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leurs discours sonl entendus dans un long et morne silence. Paris, président de l'administration du département, prêche une croisade des pauvres contre les riches; ses motions ne recueillent que le mépris. La présence de Jour dan coupe-téte excite une indignation générale, et les sections d'Aix prennent la même attitude que celles de Marseille. Mourraille et Seytres, mis simplement aux arrêts dans leurs domiciles, sont traduits dans la maison d'arrêt. Le 28, les deux représentants du peuple, menacés d'être euxmêmes arrêtés, sortent furtivement de Marseille.
pulaire interroge Jean Savon, et, après son interrogatoire, on saisit Laurent Savon, son frère et son complice, Amant Gay 1 et Alexis Roman. Les sections délibèrent aussitôt une adresse a la convention nationale pour lui dire que les Marseillais ne se sont levés que pour le bien public , qu'ils ne poursuivent que les anarchistes et les factieux, qu'ils veulent que les lois soient respectées et observées, que leur unique but est l affranchissement de la république une et indivisible , et son triomphe sur la sanguinaire oligarchie qu'on voudrait y substituer.
* Los deux frères Savon et Amant Gay, ehefs des pondeurs marseillais, avaient établi leurs assises dans le café de Michel, rue du Pavillon. Là se dressaient les listes des malheureux destinés à la mort.
La femme Gaud, dite la Cavale, s'était toujours fait remarquer par l'exaltation de ses sentiments républicains. Un attroupement vint l'assaillir et se disposait a la pendre, lorsqu'une compagnie de gardes nationaux la sauva en la conduisant en prison. Le club, considérant que la citoyenne Cavale n'avait pas démérité de la patrie, envoya aux corps administratifs une députation de vingtquatre membres pour demander son élargissement. Cette femme fut mise en liberté , et deux cents clubistes, précédés d'un drapeau, la portèrent en triomphe sur l'autel de la patrie oii elle fut couverte de laurier. Cette société menacée reçut des lettres de plusieurs clubs de la république qui lui promirent assistance , et la municipalité se porta en corps dans son sein pour y prononcer le serment d'une union indissoluble. Paris se rendit à Salon et y forma un comité chargé de travailler au salut du midi. Les communes voisines y envoyèrent des commissaires, et l'assemblée déclara que les sauveurs du midi étaient prêts à marcher sur Marseille, à tomber sur les sections assemblées en permanence, et à délivrer les patriotes opprimés.
Moïse Bayle et Boissct, réfugiés a Montélimart, publièrent le 7 mai un arrêté par lequel ils cassèrent le tribunal populaire et le comité centrai des sections. Ce comité, faisant alors un acte d'énergie, prit le titre de comité -général, se
rendit maître de tous les pouvoirs , et déclara Marseille en état de résistance à V oppression. Peloux et Castelanet, anciens suppléants à l'assemblée constituante, dirigèrent ce mouvement insurrectionnel, le premier comme président, le second comme secrétaire. Ils auraient pu jouer un grand rôle, s'ils eussent arboré les drapeaux de la gironde : mannequins du royalisme , méprisables jouets des intrigues et des factions qui s'agitaient autour d'eux, leurs efforts furent en pure perte; d'ailleurs, leur capacité était fort au dessous de la haute position que les circonstances leur avaient faite.
Le tribunal populaire jugea Moumille et Seytres. Mourraille, accusé d'avoir favorisé les pendaisons, et notamment d'être complice de l'assassinat du curé Olive, fut reconnu innocent de ces crimes 1 , mais on le retint pour autre cause \ Seytres obtint sa liberté. Les frères Savon et Amant Gay, condamnés à la peine dè mort, furent exécutés à la pl aine Saint-Michel, au milieu d'un grand appareil militaire \ Le tribunal pro-
• Les débats prouvèrent que la mort du malheureux Olive av lit causé à Mourraille un si violent désespoir, qu'il en avait été malade pendant plusieurs jours.
1 On l'accusa d'avoir pris part aux contributions illégales levées par le général Peyron, commandant des troupes nationales dans les Basses -Alpes.
J Le 16 mai.
nonça contre Alexis Roman la peine de dix ans de galères. On emprisonna le lendemain les membres les plus influents du club, Hugues, Giraud , Maillet jeune, Micoulin, Alexandre Ricord, l'abbé de Bausset, Guinot, Gérin , Galibert, Bontems, Chompré et plusieurs autres démagogues. Trahan, secrétaire de l'assemblée, se jeta par la fenêtre, et un officier municipal se brûla la cervelle. Lie 3 juin, le comité-général des sections fit fermer le club, lequel entraîna dans sa chute les sociétés populaires du midi. Les bustes de Rousseau , de Voltaire et de Brutus furent foulés aux pieds, et les emblèmes de la liberté promenés au milieu d'une pompe funèbre. L'audacieux comité changea tous les corps administratifs, et convoqua une nouvelle assemblée électorale qui remplaça le conseil-général de la commune par une municipalité provisoire; ensuite il répandit dans le* départements et dans les armées des adresses i nsur rec tionnelles •
Le 31 mai et les journées suivantes terminèrent la lutte de la gironde et de la montagne. Les girondins, entraînés par le torrent dont ils avaient pressenti les ravages affreux, périrent sans résistance après avoir vécu sans popularité. Barbaroux fut mis en état d'arrestation avec Vergniaud, Gensonné, Guadet, Pétion, Salles et les autres chefs du parti vaincu ; mais il trompa la survcil-
50i HISTOIRE
lance du gendarme qui le gardait, et se réfugia dans le département du Calvados.
Cependant l'insurrection de Marseille semblait prendre un grand caractère. Des députés de Lyon, de Bordeaux, du Gard, des Basses- Alpes et des Hautes-Alpes se rendirent dans cette ville pour concerter des mesures de salut public. Dans la nuit du 7 au 8 juin, ils assistèrent a un grand conseil composé de l'administration du département, du district, de la municipalité, du comité général et des présidents des sections. On déclara qu'on ne pouvait plus reconnaître pour la représentation nationale une minorité de factieux qui forçait les décrets le poignard à la main , et qu'on n'accepterait pas sa constitution démocratique. On décida qu'une autre assemblée se réunirait à Bourges, et que chaque département insurgé y enverrait deux députés avec un bataillon pour les soutenir; ensuite on rédigea un manifeste, dont voici quelques paragraphes :
« Marseille déclare solennellement qu'elle est « dans un état légal de résistance à l'oppression , « et qu'elle s'autorise, par l'effet de la loi du salut « public, à faire la guerre aux factieux.
«Républicains! le signal est donné, les mo- « ments sont précieux et les mesures décisives. (( Marchons ! Que la loi entre avec nous dans « Paris; et si vous en ignorez les chemins, suivez « la trace du sang de vor frères : clic vous con-
<( duira jusqu'au pied de ces murs d'où sont sortis « les fléaux homicides , les complots sanguia naires et l'agiotage dévorant, source de notre « misère.
ce Là vous rendrez la liberté aux bons citoyens,
« la dignité à la représentation nationale Les
« scélérats disparaîtront , et la république sera « sauvée. »
Tout le midi était soulevé, et chaque commune, se modelant sur Marseille, avait son comité-général. Barbaroux se montrait courageux sous le poids des revers, inébranlable au milieu des orages; enflammé de vengeance, il agitait à Caen le drapeau de l'insurrection. Une jeune personne, grande, bien faite, portant sur sa figure céleste un mélange de douceur et de fierté, une expression d'enthousiasme et de force d'ame, se présentait quelquefois chez lui, toujours accompagnée d'un domestique, et elle l'attendait dans un salon où passaient des girondins fugitifs : c'était Charlotte Gorday, qui sollicitait en apparence une grâce pour un de ses parents ; mais le véritable motif de ses visites était de connaître quelquesuns des fondateurs de la république qu'elle idolâtrait. Les talents, les vertus et les malheurs de ces généreux proscrits et surtout du député de Marseille , beau et jeune comme elle , émurent vivement son cœur sensible et magnanime qui ne prit plus conseil que de son courage. Se dc-
vouant à ce qu'elle crut la cause de la liberté, elle eût voulu immoler tous les montagnards persécuteurs ; mais il fallait choisir, car sa main ne pouvait en frapper qu'un seul, et c'est sur Marat qu'elle résolut d'appesantir cette main vengeresse. Elle le dit, elle le fit et lorsque, paraissant devant ses juges, qu'elle étonna par sa sérénité angélique, elle entendit prononcer la sentence de mort, elle remit deux lettres au président, l'une pour son père et l'autre pour tiarbaroux, qui venait d'adresser aux Marseillais une proclamation brûlante \
' Le i3 juillet 1793.
» « Marseillais, au milieu des nouvelles persécutions dont je m'honore d'être la victime, je n'ai pu répondre aux témoignages d'estime que vous m'avez donnés. Ma réponse est dans mes actions : c'est en combattant la nouvelle tyrannie qui s'est élevée dans Paris; c'est en portant dans les départemens où j'ai pu pénétrer la statue brisée de la liberté; c'est en la couvrant de mon corps et en mourant pour elle, que je suis, que je serai digne de vous
«« Levez- vous, et marchez sur Paris
* Marchez à Paris, non pour combattre les Parisiens , qui vous tendent les bras , mais pour fraterniser avec eux , mais pour les délivrer de l'oppression de leurs tyrans, mais pour jurer avec eux, avec les hommes du nord, l'unité et l'indiTtsibilité de la république.
« Marchez à Paris, non pour dissoudre la convention nationale, mais pour assurer sa liberté, mais pour la rendre respectable comme le peuple qu'elle représente.
« Marchez à Paris, non pour soustraire les députés proscrits au glaive de la loi, mais pour eiiger au contraire qu'ils
Marseille leva son bataillon, qui devait joindre à Avignon celui de Nîmes. Le tribunal populaire condamna à la peine de mort Barthélémy, fabri-
soient juges par an tribunal national, mais pour faire juger aussi tous les représentants du peuple, tous les ministres, tous les administrateurs de Paris. Il faut que tous les hommes dont la fortune s'est accrue dans les fonctions publiques restituent ce qu'ils ont volé. Il faut que les assassins soient punis, et les dictateurs précipités de la roche Tarpéïenne.
« Pardon pour les hommes égarés , justice pour les brigands!
« Marseillais , la racine du mal est â Paris. Quand la représentation nationale sera vengée des attentats d'un conseil général contre-révolutionnaire, les maux de la patrie finiront , parce que les traîtres n'existeront plus. Voyez les gouffres qu'ils ont ouverts, les hommes et les choses qu'ils ont dévorés... Marseillais, le rendez-vous est à Paris.
« On m'accusera de vouloir vous soulever : oui, je vous soulève et je soulèverai la France entière contre les brigands. Rappelez- vous les jours mémorables de notre première insurrection en 1789, quatre mois avant la prise de la Bastille. Tel je fus alors, tel vous me verrez encore au poste de l'honneur: décrets d'accusation, poignards, échafaud, je braverai tout. Deux sentiments seuls embrasent et consument mon ame : c'est l'amour de la liberté et la haine de la tyrannie ; j'y joins an sentiment plus doux , c'est la reconnaissance. Je vous la dois, parce que vous m'avez mis au poste du péril; je la dois aux habitants de Caen, parce qu'ils m'ont reçu sur la terre hospitalière, et qu'ils servent bien la patrie. Marseillais, sauvez-la, et que celui-là périsse, maudit du ciel avec toute sa race, qui parlera, écrira, pensera contre la république une et indivisible ! » — Caen, le 18 Juin 1793.
( Barbai oux de Marseille, député par le département des Bouches-du-Rhône à la convention nationale, expulsé par la force du poste où l'avait placé la volonté du peuple. )
cant de savon. On avait produit contre l'accuse une lettre oh il exprimait des sentiments de haine contre les meneurs des seclions. Barthélémy fit trois fois le tour de l'échafaud en saluant les assistants et en disant : Je vais mourir pour la patrie. Après quoi , il baisa une cocarde tricolore et se livra au bourreau. On exécuta le même jour 1 un nommé Poulet qui avait levé des contributions arbitraires. Deux jours après , l'assemblée électorale nomma J.-B. Vence et Gilly députés à Bourges.
Des commissaires arlésiens étaient venus à Marseille presser le comité-général de faire passer le bataillon a Arles, oii les sans-culottes menaçaient de reprendre leur domination. Le comité accueillit cette prière , et le bataillon marseillais, au lieu de marcher droit à Avignon, alla (aire un long séjour à Arles. Sur ces entrefaites, la convention détacha de l'armée des Alpes 1,500 hommes sous le commandement du général Cartaux, pour arrêter les bataillons de Marseille et de Nîmes.
Des bandes d'insurgés se rendaient à Avignon de toutes parts. Lyon , menacé par un autre détachement de l'armée des Alpes, pressait vivement la marche du bataillon marseillais originairement destiné pour Bourges , et ce bataillon était à Arles, et Cartaux s'avançait.
' Le io juillet.
Enfin les Marseillais sortirent d'Arles , mais ce fut trop tard. Les troupes du département du Gard abandonnèrent le Pont-Saint-Esprit , et cette défection amena celle de tout le ci-devant Languedoc. Les Avignonais se déclarèrent pour Cartaux qui était à Pierrelate , et voulurent barrer le passage de la Durance au bataillon de Marseille qui venait d'Arles. Tandis que les Marseillais forçaient le passage à coups de canon au bac deNoves, les citoyens de l'isle, faisant cause commune avec eux, attaquaient les Avignonais vers la Chartreuse de Bonpas. Un seul enfant fut tué : c'est Viala , tambour d'un bataillon d'Avignon , auquel Robespierre fit accorder les honneurs du Panthéon. Les Avignonais culbutés coururent se réfugier dans leurs murs, et les Marseillais y entrèrent triomphants.
Cartaux se concentrait a Orange, et Marseille, se voyant menacée, songea sérieusement à lever des troupes pour empêcher l'armée conventionnelle de passer la Durance. Le comité-général invita toutes les communes à envoyer des gardes nationaux à Avignon. Plusieurs se rendirent à cette invitation, mais il n'y avait pas encore de général; le commandement était entre les mains de Rousselct > chef du bataillon marseillais , homme sans connaissances militaires. Rousselct reconnut son incapacité, se démit de ses fonctions et entra dans les rangs comme simple vo-
Ion taire. Le comité envoya des commissaires civils et des officiers qui ranimèrent le courage des troupes et formèrent un conseil investi du commandement suprême.
Cartaux attaqua Avignon le 27 juilletà la pointe du jour; il fut vigoureusement repoussé. Un grand conseil s'assembla aussitôt : il fut formé des officiers, des commissaires civils, du conseilgénéral de la commune d'Avignon et du comitégénéral des sections de la même ville ; assemblage étonnant pour délibérer sur un plan de campagne. Pendant la discussion, on annonça un courrier extraordinaire venant de Marseille ; il était porteur d'instructions du comité-général pour l'armée Ce comité disait : dans le cas ou vous vous verrez forcés d'abandonner Avignon , ce qui ne nous paraît pas présumable, vous vous replierez sur la rive gauche de la Durance, et prendrez les positions propres à empêcher l'ennemi de passer. Le commissaire qui lisait cette partie des instructions ne sut pas en saisir le sens et s'écria : voilà que le comité-général de Marseille nous ordonne de nous replier sur la Durance. Le bruit se répand aussitôt qu'on va battre en retraite; une terreur panique s'empare des esprits, on s'attroupe , on se pousse, on sort de
' Quand ce courrier partit, Avignon n'était pas encore attaqué, et le comité-général de Marseille ne connaissait pas la victoire des sectionna ires.
DE MARSEILLE. 509 la ville dans une confusion inexprimable, on se précipite au bac de Barbentane. Chose incroyable! si les troupes de Marseille, victorieuses le matin, s'étaient présentées devant le camp ennemi au lieu de se débander, c'en était fait de l'armée de Cartaux qui murmurait hautement. Les corps qui la composaient, à l'exception de l'infanterie allobroge 1 , voulaient passer du côté des Marseillais, et le représentant Albitte faisait tous ses efforts pour empêcher la dissolution qui menaçait cette armée découragée.
La nouvelle de la déroute des sectionnaires fut apportée à Marseille par les commissaires civils qui y arrivèrent le 28 juillet , à sk heures du matin. On fut consterné quand on apprit que , même contre la teneur expresse des instructions , les bords de la Durance étaient abandonnés ; néanmoins tout n'était pas perdu. Cartaux n'avait que 2,000 hommes environ, dont 500 de cavalerie. Il restait a Marseille de grandes ressources , une nombreuse garde nationale , une artillerie redoutable , des compagnies de marins et de douaniers qui montraient du dévouement et de la bravoure , des sommes immenses en assignats , 4,300,000 fr. disponibles en numéraire. Les sections de Toulon s'étaient levées; elles avaient anéanti le club, le
1 Cette troupe recrutée eu Dauphiné s laissé à Marseille un long souvenir de terreur.
seul qui restait encore dans le midi; elles avaient formé, comme à Marseille, un comité-général et un tribunal populaire. Les esprits se relevèrent de leur abattement. L'administration des Bouches-du-Rkône , le district et la municipalité de Marseille , le comité-général et les présidents des sections furent convoqués. L'assemblée décréta 1 la formation d'une armée départementale, et nomma général en chef le chevalier de Villeneuve -Tourrette, ancien colonel du régiment d'Artois infanterie. Elle révoqua les commissaires civils, et choisit, pour les remplacer, Pierrc-Laugicr, Rampai fils , J.-B. Vence et MicheJ d'Aiguières. Ces nouveaux commissaires et le général en chef se rendirent a Aix la même nuit; ils y apprirent que l'armée de la convention, qui avait dépassé la Durance, était dans les districts de Tarascon et d'Arles.
Les préparatifs de guerre n'entravaient pas les décisions du tribunal populaire, qui condamna six individus à mort, et trois autres a plusieurs années de galères, pour avoir exigé des contributions illégales.
Villeneuve s'occupa k rallier tout ce qui s'était enfui d'Avignon. Ces débris, joints h de nouvelles compagnies de Marseille et a des détachements d Aubagnc, de Roquevairc, de La Ciotat , for-
» Le m<>mc jour, 28 juillet.
niaient déjà un corps de 2,000 hommes, et des volontaires arrivaient à chaque instant. On profita de l'expérience du passé pour tracer une ligne de démarcation entre les différents pouvoirs. Toulon envoya une compagnie de gardes nationaux et 500 hommes de troupes de ligne. Ce premier renfort fut bientôt suivi d'un second, composé de 300 hommes, qui formaient le premier bataillon des grenadiers des Bouchcs-du- Rhone.
L'armée départementale s'organisait, lorsque, le 3 août, on eut avis que l'ennemi était déjà à Lambesc et à Salon. Villeneuve partit d'Aix le même jgnr avec quatre bataillons, et s'avança vers les conventionnels qui, à son approche, se rangèrent en bataille. Il les mit en fuite, et s'établit sans obstacle a Lambesc. Le 5 , il ordonna la marche sur Salon , où il arriva à onze heures du matin. L'ennemi l'avait évacué la veille et s'était replié sur Orgon , oii il se disposait à repasser la Durancc.
L'armée départementale fut alors répartie à Lambesc , à Salon , a Lanson et à Saint-Cannat ; quelques troupes restèrent à Aix , et Villeneuve envoya un bataillon a Venelles en apprenant que des partis ennemis étaient répandus à Mérindol , à Cadenet et a Pertuis, sur la rive droite de la Durancc. Ce bataillon, fort de 700 hommes et commandé par Arbaud , passa la rivière et s'em-
para de Gadenet. Attaqué le 1 1 par 200 hommes, il s'enfuit en voyant son chef blessé mortellement. Le général accourut de Lambesc , rallia les fuyards et leur fit passer la Durauce avec ordre. Les troupes de la convention restèrent dans Cadenet; il ne les poursuivit pas. Il se proposait de les attaquer à Orgon, où se trouvait leur
INI
tration et la déroute de Gadenet dérangèrent ses projets et jetèrent le désespoir dans son ame.
Le comité- général était instruit que la convention avait donné Tordre à Brunet, général de l'armée d'Italie, de faire avancer un corps de troupes pour mettre l'armée départementale entre deux feux. On cherchait les moyens d'entamer une négociation avec l'escadre anglaise qui était dans les mers de Marseille et de Toulon , et avec la flotte espagnole qui croisait a la hauteur de Roses : on ne put pas s'accorder. Chacun sentit alors le besoin de concentrer une autorité trop partagée. Dans une réunion solennelle des corps administratifs, des présidents des sections et de leur comité-général, il fut proposé de former une commission investie de tous les pouvoirs, de la composer de sept membres, y compris Peloux et Castelanet , et de lui donner le nom de comité de sûreté générale. Bruniquel, Raymond aîné, J. Abeille et deux autres citoyens furent choisis. Ce comité se forma le 1 4 août ; il ordonna pour le
lendemain une procession générale : on descendit la statue de Marie du fort de Notre-Dame-dela-Garde, et on la promena avec pompe dans la ville.
Le 18, à six heures du soir, le bruit se répandit dans Salon que l'ennemi venait attaquer cette ville, et que, des hauteurs d'Aiguières, on le voyait défiler dans la Grau. La générale battit : la moitié de la colonne marseillaise se porta sur le chemin d'Avignon , l'autre moitié sur la route d'Arles; on passa ainsi la nuit. Le lendemain, un peu avant le lever du soleil , les Marseillais furent attaqués par un corps d'environ 1,500 hommes. La canonnade se soutenait bien de part et d'autre, lorsque, sur la route d'Avignon, un grenadier de la section n° 7 , dite de Saint-Martin, cria : sauve qui peut ! Le desordre se mit aussitôt dans les rangs des sectionnaires, et leur déroute fut complète. Quoique le second corps, placé sur le chemin d'Arles, fît bonne contenance , Villeneuve se vit dans la nécessité d'ordonner la retraite sur Lanson. Il sauva toute son artillerie et ne perdit que 30 hommes : toujours maître de Lambesc, il proposa d'envoyer un corps de troupes s'emparer des hauteurs de la Barbcn ; mais un conseil de guerre détermina de se retirer aux Pennes.
L'inquiétude régnait dans Marseille ; les grains y devenaient tous les jours plus rares; une com-
Mi HISTOIRE
mission de subsistance n'y tenait le pain a un prix modéré qu'à force de sacrifices. Tous les citoyens riches avaient fourni des sommes considérables pour les fonds de l'approvisionnement. La commission avait acheté a Gênes une assez grande quantité de blé, mais les Anglais bloquaient le port; elle en avait aussi acheté dans l'Hérault, mais il y était retenu par l'administration départementale, déjà séparée de la coalition du midi. Arles ne pouvait plus rien fournir ; Cartaux en était le maître. Ce fut alors que le comité de sûreté générale chargea Gézan et Labat de se rendre auprès des Anglais et des Espagnols, et daller même jusqu'à Gênes pour demander le libre passage des grains. Ces députés partirent le 20 août-, le 22 au matin, la frégate anglaise Némesis se présenta devant Marseille avec pavillon parlementaire : le comité envoya Abeille, un de ses membres , à bord de cette frégate pour réclamer des secours que les circonstances rendaient toujours plus urgents. A la nuit, la frégate mit à la voile et joignit le lendemain l'amiral Hood, commandant l'escadre anglaise, qui avait fait à Gézan et à Labat le plus honorable accueil. Les députés arrivèrent à Marseille, le 23 dans la nuit, sur le vaisseau Victor y. Ils venaient défaire une déclaration conforme à celle d'Abeille qui suppliait l'amiral Hood d'accorder assistance aux sections marseillaises pour faire proclamer
Louis xvii dans le département des Bouchcs-du- Rhônc. Ilood fit aussitôt une proclamation aux habitants de Marseille et de Toulon pour les engager à se prononcer sans délai
La situation de Marseille était alors très critique. L'armée départementale gardait les passages des montagnes ; Villeneuve avait posté la colonne de Salon d'abord aux Pennes, ensuite sur les hauteurs de la Gavotte ; celle de Lambesc h Fabregoulc, en avant de Septèmes. De nouvelles troupes se levèrent a Marseille et mar-
' « Français , vous êtes , depuis quatre ans , travaillés par une révolution qui a successivement amené sur vous tous les malheurs. Après avoir détruit le gouvernement, foulé aux pieds toutes les lois, assassiné la vertu, préconisé le crime, des factieux , parlant de liberté pour vous la ravir, de souveraineté du peuple pour dominer eux-mêmes, de propriété pour les violer toutes, ont établi leur odieuse tyrannie sur les débris d'un tronc où fume encore le sang de votre légitime
souverain Le tableau de vos maux est horrible; il a dû
affliger les puissances coalisées : elles n'ont vu de remède que dans le rétablissement de la monarchie.
« Je viens vous offrir les forces qui me sont confiées pour épargner Pcffusion du sang, pour écraser les factieux, rétablir l'harmonie et la tranquillité que leur détestable système menace de troubler dans toute l'Europe.
« Comptez sur la fidélité d'une nation franche. Je viens de donner une preuve éclatante de sa loyauté: plusieurs vaisseaux chargés de blé, venant de Gènes, arrivent dans vos ports , escortos par des vaisseaux anglais.
« Prononcez- vous donc, et je vais faire succéder des années de bonheur à quatre ans de servitude et de calamité. »
5iG HISTOIRE
chèrentà Roqucvairc; le général prévint le comité de lui tenir quatre bataillons prêts a venir le secourir en cas d'attaque. Les sections assemblées députaient sans cesse aux autorités. Tout s'agitait, tout se heurtait; le bataillon de la section n° 1 1 , commandé par Vidal, s'était retranché dans le quartier des Prêcheurs avec une pièce de canon. Vidal n'avait d'abord sous ses ordres que 350 hommes; mais bientôt plusieurs patriotes des autres quartiers de la ville vinrent se ranger sous ses enseignes, et il s'empara de quelques pièces d'artillerie. Dans cette attitude, l'intrépide bataillon députa vers la municipalité pour lui signifier qu'il ne voulait pas subir le joug des ennemis de la France, et qu'il mourrait républicain. Des dispositions hostiles se faisaient autour de lui, et plusieurs bataillons s'ébranlaient pour l'attaquer, lorsque les officiers municipaux se présentèrent pour l'inviter à se soumettre. Gaillard, président de la section insurgée, etGaroutc, secrétaire, leur firent celte réponse : Nous nous retirerons lorsque I? armée de la république viendra nous relever. Le bataillon n° 1 1 resta ferme li son poste et bivouaqua toute la nuit du 22 au 23 ; les patriotes de la section n° 9 vinrent se réunir a lui avec leur drapeau. Le 23 au matin , la femme Boude remit à Gaillard une lettre de son époux, de Granet, frere du conventionnel, et d'autres montagnards
incarcérés au fort Saint-Jean. Ces prisonniers imploraient le secours des républicains, leurs amis ; on leur répondit qu'ils allaient être libres.
Le comité de sûreté générale quitta Saint- Jaume oii il tenait précédemment ses séances , et alla s'établir dans une maison à la place Monthion. Vers midi, les insurgés furent attaqués à force ouverte par tous les bataillons restes dans la ville auxquels se réunirent les marins. On les resserra dans l'église des Prêcheurs en plaçant des canons à la rue des Nobles 1 , à celles de Saint-Jaumc, de Saint-Victoret, des Consuls et de la Croix-d'or. Cependant un détachement des assiégés profita de l'obscurité de la nuit et alla s'emparer de la porte d'Aix ; dans la matinée du 24, il abandonna cette position et retourna aux Prêcheurs. Après vingt heures d'un feu continuel, on imagina de bombarder l'église pour en débusquer les patriotes, et l'on plaça des mortiers au CuUde-Bœuf. Les assiégés résistèrent pendant sept heures à une lutte si inégale; mais les cris et les gémissements des vieillards, des femmes, des enfants, et l'aspect des désastres que le quartier avait éprouvés, les décidèrent enfin à une retraite plus avantageuse au succès de l'armée républicaine qu'une résistance prolongée. Us se firent jour à travers leurs ennemis, et sor-
' Aujourd'hui la rue Bulsunce.
tirent de la ville par la rue de l'Oratoire , par celle de l'Observance et par la porte de la Joliette, pour aller joindre les troupes de Cartaux et accélérer leur marche sur Marseille. Par le bruit des bombes et des canons , on eût dit que la moitié de la ville était engloutie , et que des milliers de cadavres jonchaient le sol tremblant. Cependant les républicains n'eurent que cinq morts , et du côté des sectionnaires un seul capitaine marin perdit la vie; le nombre des blessés fut beaucoup plus considérable.
Le même jour 24, à midi, l'armée de la convention attaqua les troupes départementales sur les hauteurs de Fabregoule. Le général Villeneuve avait dépêché , à dix heures , un courrier extraordinaire à Marseille, pour faire venir les quatre bataillons qu'il avait précédemment demandés. Ce secours lui était d'autant plus utile que , la veille de l'attaque, pendant qu'on se battait dans la ville, le bataillon des grenadiers des Bouches-du-Rhône que Toulon avait envoyé était passé du côté de l'ennemi. La désorganisation était complète à Marseille ; le comité des sept n'y trouva aucune force disponible, et se borna à faire une proclamation rassurante. Hélas! tout était déjà décidé : a peine Cartaux eut attaqué , qu'une partie des canonniers de l'armée départementale précipita ses pièces d'artillerie des hauteurs où elles étaient placées, et s'enfuit lâchement. L'ar-
mée , d'abord étonnée , ne tarda pas à suivre cet humiliant exemple ; elle se replia sur tous les points et entra pêle-mêle dans Marseille.
0 jour de deuil et de honte ! on eût dit que deux cent mille barbares s'avançaient avides de carnage et brandissant des glaives exterminateurs, tant le désordre était affreux , tant la terreur générale; et Car taux, le plus mauvais général de la république, n'avait que 2,931 hommes! Les rues se couvrirent d'abord d'une foule désespérée ; partout des clameurs confuses , puis un morne silence. Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient fermées. Villeneuve ne songea pas a défendre une ville qui présentait un spectacle si déchirant ; il ordonna la retraite de ses troupes sur Toulon. Les débris de l'armée départementale, suivis d'une foule de malheureux qui s'éloignaient de leurs foyers domestiques, allèrent coucher à Cassis et à La Ciolat , et entrèrent dans Toulon le lendemain 25.
Cartaux, étonné de son facile triomphe , aurait pu faire son entrée a Marseille le 24 au soir; rien ne s'opposait à sa marche : il y entra le 25 , à neuf heures du matin. Le bataillon de la section n° 1 1 et les autres patriotes marseillais , au nombre de 2,000 hommes, ouvraient la marche de l'armée républicaine. On y voyait les représentants du peuple Àlbitte, Gasparin, Salicctli, Escudicr ctNiochc, commissaires de la conven-
tion dans les départements des Bouches- du - Rhône, du Var et de PArdêchc. La municipalité suspendue par le comité -général rentra aussitôt en fonctions, et le club reprit ses séances \ Le 27, tous les citoyens furent désarmés. Cartaux s'arrêta à Marseille, et ce séjour donna aux sections de Toulon le temps de négocier avec les amiraux des puissances coalisées qui firent entrer, le 28, leurs troupes et leurs escadres dans la ville; la nuit précédente, ils avaient occupe le fort Lamalguc. L'armée départementale, réduite à un seul bataillon, fut d'abord placée h Ollioules, à l'exception de quelques compagnies qui gardèrent les redoutes de Malbousquet et de Saint- Antoine. Cartaux et les représentants du peuple songèrent alors \i marcher sur Toulon ; ils arriérent à Ollioules le 31 : le bataillon départemental, trop faible pour résister , se replia. Des détachements anglais et espagnols accoururent et repoussèrent Cartaux jusqu'au delà des défilés dits les Baux d Ollioules. La garde de ce passage fut confiée aux soldats de Villeneuve; mais on les •
1 Le président ouvrait toutes les séances par ces acclamations : « Vive la république ! Vive la convention nationale ! Vive la montagne! Vivent les sociétés populaires jacobites ! Vivent les défenseurs de la patrie! Vive la loi du maximum et son entière exécution ! Périssent les scélérats et les persécuteurs des patriotes ! Citoyens , vous êtes invités à cultiver l'étude de la langue française. »
laissa manquer de munitions de guerre et de
les repoussa jusque dans les murs de Toulon.
Les assemblées primaires de Marseille acceptèrent la constitution de 1793 à l'unanimité des votants : quelle voix imprudente eût osé la combattre? Le tribunal révolutionnaire fut rétabli sous la présidence de Maillet jeune ; Giraud y exerça le redoutable ministère d'accusateur public l et la terreur commença son règne en détendant, comme une lave dévorante, sur une terre bouleversée jusque dans ses entrailles. Les membres du comité-général , de la commission des sept, du tribunal populaire et de la municipalité provisoire, les présidents et les secrétaires des sections, les officiers de l'armée départementale , tous ceux qui avaient occupé des emplois publics durant le mouvement contre -révolutionnaire furent impitoyablement poursuivis; mais les plus compromis se sauvèrent à Toulon avec Pcloux et Gastclanet, à la suite de Villeneuve et de son état-major. Pierre Laugier et J.-B. Vcncc eurent moins de bonheur : traduits devant le tribunal de Maillet, ils furent condamnés à la peine de mort 1 et la subirent avec
' Laugier demanda, pour toute grâce, de ne point passer devant sa maison en allant au lieu du supplice. Cette triste faveur lui fut accordée.
Vcnce, âgé seulement de a 3 ans, possédant tous les dons
courage. Qui pourrait dire les noms de toutes les victimes ? qui pourrait peindre avec d'assez noires couleurs les calamités affreuses que le ciel irrité fit tomber sur Marseille? Les prisons regorgèrent de suspects entassés les uns sur les autres; une farouche tyrannie, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent , soumit les citoyens tremblants à ses ignobles caprices, et les haines particulières engendrèrent de nombreux forfaits, sous le masque du patriotisme indigné, au nom de la liberté gémissante. Cartes de sûreté, certificats de civisme, visites domiciliaires, maximum, réquisitions, emprunts forcés, confiscations, mesures inquisitoriales , brutal abus de la force, outrages de toute espèce, souillures de tous les instants, tels furent les moyens de gouvernement employés par les montagnards victorieux. Toulon arbora le drapeau blanc et proclama Louis xvn, le 1er octobre. Cet événement enflamma la rage des persécuteurs de Marseille. Barras, Fréron, Robespierre jeune , Ricord *, Salicetli voulurent réparer les lenteurs de Cartaux et des premiers représentants du peuple , qu'ils remplacèrent dans le midi. Barbares proconsuls ! c'est en caractères de sang et de bouc
de la nature et de la fortune, s'était réfugié à bord d'un vaisseau génois. Ce vaisseau fut pris par un corsaire français , qui ramena le jeune proscrit à Marseille.
1 Député du Var.
qu'ils se sont inscrits dans nos annales. Us proposent de supprimer le nom de Marseille et de lui donner désormais celui de ville sans nom, comme s'il dépendait d'eux d'effacer cette appellation glorieuse que prononçaient avec respect tous les grands hommes de l'antiquité et qui se rattache à des souvenirs impérissables ! Us s'en prennent même à ce qui est muet, insensible , inanimé. À leurs yeux, le marbre, les monuments et les chefs-d'œuvre des arts sont coupables et doivent être punis. Qu'ils tombent, qu'ils soient réduits en poudre, qu'ils cessent de souiller la terre de la république ! s'écrient-ils dans les transports de leur rage insensée; et l'antique basilique des Accoules, le fameux temple du quartier Saint-Ferréol, la salle des concerts, les plu» beaux édifices où les sections s'assemblaient, disparaissent sous le marteau de ces Vandales. L'hôtel-deville aussi était promis a la destruction; déjà le balcon s'écroulait, des mains sacrilèges avaient déjà mutilé l'ouvrage de Puget, lorsque Micoulin, président de la commission municipale, et Le jourdan, agent national de la commune », se rendirent
1 Cette commission venait d'être créée par arrêté des représentants du peuple, dans l'exercice de leur pouvoir dictatorial ; elle remplaçait l'ancienne municipalité suspendue illégalement par le comité-général des trente-deux sections et réinstallée à l'entrée de Cartaux. Micoulin et Lejourdan furent obligés d'accepter les fonctions (pi on leur confia, sous peine d'être réputés suspects.
auprès de Robespierre jeune, de Ricord et de Salicctti1, les supplièrent d'épargner ce monument et s'efforcèrent de les émouvoir. Robespierre se montra d'abord inflexible, mais ses collègues l'entraînèrent, et la démolition fut provisoirement suspendue. Bientôt le comité de salut public , pressé par les vives instances de Granet , convertit en arrêté définitif cette décision provisoire. Fréron avait aussi proposé de combler le port de Marseille ; heureusement les autres représentants s'y opposèrent. Le comité leur écrivit que si cette ville était aussi rigoureusement punie, il faudrait que Bordeaux disparût du sol français. Hé bien! répondit Fréron, Bordeaux > comme Marseille, a eu ses Barbaroux 9 Bordeaux est criminelle. Si Bordeaux s'est rendue coupable d'aussi grands attentats, il faut raser Bordeaux, il faut raser Marseille. Cette proposition fut rcpoussée, mais le sang n'en coula qu'avec plus d'abondance.
Le 23 octobre , trois commissaires arrives de Paris amenèrent avec eux le duc d'Orléans, qui avait toujours montré dans sa prison cette sérénité d'amc et celte fermeté de caractère qui ne l'abandonnèrent pas dans ses derniers moments *. Le 31 du même mois, Duprat ctDcperret, dé-
* Fréron et Barras étaient alors à Toulon.
a Le duc d'Orléans fut exécuté à Paris, le 6 novembre x 793.
pûtes des Bouches- du - Rhône , montèrent sur l'cchafaud avec l'éloquent Vergniaud , Brissot , Gensonné, Boyer-Fonfrède et les autres chefs de la Gironde. Le montagnard Gasparin était mort d'une indigestion à la suite d une débauche.
Quelques ecclésiastiques vinrent déposer à la commune leurs lettres de prêtrise, en déclarant qu'ils n'avaient jamais cru à la religion catholique, qu'ils ne reconnaissaient plus d'autre culte que celui de la liberté et de l'égalité , qu'ils abjuraient toutes leurs jongleries. Plusieurs se marièrent, et parmi eux le chanoine de Bausset, dont la femme fut portée en triomphe. Cette révolution, si terrible dans son enfantement, mais >i salutaire dans ses résultats, employa savamment tout ce qui frappait les sens du peuple, et toujours elle se montra prodigue de chants, de fêtes et de cérémonies. Elles avaient un éblouissant prestige ces solennités républicaines qui apparaissaient avec des proportions colossales au milieu des orages et des foudres. Par ordre des commissaires conventionnels, les premières décades, belles de tout l'attrait de la nouveauté, furent célébrées à Marseille avec magnificence 1 : c'étaient des promenades civiques qui partaient de la maison commune, se rendaient au temple
• Plus tard c^s lïtcs dégénérèrent : on n'y vit plus que quelques polissons, habillés en grecs et eu romains, à la suite dos autorités constituées.
de la Raison 1 , et parcouraient les principales rues. Mais la pompe de toutes ces fêtes fut bientôt éclipsée par une fête plus brillante. Dugommier avait succédé a Cartaux; le jeune Napoléon Bonaparte révélait la puissance de ce génie en présence duquel l'Europe subjuguée devait un jour faire silence, et les troupes de la convention entrèrent dans Toulon le 19 décembre. Les patriotes marseillais en éprouvèrent une joie bien vive, et ils voulurent que des réjouissances publiques en manifestassent l'expression . On fit une procession triomphale digne d'être décrite : elle partit de l'hôtel -de -ville. Un corps de cavalerie d'élite ouvrait la marche, précédé de ses trompettes retentissantes; un héraut d'armes, richement décoré, faisait flotter la bannière du département sur laquelle on lisait en caractères d'or les droits de l'homme et du citoyen; il était suivi d'un bataillon de la garde nationale, suivi lui-même d'une troupe de jeunes vierges tenant chacune à la main une branche de laurier et une enseigne déployée; douze volontaires portaient un élégant faisceau surmonté d'une pique et d'un bonnet rouge, symbole de l'union de tous les départements français; ensuite l'on voyait une urne funéraire avec cette inscription : Ici repose la cendre des martyrs de l'indépendance; sur un
« L'église des Prêcheurs.
char somptueux se trouvait Apollon, jouant de la lyre et entoure des muses avec leurs divers attributs. Une autre divinité de l'Olympe foulait aux pieds des sceptres et des couronnes; puis s'avançait un petit corps d'armée, comme prêt à.partir pour terrasser les ennemis du peuple ; venaient les quatre saisons et la déesse de l'abondance. Le bataillon du 10 août et celui du 21 janvier marchaient tambour battant ; suivaient quelques compagnies de gardes nationaux qui faisaient rouler divers instruments de guerre ornes de guirlandes; après eux, l'image de la Bastille détruite ; un char surmonté d'un trône sur lequel se montrait Hercule, sa massue à la main; la déesse de la liberté aussi dans un char précède de plusieurs lévites couronnés de fleurs; encore un char qui portait une forge et qu'entouraient des ouvriers avec les marques distinctives des métiers et des arts; des bœufs traînant une charrue, suivis de laboureurs; des groupes de vieillards, de vétérans et d'invalides ; les membres du club, se présentant en phalange serrée, liés les uns aux autres avec des rubans tricolores; une troupe de comédiens dans des costumes différents ; un arbre de la liberté entrelacé de bandelettes aux trois couleurs que tenaient vingt jeunes filles resplendissantes de parure. Alors paraissaient Du gommier et son état-major ; derrière eux , un détachement traînant dans la pous-
sière des drapeaux blancs et des canons brises; ensuite un chariot chargé de blessés, et sur lequel se trouvait aussi un guerrier armé de pied en cap dans l'attitude d'un triomphateur; les bustes de Brutus, de Marat et de Lepelleticr; deux hommes condamnes aux galères par le tribunal populaire, vêtus de la livrée du crime et courbés sous le poids des fers ; de nombreux corps de musique, mêlant des sons harmonieux aux chants patriotiques qui retentissaient de toutes parts; des trépieds, des cassolettes, des licteurs; le vaisseau de la république; les représentants du peuple, les membres de la commune, tous les corps administratifs et judiciaires, tous les officiers de la marine et de la garnison ; la marche était terminée par plusieurs bataillons de la garde nationale avec quelques pièces d'artillerie. Au centre de ces bataillons, des enfants forgeaient des armes sur des enclumes. Ce fut ainsi que l'imposant cortège s'avança vers l'autel de la patrie; «ainsi il parcourut la ville au bruit des canons et des cloches, et passa devant le club. La s'élevait un arc de triomphe. Isoard , président de la société , harangua Dugommier et lui présenta une couronne de laurier ; le général la prit en disant qu'elle n'était due qu'aux sansculoltcs de l'armée victorieuse. Ensuite ou enleva aux deux captifs leurs vêtements ignominieux et leurs chaînes pesantes.
Des sacrifices de sang ne cessaient d'être offerts à ces divinités implacables. A Toulon , le fer de la guillotine moissonnait des femmes et des vieillards. On porta dans une chaise à bras, jusque sur l'échafaud, Baussier, citoyen vénérable, âgé de quatre-vingt-quatorze ans -, une femme qui sortait de l'enfantement fut arrachée de son lit et conduite au supplice. Encore si ce fer qui tranchait tant de têtes eût satisfait les représentants du peuple; mais il ne pouvait suffire à leur vengeance impatiente qui voulait d'un seul coup frapper tous les proscrits. Barras et Fréron firent publier que les bons citoyens allassent au Champde-Mars sous peine de mort, et trois mille s'y rendirent. Fréron était a cheval, entouré de troupes, de canons et d'une centaine de jacobins forcenés. Entrez dans la foule, dit-il a ces derniers , séparez-en ceux que vous voudrez et rassemblez-les le long de ce mur. Les jacobins s'élancent dans les rangs et choisissent les victimes au gré de leur caprice, de leurs passions ou du hasard; au signal donné par Fréron, la mousqueterie tonne de toutes parts, les malheureux Toulonnais se meuvent pêle-mêle et tombent les uns sur les autres. Tout-à-coup, par ordre du proconsul; une voix s'écria : Que tous ceux qui ne sont pas morts se lèvent! Les blessés croient qu'on veut les secourir : ils se dressent.
on les foudroie de nouveau , et puis le fer moissonne tous ceux que le feu épargna
A Marseille , le tribunal révolutionnaire avait envoyé au supplice deux cents personnes , et la convention nationale, en décrétant, sur la demande de Bourdon de l'Oise, que la section n° 1 4 avait bien mérité de la patrie, avait aussi décrété, sur la proposition de Barrère , que les biens des condamnés serviraient a indemniser les patriotes marseillais des malheurs et des pertes qu'ils avaient éprouvés en combattant pour la cause républicaine. Cependant le tribunal n'allait pas assez vite au gré des représentants, qui le suspendirent par un arrêté du 7 janvier 1794 : le considérant porta que les plus acharnés sectionnaires, les négociants infâmes accapareurs échappaient à la mort. Fréron et ses collègues ordonnèrent aussi l'arrestation de Maillet et de Giraud, accusés d'avoir reçu des sommes immenses pour faire grâce à des fédéralistes. Ils nommèrent cette com-
1 Cette horrible exécution fut faite sans préjudice de la guillotine en permanence et des fusillades multipliées.
Fréron écrivait à Moïse Bayle : Tous les jours, depuis notre entrée , nous faisons tomber deux cents têtes. Nous avons requis douze mille maçons des départemens environnants pour démolir et raser la tulle. ( Le comité de salut public empêcha cette démolition. )
On fusille à force ; déjà tous les officiers de la marine sont exterminés.
mission militaire dont les fureurs ont acquis une exécrable célébrité. Quatre Parisiens la composaient : Leroy, surnommé Brutus, Lefebvre , Tiberge et Lcpine. Jugeant sans accusateur public et sans formes judiciaires, ils adressaient aux accusés quelques questions sommaires et les faisaient rentrer dans les prisons; ensuite ils en soumettaient la liste à l'examen d'un comité de sans-culottes qui marquait avec de l'encre rouge les noms de ceux qu'il destinait à la mort. Brutus prononçait la sentence en présence des condamnés, et on les plaçait aussitôt sur des charrettes qui les attendaient devant la porte du palais de justice. Le cortège lugubre se mettait en marche au bruit des tambours et s'arrêtait à la Cannebière , où Péchafaud était en permanence. Toutes les fois qu'une tête tombait, un roulement se faisait entendre, et des misérables, principalement des femmes 1 furieuses
1 Ces tricoteuses assistaient aux audiences des tribunaux criminels, et Ton en vit plusieurs placées, comme des personnages de distinction, sur l'estrade où siégeaient les juges. Un jour on jugeait au tribunal révolutionnaire un homme accusé d'avoir fait dans les sections une motion incendiaire. Les débats prouvèrent que cet homme avait gardé le silence, et que la motion avait été faite par un autre. Il allait être acquitté, lorsqu'une de ces tricoteuses se leva et dit qu'elle l'avait vu se frotter les mains en signe de contentement pendant qu'on faisait cette motion L'accusé fut aussitôt condamné à mort.
de jacobinisme, criaient : vive la république! vive la montagne ! La commission militaire , quelques jours après son installation, écrivit à la commune de Paris en lui adressant dix exemplaires de ses jugements : «Vous verrez que nous « n'avons pas perdu un instant. La vengeance h nationale est ici à Tordre du jour; la terreur <( est dans Tarne des lâches , des aristocrates et des a modérés. Le glaive de la loi nous est confié ; il <( frappe journellement des têtes coupables. Il « n'en échappera pas un, nous vous l'assurons. « Plus la guillotine joue , plus la république s'a£ « fermit. Le sang des scélérats , des ennemis de « la patrie arrose les sillons du midi ; leurs corps « fertilisent les champs , la terre a soif de ces n monstres. Nous travaillons sans relâche a faire <( disparaître des départements méridionaux tous « ceux qui ne veulent pas la liberté, qui mépri- « sent l'égalité, qui rejettent l'unité et Tindivi- « sibilité de la république , qui n'aiment pas la «convention nationale, qui craignent les jaco- (( bins et tous les sams-culottes nos frères. Ça va <i bien, ça ira mieux cfrms peu de temps ». » Quel
' Fréron écrivait à Moïse Bayle : « La commission militaire •« va un train épouvantable contre les conspirateurs; ils tom- « bent comme grêle sous le glaive de la loi. Demain seize t doivent être guillotinés, presque tous chels de légion» « notaires, sectionnaires, membres du tribunal populaire, « ou ayant servi dans l'armée départementale. En huit
langage pour des juges! mais aussi quels juges! On les vit ces hommes atroces paraître sur le balcon du palais de justice pour y dicter leurs arrêts de mort , tandis que les victimes étaient entassées sur la place, et de suite les fatales charrettes roulaient vers la guillotine
Le comité de salut public n'approuva pas l'arrêté du 7 janvier : il cassa la commission militaire et forma un nouveau tribunal révolutionnaire, présidé par Bompard , ancien suisse dè l'abbaye Saint-Victor. Les fonctions d'accusateur public furent confiées a Riquier, maître d'école.
Plusieurs proscrits, au nombre desquels était l'avocat Lavabre, se réfugièrent sur un bâtiment génois ; mais ce navire se vit forcé de les débarquer à Mont-Redon. Lavabre, montrant qu'une ame courageuse et libre est toujours maîtresse d'elle-même et sait échapper aux tyrans, se précipita dans les flots ; les autres fugitifs furent guillotinés avec Roux, évêque constitutionnel des Bouches-du-Rhône.
Maillet et Giraud avaient été traduits devant
■ jours, la commission militaire fera plus de besogne que « le tribunal n'en a fait dans quatre mob. Demain, trois « négociants dansent la carmagnole. C'est à eux que nous « nous attachons. «
' On exécuta quarante- cinq condamnés en deux jours seulement, vingt-trois le premier jour, et vingt-deux le lendemain.
le tribunal révolutionnaire de Paris : bruyante fut la joie des sans-culottes marseillais lorsque Granet et Moïse Bayle leur écrivirent que les accusés avaient été acquittés. Le président, en les rendant à la liberté, leur dit : Républicains j le tribunal reconnaît non seulement votre innocence, mais vous accorde encore la couronne civique et le baiser fraternel. Ces deux magistrats assassins allèrent à Marseille reprendre leurs fonctions. Les sans - culottes de cette ville les accueillirent avec enthousiasme et les portèrent en triomphe jusque sur la tribune du club. De jeunes républicaines, conduites par la fille de Fassy, chantèrent des couplets en leur honneur et les couronnèrent de laurier.
Les circonstances devenaient tous les jours plus affreuses : la disette se faisait sentir, une détresse poignante comprimait tous les cœurs. Il eût fallu donner a des hommes sages la mission de réparer tant de maux et de sécher tant de larmes par des mesures conciliatrices. Le croira-t-on? la convention envoya Maignet, Maignet qui surpassa ies attentats de ses prédécesseurs ! Les cendres de Bédouin 1 accuseront toujours sa mémoire abhor-
' Un arbre de la liberté avait été abattu dans ce bourg. Maignet, sans rechercher les vrais coupables, s y rendit à la tétc d'une colonne mobile , et porta la torche dans toutes les rues. Des vieillards, des feifpcs, des enfants furent dévorés par les flammes, et Ton dq^pnda bientôt où exista Bédouin.
rée. La commission municipale, que Micoulin présidait, lui parut manquer d'énergie; il en créa une autre placée à la hauteur des circonstances. Pour obtenir de Robespierre, de Couthon el de Cbllot-d'Herbois rétablissement à Orange d'un tribunal extraordinaire , il allégua que le département de Vaucluse renfermait 10,000 aristocrates dont il fallait purger la France, et qu'il serait trop coûteux de transférer à Paris1. Par arrêté du 10 mai , le comité de salut public créa cette commission fameuse composée de cinq membres pour juger les contre-révolutionnaires de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône \ il nomma pour juges Fauvetti, Ragot, Meilleret , Fernex et Fonrosa. Les négociants et les propriétaires de Marseille furent conduits en nombreux troupeaux à une horrible boucherie , et leur sang inonda la place publique d'Orange. Juge, satellite de Maignet,- écrivait a Payan , agent national de la commune de Paris : Ami, la sainte guillotine va tous les jours; suivant les apparences, il tombera
Ruinés sans ressources, ceux qui survécurent à la dévastation de leurs foyers cherchèrent le salut dans la fuite; mais leur territoire fut cerné, tous furent arrêtés, on en guillotina soixante- trois et Ton répartit le reste dans quatre communes environnantes.
« Une loi précédente ordonnait que de tous les points de la république les prévenus de conspiration seraient traduits au tribunal révolutionnaire de Paris.
HISTOII1E
plus de trois mille têtes. Fauvetti écrivait aussi z Payan : Ragot, Fernex et moi nous sommes au pas; Fonrosaestun excellent sujet, mais formaliste enrage'. Meilleret ne vaut rien, il est quelquefois d'avis de sauver des prêtres contrerevolutionnaires ; il lui faut des preuves, comme aux tribunaux de l'ancien régime.
Les têtes les plus obscures ne pouvaient se soustraire à cette persécution sans pitié, sans honte et sans remords : comme les grands , comme les riches, ils tombent sous la hache fatale les artisans et les cultivateurs. Le jacobinisme, qui avait promis l'égalité, réalise sa promesse avec une cruelle ironie, et son égalité c'est celle de la servitude; la force, c'est sa loi; la spoliation, c'est sa morale ; la vue des souffrances humaines, c'est son plaisir; le mépris pour notre nature, c'est son orgueil; et Marat, c'est son dieu. Et puis, lorsque Robespierre eut fait au vrai Dieu la grâce de le reconnaître , les jacobins marseillais célébrèrent 1 une fête pompeuse en l'honneur de cet Etre-Suprême qui rejeta leurs hommages impurs. Maignet, debout sur un autel de forme ronde élevé à la place Gastellane , parla des charmes de la vertu , des merveilles de la création et de l'immortalité de l ame. Un hérault d'armes conduisit à ses pieds quatre taureaux domptés ;
1 Le 8 juin 179/4.
les nourrices y portèrent les enfants nés dans la décade; de jeunes volontaires jurèrent de vivre libres ou de mourir; des vierges couronnées de fleurs promirent de ne recevoir pour époux que des défenseurs de la patrie ; un char traîna dans la poussière les attributs de la royauté renversée; les artistes dramatiques chantèrent des hymnes , et des nuages d'encens montèrent vers les cieux.
Maignet avait aussi voulu que les Marseillais resserrassent les nœuds de la fraternité dans un banquet patriotique aux frais de la commune. Les tables furent placées au Champ du 10 août1 ; plusieurs milliers de citoyens réunis aux soldats de la garnison vinrent s'y asseoir, après avoir fait une promenade civique ; mais une confusion inexprimable y régna. La ville présentait un aspect de guerre : on fondait les cloches, on en faisait des canons; les ouvriers, requis de travailler pour la nation , confectionnaient des objets d'équipement; les monastères étaient convertis en manufactures ; on fabriquait des armes sur les places publiques et notamment à la Gannebière, occupée par les ateliers appelés révolutionnaires qui furent ensuite transférés à Avignon.
Rebecquy était entré a Marseille et y avait trouvé une retraite ignorée; mais les mesures
• Les allées de Meilhan.
sévères de la convention contre ceux qui don naient asile aux proscrits répandaient un effiro: général , et Rebecquy se vit sans refuge. Que vat-il faire cet homme de courage et de bonne foi? Donnera-t-il à ses oppresseurs le plaisir de le voir tomber dans leurs mains? Non, non; à cette affreuse idée son cœur enflammé bondit d'indignation. A quoi peut lui servir la vie? Naguère elle lui souriait pleine d'illusions et de charmes ; c'est qu'alors il avait foi au bonheur de la France, au règne des vertus et de la liberté. Maintenant qu'il désespère de la république , objet constant de son culte sincère, il invoque la mort qui seule peut endormir ses patriotiques douleurs. II lance au ciel des paroles amères et s'engloutit dans le bassin du port a la faveur des ombres de la nuit r. Et Barbaroux ? ah ! lui aussi va s'éteindre plus misérablement encore. . . A l'âge de vingt-sept ans, lorsque la nature, prodigue envers lui de ses dons, semblait lui promettre une longue carrière de gloire, les tyrans que troublait sa voix accusatrice feront tomber sur l'échafaud cette tête si belle et si majestueuse. Barbaroux avait organisé dans le Calvados, avec Buzot et Salles, une petite armée que les conventionnels défirent à Yernon. Les proscrits furent alors réduits à chercher une nouvelle retraite ; ils parvinrent a s'embarquer à
1 Le 3 mai.
Quimper et ge réfugièrent à Bordeaux , oii ils espéraient trouver des défenseurs . Barbar oux , Guadct , Salles , Buzot et Pétion , forcés de quitter cette ville, errèrent pendant quelque temps et se cachèrent dans les grottes de Saint-Emilion •. Barbaroux , ne pouvant plus supporter le fardeau de cette misérable existence, se tira un coup de pistolet à la tête , et la balle fut un peu détournée par les efforts de Pétion et de Buzot qui retinrent son bras désespéré. Le coup le blessa grièvement et attira plusieurs personnes qui le reconnurent et le transportèrent à Castillon , près de Bordeaux ; presque expirant, il y fut traîné au supplice avec Guadet et Salles, le 25 juin 1794. Bientôt après, Pétion et Buzot, réduits aux dernières extrémités, se donnèrent aussi la mort , et leurs cadavres furent trouvés dans un champ a moitié dévorés par des loups. Funeste effet des discordes civiles ! la force décide de tout , la victoire implacable abuse de ses droits et ne sait que tuer. Les sentiments purs et féconds expirent dans les coeurs glacés qui murmurent de désespoir, pitié, clémence, voix du sang, cri de la nature, douces et consolantes vertus. Au milieu de ces proscrip-
» Barbaroux dit à Louvet , lorsque celui-ci se sépara de ses compagnons d'infortune : « En quelque endroit que soit ma •i mère, tâche de lui tenir lieu de son fils. Je te promets de - n'ayoir point une ressource que je ne partage avec ta femme, « si le hasard veut que je la rencontre jamais. »
tions, l'homme, toujours placé sur les bords de l'abîme ou s'engloutissent les richesses, les talents, la jeunesse et la beauté, renie la dignité de son ame et finitpar se mépriser lui-même ; il s'habitue à se considérer comme le frêle instrument d'un aveugle destin , comme le vil jouet d'un ciel barbare et moqueur; l'aspect du soleil n'inspire plus que la lassitude , et ils ont tous un profond dédain pour la vie, les vainqueurs comme les vaincus , les bourreaux comme les victimes.