‹ Histoire de MarseilleChapitre 24 sur 25 · II · texte numérisé non relu

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b*t HISTOIRE

nomme Southète , et ils allaient le massacrer lorsque le brave Ckailan , suivi d'un détachement commandé par le capitaine Alexis Rostand , accourut a son secours et lui sauva la vie. Cadroy retourna en toute hâte k Marseille. On y voyait toujours des spectacles d'horreur, et les royalistes se précipitaient dans la carrière anarchique où le prix des forfaits semblait mis au concours. Ils égorgèrent dans les rues François Riper t, cribleur, Julien, garçon -cafetier, et une foule de malheureux dont les noms nous sont inconnus. Les troupes de Facthod rentrèrent à Marseille , le 17 prairial 1 , avec Isnard, Chambon et Guérin ; Cadroy vinta cheval à leur rencontre, et on les accueillit comme des libérateurs. Lemée, président de l'administration municipale , reçut Facthod a la porte de Rome , lui fit une harangue et lui présenta une branche de laurier «

Le même jour, vers cinq heures après midi, une bande d'assassins armés de pistolets, de sabres et de gros bâtons, chantant le Réveil du Peuple et ayant la plupart leurs manches retroussées jusqu'au dessus des coudes, vint s'emparer du fort Saint-Jean : c'était la compagnie du soleil , composée de ce que Marseille avait de plus impur, et commandée par Robin , fils du restaurateur qui tenait l'hôtel Beauvau. Plusieurs gardes

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nationaux revenus de Toulon se joignirent à lui. Dans les rangs de ces forcenés on remarquait Aly, Durand, Roche, Lesellier, Desting, Raisson, Vernet, Deleuze, Piston, Pèbre, Rolland, Bénit, Guieu et Hiisse. Ils maltraitèrent d'abord le concierge Brocard et l'enfermèrent dans la geôle ; ensuite ils désarmèrent l'adjudant Vavasseur et le jetèrent pâle et tremblant dans la chambre des deux jeunes princes d'Orléans , le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais 1 , qui , après s'être barricadés , ouvrirent lorsqu'on leur eut donné l'assurance que , loin d'attenter à leur vie, on la défendrait si elle courait des dangers. Robin plaça des factionnaires à la porte de cette chambre , et fit acheter des bouteilles d'eaude-vie qui furent distribuées pour animer ceux qui pourraient hésiter dans le crime qu'ils allaient commettre , puis il donna le signal du massacre. Les bourreaux, auxquels vinrentse joindre Manoly et l'un des guichetiers , nommé Joseph , attaquèrent d'abord un des cachots de la seconde cour ; sous leurs coups redoublés la porte se brisa en éclats, et Aly entra le premier. MichelJaulc , d'Allauch , armé de son courage et de son désespoir, se débattit quelque temps avec ses assassins, mais il tomba couvert de sang et de blessures,

' La famille d'Orléans avait été transférée au fort Saint- Jean le ni mai 179*-

cl on l'acheva k coups de sabre ; on fit main basse sur vingt-cinq autres prisonniers. Il n'échappa de ce cachot que Xavier Etienne, cultivateur au Castelet, et Roux, dit Picaplan, d'Allauch , qu'on poursuivit sous le lit de camp k coups de pistolet, et qui ne se sauvèrent qu'en feignant dêtre morts. L'horrible troupe vint ensuite assaillir le cachot n° \ ; elle travailla inutilement pendant plus d'un quart d'heure k enfoncer la porte fortement barricadée, et, voyant que tous ses efforts seraient vains, elle se contenta de tirer quelques coups de pistolet a travers les barreaux.

Pagez, commandant du fort, en était sorti avant l'arrivée de Robin et de ses sicaires. A s\x heures, il se présenta au pont-levis qu'il trouva haussé, et, ne pouvant parvenir k le faire baisser, il prit le parti d'escalader par le fossé et entra dans la forteresse. Il s'efforça de s'opposer k la fureur des soldats du soleil ; sa voix fut méconnue, on le désarma et on le conduisit dans la chambre de Montpensier et de Beaujolais, où Vavasseur était toujours consigné.

Le massacre continuait. Robin, Aly, Durand et leurs affreux camarades avaient attaqué les cachots n° 4 et 5 , et les portes qui s'ouvrirent en dehors laissèrent au pouvoir de ces monstres de malheureux républicains, exténués par de longues souffrances : ils furent tous égorgés , k l'exception d'Etienne fils ctdcSicard jeune qui se

cachèrent dans la paille. Les meurtriers montèrent ensuite sous la voûte, éclairée par la lueur pâle de quelques lampions, et ne purent entrer dans le cachot n° 7. Les détenus du n° 6 opposèrent une longue résistance : Reinaud, cordier, ne succomba qu'après une lutte héroïque, et Baud jeune, son gendre, blessé dangereusement, ranima ses forces mourantes et vendit chèrement sa vie. Carry arrache une hache des mains de ses bourreaux, s'en sert avec adresse et se défend avec vigueur: résistance inutile ! bientôt il tombe, accablé par le nombre, sur les cadavres mutilés de ses compagnons d'infortune. La compagnie de Robin , que le sang de tant de victimes n'a pas encore désaltérée , assiège les cachots n# 8 et 9 ; les prisonniers du n° 8 sont surpris sans défense, et pas un n'échappe. Les assassins font de vains efforts pour briser la porte du n° 9 qui contient trente prisonniers ; on charge alors un canon à mitraille, on l'avance contre celte porte, on le tire à bout portant , et le guichetier Joseph qui y met le feu est blessé à la jambe par le reculement de la pièce. On jette aussi dans le cachot et par les soupiraux de la paille mouillée et des paquets de soufre enflammé ; les prisonniers étouffent dans les noirs tourbillons d'une fumée épaisse. Mauron fils, volontaire, venu la veille de l'armée pour voir son père, est poignardé sur ce père expirant Des sanglots entrecoupés , des

gémissements lamentables , des cris de désespoir, des hurlements féroces se font entendre ; dans les cours, sous la voûte, on voit ça et là d'affreuses mares de sang, et des cervelles fumantes sont empreintes sur les murailles ; partout des lambeaux horribles, des corps brûlés et des chairs palpitantes.

Le général Pacthod et Lecesne , capitaine de ia compagnie des grenadiers du premier bataillon

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restaurateur, lorsque plusieurs citoyens vinrent les avertir du massacre des prisonniers. Ils se transportèrent chez les représentants du peuple , et, comme il était impossible de réunir sans bruit les soldats qui étaient logés chez les habitants , Pacthod proposa de faire battre la générale; Cadroy n'y consentit point, mais Pacthod insista disant qu'il était seul responsable, la ville se trouvant en état de siège, et la générale fut battue.

Il était près de neuf heures et nuit close lorsque Isnard et Cadroy, suivis de Pacthod et de Lecesne , a la tête de sa compagnie , arrivèrent à la barrière du fort qu'ils trouvèrent fermée ; il y avait au dedans un factionnaire qui refusa de l'ouvrir, malgré les ordres réitérés des représentants du peuple. Les grenadiers forcèrent cette barrière ; Isnard et Cadroy se présentèrent au pontlevis et sommèrent les égorgcurs de le baisser. «Voici le* représentants du peuple, dit l'un

« d'eux ; ils menacent de nous traiter en rebelles « si nous différons un moment. » Un autre répondit : « Je me f... des représentants, et je brûle la « cervelle au premier lâche qui voudra leur ce obéir. Allons, camarades, à la besogne; nous ce aurons bientôt terminé. » Cependant les soldats de la garde baissèrent le pônt, les représentants entrèrent au milieu des flambeaux, et Cadroy s'écria : « Lâches que vous êtes ! vous n'avez pas « encore fini de venger vos pères et vos parens; « vous avez eu pourtant tout le temps qu'il fallait «pour celai» Puis il entra dans la cantine, en sortit peu après et dit aux assassins : « Enfans « du soleil , je suis à votre tête, je mourrai avec « vous s'il le faut; mais est-ce que vous n'avez pas « eu assez de temps ? cessez, il y en a assez. » Les bourreaux l'entourèrent en vociférant, et alors il leur dit: «Je m'en vais, faites votre ouvrage.»

Lecesne saisit un des meurtriers, et Cadroy le fit mettre en liberté ; il en arracha aussi plusieurs autres des mains des grenadiers qui les avaient pris en flagrant délit. Les représentants se firent conduire dans la chambre des princes 1 , demandèrent au commandant Pagez compte de sa conduite et parurent satisfaits de ses explications. Au bout de quelques minutes , six massacreurs ,

1 Le lendemain, Montpensier et Beaujolais découvrirent, sous leurs lits et sous quelques-unes de leurs chaises, trois ou quatre poignards ensanglantés jusqu'à la garde.

poursuivis par les grenadiers, entrèrent tout couverts de sang. «Représentants, dirent -ils, a laissez nous achever notre besogne , cela sera <( bientôt fait et vous vous en trouverez bien.» Isnard, moins atroce que son collègue, les repoussa en s'écriant : « Misérables ! vous me « faites horreur. » Et ces hommes de dire : « Nous « n'avons fait que venger nos pères , nos frères , « nos amis , et c'est vous-mêmes qui nous y avez « excités. )> Isnard répliqua vivement : ce Qu'on « arrête ces scélérats ! » Us prirent aussitôt la fuite; mais, par un mouvement que Lecesne fit faire à sa compagnie , on cerna et on saisit quatorze de leurs complices qui étaient occupés a massacrer des prisonniers sous la voûte, ou Von entendait toujours les cris des victimes , les coups de sabre, de pistolet et de massue. Les grenadiers indignés voulaient eux-mêmes faire justice de ces quatorze assassins; Pacthod les en empêcha, en disant qu'il appartenait à la loi seule d'infliger au* coupables un châtiment exemplaire.

Ainsi se termina cette épouvantable soirée; ainsi se consomma un crime immense et froidement prémédité qui dévora cent sept victimes

1 Voici la liste des morts : Jacques-Vincent Etienne ; Pétrin, juge au tribunal révolutionnaire de Paris; Astier fils, menuisier; Souche, employé aux charrois; Payerne, Boyer, Pons, Renard, Petroman, Laugier, Bonni, Félix Paul, tous cordonniers; Fcrrol ; Bizot ; Demare, instituteur; Curet, canon -

Le lendemain , le fort , semblable k un de ces champs de bataille sanglant théâtre d'une horrible mêlée , était jonché de cadavres et de mourants ; et ces mourants défigurés , abandonnés du ciel et des hommes , expirèrent ensuite dans des souffrances affreuses. Le duc de Montpensier, traversant la forteresse , s'entendit appeler par une voix plaintive qui sortait du fond d'un cachot ; il s'en approcha et reconnut un homme qui avait été officier municipal et qui, comme tel, l'avait gardé au palais de justice ; il passait pour un

nier; Mille, portefaix ; Joseph Marcellier; Pierre Bœuf; Pierre Michel; Bonnefoi; Paumond; Reinaud; Ferrand; Jacques Cordier, fripier; Jean Aubert; Caroutte; Laurent Barthélémy; Icare; Bonchard; Guilloficr; Ricaud père; Ponlicur; J.-B. Portai; Joseph Julien; Joserand, tonnelier; J.-B. Ricord fils; Jacques Ricord; Joseph Escau, tailleur d'habits; Laugier fils; Manille, tonnelier; Pencllon, marchand de coton; Cayol; Jean Just; Ganteaume; Seret; Masselin; Raynaud; Maximin Bonifay; Paumas; Nicolas Martin; Clément Second; Savau ; Maigret; Joseph Bizot; Jacques Michel; Baud; Carry; Michel Jaule; Fontancille; Mauron; Georges Pastoret; J. B. Long; François Amphoux; Mathieu Icard; Antoine Feraud; Guillot; Etienne Raynaud; Bonin; Maunier; Roubaud; Guérin ; Antoine Merle; Bonnet; Justruel; Bernard Coq; Laurent Reyboulet; Faure; Agivot; Guichard; Douvet; Louis Giraud; Jure; Pelissier; Marc Salaisser; Marras ;Bondu; Joseph Brun; Bertrand; Talsel; Vescio; Ange Reynaud; Ignace Laurent; Robin Marin; Laurent Irabert; Mortan; Laurent Fouque; Montret; André Giraud; Denis Lesrignor; Lexcasque; Gaussier; Laforcc; Lévéque; fionnand; Rochepenot; André Gravier.

enragé jacobin , mais le prince n'avait pas eu personnellement a s'en plaindre. « Citoyen , lai « dit cet infortuné , je suis mourant : je ne sais « comment j'ai pu survivre a tous ceux qui ont «succombé. Par pitié, faites -moi donner du « secours, ou qu'on m'achève; car rien ne peut « égaler les tortures que j'éprouve. » Montpensier courut aussitôt chez Pagez pour le prier de fournir assistance aux blessés, a J'ai déjà (ait « demander un chirurgien , lui dit le comman- « dant; ce n'est pas ma faute s'il ne vient pas, et « tous ces gueux-la ont fait périr assez d'honnêtes « gens pour qu'ils crèvent sans qu'on les plaigne, h

— « Je ne les aime pas plus que vous, reparût le a prince ; mais outre que parmi ceux dont je vous « parle il peut s'en trouver d'innocents, ce serait « se rendre aussi coupable que le plus sangui- « naire d'entre eux que de les laisser périr ainsi.

— «Je vais envoyer encore pour faire venir le «chirurgien, et c'est tout ce que je puis faire; « car si je voulais leur administrer moi-même ce «secours, ils seraient vraisemblablement guéris « d'une tout autre manière. »Le chirurgien arriva, mais trop tard.

Aucun des grands criminels , des vrais suppôts de la première terreur, ne perdit la vie dans ce massacre : le cachot n° 1 en contenait plusieurs et ne put être forcé ; la tour en était remplie et les bourreaux n'y pénétrèrent pas. Peu après, le

nommé Bouvas, accompagné de quelques royalistes , entra dans le fort, accabla d'invectives plusieurs prisonniers échappés au carnage, et leur dit : « Oui, scélérats, vous serez punis ; vous vouu liez une république pour dominer , mais nous « aurons bientôt un roi , et les fleurs-de-lys sont « gravées dans mon cœur. » En achevant ce discours, il se tourna vers Fassy, détenu : a J'ai , « dit-il, dans une boîte une oreille de ta femme ; «si tu veux la voir, je te la montrerai.» Les quatorze assassins arrêtés par les grenadiers de Lecesne furent élargis par ordre de Cadroy. On les vit passer triomphalement dans les rues, sous les fenêtres de cet indigne conventionnel, ayant leurs vêtements encore couverts de sang, et chantant : La victoire est à nous! Les grenadiers furent dénoncés au club comme terroristes ; on en maltraita plusieurs dans la ville ; le capitaine Lecesne fut insulté dans les cafés, et les représentants le firent partir de Marseille. Quels hommes que ces représentants ! Grands parleurs de concorde et de vertu aux jours de leur défaite, ils prêchaient la modération politique qui cache bien souvent , sous le masque d'une sagesse trompeuse , et l'égoïsme du cœur et la faiblesse de l'ame; ils voulaient immoler tous les ressentiments et toutes les haines sur l'autel de la patrie. Eh bien ! les voila vainqueurs à leur tour et marchant dans leur force ; voyez-les maintenant qu'ils

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ne se déguisent plus, parce qu'ils n'en ont plus besoin ; voyez quel indigne usage ils font de la victoire!.... Ah! du moins, lorsque les montagnards exerçaient la dictature sanglante que les circonstances leur avaient faite, ils voyaient autour d'eux un ébranlement général et se sentaient atteintsde cette fièvre ardente qui consumait les esprits bouillonnants ; il leur fallait repousser dans une guerre à mort les efforts criminels des tyrans conjurés et de l'aristocratie menaçante. Us avaient d'imme&scs périls à surmonter , le sol de la France à défendre et les affronts d'un grand peuple à venger : l'avenir aura la justice de dire qu'ils se sont acquittés de cette mission. Mais les autres , mais Isnard , Cadroy , tous ces intrigants inhabiles, tous ces patriotes bâtards, ont-ils donc la même excuse ? Non , non : c'est froidement et sans nécessité qu'ils enfoncent le poignard dans le sein de leurs ennemis désarmés ; ils se disent républicains , et ils déchaînent toutes les furies d'un royalisme exterminateur. Mépris à Isnard ! honte surtout, honte éternelle à Cadroy ! que les malédictions de la postérité tombent de tout leur poids sur sa mémoire flétrie !

L'audace des contre-révolutionnaires marseillais puisa de nouvelles forces dans l'accomplissement de cet attentat qui glaça d'horreur la France entière. Marchant la tête levée et ne connaissant plus de frein, ils abattent en plusieurs endroits

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des arbres de la liberté , font de fréquentes visites domiciliaires , emprisonnent encore des patriotes. Le combat du Bausset est pour eux une belle occasion de multiplier les supplices, et ils ne s'en font pas faute. Douze patriotes toulonnais, condamnés h mort par une commission militaire , sont fusillés a la plaine Saint-Michel, dix-huit peu après, ensuite dix-sept; de jeunes volontaires qui avaient rapporté dans leurs foyers d'honorables mutilations sont poignardés à la clarté du jour, et le triomphe de nos armées devient l'objet des plus insultants blasphèmes. Tout le département des Bouches-du-Rhône est en proie aux mêmes forfaits monarchiques. Granet, président du directoire de ce département et frère du conventionnel , est massacré à Salon ; Pélissanc, Lambesc, Aygalières, Eyragucs, Aubagne, Graveson, Barbentane, Senas et Roquevaire voient atteindre du fer mortel plusieurs de leurs citoyens. Des cannibales hachent des enfants , des femmes et des vieillards dont ils se disputent les lambeaux . L'épouvante glace tous les cœurs ; l'arsenal de^ Toulon se dépeuple; les équipages désertent; quatre mille matelots, persécutés comme républicains, vont demander asile aux terres étrangères; et l'Anglais, dominateur des mers, sourit h nos désastres et brave insolemment nos flottes impuissantes.

Les sabreurs les plus acharnés se réunissaient

au café Pilot 1 et y vomissaient d'horribles paroles; une soif de vengeance, soif ardente et inextinguible, dévorait le cœur de ces hommes volcanisés. On n'écoutait aux théâtres que les pièces et les couplets qui livraient au mépris les amis de la république ; on y chantait toujours le Réveil du Peuple. Les muscadins , portant une ganse blanche au chapeau et reconnaissant pour chef Destin g, sabrcur redoutable, se livraient à tous les excès avec une atroce gaîté-, prêchaient le carnage avec un sourire d'enfer et se donnaient le titre exclusif d'honnêtes gens. Des victimes tombaient sans cesse; le sang coulait dans les rues que traversaient pourtant de nombreuses patrouilles d'infanterie et de cavalerie. Un caporal de la garnison , se retirant paisiblement à sa caserne , fut tué d'un coup de fusil a quinze pas d'une patrouille de dragons à la tête de laquelle était le commandant de la place , sans qu'on put arrêter l'assassin. Personne n'osait dénoncer les coupables; les juges de paix eux-mêmes, qui avaient alors des attributions de police , refusaient de dresser des procès-verbaux. Les autorités, influencées par la crainte , dominées par l'esprit de vengeance ou complices de tant d'attentats, enveloppaient dans des procédures criminelles les malheureux que les meurtriers avaient épar-

' Sur le Cours, an coin delà rue des Quatre -Pâtissiers.

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gnés; et la justice, prostituée au crime triomphant, immolait l'innocence avec le fer des lois. Plus de commerce, plus d'industrie, plus de sécurité, plus de repos; les liens de famille se rompaient , et la société livrée à des mouvements convulsifs semblait tomber en dissolution.

La convention, a la fin de sa carrière, répondit aux sections de Paris par le canon du 1 3 vendémiaire !, et Fréron, toujours mobile dans ses violences, s'élança contre cette jeunesse dorée a laquelle il avait naguère donné du fanatisme et des armes. Ensuite le gouvernement lui confia la mission importante de pacifier le midi, et lui adjoignit pour collaborateurs Louis Julian et Alexandre Méchin, citoyens sages et modérés. Les souvenirs que Fréron avait laissés dans ces contrées malheureuses où tout l'accusait, oii tout l'accablait, semblaient opposer des obstacles invincibles à son nouveau rôle ; pour s'en charger il lui fallait même une sorte de courage mêlé à une effronterie sans pareille : cette effronterie , ce courage, il les montra. Cela chez lui n'avait rien d'étonnant, mais voici ce qui doit surprendre : il sut faire oublier ses fureurs et pardonner ses crimes ; il ne professa que des principes de justice et d'humanité ; sans user de rigueur, sans employer l'arbitraire, il étouffa les haines, calma

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les ressentiments, contint tous les partis, rendit au pouvoir sa force et a la loi son action ; mais comme son caractère, ennemi du naturel, devait toujours outrer quelque chose, dans sa subite métamorphose l'extravagance perça d'un autre côté, et cet homme fit voir a Marseille le faste d'un satrape et les manières d'un comédien.

Il y entra le 9 brumaire 1 dans un grand appareil et suivi d'une force armée considérable. Deux jours auparavant, Desting, souillé d'iniquités et de meurtres, avait été tué dans une rencontre avec des dragons ; les honnêtes gens aux ganses blanches assistèrent à ses funérailles et lui pajèrent un pompeux tribut de regrets. L'arrivée du commissaire du gouvernement leur causa de mortelles alarmes ; ils se dispersèrent abandonnés de leurs chefs. Au contraire, les jacobins qui ne connaissaient pas les changements opérés dans les opinions politiques de Fréron, montrèrent d'abord une vive allégresse parce qu'ils crurent qu'il ne venait que pour leur donner le plaisir de la vengeance et recommencer leur règne anarchique; mais lui les repoussa , malgré leur assiduité, leurs flatteries et leurs hommages ; dès cet instant il ne fut plus h leurs yeux qu'un aristocrate prononcé, et il s'en inquiéta fort peu. Bravant les sourds murmures de leur rage impuissante, il

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marcha droit à son but et l'atteignit avec honneur. Les patriotes incarcérés virent briser leurs fers ; l'horrible compagnie du soleil et les autres associations royalistes furent dissoutes; le café * Pilot changé en corps-dc-garde cessa d'être un repaire infâme; et le Réveil du Peuple, hurle par des cannibales, fit place à la Marseillaise , hymne saint de la gloire et de la liberté. Les déserteurs rejoignirent leurs drapeaux ; les services publics, toujours près de manquer, reçurent d'utiles secours ; une force neutre et protectrice, placée au milieu des factions ardentes, destinée a se déclarer pour celle qui serait opprimée par l'autre, maintint un salutaire équilibre,. Fréron , en renouvelant les administrateurs et les autorités , fit quelques mauvais choix : pouvaitil en être autrement, et ses premières relations ne rendaient-ils pas ces choix presque inévitables? Ses intentions furent bonnes, et il s'appliqua constamment a favoriser le commerce, a réprimer l'agiotage, à entretenir les hôpitaux et les autres établissements de charité, a fournir la subsistance militaire h tous les Corses expulsés de leurs foyers, ainsi qu'à tous les colons déportés de l'Amérique par les Anglais; il chassa les émigrés rentrés, les prêtres réfractaircs , les traîtres qui vendirent Toulon, et rallia, du moins en apparence, tous les cœurs a la constitution nouvelle

' Celle de i7'j5? dite de l'an 3.

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