II
r»7» HISTOIRE
Cette constitution était mise en activité et le directoire exerçait la puissance executive; Fréron ne pouvait plus légalement continuer sa mission , parce que ses pouvoirs illimités violaient les lois fondamentales de la république. Il la continua cependant et attendit d'être rappelé parle directoire; seulement il s'abstint d'ordonner aucune arrestation et renvoya aux juges de paix toutes les plaintes portées contre les sabreurs ; il tint aussi la main a ce qu'aucune visite domiciliaire ne fut faite pendant la nuit.* Le 20 nivôse», il nomma des commissaires pour organiser trois municipalités à Marseille , et partit ensuite de cette ville a la tête de trois bataillons de troupes de ligne et d'un escadron de cavalerie pour étouffer le feu de la guerre civile dans les départements de Vaucluse et de la Drôme. Les assemblées primaires de Montélimart, en révolte ouverte contre les décrets de la convention relatifs à la réélection forcée des deux tiers de ses membres , avaient arrêté à l'unanimité que les électeurs nommeraient h la législature tous les Français éligibles dignes de leur confiance, et le marquis de Lestang organisait une armée de mécontents sous le nom de fédération générale. Dans presque toutes les communes du ci-devant comtat, le tocsin soulevait des bandes de royalistes. Fréron rétablit Tordre et le règne
• 10 janvier 1796».
tles lois. De Lestang, pris les armes à la main , fut jmfé par une commission militaire et fusille.
Siméon, député des Bouches-du-Rhône, attaqua; au conseil des cinq-cents, les pouvoirs de Fréron. Jourdan et Isnard, qui voyaient toutes choses à travers le prisme d'une imagination exaltée , déclamèrent sur ce sujet avec leur violence habituelle. « Partout , s'écria Jourdan , « partout l'autorité distribue des bonnets rouges; « partout les autels de Marat se relèvent. Repré- « sentants, la terreur et le désespoir écrasent les « villes du midi; les cavernes, les forêts, les ente trailles de la terre, le rivage étranger revoient tt les victimes du 31 mai. Fréron règne sur un « chaos, c'est-à-dire qu'il jouit de son ouvrage, u Fréron, le plus insensé des hommes s'il n'est « le plus coupable, poursuit son étrange mission , « malgré le directoire lui-même. Les habitants du <c midi , atterrés par ce retour périodique de calat< mités, tournent leurs regards vers leurs députés <( immédiats, vers le directoire, vers les deux con- « seils.» Isnard vint direason tour: «Vous ignorez, « législateurs, que l'infortuné midi ne jouit point <( encore du bienfait de la constitution , qu'elle a « été chaque jour foulée aux pieds par les arrêtes « arbitraires du dictateur qui y règne ; que preste que toutes les places administratives sont remet plies par les fauteurs du terrorisme; que cette « masse d'anarchistes, de pendeurs, de buveurs
iVUJ insïoinE « de sang, a repris son ancienne domination el « fait fuir tout ce qu'il y a de patriotes purs et « de citoyens honnêtes. Une grande partie des « malheureuses victimes du 31 mai vit erranlc « dans les bois ; les infortunés sont réduits à « défendre leur existence contre les bétes féroces « et celles à face humaine, plus féroces encore : « c'est du creux des rochers qu'ils m'écrivent ce « qu'ils souffrent. » Rien de plus mensonger que ce tableau noirci par la mauvaise foi : il n'y eut à Marseille aucune victime du 31 mai, et il ne pouvait pas y en avoir. Nous l'avons dit, Je soulèvement des sections contre la montagne ne fut pas une insurrection girondine ; il eut un autre caractère et fut même antérieur à cette fameuse journée qui assura le triomphe de l'audace sur le talent. Ces hommes auxquels Isnard et Jourdan témoignaient un intérêt si vif, ces proscrits infortunés dont ils déploraient les souffrances avec une sensibilité hypocrite , quels étaient-ils ? des sabreurs couverts de crimes, des assassins royaux poursuivis par l'indignation publique et la vindicte des lois. Sous le nom de fuyards, ils infestaient les bois et les campagnes, se livraient a la chouannerie et ne vivaient que de brigandages. Il est vrai que la constitution était suspendue à Marseille, mais elle ne l'était point par Fréron; car ce commissaire partit le 1rr germinal , et il n'y eut aucun changement dans la situation
politique de celte ville qui continua d'clrc placée tout h la fois sous le régime révolutionnaire et sous le régime militaire. Dans le département des Bouchcs-du-Rhône il n'existait alors qu'une autorité constitutionnelle élue par le peuple : c'était le tribunal criminel 1 ; encore , après avoir cherché a le renverser par toute sorte de moyens , avait -on voulu neutraliser son zelo et ses bonnes intentions.
Les royalistes, jusque là comprimés, se mon-
• Sous la constitution de 1791, il y avait dans le département des Bouches-du -Rhône cinq tribunaux de district placés à A.ix, Marseille, Salon, Tarascon et Arles. Ils étaient réciproquement appelantes et supérieurs les uns aux autres dans les causes qui excédaient une certaine somme. Ils connurent des matières criminelles jusqu'à l'époque de Ja création d'un tribunal criminel, d'abord placé à Aix, transféré ensuite à Marseille.
La convention ordonna qu*il serait placé dans chaque dis-? trict, à la place des juges, des arbitres élus par les assemblées électorales, délibérant en public et à haute voix, et statuant en dernier ressort sur défenses verbales ou sur simples mémoires sans procédure et sans frais.
En Tan 3 , on établit dans chaque chef-lieu de département un tribunal civil composé de vingt juges, d*un commissaire du directoire et de son substitut. Les justices de paix furent maintenues. Les appels se portèrent réciproquement dans les départements voisins; il y eut, en outre, dans les Bouchesdu- Rhône, trois tribunaux correctionnels présidés par un membre du tribunal qui changeait tous les six mois et jugeait avec l'assistance de deux juges de paix. Les appels se portaient devant un tribunal criminel composé de cinq membres pris dans le tribunal civil.
•Si HISTOIRE
citoyens organisèrent le bureau provisoire à sept heures du matin ; d'autres en plus grand nombre et survenus depuis réclamèrent contre cette opération prématurée, puisqu'elle s'était faite avant l'heure désignée ; ils ne furent point écoutés. Alors ils se retirèrent à part dans la même salle pour former un nouveau bureau; mais leurs adversaires, armés de débris de chaises, se jetèrent sur eux et les dispersèrent. La salle de la section n° 3 fut occupée de bonne heure par soixante hommes armés de bâtons et conduits par Vernet qui s'écriait : Point de chouans, mais des montagnards! Dès qu'il fut question de se constituer provisoirement, les cris et les menaces commencèrent. Des jeunes gens au dessous de vingt-un ans et des personnes étrangères à la section se présentèrent pour donner leurs suffrages ; le trouble augmenta à la lecture de la liste de ceux qui avaient seuls le droit de voter. On porta au bureau un républicain qui n'était pas le plus ancien d'âge. Plusieurs citoyens furent traînés par les cheveux et expulsés; l'un d'eux fut blessé a la main d'un coup de couteau.
Dans la section n° 4, on forma le bureau avant l'heure indiquée dans la convocation, et les plaintes faites contre cette formation furent étouffées. Les uns voulaient qu'on discutât la capacité des votans avant l'organisation définitive du bureau ; les autres prétendaient qu'on ne devait
la discuter qu'après. On arracha des mains d'un orateur qui en argumentait la constitution de Fan 3; les opposants déposèrent sur le bureau celle de 1793 pour servir de règle aux délibérations. La dispute s'échauffa , puis on en vint aux mains; Bonifay reçut une grave blessure, et la minorité fut expulsée. La section n° 5 présenta le même spectacle : on allait organiser le bureau définitif, lorsqu'une foule d'étrangers poussant des cris hostiles se présentèrent à la porte du lieu de la séance , et le poste de la garde nationale ne fi t aucune résistance. Les votans voulurent repousser cette invasion; quelques-uns des agresseurs furent saisis et confiés au commandant du poste qui les remit en liberté. L'assemblée reprit ses délibérations; mais les assaillants revinrent à la charge en armes , s'emparèrent du scrutin , accablèrent de coups les citoyens qui étaient encore dans la salle, et le président, âgé de 84 ans, aurait été massacré sans le secours de quelques dragons.
Une troupe de furieux investît la section n° 6 en criant : vive la montagne ! ils maltraitèrent le président et plusieurs autres citoyens qu'ils forcèrent de se retirer. Les mêmes excès furent commis dans les sections 7 , 9, M , 21 , 32. Dans celle qui portait le n° 10, Bonnet, plus ancien d'âge, avait été nommé président provisoire; quelques perturbateurs installèrent Bcsson et maltraitèrent
Bonnet, qui se retira dans un autre pièce de l'édifice avec ceux qui l'avaient élu. Ils y furent poursuivis à coups de bâton et forcés de sortir dans la rue oii on les assaillit à coups de pierre. Au n° 6, Rubin, soutenu par des hommes armés, prit de force la place du président d'âge , et Àubert reçut des blessures. Aun° 14, on lut une instruction manuscrite portant qu'il fallait exclure de J 'assemblée tous les royalistes, et aussitôt des sicaires armés exécutèrent cette instruction arbitraire en frappant plusieurs citoyens et en les expulsant.
Dans la section n° a3 , le bureau provisoire avait été organisé avec beaucoup de difficulté ; on procéda au recensement , et la séance fut ajournée à quatre heures après midi. Pendant cet intervalle une minorité turbulen te forma un nouveau bureau et força la majorité de se retirer. Au n° 31 , Claude Maria , fils d'un j uge de paix , fut accablé de coups , reçut plusieurs blessureset expira quelques heures après. Les partis vinrent aussi se heurter avec fureur dans la section n° 1 , siégeant à l'église des Recollets. L'assemblée, après s'être constituée provisoirement sous la présidence du plus ancien d'âge, procédait à la formation définitive du bureau, lorsqu'une foule de citoyens étrangers à la section, armés de bâtons, de sabres et de poignards , força la garde et se jeta sur les votans qui voulurent lui résister ; la mêlée devint générale. Dans cette lutte, Bourguignon, négociant ,
reste d'une famille mutilée sous le règne de la terreur 1 , fut frappé d'un coup de stylet à l'épaule gauche ; il sortit et alla tomber mort à la porte de la maison de Gandy, officier de santé. Au milieu d'une confusion inexprimable , le président emporta les papiers et les votes; la force armée s'empara de quelques combattants et ferma la salle d'assemblée. Un grand désordre régnait partout ; le bureau central et les autorités demeuraient en permanence. On descendit un réverbère sur la tête d'un homme qui ne se sauva que par miracle ; deux autres furent maltraités dans un café à la rue Saint-Ferréol. Le 4 thermidor le calme se rétablit à Marseille, mais l'anarchie troubla la ville d'Aix qui devint le théâtre de plusieurs assassinats; les membres du tribunal criminel se dispersèrent, et le cours de la justice fut suspendu. Deux mille cinq cents citoyens de Marseille protestèrent contre les opérations électorales entachées de violence , et adressèrent une pétition au directoire exécutif pour en demander la nullité.
Siméon soutint vivement cette pétition au conseil des cinq-cents, et le directoire prit des mesures pour assurer le maintien de Tordre. Les élections furent cassées; ce qui satisfit les républicains, puisque les municipaux provisoires
■ Il avait vu périr sur l'échafaud son frère et son beau-perc.
auxquels ils donnaient leurs suffrages se trouvèrent ainsi maintenus. D'un autre côté, les royalistes eurent un sujet de contentement dans la nomination du général Willot, qui vint commander Marseille avec des pouvoirs très étendus. Celui-là , franchement dévoué à l'ancien régime, ne prit pas la peine de se déguiser ; il persécuta les patriotes : les uns furent enfermés et les autres se cachèrent.
Willot adoucit le sort du duc de Montpensier et du comte de Beaujolais, toujours captifs au fort St. -Jean 1 . Le prince de Conti et la duchesse de Bourbon, mère du duc d'Enghien, avaient obtenu leur liberté. Vers les premiers jours de vendémiaire an 5 1 , le directoire, pressé par les instances de la duchesse d'Orléans, rendit un arrêté pour faire embarquer les deux princes pour l'Amérique, à condition que Louis- Philippe, leur frère aîné, s'éloignât de l'Europe et se rendît sur le continent américain. La vertueuse duchesse écrivit alors à son fils : «Que la perspective de
' Le *7 brumaire an 4 ( 18 novembre 1795 ).
Montpensier voulut s'évader du fort par le moyen d'une corde, mais la corde se rompît; le jeune prince tomba sans connaissance et se cassa la jambe. Il se fit conduire dans la maison de Mangin, perruquier, qui lui prodigua les secours les plus empressés. Beaujolais, qui avait réussi à s'évader, ne voulut pas rester séparé de son frère et vint se réunir à lui. On les enferma plus étroitement dans la forteresse.
' Fin de septembre 179O.
DE MAKSE1LLE. Mo
« soulager les maux de la pauvre mère, de rendre « la situation des tiens moins pénible, de contri- « bucr à assurer le calme de ton pays, exalte ta « générosité. » Le duc d'Orléans répondit sur-lechamp : « Quand ma tendre mère recevra celle « leltre, ses ordres seront exécutés et je serai «parti pour l'Amérique 1 . » Le général Willot vint lui-même annoncer aux deux jeunes captifs que leurs fers étaient enfin brisés. Ils s'embarquèrent à Marseille sur un vaisseau des Etats- Unis et partirent le i5 brumaire \
Plusieurs citoyens marseillais demandèrent, dans une pétition adressée au corps-législatif,
' Il ajoutait dans cette lettre, témoignage touchant des plus nobles pensées : « Je crois rêver quand je pense que dans peu « j'embrasserai mes frères et que je serai réuni à eux; j'ai « peine à le croire, moi qui n'imaginais pas autrefois que « notre séparation fût possible. Ce n'est pas cependant que je
• cherche à me plaindre de ma destinée; je n'ai que trop senti « qu'elle pouvait être encore plus affreuse; je ne la croirai pas « même malheureuse si, après avoir retrouvé mes frères, j'ap- « prends que notre mère chérie est aussi bien qu'elle peut « l'être, et si j'ai pu encore une fois servir ma patrie en con- « tribuant à sa tranquillité et par conséquent à son bonheur.
* Il n'y a pas de sacrifices qui m'aient coûté pour elle; et, « tant que je vivrai, il n'y en a point que je ne sois prêt à lui <• faire. »
9 Le 5 novembre.
Le duc de Montpcnsier mourut à Twickcnham, en Angleterre, au mois de mai 1807, d'une maladie de poitrine. La même maladie enleva le comte de Beaujolais à Malte en 1808.
V>o HISTOIRE
que la ville cessât d'être en état de siège. Comme l'autorité militaire partageait les opinions politiques de Jourdan , ce député, sans oser avouer le vrai motif qui le dirigeait, fit seulement observer que l'état de siège était justifié par la présence des Anglais dans la Méditerranée, et l'on passa à l'ordre du jour. Peu après, l'administration municipale du centre dénonça les contre-révolutionnaires qui s'agitaient dans cette commune, parla de l'oppression des patriotes, et assura que depuis l'arrivée de Willot tous les crimes y étaient à l'ordre du jour. Cette pétition n'eut pas plus de succès que la première. L'élection du premier tiers avait amené dans les deux conseils de nombreux ennemis des principes républicains. Quelques-uns agissaient par dévouement à la royauté, et tous les autres par haine de la terreur. Jusque la leur opposition au système directorial avait été contenue par la majorité conventionnelle restée dans le corps-législatif; mais le moment arrivait ou un nouveau tiers allait remplacer un autre tiers conventionnel , et ces hommes voulaient s'emparer des élections pour envahir le gouvernement, c'est-à-dire qu'ils se servaient de la liberté avec l'intention de la détruire. A les entendre, ils brûlaient pour elle d'une passion sincère et pure; il n'appartenait qu'a eux d'apprécier ses bienfaits et de consolider son règne : mensonge trop grossier pour séduire
DE MARSEILLE. ïiî»1
un instant! vieille tactique d'une faction trop misérable pour faire des dupes! Vaincue, elle parle de donner aux droits populaires une extension devant laquelle reculent les démocrates les plus ardents; victorieuse, elle se met a l'œuvre au nom du droit divin, fait de son pouvoir un instrument de corruption et de servilité, comprime les nobles facultés de l'ame, s'indigne des sages conseils, ne consulte que son orgueil , agit dans sa faiblesse comme le génie dans sa force , exécute sans illustration ce qu'on ne pardonnerait pas même a la gloire , et accomplit ainsi sa destinée jusqu'au jour d'affranchissement où elle succombe sans résistance sous le poids de ses folies, en invoquant encore comme une sauvegarde le saint nom de la liberté. Il faut donc bien qu'elle soit belle entre toutes choses humaines cette liberté tutélaire qui jouit seule du privilège de forcer les hommages de ses persécuteurs, de même qu'il n'est donné qu'a la vertu de commander le respect aux méchants.
A Marseille et dans tout le département des Bouches-du-Rhônc , les royalistes ne négligeaient rien pour envoyer au conseil des cinq-cents le général Willot qui leur était vendu -, leurs efforts furent couronnés d'un plein succès.
La ci-devant Provence était alors en possession de fournir à la scène politique des personnages distingués qui jouaient les rôles les plus impor-
tanls. Steycs, considère comme le premier génie spéculatif de l'époque, mais se seulant impropre aux affaires et incapable des soins du gouvernement, avait refusé la place de directeur et se contentait de son influence au conseil des anciens oii Portalis figurait avec gloire. Portalis, ferme sans violence et courageux sans bravade, combattit toujours pour les droits populaires contre les empiétements du pouvoir, et toujours il fit admirer une élocution abondante et facile, un esprit pénétrant, une mémoire qui tenait du prodige. Placé avant la révolution au premier rang du barreau d'Aix qui éclipsait par son e'eiat le barreau de la capitale, il s'était mesuré a\ec deux hommes redoutables dans la polcmiqae judiciaire, Mirabeau et Beaumarchais, et la tribune, oii les renommées d'avocat viennent bien souvent échouer, fut pour lui un brillant théâtre de nouveaux succès oratoires. Parmi les cinq directeurs on voyait deux Provençaux, Barras et Barthélémy ; le premier, célèbre par les journées du 9 thermidor et du 13 vendémiaire, homme d'audace et de débauche; le second, simple, modeste et faible. Siinéon et Pas tore t se distinguaient au conseil des cinq-cents, bien qu'ils fussent tous les deux privés de ces qualités supérieures qui éblouissent les esprits et entraînent les opinions : personne alors dans les deux assemblées ne jouissait de ce rare privilège. Siméon ne
savait pas improviser comme Portalis, son beaufrère, mais il lisait avec tant de naturel et de. facilité ses discours, remarquables d'ailleurs par l'élégance du style et la méthode des idées, qu'il produisait le puissant effet de l'improvisation la plus heureuse. Pastoret, de Marseille, livré de bonne heure à Pétude des lettres et de la jurisprudence, écrivain plus consciencieux que brillant, s'était fait connaître à l'Europe savante par ,des ouvrages utiles qui respirent l'amour du bien 1 ; esprit droit et positif, attaché à la liberté par philosophie et non point par passion, ennemi des partis extrêmes, flottant entre les diverses opinions pour les concilier toutes.
Les députés des Bouches-du-Rhône au conseil des cinq-cents , Siméon, André Jourdan, Willot, Blain, Noguier-Malijai, auxquels se réunissaient Pastoret, député duYar, faisaient partie de cette
* Reçu à l'académie des inscriptions en 1785, il avait remporté l'année précédente le prix de cette académie par une dissertation sur cette question : Quelle a été V influence des lots maritimes des Rhodiens sur la marine des Grecs et des Romains , et l'influence de la marine sur la puissance de ces deux peuples?
Pastoiet a encore publié: Zoroastre, Confucius et Mahomet, considérés comme sectaires, législateurs et moralistes; Moïse considéré comme législateur et comme moraliste; un Traité des Lois Pénales, a vol. in-8°, qui obtint en 1790 le prix que l'Académie Française accordait à l'écrit le plus utile. Il a enfin mis au jour Y Histoire de la .Législation, le plus important de ses ouvrages.
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opposition violente, connue sous le nom de club de Clichy, qui harcelait sans relâche le direc-
mm
gueur et pénétré du sentiment de sa force, donna d'abord des signes d'impatience et finit par ne pouvoir plus se contenir. Vraiment sa colère était excusable, car l'opposition clichienne ne s'en prenait pas seulement à son pouvoir; elle attaquait encore dans sa base la république pour laquelle on avait fiait tant de sacriûces et répandu tant de sang, cette république alors modérée, tranquille et glorieuse, qui jetait dans le monde Téclat éblouissant de tant d'immortelles victoires. Les choses en vinrent au point que ceux-la même des Glichiens qui n'étaient pas royalistes favorisaient le royalisme par leurs déclamations imprudentes. Le nombre des journaux était immense parce que la loi ne leur imposait aucunes conditions, et la plupart d'entre eux, employant un langage forcené ou une dérision amère , travaillaient tous les jours au rétablissement du trône. Les restes de Coblentz se montraient pleins d'espoir. Les villes voisines des frontières se remplissaient d'émigrés attendant avec impatience le moment de revoir la France, c'est-k-dire de la punir. Ce fut alors que la majorité du directoire, composée de Barras, Rewbell et La Reveillcre- Lepeaux, ne voyant dans les formes légales aucun moyen de salut pour la révolution, en appela
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secrètement h l'armée, foyer toujours brûlant de républicanisme, et conçut le projet d'un acte d énergie , sans compromettre par de nouveaux meurtres la cause nationale. Garnot ne voulait point sortir des voies constitutionnelles, et Barthélémy suivait sa direction ; leurs trois collègues résolurent de les envelopper dans la proscription qui devait, en frappant les Clichicns les plus marquants, frapper du même coup quelques-uns des députés constitutionnels, ainsi appelés parce qu'ils affectaient de ne tenir qu'a la -constitution et de ne combattre le directoire que lorsqu'il s'en écartait : Portalis était parmi eux. Enfin tout fut préparé pour un coup d'état, ressource déplorable alors même qu'elle est nécessaire : voir le dépôt des lois renversé par le sabre des prétoriens , c'est le plus triste de tous les spectacles et
le plus grand de tous les malheurs-, souvent il y a là tout un avenir de despotisme.
Siméon présidait alors le conseil des cinq-cents. Le 1 8 fructidor 1 , a trois heures du matin , on tira le canon d'alarme ; des troupes et de l'artillerie occupèrent les ponts , les places publiques, et investirent le palais du corps-législatif; les barrières furent fermées. Carnot, prévenu à temps, parvint a s'évader. La force armée s'empara de Barthélémy et le conduisit au Temple ;
' /| septembre 1797
il y arriva en même temps que Pichegru, Willol et les autres députés arrêtés. Siméon , suivi d'une trentaine de ses collègues, eut le courage de se présenter dans la salle des séances ; des satellites du directoire y pénétrèrent; il les somma de se retirer, et, sur leur refus, il prononça avec l'accent de la douleur et de l'indignation ces nobles paroles : « La constitution est violée, la repre- « sentation nationale indignement outragée. Je « déclare que rassemblée est dissoute jusqu'à ce « que les auteurs de si criminels attentats soient « punis. » Les députés dévoués au système du directoire se rendirent au nouveau lieu assigné pour la réunion du corps-législatif, les cinqcents au théâtre de l'Odéon, et les anciens a l'école de médecine. Au premier de ces conseils on proposa de casser les élections de quarante- huit départements, au nombre desquels se trouvait celui des Bouches-du-Rhone, et de choisir les députés les plus dangereux pour les déporter. On désigna Willot, Jourdan, Siméon, Noguier- Malijai, Blain, Pastoret etPortalis. 11 n'y eut de débat que sur quelques noms. J'ignore, dit Enjubault, pourquoi on veut placer sur la liste Noguier-Malijai. Quelques murmures l'interrompirent ; néanmoins le conseil supprima de la liste le nom de Malijai. Au nom de Blain un bruit flatteur s'éleva, mais Pomme s'écria aussitôt : Dans le département des Bouches-du-Rhône,
DE MARSEILLE. ï»7
Blai h avec kVillot a concouru à organiser V assassinat de milliers de républicains..... et Blain fut conservé sur la liste. Grégoire dit en faveur de Siméon que ce député, dans diverses circonstances, avait émis des idées favorables à la liberté, et qu'on le citait comme ayant acquis beaucoup de biens nationaux. Salicetti fit observer que Siméon était émigré, et le conseil le maintint sur la liste qui contenait aussi les noms de Barthélémy et de Carnot On condamna encore à la déportation les propriétaires, éditeurs et rédacteurs de quarante-deux journaux. On remit en vigueur et même Ton étendit les articles de la fameuse loi du 3 brumaire an 3 qui avaient été rapportés. Les parents d'émigrés furent exclus des fonctions publiques jusqu'au terme de quatre ans après la paix. Les émigrés rentrés sous prétexte de demander leur radiation devaient sortir de leurs communes dans les vingt-quatre heures, et du territoire français dans quinze jours, sous peine d'être traduits devant une commission militaire, jugés sur-le-champ sans recours à aucun autre tribunal, conformément aux lois qui prononçaient la peine de mort. Le conseil des anciens
1 Quarante-deux députés au conseil des cinq-cents, parmi lesquels étaient Cadroy, et onze membres du conseil des anciens furent inscrits sur cette liste définitive. On y joignit Cochon, ex-ministre de la police, et plusieurs autres individus qui n'appartenaient point au corps-légiftlatif.
approuva, le lendemain 19 fructidor, cette résolution qui fut convertie en loi et envoyée au directoire, chargé de la faire exécuter. De suite Barthélémy, Willot, Pichegru et douze autres proscrits, jugés ou plus dangereux ou plus coupables, furent placés dans des chariots grillés, et on les fit partir pour Rochefort d'où ils durent être transportés a la Guiane -r leur nombre fut porté à seize par le dévouement de Letellier, domestique de Barthélémy, qui demanda à suivre son maître dans ces affreux déserts. On destina Tile d'Oleron à la résidence des autres déportés.
Les républicains furent ainsi réarmés de toute la puissance révolutionnaire, et la terreur se répandit dans les rangs des royalistes. Les jacobins marseillais , écrasés par Cadroy et ses collègues, comprimés par Fréron, persécutés par Willot, avaient repris un peu de cœur et de voix à l'arrivée du général Sahuguet, nommé au commandement de la ville avant la journée du 18 fructidor. Ils commirent quelques excès lorsqu'ils reçurent la nouvelle de ce coup d'état ; et Sahuguet, d'un caractère flegmatique, trop amoureux de son repos, ne prit aucune mesure pour les réprimer et fut même soupçonné de les favoriser. Il sortit enfin de son apathie et mit les jacobins dans l'impossibilité de rien entreprendre. Alors, les royalistes s'enhardirent, les sabreurs se montrèrent, les fuyards continuèrent leurs
dévastations et leurs crimes ; de leur côte , les patriotes indignés ne restèrent pas sur la défensive-, les uns et les autres n'eurent plus souci que de leur vengeance , et Ton commit de nombreux assassinats. Le général Bon, commandant la 8™e division militaire, s'efforça vainement de calmer tant de fureurs et d'arrêter le débordement de toutes ces passions déchaînées. Le directoire, tenant beaucoup a pacifier le midi, jeta les yeux sur Bernadotte, général divisionnaire, qui commençait ses grandes destinées. Cet illustre guerrier , auquel la fortune réservait le trône de Gustave- Adolphe et de Charles xu, Marseille l'avait vu , sept ans auparavant, sergent-major au régiment royal-marine et l'un des instructeurs de ses premières milices citoyennes. 11 refusa la mission du directoire et retourna à l'armée dltalie pour se mettre à la tête de sa division. Pille , qui fut envoyé à sa place a Marseille , n'eut que des ressources insuffisantes, et le calme ne se rétablit point. Ce fut alors que Lannes, général de brigade, quitta l'armée d'Italie avec un corps de cinq mille hommes , entra en Provence et publia une proclamation qui commençait ainsi : Royalistes y je suis arrivé demain vous êtes morts. Ce langage de matamore n'avait rien de sérieux; Lannes ne voulait tuer personne, son seul but était d'effrayer une faction ennemie. Il produisit l'effet qu'il désirait : les voies de fait et les actes
de vengeance diminuèrent; on ne pouvait pas se flatter de les réprimer complètement, aucune puissance humaine n'y serait parvenue. Lan nés partit de Marseille , et quelques crimes épouvantèrent encore cette ville. Une bande de sabreurs, commandée par le nommé Reinard , attaqua un poste de la ligne au faubourg Saint-Lazare. Six individus s'introduisirent en plein jour dans la boutique d'un boulanger, à la place de Lenche, et y poignardèrent son garçon de peine.
Force finit par rester aux lois ; mais ces lois étaient vigoureuses comme toutes celles que dietent aux partis dominants l'instinct de la conservation et le besoin de la défense. Les jacobins marseillais firent un cruel usage de la loi du 19 fructidor. Le \ \ frimaire an 5 1 , le bureau central et l'autorité militaire procédèrent à des visites domiciliaires dans divers quartiers de la ville , et plus de 200 personnes suspectes furent arrêtées. On avait installé une commission militaire et un conseil de guerre; la commission devait condamner sans aucun recours tous les coupables d'émigration ; le conseil était institué pour juger, a charge de révision, les sabreurs, les assassins des prisonniers à la maison d'arrêt d'Aixet au fort Saint- Jean, tous ceux qu'on accusaitd'avoir commis des brigandages a main armée.
' irT décembre 170-.
On en fusilla un grand nombre, et il arriva malheureusement ce qui arrive toujours dans les temps de réaction et de trouble , tous les coupables ne furent point punis, et quelques innocents périrent victimes des vengeances particulières et de faux témoignages. Les salles d'audience étaient encombrées par une foule d'énergumènes qui accueillaient en silence les jugemens d'absolution, et poussaient d'horribles clameurs d'allégresse lorsqu'ils entendaient prononcer les sentences de mort. Quelquefois, les accusés en allant au tribunal , ou les condamnés en marchant au supplice étaient assaillis de coups de pierre ; l'escorte ne les défendait qu'avec peine contre les flots soulevés d'une multitude rugissante. La populace jacobine des vieux quartiers descendait en masse , se précipitait sur le passage des malheureux que Ton conduisait k la mort , et les suivait au lieu de l'exécution en les accablant d'injures. Les sans-culottes dansaient la carmagnole dans l'ivresse de leur triomphe ; la commission militaire et le conseil de guerre leur jetaient des cadavres en abondance ; et cela , pour les contenter, pour leur donner des jeux et des spectacles. Des adolescents furent arrachés des bras de leurs mères et immolés sans pitié. On fusilla aussi la veuve Rey , revendeuse, rayée provisoirement de la liste des émigrés des le mois de pluviôse an 3 : elle n'avait jamais quitté Marseille et résidait
dans une maison remplie de locataires ; elle sortait journellement et demandait à produire cent témoins ; mais la commission militaire lui opposa la loi du 19 fructidor qui ne prescrivait que la vérification de l'identité. La plupart des condamnés mouraient avec ce courage qui tient du fanatisme et qui est si commun dans les guerres civiles. Quelques-uns, en entendant larret, poussaient le cri de vive le roi! Pierre Isnard s'écria, sous le feu du peloton des grenadiers : Je liens votre constitution à la main, vous la fusillerez avec moi. Un autre , à la lecture de son jugement, dit au capitaine-rapporteur : ^4près ma mort faites ouvrir mon cadavre ; vous trouverez les fleurs-de-ljrs gravées sur mon cœur. Tant de frénésie chez les uns, tant de cruauté chez les autres ne se rencontraient qu'à Marseille ; nulle autre part le 18 fructidor ne produisit des résultats aussi horribles. On ne pouvait plus reconnaître ce caractère marseillais jadis ouvert aux joies honnêtes, aux pures affections* la violence des tempêtes politiques l'avait jeté hors de ses voies, et les passions délirantes le remplissaient tellement qu'il n'y avait plus de place pour les sentiments de la nature et de l'humanité.
Telle était la situation des esprits, lorsque le temps vint d'élire les membres des trois municipalités, les juges de paix, leurs assesseurs et les députés au corps-législatif. Au mois de germinal
an 6 le général Théodore Chabert, commandant de la place, publia une proclamation qui prohibait le port d'armes tranchantes ou à feu , de bâtons , de nerfs de bœuf, et défendait tous rassemblements dans les rues au dessus de six personnes, pendant la durée des assemblées primaires. Les royalistes, épouvantes par les mesures de rigueur que l'on déployait contre eux , laissèrent le champ libre aux républicains, et la tranquillité ne fut pas troublée. On confirma la plupart des choix du gouvernement. L'opposition royaliste , détachée des affaires , ne pouvait plus se relever ; mais une autre opposition inspirait des craintes au directoire exécutif : c'était celle des patriotes ardents qui abusaient du 18 fructidor. Le directoire , sur le point d'être débordé , favorisa secrètement les scissions des corps électoraux. Presque partout les républicains modérés , qui se trouvaient en minorité dans les assemblées, invoquèrent des prétextes frivoles pour se réunir à part et faire leur choix particulier. L'assemblée électorale des Bouches-du-Rhône se tint à Aix , alors chef-lieu du département , pour nommer les députés aux deux conseils. Des discussions orageuses s'élevèrent au sujet des choix, et l'on ne put parvenir k s'entendre. Les électeurs du district de Marseille restèrent au collège de la
1 Mars i7j)$.
ville d'Aix, primitivement assigné pour les opérations électorales , et formèrent l'assembléemère. Ceux des deux autres districts se réunirent dans un autre local , et les deux corps rivaux se constituèrentséparément. L'assemblée-mère nomma trois députés au conseil des anciens et quatre au conseil des cinq-cents : ces représentants furent Poly carpe Constant, d'Aix; Mossy, de MarseiiJe; Escalon , de Marseille aussi ; Antonelle , d'Arles , et trois autres citoyens. Les scissionnaires élurent au conseil des anciens Lejourdan , le directeur Barras et Monge , et au conseil des cinq -cents Poly carpe Constant ; Natoire, d'Arles; Pélissier, de Tarascon , et le général Chabert. Le corpslégislatif s'occupa longuement de ces deux élections; par une loi de floréal de la même année, les nominations faites par rassemblée- mère furent
wm
élus par l'assemblée scissionnaire. Barras et Mongc refusèrent, et personne ne les remplaça ; Lejourdan seul resta aux anciens; Constant, Natoire, Pclissier et Cbabert entrèrent aux cinq-cents.
Chabert eut pour successeur à Marseille le général Quantin , homme dur , bisarre et vindicatif, qui présida à des exécutions nombreuses. Avant la révolution , Varage , fils d'un lieutenant du port , lui avait donné un soufilet ; Quantin le fit fusiller comme émigré , bien que le nom de ce malheureux ne fût inscrit sur aucune liste. Bau-
DE MARSEILLE. 6m
din , ancien vicaire à Saint-Ferréol , et le prêtre Donadieu, vieillard presque octogénaire, attaché au séminaire du Bon-Pasteur , tous les deux prévenus d'émigration , furent traduits devant la commission militaire. Donadieu était maître de son salut qui ne dépendait que d'un seul mot, car sa désignation sur la liste des émigrés était incomplète et les pièces de la procédure ne constataient pas suffisamment son identité; il ne lui fallait qu'une simple dénégation a l'audience ; mais on la demandait a un homme qui n'avait jamais menti , qui tenait plus à ses devoirs qu'à la vie : Donadieu déclara que ce mensonge répugnait à ses sentiments et pesait trop sur sa conscience. Les juges, enchaînés par une inflexible loi , le condamnèrent k la peine capitale et prononcèrent la même peine contre Baudin. Le supplice de ces deux prêtres, semblable à une calamité publique, répandit la consternation k Marseille.
Les deux frères Laure, prévenus d'avoir pris part aux massacres du fort Saint-Jean, comparurent devant le conseil de guerre , et de longs débats s'y élevèrent. Laure jeune, se défendant par un alibi, produisait de nombreux témoins qui attestaient qu'a l'époque de ces massacres il était embarqué sur un vaisseau éloigné de Marseille. La preuve en paraissait évidente; mais, d'un autre côté, des témoins en aussi grand
GOG HISTOIUE
nombre soutenaient qu'ils l'avaient vu au fort Saint Jean dans les rangs des égorgeurs , et une foule impatiente demandait sa mort à grands cris. Le conseil de guerre, présidé par Lu cotte, chef de la9mc demi-brigade d'infanterie légère, accueillit la déclaration des témoins a charge et prononça la peine de mort contre les deux frères qui se pourvurent en révision. Lucotte acquit bientôt la preuve de l'innocence de Laure jeune ; indigné de l'imposture de ses accusateurs , désespéré d'avoir signé la sentence fatale , il vint le défendre devant le conseil de révision. Ce conseil rejeta le pourvoi de Laure aîné, qui fut exécuté dans les vingt-quatre heures, et cassa le jugement prononcé contre Laure jeune qui fut renvoyé devant le conseil de guerre de Grenoble et condamné a mort une seconde fois ; il se pourvut encore en révision. Après plusieurs incidents, il parvint a s'évader comme par miracle et partit pour l'Amérique. Les jacobins poursuivirent Lucotte de leurs clameurs dénonciatrices; le général Chabert l'accusa au conseil des cinq-cents, et le directoire le destitua. On fusilla aussi Pagez, ex-commandant du fort Saint-Jean , le père Garagnon, religieux des Augustins réformés, et plusieurs autres personnes.
Les jacobins triomphaient toujours à Marseille, et plusieurs d'entre eux j dans leur absolutisme démagogique poussé jusqu'à la niaiserie , pre-
cliaicnt publiquement les principes de Babeuf; leur oracle était Antonellc, tout-puissant h Arles. Ce ci-devant marquis présentait de singuliers contrastes : aimable , bienfaisant et doux, orné de toutes les vertus philan tropiques , il soutenait un système de terreur et de sang; possesseur d'une fortune considérable, il demandait la loi agraire ; cultivant la philosophie et les belles- lettres, il aimait à s'entourer de quelques hommes sans lumières et sans dignité. Les sans-culottes marseillais , poursuivant de leur haine les modérés et les thermidoriens, appelaient ainsi les républicains qui ne Tétaient pas à leur manière. En l'an 7, ils se rendirent maîtres de toutes les positions, alors que des attroupements d'égorgeurs royaux se montraient encore dans les campagnes. Les choix des assemblées primaires leur furent acquis ; mais ce n'était là que des nominations secondaires. Quant aux fonctions législatives, le directoire, dans son système de bascule, n'entendit pas les leur abandonner ; aussi le corps électoral, réuni à Aix, se divisa encore en deux fractions, après des débats scandaleux. Les électeurs du canton de Marseille, jacobins forcenés, à l'exception de sept, firent partie de la majorité qui nomma Antonelle et d'anciens montagnards. La minorité choisit des députés plus agréables au gouvernement. Les anarchistes continuèrent de s'agiter a Marseille; ils protégèrent ouvertement
Aubcrnon, dit Louise t, accusé de plusieurs assassinats et traduit devant le conseil de guerre. Riquier, chargé par eux de sa défense , parvint à le faire acquitter. Là s'arrêta la lutte des factions désormais comprimées.
Grâce a Dieu, nous respirons enfin ; nous pouvons reposer nos regards sur des scènes plus consolantes. Le 18 brumaire 1 a fait luire des jours d'espoir et de réparation. Marseille moins agitée sortira de son chaos et de ses ruines ; accablée de lassitude, elle trouvera pourtant dans son sein assez de force et d'enthousiasme pour applaudir le jeune héros qui , sous le titre de premier consul , va présider aux nouvelles destinées de la patrie ; génie libérateur au devant duquel se précipitèrent tous les partis épuisés. Les républicains le proclamaient le soutien de leur cause parce qu'il n'avait jamais cessé d'en parler le langage; les amis de la religion , voyant qu'il relevait les autels, lui exprimaient leur reconnaissance ; les royalistes croyaient qu'il jouait le rôle de Monck. Chacun le regardait comme le seul homme qui pût nous préserver du retour de l'anarchie et nous réconcilier avec la justice. La France confiante ne l'accepta point comme un maître; elle voulut seulement l'honorer comme le premier de ses citoyens. Si, plus tard, il s«
* j) novembre 1799.
montra ingrat, s'il trahit cette liberté qui seule Téleva sur le pavois populaire, tant pis pour lui, car sa gloire en a souffert.
La constitution de Tan 8 établit les préfectures, les sous-préfectures et les mairies. La résidence du préfet des Bouches-du-Rhône , d'abord fixée à Àix, fut peu après définitivement accordée a Marseille à cause de sa grande population et de rimportance des affaires qui s'y traitent. Bonaparte confia l'administration du département à Charles Delacroix 7 homme éclairé, intègre et impartial, qui a laisse les souvenirs les plus honorables. Ce sage administrateur se proposa d'embellir Marseille, et son nom est attaché à la plupart des établissements remarquables dont la ville s'est enrichie au commencement du 19° siècle. Déjà l'on y admirait les beaux quartiers de Rive-Neuve qui occupent la place de l'ancien arsenal. Les remparts étaient sans utilité : Delacroix en fit commencer la démolition en 1 800 , et sur leur emplacement s'élevèrent les boulevards actuels avec leur double rangée d'arbres. Bientôt tout changea de face : les constructions prirent une telle activité qu'elles s'étendirent dans tous les sens à une grande distance de ces boulevards, et Marseille devint une des plus belles cités de l'Europe. En 1778, il y avait 7478 maisons dans la ville, et 4187 à la campagne, c'est-à-dire dans le territoire communal ; en ii. 3g
1 800, le nombre des premières s'élevait à 1 O,150? et celui des secondes à 8,350. Cependant la population n'eut pas un accroissement proportionnel: car en 1778 elle était de 90,056 habitants, et de 102,000 environ en 1800.
Le feu des passions politiques se calmait; l'amour de l'ordre et du travail succédait aui habitudes déréglées. Les proscrits rentrèrent en foule et se rallièrent avec sincérité au régime nouveau. Le gouvernement consulaire ne négligea rien pour favoriser Marseille, qui se rendait digne de sa protection. Elle venait d'obtenir le rétablissement de l'hôtel des monnaies, supprimé par la loi du 26 pluviôse an 2 1 . Les poinçons pour la garantie des matières d'or et d'argent, dont la confection avait été précédemment ordonnée, furent employés à la marque de ces matières dans les bureaux de garantie du département des Bouches -du -Rhône. Les tribunaux de commerce existaient depuis l'an 3. Le nouvel acte constitutionnel maintint la belle institution des justices de paix; le nombre en fut seulement réduit et on le fixa à six pour Marseille ; on y établit un tribunal civil de première instance. Aix, antique séjour des cours souveraines, devint le siège d'un tribunal d'appel et d'un autre tribunal jugeant les causes crimi-
' i/| février 179V
DE MARSEILLE. Gif
nelles1. Le concordat de Tan 9, qui reconnut que la religion catholique est celle de la grande majorité des Français , ne conserva dans le département des Bouches-du-Rhône que le siège archiépiscopal d'Aix, et l'ancien évêché de Marseille se trouva ainsi supprimé.
Quelques médecins marseillais, Segaud, Moulard, Lemasson, Joyeuse, Foderé, Vidal, Achard, Bouge, Labric, Tant et Aulagnier faisaient alors d'honorables efforts pour donner de l'éclat et du mouvement à l'art de guérir, depuis long-temps obscur et immobile en Provence. Ils venaient de créer une société de médecine qui se distinguait par son zèle et l'utilité de ses travaux.
Sous le règne de la terreur, on avait amoncelé dans diverses maisons les livres des communautés religieuses mêlés à ceux des émigrés, et le docteur Achard, compilateur plein de zèle, avait été chargé du soin de ces bibliothèques confisquées. Des objets d'arts, des instruments de physique gisaient épars dans un grand nombre d'édifices et dépérissaient tous les jours. En 1795, le directoire du district et l'administration municipale demandèrent la formation d'une bibliothèque publique, et on en confia la direction à Achard;
1 En 1804, les tribunaux supérieurs prirent le titre de cours, et en 1810 les juges reçurent celui de conseillers. Le tribunal criminel fut supprimé et remplacé par des
nssiscs.
on lui adjoignit ensuite Aubert, Odossaint, Audibert, Guenin et Fontainieu, pour l'aider dans ses travaux. Cette commission obtint le titre de Conservatoire des Arts; elle fut autorisée à se donner des règlements, et changea peu après son titre en celui de musée. Le musée mit la dernière main à son ouvrage et provoqua l'ouverture de la bibliothèque au public
Sa mission paraissait terminée ; mais , au lieu de se séparer, il s'adjoignit quatre compatriotes. 11 visait a ressusciter le nom de l'ancienne académie qui s'était dissoute sans bruit, et à se mettre à sa place : ce nom a toujours mieux flatté l'amourpropre des incapacités prétentieuses qui peuplent les sociétés soi-disant littéraires de département; mais il était alors trop féodal et rappelait trop l'ancien régime. Les membres du musée ne purent pas le prendre et se contentèrent du titre de Lycée des Sciences et des Arts. Us appelèrent dans leur sein six nouveaux membres, et reçurent l'organisation d'une société régulière. En 1 800, la compagnie harangua ainsi Charles Delacroix : «Digne émule de Confucius, de Zoroastre « et de Mi nos, vous fûtes pour tous les Français « un nouveau Solon ; daignez être aujourd'hui « notre Mécène. » Une société qui montre tant de mauvais goût se condamne elle-même à un
1 En 1797.
DE MARSEILLE. fin
ridicule indélébile. Le lycée n'en obtint pas moins le titre d'académie au mois de floréal an 10 Il ouvrit une école gratuite de dessin, et s'adjoignit la classe des beaux-arts qui formait, avant la révolution, une société particulière.
Les consuls, par un arrêté du 13 messidor an 9 % avaient rétabli à Marseille la bourse de commercé ; Tannée suivante ils y créèrent un entrepôt réel et fictif.
Les débris de l'armée d'orient débarquèrent ensuite a Marseille. Plusieurs familles égyptiennes qui avaient montré de rattachement h la cause française s'enfuirent du sol natal où la persécution les attendait, se fixèrent dans cette ville, et la libéralité du gouvernement leur assura des moyens d'existence. L'administration municipale fit frapper 3 une médaille en l'honneur du premier consul, et la lui envoya par députation. François Girard porta la parole , et Bonaparte se montra sensible à cet hommage.
Tous les maux de la révolution étaient effacés ; ses bienfaits seuls restaient ineffaçables. La politesse des manières avait repris son empire , et la modération des idées avait banni l'emphase des paroles; le langage s'était dépouillé de ce déver-
' Mai 1801.
■ a juillet 1801.
J Le j5 fructidor an io ( ?. septembre 1801 ).
gondage cynique, de ces locutions dégoûtantes que les orateurs populaires regardaient comme l'accompagnement obligé du patriotisme républicain. La langue française, si peu répandue a Marseille en 1789, avait fait de grands progrès pendant dix ans. Les clubs, les assemblées de sections, le passage ou le séjour des troupes, les jeunes citoyens qui revenaient des armées avaient servi à la rendre plus familière ; mais il faudra bien du temps, plusieurs siècles peut-être, pour anéantir les vestiges de la langue nationale des Provençaux. Il n'y a rien dans le monde de plus vivace qu'une langue : tout s'altère, tout s'efface avant elle sur le sol ou s'agitent les sociétés humaines ; toujours la langue d'un peuple a survécu à ses lois, à ses mœurs et a son indépendance, comme la dernière trace de sa nationalité, comme un débris précieux qui surnage après le naufrage. Le goût des arts, des sciences et des belles-lettres s'était éteint dans le bruit des armes et le tumulte des discordes civiles. Les jeunes hommes de Marseille n'avaient fait que de mauvaises études ou n'en avaient point fait du tout, et c'est ce qui vaut toujours mieux. Cette ville pourtant citait encore des noms qui faisaient rejaillir quelque gloire sur elle. Grosson avait écrit sur ses antiquités; Lantier venait de publier le f^cyage d'Anténor en Grèce; Albouy, connu sous le nom de Dazincourt, paraissait avec éclat sur la scène
dramatique, oii Richaud-Martelly reçut aussi des applaudissements ; s'élevait alors le jeune poète Dorange, élégant traducteur des Bucoliques.
Il y avait dans le département des écoles appelées centrales qui ne pouvaient satisfaire les besoins des pères de famille. Un arrêté des consuls, à la date du 24 vendémiaire an 11 1 , ordonna la fermeture de ces écoles, fonda un lycée à Marseille et le plaça dans le ci-devant couvent des Bernardines. Le ministre de l'intérieur désigna trente élèves du prytanée de Paris 1 pour faire partie des cent premiers élèves du lycée de Marseille qui fut ouvert deux mois après; il prospéra sous les lois de la discipline militaire, et forma plusieurs hommes distingués qui parcourent aujourd'hui avec gloire différentes carrières.
Il fallait tout refaire , car tout avait disparu dans le naufrage des institutions anciennes. Les consuls rétablirent 3 la chambre de commerce ; ils la composèrent de quinze membres sous la présidence du préfet , et nul ne put entrer dans son sein s'il n'avait fait le commerce en personne au moins pendant dix ans. Le 25 prairial an 11 4, cette chambre , pénétrée des marques de bien-
• 16 octobre i8oa.
• Le prytanée recevait les enfants des citoyens qui avaient bien mérité de la patrie.
1 Arrêté du 3 nivose an 9 ( 24 décembre 1802 ). 4 i/4 juin
veillance que le gouvernement n'avait cessé de donner au commerce de Marseille, décida qu'elle proposerait aux négociants de celte ville de voter l'offrande d'un vaisseau de soixante - quatorze pièces de canon; de mettre, en conséquence, à la disposition du ministère une somme de douze cent mille francs , produit d'un droit d'entrée de demi pour cent sur la valeur de toutes les marchandises, les grains exceptés ; et d'écrire au conseil municipal pour l'inviter a venir assister à l'assemblée générale du commerce, dans la salle de la Bourse, pour la discussion de cette proposition. L'assemblée se tint le 12 messidor suivant 1 , et la chambre de commerce émit le vœu de donner le nom de la fille de Marseille au vaisseau offert au gouvernement ; les assistants accueillirent ces propositions avec des applaudissements réitérés et les adoptèrent à l'unanimité. La chambre de commerce adressa un extrait de la délibération au gouvernement, qui lui en témoigna sa reconnaissance.
Lejourdan sortit cette année du tribunat : il avait été du nombre des membres de la minorité qui votèrent contre le consulat a vie > et avait pris part à la première discussion du code civil. Dans cette assemblée , comme précédemment au conseil des anciens , il soutint l'honneur du nom
• icr juillet de la même annre.
marseillais par des discours remarquables où il développa les vues d'un profond jurisconsulte et les principes d'un sage ami de la liberté. Sur ces entrefaites, Thibaudeau , préfet de la Gironde^ vint remplacer Charles Delacroix, qui alla luimême occuper sa place a Bordeaux
Le consulat céda bientôt à l'empire; à cette époque le régime municipal de Marseille était encore exceptionnel, et cette ville était toujours divisée en trois mairies. Le 6 mars 1805 , sur le rapport du tribun Garrion-Nisas , le corps-législatif décréta un projet de loi qui établissait un seul maire assisté de six adjoints; l'empereur confia les fonctions de maire à Antoine Anthoine. Les trois premiers adjoints furent Dominique Sarmet, Auguste Mossy et Orner Granet, maires précédents. Six mois après, Thibaudeau fit l'ouverture du musée des arts au local de l'ancienne chapelle des Bernardines; on y rassembla par ses soins plusieurs tableaux des meilleurs maîtres et de bonnes copies de fameux morceaux de sculpture, tels que l'Apollon du Belvédère et le Gladiateur.
Il existait un grand nombre de maisons de prêt qui spéculaient sur la misère publique et dévoraient la substance du pauvre. Par décret impé-
• Ces deux nominations sont à la date du 3 floréal an 1 1 ( a3 avril i8o'i;.
rial du 10 mars 1807, le Mont-de-Piété établi a Marseille fut conservé et désormais régi , sous l'autorité du ministre de l'intérieur et la surveillance du préfet, d'après le règlement annexé à ce décret; défense fut faite à toutes autres maisons de recevoir aucun dépôt , ni de faire aucun prêt sur nantissement. Le conseil municipal rétablit la cérémonie religieuse à l'occasion du vœu de Belzunce pour la cessation de la peste : déjà il y avait tendance k ressusciter des usages anciens que le gouvernement voyait avec plaisir parce qu'il savait en tirer profit.
Des événements que nous n'avons pas a raconter forcèrent Charles îv, roi d'Espagne, la reine son épouse , leur fils don François de Paul , et don Manuel Godoy, prince de la Paix , de fixer leur séjour à Fontainebleau, puis à Compiégne. Peu après ils choisirent un climat plus chaud. Après une courte résidence au château de Saint-Joseph , à une lieue de Marseille , ils vinrent habiter la ville le 8 octobre 1808; trois maisons contiguës à la rue Mazade formèrent leur logement.
Le général Cervoni, commandant la 8°" division militaire, brûlait du désir de se distinguer sous les drapeaux français ; il obtint de l'emploi dans une de nos armées actives et mourut au champ d'honneur à la bataille d'Eckmùhl. Il avait su se faire aimer a Marseille , et cette ville paya à sa mémoire un tribut de regrets; 1rs
officiers de la garnison firent célébrer en son honneur un service funèbre, et après la cérémonie le général Dejean, commandant de la place, célébra dans un discours touchant les vertus et la valeur d'un brave dont Napoléon pleurait la perte. Les Marseillais, en entourant d'hommages le nom de Cervoni, voulaient donner à r homme et non pas au guerrier un témoignage d'estime personnelle, car la gloire des armes leur devenait odieuse. Ne se montrant sensibles qu'aux besoins de la vie réelle , ils prenaient en dégoût cet esprit de conquêtes qui ne leur annonçait que des calamités ; déjà ils souffraient beaucoup, et l'avenir ne leur apparaissait que surchargé de sombres nuages. Il y avait partout un secret malaise; partout on voyait des signes de mécontentement. Ce n'est pas que Marseille tînt alors beaucoup à la liberté, que Napoléon étouffait et dont le nom seul avait naguère ému les entrailles de ses ardents citoyens ; le despotisme l'eût fort accommodée , pourvu qu'il lui eût assuré la paix et la prospérité commerciale ; mais ce despotisme avec l'état de guerre maritime rendait sa situation insupportable. Des vaisseaux anglais sillonnaient la Méditerranée, s'approchaient souvent de nos côtes et échangeaient des coups de canon avec nos batteries; ils firent même plusieurs tentatives de débarquement. Cependant nos lettres de marque leur furent
quelquefois funestes ; nos marins surent affronter les périls , ne se laissèrent point intimider par des forces supérieures, firent quelques prises considérables et montrèrent une rare intrépidité. Le 16 mai 1809, le corsaire V AmiraUGanÛieaume , capitaine Albran , armé à Marseille, ayant quatre canons de quatre et soixante hommes d'équipage, s'empara sur la côte de Barbarie, après un combat de deux heures à la portée du pistolet et à l'abordage , de deux bricks anglais venant de Malte. Les ennemis furent souvent repoussés par les douaniers, qui sauvèrent des bâtiments français à Saline , à Beauduc en Camargue , à Néjean et k Morgiou , à l'ouest et à Test du port de Marseille.
Le 3 mai 1810, pendant la nuit, les Anglais débarquèrent au port de Pomègue et incendièrent plusieurs vaisseaux marchands qui y étaient en quarantaine. Le lieutenant Brun , chef de ce poste, était venu le soir à Marseille sans permission écrite du commandant du Château-d'If, sous les ordres duquel il se trouvait placé ; l'empereur ordonna que cet officier serait jugé par une commission militaire et puni suivant la rigueur des lois. Brun s'était distingué au pont d'Arcole sous les yeux mêmes de Napoléon ; il inspirait le plus touchant intérêt : défendu avec chaleur par Tardieu , avocat, il fut acquitté aux applaudissements du public.
Les arts industriels et le commerce maritime
de Marseille avaient subi des changements notables ; l'expédition d'Egypte , qui se rattachait a un vaste plan et semblait devoir relever le commerce marseillais, fut au contraire la cause de sa ruine. La rupture avec l'empire ottoman et la fatale issue du combat d'Aboukir firent perdre à Marseille toutes ses relations avec le Levant et laissèrent sans protection sa marine marchande. Les Génois et les Toscans profitèrent de ses malheurs pour fonder des établissements avantageux. Il ne lui restait pas même la possibilité d'alimenter les armées françaises en Italie; les Anglais s'y opposaient. Le traité d'Amiens fit cesser les hostilités, et le gouvernement s'occupa aussitôt de nos colonies. La loi du 28 avril 1803 désigna les ports qui devaient être ouverts aux armements et aux retours. La paix n'eut pas une longue durée et la rupture survint sans déclaration préalable. Un grand nombre de navires français naviguant sur la foi du traité furent pris en pleine mer ou aux attérages; mais Bordeaux, Nantes et le Havre souffrirent beaucoup plus que Marseille de cette guerre inattendue, parce que la plus grande partie des armements marseillais qui se faisaient par la Méditerranée présentaient moins de chances de capture. Avant la rupture du traité d'Amiens , l'activité que Marseille déploya dans ses divers armements lui procura beaucoup de retours, facilités par l'encombrement de nosmar-
6îî HISTOIRE
chés coloniaux ; une partie de ces retours , mise en entrepôt , fournit aux besoins de la Suisse et de plusieurs départements français pendant plus de quatre ans.
Il fallut bientôt venir au secours de l'état par de nouveaux impôts et par l'accroissement des anciens : l'administration des droits-réunis fut créée ; la loi du 30 avril 1 806 augmenta les droits d'importation sur diverses marchandises; on soumit a une taxe le sel livré a la consommation; les décrets de Berlin 1 et de Milan a furent surtout funestes a Marseille. Pendant que les Anglais bloquaient tous nos ports, Napoléon osa déclarer le blocus des îles britanniques ; il augmenta progressivement les droits de douane sur les principaux articles de notre commerce d'importation 3 ,
• Ce décret du ai novembre 1806 fit défense de communiquer, de correspondre et de commercer avec l'Angleterre.
■Un second décret, daté de Milan le a3 novembre 1807, ordonnait la saisie et la confiscation des navires qni touchaient en Angleterre. Enfin un troisième décret, daté encore de Milan le 17 décembre 1807, mit les îles britanniques en état de blocus et ordonna la saisie de tout bâtiment qui souffrirait la visite des vaisseaux anglais.
3 Plusieurs actes modifièrent le tarif des douanes; mais les décrets du 8 février, du 5 août et du ia septembre sont les plus remarquables. Le premier doubla d'un seul coup les droits perçus sur les productions des Deux-Indes, ce qui atteignit les deux tiers des articles compris au tarif; les deux autres, en augmentant considérablement les taxes sur certaines
créa un nouveau système de licence , nationalisa toutes les denrées coloniales qui venaient de la Hollande , en les frappant d'un droit de 40 pour cent sur leur valeur ; doubla l'impôt du sel , employa , enfin , les mesures les plus vexatoires. La fraude alors s'organisa; les commissairesgénéraux de police reçurent le pouvoir de faire visiter les navires et de rechercher la contrebande. Àu mois d'octobre 1810, l'empereur fit suivre cette mesure de la création des cours prévôtales chargées de punir la contrebande en matière de douanes.
La réunion de Gênes, de la Toscane et des états romains à la France semblait assurer à Marseille un cabotage étendu; mais les Génois en devinrent presque les seuls facteurs parce qu'ils naviguent avec plus d'économie. Le numéraire disparaissait; les immeubles se louaient mal ou n'étaient point habités ; la marine marchande bordait les quais de mille vaisseaux immobiles. Cependant quelques relations s'établirent dans la direction de l'intérieur , et ce nouveau débouché donna a la savonnerie une plus grande activité. L'empereur prohiba 1 l'entrée en France des soudes étrangères qui jusque là étaient venues d'Espagne , de la
marchandises et denrées, établirent une grande disproportion entre leur valeur réelle et les droits qui les frappaient à leur importation.
• Par décret du 1 1 juillet 1810.
eu «ISTOIRE
Sicile , de Tunis et de la Sar daigne ; cette prohibition eut pour résultat d'obliger les fabricants à ne faire usage que des soudes artificielles qui proviennent de la décomposition du sel marin par le moyen de l'acide sulfurique. Les huiles que les fabriques de Marseille employaient n'étaient pas toutes fournies par les départements dont se compose l'ancienne Provence ; on en tirait beaucoup de la côte d'Italie, de la Sicile, du royaume de Naples , de l'Espagne , des états de Barbarie , de la Morée , de Corfou et de Candie. En 18H , il y avait à Marseille 73 fabriques de savon, formant ensemble 330 chaudières. Guidés par les progrès de la chimie, les Marseillais se procurèrent aussi avec leurs propres ressources l'alun , la couperose et tous les sels sulfatés qu'ils tiraient des mines d'Italie ; ils confectionnèrent un grand nombre de fourneaux. Le raffinage du soufre, sans avoir l'importance de la fabrication du savon , fut encore une des branches d'industrie exploitées par la ville de Marseille. Quelques propriétaires d'établissements de ce genre inventèrent des procédés qui , en procurant une économie considérable de temps et de main d'œuvre, augmentèrent encore la qualité des produits. Au reste , c'était à peu près là les seules ressources qui servaient d'aliment à la population active , et elles ne pouvaient suffire. Le raffinage du sucre ne présentait qu'un médiocre avantage, par la cherté et la
rareté des denrées coloniales , on ne pouvait pas l'étendre beaucoup au delà des besoins locaux. La tannerie trouva quelque aliment dans la confection d'une foule d'objets nécessaires aux équipements militaires. Quanta la chapellerie et à la fabrication des bonnets k l'usage des orientaux , ces arts industriels qui , avant la révolution , avaient pris un essor si élevé et occupaient tant de bras, devinrent sans importance sous l'empire parce qu'ils ne trouvaient aucun débouché dans le commerce extérieur. La chambre de commerce et le préfet des Bouches-du-Rhône avaient exposé à l'empereur la nécessité d'établir à Marseille un conseil de prud'hommes pour terminer de suite et sans frais les contestations que des rapports journaliers d'intérêt faisaient naître entre les ouvriers et ceux qui les employaient; un décret1 régla l'organisation et la compétence de ce conseil.
Le roi d'Espagne s'était rendu populaire à Marseille, ou Ton parlait sans cesse de ses malheurs et de ses vertus ; une foule silencieuse se pressait sur ses pas et lui donnait des marques de respect. L'intérêt qui s'attache toujours à la grandeur déchue n'était pas Tunique mobile de ces vives démonstrations ; on y apercevait aussi une sorte d'opposition à la tyrannie impériale , seule opposition qui fût alors possible. Charles iv
• Dn 5 septembre 1810.
CSG HISTOIRE
était honnête homme, bon père de famille , simple et régulier dans ses mœurs, peu instruit, comme tous les princes élevés dans l'ivresse du pouvoir absolu, dévot comme un Espagnol et un Bourbon ; mais il avait de la rectitude dans l'esprit et de la sensibilité dans le cœur ; il aimait à répandre d'abondantes aumônes. La police française, qui tenait en surveillance toute la famille Toyale , avait imposé à Charles plusieurs de ses officiers et de ses domestiques ; quelques* uns étaient venus d'Espagne avec lui et le servaient par affection ; d'autres étaient vendus au prince de la Paix, qui ne jouissait d'aucune estime à Marseille parce qu'on le considérait généralement comme un traître et un espion. Charles devait recevoir du gouvernement français un traitement de cent cinquante mille francs par mois, et cette somme lui fut exactement payée la première année; à la seconde, les paiements commencèrent à languir; le prince infortuné finit par ne pouvoir plus compter sur rien , et se vit dans la dure nécessité de supprimer une partie de sa maison. Touché de la situation des fidèles serviteurs qui s'étaient expatriés pour le suivre sur une terre d'exil , il ne voulut renvoyer que ceux qui pouvaient se passer de lui , et la reforme ne porta que sur lo6 équipages. Le besoin se fit enfin sentir plus pressant que jamais; et le maître de la monarchie espagnole, qui avait vu à ses pieds
tous les trésors de l'Amérique méridionale, envoya au Mont-de-Piété , vers la fin de 1 81 i , une partie de sa vaisselle , et en vendit pour trente mille francs dans un autre moment de détresse.
Lé roi faisait presque tous les matins une longue promenade à pied dans les rues de Marseille; les quartiers escarpés et populeux de la vieille ville étaient ses lieux de prédilection. D'une mise très négligée , il se plaisait surtout h n'être pas reconnu ; cependant ses bienfaits trahirent quelquefois son incognito et produisirent des scènes attendrissantes. Il avait acheté le château Bastide à Mazargues , et y allait bien souvent ; la reine y donnait de petits bals champêtres qui répandaient la joie dans la contrée. Cette princesse , moins résignée et plus fière que son époux, auquel clic ne ressemblait que par le cœur, ne sortit pas une seule fois à pied, et l'on peut dire qu'elle n'a pas connu Marseille ; son accès n'était facile que pour des actes de charité. Le poids de l'infortune lui parut surtout accablant lorsqu'elle vit la police, sans respect pour la majesté souveraine, arrêter un jeune officier espagnol nommé Ballesteros, auquel elle s'intéressait et que Godoy avait introduit dans la maison du roi. Ballesteros fut enfermé au Château-dlf et n'obtint la liberté , six mois après, qu'à la condition de rester éloigné de trente lieues au moins de Marseille. Le public se livra à plusieurs conjectures sur cet acte de
rigueur qui fit une grande sensation. Le roi d'Espagne devait aussi quitter bientôt Marseille, et nous allons remonter à l'origine des événements qui motivèrent son départ.
L'ex-directeur Barras, que la journée du 18 brumaire avait précipité du faîte du pouvoir, vivait dans une retraite forcée au château des Aygalades. Il entretenait des relations avec Guidai, général de brigade réformé pour des propos menaçants tenus contre l'empereur et résidant aussi à Marseille. Bergier, ancien adjudant-général, homme intelligent, audacieux, capable de tout entreprendre, s'était attaché à la fortune de Barras et l'avait suivi dans toutes ses vicissitudes. Ce fut en i 809 que Guidai , Bergier , Antoine C ha rabot, lieutenant de vaisseau, et Paul Julia, dit Hyppolite, agent du prince de la Paix , préparèrent au château des Aygalades les communications entretenues depuis avec l'escadre anglaise. Guidai, se proposant de présenter en otage k Collingwood, chef des forces britanniques dans la Méditerranée, son fils âgé de seize ans, comme une garantie des engagements qu'il voulait contracter avec lui, ordonna à ce fils de quitter le lycée, où il n'avait pas achevé ses études. Antoine Charabot se rendit a Cannes pour y fréter un bâtiment, et Paul Julia pourvut aux frais du voyage. Le bateau l'Amitié fut frété : le capitaine Bernard , le patron Raymond et un mousse en
composèrent l'équipage. Bernard, après avoir pris a son bord Guidai fils et Charabot, partit de Cannes pour communiquer avec la flotte ennemie; mais un vent impétueux le força d'entrer dans le port de Marseille. Une seconde tentative eut plus de succès : Raymond prit à Marseille le commandement d'un navire appelé la Marie- Rose, que le négociant Faban , ami du général conspirateur, chargea de vin avec une destination simulée pour Calvi en Corse. Les deux Guidai et Cbarabot s'embarquèrent sur ce bâtiment qui mit à la voile le 29 novembre 1809. Le général » Guidai, ne pouvant supporter les fatigues de la mer, se fit débarquer a la presqu'île de Gien et confia à Charabot ses dépêches pour l'amiral anglais. Charabot se dirigea sur Mahon, oit se trouvait Collingwood; il eut avec lui une longue conférence, et lui présenta le jeune Guidai. L'amiral refusa cet otage, remit des dépêches a Charabot et les fit passer tous les deux sur une frégate qui eut ordre de les débarquer aux rivages de France. En 1810, Antoine Charabot porta à l'escadre anglaise des dépêches de Guidai , et y conduisit, par ordre de ce général et de Faban, trois officiers espagnols, Gulman, Villalunga et Gelabcrt, prisonniers de guerre sur parole et résidant à Marseille. Par les soins de l'amiral anglais, Joseph Charabot fils, aspirant de marine, prisonnier de guerre en Angleterre , ne tarda pas
a obtenir sa liberté. En 181 1, le général Guidât, accompagné de Charabot père, partit de l'embouchure de PHuveaune dans le bateau d'un patron pécheur nommé Turcon , et aborda près de La Ciotat une frégate anglaise qui transporta Guidai et Charabot à bord du vaisseau amiral. Sir Charles Cotton, qui venait de remplacer Collingwood, fit le meilleur accueil au général français, ordonna de lui rendre les honneurs de son grade, et eut avec lui une longue conférence. Il paraît que sir Charles Cotton fit concevoir des espérances sur l'enlèvement du roi d'Espagne, car Paul Julia assura à Antoine Charabot que ce voyage avait valu a Guidai 30,000 francs qui lui furent comptés par le prince de la Paix dès qu'il eut pris connaissance <Jes dépêches de l'amiral anglais. Antoine Charabôt et son fils, désormais associé à ses projets, continuèrent d'entretenir des intelligences avec les Anglais ; Giraud, ancien commissaire du directoire, Auffan, enseigne de vaisseau auxiliaire , et plusieurs autres habitants de Marseille en entretinrent aussi. Bergier, Paban et l'avocat Jaume favorisaient ces communications et en recueillaient les résultats. Guidai, serré de près par la police, se rendit à Paris et fut jeté dans une prison où se trouvaient depuis plusieurs années le général Mallet, qui avait manifesté des opinions républicaines au moment où Napoléon fut couronné empereur, et le général
Lahorie, ancien chef de l'état-major de Moreau. Ce fut dans ces circonstances que le gouvernement ordonna de transférer k Rome Charles iv et sa famille 1 . Les Marseillais voulurent leur donner un témoignage solennel d'affection et de regret. C'était au printemps de 1812; le roi, comme pour répondre au sentiment général , ne se mit en route qu'a dix heures du matin. Il traversa une foule immense qui le saluait en agitant des chapeaux et des mouchoirs; de temps en temps des groupes de spectateurs attendris arrêtaient les chevaux qui ne pouvaient aller qu'au petit pas ; partout l'air retentissait d'énergiques acclamations, on entendit même quelques cris de vive le roi! dont le double sens inspira de l'humeur au préfet Thîbaudeau. Charles iv ne pouvait cacher son émotion , des larmes inondaient ses paupières- Le général duMuy, commandant la huitième division militaire, était à cheval à la portière du carrosse.
Le 23 juin on vit à Marseille un phénomène singulier : tout-à-coup l'eau de la mer baissa dans le port et se retira en partie ; quelques bâtiments s'enfoncèrent dans la vase; peu après, la mer revint avec impétuosité, remplit de nouveau le bassin, remit à flot les navires, inonda les quais
» Peu après, Barras y fut aussi exile, après avoir subi divers
interrogatoires.
dans sa crue prodigieuse, puis tout rentra dans l'ordre accoutumé.
Dans le courant du même mois , il y eut chez Jaume une assemblée de conjurés. Des vaisseaux anglais se montraient toujours sur les cotes, et les vigies avaient remarqué que des bateaux venant de la ville les abordaient ; des matelots anglo-américains, déserteurs d'une frégate ennemie, vinrent confirmer les soupçons de la police qui était en mouvement. Ses regards se fixèrent sur Joseph Charabot, qui fut arrête le 19 août 1 81 2. L'empereur , qui était alors en Russie à la tête de sa grande-armée victorieuse, ordonna, par décret du 22 octobre, que cet aspirant de marine, prévenu d'espionnage, serait jugé par une commission militaire.
Malle t, du fond de sa prison, sans argent , sans soldats , sans ressources , conçut l'audacieux projet de renverser un conquérant placé au faite de la puissance et de la gloire : il faillit réussir, parce que rien n'est plus faible que ces gouvernements, en apparence si forts, qui ne s'appuient pas sur des institutions nationales. Il venait d'obtenir la permission d'être transporté dans une maison de santé; dans la nuit du 23 au 24 octobre, il en escalade les murs , se rend chez le colonel du second régiment de la garde parisienne , lui persuade que l'empereur est mort, et lui montre un décret du sénat-conservateur. Mal le t, s'ctant
assuré de ce chef , va tirer de prison Guidai et Lahorie, court à la caserne de là 10me cohorte commandée par le chef de bataillon Soullier qm se laisse gagner ; Soullier fit aussitôt prendre les armes a sa troupe , marche sur l'hôtel-de-ville et s'en empare. Frochot, préfet de la Seine, croyant aussi à la mort de Napoléon , se prépare à recevoir la commission provisoire d'un nouveau gouvernement. Guidai , h la tête d'un détachement , se dirige vers le ministère et la préfecture de police, y arrête le duc deRovigo etPasquier. Mallet se rend chez le général Hullin , commandant de la place , ne peut le convaincre ni de la mort de l'empereur , ni de la réalité du décret du sénat , lui tire a bout portant un coup de pistolet et se dispose à lui en tirer un second; au même instant, l'adjudant de la place Laborde le saisit par derrière , le terrasse et persuade aux soldats de le conduire en prison. Mallet, Guidai et Lahorie, livrés à une commission militaire, furent fusillés cinq jours après.
La mort de ces généraux et l'arrestation de Joseph Charabot ne découragèrent pas les conspirateurs marseillais, qui s'assemblèrent chez l'avocat Sauvaire en février 1813; ils puisaient leurs espérances dans le mécontentement général. Ces espérances paraissaient fondées: la misère publique était au comble , de sourds murmures se faisaient entendre; et cependant les membres
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de la chambre de commerce, J.-B. Girard-Dudemaine,F.-M. Roux, Boissier , L. Gravier, Salavy, Séjourné aîné, Fine, Bernadac, Lebeintre, Lafon et Auguste Durand , venaient d'offrir à Napoléon, au nom des négociants de Marseille, trente cavaliers équipés et montés. Il n'est pas rare de voir de prétendus mandataires qui travestissent en concerts de louange les malédictions populaires. Le 19 février, la commission nommée pour juger Gharabot se réunit au palais de justice : les preuves abondaient contre l'accusé, qui fut condamné à la peine de mort. Le jugement devait recevoir son exécution dans les vingt- quatre heures ; une foule immense encombrait les avenues du palais , et le piquet de troupes de ligne chargé de fusiller Gharabot l'attendait a l'esplanade de la Tourrette, lorsque ce condamné demanda à faire des révélations. L'avocat Tardieu , qui l'avait défendu avec talent, lui inspira l'idée de les faire dépendre d'un sursis à l'exécution. Le général du Muy soutint qu'il n'avait pas le pouvoir de l'accorder, le défenseur insista; les principales autorités se réunirent. Tardieu , infatigable dans son zèle , agita devant elles la question du sursis qui fut affirmativement résolue. Il courut ensuite aux prisons pour apprendre cette heureuse nouvelle à Charabot, lequel, chargé de fers, croyait toucher à son heure dernière. DcPermon, commissaire-général de police , vint
recevoir ses révélations fortifiées de celles d'Antoine Charabot, son père, que Ton poursuivait aussi et qui se constitua prisonnier. Plusieurs personnes compromises furent arrêtées; d'autres échappèrent à toutes les recherches.
Le gouvernement saisit ainsi les fils d'une vaste conspiration organisée dans le midi de l'empire et dont le principal foyer était à Marseille. Les conjurés devaient soulever les habitants des campagnes en leur promettant l'abolition de la conscription et des droits-réunis, exciter les troupes à la révolte, faciliter le débarquement des Anglais sur plusieurs points du département desBouchesdu-Rhône ; puis envahir Toulon , surprendre le fort Lamalgue , s'emparer des caisses publiques, arrêter les magistrats, et proclamer le gouvernement républicain.
Bergier et plusieurs conjurés se réfugièrent au Brulat, canton du Bausset , dans la maison de campagne deRevest, ex-maire de cette commune. Un attroupement s'y forma vers les premiers jours d'avril ; mais les chefs se virent forcés de renvoyer l'exécution de leurs projets. Des rassemblements se formèrent encore aux environs de Marseille; Bergier y parut en uniforme d'officiergénéral , ayant pour aides-de-camp les nommés Burle et Borelli ; Revest s'y montra aussi excitant lecourage des conspirateurs. Les Anglais faisaient sur les ootes divers signaux en tirant des fusées
et plaçant des fanaux sur la cime des mâts. Un ouvrier, Dominique Aurouse, qui s'était trouvé dans ces assemblées de mécontents, vint déclarer à Laget de Podio, substitut du procureur impérial , qu'un grand nombre de conjuré* devaient se rassembler, dans la nuit du 30 avril au 1 er mai , au chemin du château Payan , près le Pont-Saint- Pierre , entrer ensuite à Marseille et appeler le peuple a l'insurrection. Laget de Podio transmit cet avis aux autorités civiles et aux chefs de la force armée. Guillibert, procureur impérial , assisté de ce substitut , se mit à la tête de cent soldats du 62me régiment d'infanteriede Jigrue, et se rendit au lieu indiqué. Quelques soldats firent feu sur quatre hommes qui s'étaient avancés vers eux ; l'un de ces conjurés tomba mort sur la place : c'était un cordonnier, nommé Boyer, demeurant au village de Peypin ; Ricard , de la commune d'AUauch , fut blessé au bras gauche et fait prisonnier ; les deux autres se sauvèrent , et cette escarmouche empêcha le rassemblement de se former. Bcrgier, obligé de prendre la fuite j trouva un asile dans le département de l'Ardêche, s'y fit passer pour médecin, et fut, quelque temps après, arrêté à côté du lit d'un malade qui l'avait fait appeler en consultation.
Les conspirateurs furent divisés en deux classes. Un décret impérial du 19 septembre renvoya devant une commission militaire siégeant a Tou-
Ion ceux qui avaient correspondu avec les Anglais ou qui avaient facilité cette correspondance : c'étaient Z^itoine Charabot, Jaume, Bergier, Faban, Bernard, Raymond, Turcon, Auffan, Camoin dit Dufour, horloger, Vernet , pharmacien, Guidai fils, sous-lieutenant au35me régiment d'infanterie légère, Giraud et Picon, ces deux derniers contumax. Les autres, au nombre desquels étaient les avocats Porre et Sauvaire , le chirurgien Porre, Revest et Alexandre Ricord dont nous avons si souvent parlé , furent traduits devant la cour d'assises du Gard. Le 20 décembre la commission condamna à la peine de mort et à la confiscation de leurs biens Charabot , Jaume, Bergier, Paban, Bernard, Raymond, Turcon, Auffan , Giraud et Picon -, à cinq ans d'emprisonnement l'horloger Camoin , qui ne s'était rendu à bord des Anglais que pour leur vendre des montres; renvoya Vernet par devant les tribunaux compétents, et acquitta le jeune Guidai. Jaume fit des révélations et, par ordre du maréchal Masséna, gouverneur de la huitième division militaire, il fut sursis à son exécution ainsi qu'à celle d'Antoine Charabot. On fusilla les autres le lendemain ; Bergier montra un courage étonnant et commanda lui-même le feu ».
• Charabot , Jaume et les accusés traduits à Nîmes recouvrèrent leur liberté à la restauration.
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Ces condamnations répandirent la terreur dans Marseille. La haine que Ton portait a Napoléon n'y connaissait déjà plus de bornes, et Thibaudeau en avait sa bonne part. On ne pouvait disputer k ce préfet les qualités du grand administrateur et une rare énergie de caractère, mais ses ennemis lui reprochaient un langage hautain et des formes acerbes; ils lui faisaient un crime de son dévouement a l'empereur dans l'exécution des lois rigoureuses sur la conscription ; surtout ils trouvaient étrange que lui, jadis ardent ennemi des distinctions nobiliaires , se décorât de toutes ces guenilles féodales qui jamais ne peuvent couvrir les misères de l'orgueil humain.
La France, victime de l'ambition d'un despote, lui avait prodigue ses trésors et ses enfants; son sol était envahi par les armées de l'Europe coalisée, et la valeur cédait au nombre. Le 12 mars 1 81 4 , le comte Lynch , maire de Bordeaux , arbora la cocarde blanche en allant au devant du maréchal Bcresford, commandant l'armée anglaise, k la suite de laquelle marchait le duc d'Angoulême. Thibaudeau publia k Marseille une proclamation où l'on remarquait cette phrase : Le maire de Bordeaux a trahi comme un misérable. Les alliés entrèrent k Paris le 30 mars , et le comte d'Artois y fit son entrée le 1 2 avril. La prise de Lyon priva Marseille des communications habituelles qui pouvaient l'éclairer sur la
marche des événements, et la sépara de Paris. Depuis plusieurs jours on ne recevait aucuns journaux, mais on faisait circuler quelques proclamations de Louis xvm , véritables ou apocryphes. Dans la matinée du 1 3 , il y eut au centre de la ville un mouvement populaire. Les autorités venaient de recevoir des dépêches de Blois ; on allait les publier, et la foule se précipita pour en avoir connaissance : c'était une proclamation de l'impératrice Marie-Louise qui mettait le roi de Rome sous la sauvegarde du peuple français. Aussitôt la foule en fermentation se retira en témoignant par ses discours le mépris que lui inspirait l'appel fait au courage national.
11 y eut le soir quelques bruits sourds d'un grand changement de choses ; et le lendemain 14, pendant que le comte d'Artois était proclamé à Paris lieutenant-général du royaume, la garde nationale urbaine de Marseille, nouvellement organisée sous les ordres du comte de Panisse , fut commandée pour une revue générale. L'amiral Gantheaume, commissaire extraordinaire de l'empereur dans la 8me division , dit à cette milice qu'il était satisfait de son zèle , et lui recommanda de protéger la perception des droits d'octroi dont la populace avait essayé de s'affranchir. Le général du JVluy ajouta qu'il ferait tous ses efforts , de concert avec la garde citoyenne , pour maintenir Tordre public.
La ville d'Aix venait d'être informée de la déchéance de l'empereur et du rappel des Bourbons. Aussitôt Alfred d'Albertas se jette dans une voiture pour accourir à Marseille ; mais sa chaise est trop lente au gré de son impatience, il monte à cheval et vient ventre a terre apprendre au comte de Panisse les événements mémorables qui changent les destins de la France. Le substitut Laget de Fodio se joint à Lagct-Levieux , à Caire, au notaire Barthélémy , k quelques autres royalistes, et se précipite avec eux sur la route d'Aix a la rencontre du courrier porteur des numéros du Moniteur si impatiemment attendus. A la vue de ce courrier qui avait à son chapeau une cocarde blanche, Laget de Podio et ses compagnons l'amènent à Marseille comme un triomphateur, et arborent eux-mêmes les signes de la royauté. Une foule immense va au devant d'eux , car la nouvelle venait de transpirer, rapide comme le fluide électrique. Des mouchoirs blancs flottent de toutes parts , on n'entend que des cris de joie et des explosions d'enthousiasme ; hommes, femmes, vieillards, enfants, riches, pauvres, chacun se tend les mains , chacun s'embrasse sans se connaître. Les emblèmes de la puissance impériale sont partout effacés. Un rassemblement considérable, exaspéré contre Thibaudeau, assiège l'hôtel de la préfecture qui est sur le point d'être
forcé 1 j au même instant une voix se fait entendre : Mes amis, allons au Cours-Bonaparte , nous abattrons V image du tyran! Et cette promenade est aussitôt envahie , et le buste de Napoléon tombe de la colonne où il était placé , et on le traîne dans la boue. À quelques pas de là , sur la montagne même , se trouvait un tombeau consacré 'à la mémoire glorieuse du général Desaix; des femmes et des enfants s'imaginent que c'est un monument élevé a l'empereur , ils le renversent et le mutilent. Un attroupement se forme sous les fenêtres du marquis de Montgrand , maire de la ville, et demande à grands cris qu'on lui fasse connaître le contenu des dépêches apportées par le courrier; de Montgrand satisfait cette impatience et rend un compte succinct des événements. Alors les transports d'allégresse sont h leur comble, et la nuit semble augmenter le délire de tout un peuple enivré qui s'anime d'une vie nouvelle. Cette belle cité, sombre et silencieuse peu -d'heures auparavant , présente un théâtre magique oii vient se déployer sous mille formes diverses tout ce que peuvent produire des imaginations ardentes et des cœurs expansifs. Toutes les rues se montrent pavoisées et resplendissantes de lumières : Raymond , l'un des adjoints
• Thibaudcau se réfugia, dit- on, dans les écuries du général du Muy et parvint ensuite a sortir de la ville.
à la mairie, les parcourt pour y publier Vainement de Louis xviu au trône de ses ancêtres , et s'avance ainsi en triomphe au milieu d'immenses colonnes de feu que traversent des chaînes de danseurs, des groupes d'enfants, des processions de jeunes hommes frappant les airs de leurs clameurs joyeuses.
Le lendemain, le maire, suivi des principaux membres de la commune et d'un détachement de la garde urbaine, proclama dans tous les quartiers les premiers actes du gouvernement provisoire; vingt mille citoyens formèrent son cortège. Le peuple se porta au palais de justice et demanda la délivrance de tous les détenus pour délits politiques. L'amiral Gantheaume les fit aussitôt élargir. 11 y avait aussi au Château-d'If plusieurs prisonniers d'état : l'abbé Desmazurc, qui était aile à Savone se jeter aux pieds du pape captif; dcui officiers napolitains qui n'avaient pas voulu prêter serment de fidélité au roi Joseph ; le chevalier d'Hozier, Rochelle et le major suisse Russillon, tous les trois compagnons de Polignac et condamnés à mort dans la conspiration de la machine infernale1 ; quatre gardes d'honneur arrêtés sur le Rhin et accusés d'avoir formé un complot pour enlever Napoléon. Gantheaume les rendit tous k
• Leurs familles avaient obtenu une commutation de peine, et la détention perpétuelle fut substituée au dernier supplice.
la liberté et le peuple les porta en triomphe.
L'escadre anglaise croisant devant Marseille salua de plusieurs détonations le drapeau blanc qui flottait sur Notre-Dame-de-la-Garde, et nos batteries répondirent k son salut par plusieurs bordées. Ce fut alors que le marquis de Montgrand se rendit au milieu de la croisière pour inviter les principaux officiers a descendre au sein d'une ville dont la paix faisait tomber les barrières comme par enchantement. Ces officiers en sortant de leurs canots se trouvèrent dans les bras de six mille Marseillais qui s'empressaient autour d'eux. Ils assistèrent a un TeDeum,et traversèrent ensuite la ville dans une calèche à laquelle étaient arborés les pavillons des deux nations ; les bouquetières les couvrirent de Ilcurs; une foule immense les environnait, on arrêtait à chaque inslant les chevaux, on s'élançait sur les roues pour leur serrer la main et leur donner des accolades. La religion ajouta l'éclat de ses pompes aux réjouissances publiques : d'après le vœu général, on descendit du fort de Notre- Dame-de-la-Garde la statue de la vierge et on la porta processionnellement dans les rues. Les travaux restèrent suspendus pendant plusieurs jours-, l'indigence sembla disparaître ; les rangs et les distinctions s'effacèrent dans cette ivresse commune, dans cette grande saturnalc qui fut pure de tout excès parce qu'il y avait unanimité
de sentiments. Les fêtes succédèrent aux fêtes : tantôt à la clarté du soleil , quelquefois dans la nuit à la lueur des torches, toutes les classes de citoyens confondues, chantant des hymnes k la paix , formèrent des marches triomphales où paraissaient les bustes des Bourbons couronnés d'immortelles et d'oliviers, entourés d'hommages comme des idoles sacrées. Le bruit des cloches et les salves de l'artillerie se mêlaient sans cesse aux acclamations populaires et aux sons de mille instruments de musique. On vit entrer dans la ville des milices de jeunes villageoises conduites par des mères de famille et rangées sous des enseignes blanches. Des troupes de conscrits ré* fractaires, jusques alors errants dans les montagnes, arrivèrent aussi à Marseille et offrirent à la royauté nouvelle leur jeunesse et leur dévouement. Des salles de bal, présentant la fraîcheur des plus élégants bosquets, étaient disposées sur chaque place publique; partout des drapeaux flottants, de magnifiques tentures, des arcs-detriomphe, des décorations théâtrales, des dômes de verdure suspendus dans les airs, des guirlandes de fleurs traversant ou longeant en festons les rues, semblables au séjour enchanté de la plus brillante féerie. Le marquis de Boisgelin, commissaire extraordinaire du roi, vint asssister à quelques-unes de ces fêtes miraculeuses que l'exaltation méridionale pouvait seule enfanter.
DE MARSEILLE. c>4:i
Au fond, lant d'effervescence royaliste n'était point inspirée par un dévouement chevaleresque qui n'est jamais dans les habitudes des cités commerçantes; elle ne l'était que par l'intérêt. La, vingt ans auparavant, on prononçait avec fureur le serment de haine à la royauté, on vouait les Bourbons au mépris national. En 181 4, l'égoïsme mercantile avait changé l'opinion, inconstante reine du monde. On saluait alors le drapeau blanc comme un signe certain de calme et de bonheur; on s'attachait à la restauration comme à une source féconde d'industrie et de richesses; on célébrait la paix dont on exagérait les avantages; on demandait la franchise du port sans en apprécier encore les résultats. Quant aux améliorations politiques et aux nouvelles formes sociales, personne ne s'en occupait : on eût difficilement trouvé une tête qui comprît la théorie du gouvernement représentatif. Dans cet entraînement des esprits, on ne voulut pas même attendre l'anniversaire du 21 janvier pour célébrer en l'honneur de Louis xvi un service solennel. Le 25 juin on offrit pompeusement un sacrifice expiatoire aux mânes de ce prince malheureux ; la reine Marie- Antoinette, Louis xvu et madame Elisabeth furent aussi compris dans la cérémonie : il n'y manquait que le duc d'Enghien. L'abbé Denans, aumônier du lycée du comte
de Provence 1 , prononça une oraison funèbre.
L'arrivée de plusieurs membres de la famille royale donna un nouvel élan k l'enthousiasme général, et les fêtes se prolongèrent. La duchesse douairière d'Orléans , venant de Mahon , entra à Marseille le 7 juillet, et vingt-trois capitaines marins traînèrent sa voiture : prisonniers de guerre dans ce port espagnol , ils avaient obtenu leur liberté par les soins généreux de la vertueuse princesse. Le lendemain , Louis-Philippe fit aussi son entrée dans la ville , et serra dans ses bras sa mère qu'il n'avait pas vue depuis vingt ans ; il partit ensuite pour la Sicile , où se trouvait sa famille qu'il allait amener en France. La ducbesse quitta Marseille le 1 2 juillet. L'escadre de Toulon , commandée par l'amiral Cosmao , avait débarqué au lazaret les garnisons des Iles-Ioniennes cédées aux Anglais ; cette armée de dix mille vieux soldats, sous les ordres du général D onze lot, sortit des infirmeries, fut passée en revue aux allées de Meilhan par le comte du Muy , suivi d'un nombreux état-major, et fit admirer sa discipline et sa belle tenue. Le duc d'Orléans retourna bientôt a Marseille , accompagné de son épouse , de son fils le jeune duc de Chartres et de la princesse Adélaïde sa sœur. A sa sortie du
• Cest le nom que prit alors le lycée impérial, devenu un peu plus tard collège royal.
lazaret », la ville lui prépara une réception solennelle. Quatre jours après, le prince et sa famille s'embarquèrent et se rendirent aux bouches du Rhône pour remonter en bateau ce fleuve jusqu'à Lyon.
La fête de Saint-Louis fut célébrée avec uu enthousiasme que rien alors ne semblait pouvoir refroidir. Bientôt on apprit que Monsieur, comte d'Artois, allait arriver à Marseille; cette ville tressaillit, fit d'immenses préparatifs et surpassa même ce qu'on pouvait attendre de ses sentiments enflammés; elle voulut effacer l'éclat des cérémonies passées par la magnificence de nouvelles pompes , par le prestige inconnu de solennités plus étonnantes encore. De Mon l grand et Raymond, représentant le corps municipal , de Panisse, Barthélemi Strafforello et Alexis Rostand , députés de la garde nationale , se rendirent à Aix pour présenter leurs hommages au frère du roi. La cavalerie de la milice citoyenne alla l'attendre aux limites du territoire communal. L'entrée triomphante de Monsieur était fixée au 1er octobre. A son arrivée a Saint-Louis, une compagnie de 80 marins , portant chacun une écharpe verte au bras gauche, se précipita autour de sa voiture, en détela les chevaux et la traîna. Le comte de Fanisse, à la tête d'un bataillon de
Le 18 août.
la garde nationale , reçut le prince à Ar<
tratifc et les notables le reçurent sous un arc-detriomphe en avant du faubourg Saint-Lazare. Là on le fit monter dans une magnifique calèche
attelée de six chevaux richement harnachés aux couleurs et a la livrée de la ville. 11 était précédé de deux piqueurs, de deux hérauts-d'armes vêtus a l'antique et d'un autre cavalier armé de pied en cap comme les chevaliers du moyen âge» Le marquis d' Albcrtas , préfet des Bouches-du-Rhône , l'attendit sous un autre arc-de-triomphe élevé à la porte d'Aix ; la se trouvait aussi Masséna, venu la veille de Toulon , suivi des lieutenants-généraux, du Muy et Grenier, des maréchaux-de-camp de Sivrwiy et Dejcan et d'un nombreux état-major. Le prince descendit a l instant de sa calèche pour monter sur un beau cheval couvert d'or et de pierreries, et ce fut ainsi qu'il entra dans la, ville qui présentait un ravissant spectacle. Un groupe de jeunes enfants richement costumés le complimenta au milieu du Cours ; les bouquetières et les harengères lui offrirent des corbeilles de fleurs et depoissons ; trente demoiselles, tenant des lys dans leurs mains , le reçurent à l'hôtel de la préfecture où il descendit.
Le prince assista le soir même h une représentation théâtrale; on y chanta des couplets allégoriquessuriafranchisecomposésparSabinFeragallo.
Alors le comte d'Artois se leva et annonça lerétablissement prochain de la franchise du port : un véritable délire s'empara des ames brûlantes. Aucune expression humaine ne saurait peindre la chaleur et la beauté des réjouissances populaires ; vingt mille étrangers accoururent a Marseille pour être témoins de ces divertissements qui ne se reproduiront plus. Jamais monarque sur la terre ne recevra de pareils hommages , car c'étaient des scènes d'idolâtrie oit le mortel disparaissait , et Ton eût dit d'une divinité nationale autour de laquelle se pressaient des flots mouvants d'adorateurs fanatiques. Lorsque ce vain bruit a cessé, la rougeur monte au front et l'on éprouve un serrement de cœur -7 on a de la peine a comprendre que tant d'hommes puissent ainsi prostituer la dignité de leur nature à des races privilégiées qui bien souvent valent moins qu'eux.
Le comte d'Artois s'assit à un banquet et assista à un concert préparés par le conseil municipal à l'hô tel-de-ville, qui était décoré avec élégance et richesse ; un grand nombre d'orangers et de vases de fleurs en ornaient le grand escalier. On fit jouir le prince du beau coup-d'œil que présentait la montagne de la Garde couverte de feux et semblable à un volcan. La ville offrit aussi au prince un magnifique bal dans la salle du Grand -Théâtre, où se réunirent trois mille dames. Restait une grande fêle militaire que la
garde nationale se disposait à lui donner dans l'enceinte du Pharo, oii des arcs-de-triomphe avaient été dressés. Au centre du cirque, sur une estrade de cinq pieds de hauteur entourée d'une galerie, s'élevait un pavillon somptueux porté sur quatre colonnes d'ordre corinthien ; on voyai t quatre autres pavillons aux quatre extrémités de la plaine. Sur les hauteurs, du côté de l'ouest, on avait construit un vaste amphithéâtre pour les dames ; des tables de banquet étaient dressées pour les gardes nationaux et les soldats de la garnison autour d'un grand carré où ils devaient manoeuvrer. Le 4 octobre, à trois heures après midi, Monsieur, accompagné d'un brillant étatmajor, s'embarqua au Cul-de-Bœuf, et son canot, conduit par douze capitaines marins, était suivi d'une escadrille de bateaux qui formaient son cortège. Il aborda la plage du Pharo , au bruit de l'artillerie des forts , de la milice citoyenne , d'une frégate anglaise, d'une corvette sicilienne et de plusieurs bâtiments français. La population de Marseille et les étrangers accourus couvraient toutes les hauteurs et agitaient des mouchoirs blancs en poussant des acclamations ; le prince fit le tour du cirque pour saluer les spectateurs, parcourut les rangs de la garde nationale et de la troupe de ligne, reçut chevaliers de Saint- Louis le général Partouneaux, l'adjudant -commandant Gasquet et le comte de Panissc. Ensuite,
k un signal donné, tous les bataillons déposèrent leurs armes en faisceaux ; le prince alla s'asseoir à la table dressée au pavillon du centre où quinze couverts étaient mis; les principaux fonctionnaires se placèrent dans les autres pavillons ; les volontaires nationaux s'assirent à leurs tables réservées , et le banquet commença dans un ordre admirable. Puis, ces milliers de convives réunis autour du pavillon du prince se levèrent électrisés, se confondirent pêle-mêle sans distinction de grade, et firent des farandoles en se tenant tous par la main , gardes nationaux, soldats de la ligne, capitaines marins, gendarmes, canonniers. Lorsque le prince porta un toast à la garde nationale de Marseille et à la prospérité de cette ville , des acclamations universelles retentirent au loin, répétées par l'écho des montagnes voisines. Le calme succéda à l'agitation, les troupes reprirent leurs armes , et leurs masses imposantes, chantant en chœur des hymnes royaux, firent diverses évolutions: un beau feu d'artifice termina la fête. Le comte d'Artois partit le lendemain pour Toulon, en revint le 8 et prit le 9 la route d'Aix que bordaient les habitants de la campagne.
Tout souriait alors à Marseille , et l'année 1815 s'ouvrit sous les plus brillants auspices. Une ordonnance royale du 20 février régla le mode de la franchise du port accordée par la loi du
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16 décembre précédent. Les douceurs de la paix donnaient de l'extension aux affaires commerciales ; une population active et joyeuse se confiait à l'avenir que son espoir embellissait, lorsque dans la soirée du 3 mars le bruit se xépandit que Bonaparte avait quitté 111e d'Elbe et venait de débarquer au golfe Juan avec une poignée de braves. Le peuple s'émut aussitôt; la garde nationale se réunit en armes sur toutes les places publiques et y resta en permanence. Masséna se trouvait alors a Marseille ; Toscan du Terrail, capitaine de gendarmerie, lui proposa , en offrant sa tete pour garantie, d'aller arrêter Bonaparte aux bords de la Durance, de l'amener mort ou vif, pourvu qu'on lui permit de partir sur-le-champ avec les brigades de Marseille , de requérir les autres brigades qu'il rencontrerait sur sa route, et de faire sonner le tocsin pour . attirer a lui les gardes nationaux et les habitants des campagnes. Le maréchal renvoya brusquement cet officier , et resta dans l'inertie. Le lendemain au matin, 4 mars, la ville présenta l'aspect d'une féte bruyante : des drapeaux blancs flottaient à toutes les fenêtres ; des hommes , des femmes, des enfants promenaient avec enthousiasme le buste du roi. Le corps des portefaix demanda des armes; une partie de la garde nationale voulut aller sur-le-champ au pont de Sisteron, bien convaincue que tout dépendait de
la célérité. Un rassemblement tumultueux se porta devant l'hôtel de Masséna , à la rue Grignan ; les cris de cette multitude le forcèrent de paraître a son balcon. Je suis au milieu de vous, dit-il , et j9 y serai toujours; soyez sans inquiétude : vive le roi! En même temps le préfet d'Albertas publia une proclamation violente. Les autorités civiles firent aussitôt un appel aux gardes nationaux de bonne volonté; un registre fut ouvert, six cents hommes environ s'y inscrivirent et formèrent un bataillon prêt à marcher sous le commandement du colonel Borrély. Le 5 au soir, l'ordre du départ fut donné pour le lendemain ; dans la soirée du 6 mars , le bataillon partit en effet pour Sisteron, oii devaient se trouver les généraux Miollis, Pascalis et Gardanne. Un détachement de 60 artilleurs de la milice citoyenne, commandé par le capitaine Bernard Michel, et une vingtaine de cavaliers ayant Séguier à leur tête , partirent aussi de Marseille et prirent la route de Gap. Bonaparte y était déjà entré, après avoir franchi sans obstacle le pont de Sisteron , et s'avançait à marches forcées sur Grenoble. Marseille était dans une agitation continuelle, et des clameurs accusatrices s'élevaient contre Masséna. Ce gouverneur publia, le 9, une proclamation pour rassurer le peuple ; elle finissait ainsi : «Habitants de Marseille, vous pouvez « compter sur mon zèle et sur mon dévouement.
(( J'ai juré fidélité a noire roi légitime ; je ne dévie- <( rai jamais du chemin de l'honneur : je suis prêt « à verser tout mon sang pour le soutien de son « trône. » Sur ces entrefaites, le bataillon marseillais séjourna a Manosquc et à Peyruis , arriva le 11 mars à Sisteron, y trouva deux régiments d'infanterie de ligne , les gardes nationales d'Aix, de Gréoulx et de quelques communes voisines. Miollis le passa en revue avec urte cocarde tricolore a son chapeau , et chercha à s'excuser en rejetant sur son laquais ce qu'il appela une méprise. Le lendemain le bataillon prit la route de Gap , y fit son entrée le 13 au soir, évacua bientôt sur Sisteron par un temps détestable et dans le plus triste état. Borrély permit a chacun de retourner comme il l'entendrait, et fixa le rendez-vous général a Aix. Le volontaire Devouk, pressé de profiter de celte permission , fut écrasé sur la route de Peyruis par la chute de.sa voiture qui blessa deux de ses camarades. Le bataillon, réuni à Aix , fil son entrée à Marseille le 20 mars: le même jour l'empereur entra a Paris.
Le duc d'x\ngouleme était parli de Bordeaux pour chercher dans l'esprit public des contrées méridionales des ressources contre les progrès de Napoléon ; partout il fut reçu avec des transports de joie. Des compagnies franches s'organisaient l\ Marseille ; elles devaient former deux bataillons de volontaires royaux. Le prince trouva les Mar-
seillais dans la plus grande effervescence; il reçut les protestations de fidélité de Masséna , alla visiter Toulon , puis fixa son quartier-général à Nîmes. Un gouvernement central fut établi à Toulouse sous la direction du baron de Vitrolles , commissaire-général du roi ; ce gouvernement publia une gazette officielle et décréta la formation d'une armée royale : Sisteron , le Saint-Esprit et Clermont furent indiques pour points de rassemblement. Le duc d'Angouléme divisa l'armée du midi en trois corps qui devaient agira la hauteur les uns des autres pour se réunir tous sous les murs de Lyon. Le premier corps, formé dans le département des Bouches-du-Rhone et commandé par le général Ernouf , devait déboucher de Sisteron sur Gap et Grenoble; le second, sous les ordres du prince en personne, devait se porter sur Montélimart , passer la Drôme et occuper Valence. Le général Compans , avec le troisième, maintenait l'Auvergne et pouvait même réaliser, en liant ses opérations a celles des bandes de louest, le projet tant de fois déçu de la réunion du Camp de Jalès a la Vendée. Le colonel Magnier était chargé de suivre les mouvemens du second corps, à la tetc d'un forte colonne sur la rive droite du Rhône.
Le troisième corps ne put se former : la Haute- Loire, la Lozère et l'Ardêche se soumirent au gouvernement impérial. Alors on travailla à
mettre la citadelle du Pont-Saint-Esprit a l'abri d'un coup de main. Le général Merle , avec un bataillon deTarascon, un autre de Beaucair« et quelques pièces de canon, fut chargé de la défendre.
Le lieutenant-général Ernouf, ayant sous ses ordres les maréchaux- de-camp Gardanne, Loverdo et Perreymond, organisait a Sisteron son corps d'armée ; et le premier bataillon des volontaires royaux de Marseille, commandé par Miclar, partit pour ce quartier-général. Il fut bientôt suivi du second bataillon, commandé par de Saint-Pons, de deux compagnies d'élite de Ja garde nationale ayant à leur tetc Reynaud de Trets, et de quelques artilleurs de la même garde.
Le duc d'Angoulême ordonna de commencer les opérations, et le vicomte d'Escars, comman-
dant Pavant-garde du second corps , s'empara de Montélimart le 29 mars-, le lendemain il repoussa le général Debelle, venu de Valence pour l'attaquer. Ensuite l'armée royale occupa Loriol et continua son mouvement sur Valence. Les troupes impériales se retirèrent jusques au delà de la Drôme, dont elles espéraient défendre le passage en occupant le pont et les hauteurs qui dominent la rive droite de la rivière ; le second corps força cette position et mit les ennemis en déroute. Le duc d'Angoulême entra a Valence le 3 avril et marcha sur Romans, dont il s'empara.
Marseille, où venait d'entrer le marquis de Rivière , commissaire de Louis xvni , brûlait toujours d'ardeur pour la cause royale. Le 30 mars de Montgrand y avait publié une proclamation qui finissait ainsi : « Le tyran qui voudrait nous « asservir à son joug de fer déclare la guerre à « notre honneur, à notre fortune, à notre exis- « tence : c'est ici la lutte de la vertu contre le « crime , du devoir contre l'infidélité , de la gloire « contre l'ignominie. Que le tyran triomphe, et <( vous êtes perdus dans tout ce qui vous est cher; « le Robespierre à cheval fera planer sur vos (( têtes le glaive de sa fureur , de sa rapacité , de « sa vengeance. Levez-vous donc pour lui résis- « ter; vous trouverez vos magistrats à votre tête. « Je jure devant vous de servir le roi ou de mourir (( pour lui ; prêtez tous ce noble serment, et que « l'on dise : Marseille, par son attachement au « roi et par son influence sur les contrées qui «l'environnent, a soutenu le trône ébranle et « contribué à rendre la paix au monde. Vive le « roi! vive le roi!» Le même jour le premier corps se porta en avant. Sur le bruit de sa marche , le maréchal-dc-camp Chabert sortit de Grenoble avec la garnison de cette ville et se dirigea sur travers de corps. Ernouf divisa son armée en deux colonnes : celle de droite , sous les ordres de Gardannc, coinposoe du 58mc régiment de ligne, d'un détachement du 87m\ dun bataillon de H. 43
volontaires royaux de Marseille et d'une compagnie d'artillerie , prit la route de Saint-Bonnet parles montagnes afin d'éviter Gap, tandis que Loverdo avec la colonne de gauche, composée du 83mc, du dépôt du 9me, d'un autre bataillon de volontaires marseillais et de quelques gardes nationales, se porta sur Lamure. Par cette marche, Chabert se trouvait tourné et sa retraite sur Grenoble devenait impraticable. Gardanne, au lieu d'éviter Gap suivant ses instructions, y 6t entrer sa colonne, parlementa avec Chabert et le 58me arbora les couleurs nationales : instruits de la conduite de ce régiment, les soldats du 83me abandonnèrent Loverdo. Le dépôt du 9me, le détachement du 87me , les volontaires royaux et les gardes nationales furent alors ramenés a Sisteron, ou le premier corps se concentra. Le duc d'Àngoulême, maître de Romans et du passage de l'Isère , de Tournon que le colonel Magnier occupait , de Privas dont les montagnards royalistes de PArdêche s'étaient emparés , ne pouvait pourtant pas penser à prendre l'offensive; tous ses efforts devaient tendre k se maintenir dans le le midi en attendant l'arrivée des troupes sardes et espagnoles que les ambassadeurs de Louis xvm auprès des cours de Turin et de Madrid annonçaient comme très-prochaine. Masséna s'était jeté dans Toulon et renouvelait au prince les assurances de sa fidélité. Merle répondait du Pont-
Saint-Esprit. Le maréchal Pérignon avait pris le commandement des 8me, 9me et 10me divisions militaires. Vitrolles dirigeait encore à Toulouse le gouvernement central , et la duchesse d'Àngoulême montrait a Bordeaux une ame énergique et fière.
Le drapeau tricolore flottait a Gap , et les postes avancés des régiments qui s'y étaient ralliés s'étendaient jusques au village de la Saulcc, situé sur la route de Sisteron. En delà du village, le chemin se trouve bordé d'un côté par des collines et une haute montagne taillée presqu'k pic, et de l'autre par la Durance, dont elle n'est séparée que par une petite plaine qui se resserre vers l'angle le plus saillant de cette montagne et forme ainsi une sorte de défilé. La garnison de Gap, commandée par le général Lasalcette, se mit d'abord en possession de la Saulce avec deux pièces d'artillerie ; cette troupe , grossie de gardes nationaux et de paysans armés , abandonna ensuite le village et se posta en delà de la montagne. Le premier bataillon des volontaires royaux de Marseille, après une incursion dans la direction de Grenoble , rentra le 5 avril à Sisteron , en sortit le 6 et prit la route de Vitrolles, où se trouvait le général Lovcrdo. Le 7 au matin , le second bataillon et le détachement de la garde nationale, alors stationnés au hameau de Rourebaud , se rendirent aussi h Vitrolles -, là se réunit la petite armée
marseillaise, qui présentait un effectif de quinze cents hommes. Loverdo ordonna ausecond bataillon de s'établir en deçà de la Saulce, et au détachement de la garde nationale d'occuper militairement ce village, pendant que le premier bataillon prendrait position en delà. L'avantgarde du premier bataillon se mit en marche ; mais a peine eut-elle dépassé le dernier des angles saillants de la montagne, qu'elle se trouva en présence de deux pièces de canon placées sur la route a la distance d'environ cent pas ; un peloton d'infanterie de ligne qui soutenait ces pièces fit plusieurs décharges meurtrières, et lavantgarde des Marseillais, accablée par \c nombre , fut forcée de se replier sur le bataillon formé en colonne. Ce fut en cet instant que Loverdo donna l'ordre d'attaquer la position de l'ennemi. Les tambours battaient la charge et la colonne était en mouvement, lorsque des paysans, mêlés a des soldats de la ligne, se montrèrent tout-àcoup sur les hauteurs de la montagne , lancèrent sur les Marseillais une grêle de balles et les écrasèrent en faisant rouler de grosses pierres, des blocs de rochers et des troncs d'arbre. Le plus grand nombre des volontaires royaux rompirent leurs rangs, ceux de la droite descendirent dans la petite plaine que sillonnèrent à l'instant de? décharges à mitraille ; plusieurs se jetèrent dam la Durance et disparurent sous les eaux. Le second
bataillon et le détachement de la garde nationale s'avancèrent; Magallon, capitaine d'une compagnie franche , essaya de gravir la montagne par le revers le plus accessible pour débusquer les impériaux ; mais ceux-ci s'en aperçurent et prolongèrent leur ligne. Dans cette entreprise téméraire, Magallon fut grièvement blessé à la cuisse d'un coup de feu ; sa compagnie en désordre rejoignit le bataillon, et Loverdo ordonna la retraite. Les paysans armés, passant de colline en colline, ne cessèrent de harceler les Marseillais dans leur fuite. Par ordre du général, Reynaud de Trets plaça des gardes nationaux en tirailleurs sur le flanc menacé, et toute la troupe se dirigea sur Upaix ; elle rencontra les compagnies franches du Var et une colonne de garde nationale qui venaient prendre part à l'affaire et qui rebroussèrent chemin. Après avoir couché a Upaix , le détachement de la garde nationale de Marseille continua sa route sur Sistcron, où il arriva sans accident, tandis que les volontaires royaux allèrent établir leur bivouac dans une plaine aux environs de cette ville. Dans la désastreuse affaire de la Saulce , le premier bataillon perdit le tiers de ses hommes ; le reste du corps marseillais souffrit beaucoup moins.
Le même jour 7 avril , les troupes du duc d'Angoulémc concentrées à Valence battirent en retraite. La position du prince était désespérée;
la cause royale perdait tous ses appuis ; l'ouest fléchissait sous les armes de Napoléon ; la fille de Louis xvi venait de s'embarquer k Bordeaux ; le gouvernement central du midi n'existait plus, Vitrolles avait été arrêté a Toulouse; tout le Languedoc s'était soumis, et l'aigle de l'empire, dans son vol triomphant, ne trouvait plus de résistance. Grouchy arrivait k marches forcées avec un nombre considérable de gardes nationales de la Bourgogne et du Dauphiné, pendant que le général Gilly , sorti de Nîmes, s'avançait k la tête de plusieurs régiments. Le duc d'Angoulême, pressé de toutes parts, capitula le 8; l'armée royale fut licenciée le lendemain , et le général Grouchy dirigea ses forces contre Marseille. Les compagnies franches, qui n'avaient plus que trois cents hommes , rejoignirent au bac de Mirabeau le détachement de Reynaud de Trets , et prirent ensemble la route de leurs foyers avec le drapeau blanc ; a leur entrée a Marseille , ce drapeau fat salué des plus vives acclamations. Le il , Masséna écrivit de Toulon aux autorités : « Si demain « au soir le pavillon aux trois couleurs ne flotte « sur les vaisseaux et k la municipalité , je mar « cherai avec de l'artillerie et suffisamment de « troupes pour soumettre la seule ville de l'empire « qui se refuse aux vœux de la nation et k recon- « naître le souverain qu'elle a choisi , le grand «Napoléon » Le 12, le conseil municipal
députa trois de ses membres auprès du maréchal pour lui porter la soumission de Marseille , et le drapeau tricolore fut arboré au milieu de la consternation générale. D'Albertas et de Montgrand cessèrent leurs fonctions ; le marquis de Rivière prit la fuite. Groucby entra dans la ville le i5, et le lendemain le duc d'Angoulême s'embarqua au port de Cette sur un vaisseau suédois. Verdier, successeur de Groucby , vint bientôt prendre le commandement de la 8°" division. Le 24 , le maréchal Brune, commandant l'armée d'observation du Var, fit son entrée à Marseille et y fixa sa résidence.
Le commerce paralysé avait suspendu ses travaux. L'opinion publique se montrait tout à la fois moqueuse et menaçante : les aigles étaient déchirées ou couvertes d'ordure partout où elles paraissaient ; on bravait , on insultait tout ce qui tenait au pouvoir impérial , tout ce qui rappelait la gloire de nos armes ; on affichait et on lisait publiquement des proclamations du roi ; on se parait de la couleur blanche avec une affectation orgueilleuse ; on maudissait les soldats français et l'on exprimait des vœux impies pour le triomphe des puissances coalisées. La milice citoyenne, sans cocarde et sans drapeau , embarrassait les autorités nouvelles qui se tenaient sur leurs gardes; cette milice, tout en maintenant la tranquillité, faisait la force et la confiance du peuple. Le col-
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lége électoral de l'arrondissement de Marseille , composé d'un très petit nombre de membres, envoya Orner Granet a la chambre des représentants ; le collège d'Aix choisit Fabry-Chailan , secrétaire du duc d'Otrante ; celui d'Arles élut Rassis , juge d'instruction k Tarascon. Treize électeurs seulement se rendirent au collège départemental convoqué k Marseille et chargé de nommer six députés: Boulant , officier de la légiond'honneur-, Anthoine, ancien maire; Siméon; Somis, officier de génie; Salavy pere, négociant, et Rostand, président du tribunal de commerce, réunirent la majorité des suffrages.
Jusque là le gouvernement avait usé de modération et de patience ; mais il voulut enfin que Marseille le respectât. Rœderer et Lecointe- Puyravau arrivèrent, le premier comme commissaire extraordinaire de l'empereur dans les 7me et 8me divisions, le second en qualité de lieutenant-général de police. Le comte Frochot avait remplacé d' Alber tas k la préfecture , et Raymond aîné remplissait par intérim les fonctions de maire.
Brune exhorte d'abord , puis il commande , il menace ; il veut que la garde nationale passe sous le drapeau tricolore et prête serment k Napoléon. La garde refuse ; Brune persiste , elle refuse encore. Brune alors emploie la terreur : il appelle les régiments les plus dévoués, fait venir (le
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l'artillerie, arme les officiers à demi -solde, en forme un bataillon appelé sacre, répare les forls, braque des canons sur le Cours , ordonne à une partie de la garnison de bivouaquer dans divers quartiers. La garde nationale désarmée reçoit avec de nouveaux officiers une organisation nouvelle ; et, vers le 15 mai , la ville est mise en état de siège sous le commandement du maréchal de camp BSsannet.
A la vue de ces démonstrations militaires , toutes les classes de la cité manifestèrent un sentiment d'horreur. Les Egyptiens réfugiés , les hommes de la police et quelques vieux républicains avaient seuls arboré les couleurs nationales. Les soldats, précédemment abreuvés d'outrages , voulurent se venger : considérés comme de farouches ennemis, ils traitèrent Marseille comme une ville conquise , et le règne du sabre commença. Les règles de la discipline furent violées ; des chants provocateurs ne cessèrent de se faire entendre. Plusieurs fois des bandes de furieux, les armes à la main , poursuivirent dans les rues des citoyens désarmés, tombèrent principalement sur les gardes nationaux , se livrèrent à des voies de fait et commirent quelques dégâts. Tantôt ils ordonnaient d'illuminer les maisons, tantôt de mettre des drapeaux tricolores aux fenêtres : des coups de pierre et des coups de fusil faisaient justice de ceux qui n'obéissaient pas à l'instant. 11 y eut des
représailles , et quelques militaires furent maltraités à leur tour. On célébra la cérémonie du Champ-dc-Mai le 26 de ce mois. Brune passa , à la plaine Saint-Michel , la revue des troupes de ligne et de la garde nationale , encore royaliste malgré son épuration ; car on ne rencontrait que du royalisme à Marseille, et il y était d'autant plus ardent qu'on le comprimait davantage. Les soldats de la garnison portaient avec pompe un buste de l'empereur ; des Egyptiens et des filles publiques, probablement payées par la police,
promenaient aussi cette image. Quelle fête ! la
ville était déserte, les fermés : on crai-
gnait le pillage.
Par un ordre adressé au maréchal Brune et date du 22 mai, l'empereur destitua Ri gordy, président du tribunal de première instance ; Lagct-Levieux , Darluc et Fabry-Borelly , juges. Il voulut qu'ils fussent arrêtés et envoyés en surveillance à cent lieues de Marseille, dans une ville où régnait un bon esprit, 11 étendit cette mesure arbitraire à Gras-Salicis , conseiller de préfecture ; Dumas et Tardieu , avocats ; Bérard et Fortoul , avoués ; Barthélémy, notaire; Caire, désigné comme agent de Blacas; Payen, fabricant de savon, et à plusieurs autres royalistes influents. La police locale ajouta quelques noms k cette liste , mais elle ne put saisir que Dumail-Junior, Rcynaud de Trets, Tardieu , Payen , Gras-Salicis et Laget de Podio.
Le premier fut enferme dans la citadelle du Saint-Esprit ; on exila le second à Grenoble , on transféra les autres a Châlons-sur-Saône.
Au mois de juin, Marseille était triste mais tranquille ; elle attendait avec anxiété le résultat des grands événements qui se préparaient dans le nord. Le 25, à midi , le bruit se répand que la fortune a trahi à Waterloo la valeur des armées fran» çaises et le génie de Napoléon : la nouvelle passe de bouche en bouche , et l'effervescence populaire augmente à chaque instant. A deux heures, Verdier se montre a cheval sur le Cours ; un rassemblement l'entoure et le presse ; des officiers à demi-solde, réunis au café Ricard, leur rendezvous habituel, poussent le cri de vive V empereur! Le général , s'adressant à ces officiers et au peuple : Mes amis , di t-il , restez calmes; ne criez ni vive V empereur! ni vive le roi! Aussitôt un mouvement extraordinaire s'opère autour de lui ; la foule augmente , s'agite , frémit. On assaillit le café Ricard aux cris de vive le roi! on y brise le buste de Napoléon et le tumulte va croissant. Un poste du bataillon sacré , placé à la Cannebicre , fait feu sur le peuple, qui bientôt après le met en fuite. Alors l'insurrection éclate avec fureur; on bat la générale , on court aux armes. Vcrdier, pide , interdit , ne sachant prendre aucune mesure y se réfugie dans son hôtel gardé par un corps d'infanterie et de cavalerie. Des masses d'ouvriers
se répandent dans les rues ; la fusillade s'engage dans plusieurs quartiers. Une dame arbore la première un drapeau blanc à la rue Saint-Ferréol ; cinq minutes après la ville en est couverte. Espanet, jeune homme intrépide, s'élance sur un soldat du \ Z™ de ligne qui tire sur des femmes et des enfants; à l'instant assailli par huit autres soldats, il les affronte avec audace, quoiqu'iJ ne soit armé que d'un sabre et d'un pistolet, les somme de se rendre, reçoit presque à bout portant plusieurs coups de fusil qui lui percent la poitrine, et tombe baigne dans son sang. Des volontaires royaux qui se tenaient cachés sortent de leur retraite; les habitants de la campagne accourent avec des fusils de chasse, et quelques militaires périssent dans la lutte. A quatre heures, les troupes de ligne rentrent dans leurs quartiers; la garde nationale occupe tous les postes et veille sur les caisses publiques.
Seulement le poste du palais de justice résistait encore; mais, assiégé par la multitude, il allait être massacré, lorsqu'un détachement de la milice citoyenne, commandé parle lieutenant Clérissy, vint le prendre sous sa protection et le conduisit au fort Saint- Jean. A peine les soldats de ce poste curent franchi la première barrière qu'ils tirèrent sur la populace qui avait failli les égorger en roule f. Au même instant, leurs camarades
1 Le bruit se répandit dans la ville que les soldats du pôle
placés sur la plate-forme firent plusieurs décharges. Les gardes nationaux, criant à la trahison , se replièrent sur le port et se défendirent en tirailleurs, après avoir tué un officier, un sergent et un grenadier. L'un d'eux , le voltigeur Baille , reçut une légère blessure ; quelques citoyens furent aussi blessés. Le peuple soutint le feu du côté de la Tourrette ; il tua trois soldats et en blessa dix. Bonnet , capitaine de la 3me compagnie des canonniers vétérans , brava les menaces et les violences d'une vingtaine d'officiers à demisolde qui voulaient le forcer, l'épée sur la gorge, de tirer le canon sur la ville. Raymond aîné , qui avait donné des preuves de courage et de dévouement dans l'exercice de ses fonctions municipales, s'avança pour faire cesser le feu. A la rue Lanccric , et presque sous ses yeux , un homme , se détachant d'un groupe, se précipita sur un nègre, soldat vétéran qui passait, lui fit crier vive le roi! et lui cassa la tetc d'un coup de fusil. Raymond parvint à mettre un terme aux hostilités lorsque la nuit fut close. Une troupe de forcenés attaqua, h l'auberge de Loriol, Jaulfroy, ancien agent de police à Toulon, le hacha à coups de sabre, traîna son corps dans le ruisseau de la rue Noaillc à la
du palais, à leur entrée dans le fort, avaient fait feu sur Ii5 gardes nationaux auxquels ils devaient 1 1 vie. Les gardes nationaux le crurent cux-mème?, c* eette tousse < royanec exas péra le peuple
Cannebière, et le laissa ainsi exposé aux outrages de la populace. A onze heures, la garnison du fort'S'-Jean se réunit aux autres troupes d'infanterie et aux chasseurs à cheval ; Verdier se mit à leur tête et opéra sa retraite sur Toulon. Il y eut une escarmouche hors de la porte de Rome ; un cavalier tua d'un coup de carabine une femme nommée Claire Beaumond. Des bandes de paysans poursuivirent les fuyards bien avant sur la route à coups de fusil et de pierre. Ce fut dans cet instant que Raymond proclama , h la lueur des flambeaux et au son des tambours , la levée de l'état de siège et la nomination du colonel Borrelly au commandement supérieur de la place -, de son côté , le peuple proclama dans tous les quartiers le règne de Louis xvm. Ce peuple furieux était livré à lui-même , et l'infatigable Raymond ne pouvait suffire à tout : les administrations se trouvaient sans chefs et les lois sans organes; les services publics allaient manquer. Dans cette nuit orageuse, cinq hommes honorables , le colonel Borelly , le chevalier de Candolle, Romagnac, Bruniquel et Casimir Rostan se constituèrent en Comité royal provisoire pour régulariser l'insurrection et conjurer les grands périls qui menaçaient Marseille. La force des circonstances les investit d'une sorte de dictature qui les eût pourtant accablés si la lutte s'était prolongée.
Le lendemain au matin 26 juin, ce comité
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publia une proclamation pour annoncer son existence, pour dire qu'il n'emploiera son autorité que pour maintenir Tordre public et faire triompher la cause des Bourbons. Il ajoutait : « Que « tous les hommes qui doivent , d'après les lois « établies, faire partie de la garde nationale, pren- « nent les armes ; que tous les habitants de la <( campagne se tiennent prêts a marcher au pre- « mier signal vers les points de leur territoire
« qui leur seront désignés La Provence et le
« midi tout entier deviendront, s'il le faut, une « nouvelle Vendée plutôt que de retomber sous a le joug du despotisme ou des factieux qui se « sont arrogé le droit de disposer des destinées « de la France. » Pendant qu'on affichait cette proclamation , la plus affreuse anarchie régnait dans la ville bouleversée : des cris de mort , des hurlements , des décharges d'armes a feu s'y faisaient entendre. Des conscrits réfrac taires descendus des collines d'Allauch , des hommes irrités qui s'étaient réfugiés dans le territoire de Château-Gombert pour se soustraire aux poursuites de la police et aux vexations de la soldatesque , poussaient à la vengeance une multitude effrénée dont le soleil de juin faisait fermenter les passions. Du sang! encore du sang! voila ce qu'elle voulait.' Des bandes de malfaiteurs armés de bâtons, de sabres et de fusils, parcouraient les rues ; des vagabonds étrangers , toujours si
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nombreux h Marseille , profitaient du désordre pour commettre des crimes. C'est en vain que Raymond s'oppose à ces souillures , s'efforce de calmer ces fureurs populaires ; en vain le comité royal multiplie les ressources de son cèle patriotique; les moyens de répression lui manquent; la voix des citoyens honnêtes est méconnue; on voile funèbre couvre l'image de la justice; la garde nationale ne peut se porter sur tous les points , ne peut protéger toutes les personnes et toutes les propriétés attaquées. D'ailleurs quelques-uns de ses volontaires montrent une indifférence coupable ; d autres applaudissent aux plus affreux excès ou s'y livrent eux-mêmes. \la plaine Saint-Michel , un rassemblement pille et saccage la maison de Bayssicre, vieillard inoffensif auquel on imputait* des opinions républicaines ; des brigands se ruent sur lui et l'entraînent. Ce malheureux, arrivé au Cours, reçoit sur la tete un coup de sabre qui lui fait une large et profonde blessure ; il tente alors de se réfugier dans le café dit Royal tenu par Marenlier ; mais il en est repoussé et l'on ferme précipitamment la porte. Epuisé, couvert de sang, il s'asseoit sur un des bancs du dehors; au même instant un coup de fusil lui fracasse la jambe et le fait tomber sur le trottoir, d'autres coups de feu le déchirent. Un forcené , l'accablant d'invectives, le presse de crier vive le roi! Bayssière ,
dans les convulsions de son agonie, répond d'une voix éteinte le contraire de ce qu'on exige; les meurtriers irrités se précipitent sur leur victime expirante, la foulent aux pieds , l'achèvent à coups de crosse de fusil, et puis un garde national plonge sa baïonnette dans la poitrine du cadavre. D'autres bourreaux assassinent Folot, officier d'infanterie en retraite ; Vincent , lieutenant de gendarmerie en retraite aussi. Une troupe de furieux amène sur le Cours les deux frères Verse, pâtissiers à la place du Petit-Mazeau , et le nommé Galibert chez lequel ils venaient de trouver un asile. Auguste Attenoux, lieutenant dans la milice nationale , après s'être épuisé en efforts superflus pour sauver ces infortunés, vole au corps-degarde voisin pour y chercher main -forte. Les volontaires qui s'y trouvent répondent froidement que les frères Verse et Galibert ont mérité le sort qui leur est réservé. Le généreux Attenoux retourne seul au milieu des assassins qui déjà frappent leurs victimes à grands coups de bâton ; l'un de ces hommes féroces , brandissant sur sa tete un instrument de mort: M. l'officier, lui dit-il, laissez-nous faire, ou bien ça finira mal; et les autres continuent d'assommer les trois malheureux qui tombent à genoux et cessent bientôt de vivre. L'avocat Anglès, d'abord caché dans un grenier , croit pouvoir sortir de la ville ; il se couche dans sa carriole conduite par son paysan
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et se fait couvrir d'une botte de foin. Quelques brigands armés arrêtent cette carriole au Cheminde-la-Magdeleine, l'examinent et la laissent passer; mais l'un d'eux , homme attaché au palais de justice , se ravise , la visite avec plus de soin et découvre l'infortuné qui lui demande la vie. Les assassins , sourds à sa voix suppliante , à ses gémissements plaintifs, le conduisent dans un lieu écarté , non loin du Chapitre , et le massacrent avec sang-froid. Une bande d'égorgeurs royaux assaillit au même Chemin-de-la-Magdeleine Roubaud, agent de police, et Lange Terrier, boulanger. Le fils de Terrier vient a son secours, armé seulement de pierres , mais sa défense est impuissante ; ni son dévouement, ni ses prières , m ses larmes ne peuvent fléchir les bourreaux. Alors, cet admirable jeune homme , sacrifiant sa vie , se jette dans les bras de son père et le couvre de son corps ; aussitôt ils tombent tous les deux sous une décharge de mousqueterie, roulent dans la poussière et rendent le dernier soupir en se tenant embrassés : Roubaud subit le même sort. Deux négresses égyptiennes sont poursuivies ; Tune d'elles se jette dans le port et veut se sauver à la nage. Atteinte de plusieurs coups de fusil, elle s'élance palpitante sous les eaux que son sang rougit, puis elle montre la tête en criant vive l'empereur! plonge, paraît encore et disparaît enfin pour toujours. On tue au Cours- Gouffé
d'autres réfugiés égyptiens. Aga, surnommé la Victoire , Arnoux et Puget, tous les trois agents de police a Marseille , prennent la fuite et se dirigent vers La Ciotat ; des royalistes les arrêtent au lieu dit le Pain-de-Sucre et les conduisent a Cassis. Le maire les prend d'abord sous sa sauvegarde, mais des brigands s'emparent de ces malheureux , les garrottent et les traînent hors de la ville en les battant et les torturant ; arrivés au pied de la Gineste, ils les mettent dans un état complet de nudité , les égorgent ensuite , laissent leurs corps sur la grande route , portent leurs vêtements comme des trophées, et rentrent a Cassis aux cris de vive le roi 1 /
Pendant qu'on massacrait à Marseille desinfortunés sans défense accusés de bonapartisme , on maltraitait, on blessait, on terrassait d'autres citoyens assez heureux pour éviter la mort ; on se livrait aussi à des dégradations et à des pillages aflreux. Auguste Mossy, Granet, Cayol, Fournier, officier en retraite, Reynaud, peintre, Mégy, ancien concierge du palais de justice, Jouve, Payan », virent leurs maisons saccagées. On déchirait, on brisait, on jetait par les fenêtrès des objets de toute espèce ; le plus souvent
' Ces trois assassinats furent commis le 27 juin. • Ce sont là les plus connus. On commit des dégâts et des pillages chez plusieurs autres personnes.
on emportait ces dépouilles, on se tes partageait; ça et là des hommes , des femmes et des enfants couraient chargés du fruit de leurs rapines. Que fallait-il pour être ainsi exposé aux excès populaires? la désignation d'un ennemi, un air de ressemblance avec une autre personne , le plus
frivole prétexte.
Le lendemain 27 , le comité royal dit au peuple, dans une nouvelle proclamation , qu'il était temps que tout rentrâtdans l'ordre , qu'une commission militaire allait être nommée pour poursuivre ceux qui tenteraient de commettre de nouveaux crimes. Dans la ville la tranquillité se rétablit et les lois reprirent leur empire *, mais on continuait de massacrer dans les campagnes les Egyptiens qui s'y étaient réfugiés : au quartier de
cadavres sur lesquels flottait un drapeau blanc. Les infortunés ! ils s'étaient reposés sur la foi de la France et sur l'honneur d'un peuple généreui ; ils avaient cru trouver un asile inviolable sur la plus hospitalière des terres ; ils aimaient un grand homme, ils s'attachaient à sa fortune, eux qui n'en avaient reçu que des bienfaits, eux qui l'avaient contemplé vainqueur au pied des pyramides : voilk quel était leur crime.
Les Marseillais se trouvaient dans des circonstances critiques : le gouvernement impérial existait toujours; Napoléon venait d'abdiquer en
faveur du roi de Rome , et la chambre des représentants délibérait sur la constitution française. Brune a la tête de l'armée du Var pouvait fondre sur Marseille; les troupes de Verdier, réunies a la garnison de Toulon et aux soldats de la marine, demandaient a marcher contre cette ville insurgée. Le 30 juin, le comité royal appela les habitants du midi à prendre les armes et à arracher à quelques factieux un sceptre que leur prétendu héros n'avait pu soutenir. 11 fit paraître , le 3 juillet, un arrêté par lequel tous les citoyens de Marseille, de l'âge de 18 a 60 ans, furent requis de se présenter sous les enseignes royales ; déjà il veillait a l'organisation des compagnies franches et à tous les moyens de défense. 11 plaça l'armée sous les ordres de Perreymond , donna le commandement en seconda Loverdo, nomma le comte de Séran chef d'état-major, confia la place de commandant d'armes de Marseille au chevalier Lange Saint-Suffren , ensuite il institua une commission de haute police et un comité militaire.
Le vicomte de Bruges, lieutenant -général, envoyé par le duc d'Angoulême et venant de Barcelone , arriva à Marseille le 6 juillet; il passa en revue à la plaine Saint-Michel sept mille paysans armés. Le marquis de Rivière entra, le 10, avec le titre de gouverneur civil et militaire de terre et de mer de la 8me division ; il s'était fait précéder d'une proclamation annonçant que des trou-
pes anglo-siciliennes le suivaient commandées par le major-général sir Hudson Lowe 1 , et qu'elles apportaient des munitions de guerre. De Rivière recommanda aux Marseillais de ne voir dans ces troupes que des amis; il ajouta : ^ Songez à la <( conduite des Anglais Tannée dernière à Bor- « deaux et en Languedoc sous les ordres de leur
« immortel général le duc de Wellington
«< Nous remercierons Dieu ensemble du nouveau (( miracle qui nous rend notre roi ; nous lui « demanderons secours et assistance en lui jurant « de tout cœur qu'un peuple royaliste doit être « et sera bon chrétien. »
Un détachement de la garde nationale de Marseille avait été envoyé en observation a Gardanne et y était resté quelques jours ; il se rendit ensuite a Àix et se réunit à plusieurs compagnies des communes voisines. On disait qu'un corps de cavalerie de l'armée de Brune voulait y brusquer son passage ; Perreymond mit cette ville en état de siège, en fit murer les portes à l'exception de deux, ordonna quelques travaux de défense et plaça des postes avancés. Le bruit courut que les ennemis s'approchaient, et la générale fut battue à deux heures du matin ; Perreymond prononça
• Le a 3 août suivant, Hudson Lowe fut nommé gouverneur de Me Sainte-Hélène par la cour des directeurs de la compagnie des Indes-Orientales. Il devint ainsi le geôlier de Bonaparte et acquit dans ce poste une triste célébrité.
une petite harangue , et l'on distribua l'eau-devie. Les cavaliers de Brune se replièrent sur Saint-Maximin , et l'alarme se dissipa.
Lord Exmouth, amiral de la flotte britannique dans la Méditerranée , et sir Hudson Lowe arrivèrent a Marseille le 1 1 juillet; le lendemain au soir quelque^ transports entrèrent dans le bassin et mouillèrent au quai de Rive-Neuve. Le 13 au matin , trente vaisseaux cinglèrent à pleines voiles dans le port chargés de soldats anglais , sardes et italiens, avec douze pièces de campagne; ces troupes , formant un effectif de cinq mille hommes, débarquèrent au milieu des cris de vive le roi! vivent les Anglais! On les logea chez les habitants qui les accueillirent avec joie ; les dames des diverses halles se firent surtout remarquer par la vivacité fougueuse de leurs démonstrations amicales. Le 14, Rivière confia provisoirement h Montgrand la préfecture des Bouches-du-Rhône, à Raymond la mairie de Marseille, à Caire la direction de la police dans toute la division ; il confirma dans leur commandement Perreymond et Lover do. Tout se trouvant ainsi organisé, le comité royal termina ses travaux le même jour. Le lendemain on reçut la nouvelle officielle de l'entrée du roi à Paris , et l'on fit un auto-da-fé général des drapeaux tricolores. Il y eut encore des danses, des illuminations, des promenades triomphales, des transports d'enthousiasme ; cha-
que jour amenait une réjouissance nouvelle: c'était comme en 1814, moins la pureté ; car le sang que Ton Tenait de répandre avait fait sur les couleurs royales des taches ineffaçables. Partout on exprimait des vœux homicides , et le conseil municipal délibéra 1 une adresse au roi pour lui demander des victimes ».
A l'exemple de Marseille , la dernière à quitter le drapeau blanc et la première à le reprendre, toutes les communes provençales s'étaient soulevées, et, dès le 28 juin, la cour royale d'Ail rendait ses arrêts au nom de Louis xvui. Toulon seul résistait encore » ; Brune faisait des réquisitions arbitraires, et le 35- régiment de ligne,
ni m y
ls, avait arboré un drapeau noir. Les volontaires royaux et une partie de la milice
' Le 19 juillet.
• « Les maux dont la France vient d'être accablée, par suite « d'une conspiration sans exemple dans les fastes du monde, « seront longs à réparer.
t II ne faut rien moins que le règne paternel de Votre Majesté * pour guérir des plaies aussi profondes.
« Cependant les auteurs de tant de calamités vivent! leur « présence souille encore le sol de la patrie qu'ils ont déchirée!
« La nation ne sera rassurée contre leurs délirantes et cri- « minelles entreprises que lorsque, suspendant momentané- « ment les effets de votre clémence pour ne consulter que la « justice, Votre Majesté les aura frappés du glaive de la loi.»
3 Masséna ne s'y trouvait plus ; il était à Paris depuis le mois d'avril.
nationale, servant d'avant-garde à l'armée anglosicilienne, sortirent de Marseille pour réduire Toulon, sur lequel se dirigea aussi le général Nugent à la tête d'une colonne autrichienne. L'amiral Gantheaume y entra seul d'abord pour parlementer au nom du marquis de Rivière , mais une soldatesque furieuse l'accabla d'outrages et mit sa vie en péril. Cependant l'emploi de la force devint inutile : Toulon se soumit au gouvernement royal le 31 juillet. La garde nationale, les compagnies franches et les troupes alliées retournèrent a Marseille. Brune partit de Toulon le 1er août avec un passeport, ses aides-de-camp, vingt-un chevaux de main et quarante chasseurs du \4m* chargés de l'escorter; de Rivière lui accorda toutes ses demandes et lui donna même pour plus de sûreté le comte de Maupas, son cousin, pour l'accompagner jusques à Avignon. Ce fut là que tomba sous les coups de ses compatriotes, armés par le fanatisme monarchique, un maréchal de France que le fer ennemi avait épargné dans les combats : la populace s'empara de son cadavre mutilé , le traîna dans la boue et le précipita dans les flots du Rhône.
Le conseil municipal, voulant témoigner sa reconnaissance a lord Exmouth et a sir Hudson Lowe , leur donna a chacun une belle urne en orfèvrerie. De Vaublanc vint prendre les rênes de l'administration préfectoriale , et de Mont-
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grand fut réinstallé dans ses fonctions de maire. Le conseil-général des Bouches-du-Rhône vola, sous le nom d'impôt de subside, une imposition extraordinaire de trois centimes par kilogramme de farine dans toutes les communes du département, pour subvenir aux frais d'entretien des troupes étrangères. De Rivière, nommé à l'ambassade de Constantinople , quitta bientôt Marseille pour se rendre à son poste.
Quatre-vingt-un malheureux, détenus comme complices de la tyrannie impériale, gémissaient dans les prisdns. Le 2 et le 5 septembre, de Vaublanc , assisté des autorités civiles et militaires, vint les interroger au palais de justice en audience solennelle ; la foule y accourut et du milieu des spectateurs des voix s'élevèrent pour accuser les uns et pour défendre les autres. On en déchargea neuf et Ton en renvoya soixante-douze devant la cour royale d'Aix. Ces formes inusitées violaient le code d'instruction criminelle et bouleversaient la hiérarchie des pouvoirs ; ces décisions populaires rendues par une sorte de jury d'équité rappelaient quelques-unes des scènes de la révolution. La multitude, encore souveraine, capricieuse encore, imposait aux autorités ses passions turbulentes : c'était de la démagogie sous un masque royal.
Peu après , Vaublanc , appelé au ministère de
l'intérieur, eut pour successeur à Marseille le
comte de Villeneuve-Bargcmont, préfet de Lotet-Garonne.
Au mois d'octobre , le duc d'Angoulême vint passer quelques jours à Marseille ; la ville l'accueillit comme on accueille ordinairement, après la victoire, le représentant d'une cause pour laquelle on a combattu et souffert. La fermentation soulevait encore le sein de la société marseillaise; mais l'ordre matériel y régnait, parce qu'il n'y avait pas deux, opinions en présence. II n'en était pas ainsi dans tout le midi de la France, en proie a d'affreux désastres: les royalistes, vainqueurs par la grâce des étrangers, s'y souillaient de crimes inouïs., et la planait une terreur nouvelle. À Arles et à Tarascon , des brigands sans pitié faisaient des courses dévastatrices, proscrivaient les meilleurs citoyens ou les écrasaient de contributions arbitraires. A Toulouse, le général Ramel, commandant pour le roi, venait d'être égorgé comme coupable de s'être opposé aux assassinats ordonnés par les verdets ; un soldat qui voulait le défendre était aussi tombé sous les coups des meurtriers. A Nîmes, on avait massacré, pillé, violé, brûlé, et le jour et la nuit, dans les maisons, dans les rues , dans les champs ; on avait fait subir à des femmes calvinistes des outrages pires que la mort. Un peu plus tard , le général Lagarde, chargé par le duc d'Angoulême d'assurer aux protestants la liberté de leur culte,
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ne put dire exécuter les ordres du prince , et Boissin , garde national , le renversa d'un coup de pistolet tiré dans la poitrine. Des scènes sa n glantes souillèrent la ville d'Uzès. Dans la Provence et le Languedoc il est peu de communes qui n'aient été témoins des excès les plus révoltants.
Un grand nombre de Marseillais et de Provençaux avaient adressé à la chambre des députes une pétition pour la prier de signaler Masséna a la justice du roi comme le plus coupable des traîtres. A la séance du 6 février 1816, le rapporteur de la commission des pétitions proposa le renvoi de cette pièce au ministre de Ja guerre; plusieurs voix en demandèrent la lecture et Colomb s'y opposa. Alors Reynaud de Trels, député des Bouches-du-Rhône , vint lancer une accusation contre l'illustre maréchal ; il ajouta : « Pleins de zèle , animés par le plus vif attache- « ment pour l'auguste maison des Bourbons, nous « aurions volé au devant des pas de leur ennemi « et du nôtre, et nos pas ont été enchaînés trop « long-temps par les mesures de lenteur qu'a « prises celui dont le devoir était de se mettre à « notre tête. Tous nous croyons que ses rapports « avec l'île d'Elbe. . . » Des murmures s'élevèrent ; des membre s'écrièrent : à V ordre ! à l'ordre ! d'autres : Continuez! continuez! L'orateur reprenant : Tous nous croyons que ses rapports avec « l'île d'Elbe avaient peut-être contribué à pre-
« parer les funestes événements auxquels il nous « a été interdit de mettre obstacle. Je vous « demande , au nom des fidèles Provençaux qui « auraient sauvé la France des malheurs qu'elle a « éprouvés , si ce traître n'eût pas enchaîné leur « courage , je vous demande que leur pétition soit « renvoyée au ministre de la guerre , plus à « portée que personne de juger la direction qu'il « doit donner à cette affaire , pour l'intérêt du « monarque , pour l'honneur de Marseille et « même d'une province entière à jamais fidèle a « son roi. » De Serre voulut empêcher la lecture; Forbin*des-Issarts parla dans un autre sens , et la majorité adopta son avis. La pétition , rédigée par Alphonse Rabbe, fut lue séance tenante et renvoyée ensuite au ministre de la guerre. Masséna publia un mémoire justificatif; les Marseillais, persistant à demander sa tête, lui répondirent par un mémoire accusateur, et l'affaire n'eut aucune suite.
Les troupes étrangères avaient quitté Marseille, et cette ville , dans le calme d'une profonde paix, était insensible aux douleurs et aux humiliations de la France ; les fêtes de la royauté et les pompes extérieures du culte catholique avaient seules le privilège de l'émouvoir. Elle montra un enthousiasme bruyant à l'arrivée de Caroline des Deux-Siciles qui allait unir sa destinée à celle du duc de Bcrry; cette jeune princesse entra au
lazaret le 21 mai 1816. Un détachement de la garde royale, le duc d'Havre, commissaire do roi de France , le duc de Levis et le marquis de Mesnard, gentilshommes d'honneur, de Rockemore, grand-maître des cérémonies, la duchesse de Reggio et la comtesse de la Féronnays, la recurent a son débarquement. Le 30 , le prince de San- Nicandro, commissaire du roi de Naplcs, en fit solennellement la remise au duc d'Havré dans la grande salle de l'hôtcl-de-ville. Caroline, dès cet instant française, traversa le port dans un canot magnifique commandé par de Ruyter et monté par des capitaines marchands ; des élèves de la marine remplissaient les fonctions de gardesdu-corps sous les ordres du marquis de Pontevès et du chevalier de Robillard. La duchesse de Berry parcourut ensuite en calèche les principales rues au milieu des acclamations populaires. Après un court voyage k Toulon , elle fit un pèlerinage à Notre-Dame-de-la-Garde et partit de Marseille le 3 juin.
En 1 81 7, le commerce des blés , pendant qu'ils manquaient en France , devint une branche très importante du commerce marseillais; il arriva des bords de l'Archipel et de l'Afrique une grande quantité de bâtiments chargés de grains , et la ba isse fut considérable. Au mois de juin, Mohamed-Ali, pacha d'Egypte, envoya à Marseille dix mille charges de blé et quarante mille de
légumes secs, ordonnant à ses agents de faire toujours la part des pauvres. Marseille, sans nuire à son immense consommation locale , secourut puissamment une grande partie de la Suisse, toute la côte jusqu'à Gênes, tous nos départements méridionaux en deçà du Rhône jusqu'à Lyon. On sait à quel degré de prospérité et d'étendue cette branche de commerce avait été portée avant la révolution par les soins de la compagnie d'Afrique, dont les magasins étaient toujours ouverts aux besoins publics. Une populace ignorante poursuivit comme accapareurs les négociants qui brillaient à cette époque, et ces hommes honorables se trouvèrent placés entre la mort et l'exil pour prix de leurs longs travaux. Alors qu'advint -il? les arrivages cessèrent, la disette survint , les assignats et le maximum amenèrent d'épouvantables désastres.
Le phénomène produit par le mouvement des eaux en 1812 se renouvela le 5 juillet 1817, à une heure du matin , avec des caractères beaucoup moins sensibles.
Lorsque la franchise du port fut établie, quelques hommes éclairés publièrent que la position de Marseille étant changée depuis la révolution , le système de la franchise lui serait plus nuisible qu'avantageux; mais rien ne put dissiper les illusions qui séduisaient le vulgaire, et il fallut attendre les leçons de l'expérience.
Quelques mois s'étaient h peine écoulés sous l'empire de ce nouveau régime, que des réclamations s'élevèrent de toutes parts. L*s armateurs et les marins crièrent contre l'exemption des taxes de navigation accordée aux navires étrangers; les fabricants divers, contre les droits qu'on exigeait sur leurs produits à raison des matières premières ; tous les voyageurs , contre les visites et les retards auxquels ils étaient soumis aux limites fixées. Ijc mécontentement devint général, et il y eut alors autant de danger à solliciter le maintien de la franchise qu'il y en aurait eu auparavant à en demander le rejet. 11 y eut de fréquentes réunions où furent représentés les intérêts divers; une commission spéciale , formée sous la présidence du préfet, se divisa en trois bureaux présidés respectivement par Honoré Reynaud, François Dessoliers et Auguste Durand. On y exposa tous les inconvénients du système en vigueur; on comprit la difficulté de concilier une grande liberté commerciale avec les intérêts industriels, et l'on s'accorda à demander en échange de la franchise un mode d'entrepôt combiné de telle manière que le commerce maritime pût jouir de toute la faveur dont il avait besoin , en laissant néanmoins au commerce intérieur la liberté indéfinie sans laquelle Marseille ne pouvait prospérer.
Le gouvernement accueillit ces réclamations. Une ordonnance du mois de septembre 1817 sup-
prima la franchise et concéda plusieurs privilèges en échange 1 pour tout le reste ; Marseille rentra dans la loi commune aux autres grands ports de France.
Le commerce du Levant, dont les cotons et les huiles formaient les premiers éléments, se ralentit en 1813. La sortie des huiles fut prohibée dans les états du grand-seigneur, et les cotons de ces contrées luttaient trop désavantageusement avec les cotons du Bengale qui ne les valaient pas , mais qu'on leur préférait pourtant à cause de la disproportion des prix. Les arrivages de blé par
* i° L'exemption de tous droits de navigation ;
a° L'exemption du droit de surtaxe sur les marchandises qui , généralement taxées à moins de 1 5 fr. par io kilogrammes , sont notoirement de la nature de celles qui proviennent du Levant , de la Barbarie et des autres pays que baigne la Méditerranée ;
3° Un système d'entrepôt très étendu ;
4° Une réduction dans le tonnage fixé pour la réexportation de certaines marchandises;
5° Un transit très étendu , n'exceptant que les marchandises prohibées à l'entrée et quelques autres.
C'est à Hains, l'un des administrateurs des douanes les plus distingués, que Marseille doit une grande partie de sa prospérité. C'est lui qui a débattu avec le plus de chaleur et de persévérance tous les articles qui dans l'ordonnance de 1817 devaient contribuer à favoriser le commerce de cette ville. C'est a ses soins qu'on doit notamment la faveur d'un entrepôt très étendu et celle d'un transit presque illimité dont Marseille a joui exclusivement à toute autre ville de France jusques à la publication de l'ordonnance du 29 avril i83i.
la mer Noire reprirent leur cours vers la fin de cette année , et les diverses branches du commerce d'Amérique eurent quelque activité.
Le travail de la société marseillaise était alors digne de remarque. Des mascarades de pénitents de toute couleur avaient succédé aux mystères de la franc-maçonnerie qui prospéraient sous l'empire et que Thibaudeau présidait : de ces deux choses ridicules , la seconde vaut toujours mieux. Les processions se multipliaient , mais le catholicisme se montrait sans caractère d'intolérance à l'égard des cultes dissidents qui jouissaient dune liberté entière: les Grecs schisma tiques », les protestants', les Israélites n'étaient pas assez
• Les Grecs du rit schismatique, au nombre d'environ deux cents, ont consacré, le aa avril i8ai,une chapelle construite à leurs frais à la rue Saint -Savournin. Le desservant est un archimandrite annuellement rétribué par ses paroissiens; il est assisté d'un diacre.
Les Orientaux professant le rit grec catholique sont au nombre de 400 environ. Leur église paroissiale, située à la rue Montaux , a été érigée en vertu d'une ordonnance royale du 10 mars i8ax. Le recteur est salarié par le gouvernement. D'autres prêtres sont attachés à cette église.
■ Il y a dans le département des Bouches-du-Rhônc une église consistoriale du culte réformé, laquelle siège à Marseille. Le consistoire est composé de douze anciens auxquels ont été adjoints huit diacres pour la distribution des aumônes. Trois pasteurs des écoles de Lausanne et de Genève desservent cette église; deux résident à Marseille; le troisième, à qui sont confiées les deux petites églises rurales de la Roqued'Anthcron et de Mourics, habite à son gré Tune ou l'autre
nombreux pour inspirer de la jalousie et de la rivalité1. Des missionnaires ambulants vinrent en 1820 réchauffer les croyances catholiques qui communiquèrent leur enthousiasme aux opinions politiques. D'un autre côté, l'administration du comte de Villeneuve, doux, bienveillant, ennemi de la fraude et de l'arbitraire , protecteur éclairé des lettres et des arts, conciliait l'esprit public au gouvernement des Bourbons; de sorte que le royalisme vivait puissant et respecté : seulement quelques partisans de la cause constitutionnelle apparaissaient sans exercer la moindre influence. Aussi bien , la plupart d'entre eux , qu'étaientils? des valets de l'empire qui portaient sur le corps les stigmates de la servitude; de vieux jacobins sans lumières, qui avaient jadis gâté la liberté et qui ne comprenaient pas mieux nos nouvelles idées et nos besoins nouveaux. Cepen-
de ces deux communes. Le nombre des protestants est de cinq à six mille à Marseille.
• On compte dans le département quatre temples Israélites, savoir : à Marseille, Aix, Arles et Salon. Celui de Marseille, qui date de 1790, est consistorial et desservi par un grandrabbin auquel est adjoint un chantre. Les trois aut' es svnacogues , ouvertes de 1800 à 180/}, sont communales et dépendent du consistoire de Marseille; elles ont chacune un chantre nommé par ce consistoire, qui est subordonné au consistoire central de Taris.
Les israélites, quoique peu nombreux, ont fondé à Marseille, par leurs souscriptions annuelles, une école gratuite et une société de bienfaisance.
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dantde jeunes hommes s'élevaient, plus purs, plus désintéressés; ceux-là , pleins d'avenir et de confiance, faisaient de véritables progrès dans la vie politique. La lecture des journaux et les discussions législatives gravaient peu a peu dans leurs coeurs l'amour sincère du régime représentatif. Bientôt l'on vit se dissiper des préventions funestes et se réveiller des sympathies patriote ques. L'opposition réunit des éléments honorables, prit des formes régulières, marcha vers un but avoué. On voulut essayer de l'enseignement mutuel ; mais ce projet , qui froissait les goûts populaires et les préjugés routiniers, échoua devant la vieille méthode des écoles chrétiennes. Rabbe, doué d'une imagination belle de verve et d'originalité, publia unefeuille destinée à servir d'organe à l'opinion libérale -, mais le temps était mal choisi, personne n'aurait réussi etRabbe encore moins que tout autre. Les missionnaires entraînaient à leur voix la foule subjuguée, et l'assassinat du duc de Berry vint exalter le parti royaliste. Le courageux éditeur du Phocéen, soulevant des orages autour de lui, fut obligé d'abandonner son entreprise.
Ces essais étaient pourtant des pas immenses. Déjà tout tendait vers de salutaires conquêtes, vers des destinées plus prospères : des améliorations importantes se faisaient reconnaître dans l'état physique et moral de Marseille ; on élevait
avec rapidité des. bâtisses nombreuses 1 ; la population s'accroissait, la cité s'embellissait de nouveaux édifices et de nouvelles places ; plusieurs coupements importants étaient faits sur la voie publique; le pavé de la vieille ville, naguère dans un état fâcheux de dégradation , était partout réparé, et l'administration aussi éclairée que vigilante du marquis de Montgrand favorisait tous les établissements utiles. Les professions industrielles s'exerçaient en général avec plus d'habileté ; des sociétés de bienfaisance s'étaient formées ; on distribuait d'abondants secours a Tindigence et au malheur. Une caisse d'épargnes prit naissance pour recevoir avec intérêts les économies de la classe ouvrière * , et trente souscripteurs en firent les premiers fonds. Une société académique de médecine existait depuis 1814, insignifiante doublure de son aînée qui se distinguait d'elle en s'appelant royale ; une école secondaire fut instituée 3 pour enseigner les premiers éléments de l'art de guérir. Le docteur Guiaud , remarquable par un talent réel et des vertus mo-
■ Depuis i8i5 jusque* à la fin d'octobre i8aa, sept cent vingt maisons nouvelles ont été bâties à Marseille. Depuis cette dernière époque jusques à nos jours le nombre est également considérable.
* Pourvu que la somme déposée ne fut pas au dessous d'un franc, ni au dessus de trois cents francs. Cet établissement fut créé en 1820.
3Eni8i8.
destes, acquit encore des titres à la reconnaissance publique en améliorant son hospice des insensés. Depuis long-temps le nombre des sourdsmuets qui se trouvent dans le midi de la France nécessitait un établissement pour leur instruction ; Bernard fonda cet établissement philantropique 1 . Un musée d'histoire naturelle fut formé J , et Polydore Roux en eut la direction ; la première collection zoologique s'enrichit bientôt de deux autres acquises par la ville au prix de six mille francs : on y joignit un herbier et un cabinet de minéralogie. Pendant la belle saison , un cours public de botanique était tous les soirs ouvert au jardin des plantes3. L'ancienne école gratuite de dessin prospérait sous la direction d'Àubert. Le conseil municipal , sur la proposition du préfet et du maire, créa l'école gratuite de musique* confiée aux soins de Barsotti. On établit une station télégraphique composée de deux télégraphes; l'un correspond avec Lyon et Paris, et l'autre avec Toulon 5.
L'opposition constitutionnelle allait se renforçant tous les jours par les fautes d'un gouvernement aveugle. Tout ce qu'il y avait de jeune,
• En 1819.
* Aussi en 181 9.
3 Le jardin des plantes fut achevé en 1810. *En i8ai.
5 Ces télégraphes ont été établis en 1822.
d'intelligent et d'énergique venait sans cesse la grossir, et quelques impatients ne se contentaient pas des voies légales ; ils conspiraient pour en finir plus tôt. Sous les formes du carbonarisme on avait organisé des sociétés secrètes dans plusieurs départements, et le nombre des initiés était considérable à Marseille. Pour que les révélations ne pussent compromettre qu'un petit nombre de conjurés, on avait imaginé le système des ventes par lequel tous les initiés pouvaient correspondre entre eux sans que chacun en connût plus de sept* Une vente directrice, composée de cinq membres , était établie a Paris ; elle correspondait avec les ventes inférieures par le moyen de députés, et les rôles étaient répartis de telle manière qu'un député ne fût jamais en relation qu'avec le même membre de cette haute vente : une organisation semblable existait en province. Les membres de la vente supérieure de Marseille, un seul excepté, ne montraient pas un grand courage; mais celui qui se distinguait par son infatigable ardeur, celui qui seul avait osé communiquer avec les députés, était Garon, chef de bataillon au 5me régiment de ligne en garnison à Marseille : sa fortune, son éducation et ses attenances de famille le faisaient jouir d'une influence considérable. Ses principaux agents furent Vallée , ancien capitaine de cavalerie, et Blanchard, officier a demi-solde ; ils mirent tous
nod HISTOIRE
les deux le plus grand empressement a former des ventes , et une foule de jeunes patriotes vint se ranger sous le drapeau des conspirateurs. Caron était sûr de son bataillon ; on comptait sur le reste du régiment qui avait été travaillé. On comptait aussi sur le secours de vingt officiers de l'ancienne armée qui séjournaient a Marseille, se préparant a traverser les mers pour soutenir Tindépendance grecque ; on leur fournissait le logement, la nourriture et une solde journalière. Le plan des conjurés était d'arrêter les autorités, de s'emparer des caisses publiques et d'arborer le drapeau tricolore. C'eût été d'abord un mouvement tout militaire ; pour la direction politique on attendait les ordres de la haute vente de Paris. Caron devait ranger son bataillon en bataille k la Cannebière; un jeune avoué s'était occupé des proclamations. Un peu avant la tentative de Berton a Saumur, Vallée, plus homme de cœur que de tête, intrépide soldat mais conspirateur imprudent, se rendit a Toulon pour embaucher quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes; déjà il avait pratiqué des intelligences dans la garnison de cette ville de guerre , lorsque trois hommes auxquels il fit des confidences , Sicard, David et Berlandier, s'élancèrent sur lui et le livrèrent k la police. 11 déchira une pièce importante qui contenait le plan de la conjuration, mais on en réunit les morceaux et tout fut ainsi
connu, à l'exception des noms et du nombre des conjurés. Caron prit aussitôt la fuite. Vallée sous
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on employa tous les moyens pour obtenir de lui des révélations : les promesses , il les repoussa sans fierté; les menaces, il les brava sans faste. Knfin, on imagina dé jeter dans son cachot un scélérat échappé du bagne et revêtu de l'uniforme de sergent-major ; ce misérable , exhalant une indignation factice, se prétendit victime d'un pouvoir arbitraire, et parvint ainsi à gagner la confiance du prisonnier, qui lui dit qu'il avait caché quelques papiers à Marseille derrière une tapisserie indiquée : le forçat libéré sortit de prison. Blanchard , Orcel , commis courtier , Salomon et Renaud, anciens officiers, Chaffarod et Constantin , propriétaires , furent arrêtés à Marseille. Ces accusés ne révélèrent rien , et on les traduisit devant la cour d'assises- du Var, siégeant extraordinairement à Toulon sous la présidence de Cabasse. Le procureur-général de Laboulre soutint lui-même l'accusation. Par arrêt du 3 mai 1822, Vallée fut condamné à la peine de mort comme agent principal d'un complot dont le but était de détruire le gouvernement du roi, et Salomon à cinq années de bannissement comme coupable d'avoir fait des propositions non agréées. Le jury résolut affirmativement la dernière question à l'égard de Blanchard, mais à
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la simple majorité de sept voix contre cinq , et la cour, se réunissant à la minorité du jury, acquitta cet accusé qui ne démentit pas un seul instant son noble caractère. Chaffarod , Constantin , Renaud et Orcel furent aussi acquittés ; le procureur*général retint les deux premiers par mesure de police 1 . Lorsque Vallée entendit requérir sa dégradation de la qualité de chevalier de la légion -d'honneur, il détacha son ruban et l'avala 1 ; le front serein , il marcha au supplice comme il avait marché à l'ennemi, tant il était dans son naturel en mourant pour la liberté ! C'est là sans doute un bien beau trépas, mais il fait naître des réflexions douloureuses. Pourquoi tant de braves citoyens ont-ils ainsi jeté leurs têtes dans ce jeu de conspirations qui ne détruisent jamais la tyrannie et qui toujours lui profitent? Pour atteindre sûrement leur but , il ne leur fallait qu'un peu de patience. Plus tard on ne conspira plus, parce que tous ceux qui sentaient battre dans leur poitrine un cœur ami du pays se rencontrèrent sur la meme route , et en un instant il advint que le souffle du courroux populaire balaya cet échafaudage d'inepties élevé sur le sable par des mains impuissantes.
1 Dans une autre session, la cour d'assises du Yar condamna à mort Caron et un officier nommé Spinola, tous les deux, ronlumaces
* Peu après, Cabassc en fut décoré.
Pourria, citoyen de Toulon , écrivait à Démoshène Olivier, son ami a Marseille, des lettres ou f allée était représenté comme une victime digne l'hommages; une police inquisitoriale saisit chez ui les brouillons de ces lettres et une réponse l'Olivier qui en accusait réception. L'un fut irrêté à Toulon , l'autre h Marseille ; on mit ce dernier au plus rigoureux secret , et Ton instruisit contre tous les deux une procédure monstrueuse qui violait le secret des lettres. D'abord on voulut les poursuivre comme complices de Vallée , ou tout au moins comme coupables de non révélation du complot; cela ne réussit pas, et on les renvoya devant le tribunal correctionnel de Marseille comme prévenus d'avoir divulgué des écrits outrageants pour la morale publique, les jurés, la cour d'assises , etc. , et tendant h exciter à la haine et au mépris contre le gouvernement du roi. Ils furent chacun condamnés à six mois d'emprisonnement et à mille francs d'amende : la cour royale d'Aix confirma ce jugement, et la cour de cassation rejeta le pourvoi , malgré les éloquents efforts d'Odilon-Barrot. Démosthène Olivier inspirait un intérêt général, et il en était bien digne : irréprochable dans ses mœurs , doué d'une amc généreuse, brûlant d'un patriotisme désintéressé, il se plaçait avec honneur dans les rangs de cette jeunesse marseillaise qui se montre brillante de tant de vertus civiques.
Les royalistes accueillirent avec fracas et solennité la duchesse d'Angoulême , qui fit son entrée a Marseille le \ 3 mai 1 823 ; déjà une dépu talion du conseil municipal était allée a Nîmes pour lui présenter les hommages de la ville. Le 18 la princesse quitta Marseille. Le vaste diocèse d'Aix venait d'être démembré. Fréjus eut un évêque dont la juridiction s'étend sur tout le département du Var, et du premier arrondissement des Itouches-du-Rhône on forma le diocèse de Marseille. L'on en plaça le siège à la Major, qui n'était alors qu'une succursale, et l'on rendit l'ancien palais cpiscopal k sa première destination : de Mazenod y fut installé le 14 juillet de la même année 1 . Depuis 1 565 * , les prisons se trouvaient dans un affreux local au palais de justice : l'on y avait creusé des souterrains inaccessibles à la clarté du jour ; une paille infecte et hachée recevait les prisonniers soumis à l'action meurtrière d'une humidité permanente et d'un air corrompu. Les détenus qui n'étaient point au secret pouvaient se promener dans une cour étroite où le soleil ne pénétrait qu'à de rares intervalles , et ils n'y restaient que quelques heures parce qu'elle était occupée alternativement par les hommes et par
« De Bclloy, successeur de Belzunce en 1755, avait occupé ce siège jusques à la révolution. Il est mort cardinal et archevêque de Paris en 1807.
* Epoque de la construction du palais de justice actuel.
DE MARSEILLE. Toi
les femmes. Tous les détenus étaient confondus; les jeunes garçons et les jeunes filles enfermés par forme de correction paternelle se trouvaient [lans la compagnie des voleurs et des prostituées. L'estimable Segaud, médecin des prisons, sollicitait depuis long-temps une amélioration prescrite par la morale et la philantropie ; enfin un plein succès couronna ses instances : le conseilgénéral du département seconda les vues du comte de Villeneuve, et Ton posa, le 19 décembre 1 8^0 , la première pierre d'une nouvelle maison d'arrêt proche la porte d'Àix, dans l'ancienne enceinte desPrésentines. Cet édifice, convenablement distribué , fut mis en état de service en 1 823 , et les prisons du palais de justice servirent de simple maison de dépôt.
L'année suivante , le roi de Wurtemberg , voyageant sous le nom de comte de Teck, vint résider pendant quelque temps k Marseille. 11 se rendait tous les jours a une campagne située au bord de la mer ; on y avait construit deux petits pavillons qui servaient a le recevoir a la sortie du bain. Apres avoir pris quelque repos , il retournait à Marseille oii il occupait le premier étage de l'hôtel des Empereurs. On le rencontrait dans les rues, sans suite, sans décoration, vetu d'un simple habit noir.
Les ravages de la fièvre jaune en Espagne avaient éveillé l'attention du commerce marscil-
lais, et les précautions ordinaires ne pouvaient suffire pour écarter ce fléau dévorant. Sur la demande de l'intendance sanitaire , le gouvernement autorisa la construction d'un port spécial de quarantaine. Des flatteurs l'appelèrent Dieudonné \ c'était le nom du prince qui venait de naître : on ne put livrer ce port à sa destination qu'en 1825 Le conseil municipal ne fut pas encore satisfait; il vota l'érection d'un arc de triomphe à la place extérieure de la porte d'Aix , en l'honneur du duc d'Angoulême, pour perpétuer la mémoire du rétablissement du pouvoir absolu en Espagne. Le 6 novembre de la même année, le maire, suivi des municipaux et de tous les fonctionnaires publics , posa la première pierre de ce monument.
Le commerce maritime de Marseille remportait sur celui du Havre, de Nantes et de Bordeaux; sa douane versait plus de fonds au trésor que celle d'aucun autre port de France. La probité de ses assureurs, la loyauté de ses négociants, l'excellente construction de ses navires, l'activité de ses marins, la bonté de son lazaret, Paccrois-
• Il occupe une partie du canal qui sépare Pomègue de Ratoueau , et joint ces deux îles par une digue de 3oo mètres de longueur. Placé sous la défense du Château-d'If et de plusieurs batteries établies sur les deux îles, il peut renfermer cent vingt vaisseaux de toute grandeur. Un hôpital a été constru> dans Pile Ratoneau.
DE MARSEILLE. 70r,
sèment de sa population, avaient contribue k lui faire obtenir ce résultat heureux; ses relations s'étendaient sur tout le globe. Cette ville recevait annéccommuneplusdedcuxmillionsdequintaux décimaux de marchandises; les arrivages étaient d'environ cinq mille huit cents bâtiments de toute provenance jaugeant près de quatre cent vingt mille tonneaux ; ses exportations s'élevaient annuellement h quatre-vingt millions de francs et ses importations a cent vingt millions
II y avait du mouvement intellectuel dans toutes les classes de la société livrées à des habitudes mercantiles. Un cours public et gratuit de physique et de chimie attirait de nombreux auditeurs dans l'enceinte du collège royal. Le professeur Plassiard donnait dans une des salles de l'Observatoire des leçons de géométrie et de mécanique appliquées aux arts et métiers. Une école de navigation avait été établie. La bibliothèque publique s'enrichissait tous les jours3 sous la direction de Jauffret, littérateur distingué, fabuliste aimable qu'on lit avec plaisir après Lafontaine parce
' Saint-Fcrréol, vérificateur aux douanes, l'un des membres les plus laborieux et les plus instruits de la société de statistique, a eu l'obligeance de nous fournir, sur le commerce actuel de Marseille, tous les renseignements qui pouvaient nous être nécessaires.
* La bibliothèque possède aujourd'hui environ 5o,ooo volumes imprimés et i3oo manuscrits. La ville fournit annuellement 3ooo francs pour achat de livres et reliures.
qu'il y a dans ses traits heureux quelque chose qui rappelle souvent le naturel , l'abandon et la naïveté du bonhomme. On avait réuni a cette bibliothèque importante une collection d'antiques et un cabinet de médailles. La typographie marseillaise avait fait de si grands progrès qu'elle n'enviait rien à celle de la capitale ; une lithographie venait d'être créée , et bientôt d'autres s'établirent. Des écrivains illustres honoraient leur ville natale : Thiers , habile historien de la révolution française; Capefigue, également recommandante par ses productions historiques; Barthélémy et Méry, créateurs brillants et féconds de la satire politique, unissant leur muse fraternelle pour chanter la liberté , la patrie et la gloire. L'académie avait fait son temps : dans l'engourdissement de sa caducité , elle ne produisait plus rien et semblait même étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle. Méry jeune et l'auteur de cette histoire crurent qu'il convenait de former une compagnie nouvelle qui sympathisât mieux avec les idées de notre époque. En 1827 , ils jetèrent les fondements de la société de statistique; des amis des lettres et des sciences 1 s'unirent a eux, et le préfet favorisa les utiles travaux de cette société naissante qui fit des progrès rapides.
' Saint-Ferréol, Polydore Roux, Négrel-Feraud, Poutct, Guiaud, Julliany, P. M. Roux, Feissat, Chailan, Àudouar;î, Heuf, Cassier, Rcmuzat, Feraud, Olive, Gimon, etc.
La statistique, appuyée sur des faits certains féconde en rapprochements instructifs, indiquant le mouvement de la civilisation sur tous les points du pays, les produits agricoles et industriels, les ressources et les besoins , est devenue aujourd'hui une étude indispensable. Quelques citoyens éclairés , animes de l'amour du bien , exécutèrent en 1 828 un projet qui avait échoué en 1822 , la formation de l'Athénée; toute la jeunesse seconda leurs efforts avec une fougeuse ardeur. On parlait de la regénération de Marseille; des flots de lumière allaient enfin dissiper la nuit de l'ignorance; c'était une sympathie îi la mode, un enthousiasme de bon ton, et, dans toutes ces exagérations puériles, une bonne foi d'inexpérience qui seule pouvait les excuser. Ainsi va toujours le caractère marseillais, irréfléchi, mobile et passionné ; deux choses lui manquent , et ce sont elles qui assurent le succès des entreprises humaines : le sang-froid et la constance.
Le ministère Villèle avait contribué au développement de l'opinion constitutionnelle à Marseille. Le spectacle des trois cents députés serviles inspira un dégoût profond aux amis de l'honneur et de l'indépendance. L'indemnité, uniquement prodiguée aux anciens propriétaires fonciers, ne put être vue qu'avec déplaisir dans une ville qui, pendant la révolution, avait fait des pertes immenses mais toutes mobilières. L'influence donnée ii. . 45
à une aristocratie oisive et corrompue dut aigrir une population active ne vivant que de son travail et ne pouvant supporter que les supériorités commerciales. La tentative du rétablissement du droit d'aînesse blessa le sentiment d'égalité naturelle et civile qui là, beaucoup plus qu'ailleurs, fut toujours un besoin véritable, un instinct populaire. Les déclamations injurieuses contre les patentés et les boutiquiers augmentèrent le mécontentement. Et puis, des congrégations mystiques; de nouvelles communautés religieuses de femmes; des pénitents partout; des trappistes établis à la Sainte-Baume ; des capucins circulant dans les rues , se montrant aux convois funèbres et aux processions , bravant même l'autorité de Taxil , procureur du roi , qui , dans une cérémonie publique, se vit contraint de se retirer devant eux suivi de ses substituts; la chambre de commerce payant une pension annuelle de deux mille francs aux pères gardiens du Saint-Sépulcre et aux établissements religieux de la Terre-Sainte '. Ajoutez à ces causes locales d'aversion des sujets plus généraux : le privilège inique du double vote, les fraudes électorales, la pairie profanée par des choix scandaleux , la monstrueuse loi du sacrilège, l'intolérance d'un clergé dominateur,
1 Par décision du 5 mai x8a5, sur la demande de l'abbé Desmazure.
les brutalités de la censure, les procès de tendance, les infamies de la police, le mépris des droits nationaux, l'hypocrisie, la corruption , les prodigalités insensées. Certes, il n'en (allait pas au* tant pour rompre à tout jamais avec un pouvoir infidèle qui courait k sa perte par le chemin de la folie. Cependant les nouvelles doctrines n'avaient pas agi sur les dernières classes du peuple marseillais; sa langue, son ignorance et surtout sa prospérité matérielle opposaient des obstacles à son éducation politique : mais son ancienne effervescence royaliste avait fait place à l'indifférence ; on n'y voyait pas d'autre changement. C'est dans les classes élevées et moyennes que les idées de liberté s'étaient propagées ; on les manifestait dans tous les lieux publics : au théâtre aucune allusion n'échappait; au barreau des voix patriotiques se faisaient quelquefois entendre ; la presse qui exprime l'opinion , mais qui ne la fait pas, rendait d'éminents services. Après la chute du Phocéen il y eut quelques essais de feuilles libérales, mais aucune d'elles ne réussit; enfin Fabrissy aîné établit sur des fondements durables le Messager de Marseille } et traversa de mauvais jours avec persévérance et courage. Plus tard, Feissat aîné , éditeur du Sémaphore , combattit pour la même cause et montra l'énergique noblesse d'une ame indépendante. Tous les deux condamnés, ils ont souffert pour cette cause sainte que
soutinrent aussi, avec des nuances différentes mais avec un égal talent, Bouillon-Landais dans le Frondeur Marseillais, et Alexandre Germain dans le Nouveau Phocéen. Ce fut le 27 mars i 829 que l'opinion constitutionnelle obtint son premier triomphe électoral. Thomas , bâtonnier de Tordre des avocats , jurisconsulte laborieux et profond, fut nommé député au collège d'arrondissement, en remplacement de Strafforello , démissionnaire. On accueillit ce choix honorable avec des transports de joie, et l'on offrit au nouvel élu un banquet patriotique. Plusieurs couronnes de laurier étaient appendues aux murs de la salle, et au milieu de chacune d'elles se trouvait le nom d'un membre célèbre de l'opposition , mais on n'osa pas y écrire celui de Lafayette, qui brillait ainsi par son absence ; une couronne adressée à Thomas portait au lieu de son nom ces mots adulateurs: elle f attend.
Telle était la situation de Marseille lorsque k comte de Villeneuve mourut , le 1 2 octobre de la même année» La perte de ce sage administrateur excita des regrets universels : la bourse du commerce fut déserte, les spectacles spontanément fermés , et lorsque le moment arriva de rendre les derniers devoirs à ses restes mortels, plusieurs milliers de citoyens prirent place au convoi et formèrent un cortège immense. Il y avait dans les esprits une inquiétude vague. L'inconcevable
ministère Polignac pesait sur la France indignée, et le marquis d' Arbaud-Jouques , son fidèle représentant , vint remplacer à Marseille l'estimable Villeneuve. A une incapacité profonde il joignait les vaniteuses prétentions du bel-esprit. Aussi , dès son début, il plongea dans le ridicule : un discours détestable à la chambre de commerce, ses démêlés avec le Sémaphore, ses proclamations d'une incommensurable platitude , une mauvaise pièce de vers qu'il lut dans une séance publique de l'Académie et que cette soeiété dégénérée trouva excellente, le livrèrent aux mordantes épi grammes des journaux. Dans l'intérêt de sa défense, il créa une feuille ministérielle ayant nom d'Echo Provençal, et cette feuille ordurière ne servit qu'à lui aliéner davantage l'esprit public .
On faisait à Marseille de grands préparatifs pour l'expédition d'Alger, si favorable aux négociants et aux fournisseurs de cette ville. Les ministres Bourmont et d'Haussez s'y rendirent dans les derniers jours d'avril 1830; ils reçurent, à cheval et à la tête d'un nombreux état-major, le duc d'An goule me qui y fit son entrée le i9t mai et y séjourna pendant quelques jours. Ce prince passa plusieurs régiments en revue et alla visiter le port Dieudonné sur un vaisseau à vapeur. Les anciens royalistes renouvelèrent leurs fêtes bruyantes : peu de temps leur restait encore et ils faisaient bien d'en profiler. Le roi, follement
irrité du langage indépendant et respectueux de la chambre des députés, venait de la dissoudre; la réélection des deux cent vingt -un votans de cette mémorable adresse était pour tous les patriotes un devoir de conscience et d'honneur. Thomas ; siégeant au centre gauche de rassemblée, avait fait partie de la majorité nationale 1 ; il devint naturellement le candidat des constitutionnels marseillais. Les absolutistes fixèrent leur choix sur Verdilhon, adjoint à la mairie, et d'Arbaud ne négligea rien pour assurer leur triomphe. Le clergé lui prêta son appui; les fonctionnaires publics et tous ceux qui leur étaient attachés furent menacés dans \eut existence ; la cour royale d'Aix sanctionna les listes électorales telles que ce préfet les avait formées. La prise d'Alger inspirait de l'audace au parti rétrograde, qui pensait que cet événement glorieux lui serait de quelque profit. Les élections se firent au mois de juin , et le secret des votes y fut scandaleusement violé ; d'Arbaud s'y présenta lui-même, le front audacieux, pour soutenir Jes siens de sa présence, et Verdilhon obtint la majorité des suffrages. Us échouèrent pourtant les m honteux efforts que l'on avait faits pour empêcher
• Les autres députés des Bouches- du -Rhône, de Bcaussel, Latigier de Chartrouse, Pardessus et Roux, votèrent contre l'adresse.
la nomination de Thomas , et cet avocat honorable fut élu dans le département de l'Eure.
L'annonce des infâmes ordonnances de juillet ne produisit aucune sensation dans la classe ouvrière qui n'en comprit pas la portée ; les autres classes la reçurent avec des sentiments divers : ici une joie stupide , là un morne abattement. Les absolutistes disaient que cet acte de vigueur sauvait la monarchie. Les constitutionnels ne désespéraient pas du salut de leur cause; ils savaient bien que la France ne serait pas assez lâche pour se courber sous le joug d'une ignoble tyrannie ; mais eux-mêmes ils ne faisaient rien pour organiser la résistance armée , et ce n'était qu'à grand peine que l'on trouvait des citoyens qui osaient faire entendre un murmure stérile. Vraiment, les lois et la liberté menacées méritaient autre chose ! Il faut le dire , le libéralisme marseillais a failli en cette occurrence : au lieu de cette sainte indignation qui aurait dû enflammer toutes les ames, nous n'avons vu que Pégoïsme et la peur d'un peuple de marchands, d'agioteurs et de banquiers.
Le 31 juillet, on apprit vaguement par des lettres particulières le soulèvement de Paris et 1 apparition du glorieux drapeau tricolore. Le dimanche , 1 er août au matin , le journal le Messager des Chambres confirma cette nouvelle heureuse, et donna quelques détails sur la lutte
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d'un peuple héroïque. Le préfet fit aussitôt cesser la distribution du fameux rapport au roi que Ton vendait par les rues, La jeunesse constitutionnelle, ayant son principal foyer au café Américain, parla d'organiser la garde nationale que le gouvernement de Charles x, dans son antipathie pour tout ce qui était populaire , avait laissé tomber en dissolution; là, comme à l'Athénée où l'on se réunit aussi, il y eut un vain fracas de paroles perdues. On convint cependant de députer aux premières autorités pour demander la prompte organisation de la milice citoyenne, et Ton n'obtint rien de satisfaisant. Le lendemain, à six heures du soir, d'Arbaud fit afficher une dépêche télégraphique annonçant que le duc d'Orléans avait été nommé lieutenant-général du royaume ; il prit ensuite la fuite.
Le peuple, livré a ses travaux ordinaires, ne comprenait rien à cette révolution longuement préparée par les classes intelligentes. L'organisation de la garde nationale venait d'être décrétée, mais elle marchait lentement; alors de jeunes citoyens spontanément réunis formèrent plusieurs compagnies sous les ordres du général Corsin. Le 3 août, ils occupèrent plusieurs postes sans cocarde tricolore , sans caractère insurrectionnel, uniquement pour maintenir Tordre public. Dans ces circonstances, le marquis de Montgrand , maire de Marseille , donna sa démission ;
Corsin tomba malade. La journée du 4 se lera paisible comme les précédentes, mais pleine d'incertitudes et de craintes. A onze heures du soir les démissions se succédaient ; la ville se trouvait sans chefs. Partouneaux, commandant la 3me division, l'avocat Tardieu, adjoint à la mairie, et Taxil , procureur du roi , restèrent seuls à leur poste. Le 5 , à trois heures du matin , l'estimable Tardieu, sur lequel pesait tout le fardeau de l'administration civile, alla s'établir à l'hôtel-deville ; à huit heures il y fit arborer le drapeau national qui flottait sur la citadelle Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean depuis la pointe du jour ; Notre-Dame-de-la-Garde le déploya à dix heures. Dans la matinée Tardieu réunit le conseil municipal qu'il renforça de la chambre de commerce, de l'administration sanitaire et d'un grand nombre de notables. Cette assemblée lui donna pour adjoints Lemée, Rabaud, Rostand, Estieu , Roussel d'Allorme et Àlban Regny : elle lui vota ensuite des remercîments. Le maréchal-de-camp Garavaque reçut le commandement de la garde nationale, accrue d'une compagnie de capitaines marins h laquelle on confia la surveillance du port et la police des quais. Tardieu établit des chantiers pour les ouvriers sans travail : aimé du peuple, il veilla jour et nuit au maintien de l'ordre et de la paix ; il se consacra au bien public et fit même le sacrifice de ses opinions politiques en
servant le nouveau gouvernement. Le général Delort remplaça bientôt Par toun eaux, et la ville continua de jouir de la tranquillité la plus parfaite; seulement quelques hommes de 1815 répandirent des bruits absurdes, mais Delort réduisit ces misérables au silence par une proclamation énergique. Le 1 2 , à cinq heures du soir, le télégraphe annonça l'avènement de Louis- Philippe au trône national. Tardieu , à la tête d'un imposant cortège et à la lueur des torches, proclama le roi des Français sur toutes les places publiques, au milieu des plus vives acclamations. Larréguy , qui arriva avec le titre de commissaire extraordinaire, ne fit que passer elfut appelé à la préfecture de V aucluse ; le roi confia celle des Bouches-du-Rhône à Thomas, et la mûrie de Marseille à Rostand : Tardieu ne se trouva pas compris parmi les adjoints. La chambre des députés annula comme frauduleuse l'élection de Verdilhbn Peu après, le collège électoral nomma Elysée Reynard, et cette élection nouvelle fut saluée avec enthousiasme par tous les citoyens qui veulent l'alliance du trône et des droits populaires , par tous ceux qui ont du véritable sang
•Celle de Roux et Pardessus, nommés au collège départemental par les électeurs du double -vote, fut cassée par les mêmes motifs. On leur donna pour successeurs Pataille et Auguste Durand.
marseillais dans les veines. On ne pouvait pas faire un meilleur choix : lumières , patriotisme , noblesse des sentiments , indépendance du caractère, précieuses vertus que relève encore une modestie pleine de charmes, telles sont les garanties que présente le jeune député dont Marseille s'honore.
Ainsi s'accomplit une révolution sublime. La
liberté nouvelle, fille des lumières, jettera sans effort de profondes racines sur le sol marseillais, que féconda jadis une autre liberté, fille des mœurs ; elle n'y a point aujourd'hui de véritables ennemis, parce que ceux-là même que l'on considère comme tels portent dans le cœur l'amour de la démocratie et la haine des privilèges. Gomment . resteraient-ils long -temps rangés sous des bannières opposées? Puisse enfin , après tant de déchirements, luirelejour heureux delà réconciliation générale ! Puissent tous les enfants de Marseille resserrer les doux liens d'une fraternité patriotique! Mais notre caractère individuel, oii le retrouver aujourd'hui? notre existence propre, qui nous la rendra? nos franchises municipales, qui les fera sortir de la tombe? Ah! ne nous berçons plus d'un chimérique espoir : nos annales sont terminées , et c'est moi qui viens d'y mettre le dernier sceau ; moi, faible historien, qui, dans ce travail difficile, ai plus consulté mon zèle que mes forces. La centralisation funeste qui pèse sur toutes les communes
7tt HISTOIRE
de France sera tôt ou tard diminuée, car c'est un vœu gênerai que déjà l'on exprime avec quelque énergie; toutefois elle ne sera point détruite, parce que la nature de nos institutions et la force des choses s'y opposent : rien ne distinguera désormais Marseille des autres villes du royaume. Après tout , rester cité française , faire partie de la première nation du monde , n'est-ce pas une destinée assez belle? Faut-il quelque chose de plus pour satisfaire un légitime orgueil ?