‹ Histoire de MarseilleChapitre 22 sur 25 · LITRE VIII · texte numérisé non relu

LITRE VIII

Robespierre, austère et désintéressé, ferme dans ses projets , inexorable dans ses vues , dédaignant les richesses, mais avide de domination , dévoué k ses amis , mais jaloux de tous ceux dont la popularité suivait de trop près la sienne , ressemblait à un grand-prêtre entouré de sectaires , d'enthousiastes et de sacrificateurs. Fort de la société des jacobins, du tribunal révolutionnaire, de la commune de Paris et de l'état-major de la garde nationale, il régnait. Quelques représentants l'attaquèrent, non point parce qu'ils se sentirent du courage, mais bien parce qu'ils eurent peur , et un jour suffit a sa perte 1 . Bientôt

' Le 9 thermidor an a ( 27 juillet 1794 ).

On trouve dans le rapport fait par Courtois, au nom de la commission chargée de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre, cette note : Une fédération de la commune de Paris avec Marseille.

après 1 , le grand démolisseur Fréron , qui en changeant de cause n'avait pas changé de caractère , osa demander à la convention nationale le rasement de l'hôtel-de-ville de Paris, ce Louvre du tyran Robesr^rre. Alors une voix éclatante fit entendre ces mots sur la crête de la montagne : Punissez les coupables et ne démolissez rien : les pierres de Paris ne sont pas plus criminelles que celles de Marseille. C'était la voix de Granet ordinairement silencieux. Fréron fut terrassé par cette foudroyante apostrophe , et rassemblée passa à Tordre du jour.

Un courrier extraordinaire vint arrêter à Orange l'exécution de vingt-deux condamnés , au moment où ils marchaient au supplice. Quelques jours auparavant, dix-huit religieuses formant ensemble un monastère avaient été guillotinées, et la supérieure, avant de recevoir elle-même le coup mortel, leur avait fait, du haut de l'échafaud , une exhortation louchante. A Marseille on ne s'aperçut pas d'abord de la révolution du 9 thermidor, et les jacobins de cette ville ne surent pas en comprendre le sens. Le club, loin de voir sa chute prochaine dans celle de Robespierre, manifesta une joie bruyante lorsqu'il apprit la mort de celui qu'on lui représentait comme un tyran ; il fit une adresse a la convention pour la

' Le 17 thermidor.

DE MARSEILLE. 5i ,

eliciter sur son énergie, il en fit une autre au peuple de Paris. Maignet était encore en mission i Marseille; par ses ordres, les corps administratifs et la garde nationale se rendirent a l'autel h la patrie, et y prêtèrent le serment de faire ine guerre d'extermination aux aristocrates, aux 'édéralistes , aux traîtres et aux modérés ; ils urèrent aussi de défendre la sainte montagne. Les nobles, les prêtres, les suspects furent poursuivis avec le même acharnement; on les accusait încorc de conspirer dans les prisons et de correspondre avec les émigrés. Bientôt la société populaire de Marseille , dans une adresse au club des acobins de Paris , se plaignit de ce que le modekantisme relevait la tête ; cette adresse se terminait ainsi : Montagne, e'pure-toi ; tonne , frappe , écrase, et la république est sauvée !

Maignet fut bientôt rappelé. Auguis et Serres, qui le remplacèrent, voulurent substituer un régime de justice et de modération au règne de l'anarchie et delà terreur; ils firent arrêter le nommé Reynier qui avait dit dans une lettre écrite à l'agent national de la commune de Chabeuil : Une grande masse de patriotes intacts, ne formant qu'un faisceau avec la société populaire, îï attendent qu'un signal pour consolider la république en faisant disparaître par un et trois septembre tout ce qu'iljr a d'impur dans Marseille. Les représentants ordonnèrent qu'Userait conduit ii. 35

au comité de sûreté générale. Lorsque le détachement du bataillon des Gravilliers qui devait former l'escorte se présenta a la maison d'arrêt . le concierge Maugenot , avant de livrer ce prisonnier, l'embrassa et lui dit : Sois tranquille, tu es un bon patriote ; il n'y a pas de danger. On le fit monter dans une voiture qui prit aussitôt la route de Paris. Au lieu dit les Petites-Grottes, cent cinquante jacobins, cachés dans des fossés, se montrèrent tout-à-coup armés de fusils, de sabres et de pistolets , fondirent sur l'escorte et lui arrachèrent Reynier. Auguis et Serres firent venir de Toulon un renfort de mille hommes. Quelques sans-culottes allèrent au devant de ces troupes pour les corrompre, et le club «VAubagne s'efforça aussi de les séduire ; mais elles furent inébranlables dans l'accomplissement de leurs devoirs , et entrèrent à Marseille en manifestant le désir de comprimer les agitateurs. Ceux-ci, voyant que le pouvoir allait leur échapper , s'y cramponnaient pour le retenir un peu plus long-temps, et leur exaspération était k son comble. Ils ne cessaient de dire que les représentants n'étaient venus que pour opprimer les patriotes; on entendait des menaces horribles à la société populaire, qui accueillit avec des applaudissements frénétiques une adresse incendiaire du club de Cuges. Ces vœux exécrables, ces cris do rage d'un faction expirante n'intimi-

dèrcnt point Au guis et Serres, qui continuèrent de prêcher la tolérance et la concorde. Ils emprisonnèrent plusieurs anarchistes et mirent la ville en état de siège ; le général Villemalet en eut le commandement.

Alors les jacobins en appelèrent à l'insurrection et à la force. Le 5 vendémiaire an 3 1 , un rassemblement se forma à la plaine Saint-Michel : les troupes de ligne le dissipèrent ; mais douze cents rebelles armés vinrent bientôt se réunir au Cours, et menacèrent de fondre sur les représentants logés à Phôtcl Beauvau. André Max ion , tourneur, s'avança à la tête des séditieux, parmi lesquels étaient plusieurs gendarmes, entra seul dans les appartements d'Auguis et Serres , et leur dit : Voici le peuple souverain qui vous ordonne de relâcher les prisonniers. Auguis lui arracha ses armes et l'arrêta. Les rebelles exaspérés voulurent forcer la garde ; les représentants descendirent dans la rue, 1rs sommèrent de se retirer et leur dirent que s'ils avaient des réclamations a faire , ils députassent deux commissaires qui seraient écoutés; mais qu'il fallait avant tout que le calme fut rétabli. Ce langage, loin de les apaiser, les enflamma d'une fureur nouvelle. Samat ctGaston, gendarmes, Mayol etRimbaud, portefaix, se précipitèrent sur Auguis, le prirent

• afi septembre 1 7<>.*

au collet, lui déchirèrent la chemise et pointèrent des pistolets sur sa poitrine. Jacomin, capitaine au bataillon de Nyons, courut à son secours et le tira de ce danger pressant. Serres monta à l'hôtel Beauvau, parut à la fenêtre et fit une harangue qui n'eut aucun succès. Villemalet à cheval se jeta au milieu de l'attroupement , et lui ordonna, au nom de la loi , de se dissiper ; sa voix fut également méconnue. Alors, Auguis et Serres, voyant que le seul parti qui restait a prendre était de recourir à des mesures vigoureuses, commandèrent à ce général de repousser les insurgés par la force ; les bataillons des Gravilliers et de Nyons chargèrent le rassemblement, s'emparèrent de quarante rebelles et mirent les autres en fuite. Les représentants nommèrent ensuite une commission militaire pour juger les principaux coupables , et envoyèrent un courrier extraordinaire a la convention nationale pour lui faire part de ce qui venait de se passer. La convention approuva leur conduite, les invita à persévérer , chargea le comité de salut public de diriger sur Marseille des forces suffisantes, licencia le corps de gendarmerie et déclara que les troupes de ligne avaient bien mérité de la patrie. La commission militaire, siégeant a la citadelle Saint-Nicolas , condamna à la peine de mort Maxion , Samat, Gaston, Mayol et Rimbaud. Le jour de leur exécution on craignit un nouveau

soulèvement: toute la garnison prit les armes; elle vint occuper la Cannebière, où l'échafaud était dresse, et les principales rues adjacentes ; plusieurs canons, mèche allumée, furent placés à la rue Beauvau pour garantir le logement des deux représentants du peuple. Les jacobins n'osèrent pas remuer, et les condamnés allèrent au supplice en chantant la Marseillaise et faisant des gambades.

Au guis et Serres firent encore arrêter vingthuit terroristes que Ton conduisit à Paris. Ils révoquèrent un grand nombre de fonctionnaires publics remarquables par leur ineptie, prescripteurs insolents qui n'avaient eu d'autres titres pour parvenir aux emplois que l'audace de leurs opinions anarchiques. Caries, président du club, avait juré de se donner la mort plutôt que de voir le triomphe d'un système équitable et modéré qui, à ses yeux, n'était que la cause de l'aristocratie conspiratrice dont le nom seul le faisait frémir d'horreur : démagogue furieux, il pensait que l'unique moyen d'assurer la gloire et le salut de la république était de continuer le règne de la terreur et de maintenir la permanence des échafauds; aussi il tint son serment et se précipita dans la rue du haut de sa maison. La société populaire, purgée de tout ce qui la souillait, prit le nom de club régénéré, et la municipalité, dans une adresse à la convention , lui déclara

qu'elle la reconnaissait comme point central du pouvoir suprême.

La face des choses changea ; les citoyens honnêtes et paisibles, les vrais amis de la patrie purent enfin respirer. Ils croyaient jouir d'un repos durable sous l'égide des lois; ils attendaient des jours de calme et de sérénité après tant de bouleversements et d'orages. Hélas ! comme ils se trompaient! Le malheur ne devait pas les faire sitôt quittes. Encore des crimes! encore du sang! Ce sol déjà si fatigué, des réactions horribles vont le remuer encore ; la vengeance se lèvera terrible, insatiable ; elle dira qu'elle veut apaiser les mânes des victimes en immolant d'autres victimes sur leurs tombeaux; une nouvelle terreur régnera, mais sans force et sans gloire , et le royalisme , assis sur des monceaux de cadavres , entouré de torches et de poignards, laissera échapper un sourire infernal. Que les partis ne se lancent plus des reproches amers ni des injures accusatrices, car tous ils ont leurs torts ; surtout que la faction aristocratique cesse d'évoquer des fantômes san-

res, on verrait qu'elle a une grosse part dans ce hideux inventaire.

Auguis et Serres firent place à Espert et à Cadroy au mois de nivose an 3 1 . L'arrivée de ces

' Premiers jours de janvier 1795.

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