texigibilité de toutes les dettes contractées par la commune et les particuliers ^ et suspendit pendant le même espace de temps le cours des intérêts. Elle affranchit de tout droit les pièces de bois qui descendaient le Rhône et étaient destinées à la reconstruction des maisons détruites. Les Mascarats (nrent amnistiés, à la demande des syndics, qui désiraient sagement éteindre tous les éléments de discorde et jeter sur le passé le voile de Toubli.
Le malheur retrempa le caractère marseillais et lui donna une énergie guerrière. Toutes les classes de citoyens rivalisèrent d^un noble zèle , et du milieu des ruines s'éleva une cité plus belle,
' Nous ne connaissons pas le résultat de cette ambassade.
plos forte , plus florissante que ne TavaU jamais étc la ville saccagée. Heureux effet du patriotisme, toujours fécond en grandes choses! Marseille eut bientôt une marine considérable qui devint la terreur des Catalans et des Aragonais. Une galère marseillaise s'empara d'un vaisseau catalan qui était dans le port d'Aigues*Morles y et les officiers du roi de France , regardant cet exploit comme une insulte , voulurent user de représailles contre les Marseillais, et expédièrent des lettres de marque pour courir sus à leurs vaisseaux. Les Marseillais donnèrent a Charles vu des explications qui lui' parurent si satisfaisantes qu'il défendit à ses officiers du Languedoc de ne rien Satire qui portât préjudice à Marseille.
La marine marseillaise causa tant d'alarmes aux Catalans , et leur fit des prises si considérables, qu'ils rassemblèrent toutes leurs forces navales pour venir surprendre la ville. Mais cette fois elle était sur ses gardes. Le vicomte de Reillane, alors gouverneur du comté de Provence, accourut enseignes déployées , et arriva assez à temps pour la secourir. Jaume Gras, gentilhomme d'Orange , amena quelques renforts , et Georgin de Grimaud s'avança avec cinquante hommes d'armes d'Antibes ' . Toutes les mesures furent prises pour repousser les ennemis , qui
• NostradainiiSy 5* partie, p. 570.
pourtant ne se découragèrent point. Un marin marseillais , dont le nom ne nous a pas été conservé, montra un beau courage et un glorieux dévouement. 11 s'oflfrit pour aller incendier la flotte catalane. Sa proposition ayant été acceptée , cet intrépide citoyen monta sur un esquif avec quelques hommes résolus, et s'éianca au milieu des ennemis étonnés. Mais le succès ne couronna pas son audace. Il ne fit aucun mal aux ennemis, faillit périr au milieu des flammes, et ne se sauva qu'a grand^peine.
Les Catalans , reconnaissant l'impossibilité de prendre la ville d'assaut , ne songèrent plus qu'a ravager le territoire , et les deux peuples , après s'être fait beaucoup de mal dans plusieurs rencontres , sentirent la nécessité de suspendre les hostilités. Le vicomte de Reillane et les chefs de l'armée catalane eurent une conférence dans le monastère de S*-Victor, à la suite de laquelle une trêve de quatre années fut signée. Ce traité, qui est à la date du 5 juin 1431 , fut lu et publié par Nicolas de Castillon, secrétaire du Roi, sur la colline du Pharo j au pied de laquelle était la flotte catalane. Les parties contractantes en jurèrent l'observation sur l'Evangile , et le vicomte de Reillane s'engagea à le faire ratifier , dans huit mois , par Louis m '.
' Ruffiy t. I, liv. VI, ch. IX.
Ce Prince était toujours dans le royaume de Naples , où il faisait aux Aragonaîs une guerre qui aurait pu aroir une heureuse issue, s'il ne se fut brouillé avec le grand sénéchal Caraccioli , amant de la Reine« Ce courtisan, avide et implacable, commença de Êivoriser sous main le roi d^Âragon et de le presser de revenir a Naples. Caraccioli fut assassiné au milieu des fêtes célébrées pour le mariage de son fils. Mais cet événement tragique ne changea pas la direction des choses. La condition de Louis ni n'en devint pas meilleure, et Alphonse rentra dans les Etats Napolitains avec des forces capables de relever les espérances de ses partisans. Sur ces entrefaites, le comte de Provence , depuis long-temps affaibli par la fatigue et les chaleurs excessives, mourut danslaCalabre', âgé de vingt-huit ans, sans laisser de postérité , et après avoir institué héritier René d'Anjou, son frère. Jeanne ii approuva ce choix.
René naquit à Angers le 15 janvier 1408, et eut pour apanage le comté de Guise. Doué du plus heureux naturel, il s'attira, dès sa plus tendre enfance, l'affection du cardinal Louis de Bar, évêque de Verdun, son grand-oncle maternel , qui lui céda le duché dont il portait le nom ', et qu'il tenait de son frère Edouard ni , tué à la ba-
' En 1434*
a Cette cession fut faite le i3 août iliig.
taille d'Âzincourt. Lorsque René eut atteint s» douzième année, le cardinal lui fit donner la main dlsabelle, fille aînée de Charles ii, duc de Lorraine ; admirable Princesse, femme forte, que la nature avait comblée de ses dons les plus précieux , et qui était bien faite , comme son noble époux, pour commander auxkommes. Elle unissait un mâle courage à une raison supérieure, et une éloquence persuasive à de grands talents politiques. Cette union,- quoique précoce, donna promptement des fruits, car dès Tannée 1424 René était père de Jean , qui devint célèbre sous le nom du duc de Calabre.
Alors la France désolée était en proie aux plus aflFreuses calamités. La plupart de ses provinces gémissaient sous le joug des Anglais unis au duc de Bourgogne, et Charles vu, chassé de Paris livré à rinsolence du léopard britannique , n^avait presque plus d'asile au sein de son royaume. Des raisons politiques forcèrent pendant quelque temps René k suivre le parti des Bourguignons. Libre ensuite de suivre ses aflFections , il se dévoua franchement à la causé française, et combattant avec courage à côté de Jeanne d'Arc, de Dunois eldeLahire, il partagea leurs périls et leur gloire.
Le duc de Lorraine mourut sans enfans mâles ', et Antoine de Vaudemont , son neveu, préten-
' En iA3i.
kdS HISTOIRE
dant avoir des droits sur cette province, prit les armes, fit alliance avec Philippe le Bon, duc de Bourgogne , et attaqua à Bugueville René , qui fut battu et fait prisonnier.
Ce fut dans sa prison qu^un gentilhomme provençal lui apprit la nouvelle du trépas de son frère. Bientôt les députés du conseil de Naples vinrent lui annoncer la mort de Jeanne u, et l'adoption faite par elle du jeune prince captif à la place du feu Comte. René donna aussitôt la régence de ses nouveaux Etats à Isabelle son épouse, . qui partit de Nancy et se dirigea vers la Provence avec Louis , marquis de Pont-k-Mousson , son second fils, et Marguerite sa fille cadette. Arrivée à Âix, oii elle fut reçue avec des transports de joie, elle convoqua les états généraux et jura de maintenir à jamais les privilèges de la Provence. Son premier soin fut de s'assurer des dispositions de ses alliés. Le royaume de Naples était toujours déchiré par deux partis principaux : les Provençaux ' et les Aragonais. Il y avait en outre un tiers parti qui voulait , par Textinction de la postérité de Charles i'', le retour pur et simple au Saint-Siège. Isabelle envoya vers Philippe Yisconti, duc de Milan, Nicolaï, archevêque d^Aix, le vicomte deReillane, Vidal de Cabanis et Charles -^^e Castillon.
' Ou Angevins.
Deux parlis, formés par un schisme religieux, troublaient aussi Marseille. L'évêquc André de Botaric venait de mourir ', et le pape Eugène iv s'était réservé la nomination de son successeur. Cependant le chapitre, invoquant un décret du concile de Baie, avait élu Louis de Glancjevès. Eugène regarda cette nomination comme un attentat et conféra l'évêché de Marseille k Barthélémy de Raccoli, général des Carmes. Glandevès fut placé sur le siég€ épiscopal avec les formalités ordinaires % et le Pape irrité nomma Tévêque d^Aîre pour mettre Raccoli en possession. Glandevès, loin de consentir à abandonner son siège, fit rendre par ses officiaux une sentence d'excommunication contre les partisans de son compétiteur, et l'évêque d'Aire prononça de son côté un interdit général sur toutes les églises de la ville de Marseille et de son territoire ^. Cet interdit fut exactement observé à la Major et dans les autres églises, excepté dans
t Guillaume Sudre , dont nous aTOQs parlé , mourut en 1367 , et Philippe de Cabassole lui succéda. Celui-ci eut pour successeur, en 1378, Guillaume de la Youte, qui fut remplacé^ en 1378 , par Aymar de la Voûte, lequel le fut par Guillaume Letort en 1399. Paul de Sade moQtg sur le siège épiscopal en 1404. André de Botaric y monta en i44^> et mourut la même année.
" Le i5 février i434.
3 En mars i435.
celle de Notre-Daine-des*Accoules et dans celle du monastère de Saint-Sauveur, dont Tabbesse était Gardètte Yivaud '• Partout ailleurs les prêtres interrompirent le service des autels, refusèrent les sacrements et la sépulture religieuse. Le Conseil de ville envoya des députés vers la Régente qui était toujours à Âix.Jsabelle ordonna que l'interdit serait levé ; mais le clergé ne voulut pas obéir a cet ordre. La confusion et le scandale furent alors à leur comble. Le peuple murmura hautement , et la Princesse fit aussitôt partir pour Marseille Jourdan de Brice , Robert de Stare et Jean Martini, ses conseillers, avec mission de prouver, par des raisons fondées sur le droit , que l'interdit n'était pas obligatoire. Les trois commissaires, arrivés à Marseille, convoquèrent , dans Téglise des Frères Mineurs, le clergé séculier et régulier , et plusieurs citoyens notables. Le lieutenant du viguier défendit d'interrompre les discours de ceux qui allaient examiner la question de savoir si l'interdit devait être observé. Mais on ne donna pas aux commissaires le temps de parler. Un ecclésiastique déclara que le seul moyen de rétablir la concorde
' Les prêtres qui desserTalent l'église des Accoules étaient amoTibles et payés par Tabbaye de Saint-Sauveur; ils étaient quelquefois les fermiers des Accoules , c'est-à-dire qu'ils affermaient pour une certaine somme les revenus de cette église, qui ne consistaient que dans le casuel.
était de recevoir Barthélémy de Raccoli. À ces mpts plusieurs personnes se lèvent brusquement^ sortent de l'église en jetant de grands cris, ameutent le peuple, courent, à l'hôtel du viguier, oîi ils prennent des armes et enlèvent les enseignes royales; ils vont ensuite au palais épiscopal, en brisent les portes et chassent violemment les domestiques de Glandevès. De la ils se rendent à l'église des Accoules et à celle de l'abbaye Saint- Sauveur y y commettent de coupables excès , et maltraitent les prêtres qui ne veulent pas se soumettre a Tinterdit. Enfin, ils assiègent la maison du juge Nicolas d'Arène, partisan de Glandevès , y entrent de vive force et la livrent au pillage.
Quelques jours après, un pâtissier, nommé Guillaume, qui avait joué un rôle actif dans cette sédition , craignit d'être arrêté et se réfugia dans l'église des Augustins. Le peuple s'assembla encore en tumulte, et menaça de s'insurger si Guillaume était conduit en prison. L'effet suivit bientôt cette menace; l'autorité du vîguier et des autres officiers royaux fut méconnue. Plusieurs séditieux armèrent une barque et allèrent prendre à Avignon Barthélémy de Raccoli. Us le ramenèrent en triomphe, le firent entrer dans la Cathédrale, et le portèrent ensuite a l'Evêché , ou ils lui rendirent de grands hon« neurs et lui promirent obéissance.
Les syndics de Marseille, craignant pour leurs concitoyens les conséquences de cette révolte , eurent recours a la clémence de la Régente , et la supplièrent de publier une amnistie générale. Isabelle accueillit cette prière, et fit expédiera ce sujet par Jourdan de Bricc des lettres patentes contenant en substance que les Marseillais n'ont jamais eu l'intention de manquer a la iidélité qu'ils doivent au souverain, et qu'il ne faut pas oublier leurs services. D'ailleurs y ajoute la Princesse , il n'est pas de vertu qui nous consfienne mieux que la miséricorde, flouions en conséquence que le sous^enir de tous les crimes qui pem'ent avoir été commis en cette occasion soit aboli '.
La Régente n'exigea pas qu'on renvoyât Barthélémy de Raccoli, qui continua d'être reconnu évêquc de Marseille. Louis de Glande vès était a Baie et disait valoir ses droits auprès de ce concile '.
* Actes du Concile de Pise, dans la collection du P. Hardouin tom. Tiii. — Denys de Sainte-Marthe, Gallia Christianay t. 3, col. laaS. — Archives de FËglise Cathédrale de Marseille. — Hist. des Evêques de Marseille, t. m, liv. xiii.
• Le concile de Bâle reconnut Louis de Glandevès comme évéquc de Marseille , mais ne put parvenir à le rétablir sur son siège. Raccoli mourut à Marseille en i445 , et fut enseveli dans la cathédrale. Il avait fait un commentaire sur des matières théologiques et un volume de sermons : nous n'avons ni l'un ni Tautre de ces deux ouvrages. Après sa mort, l'église de Marseille choisit pour évéque Louis de Glandevès , son com-
Isabelle , impatiente de se moiUrer à Naples, n'attendit pas ^arrivée de l'archevêque d'Aix et de ses autres ambassadeurs. Elle se rendit a Marseille , oîi des réjouissances publiques signalèrent son entrée. La flotte de cinq galères qu'elle y avait fait armer étant prête k mettre a la voile , la Reine partit de ce port au commencement de septembre 1436, et mouilla en [vue de Fréjus. Au moment où elle s'en éloignait, les députés arrivant de Milan avec les nouvelles les plus satisfaisantes, débarquèrent a Marseille et repartirent sur-le-champ pour Naples.
Par la généreuse intercession de la Cour de France et du Concile de Baie, René obtint sa liberté. Après avoir donné ses premiers soins à la Lorraine, il alla dans TAnjou où il conclut le mariage de Jean, son fils aîné, qui avait à peine treize ans, avec Marie de Bourbon, nièce du duc de Bourgogne. Tous les vœux appelaient en Provence le Comte qui devait en être les délices. 11 se rendit à ces vœux empressés , et arriva a Arles le 7 décembre 1437, au milieu d'une affluence extraordinaire de peuple, et entouré de fidèles chevaliers lorrains ou angevins dévoués à sa fortune. René se rendit ensuite à Aix ',
pétiteur , et le pape Eugène iv, qui avait à se défendre contre un autre pape, Félix v, soutenu par le concile de Bâle, ne s'y opposa pas.
* Il V arriva le i3 décembre.
reçut les états , et fut supplie d'accepter , au nom du comté, le don gratuit de 100,000 florins ■< Le 15 du même mois il partit pour Marseille oii son entrée fut un véritable triomphe. Une procession solennelle à laquelle assistaient de nombreux corps de musique et toutes les corporations avec leurs drapeaux déployés, parcourut la ville , au son de toutes les cloches et au bruit de rartillerie. Le Prince logea à Tabbaye S^-Yictor. S'étant assis sur un trône magnifique qu'on lui avait préparé, il jura sur TEvangile, suivant Tusage de ses prédécesseurs, et en présence de Charles de Poitiers , gouverneur d^ Provence , d'observer religieusement les chapitres de paix. Il fit ensuite approcher les syndics qui prêtèrent le serment de fidélité. Le peuple accourut en foule, eu témoignant par de bruyantes acclamations ses sentiments d'amour et d'àlégresse. Il voulut prêter le même serment, et chacun, levant la main droite , rendit ainsi hommage à René.
René ! . . . Â ce nom chéri tous les coeurs provençaux s'attendrissent encore. Malheur à celui qui n'éprouverait pas ce sentiment délicieux, cette ravissante émotion ! Gelui-la n'aimerait m la vertu , ni la patrie , ni ses semblables. Aucun prince n'eut plus de titres que René à Pamour
* Enyiron 900,000 livres de notre monnaie*
et au respectileshommeSy et c'est en Provence que Ton peut dire de lui avec une vérité rigoureuse :
Le seul Roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
11 n'a manqué à sa gloire que des écrivains dignes de lui. Beau, grand, bien fait, il était à la fleur de Tâge lorsqu'il vint à Marseille pour la première fois. La cicatrice d'une blessure au visage, reçue à la journée de Bugueville, attestait honorablement sa valeur. Ses traits pleins de douceur, de noblesse et de grâce, avaient quelque chose de grave et de solennel qui rappelait ses malheurs et sa captivité. La renommée de ses vertus l'avait précédé dans cette cité florissante. On connaissait son caractère affable et chevaleresque , son ame aimante et sensible, son goût pour la poésie et les beaux arts. À sa vue, rimagination si expansive des Marseillais s'exalta jusqu'au délire. Toutes les alarmes furent dissipées , eJt le souvenir des maux publics fit place au consolant espoir du règne le plus fortuné. Par un pressentiment général , on se représenta alors ce jeune Prince tel qu'il devait être un jour : le modèle des souverains et l'idole du
peuple.
René demeura plusieurs mois à Marseille. 11 ne pouvait se montrer sans être presque étouffé par la foule affamée de le voir et qui se précipitait sur son passage. Il accorda a la ville la franchise
illimitée de son commerce. Une émeute éclata à Âix. Le peuple pilla les maisons juives et se livra aux plus graves excès. René n^apprit ces troubles qu'avec un profond chagrin , et transféra a Marseille le tribunal suprême. Il proclama ensuite une amnistie pleine et entière pour les habitants qui s'étaient laissés entraîner dans la sédition, et la tranquillité fut rétablie.
Tous les regards de René étaient tournés vers le royaume de Naples où Isabelle , son épouse ^ faisait tous ses efforts pour chasser les Aragonais des places dont ils s'étaieilt rendus maîtres. Mais ce bon Prince n'avait point d'argent, et les Marseillais ne pouvaient armer que cinq galères. Deux riches habitants d'Hyères, Clapiers, seigneur de Pierrefeu, et Fabri, lui prêtèrent quelques somiâés.
Il reçut à Marseille les ambassadeurs du pape Eugène i v et de Thomas de Campo-Frégoze , doge de la république de Gènes , qui s'étant déclaré en faveur du roi Louis m , en 1 420 , avait repoussé une entreprise des Aragonais contre l'île de Corse. Le Pape et le Doge envoyaient féliciter René sur sa sortie de prison. Campo-Frégoze offrit à ce Prince des vaisseaux pour le transporter à Naples. René accepta avec reconnaissance l'offre amicale du chef de la république génoise , et crut alors pouvoir entreprendre la conquête des Etats Napolitains.
Campo-Frcgoze lui envoya une flotte de sept galères qui entra dans le port de Marseille , au mois d'avril 1437. René s^embarqua avecle duc de Calabre et toutes les troupes qu'il put rassembler, à la vue d'un peuple attendri qui lui prodiguait des témoignages touchants d'affection et de regret. La galère qui le portait était commandée par Jean de Bausset '. Peu de temps après son départ, le Conseil éminent qui avait été transporté à Marseille, fut de nouveau établi h Aix.
Après avoir touché à Gênes , René se rendit a Naples, et commença ses opérations militaires sous les plus heureux auspices. 11 fit une entrée triomphante dans sa capitale superbe, dans cette parthénope poétique qui, sous un ciel voluptueux, jouit avec indolence des trésors et des enchantements d'une nature toujours belle de grâce et dç fécondité. Les citadelles ennemies tombèrent devant ses armes. Son courage, ses talents et sa grandeur d'ame semblaient avoir irrévocablement fixé sous ses enseignes la victoire qui lui souriait. Vanité des choses humaines ! Il était dit que René aurait sur le sol italien , si souvent arrosé du sang provençal, la même destinée que ses prédécesseurs. Les Aragonais surprirent Naples par le même canal souterrain dont
• Histoire de René d'Anjou par le Ticomte F. L. de Villeneuve Bargemont, l. i, liv. iiï.
fiëlisaire s^était servi , neuf siècles auparavant ^ clans la guerre contre les Goths. Alphonse victorieux entra dans la cité consternée sur un char attelé de quatre chevaux blancs ; et le malheureux René, trahi par quelques seigneurs mécontents, triste jouet de l'inconstante fortune, abandonna la terre délicieuse de la Campanie où les drapeaux d'Aragon flottaient de toutes parts. 11 débarqua K Marseille avec le duc de Calabre et les débris de son armée '.
Combien fut profond l'attendrissement du peuple Marseillais lorsqu'il vit cet excellent Prince dans une voiture d'emprunt, suivi d'un oquîpage délabré, offrant sur sa personne les traces d'un déplorable dénuement* ! René, à peine arrivé dans cette ville , apprit la mort de la reine Yolande, sa mère ^. Celte perte cruelle mit le comble à son infortune ; mais sa constance fut inébranlable , et cette ame si grande et si forte ne se démentit pas un seul instant sous le poids de tant de maux.
René, après un court séjour en Provence qui jouissait d'une paix profonde , alla visiter ses Etats du Maine et d'Anjou où les Anglais faisaient des progrès alarmants. 11 se rendit ensuite
' Dans lès premiers jours de novembre 1442*
■ Histoire du roi René, t. i, liv. m.
' Morte près de Saumur le 14 novembre 1442-
à la Cour [de France, et, cbiargé des pleins pouvoirs de Charles vu , il conclut , sous la médiation du pape Eugène iv , un traité de paix entre ce monarque et Henri vi, roi d'Angleterre. Ce fut pendant ces négociations qu'il traita du mariage de sa fille Marguerite avec le Prince Anglais,, et cette union, retardée par quelques démêlés que René eut avec la ville de Metz , fut célébrée à Nancy en même temps que celles de Yolande , sa fille aînée , avec Ferry de Vaudemont, et de Charles du Maine, son fils puîné, avec Isabelle de Luxembourg. Charles vu y assista, et le duc de Suffolck y vint au nom du roi d'Angleterre.
Tranquille au sein de sa famille adorée , René fit succéder aux jours orageux de l'ambition et de la guerre les jours sereins du bonheur domestique. Quoique sa résidence fut momentanément fixée dans l'Anjou, riant théâtre des jeux de son enfance, il ne négligea aucun moyen d'améliorer le sort de la Provence qui bénissait son sceptre paternel. La société avançait dans la civilisation; les moeurs avaient changé; de nouveaux besoins se faisaient sentir. Les coutumes de la chevalerie s'étaient éteintes en ne laissant dans les esprits plus graves et plus positifs que des traditions fugitives. René dont le noble cœur brûlait de l'enthousiasme chevaleresque , voulut ressusciter ces coutumes naïves qui alimentaient
naguère le feu sacré du patriotisme et de la gloire. Vrai modèle d'une galanterie exquise, il présida à des fêtes brillantes qu'ennoblissaient le culte de l'amour et la pompe des beaux arts , a des amusements enchanteurs qui, retraçant l'image des combats, étaient si chers à la valeur française.
Ce Prince conçut l'idée d'un ordre religieux et militaire qui , destiné à être le principe d'une émulation pure et féconde, le mobile des devoirs et le prix de l'honneur , devait former les liens de cette fraternité d'armes si touchante qui jadis unissait Clisson et Duguesclin '. Les chevaliers portaient sur l'habit un croissant d'or émaillé, avec ces mots écrits en lettres bleues : loz en croissant y symbole de la renommée toujours croissante à laquelle ils aspiraient \ Leurs statuts étaient dictés par une morale épurée, et nul ne poussait estre reçu, ni porter le dict ordre ^ sinon que sa personne fut sans vilain cas de reproche. Us contractaient l'obligation de se porter mutuellement secours a la guerre , et de concourir au
' Cet ordre, institué le ii août 144^9 fut supprimé par une bulle du pape Paul 11, ennemi de René, vers Tannée
Jacques de Pazzi, florentin, l'un des conjurés contre les Médicis pour la liberté de sa patrie, fut décoré de cet ordre. II devint viguier de Marseille en 14^9, 146a et 1464.
' Loz vient du mot latin lausy louange.
paiement de la rançon que leurs frères d'armes prisonniers ne pourraient fournir.
Les Chevaliers du Croissant promettaient d'être pieux, intrépides dans les combats, généreux après la victoire j de ne porter les armes que pour leur patrie et leur souverain. Us juraient par leur part du paradis et la rédemption de leur ame^ de défendre V honneur des autres chepaliers ^ de cacher leurs fautes j vergogne j ou déshonneur^ et de les en avertir; de pardonner aux bons avis; de soutenir • le droit des pauvres femmes^ veuves et orphelins; d^ avoir toujours pitié et compassion du pauvre peuple commun; d^estre en faictSy en dicts^ en paroles^ doux , courtois et aimables envers chacun. Les égards dus au beau sexe , commandés comme un devoir dans tous les codes de chevalerie , n'étaient pas oubliés dans les statuts de René qui voulait que ses chevaliers jurassent de ne point médire des dames ^ de quelque estât qu^ elles fussent^ pour
chose qui dût advenir D'autre part quand
ils voudraient dire quelque chose , d'y bien penser avant que le dire^ afin qu'ils ne soient trouvés en mensonge '.
Vers cette époque, Louis xi qui n'était encore que Dauphin fit un voyage en Provence , sous prétexte de se prosterner devant quelques osse-
* Histoire de René, tom. ii, liv. iv.
ments qu'on disait être les reliques de S^* Marthe et de S'* Magdelaine. Ce Prince, justement placé par Texécration des peuples au nombre des plus odieux tyrans, avait en administration et en politique des vues assez étendues ; mais son esprit bizarre et dur, déjà dégradé par tant de vices, Tétait encore par la superstition la plus ridicule qui fut jamais. Il allait de tous côtés en pèlerinage, portant k son chapeau des images de plomb ou d^étain. On le vit demander au Pape le corporal sur quoi chantait Monseigneur S^ Pierre^ et la permission d'assister h Toffice avec le surplis et Paumusse '. Louis xi. d'abord reçu avec de grandes marques de distinction et de respect au couvent des Dominicains d'Âix , se rendit k l'ermitage de la S'^ -Baume, déposa son offrande sur l'autel de pierre de cette grotte célèbre , et prit la route de Marseille qui lui fit une réception brillante*. Les corporations allèrent à sa rencontre avec leur drapeaux , s'arrêtèrent aux limites du territoire, et entrèrent processionnellement dans la ville, en précédant son équipage, au milieu d'une foule immense qui faisait retentir les airs des cris mille fois répétés : f^ivo lou Daouphin. L'évêque Nicolas de Brancas , revêtu de ses ha-
' Il est le premier de nos rois qui porta toujours le titre de Très Chrétien. Il établit la coutume de réciter à midi VAngebis.
' Il y entra le 7 du mois de mai 1448.
bits pontificaux , accompagné de tout son clergé et de Jean d'Âlbertas y Antoine Gépède et Paul Vassal , syndics , reçut lé Prince devant l'église de S*-Louis % et ce nouveau cortège se joignit aux corporations qui continuèrent leur marche solennelle. Le séjour de Louis xi k Marseille ne fut pas de longue durée '•
Peu de temps après, René se rendit en Provence avec toute sa famille et une suite nombreuse composée de la plupart des Chevaliers du Croissant. Après avoir successivement séjourné à Arles, k Aix et k Marseille, il transporta sa cour k Tarascon où affluèrent un nombreux concours de dames et de gentilshommes, avides de ces spectacles et de ces plaisirs que le bon Roi savait créer autour de lui, sans les faire payer au peuple condamné au travail. Les jeux, les festins, les chants, les tournois, furent multipliés avec la plus agréable variété. C'étaient tantôt des déguisements romanesques, tantôt des représentations allégoriques, et aux amusements belliqueux succédaient des fêtes pastorales.
Des soins plus importants occupèrent bientôt René qui se dévoua au service de Charles vu cherchant k reprendre sur les Anglais les places qu'ils occupaient en France ^. La peste se mani-
' Nous ne savons pas quelle était la situation de cette église. ■ Gaufridy, t. i, liv. vin.
' En 1449.
fesia k Marseille et dans d'aulres villes provençales ' ; elle y fit de cruels ravages. René , regardant sa présence comme indispensable dans cette calamité , se hâta de partir pour Aix, brava avec un admirable courage tous les dangers du fléau destructeur , s'efforça d'en arrêter les progrès par ses soins vigilants et ses sages mesures, prodigua d'utiles secours^ recueillit dans des lieux salubres les infortunés sans asile , et apparut partout comme un ange de consolation et d'espérance. L'état désespéré d'Isabelle de Lorraine qui , depuis quelques années , avait ressenti les atteintes d'une douloureuse maladie « força René de s'arracher a la reconnaissance des Provençaux et de revenir k Angers où il ferma les yeux de cette épouse chérie '.
Le nouveau duc de Milan, allié de la république de Florence, était menacé par les Vénitiens , les maisons de Moniferrat et de Savoie qui voulaient s'étendre dans la Lombardie , et par le roi Alphonse d'Aragon qui se trouvait gêné du voisinage des Florentins. Ces derniers réclamèrent l'assistance du roi de France et de René , promettant d'employer toutes leurs forces a rétablir le comte de Provence sur le trône de Naples, et de lui payer annuellement cent vingt
' En 1452.
» Morte le a8 février i453, à l'âge d'environ 43 ans.
mille florins d'or jusqu'à Tentière conquête de son royaume. Charles vu approuva cette expédition et fournit des troupes à René qui s'avança en Provence avec son fils le duc de Galabre et trois mille cinq cents hommes de cavalerie. Il se préparait à franchir les Âlpes^ lorsqu'il fut arrêté par une sédition soudaine qui éclata dans la ville de Gap où l'évêque avait usurpé la juridiction souveraine qui ne devait appartenir qu'aux comtes de Provence. René calmapar sa présence cette émeute imprévue , et , suivi d'une faible escorte, il rejoignit son armée en Italie % au moment où ses alliés venaient d'essuyer plusieurs'échecs. A peine eut-il mis le pied sur le-théâtre de la guerre que les Vénitiens perdirent tous leurs avantages. Mais la mésintelligence se mit entre René et ses alliés qui ne se montrèrent pas disposés à tenir leurs engagements. Le comte de Provence prit le parti de retourner en France , et laissa le duc de Calabre pour commander l'armée en qualité de généralissime. Celui-ci éprouva les mêmes difficultés, et se vit toujours contrarié dans l'exécution de ses plans. Une nouvelle campagne s'^ouvrit sans événements décisifs, et le Prince désabusé retourna en Provence ' ou son père, forcé de retourner dans l'Anjou , l'avait chargé de commander en son nom.
■ Septembre i4^3.
» En 1434.
René contracta un second mariage avec Jeanne de Laval , fille de Gui xui , descendant d'un des premiers barons de la cour de Louis le Débonnaire '.Il se rendit un mois après avec sa jeune épouse * en Provence oii l'appelaient les désirs empressés de ses fidèles sujets. Les députations des principales villes vinrent le féliciter à Aix et lui offrir des présents. Suivant César Nostradamus ^, Marseille envoya deux cents ducats &ot qui des^aient être employés à Vachat d'autant pesant de belle cire ^ ;le demeurant au plaisir de la Roy ne.
La ville de Gênes venait -de se placer sous la protection de Charles vu, roi de France, qui lui envoya pour gouverneur le duc de Calabre. La mort d'Alphonse d'Aragon qui laissa pour successeur son fils naturel Ferdinand, changea un moment la scène politique. Ferdinand aussi ambitieux que son père , n'en avait pas les talents. Le fils de René voulut se mesurer avec lui et tenter encore la fortune. 11 partit de Gênes à la tête d'un flotte considérable , descendit sur les côtes du royaume de Naples^ et vainquit son compétiteur sur les bords du Sarno ^. Cependant
' Cette union fut célébrée le lo septembre i455. > Elle était âgée de 2 a ansv ' Histoire de Provence.
^ Elle était alors très rare.
' Parmi les seigneurs provençaux qui combattirent iSarnO) on cite les noms suivants : Batras, Blacas, Demandolx,
celte victoire fut sans profil. Le pape Pie lï suscita partout des ennemis à la maison d'Anjou, et donna a Ferdinand l'investiture du royaume de Naples. Pour comble de malheur, François Sforce qui jusqu^a ce moment avait combattu pour le duc deCalabre, l'abandonna lâchement, et excita les Génois à la révolte. Alors René se décida à aller secourir son fils. Après avoir levé une imposition extraordinaire sur tous les Provençaux, excepté les Marseillais qui en étaient affranchis par leurs privilèges, il sortit du port de Marseille avec quelques vaisseaux et mille gendarmes % et s'avança vers Gênes, tandis que Charles vu faisait marcher, pour réduire cette ville, six mille hommes qui arrivèrent par terre du côté de Sa-
vone. Les Français et les Provençaux furent taillés
en pièces par le peuple génois qui rétablit le gouvernement républicain. René revint en Provence et laissa en Italie le duc de Galabre qui, malgré tant de désastres, se maintint encore dans quelques provinces pendant trois ans *.
René alla séjourner en Lorraine et dans l'Anjou. D'autres malheurs lui étaient réservés, et
Castellane, Gérente, d'Arbaud^ Gombert, Grasse, Fôrbin, Grimaldi, Grille, Lincel^ Glandevès, Lestang, Porcelet, Pontevès, Puget, Sabran, Villeneuve, Vento, etc.
• En 1461.
• Ce prince, ne recevant aucun secours et se trouvant dans une position désespérée, revint en Provence en iij64.
son cœur devait être soumis a de cruelles épreuves. Les Catalans, après s'ctre séparés du royaume d'Aragon, s'étaient d'abord constitués en republique, et bientôt fatigués de cet état qui les livrait à toutes les horreurs de l'anarchie , ils résolurent de rétablir les formes monarchiques , et d'offrir la couronne au comte de Provence qui faisait régner avec lui la justice et la vertu. La régence de Barcelone lui envoya une ambassade solennelle pour le prier de ne point repousser les vœux d'un peuple qui voulait vivre sous ses lois paternelles. René accepta ces offres pour son fils , le duc de Calabre , qui franchit les Pyrénées avec une armée de huit mille combattants, composée d'Ângevins, de Lorrains et de Provençaux. Le nouveau souverain avait h défendre sa couronne contre les redoutables attaques de Jean de Portugal, par venu au trône d'Aragon . Plein d'ardeur , de courage et d'expérience , le fils de René pouvait espérer de parcourir une longue carrière de prospérités et de victoires, lorsque la mort le surprit à Barcelone et l'enleva à son peuple dont il faisait les délices.
Cette triste nouvelle accabla le cœur de René que d'autres chagrins domestiques vinrent aussi déchirer. Désabusé de toutes les grandeurs de la terre , renonçant k tout projet d'ambition , à tout rêve de gloire , il chercha des consolations dans l'étude et la culture des lettres et des arts.
Il se fixa en Provence ' , où il fui sans cesse occupé a faire fleurir l'agriculture et le commerce, à rétablir Tordre dans les finances, k corriger tous les abus.
L'art dramatique j qui plus tard devait enrichir la France d'impérissables chefs-d'œuvre, y était alors inconnu. On voyait bien depuis quelque temps des représentations théâtrales. Mais qu'étaient-elles ? D'informes ébauches et des farces grossières, qui puisaient leurs sujets daiîs l'Ecriture Sainte. René avait vu h la Cour de Charles vu les Mystères oîi l'on jouait les Saints^ la Vierge et Dieu par pie'té '. Ce spectacle lui donna Fidée d'instituer les jeux bizarres et allégoriques qui se célébraient chaque année à l'époque de la Fête-Dieu , et attiraient dans la ville d'Àix un grand nombre d'étrangers. Les Marseillais surtout, toujours plus avides que d'autres de fêtes et de pompes extérieures, y accouraient en foule ^.
Plusieurs jours avant la fête, la municipalité élisait le roi de la Basoche , le prince d'amour et
• En 1470,
" Boileau, Art Poétique».
^ !B.ené acheva le plan de ces jeux en 146a, mais ils ne furent exécutés pour la première fois qu*en 14739 et depuis lors jusqu'il la révolution leur célébration fut faite régulièrement chaque année. Sous l'empire, ils furent encore célébrés assez régulièrement pendant quelques années ; et depuis lors , ils ne Font été qu'en partie à l'occasion du passage du Comte d*Artois, en 18149 ^^ de la Duchesse d^Angouléme, en i8a3.
518 HISTOIRK
Tabbé de la jeunesse, grands dignitaires de ces jeux singuliers. La veille , vers les dix heures du soir, le son des cloches et le bruit des tambours annonçaient la sortie des divinités de TOlympe, toutes à cheval , décorées de leurs attributs , et précédées de la Renommée, sonnant de la trompette. Paraissaient d'abord deux personnages burlesques, ridiculement habillés, montés sur des ânes, et exposés à la risée publique. On croit que le bon roi René , qui était un peu malin et railleur ■ , voulut satisfaire un ressentiment politique, en représentant le duc et la duchesse d'Urbinqui Tavaient offensé. On voyait ensuite Momus agitant ses grelots ; Mercure avec son caducée et ses ailes; Neptune armé de son trident ; Mars dans l'appareil des combats ; Minerve telle qu'elle sortit du cerveau du maître de la foudre ; Bacchus assis sur un tonneau, portant une coupe et un thyrse; Apollon la lyre à la main; Diane vêtue en chasseresse, le front orné du croissant; Platon et Proserpine avec des habits lugubres; la Nuit vêtue d'une robe noire parsemée d'étoiles, secouant des pavots. A leur suite marchaient les chevaliers du Guet, les porte-drapeaux, les danseurs , et un grand nombre de fifres et de tambourins, distribués de distance en distance. Le cortège était ter-
' 11 donna 9 dit- on, aux principales familles nobles de Provence une qualification tirée des vertus ou des vices qw paraissaient être leur caractère distinctif.
miné par un char richement décoré y sur lequel étaient placés Jupiter et Junon, Vénus et Gupidon y les Jeux et les Ris. Puis venaient les trois Parques , sans doute pour donner au peuple un enseignement salutaire, pour l'avertir que les choses humaines ont un terme ici-bas , gloire , richesse, beauté, et tous les plaisirs de la vie , et toutes les grandeurs d'un monde périssable.
Le lendemain, à la procession, la scène changeait. Elle ne représentait plus les dieux du paganisme, mais les principaux personnages de TÂncien et du Nouveau Testament. C'était Moyse, accompagné de son frère Aaron; Moyse avec une longue barbe , deux rayons lumineux , les tables de la loi à la main, semblait apparaître terrible dans sa vengeance , au milieu des Israélites ingrats, alors qu'oubliant les promesses de Jéhovah , ils substituèrent radoration du veau d'or au culte du Dieu vivant. La reine de Saba dansait devant Salomon. Hérode ordonnait le massacre des innocents. Les trois Mages étaient conduits par Tétoile mystérieuse a la crèche du Messie. On voyait les quatre Evangélistes; Judas, k la tête des douze Apôtres, tenant la bourse de trente deniers. S^ Pierre avec ses clefs ; S.^ Jacques couvert de coquilles ; S^ Christophe portant Tenfànt Jésus sur ses épaules; le Christ vêtu d'une longue robe avec une ceinture de corde , et courbé sous le poids de sa croix. Des légions de grands et de petits dia*
bles ; des groupes de lépreux , désignés sous le nom de rascassettos ; des bâtonniers, des danseurs; le clergé marchant dans le plus grand ordre ; toutes les autorités publiques et les divers corps de magistrature. Le dais était suivi de la hideuse figure de la mort ' armée de cette faux redoutable, qui, moissonnant les générations passagères, établit le niveau de Téternité parmi nous tous, misérables enfants des hommes.
Une coutume , qui avait quelque rapport avec ces fictions, s'était introduite a Marseille. Des enfants de douze à quinze ans représentaient les dé* mons. Dans un état presque complet de nudité, tous barbouillés de suie, des cornes sur la tête, les mains armées de crocs, traînant de longues chaînes , ils couraient en désordre devant la procession de la Fête-Dieu , en faisant des contorsions qui amusaient beaucoup la populace. Quelques* uns, pour se rendre plus difformes , se mettaient une queue qui pendait jusqu'à terre. L'intention des Marseillais était d'exprimer , par ces travestissements, le triomphe de TEucharistie sur les esprits de ténèbres " .
On a beaucoup disserté sur le bœuf et son cortège qui figurent aujourd'hui à cette procession.
» Millin, Voyage dans les dépçirtements du Midi, t. n — Grégoire, Explication des Cérémonies delà Fête-Dieu.
• Marchetti, ouvrage cité. — Ces diables ont été supprimés ▼ers la fin du 17* siècle.
Des bouchers de la ville^ qui de père en fils sont chargés de cette cérémonie, choisissent un bœuf de forte taille, lui mettent sur la tête un ornement composé de fleurs entrelacées. Sur son dos , couvert d'un tapis , est assis un jeune enfant vêtu d'une peau de mouton , orné de fleurs et de rubans , et représentant S* Jean-Baptiste. Plusieurs tambourins le précèdent et quatre bouchers l'accompagnent. Leur vêtement est bizarre : il consiste en bas de soie blancs et souliers à boucles ; une robe en damas de diflFérentes couleurs, attachée à la ceinture avec une gaine, et tombant seulement jusqu'au genou, une ceinture de soie à franges et crépines d'or , une chemise plissée à manches et bariolée de rubans, enfin un chapeau monté à l'ancienne, bordé d'or, avec un tour de plumes blanches.
Dans la semaine qui précède la Fête-Dieu, ce cortège parcourt toutes les rues. Les quatre bouchers font la collecte de porte en porte , et le produit est destiné a couvrir leurs dépenses. A la procession, ce bœuf et son cortège sont placés à la tête des corporations de métiers ' .
Qui donc institua cette cérémonie bizarre ? Est» elle la représentation des sacrifices antiques? Est-
» Le cortège reparaît, sans ranimai, le lundi ^ dans la procession qui reconduit au fort Notre-.Dame-de-la-Garde la, statue de la Vierge qui en était descendue le dimanche au matin pour être déposée à la chapelle de l'Hôtel de Ville,
ce un legs fait à la sombre religion du Christ par le culte riant de la Grèce voluptueuse? L'hommage de ce taureau rappelle-t-il les holocaustes offerts k la chaste déesse? Est-ce quelque chose de vénérable qui lie notre siècle aux siècles écoulés? Les hommes des anciens jours ont-ils transmis ce faible débris aux races actuelles? Non, non, ne cherchez pas sur les rivages marseillais des vestiges ioniens. N'y cherchez pas les restes imposants d'une grandeur passée. Là s'élevait jadis, au milieu des merveilles des arts et des trésors de Tintelligence , le trône de la rivale d'Athènes et de la sœur de Rome. Là les fils de Phocée , fiers comme la liberté, sublimes comme le génie, versaient autour d'eux des torrents de lumière , et fixaient les regards de l'univers charmé. Eh bien! tout a disparu sans retour. Seulement le ciel est le même , resplendissant , inspirateur. Tout s'est englouti dans l'océan des âges.... Tout, hormis l'immortel sou* venir d'une gloire si pure.
La promenade du bœuf n'a rien qui se rattache aux croyances religieuses de la colonie phocéenne. Son origine est beaucoup moins poétique, car elle est due à la confrérie de Corpus Damini de l'église des Frères Prêcheurs. Cette confrérie achetait toutes les années un bœuf que l'on conduisait par la ville quelques jours avant la Fête-Dieu, et dont la chair était distribuée aux confrères et aux pauvres après la procession. La commune contribuait
à Tachai de l'animal, en donnant chaque année vingt livres aux prieurs < . Le festin se faisait dans le réfectoire des Jacobins '. Il fut aboli plus tard, et par un abus dont on ne peut expliquer la cause , on fit marcher le bœuf à la procession ^.
Les soins que René donnait à des farces pieuses n'étaient que le délassement des soins plus importants donnés au gouvernement de ses Etats. Il voulut procurer à son peuple les bienfaits d'une justice prompte, impartiale et protectrice. Il fit plusieurs statuts sur les donations, les tutelles et la sûreté des dots ; simplifia les procédures qui étaient ruineuses ; régla le salaire des procureurs qui montraient une avidité révoltante ^ proscrivit l'usure ; mit un frein salutaire à la passion du jeu ; prit sous sa protection les juiÊ qui étaient devenus un objet d'horreur en Provence, leur permit de se livrer sans entraves a toutes les pra-
» Marcbettiy ouvrage cité.
* Ces religieux dînaient ce jour-là avec les] confrères.
Voici ce qu*on trouve dans les livres de la dépense depuis 1 36i jusques après 1 53o : « Per 64 lioures de ris per far manjar « als paures et als confraires la festo de Nostre Seignour, etc.
« Per la millerolies vin rouge^..... Per 10 dousenosde fioles
« Per 10 dousenos de veîres.,,.., Per lou gagides peirols et
« potagerie Per un buou..„, Per 1 3 moutons Per aver
n fach aportar lou buou dou Maseou as Prêcheurs ; et patrce « que lous Capellans non manjon carne , Taven inajadat dos palamidas. »
RufXî , t. 1 1 , liv. XIV, ch. vï.
Cet abus ne s'introduisit que vers le milieu du ï 7* siècle.
tiques du culte mosaïque , de trafiquer librement, de remplir l'emploi de procureurs fiscaux dans les châteaux des seigneurs , de continuer Taxercice de la médecine qu'ils étudiaient presque exclusivement ■ • René avait auprès de lui un israélite qull fit baptiser en lui donnant le nom de Pierre de Nostra Dona, et qui était tout à la fois son médecin y son astronome et son confident'. Ce prince exigea pourtant que tous les juifs fussent distingués par leur vêtement.
Les juifs établis à Marseille possédaient alors deux synagogues situées entre Téglise S^-Martinet celle des Prêcheurs. Ils avaient aussi un cimetière non loin de la ville ^ et diverses aumôneries administrées par des recteurs ^. Us ne jouissaient de ces avantages qu^à des conditions humiliantes, car les statuts municipaux les obligeaient de porter, dès rage de sept ans , un bonnet jaune, crch ceam calotam ^. Us n'étaient pas admis, comme
• Lorsqu'un juif prenait la qualité de medicus ou de pkysicus , il la faisait précéder du mot judœus.
• Nostra Dona était le bisaïeul de Phistorien Nostradamus. ' Par lettres patentes du i3 mai 1495, ce cimetière fut
donné par Charles viii , roi de France et comte dePi'ovence, à un particulier qui fit présent à la ville des tombeaux dont il était orné, pour réparer les quais du port,
• En 1 471 y un Israélite fit un legs aux pauvres de 3a religion, par lequel il laissait à perpétuité, toutes les anjiëes, quatre mesures de vin pur et un escandal d'huile , pour être distribué la veille du grand jeûne, qui a lieu le 10 septembre
^ Statuts, liv. V, ch. xix.
les païens et les sarrasins ^ à témoigner en juslice contre les chrétiens, lorsque ceux-ci les récusaient ; mais ils avaient plus de faveur que les hérétiques ^ dont le témoignage était repoussé dans tous les cas ' . Ils payaient annuellement une certaine somme au prieur de S^-Martîn^ et le Sanhédrin était forcé de députer, les dimanches et les fêtes , à l'heure de vêpres , un membre de la communauté pour entendre le sermon a Téglise de la Major, et de payer, pour cet objet, cinq sous de redevance par an '. Ils ne pouvaient s^em* barquer plus de quatre a la fois sur un vaisseau marseillais^ • On leur défendait de travailler publiquement les jours où le travail est défendu par TEglise Romaine ^. On ne leur permettait d'aller aux bains que le vendredi ^. Les filles publiques n^avaient cette faculté que le lundi. Celles-ci étaient aussi obligçes de porter un vêlement distiuctif avec une aiguillette sur les épaules, et si
' Constituimus ut nullus hœreticus manifcstus, contra fideUm Dolentemvel irwitum yvel paganus y vet sarracenusy veljudœiùy contra christianum , invita eo , ^cilicetfideliy vel christiano , in testimonium ndnùttantur.
Statuts, liv. II) ch. ix.
* Grand Cartulaire delà Major, fol. 127. — Mém. dûtemps^ sur la persécution des Juifs. — Hist. des Juifs en Proyence ) manuscrit, pag. 14 1>
' Statuts , liv. IV , ch. xxii»
* îd^ liv. V , ch. VIII»
* Id^ ch. xiii.
la paus^reté leur en ostait le moyen y on leur baillait publiquement le fouet ' . Elles ne pouvaient fixer leur habitation qu^à une certaine distance des églises*.
René portant ses regards sur toutes les branches de Tadministration ^ de Tindustrie , de renseignement public et de la prospérité nationale , encouragea de tout son pouvoir le commerce de Marseille ^ et accorda à son port de grandes franchises. Il conclut des traités avec les puissances barbaresques pour la sûreté de la navigation. II établit des verreries près d^Apt , et fit venir des ouvriers du haut Dauphiné qu'il se plaisait k voir travailler. Les Marseillais donnèrent alors une assez grande étendue au commerce du verre qui jusque là n'avait été employé aux fenêtres des maisons qu'en petite quantité ^. Ils perfectionnèrent l'art de peindre sur verre ^ et presque toutes les églises eurent des vitraux coloriés. René en
• François d*Aix, sur le Statut xii du liv. v.
• Statut , id.
' Les fenêtres étaient très relevées , et fl n*y avait pas de verre partout. Le reste était en volets de bois.
Chez les Grecs et les Romains, les morceaux de verre qui ornaient les chambres n'étaient que des plaques qu*on appliquait contre les murailles. Pauper^ dit Sénèque , sibi videtur nisi vitro absconditur caméra, Saumaise , qui a prétendu que saint Jérôme avait parlé de Temploi du verre pour les fenêtres , a été contredit par des auteurs plus récents , qui Pont défié de rapporter aucun passage qui y soit relatif.
Fauris de Saint- Vincent , Mémoire cité.
acheta pour cent florins, moult bienvarioleSy qu'il envoya au roi de France ; ceux de Notre-Dame des Accoules furent remarquables par leur beauté . Un peu plus tard , deux peintres de Marseille , nommés Claude et Guillaume , acquirent dans cetvart tant de réputation, que le pape Jules n les appela à Rome pour peindre les fenêtres du Vatican. Il y avait a Marseille des magasins de verreries ou Ton se pourvoyait de plusieurs provinces voisines, et d'où Ton en transportait une grande quantité en Espagne , et une moins grande quantité dans le Levant. Les tanneries marseillaises furent aussi pour René un objet de sollicitude. Les peaux préparées s'écoulèrent sur les côtes de la Méditerranée, et principalement en Italie. Ce genre de commerce acquit tant d'importance et procura de si grands bénéfices, qu'un syndic et tine partie des conseillers deville étaient toujours choisis parmi les citoyens qui s'y distinguaient ^ Comme au temps des Croisades, tous les Marseil* lais distingués par leurs richesses eurent leurs habits de cérémonie garnis de fourrure '.
Jacques Coeur , qui avait prodigué ses trésors pour la restauration de Charles vu , et qui ne fut payé que de la plus noire ingratitude, se re-
' Fauris de Saint- Vincent , Mémoire cité.
* Tous les portraits du roi René le représentent avec une épaisse fourrure autour du cou.
tira à 111c de Chypre où il continua son commerce avec un brillant succès. Ce fameux négociant , que le roi René appelait son compère , avait des agents commerciaux dans toutes les échelles du Levant ^ où ses vaisseaux, partis de Marseille , lui apportaient des richesses immenses. Il concourut ainsi puissamment à la prospérité de cette cité.
Le bon Roi qui aimait beaucoup le séjour de Marseille, y vint passer tous les hivers, dang les dernières années de sa vie. Ce n^est qn^avec attendrissement qu'il se rappelait les marques de fidélité que les Marseillais n'avaient cessé de lui témoigner , dans sa bonne comme dans sa mauvaise fortune, depuis le jour , si cher à son cœur, où sa première vue fit retentir tant de cris d'enthousiasme et inspira tant d'ivresse populaire. Il fit bâtir une maison sur le quai du Port. Il possédait un jardin situé auprès de l'abbaye S^- Victor. Il habitait aussi de temps en temps une maison de campagne aux environs de la ville, et il en avait acquis une autre non loin du village de Mazargues. S'arrachant souvent à l'étiquette de la cour et aux embarras du pouvoir royal qui ne corrompit jamais sa belle ame^ sans escorte, sans décoration, vêtu comme un simple bourgeois, il aimait h se promener dans des lieux à l'abri du vent , et exposés aux rayons du soleil. C'est ce qui a fait nommer en Provence tous ces
endroits : La cheminée du roi René. Quelquefois il se faisait accompagner par quelques-uns de ces féaux chevaliers admis dans son intimité et qull se plaisait à nommer ses bons amis et compères. Les quais étaient , dans ses promenades, son lieu de prédilection. Il y causait familière^ ment avec des gens du peuple y avec des désœuvrés, avec tous ceux qui s'approdiaient de sa personne. Il les interrogeait en langue provençale sur leur santé , sur leur famille, sur leurs travaux, sur leurs affaires, sur tout ce qui pouvait les intéresser. II caressait les enfants qui semblaient jouer avec lui, et tendant aux vieillards une main bienveillante , il réchauffait leur cœur ivre de joie. Sa bonhomie était pleine de gaîté; on Teût dit au milieu de ses égaux. 11 lisait tous les placets qu'on lui présentait, prêtait une oreille attentive à tous les détails qu'on lui donnait , et y joignait ses propres observations. Lorsque des plaideurs, venant recourir à sa justice, lui racontaient toutes les circonstances fastidieuses de leur procès, il les écoutait avec une patience étonnante, et son esprit conciliateur cherchait a prévenir toute discussion ultérieure. Si le succès ne couronnait pas ses efforts, il prononçait son jugement fondé sur une raison droite et une équité éclairée. Ses sentences étaient presque toujours longuement motivées. Il cherchait surtout k s'entretenir I. 34
avec les patrons pêcheurs quil affectionnait beaucoup et qui ont voué un culte pieux au souvenir d'un Prince si doux, si bon et si affable. 11 ne cessa de porter un intérêt tout particulier aux prud^hommes qui lui fournirent des sommes assez considérables, lorsque des circonstances malheureuses Tobligèrent de recourir a des emprunts. Il les qualifia toujours de dilecti nostri dans les actes qui les concernaient. Il leur céda le port de Morgiou pour en jouir en toute propriété ', leur accorda, entre autres privilèges, le droit de pêche dans toute la Méditerranée, et régla leur législation * . A leur prière , il fit réparer les deux tours S^-Nicolas et S^-Jean qui défendaient l'entrée du Port.
René, convaincu que ^intérêt du commerce exige que les contestations sur des objets mer-
' Le port de Morgiou est formé par une petite anse ^ coIlt^ tenue elle-même dans deux langues de terre y à deux ou trois lieues au sud de Marseille»
* Depuis lors le tribunal des Prud^hommes n*a épronvé aucune atteinte. Les cinq jugea qui le composent sont renouvelés chaque année et tiennent leurs audiences tous les Dimanches. Le demandeur cite son adversaire par une inyîtation écrite ^ qu'il dépose dans un tronc avec quelques sous. Les. huit jours expirés » les deux parties exposent leurs griefs et leurs défenses; et les juges , qui souvent ne savent pas lire, prononcent selon les règles de la raison et de l'équité, en suivant la tradition des usages transmis par leurs prédécesseurs. Ils prononcent leur jugement en patois, et ce jugement est scrupuleusement exécuté.
cantiles soient jugées d'après des règles particulières s'éloignant des lenteurs et des formes de la justice ordinaire, institua la juridiction des juges des marchands ' dont les fonctions furent gratuites ' le conseil de ville les nommait annuellement.
Le Roi modifia les éléments de ce conseil ^ par un règlement qui donna d'autres bases au régime municipal de Marseille. Depuis plusieurs années, on avait adjoint aux syndics un avocat, avec le titre d'assesseur ^, pour les assister à la manutention des privilèges et libertés de la ville y sur le motif qu'ils n'étaient pas versés dans les lettres. René maintint cette charge qui était devenue très importante, et donna aux syndics le nom plus imposant de Consuls. Le nombre des conseillers fut réduit à quarante-huit. Ils étaient nommés pour quatre ans. Le conseil désignait chaque année douze de ses membres dont trois
» Le 3 mars i474-
Cette juridiction fut confirmée par Fédit de Charles ix, de
l'année i565.
a Par délibération du Conseil^ municipal en 1578, la ■ville donnait aux juges consulaires une robe d'écarlate de la valeur de lao livres. En 16 12 cette valeur fut réglée à 1 5o livres.
3 En 1475.
* Cette charge fut instituée en i456 ; mais l'assesseur n'obtint qu'en 1 53o la robe rouge et le chaperon accordés aux consuls.
exerçaient le consulat pendant trois mois. Les neuf restants formaient le conseil privé. Tous les autres membres réunis a ce petit conseil composaient le conseil général qui ne se réunissait que dans des cas extraordinaires , sur la convocation des consuls et de Tassesseur.
René détestait le faste et le luxe. Ses vêtements, ses habitudes , son langage , tout chez lui offrait une extrême simplicité. La dépense annuelle de sa maison ne s^élevait qu'à quinze mille florins '. On trouve dans un mémoire qui prouve que les comptes étaient rendus avec la plus grande eiactitude y les notes suivantes : en potirons et escargots ^ un gros quatre patas, c'est-à-dire, environ i 9 sous ; un sac de cuir pour mettre le sucre en poudre y environ i 0 sous ; quatre pièces de toile bleue pour les rideaux du lit du roi , quatre florins huit gros ' ; aux quatre pages pour se confesser y quatre florins ; au maure pour faire ses pâqueSj un florin; pour faire un pourpoint au maure j un florin six gros ^. René était fort sobre; il aimait le travail , n'abandonnait pas à des mains étrangères les rênes du gouvernement , et disait que la plume des princes ne doit pas être paresseuse. Non, il ne sera plus donné aux hommes
' i44,ooo francs de notre monnaie.
' Ce qui ferait aujourd'hui 43 francs 8o c.
' Papon , t. III , liv. ix.
de voir une puissances! bienfaisante, une royauté si accessible. 0 simplicité patriarcale ! doux et puissant prestige de tant d'adorables vertus ! L'auguste vieillard , trop sage pour ne point suspecter les paroles intéressées de ses ministres et de ses courtisans, voulait s'assurer par ses propres yeux du véritable état des choses, connaître les vœux et les besoins de ses sujets , porter remède aux abus et réprimer les injustices. La tiradition rapporte que , pour parvenirà ce but, il adoptait quelquefois des déguisements romanesques. Tantôt , étranger curieux , il entrait dans Tatelier du laborieux artisan ; tantôt, simple chasseur, pèlerin fatigué , ou voyageur égaré dans sa route , il frappait à la porte d'un manoir hospitalier. Pénétrant dans la triste demeure de l'indigent et sous Ie& riches lambris du favori de la fortune , il faisait son profit de tout ce qu'il voyait , de tout ce qu'il entendait. Plus d^une fois, dans ces courses avantureuses, l'abandon d'une conversation imprévue lui apprenant combien il était aimé, lui prouvant que tous les hommes ne sont pas ingrats , émut déUeieusement son cœur attendri , et mouilla se& paupières des douces larmes de la sensibilité. Il n'aurait voulu reculer les bornes de l'autorité royale que pour soulager tous les malheurs et sécher toutes les larmes. Mais ses désirs étaient souvent impuissants. Ah! lui aussi avait bu a longs traits la coupe amère de l'adversité.
La fortune n'était point lasse de le persécuter, et ses derniers jours furent troublés par le génie ambitieux etpar la turbulente jalousie de Louisxi. Louis XI et René ! Quel contraste I René , par son testament fait à Marseille le 32 juillet 1 474, avait institué héritier universel Charles d'Anjou, comte du Maine , son neveu» Palamède de Forbin, grand homme d'Etat, contribua beaucoup à cette détermination et parvint à combattre avec avantage l'inclination du prince pour René ii , duc de Lorraine , son petit-fils ' . Le despote hypocrite qui régnait sur la France aspirait à cet héritage , et sa prétention était appuyée par le Parlement de Paris et par des forces imposantes. Alors René se jeta dans les bras du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qui fut battu par les Suisses à Grandson, prélude de la célèbre journée de Morat. René , privé de ce soutien et pressé par l'impérieuse nécessité , se détermina à traiter avec le roi de France , qui lui proposa une entrevue à Lyon. Le comte de Provence s'y rendit " et une trêve fut signée. Tout porte à croire que René promit au Roi qu'après la mort du comte du Maine , prince d'une faible santé et présumé devoir mourir sans héritier, la Provence serait réunie k la monarchie française.
* Par Yolande , sa fille.
* En mai 1476.
René revint dans son Comté , qui fut désolé ^ peu de temps après, par les affreux ravages de la peste. Cet horrible fléau moissonna une grande partie de la population marseillaise. Le viguier Honoré Puget , oubliant ses devoirs , s'enfuit lâchement ; mais les trois consuls , Bertrand Candole , Antoine Aime et Guillaume Roboli méritèrent bien de leur patrie par leur conduite digne d'éloges. On vit René , dans ces calamités publiques , tel qu41 avait toujours été, affrontant les dangers , multipliant les ressources d'une charité inépuisable. Le feu sacré de la bienfaisance brilla du plus vif éclat dans son cœur. Hélas ! ce noble cœur de roi , qui n'avait jamais palpité que pour les sentiments généreux , allait bientôt cesser de battre.
Le père des Provençaux se sentait atteint des infirmités les plus douloureuses , et tout annonçait le terme de son existence ; lui-même ne se faisait pas illusion sur son état désespéré. Il renouvela ses dispositions en faveur de Charles du Maine , désignant après lui , s'il ne laissait pas d'enfant mâle , Louis xi pour son successeur. René était alors à Aix. Lorsqu'on apprit à Marseille sa situation alarmante , une consternation profonde s'empara de tous les esprits. Tous les rangs , tous les âges se réunirent dans un même sentiment de douleur. Les églises furent remplies d'une foule éplorée , adressant de ferventes prié-
res à celui qui tient dans ses mains les destinées de la nature humaine ^ et qui dispoâe de la vie et de la mort. Des courriers et des messagers se succèdent sans interruption sur la route qui conduit à la capitale de la Provence. Au retour de chacun d^eux , on saisit avec un avide empressement leurs rapports , qui tantôt font naître des espérances fugitives^ et tantôt augmentent les craintes. Oh ! que ce prince adoré dut s'éteindre doucement , en apprenant cette grande douleur publique ! Jeanne de Laval , Charles du Maine, les ministres , PalamèdedeForbinetles principaux seigneurs entouraient son lit funèbre et fixaient leurs yeux inondés de larmes sur ses traits décolorés , qui déjà , n'appartenant plus à la terre , semblaient prendre une expression angélique. Us ne pouvaient étouffer leurs sanglots ; et lui j sentant les approches de la mort dans ses veines glacées, mais plein d'une admirable fermeté en ce moment suprême, fit ses derniers adieux à sa fidèle compagne qui, après lui avoir prodigué les plus tendres soins, se tenait prosternée devant Timage de la Vierge Marie. Fuis il donna à Charles du Maine y son héritier , des conseils où la grandeur de son ame et la bonté de son cœur se peignaient encore. Il lui recommanda d'aimer ses peuples comme il les avait aimés lui-même. Souvenez-vous ^ ajouta-t-il,^«^ Dieu veut que les rois lui ressemblent bien plus
par leur débonnaireté que par leur puissance '. Il accomplit ensuite quelques devoirs religieux y et s'endormit de Téternel sommeil , le lundi 10 juillet 1480, âgé de soixante-douze ans trois mois moins six jour&, et dans la quarante-septième année de son règne.
À cette accablante nouvelle, les Marseillais prirent spontanément le deuil dans un morne silence. Des drapeaux funèbres flottèrent pendant plusieurs jours aux fenêtres. Les travaux furent suspendus^ les boutiques, les manufactures et les ateliers furent fermés. Chacun oublia ses intérêts personnels pour déplorer une perte irréparable. Les gens du peuple surtout , qui manifestent toujours avec plus d'énergie leurs sentiments de joie ou de tristesse , ne pouvaient se consoler. Et les pauvres pêcheurs ! qui pourrait peindre leur affliction? Le bon roi René aimait tant a s'approcher d'eux. Ils avaient tous à raconter quelques détails touchants, quelques paroles attendrissantes, quelques-uns de ces faits qui rafraîchissent le sang de l'homme sensible , et font croire à la vertu dans un monde rempli de contrastes et d'énigmes.
Dès que René fut mort , Charles m s'empressa d^assembler les états et de confirmer les privilèges du pays. Il voulut ensuite se faire reconnaître
« Gaufridy , t. i , liv. viii.
par la ville de Marseille , pour asseoir son autorité naissante. Les Marseillais espéraient qu'il suivrait les traces de son oncle et continuerait son règne. Il se rendit au Palais de justice, accompagné des membres de son Conseil d'Etat , et s'assit sur un trône somptueux que le Conseil de ville y avait fait élever. Tous les habitants notables étaient convoqués. Jacques Candole , assesseur, fit réloge du nouveau roi dans une harangue qui fut vivement applaudie. Charles, a l'exemple de ses prédécesseurs, jura sur l'Evangile la confirmation des franchises marseillaises. Alors les consuls Jacques de Forbin , Gabriel Yivaud ■ et Jean Payan , suivis de l'assesseur , s'avancèrent tête nue aux pieds du trône , reconnurent au nom de la Ville ce prince comme légitime héritier du
* £n 14^39 Mabile de Conchis, veuve de Bérengier de Gaufridy , seigneur de Trets , vendit à Jean Yivaud , damoiseau, une partie de la place alors nommée la Place des Irtquants f parce qu*on y faisait des ventes juridiques à son de trompe. La famille Vivaud , une des plus opulentes de Marseille y construisit une maison sur cette place, qui fut dès -lors appelée la Place de Fwaux, La commune la fit successivement agrandir en i6a4 et en 1628. Elle était avec deux rangs de marches dans la partie parallèle à la rue Lancerie. Ces marches ont été abattues dans le dernier siècle , et Ton a adouci la pente pour faciliter l'accès aux voitures. 11 y avait au milieu une Croix gothique, et le chapitre de la Cathédrale venait processionnellement , toutes les années, réciter des prières devant ce monument, le jour de TExallation de la Sainte Croix.
roi René y et lui prêtèrent serment de fidélité y en tenant aussi les mains sur TEvangile. Charles les embrassa. De tout quoi procès verbal 'fut dressé à la réquisition de Jean Jarente^ chancelier de Provence , des consuls et de Passesseur de Marseille y et en présence du chevalier François de Luxembourg , d'Olivie , archevêque d'Àix y de Bertrand Gandole , Jean de Monteous , François Blancard, membres du Conseil municipal , et de Marc Âlbanelli y Sifred d'Âlbertas et Jean Vertel, jurisconsultes, qui signèrent tous comme témoins. Charles qui ne renonçait pas au projet de conquérir Naples , fit demander l'investiture de ce royaume k Sixte iv , par François de Luxembourg, Antoine de Guiramand, évêque de Digne, et Jean de Jarente , qui s'embarquèrent à Marseille. Il retourna ensuite a Aix.
Cependant Yolande et son fils René ii , duc de Lorraine et de Bar , ne pouvaient supporter Tidée de perdre l'héritage de la seconde maison d'Anjou. Yolande prit le titre de Reine des Deux-Siciles, et n'oublia rien pour se mettre en possession de la Provence, ou elle envoya * Jean dePontevès, seigneur de Cotignac, pour disposer les esprits en sa faveur. Des troupes de mécontents parurent en armes; René u alla lui-même en Provence se mettre à la tête de ses partisans; la guerre civile
* Au mois d*aout 1481.
menaçait d'ensanglanter encore cette contrée. Le parti lorrain se rendit maître d'Apt , de Forcalquier et de Manosque ; puis ayant passé la Du^ rance , il s'empara d'Entrevauz , ainsi que de Grasse et de leurs i^igueries. Il n'y eut qu'Ântibes qui résista à ses sollicitations et à ses attaques. Ce parti avait principalement pour soutien un seigneur de la maison d'Âgonltet les deux Castellane père et fils. Un descendant de Romée de Villeneuve, le fils du marquis de Trans, se distingua par son attachement a la cause provençale. Mais le meilleur appui de Charles en Provence y était la fidélité des Marseillais qui le secoururent avec leur zèle accoutumé. Ils lui envoyèrent des troupes soldées à leurs frais, d^s munitions et des vivres. Ils équipèrent aussi deux navires pour surveiller et garderie Rhône. LfOuis xi secourut aussi Charles du Maine , qui parvint à étouflfer ce soulèvement y et tout le Comté rentra sous son obéissance après deux mois de troubles.
Charles vint à Marseille témoigner lui-même sa reconnaissance par des faveurs. Il fit défense à ses officiers d'apporter le moindre obstacle au libre commerce de cette ville avec tous les peuples , sous peine d'encourir son indignation et de payer une amende de sept mille ducats.
La sûreté de Marseille l'occupa beaucoup, et il conçut le projet de la fortifier. Les ingénieurs qu'il consulta lui proposèrent de creuser un canal
qui, de Tanse de la Joliette, serait venu joindre le port en longeant le Cours qui était alors hors des remparts. Il communiqua ce plan au conseil municipal qui ne Tadopta pas, probablement parce qu'il jugea la dépense trop forte.
Charles préparait une nouvelle expédition contre Naples, lorsque la profonde douleur que lui causa la mort de Jeanne«de Lorraine , sa femme ', le jeta dans une maladie de langueur regardée comme incurable. Il renonça pour lors à ses projets de conquête , et voulut finir ses jours au milieu des Marseillais. C'est à Marseille, en présence des consuls Fouquet deSénas, Charles Cassin , et Gabriel Silve , qu'il fit son testament par lequel la Provence et tous ses Etats furent donnés à Louis XI , ensuite à Charles , dauphin , et à tous ses successeurs à la couronne de France, avec prière solennelle de traiter avec bonté ses sujets de Provence, de les maintenir dans leurs usages et leurs lois, leurs privilèges et leurs libertés. Charles mourut le lendemain 11 décembre 1481 . Son corps fut exposé pendant six jours à la vue du peuple, et transporté ensuite à Aix dans un chariot couvert de velours noir, qu'accompagnèrent les trois consuls de Marseille à la tête d'une
* Cette Princesse , fille aînée de Ferri de Vaudemont et de Yolande d'Anjou, mourut à Aix à la fin de janvier 1481 , après sept ans de mariage.
députation du corps municipal , tous en habit de deuil.
Ainsi finit la seconde maison d* Anjou. Louis xi^ au comble de ses vœux, récompensa les services dePalamède de Forbinen le nommant gouverneur et lieutenant-géncral du comté de Provence, avec pouvoir de recevoir le serment de fidélité des prélats, des seigneurs et des communes du pays y de pourvoir a tous les offices de robe et d^épée, de maintenir ou de déposer k son gré ceux qui les exerçaient , de conférer les bénéfices dont la nomination appartenait au Prince, d'assembler les états, de confirmer les privilèges^ d'en accorder de nouveaux , en un mot d'exercer l'autorité royale dans toute sa plénitude; faveur inouïe , qui prouve que de Forbin avait puissamment secondé auprès de René et de Charles du Maine les vues ambitieuses du roi de France.
De Forbin vintà Marseille le 19 janvier, et y fut reçu avec les honneurs accordés aux souverainscomtes. Il s'assit, *en présence des consuls et du corps municipal , sur le trône qui naguère avait été élevé pour Charles dans le palais de justice. Il lit donner lecture des lettres de provision de sa charge, et Marc Albanelli, récemment promu aux fonctions d'assesseur, prononça une harangue qui exprimait la joie des Marseillais. Le gouverneur jura ensuite Tobservation des chapitres de paix,
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le maintien du privilège de non extrahendo ' et de la juridiction consulaire. Sénas, Gassin et Silve prêtèrent entre ses mains serment de fidélité a Louis XI. Des acclamations prolongées se firent entendre, et des fêtes brillantes suivirent cette cérémonie auguste. Une sincère alégresse remplissait tous les coeurs. Certes, la cause en était bien pure. Marseille séparée de la France depuis six cents ans , se vit encore associée a ses grandes destinées , non pas comme une ville humiliée qui subit le joug des vainqueurs, mais comme une cité respectée, toujours belle de patriotisme , toujours fière de son illustration , toujours libre par ses mœurs et par son existence politique.
' Voir sur la nature de ce privilège le commencement de notre second volume»
FIN nu PRr.MlRK VOLUME.
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