‹ Histoire de masquesChapitre 1 sur 20 · NUMÉROTÉS A LA PRESSE · texte numérisé non relu

NUMÉROTÉS A LA PRESSE

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PREFACE

Le masque ? Un cartonnage drôle ou gai de la figure, de la toile métallique disposée en trompe-l'œil ou de la soie peinte et maquillée en visage, oui, c'est tout cela, mais c'est surtout et presque toujours de Thorreup et de l'équivoque, de l'effroi et de la perversité. Ah ! certes, ils sont nombreux ceux qui ne s'égayent plus des chienlits descendus dans la rue, le jour du Mardi Gras ; l'aspect de ces jupes larges ou serrées, de ces bonnets coniques ou plats, des nez gros ou petits et des yeux guetteurs derrière le masque proprement dit, qui fleure la gomme rance et le vernis, oui, toutes ces défroques de visages et d'habits écartent plutôt et glacent.

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Même, qu'ils vaguent, ces masques, par les rues, au plein soleil, la répulsion n'est pas moindre. On les voit, en eflet, sous leurs loques, grêles et hideux ou puissants et rouges ; ils ont des jambes torses, des thorax déjetés, de pires misères peut-être ; ils vont par deux, par quatre, marchant vite, harponnés par l'ennui qui les tenaille et les mord ; ils guettent du plus loin qu'ils peuvent les déguisés comme eux, ils s'interpellent, et ils vont toujours de leur pas alerte, pourchassé, battant les rues, les yeux aux vitres des cafés, les masques exténués et mélancoliques.

Les tristes masques ! Qui dira l'amer plaisir qu'ils ont à galoper ainsi tout le jour, sous la défroque d'un Pierrot ou d'une Rosalinde? Les lazzis les fouailient, ils n'ont pas le cœur à répondre ; le bruit de la rue les étourdit ; il leur semble qu'ils sont des loufoques, des ballottés et des égarés de la vie. Ils n'ont même plus l'idée, après tout cela,

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do se gîter, de gagner un coin. Ils vont, ils galopent et ils attendent la nuit.

A ce moment, on les voit aller brusquement aux lumières et se précipiter en tas aux sous-sols où l'on danse. A peine entrés, furieux de vie et l'âme toute réchauffée, ils clodochent et virent alors sans s'arrêter. Ils pilent de leurs pieds las le dégoût de l'interminable journée, de la morne promenade par les rues ; et bientôt les voici qui deviennent luxurieux et obscènes, ces grands singes excités, aux mains enveloppantes et fureteuses.

Qui donc voudrait en vérité de cette condition des masques? et pourtant le Mardi Gras en enfante toujours ; ils viennent on ne sait d'oia, au reste, de la loge ou des combles, des échoppes ou des beuglants C'est l'armée des « mabouls » qui montre ce jour-là toute la milice et toutes ses réserves; mais c'est aussi, à travers les rues, le laisser-dourre des sadiques, des âatyriàsiques et des riymphomenés*

IV PRÉFACE

Ils errent, ceux-là, ayant abrité leur âme de boue sous la défroque quelconque d'un costume pas cher, et leurs yeux bougeurs cavalcadent sous le masque, débusquent frénétiquement la proie qu'ils pincent et serrent en claquant des dents ; et, le soir, ce sont ces mêmes masques que vous rencontrez tapis sous les rampes d'escaliers ou dans les angles des loges, attendant patiemment, guettant l'heure du matin où tous les vices sont libérés, oii l'orchestre, dans un furieux branle, donne enfin le signal de toutes les hontes.

Fins de bals et fins de masques ! C'est alors le retour, par le- blême des aubes, des inquiétants chienlits, des arsouilles costumés en revenants, des Pierrettes et des Glodoches, des Gendarmes et des Nourrices; et, sous le sel de l'air matinal qui pique et pince, ils vont, les masques, honteux et pressés; ils se hâtent, longent d'un bon pas les boulevards ou tournent au

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coin des mes et, prestes, ils disparaissent.

Où vont les masques? Vers quel grabat ou vers quel labeur ? Celui-ci va-t-il grimper sur le siège d'une voiture de maraîcher ou de laitier, celle-là ira-t-elle à la prostitution, la face encore écaillée et striée par le fard de sa nuit? On ne sait, ils sont malandrins ou commis, bonnes sorties au delà de la permission de onze heures ou filles secourables aux désirs. Celui-ci, ce chicard aux grands gestes de moulin à vent, se dispose, peut-être, à saigner, comme il en a l'habitude, un pante attardé; celle-là, passez vite pour ne point la voir, en tyrohenne, exaucer, au coin d'une borne, le mauvais désir !

Les masques, oui, ils sont les passants de la nuit, les geindres et les grinches du noir; ils épouvantent quand ils débusquent brusquement sur vous, sous le clignotement du gaz, et vous fuyez leurs bonnets pointus, leurs chignons hauts, leurs yeux surtout,

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ces yeux qui vous dévisagent et qui flambent derrière la trame du carton ! Histoires de masques^ histoires donc — logiquement — d'effroi, de perversité et de macabre.

Et, à la vérité, en effet, ne vous attendez pas à lirij une transposition des fantaisies spirituelles et drolatiques d'un Gallot ; car vous ne rencontrerez ici ni FrancaTrippa, ni l^'ritellino, ni ce Pulcinello qui fait révérence, en se cabrant, à la signora Lucretia. Pas davantage, vous ne pourrez songer aux mascarades fleuries des Pater et des Lancret, pas plus qu'à cet élégant et corrompu Gavarni, dessinateur pour costumes de théâtres, qui exécutait, sans se lasser, des chevilles si minces et des mains si longues, si louablement diaphanes ! Mais l'idée de Goya vous peignera, je pense, et telles de ces histoires vous paraîtront le texte idoine a ces planches illustres, où le terrible Aragonais mit en scène les majas, les duègnes vt les vieux beaux d'Espagne, en un mot

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toute la formidable ménagerie des grands vices, qu'il griffa à jamais de sa rageuse et redoutable pointe.

Mais encore, unjour, rappelez-vous, récrivain de ces histoires déclara qu'il admirait James Ensor, le jeune maître d'Ostende, qui a exécuté lui aussi, là-bas, une série merveilleuse de masques aux mufles d'hippocampes ou aux faces de batraciens. Et, en effet, en lisant Histoires de masques^ vous retrouverez le frénétique amant de toute bizarrerie, le glorieux Ensor, embusqué derrière toutes les pages. Il vous semblera même que l'écrivain a eu à cœur de ménager à l'artiste des illustrations parfaites, des ressources dans l'épouvante et dans l'horrible. En tout cas, ces Histoires de masques^ ce sera, pour Ensor, nous en sommes assurés, un texte d'inspiration féconde. Il frémira comme nous à la lecture dé V Homme au bracelet et à celle de la temme aux masques^ et cette active et

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