‹ Histoire de MarseilleChapitre 6 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

jours , n'ayant pour nourriture qu'un morceau de pain noir donné par un berger. Le quatrième jour , il découvrit un pêcheur sur le rivage , s'approcha de lui et l'engagea, par l'offre qu'il lui fit d'une chaîne d'or et d'une turquoise, unique débris de sa fortune , à le conduire aux galères d'Espagne <jui étaient encore dans la rade, et qu'il atteignit sans accident1.

Restait le fort de Notre-Dame-de-la-Garde, investi par les régiments de Monplaisir et de Mouy. Le duc de Guise se disposait à monter a l'assaut, lorsqu'il partit de Marseille en toute diligence, pour combattre le duc d'Epernon , qui était allé secourir la citadelle de Saint-Tropez ». Libertat et les consuls essayèrent de gagner les soldais commandés par Fabio et Jérôme Casaulx; or, voici comment ils s'y prirent. Darbon, zélé partisan de l'indépendance, se trouvait avec les assiégés, et son fils, âgé de vingt-deux ans, était resté dans la ville. Ce jeune homme , se prêtant facilement au rôle qu'on lui fit jouer, se chargea de promettre a son père et à tous ceux qui viendraient se ranger sous les drapeaux du roi, l'oubli du passé et une amnistie pleine et entière. Il alla au fort, sous prétexte d'y chercher un abri contre

' Gaufridy, t. n, liv. xv. — Deimier, ouv. cité.

* Le duc d'Epernon quitta la Provence le 27 mai i5g6. hr roi lui accorda cinquante mille écus et en donna trente mille à ses capitaines.

la vengeance des royalistes, qui, disait-il, avaient juré sa mort. Darbon père, sentant qu'une longue résistance était impossible , souleva la garnison , fit arborer le drapeau blanc , et chassa les deux Casauh, qui tombèrent, sans être reconnus, au pouvoir de quelques soldats du régiment de Monplaisir. La liberté leur fut rendue , moyennant une rançon de 300 ccus , et ils se réfugièrent a Gênes. Ltbertat confia le commandement du fort kson frère Bartbélemi ». Peu de temps après, le duc de Guise revint k Marseille , et fut reçu comme un triomphateur

Henri iv, apprenant par un courrier extraordinaire la réduction de cette ville, s'écria dans un transport d'allégresse : C'est maintenant que je suis r&i. Il écrivit k Libertat 3 : « Cher et bien «amc, vous avez fait un acte si généreux, que « quand nous n'y aurions aucun avantage , nous « ne laisserions d'esti mer vostre vertu ; par où vous « pouvez croire que vous devez espérer du service « que vous nous avez fait en cette occasion , qui est « le plus grand et signale que nous pouvions recèle voir. Au moyen de quoi, nous vous assurons que « nous vous en saurons bon gré k jamais, et le re- « cognoistrons envers vous et les vostres éternelle-

' Le 2 3 février.

* Deimier, ouv. cité. — Ruffi, t. i, liv. ix, ch. iv. 3 Le 6 mars 1596.

180 flISTOIRK

« ment Nous vous ferons servir d'exemple à

« un chascun , et de mémoire à la postérité , de « notre gratitude, comme de vostre fidélité, en « laquelle nous vous prions de persévérer. » Le roi confirma toutes les faveurs du duc de Guise ; seulement il réduisit à 100,000 écus la gratification promise à Libertat; il le confirma dans sa charge de viguier, et lui accorda des lettres de noblesse, ainsi qu'à ses deux frères. Il donna les 5,000 écus promis à Geoffroi-Dupré, et écrivit aux consuls et aux habitants de Marseille une lettre pleine de bienveillance La ville lui députa, pour aller recevoir ses ordres, Nicolas de Bausset, Geoffroi-Dupré , Jean-Baptiste de Village, seigneur de la Salle, Marc-Antoine Vento des Pennes, François de Paulo et Pierre d'Hostagier. Us arrivèrent a Paris * pendant que Henri iv faisait le siège de la Fère. Le chancelier les reçut avec des marques de distinction , et ils allèrent ensuite à Amiens pour présenter leurs hommages au roi. De Bausset porta la parole , et le bon prince leur répondit qu'il veillerait au repos de Marseille et à la conservation de ses privilèges. S' il reste encore quelque chose pour votre parfait contentement, ajouta-t-il , vous me le ferez entendre j et j'y apporterai les coups de maître et de

' Le 6 mars i5y6.

3 Vers le i5 du mois de mai.

bon père. Il examina attentivement le plan de la ville qu'ils lui présentèrent, leur donna plusieurs audiences et leur accorda une cour souveraine , composée d'une chambre du parlement d'Aix , présidée par Guillaume Duvair, qui fut depuis évèque de Lisicuxet garde des sceaux. Duvair vint installer la chambre , accompagné du duc de Guise, et prononça, le 26 décembre 1596, dans le conseil municipal , une harangue par laquelle il exhortait les Marseillais à oublier toutes les offenses reçues , pour ne plus songer qu'au service du roi et au bien de la patrie.

Le brave Crillon se trouvait alors à Marseille , et le duc de Guise voulut mettre à l'épreuve le courage de ce capitaine célèbre. Il courut chez lui pendant la nuit, lui dit que les ennemis étaient maîtres du port et de la ville , et lui proposa de se retirer. Crillon, à peine éveillé, saute sur ses armes, et franchit avec la rapidité de l'éclair le seuil de sa maison pour vaincre ou pour mourir , lorsqu'un grand éclat de rire du duc lui fait apercevoir que cette alarme n'est qu'une feinte. Crillon se précipite sur lui, le secoue fortement, et lui dit avec un de ces jurons qui lui étaient familiers : Jeune homme, ne sonde jamais le cœur d'un brave: si tu m'avais trouvé faible j je te poignardais

' C. F. Bouche, t. n, p. i5o.

m HISTOIRE

Les états-généraux de Provence furent convoqués k Aix; mais le duc de Guise, changeant l'assignation, voulut qu'ils fussent assemblés k Marseille. Les procureurs du pâys refusèrent de s'y trouver , sous prétexte que cette ville n'était point du corps du comté et qu'ellé ne contribuait pas aux charges provinciales. Les consuls marseillais, de leur coté, voulaient y assister en chaperon , ce que les procureurs du pays ne voulaient pas encore. Le duc permit aux consuls d'assister à l'assemblée, suivant l'usage , mais sans porter les marques de leur dignité. Les états tinrent leurs séances dans l'abbaye Saint-Victor', sous la présidence d'Antoine de Suffren, conseiller au parlement.

Libertat mourut le 1 1 avril 1 597 . Son corps fut embaumé et enseveli le 16 dans l'église de l'Observance * ; toutes les troupes et tous les corps religieux assistèrent a ses obsèques, qui furent célébrées avec pompe. On remarquait dans le cortège les consuls, l'assesseur, les quatre capitaines de quartier, le père et les frères du défunt3.

' L'ouverture se fit le n mars 1597.

aM. Fouilloux, fabricant de noir animal, est aujourd'hui possesseur de ce local et du tombeau de Libertat, placé au coté gauche du chœur de Pancienné église.

3 Barthélemi Libertat obtint, à la mort de Pierre, le commandement du fort de Notre- Dame-de- la-Garde, et fut fait capitaine de galère. Il obtint aussi fa charge de viguicr, sur la demande du conseil de ville.

DÊ MARSEILLE. I§r>

Guillaume Duvair et tous les magistrats de la chambre souveraine menaient le deuil. Au retour du convoi , et devant la maison de Libertat Duvair prononça une harangue funèbre f.

Le conseil municipal décida 3 qu'une statue serait elevec a Libertat , et que , le 1 7 février de chaque année , le viguier et les consuls assisteraient au service funèbre fait aux frais de la ville4 pour honorer la mémoire de cet homme qui ne fut qu'un assassin sans courage. Le misérable ! méritait-il des honneurs publics, récompense des vertus civiques et du patriotisme désintéressé? Ah! la voilà toujours l'injustice des hommes!

' Pierre libertat logeait à la rue de Lorette, en face du couvent des Clairistes. L'église des Servîtes, ou de Notrc- Dame-de-Lorette , avait donné son nom à cette rue.

1 Œuvres de Duvair, p. 734.

1 Par délibération du 8 novembre i5o8.

Par autre délibération du ag juillet 16 10, la statue fut placée sur la porte royale , et on fit graver au bas l'inscription suivante, composée par Lazare Cordier, avocat :

Occisus juste Libertœ Casalus armis,

Laus Chris to, urbs régi, Ubertas sic datur urbi.

C'est la même statue qui, dans le dernier siècle, a été placée a l'hôtel de ville, et qui s'y trouve encore.

* Le clergé institua aussi une procession générale qui se faisait encore en 169a, ainsi que l'atteste Fouvrage intitulé : Officia propria sanctorum Massiliensis EccU'siœ , p. 106.

Le service funèbre se fit jusqu'à la révolution , mais un seul échevin y assistait sans appareil et sans éclat : revêtu de son chaperon , il représentait le corps municipal.

Grâce a Dieu, elle n'est pourtant que passagère, et la morale éternelle finit par reprendre ses droits. Après tous ces jugements dictés par l'enthousiasme des factions triomphantes, arrive la froide sentence de l'impartial avenir et de la postérité vengeresse. Alors la vérité, dissipant les nuages qui obscurcissaient son front, charme tous les regards par son éclat céleste ; l'ordre est alors rétabli , chacun est mis a sa place , et de méprisables idoles tombent dans la poussière.

Page 1