‹ Histoire de MarseilleChapitre 23 sur 25 · DE MAK5E1LLE. S, SI · texte numérisé non relu

DE MAK5E1LLE. S, SI

deux proconsuls, qu'aucun talent ne recommandait, devint dans le mîdi et surtout à Marseille le signal des proscriptions réactionnaires. Cadroy surpassa son collègue par sa partialité, ses injustices et sa haine aveugle contre tout ce qui était soupçonné de terrorisme. Alors les ennemis de la révolution marchèrent la tête levée, et il y eut une autre classe de suspects. Les représentants armèrent une bande de sicaires, formée en compagnie de chasseurs sous le nom du Soleil 1 ; cette compagnie porta dans la ville le trouble et l'épouvante ; elle se souilla de crimes. Des agitateurs élégants, des jeunes gens surnommés muscadins, la plupart fils d'émigrés et de proscrits, parcoururent les rues armés de bâtons et de sabres, en chantant le Réveil du Peuple et poussant des clameurs provocatrices ; des rixes sanglantes et d'affreuses voies de fait s'ensuivirent. On alla a la chasse des républicains , partout poursuivis comme des bêtes féroces; plusieurs assassinats furent commis en plein jour et restèrent impunis.

A Paris , les thermidoriens signalaient aussi leur triomphe par des actes de violence ; mais on ne pouvait leur reprocher aucune barbarie inutile. Les députés montagnards ne cessaient de

1 On ne connaît pas précisément le sens de cette dénomination : elle signifiait sans doute que c'était en plein jour, i l'éclat du soleil, qu'on tirait une vengeance authentique des crimes commis avant la révolution thermidorienne.

s'agiter. Du pain et la constitution de 1 793 devint le cri de la populace ameutée que ces députés secondèrent et qu'ils ne surent pas diriger. Les conjurés furent vaincus dans Pémcute du 1 2 germinal 1 . Fréron et Barras reprochèrent à Orner Granet et a Moïse Bayle de fomenter les troubles du midi ; et, le 1 6, la convention nationale décréta d'accusation les deux députés de Marseille , toujours fidèles au vieux drapeau de la montagne \ Peu après, Poultier, représentant du peuple près l'armée d'Italie et l'escadre de la Méditerranée, écrivit à l'assemblée : « Granet est tellement en « horreur à Marseille, qu'il n'y a pas un seul « citoyen qui veuille correspondre avec lui; il n'a a jamais eu de relations qu'avec les voleurs et les w assassins. A l'instant où vous l'avez fait arrêter, k il redoublait d'efforts pour rallumer des trou- « bles. Vous avez rendu un grand service au midi m en enchaînant cette bête féroce et son digne ami « Moïse Bayle.» Accusation mensongère et lâche! dans le département des Bouches-du-Bhône , les seuls fauteurs de discordes, les seuls conspirateurs étaient alors les partisans de la royauté , les

« ier avril 1795.

» Le même décret comprit Maignct, Thuriot, Hentz, Cambon, Levasseur de la Sartlic et Lecointre de Versailles.

Le 12, Choudieu, Ruamps, Foussedoire, Huguet, Léonard Bourdon, Amar et Duhem avaient été aussi arrêtés.

Une amnistie postérieure les rendit tous à la liberté.

ennemis de la cause populaire, dont le 9 thermidor avait enflé le cœur et ranimé les espérances. Granet , modèle de désintéressement et de probité politique, vaLiit mieux que tous ses accusateurs ; s'il se fit remarquer , sous le règne de la terreur, par la violence de ses motions, il n'accepta aucune mission particulière et s'éleva avec chaleur contre les atrocités qui souillaient le midi ; il provoqua surtout des mesures sévères contre le fameux Jourdan coupe-tête. Incorruptible républicain, il méprisait l'intrigue, ne caressait pas le pouvoir et ne suivait jamais le char de la fortune; démocrate par ses mœurs, par ses habitudes, par sa conviction et par toutes les facultés de son ame, il était peuple de la tête aux pieds ; mais il l'était avec bon goût , car il avait l'esprit orné \ seulement il mettait dans son patriotisme une sorte de rudesse puritaine, et c'était Ta tout son tort , si c'en est un.

Il y avait un grand nombre de Marseillais dans les prisons d'Aix. Les uns étaient accusés d'avoir pris part à l'émeute du 5 vendémiaire ; d'autres étaient seulement suspects de jacobinisme. Le tribunal criminel du département s'occupait de l'affaire des premiers. Le 21 floréal 1 , Alivon, Deleuze, Piston, Maurel surnommé le Berger, Paiilet dit le Dragon , Lafond, Feraud et plusieurs

' io mai 1795.

autres sabreurs commandés par Auguste Garnier, fils naturel d'un chapelier, partirent de Marseille pour venir égorger les prévenus le lendemain, pendant qu'ils seraient traduits de la maison de justice au lieu des séances du tribunal. Rien n'arrêta la marche de ces forcenés, qui arrivèrent sans obstacle à Aix. Aussitôt la commission municipale s'assembla extraordinairement et délibéra d'employer , pour la sûreté des prisonniers, toute la force armée disponible; en même temps elle chargea deux de ses membres de veillera l'exécution de son arrêté, et la tranquillité publique parut assurée. Le lendemain , les prévenus , escortés par la troupe de ligne, furent amenés sans danger a l'audience du tribunal criminel, et rien ne troubla les débats. A dix heures , un rassemblement considérable se forma au Cours et fit naître de vives inquiétudes. Le président leva l'audience, et les accusés furent ramenés dans 1rs prisons sous une forte escorte de cavalerie, précédée de deux commissaires municipaux. Sur les deux heures, des groupes armés montrèrent des dispositions menaçantes , et l'autorité municipale , redoublant de sollicitude et d'activité, instruisit l'administration du département de la crise qui se préparait ; elle expédia un courrier au représentant Chambon et lui demanda un renfort de troupes. A quatre heures, Garnier et ses Marseillais , dirigeant une multitude furieuse,

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s'emparèrent de deux canons placés dans la cour de l'hôtel-de-villc et désarmèrent la garde du poste ; le beffroi sonna aussitôt l'alarme , et les membres de la commission municipale prirent à la hâte quelques mesures commandées par les circonstances. Cependant le rassemblement, toujours conduit par les sabreurs marseillais, renversa tous les obstacles, se porta aux prisons, mit en fuite los dragons et les hussards qui en gardaient les portes, massacra Lefebvre, ancien collègue de Brutus à la commission militaire, et vingt-huit autres prisonniers parmi lesquels se trouvaient les femmes Boude, Fassy et Gaud, dite la cavale. La malheureuse Fassy reçut la mort au moment où elle serrait dans ses bras son Bis âgé de trois mois qu'elle allaitait. Quelques détenus profitèrent du désordre pour se sauver ; et les Marseillais allèrent laver aux fontaines du Cours leurs mains ensanglantées.

Les lois étaient aussi sans vigueur a Marseille. Trois nouveaux commissaires conventionnels, Isnard, Chambon et Guérin y enflammaient toutes les haines perturbatrices, toutes les passions furibondes. Isnard surtout, déclamateur emphatique et fougueux , ne savait mettre aucune mesure dans ses emportements contre les sans-culottes vaincus. Proscrit naguère avec les girondins

' Isnard, quoique non compris dans la proscription du 3i mai, n'en fut pas inoins arrêté. Il parvint à s'évader, fut mis

il trouvait du plaisir à proscrire à son tour, et l'on eût dit qu'il s'efforçait de justifier, par ses propres excès, les violences dont ses amis avaient été victimes. Peu après son arrivée, l'épouse de Maillet jeune fut lâchement assassinée à la rue Longue-des-Capucins par un soldat du soleil qui lui fendit le crâne d'un coup de sabre. Gay, dégraisseur d'habits, Rochegul et Pierre Blanc, cordonniers, tombèrent aussi sous les coups de ces terroristes aristocrates altérés de vengeance et de sang. Les cachots du fort Saint- Jean se remplirent d'infortunés que leurs geôliers traitèrent avec une barbarie révoltante. Pagez, commandant du fort, Vavasseur son adjudant, et Manoly son secrétaire, jeune homme exalté dans ses opinions monarchiques , accablèrent les détenus d'injures, de menaces et de vexations. Jaubert et Reymonet , prêtres réfractaircs , vinrent solliciter Emmanuel de Bausset , qui était en prison, de se rétracter de son serment civique et d'abandonner sa femme ; l'ancien chanoine de Saint-Victor, inébranlable dans ses principes , repoussa leurs instances.

Escudier et Gharbonier, députés du Var, étaient venus en congé à Toulon pour y tramer des complots anarchiques, et les sans-culottes

hors la loi, et, après s'être dérobé pendant 14 mois aux recherches des montagnards, il rentra à la convention au mois de décembre 179$-

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de cette ville égorgèrent onze malheureux prévenus d'émigration et arrêtés dans le port. Quelques patriotes marseillais, fuyant les persécutions, se glissèrent parmi les ouvriers de l'arsenal qui manifestaient depuis quelque temps des principes insurrectionnels ; ils exaltèrent ces hommes simples par l'image des périls que les républicains couraient à Marseille et par le tableau des souffrances auxquelles les prisonniers étaient exposés. Les jacobins toulonnais se joignirent à eux pour préparer un soulèvement. On y voyait Portai , Pcillon, Vidal et tous ces cannibales qui, en 1 792 , massacrèrent les administrateurs du département du Var, placèrent leurs têtes sur une table de banquet et se les passèrent de main en main. Les ouvriers, se levant d'un mouvement spontané , pillèrent le magasin des armes , et six mille furieux forcèrent Brunei y représentant du peuple, de signer un arrêté pour la mise en liberté de plusieurs détenus. Brunei , après de vains efforts pour rétablir le calme, se retira plongé dans le plus sombre désespoir , s'enferma seul chez lui et se brûla la cervelle. Son collègue Niou, traîné par les cheveux dans les rues , réussit a s'embarquer et se sauva sur l'escadre. Guérin , Poultier et Ghiappe , accourant pour comprimer la révolte, furent retenus prisonniers; mais ce dernier, suivi de quatre amis courageux, mit le sabre à la main , culbuta une garde nombreuse

qui s'opposait h son passage, et sortit de la ville.

Au premier bruit de cette insurrection , Marseille s'agita : les muscadins, les soldats du soleil, tous les royalistes déguisés bondirent de fureur. Us ameutèrent la popufoce en lui peignant les ouvriers toulonnais comme traînant a leur suite la dévastation et la mort. L'effervescence est générale : on sonne l'alarme , on convoque le club régénéré ; on massacre plusieurs militaires isolés dont le seul crime est de servir sous les drapeaux de la république. Çhambon envoie un courrier à Isnard, qui se trouvait à Tarascon; Cadroy reçoit à Avignon le même message. Us se rencontrent sur la route d'Aix et arrivent ensemble dans cette ville. Le peuple leur demande des armes, égaré qu'il est par des terreurs imaginaires; Isnard paraît au balcon de son hôtellerie et s'écrie d'un ton d'énergumcne : Si les armes vous manquent, déterrez les ossements de vos pères, et ser^ zvous-en pour exterminer les brigands.

Les insurgés toulonnais se disposaient à marcher sur Marseille; mais ils ne pouvaient pas inspirer des craintes sérieuses, car ils étaient sans ressources, sans discipline et sans chefs. Cependant Ghambon , Cadroy et Isnard firent de grands préparatifs militaires et rendirent un arrêté par lequel le général Pacthod, commandant la place de Marseille mise en état de siège , fut chargé d'y organiser une armée dite de la république. Pac-

thod la composa de deux régiments de cavalerie de quatre bataillons d'infanterie de ligne % de plusieurs compagnies d'artillerie , de deux bataillons de garde nationale de Marseille , commandés le premier parChailan, capitaine plein de bravoure, et le second par Gilly. Aix envoya un bataillon remarquable par sa bonne tenue et par sa discipline ; plusieurs communes voisines fournirent aussi des compagnies. Cependant l'insurrection du 1er prairial3 éclata à Paris : des milliers de femmes et de sans-culottes armés envahirent la salle de la convention, délibérèrent pêle-mêle avec quelques députés montagnards, touchés des plaintes de cette populace et lui offrant un dévouement sans prudence. Le représentant Feraud tomba sous les coups des furieux; l'un d'entre eux lui coupa la tête, la plaça au bout d'une pique et la présenta au président Boissy-d'Anglas qui, sans paraître s'apercevoir que vingt bras le couchaient en joue et que des balles sifflaient a ses oreilles, s'inclina devant cet horrible trophée, rendit ainsi hommage à son infortuné collègue, et étonna les assassins par son courage héroïque. Le lendemain, Pacthod et les trois représentants

' Le régiment de hussards de Berchiny et le 9e régiment de grosse cavalerie, ci-devant royal-pologne.

' Des Gravilliers, de Loir-et-Cher, de Nyons et de ia Charente.

J 20 mai 1795.

SGO HISTOIRE

du peuple partirent de Marseille à la tête de leurs troupes et prirent la route de Toulon ; ils rencontrèrent entre Cugcs et lcBausset une foule de imrins, de paysans et d'ouvriers mal armés, marchant en désordre et vociférant des chansons républicaines : tels étaient les ennemis que l'on avait à combattre. Ces insurgés voulurent envoyer un parlementaire pour mettre bas les armes , et Briançon, chirurgien de l'hôpital de la marine, se chargea de cette mission : accompagné d'un trompette, il s'avança vers les représentants et fut aussitôt massacré ; son malheureux compagnon subit le môme sort. Pacthod commanda ensuite la charge, et l'engagement eut lieu a l'endroit dit le Brulat. La troupe de ligne seulement donn a et mi t les Toulonnais dans une déroute complète ; des détachements de cavalerie, envoyés en éclaircurs en avant de l'aile droite et de l'aile gauche de l'armée des représentants , coupèrent la retraite aux fuyards et en firent un grand carnage ; le général Perrin , placé sous les ordres de Pacthod, reçut h la tête un coup de feu qui le blessa grièvement. Enfin , les insurgés furent poursuivis, la baïonnette dans les reins , jusques au-delà du Bausset ou ils avaient placé une pièce d'artillerie chargée a mitraille qu'on leur enleva avant même qu'ils la tirassent.

Sur ces entrefaites, les royalistes de Tarascon, dignes émules de ceux de Marseille, se souille-

rent par des atrocités qui révoltent la nature : ils égorgèrent dans le Château vingt-quatre prisonniers, tous pères de famille, les traînèrent par les pieds jusques à la Plate-forme et les précipitèrent dans le Rhône qui baigne ses murs

L'armée séjourna trois jours dans le territoire du Bausset. Quelques gardes nationaux du premier bataillon, commandé par Ghailan, arrêtèrent un jacobin fugitif, nommé Leroy, fils d'un orfèvre de Marseille. Ghailan fit amener cet homme devant lui , ordonna h ses soldats de le laisser libre et lui facilita les moyens de se sauver ; Leroy partit le lendemain du Bausset et fut rencontré par des volontaires du second bataillon qui l'assassinèrent. L'armée, traînant trois cents prisonniers , entra ensuite a Toulon sans éprouver la moindre résistance. Fièrc d'une victoire acquise a si bon marché , elle se livra a quelques désordres: le premier bataillon, sourd à la voix de son commandant, montra tant d'exaltation et d'indiscipline, que Paclhod fut obligé de le faire bivouaquer au Champ-de-Mars. Plusieurs volontaires nationaux arrêtèrent un jacobin marseillais

' Dans la nuit du 5 au G prairial ( 2 î au a5 mai ).

Le 3 messidor suivant (ai juin), vingt-trois prisonniers, parmi lesquels deux femmes, furent encore «'gorgés dans le Château de Tarascon et leurs cadavres précipités dans le Rhône. Ces malheureux étaient accusés de terrorisme, accusation banale dirigée par les royaiistrs contre tous les républicains.

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