‹ Histoire de MarseilleChapitre 5 sur 25 · II. IO · texte numérisé non relu

II. IO

maître de Marseille; mais la comtesse de Sault était un grand obstacle au succès de cette entreprise. Il ne renonça pas à son projet; et comme il dirigeait les délibérations du parlement ligueur, il voulut employer contre son implacable ennemie la majesté des lois, avant de recourir a la force des armes. Il accusa cette dame d'avoir entretenu des intelligences avec Lavalctte pour lui livrer la ville d'Aix, et le parlement la décréta d'ajournement personnel. Le duc gagna ensuite Méolhon, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde, homme sans foi, mais hardi et bon pour un coup demain. Dans la nuit du 16 novembre 1591, Méolhon escalada le monastère de S1. -Victor, à la tête de trois cents hommes, et s'y établit. Il vit bientôt arriver auprès de lui les conseillers Flotte , Vento , Villeneuve et l'avocat-général Laurens , commissaires du parlement. En même temps, le duc de Savoie lit avancer des troupes vers Marseille. Alors se manifeste l'horreur de la domination étrangère. Casaulx appelle aux armes tous les habitants. Ils répondent à cet appel patriotique , forment de nombreux bataillons, et déposent des offrandes pour les frais de la guerre. Un drapeau rouge est arboré à l'hôtel de ville *. Plusieurs batteries sont dressées pour battre le monastère; mais, avant de commencer le feu, le premier consul

1 Loirvet, ourr. rit., a* partie.

députe vers Méolhon Jean Faudran , François d'Àix et Cordier , pour le sommer de se rendre. Celui-ci répond qu'il ne sortira que par Tordre exprès du duc de Savoie et du parlement. Casaulx lui fait trois autres sommations, et Méolhon demande une suspension d'armes jusques au lendemain. Le terme étant expiré, et Méolhon ne capitulant pas, l'artillerie marseillaise commence à foudroyer les remparts de l'abbaye et y fait une brèche considérable. Les ennemis envoient un parlementaire, mais Casaulx ne veut pas le recevoir, et le feu continue avec plus de vivacité. Le fort de Notre-Dame-de- la-Garde , sur un signal donné par Méolhon, tire sur la ville quelques coups de canon qui ne portent pas. Alors le gouverneur rebelle, convaincu de l'inutilité d'une plus longue résistance, demande à capituler avec les honneurs de la guerre , et charge de cette mission Etienne Gras, prieur de Sl-Victor. Sa proposition est acceptée*, le monastère est évacué; Fabio, fils de Casaulx, y entre avec une garnison de cent hommes , et les troupes savoyardes, après avoir ravagé le territoire, battent honteusement en retraite. La ville manifeste sa joie par des fêles pompeuses; et, dans une procession générale, où marchent tous les corps de métiers enseignes déployées, la comtesse de Sault, le viguier et les consuls portent des flambeaux entourés de laurier.

Le duc de Savoie fut vaincu à Vinon 1 par les troupes royales sous les ordres de Lavalette , qui, bientôt après fut blessé à mort au siège de Roquebrune , château de la vigucrie de Draguignan. Charles-Emmanuel, voyant que les royalistes, au lieu de se décourager, reprenaient des forces nouvelles, quitta le pays, après avoir perdu de sept à huit mille hommes et dépensé des sommes énormes. Le duc d'Epernon , frère de Lavalette , arriva en Provence avec le titre de général de l'armée royale.

L'époque des élections arriva, et l'assesseur Saquier, aflidé de Casaulx, dit, dans le conseil municipal , que le premier consul avait trop bien justifié la confiance publique, avait trop bien mérité de la patrie, pour qu'il se démît de ses fonctions. «Marseille, ajouta-t-il, espère que Casaulx ne lui refusera point son dévouement et son patriotisme. Dira-t-on que les règlements s'opposent à sa réélection? Pitoyable argument, objection sans valeur! Quoi donc? ne sera-t-il pas permis de consulter avant tout les vœux de la cité , l'intérêt général ? Il est une loi suprême qui domine toutes les conventions sociales , c'est le salut du peuple. Au nom de cette loi sacrée , vous devez supplier Casaulx de ne pas déposer

* i5 décembre i5<)i.

m 11 février i5oi.

son chaperon consulaire. 0 mes concitoyens, n'est-ce pas là votre sentiment?» Oui, oui, s'écria rassemblée. Casaulx feignit de résister; mais il céda enfin, disant que le souvenir honorable de tant d'estime et de bonté ne sortirait jamais de son cœur reconnaissant ; que servir le pays avec zèle était pour lui le devoir le plus saint et la gloire la plus pure. L'assemblée l'applaudit et le confirma d'un consentement unanime dans ses fonctions de premier consul ; mais elle changea ses deux collègues.

De Carces , qui était toujours l'ennemi de la comtesse de Sault, tenait la campagne avec un corps d'armée assez considérable , et avait pour lieutenants le comte de Suzc son beau-frère, Saint-Roman et Alamanon. Il forma le dessein d'arracher Marseille à la domination de Casaulx, et fixa l'exécution de cette entreprise dans la nuit du 5 au 6 août 1592. Il vint prendre position à Gardannc avec 1 400 arquebusiers et 400 hommes de cavalerie, et ordonna a Saint-Roman de s avanccr vers Marseille avec 250 soldats d'élite, de se mettre en embuscade a cinq ou six cents pas de la porte d'Aix , et de s'emparer de cette porte le lendemain à neuf heures du matin , parce qu'à cette heure- là chacun quittait le corps -degarde pour aller dîner '. De Carces devait s'ap-

' OaufiuW , f. ii , liv. xir.

procher avec toutes ses troupes pour soutenir son lieutenant. Au moment oîi celui-ci distribuait la poudre aux soldats, un d'entre eux laissa tomber par mégardc près des barils une mèche allumée. L'explosion fut horrible, et comme les soldats avaient leurs rangs serrés , il y en eut peu qui n'en demeurassent blessés. Tous furent jetés à terre, et quarante eurent le visage et presque tout le corps brûlés. Saint-Roman chercha son salut dans la fuite, et Casaulx, averti de la présence de l'ennemi par le bruit de l'explosion , le poursuivit avec un détachement considérable, et emmena prisonniers les malheureux que le feu avait blessés. Les Marseillais nommèrent cette journée la journée des brûles 1 . Cette entreprise manquée servit a consolider . le pouvoir de Casaulx , qui ne se montra plus en public qu'avec une escorte de seize mousquetaires. Cependant son influence était balancée par celle de la comtesse de Sault; et comme, dans son ambition satisfaite , il n'avait plus besoin de cette protectrice embarrassante, il chercha l'occasion de l'éloigner sans paraître ingrat. La comtesse, toujours plus active, était allée conférer à Agde avec le connétable de Montmorency, dans Tintérêt du commerce marseillais f. Pendant son

' Papon , t. it, liv. xit.

• Gaufiidv , t. il , liv. xir.

absence , Louis d'Aix répandit contre elle des bruits injurieux , et fit tous ses efforts pour la rendre odieuse. Cet homme, dévoué a Casaulx , dont il était la créature, jouissait de quelque crédit, parce qu'il était lieutenant du viguier. La comtesse retourna a Marseille sur la galère du connétable avec une.garde d'honneur de soixante mousquetaires , et Casaulx la reçut avec de grandes démonstrations d'amitié ; mais le peuple mécontent cria qail fallait la chasser comme une ennemie qui voulait mettre la ville au pouvoir des huguenots et de Montmorency. Cette dame , étonnée de tant d'inconstance , recourut aux conseils de Casaulx, qui, feignant de plaindre son sort, lui fit pourtant entendre qu'elle devait se soumettre aux volontés du peuple, et faire volontairement ce que plus tard elle ne ferait que par force. Elle vit alors que Casaulx n'était pas étranger aux manoeuvres dont elle était victime; mais, toujours maîtresse de ses passions, elle dissimula son ressentiment et s'embarqua pour Toulon avec Castellane-Besaudun , qui reçut bientôt du duc d'Epernon le commandement de cent chevaulégers.

Louis d'Aix eut le bâton de viguier, et marcha avant Casaulx dans la hiérarchie des pouvoirs ; mais, en réalité , il lui fut toujours subordonné : il ne se permit pas une seule fois de contredire <es opinions et de s'opposer a ses volontés.

L'année du consulat étant expirée, Casauhcrut devoir ne point se démettre de ses fonctions, et se fit associer deux autres collègues. Il écrivit au pape Clément vin que sa seule intention était de conserver Marseille à la religion catholique. Le souverain pontife lui répondit avec beaucoup de bienveillance. Le duc de Mayenne rengagea a envoyer desdéputés aux étals-généraux de la ligue qu'on devait tenir a Paris. Casaulxfit nommer par le conseil de ville Jean de Paulo, doyen des chanoines de la cathédrale, l'assesseur Cosme Deidier et Jean-Jacques Cordier. De Paulo mourut en chemin, Dcidicr retourna sur ses pas, Cordier seul assista a l'assemblée, et obtint en faveur de Marseille plusieurs privilèges importants, notamment une extension de juridiction accordée aux consuls, qui eurent la faculté de prononcer des amendes de i5 livres pour contravention de police

Casaulx et ses adhérents dirigèrent toutes leurs vues vers la résistance qu'ils devaient opposer au duc d'Epernon , lequel avait a cœur de réduire Marseille à l'obéissance royale. D'Epernon se saisit à Toulon d'un vaisseau marseillais, et le conseil municipal décida que des députés lui seraient

* Cette faculté était à peu près illusoire à cette époque, car rien ne bornait l'autorité de Charles Casaulx, qui exerçait un pouvoir absolu.

envoyés pour le prier d'abandonner cette prise; qu'il était convenable de n'employer qu'un langage plein de fermeté, et de proscrire ces formules adulatrices indignes d'un peuple qui voulait être libre. D'Epernon reçut fort mal les députés ; et, lisant au bas de la lettre que ceux-ci lui remirent, vos bons amis les consuls de Marseille , il se prit à rire, les accabla de sarcasmes de mauvais goût, si familiers h l'insolence aristocratique, et 6nit par dire qu'il ne relâcherait le vaisseau que lorsque Marseille abandonnerait la cause de la ligue. Ce navire, qui était mal gardé, profita d'une négligence si favorable, mita la voile par un beau temps, et arriva heureusement a Marseille

Le duc, vivement blessé, se mit aussitôt en campagne et rangea sous ses lois Gardanne et Àuriol. Il entra dans le territoire de Marseille, le 8 avril 1593. Un parti ennemi, composé de 300 hommes de cavalerie, s'avança jusqu'à 'la plaine S'-Michel , oii il enleva quelques personnes et des bestiaux qu'il emmena à Aubagnc. Le 12 du même mois, dans la nuit, le duc, à la tétc de 4000 arquebusiers et de 1200 chevaux, vint surprendre la ville, et renversa une porte par le moyen d'un pétard. Il lui fallait en renverser une autre, et le pétardier Fournier, chargé de cetle opération, échoua complètement. LcsMar-

Sur M fin de i uj.>.

seillais, se levant en masse, firent une sortie et mirent en fuite les troupes royales, qui prirent la route de Roquevaire et emportèrent d'assaut ce bourg fortifié. D'Epernon fit pendre le capitaine Bourdon et trente-cinq habitants, se vengeant, par cette froide barbarie, de l'affront essuyé sous les murs de Marseille

Casaulx et d'Aix, se perpétuant dans leurs fonctions , firent des levées de troupes et mirent la ville sur un pied respectable de défense. Pour s'assurer des dispositions du peuple, ils donnèrent une fausse alarme , firent courir le bruit que l'ennemi s'était rendu maître de la porte royale, et eurent le plaisir de voir en peu d'instants vingtmille hommes se présenter armés pour la défense des foyers domestiques.

Ils recurent, bientôt après, une lettre du sultan Amurat m, qui les engageait a se soumettre a l'autorité royale 1 : « Ayant appris, leur disait-il, « que vous persistez dans vos mauvais desseins , « que vous refusez a votre maître l'obéissance et « Thommage qui lui sont dus , nous vous enjoi- « gnons, quand les valeureux entre leurs sem- « blables Méhémet et Mustapha , cadpigis de

' Louvet, ac partie. — Gaufridy, t. h, Hv. xiv. — Ruffi , t. i , liv. ix, ch. m. — Papon, t. iv, liv. xn.

a Papon fait observer avec raison que l'ambassadeur «le France à Constantinople avait sans doute imaginé ce moyen pour ramener Marseille à l'obéissance du roi.

« notre Sublime-Porte, seront arrivés, de rendre « obéissance au magnanime et très puissant Henri, « empereur de France, comme vous avez fait aux « autres empereurs ses prédécesseurs ; et, si vous « persistez dans votre sinistre obstination , nous « vous déclarons que vos vaisseaux seront confis- « ques et les hommes faits esclaves 1 .... »

Les duumvirs eurent aussi besoin de veiller a leur propre sûreté et de parer les coups de la vengeance. Un bigarrât banni conçut le projet d'attenter à leurs jours : c'était Porcin, qui avait plusieurs fois pénétré dans la ville sous divers travestissements, et qui savait que le consul et le viguier se promenaient tous les soirs sur la place Neuve, oîi un de ses amis possédait une maison. Porcin y embusqua quatre conspirateurs qui devaient simultanément faire feu sur Casaulx et sur d'Ail ; lui-même devait se placer dans le voisinage avec quelques conjurés, pour être prêt à tout événement et proclamer le gouvernement royal. Casaulx découvre le complot : l'heure, le lieu de • exécution, le nom des conjurés, tout lui est dévoilé par sa police vigilante. L'intrépide consul se rend à la place Neuve, accompagné de Jean Altovitis , son cousin , et de quelques gardes. Désignant du doigt la maison des conspirateurs :

' Au premier jour de la lune sainle du Kamazan, Tan mil *t unième ; ce qiû revient au commencement du mois de mai àc i'an i5r)V

CJest-là} dit-il, que se sont enfermés les traîtres- Art même instant on tire sur lui, de cette maison, quatre coups de mousquet qui ne l'atteignent pas: Altovitis en est frappé et expire sur-le-champ; Les garde» veulent enfoncer la porte; mais, la trouvant fortement barricadée, ils pénètrent par les toits, massacrent les assassins après une vive résistance, et jettent par les fenêtres leurs cadavres nus et sanglants, qui restèrent exposés sur la place tout le lendemain, jour de la Fête-Dieu. Lia procession générale passa devant ce spectacle d'horreur, et Porcin trouva le moyen de sortir de la ville «.

Casaulx convoqua à Marseille une assemblée desligueurs provençaux: Génebrard, archevêque d'Aix, s'y rendit; Arles, Martigues, Salon et Berrc envoyèrent des députés. Tous les assistants promirent, sous la foi d'un serment solennel, de ne point rompre la sainte union et de se prêter une mutuelle assistance.

Masparaut , maître des requêtes , fut envoyé a Marseille par le duc de Mayenne pour y établir une chambre souveraine. Des événements importants l'empêchèrent d'accomplir sa mission.

Henri iv , ayant embrassé la foi catholique , la ville d'Aix le reconnut 3, et le parlement

' Oaulridy , t. n, Iïv.

3 Dans les premiers jours du mois de janxier i J9/4.

DE M A USE IL LE. ir,7

ligueur se réunit au parlement royal. Le duc tlEpernon, qu'on ne voulait point pour gouverneur , fut abandonné de tous les gentilshommes qui avaient combattu sous ses ordres. Cependant il refusa de se démettre de sa charge , ce qui prolongea les troubles. Marseille, qui voulait ressaisir son indépendance politique , promit de Je reconnaître pour gouverneur de Provence , mais seulement dans tout ce qui intéresserait le bien général du comté; elle exigea qu'il fît son séjour loin du territoire communal.

Méolhon commandait toujours le fort de Notre- Dame-de- la-Garde, mais il ne se tenait pas a son poste, et s'y était fait remplacer d'abord par un prêtre nommé Tornatoris , prieur de la paroisse Saint-Laurent, et ensuite par un capitaine savoyard auquel il avait donné sa sœur en mariage. Casaulx, qui voulait a tout prix s'emparer du fort, jeta les yeux sur Tornatoris pour ce coup de main. Tornatoris logeait encore dans la forteresse, quoiqu'il n'y exerçât aucun commandement. Irrité de sa destitution , il se chargea de l'entreprise et en garantit le succès. 11 ne demanda à Casaulx que deux mousquetaires de sa garde, et ^ adjoignit, pour le seconder, deux prêtres nommés Trabuc et Cabot. Le jour marqué pour l'exécution du complot, les deux prêtres furent admis dans la forteresse, pour dire la messe. Trabuc la dit en effet, portant une cuirasse sous ses habits

sacerdotaux. Bientôt les deux mousquetaires entrèrent pour dîner, disaient-ils, avec Tornatorîs. Alors, tous les conjurés pénètrent dans la salle d'armes, et, s'emparant chacun d'un mousquet, chargent le capitaine savoyard et ses soldats, qui, attaqués à limproviste, résistent pourtant avec vigueur, blessent le prieur de Saint-Laurent et un mousquetaire, et sont enfin obligés de se rendre et d'évacuer le fort. Le prieur s'étant jeté sur un lit de repos pour se faire panser , Trabuc entre brusquement dans sa chambre et l'assassine; ensuite il arbore un drapeau et tire un coup de canon : c'était le signal convenu avec Casauh pour la prise en possession. Fabio, fils du consul, quitta le jour même le commandement du monastère de Saint-Victor et entra dans la forteresse de Notre-Dame-dc-la-Garde avec une garnison dévouée. Le beau-frère de Louis d'Aix , qui jusque-là avait eu la capitainerie de la porte royale, remplaça Fabio à Saint-Victor et fut luimême remplacé à la porte royale par Pierre Libertat \

Libertat avait embrassé avec fureur le parti de la ligue, et les duumvirs, dont il était des plus confidents et mieux appointés 3 , lui témoignèrent beaucoup d'affection. Cet homme , fort asseuré

1 Ruffi , t. i , Uv. ix , ch. m.

a César Nostradainus, p. 1016.

et résolu, noir et carré, privé de l'œil droit qu'il tenait presque tout fermé, et de courage phis hautain que sa sorte ne portait, aspirant à s'agrandir par un ou par autre moyen l, naquit à Marseille , oîi sa famille , originaire de Corse , s'était fiiée depuis peu de temps. Son nom était tiayon , et Libertat un surnom donné a son trisaïeul, lequel avait arraché la vie à deux tyrans qui opprimaient la ville de Calvi, sa patrie; depuis lors, ce surnom resta dans la famille comme on honneur héréditaire \

Les fêtes de Noël approchaient 3, et , suivant l'ancienne coutume, le viguier et les consuls allaient, pendant ces trois fêtes, se prosterner, vers le soir, devant le Saint-Sacrement, exposé

1 Xostradamus , p. 1016.

* Eloge funèbre de Pierre Libertat , par Guillaume Duvair, garde des sceaux de France, p. 734 de ses œuvres. Paris,

De Thou confirme ce témoignage dans un discours qu'il fait tenir à Bausset.

Le notaire Grosson , dans l'Àlmanacb Historique de Marelle de 1789, assure que les registres des notaires de cette fille, antérieurs à 1696, où l'on voit contracter les frères Libertat, prouvent que le véritable nom de cette famille était Bayon.

Duvair s'exprime ainsi : « Baptiste , (ils du libérateur de 1 Calvi , ayant fait plusieurs signalés exploits de guerre , tant « en Sicile qu'en Calabre , même en quelques duels , laissa • «n fils nommé Bartholé, qui se vint établir à Marseille. »

i Toujours en 1594.

dans l'église des prêcheurs. Brancoli , religieux dominicain et parent de Casaulx, crut que l'occasion était favorable pour se défaire de ce consul, contre lequel il nourrissait une haine implacable, parce qu'il ne s'était pas employé à sauver son frère , condamné à mort pour avoir tué un chanoine de Saint-Martin , où ce frère était vicaire. Brancoli se donna pour complice un religieux du même ordre, Antoine d'Atria, Calabrois, âgé de vingt-cinq ans , et les deux moines mirent sous les bancs du chœur des sacs remplis de poudre et de balles d'arquebuse; ils y joignirent une mèche it laquelle ils devaient mettre le feu, sans être aperçus, lorsque d'Aix et Casaulx auraient pris leur place dans le chœur.

Un bruit vague et sourd se répand qu'un complot est tramé contre les duumvirs; mais on ne connaît ni les auteurs, ni les détails, ni le jour de l'exécution. On dit seulement que le viguier et le premier consul doivent être enlevés a l'église. Quelques bigarrats sont aussitôt arrêtes. D'Aix et Casaulx prennent toutes les mesures que la prudence exige, et vont, le jour de Noël, entendre, suivant l'usage, la messe à la Major, en grande cérémonie. Ils voulurent en imposer au peuple par un redoutable appareil militaire. Une compagnie de mousquetaires ouvrait le cortège; elle était suivie de deux cents arquebusiers ; une centaine de clients et de serviteurs

DE MARSEILLE. lui

marchaient ensuite, le pistolet a lu main; puis venaient le viguier et les trois consuls , couverts de la cuirasse, environnés d'une foule d'amis armes de toutes pièces , parmi lesquels se trouvait Bequet , beau -frère de Brancoli ; trois cents arquebusiers fermaient la marche. La messe se termina sans accident , et d'Aix et Casaulx se retirèrent avec la même escorte.

Bequet alla voir Brancoli , et la conversation t'engagea sur les affaires publiques. Le moine , exhalant sa rage contre Casaulx, dit qu'il ^aspirait qu'à venger la mort de son frère. Bequet vint alors rapporter à Casaulx qu'il croyait avoir découvert un des auteurs de la conspiration ; mais il ne voulut le désigner que lorsque le consul lui eut juré que cet homme aurait la vie sauve et que la rigueur des lois ne s'appesantirait que sur ses complices. Brancoli interrogé nie d'abord, avoue tout ensuite , et d' Atria fait un semblable aveu.

Louis d'Aix et Casaulx se rendent à l'église des frères prêcheurs 1 , et font briser leur banc a coups de hache ; on en sort les sacs de poudre , et les assistants épouvantés se précipitent vers la porte. « Ne fuyez pas ! s'écrie Casaulx d'un ton « d'inspiré ; braves amis , ne fuyez pas ! Dieu , n qui protège les bons et punit les pervers , n'a

' La seconde ftte de Noël.

i6i HISTOIRE

pas voulu que l'atroce dessein de quelques mi- « sérables s'accomplît. Rendons à ce Dieu de jus- « tice de sincères actions de grâces. » Aussitôt toutje monde se prosterne et prie avec ferveur1.

Brancoli reçut son pardon ; mais Antoine d'Atria et un marin, convaincu d'avoir participé à son crime, furent condamnés à être pendus *. La sentence porta que leurs cadavres seraient brûlés, et les cendres jetées au vent. Comme les circonstances exigeaient de prendre des mesures extraordinaires, on mit en état d'arrestation Dominique d'Andréa, seigneur de Venelles, Pierre d'IIostagier , Jeanne Bouquin , veuve du malheureux Lenche, et Marguerite Glandevès, épouse de Jean Riquetti-Mirabeau ; Lazarin Doria , âgé de quatrevingts ans , François Bouquier et sa famille , furent expulsés de Marseille- et les duumvirs rendirent un décret portant que tous les parents et les serviteurs des émigrés eussent à sortir de la ville en toute diligence 3.

Le roi avait envoyé en Provence Dufresne, secrétaire de ses commandements, pour s'informer de l'état des affaires, et pour remettre des lettres à Louis d'Aix et a Casaulx. Dufresne , n'osant pas les porter lui-même, les envoya par un trompette qui les remit au viguier ; celui-ci , après les avoir

« Gaufridy, t. n, liv. xt.

• Le 9 janvier 1595.

a Ru/fi, t. i, liv. ix, ch. m.

lues, les foula aux pieds, ordonna l'arrestation du trompette et lui fit couper les oreilles '.

Dufresne, agissant comme commissaire du roi, <omma le duc d'Epernon de quitter le pay# Celui-ci répondit qu'ayant acquis le commandement par ses travaux , il ne voulait point l'abandonner, et que si le roi lui-même venait , il lui servirait de fourrier, non pour marquer les logements , mais pour les brûler sur son passage.

La nouvelle de la réconciliation d'Henri iv avec le souverain pontife arriva bientôt en Provence. La ville d'Arles reconnut le roi-comte : toutes les communes insurgées se placèrent sous son autorité tutélaire. Le il novembre 1595, le parlement vérifia les lettres royales portant nomination du duc de Guise , fils du Balafré , au gouvernement du comté, oii d'Epernon faisait de vains efforts pour conserver un pouvoir expirant.

Marseille, ne perdant pas courage, refusait de se soumettre , et Casaulx n'était pas homme à abandonner ses grands projets. Le duc de Mayenne, forcé de se réconcilier avec le roi, écrivit aux duumvirs marseillais pour leur proposer de les faire comprendre dans l'accommodement; mais ceux-ci repoussèrent les offres les plus séduisantes. Les intérêts de Mayenne leur étaient alors étrangers. Que leur importait la

' Papon, t. iv, liv. xii.

cause de la ligue? ils ne s'en étaient servis que comme d'un moyen favorable au triomphe d'une cause plus glorieuse et plus sainte. Le temps était pass^DÙCasaulx, turbulent sans patriotisme , ressemblait à tous ceux qui voulaient mettre à profit les malheurs publics , parce qu'ils avaient une fortune à faire. Ce n'était plus cet agent de la comtesse deSault qui bornait ses désirs k la possession du chaperon consulaire, sous le régime des chapitres de paix. Oh ! que les circonstances avaient changé ! Lorsqu'on se jetait en aveugle au milieu d'une anarchie dévorante , lorsqu'on se disputait des lambeaux teints de sang, lui? qui se sentait une ame haute et un cœur résolu, ne pouvait pas rester tranquille spectateur de ces luttes acharnées. Lorsque toutes les fonctions publiques étaient, pour ainsi dire, au pillage, pouvait-on lui reprocher de s'emparer des meilleures, qu'il regardait comme le prix de l'audace et du talent? Pourquoi, maître de la victoire, aurait-il laissé triompher des rivaux qui ne le valaient pas? Consul perpétuel, magistrat sans contrôle, il avait plus que ce qu'il espérait d'abord, et pourtant son ambition n'était pas encore satisfaite : inquiète, ardente, elle se proposait un but plus élevé. La ligue obéissante jurait fidélité k Henri iv; et Casaulx, ligueur sans conviction , persistait k lui refuser sa foi . Cet homme , que voulait-il donc ? Esprrait-il asseoir sa puissance absolue sur des fon-

déments durables? Se flattait-il de consolider un régime dictatorial dans une ville où toujours fermenta le généreux amour de la démocratie? Ne craignait-il pas de lasser la patience de ses concitoyens, et les méprisait-il assez pour les supposer capables d'une si grande lâcheté? Non , telle ne fut point sa pensée ; car il comprenait trop bien ses intérêts et jugeait trop bien sa position. On ne peut en douter : il aspirait à l'honneur de rendre à Marseille son ancienne souveraineté politique , et cette souveraineté ne pouvait avoir d'autre base que le régime républicain. Sans doute, Casaulx aurait eu une bonne part dans le partage des pouvoirs, car les restaurateurs de la liberté ne perdent pas toujours le fruit de leurs travaux , et la reconnaissance nationale leur décerne une récompense méritée; mais, lui qui voulait conquérir la gloire la plus pure qui puisse sourire à la raison humaine , lui qui voulait inscrire son nom parmi ces noms illustres qui font l'orgueil dès peuples affranchis, n'aurait-il pas brisé les faisceaux de dictateur? Il ne s'agissait pour Marseille que de traverser un despotisme passager, pour aller se reposer a l'ombre tutélaire de ces lois républicaines qui vivifient de leur feu créateur et la vertu et le génie Un jour Casaulx

se dévoila tout entier. Robert de Ruffi 1 , son ami ,

' Parent de l'ancien historien de Marseille.

i56 HISTOIRE

qui, suivant un ancien historien avait la fleur de lys fort avant dans le cœur, le suppliait de se donner à la France. Non, non , lui répondit le consul indigné , je veux rendre à ma patrie la liberté qui fit luire pour elle des jours si heureux. Rien ne saurait me détourner de cette résolution. Puis, tirant un poignard : Ne me parlez jamais, s'écria-t-il, déplacer Marseille sous l'obéissance royale; ce fer, ce fer vengeur vous percerait le sein • .

11 fallait aux duumvirs des forces suffisantes pour résister au duc de Guise 3, qui s'efforçait de se rendre maître de Marseille. Ils chargèrent le docteur Mongin , le notaire François Casaulx et Nicolas David, d'aller demander des secours au roi d'Espagne, qui accueillit les députés comme les envoyés d'un peuple indépendant. Le jour de l'audience, il mita leur disposition le carrosse des ambassadeurs, et les reçut dans un pompeux appareil. Environné de toute sa cour, il fit une réponse très bienveillante à leur harangue, et les adressa ensuite a son sécrétaire d'état don Juan de Jdiaques, comte de Castelrodrigo. On dressa bientôt les articles d'un traité qui portait en substance que le but principal des parties tendant a la conservation de la sainte foi , on ne souffrirait

• Gaufridy, t. n, liv. xv.

* Td.

3 Le duc de Guise cntri en Provence le i\ novembre 15^5,

dans Marseille et dans son territoire d'autre eulté religieux que le culte romain ; que cette ville ne reconnaîtrait point Henri de Bourbon pour roi ; qu'elle ouvrirait ses portes aux armées de S. M. catholique , et les fermerait à ses ennemis ; qu'elle ne contracterait aucune alliance sans le consentement de la cour d'Espagne ; qu'à ces conditions , le roi prendrait Marseille sous sa protection spéciale , lui fournirait de l'argent et des munitions de guerre , lui assurerait dans tous ses états la liberté du commerce '.

Un peu avant ce traité *, Charles Doria, fils d'André Doria, prince de Melphi , qui commandait une escadre espagnole sur les côtes d'Italie ,

■ Que esta confédération se entienda que tiene por fin el servitio de nuestro senor y augmenta de nuestra santa fc catholica y conservation de Marsella, donde non se advertira ny consentira, por ningun caso, ny de su territorio y dominio, otro exercitio que el catholico.... que la dicha villa non rcconosceraàHenrico de Borbon en ningun tiempo... que ternen al puerto de Marsella y los démos que viniessen à su dominio, y mando abiertos y seguros à las galeras y naos , y otros baxe les y armadas de SuMagestad Catholica... que no haran pactos y conciertos ny confédération ion otro , sin expresso consentimientoy voluntad de Su Magestad.... que Su Magestad con lo dicho tomara la villa de Marsella à su protection , acudira à su defensa contra los que la quisiercn offender... que por ayndar tambien con dinero.... que los de Marsella saran bien vistos y recebidos en todos los puertos y tierras de qualesqnier regnos y estados de Su Magestad, ternan su commercio libre....

* Il est a la date du 10 janvier 1 !î«y>.

prit sur lui de détacher quatre galères , et de les envoyer avec quatre cents soldats au secours de Marseille ; elles entrèrent dans le port le 28 décembre 1595, et, quelques jours après, Charles Doria arriva lui-même avec huit autres galères et mille fantassins d'élite. Le roi d'Espagne approuva la conduite de son amiral , et les Marseillais Teçurent les troupes espagnoles avec de grandes démonstrations de joie. On a dit que Casaulx voulait vendre la ville aux ennemis de la France; mais le texte du traité d'alliance entre Marseille et l'Espagne ne repousse-t-il pas cette assertion, qui est d'ailleurs détruite par la vraisemblance ? Les Espagnols n'entrèrent pas dans Marseille comme des conquérants, mais seulement comme des auxiliaires, suivant l'esprit de la ligue, qui toujours servit de prétexte a la glorieuse pensée du consul réformateur. Qui soutenait ce consul? N'était-ce pas le même parti qui, accueillant d'abord le duc de Savoie, l'avait ensuite combattu avec ardeur, pour défendre contre son ambition l'indépendance provençale? Casaulx n'avait-il pas dirigé ce mouvement patriotique? Et ce parti serait allé de gaîté de cœur au devant de la domination espagnole! Et Casaulx en aurait été l'organe ! 11 est temps que ces erreurs populaires s'évanouissent devant le flambeau d'une critique impartiale.

Marseille ?e trouvait dans une position fà-

cheuse : son indépendance était menacée par les royalistes exilés , qui conspiraient avec les autres royalistes restés dans la ville, oii le duc de Guise avait des intelligences. Le notaire Geoffroy-Dupré, secrétaire du conseil municipal , l'avocat Nicolas de Bausset, réfugié à Aubagnc, et Pierre Libertat, comblé des faveurs de Casaulx, dirigeaient ce complot. Ils étaient secondés par Ogier de Riquetti, Gaspard Séguin, Désiré Moustiers, Nicolas d'Arvieu, Honoré de Rains et Jean Yiguier. Dupré et Bausset curent une conférence dans une maison de campagne, non loin d'Aubagne ; ils délibérèrent en quelle sorte il se fallait gouverner pour conduire l'œuvre au sommet de sa perfection 1 , et Bausset se chargea de s'entendre avec le duc de Guise. Il se rendit à Aix auprès de ce prince, et, soignant les intérêls des conspirateurs, il voulut régler avant tout le prix de leurs services. Le duc promita Libertat, sous le bon plaisir du roi, la somme de cent soixante mille écus , le commandement de la porte royale, celui du fort Notre-Damc-de-la- Garde et de deux galères, une terre de 2,000 t'eus de rente et une abbaye de 1,500, les droits sur l'épicerie et la droguerie apportées par des vaisseaux étrangers, et plusieurs autres privilé-

• La Royale Liberté de 31arseille, ou Histoire véritable delà Réduction de la ville de Marseille à l'obéi --.santé du Roi, par Deimier, a" édit., pag. 21.

ges aussi exorbitants. II promit le consulat à Ogier de Riquetti, a Gaspard Séguin et à Moustiers; d'Arvieu, Barthélemi Libertat », de Rains ctViguier, devaient être nommés capitaines de quartier. Bausset se contenta de la charge d'assesseur \ Geoffroy-Dupré voulut rester secrétaire du conseil de ville; mais comme le sang de Casaulx devait lui être de quelque profit, il crut faire le modéré en ne vendant ce sang que 5,000 écus. Ainsi, rien de patriotique n'entra dans la pensée de tous ces conjurés, qui ne travaillèrent que pour leur compte.

Le duc de Guise, plein d'espérance en leur coopération , crut qu'il lui serait facile de surprendre Marseille. D'abord, il donna ordre au capitaine Boyer d'aller avec ses c h ev au- légers jeter l'alarme dans les campagnes, pour refouler dans la ville les paysans, qui pouvaient nuire à ses projets en avertissant la garnison. Le 6 janvier 1596, a l'approche de la nuit, il s'avança lui-même à la tête de mille chevaux et de quatre cents hommes d'infanterie. Les duumvirs connaissaient son entreprise , et avaient pris toutes les mesures nécessaires pour le punir de sa témérité. 11 se disposait à attaquer un bastion , lorsque plusieurs feux parurent sur la courtine, et l'artillerie foudroya les assaillants. Trois fois il vint a la

' Frère du fameux Libertat.

* Papon, t. iv, liv. xm.

charge , trois fois il fut repoussé. Désespérant enfin du succès, il donna le signal d'une honteuse retraite ».

Cependant les serviteurs mercenaires de la cause royale supplièrent le duc de tenter une nouvelle attaque. Nicolas de Baussct, leur interprète , Tassura que cette entreprise ne pouvait pas manquer, parce que le peuple marseillais, murmurant contre les Espagnols, qu'on lui représentait sans cesse comme des dominateurs déguises, embrasserait avec des transports de joie ses enseignes libératrices; que Libertat et ses amis lui ouvriraient la porte royale, et qu'une résistance sérieuse deviendrait impossible. Le gouverneur, séduit par ces motifs, choisit le 17 février pour (exécution.

Libertat et les principaux conjurés avaient résolu de poignarder les duumvirs au milieu de leurs gardes, si le duc de Guise ne se présentait pas sous les murs de la ville le jour fixé. La veille de ce jour mémorable, le capitaine de la porte royale et sept autres conspirateurs se rendirent i\ l'église des religieuses de Sion , armes chacun (furie bonne dague qu'ils portaient dans leur manchon ; ils firent leur prière devant le Saint- Sacrement, et recommandèrent leur affaire à Dieu Pendant qu'ils élaient ainsi prosternés,

• Gaufridy, t. 11 , liv. xv.

* Ruffi, t. i, Iiy. ix, ch. it.

ils entendirent au dehors des clameurs confuses. Quelques détachements français venaient faire des escarmouches auprès de Marseille. Les conjurés sortirent aussitôt de l'église, et s'avancèrent vers la porte royale, où un triste spectacle frappa leurs regards : on venait d'y porter les corps de quinze paysans tués dans les campagnes. Casaulx et d'Aix ordonnèrent a leurs escadrons de cavalerie légère et à cinq cents hommes de l'infanterie espagnole de poursuivre les troupes royales. Celte colonne ne rencontra personne jusqu'à Saint-Julien, et rentra dans la ville, enseigne déployée. Les esprits étaient dans l'attente de quelque grand événement. Tout présageait une catastrophe.

Dans la nuit , le duc s'approcha des remparts , et de Rains , après avoir passé le port a la nage , vint lui dire que les duumvirs n'avaient aucun soupçon. Ceux-ci avaient la coutume de franchir les murs, tous les malins, pour aller à la découverte. Il était convenu que Libcrtat ferait abattre le trébuchet de la porte royale , qui seule restait ouverte ; que , par ce moyen , les Français battraient Casaulx et d'Aix , qui demeureraient sans secours et ne pourraient se réfugier dans la ville, oii le duc entrerait aussitôt.

A la pointe du jour, Libcrtat se rendit à la porte royale , accompagné de ses deux frères, Antoine et Barlhélemi , de ses deux cousins-germains , Ralthasard Arvîcu et Tierrc -Vlatalian , de Jean

Laurens et de Jacques Martin. Quelques soldats du duc de Guise se montrèrent et coururent sous les remparts. Libertat en fit avertir Casaulx et J'Aix. Ce dernier ne tarda pas d'arriver avec un détachement, et il sortit, sans attendre Casaulx, pour faire une reconnaissance. Il fut battu par les troupes royales sous le commandement <TAlamanon , et voulut rentrer dans Marseille, mais il trouva le trébuche t abattu, se mit à courir le long des murs, et pénétra dans la ville au moyen aune corde que lui jeta un de ses partisans qui l'avait aperçu.

Le canon de la ville avait tiré sur les soldats d'Alamanon , el le duc de Guise , croyant que tout avait échoué, se retira à la plaine Saintchel. Pierre Libertat, surpris de cette retraite , ne veut plus que son bras pour soutien, pressé qu'il est de recevoir son salaire. Le consul arrive a*ec ses mousquetaires; Libertat se précipite sur lui; Casaulx s'écrie, en se mettant en défense : Capitaine, que faul-il faire? f^ive le roi! répond Libertat ; en même temps, il lui plonge son 4>ée dans le corps, la retire fumante et la lui plonge encore. Le malheureux Casaulx tombe sur ses genoux , et Barthélemi Libertat l'achève à coups de pique. Un sergent de mousquetaires lève sa hallebarde sur Pierre ; Matalian , détournant cette arme, le renverse d'un coup d'épéc. Les mousquetaires prennent alors la fuite , et les

conjurés s'avancent vers le corps-de-garde placé sur les remparts au dessus de la porte royale. Jacques Martin jette en bas des murailles un soldat qui veut faire résistance. Le commandant se rend , sur la parole que Libertat lui donne qu'il ne sera fait aucun mal ni à lui, ni à sa troupe.

Louis d'Aix s'était rendu à l'hôtel de ville et y avait assemblé 400 hommes, parmi lesquels se trouvait Fabio , brûlant du désir de venger la mort de son père. Le viguier se dirigea avec cette troupe vers la porte royale , pour attaquer Libertat; il fut repoussé avec perte, parce que les troupes françaises sous les ordres d' Alamanon , entrant alors en foule par cette porte, le chassèrent devant elles. Louis d'Aix regagna l'hôtel de ville, où il voulut se barricader. Le peuple s'agita; les royalistes qui étaient dans la ville s'ornèrent tous d'une écharpe blanche et volèrent aux armes. Les soldats espagnols se retirèrent dans leurs vaisseaux. Le président Bernard, qui avait été envoyé à Marseille par Henri iv pour s'efforcer de ramener a l'obéissance Casaulx et d'Aix, sortit de sa maison en robe , une demi-pique à la main , un mouchoir blanc au chapeau, et, suivi de Bourgogne, de François de Cabre , de Pierre de Rulfi , de Boyer, de Guillaume de Saint-Jacques et de François Bellerot, il parcourut les rues aux cris de vive le roi, vive la France! Ces royalistes, bientôt placés à la tête de deux mille hommes, joigni-

rent AI aman on et les soldats français. Ils allèrent attaquer à l'hôtel de ville Louis d'Aix , Fabio et Jérôme, fils de Casaulx. Le parti de l'indépendance marseillaise, accablé par la trahison , n'osa pas en venir aux mains et se dispersa. D'Aix alla s'enfermer dans le monastère de S1 -Victorles fils de Casaulx se réfugièrent à Notre-Damede-la-Garde. L'amiral Doria, trop faible pour comprimer ce mouvement, donna l'ordre d'appareiller au milieu d'une confusion extrême , et la flotte espagnole, en sortant du port, essuya le feu Je la tour Saint- Jean et des batteries placées le long de la côte. Le corps de l'infortuné consul fut abandonné aux femmes et aux enfants, qui lui arrachèrent les yeux, le mutilèrent horriblement, et le traînèrent jusques au cimetière de Saint-Martin, ou ils l'inhumèrent avec des signes d'opprobre1. La populace pilla ensuite sa maison * et celle de Louis d'Aix 3.

' Gaufridy, t. h, liv. xv. — Ruffi, t. i, liv. ix, ch. iv.

a Charles Casaulx avait son hôtel à la rue de la Miséricorde, qui n'existe plus et dont le terrain est occupé par une partie de la nouvelle place , à Test , de l'hôtel de ville. L'hôtel de Casaulx tournait sur la rue Jarente , aujourd'hui des Olives. L'hôtel de la famille Jarente est à présent la belle maison possédée par M* Barthélémy, notaire.

3 « Chascun était extrêmement avide et embrasé de saccager ces deux beaux logis, qui se trouvèrent tout-à-coup remplis, haut et bas, d'une multitude de gens qui faisaient butin de *out ce qui se présentait. C'estait un merveilleux contente-

Le duc de Guise , se présentant à la porte royale, y trouva Libertat, qui le supplia, avant d'en franchir le seuil, de jurer le maintien des libertés municipales. Le duc prononça ce serment, embrassa l'assassin de Casaulx, et entra dans la ville au milieu des bruyantes acclamations que faisaient entendre les royalistes pressés sur son passage. Il alla a la Major pour adresser a Dieu des prières solennelles. Les cris de vive le roi , vive M. de Guise , vive Libertat , étaient relevés si haut qu'on n'entendait pas même le son des cloches qui carillonnaient pour accompagner de leur harmonie V allégresse publique 1 .

Le 20 février, le gouverneur présida rassemblée des notables ; et , après avoir fait lire une déclaration par laquelle les officiers créés par les duumvirs étaient destitués , il promut Libertat aux fonctions de viguier, sous le bon plaisir du

ment aux bons François de voir de quelle joie et de quelle affection ces Marseillois, agités d'allégresse, criaient, prenaient, et couraient partout dans ces maisons, et comme, lorsqu'ils rencontraient quelque chose d'exquis, ils étaient aspres à la curée. Ainsi, à cest heureux et si légitime pillage , il y eut quelques-uns qui s'y firent riches; car, en ne s* amusant point, comme d'autres, à se charger de tableaux et d'autres meubles, ils allèrent tout droist donner dans les cabinets, où ils butinèrent maincts beaux brillants et même un très beau nombre de pistoles et d'autres superbes monnoies. Les habits accommodèrent fort aussi la rapine de qiielque*-uns. - ( Deimier, onv. cité. ) ■ ld.

roi, nomma consuls Ogier de Riquetti , Séguin ci Mousticrs, et donna à Nicolas de Bausset la toge d'assesseur. Le lendemain , on vit paraître douze galères espagnoles, venant de Barcelonne et portant les trois députés de Marseille, de l'argent et douze cents hommes pour renforcer la garnison. Cette flotte rebroussa chemin en apprenant la révolution qui venait de placer la ville sous lesceptre du roi de France. François Casaulx * réfugia à Gênes, et y mourut bientôt de chagrin. 11 fut enseveli avec l'habit de Tordre des cheyalicrs de saint Jacques, que le roi d'Espagne lui avait donné avec une pension de 3,000 écus. Mongin et David se retirèrent à Madrid, et la cour leur alloua 40 écus par mois jusques à la fin de leurs jours.

Le fort de Notre-Damc-dc-la-Garde et l'abbaye Saint-Victor étaient toujours au pouvoir des indépendants. Louis d'Aix, maître du monastère, craignit que ses soldats ne le livrassent aux Français et aux royalistes : il descendit pendant la nuit du haut des murailles par le moyen d'une corde , et chercha un refuge a Notre-Dame-de-la- Garde, °ù les (ils de Charles Casaulx ne voulurent pas le recevoir. Le monastère se rendit aussitôt , et fut remis au pouvoir des religieux. D'Aix , ne sachant où reposer sa tête proscrite, courut à travers les champs du côté de Mazargucs, et se cacha dans «ne caverne, non loin de la mer, où il passa trois

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