VEILLÉE D'OMBRES
Les promenades fantomatiques de M™^ Dumersan de Fonvielle, le cauchemar errant de ses apparitions réglées, mathématiques presque, à travers les rues et au Quinconce de la ville ! Péronne en eut dix années l'obsession jusqu'au soir où la folle de la rue du Noir-Lion faillit mettre le feu à une meule de blé et faire flamber (comme paille est le mot) toute la récolte d'un de ses fermiers.
Oh ! cette plate et crayeuse campagne picarde, aux longues routes pavées, plantées de peupliers maigres, la blême étendue des marais de la Somme et de leurs champs de roseaux, et puis, comme un panorama géographique, les lacets de routes au milieu des
récoltes, et, posés çà et là, à des bifurcations et à des carrefours, des amas de points noirs qui sont des villages, horizon d'une écrasante mélancolie qui, durant quinze ans de ma vie, fut le mien! M'"^ Dumersan de Fonvielle avait cinq ou six fermes perdues danç^ la monotonie de ce paysage morne, fermes de tout repos et de bon rapport, dont, depuis la mort du beau colonel, M® Lafenètre, notaire, touchait les revenus. Jamais fermier ne franchissait maintenant la haute grille rouillée de l'hôtel de Méraucourt; Dolorès Herera était bien morte au monde. Ils la connaissaient tous cependant, ne serait-ce que pour l'avoir croisée, les jours de marché, dans son funèbre appareil de Madone d'Espagne, escortée de ses deux suivantes; et puis, une si terrible, une si merveilleuse légende l'entourait, la grandissait dans l'esprit des foules et des campagnes, à la façon d'une espèce d'auréole, auréole de ténèbres et de sang.
Pour tous elle était l'étrangère, l'Espagnole aux aventures mystérieuses et violentes, la femme d'une autre race échappée aux horreurs
d'un viol, et, du fond d'une lointaine province au pillage, arrivée et devenue dame de la ville par la toute-puissance de la beauté et de l'amour. Aux yeux de la génération* présente, elle incarnait la splendide épopée des guerres de l'Empire. C'est sous le vol éployé des aigles de Murât, que cette face léthargique était venue s'échouer en Picardie : à la fois captive et triomphatrice, elle avait été la rançon de la conquête et la revanche amoureuse de la nation vaincue sur le peuple vainqueur : elle était maintenant la folle et la recluse.
Mais pour ressentir complètement l'intense impression dont M"® Dumersan poignait ici les âmes, il faudrait reconstituer le cadre intime et vieillot du Péronne d'alors, l'atmosphère d'ouate et de brume, la vie sommeillante et murée de cette petite ville au rnilieu de sa rivière lourde, des lentilles d'eau de ses fossés et des gazons poudreux de ses remparts ; mais je m'attarde à des songeries et voilà que j'oublie la dernière folie macabre de cette maniaque de M™' Dumersan, esclave
que je suis de mon imagination, tout à coup pris dans les toiles d'araignées des souvenirs.
Par une^tiède soirée d'août, M""" Dumersan, plus somptueusement vêtue encore que de coutume, sortait donc de son hôtel suivie de ses deux femmes. Les « camerera mayor » portaient ce soir-là un étrange bagage, des sièges pliants, des livres d'heures et tout un paquet de cierges. M"'° Dumersan gagnait la campagne par la porte Radegonde, traversait, lente et solennelle, la solitude embaumée du Quinconce et s'enfonçait à travers champs. Avec l'astuce ordinaire des aliénés, M™® Dumersan avait choisi l'heure du souper, l'heure apaisante et douce où tous les travailleurs, sont rentrés dans les fermes. Toute à son idée fixe, M™* Dumersan marcha longtemps. Etrange procession que ces trois femmes en deuil cheminant en rase campagne, sous la lune montante ; car c'était une des plus belles nuits d'été, et dans l'air saturé de miel c'étaient, des deux côtés de la route, des meules et des meules, tantôt de blé, tanbôt de
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seigle, se profilant en noir sur le gris laiteux du ciel. M™' Duraersan allait tenir sa cour dans un de ses domaines. Dans l'orgueil de sa douleur (car la douleur est un encens dont la fumée enivre), M™<= Dumersan se croyait reine d'Espagne; elle avait anobli son Dumersan en le perdant, élevant la noblesse du mort à la hauteur de son regret, elle en avait fait un roi. M'^' Dumersan était reine d'Espagne et c'était son bon plaisir d'aller, par cette lumineuse nuit d'été, tenir sa cour de deuil et de douleurs sur ses terres royales, en pleine campagne, plus près du ciel.
Et avec le froid cérémonial qu'elle observait en tout, M""' Dumersan s'installait au beau milieu d'un champ avec ses deux femmes. Le groupe prenait place à l'ombre d'une meule, la reine imaginaire assise contre, sur un pliant, ses deux dames d'honneur, l'une à droite, l'autre à gauche, sur des sièges bas, à ses pieds. Autour d'elles, c'était un cercle vacillant de flammes jaunes, les cierges déballés de leur paquet, plantés en terre et allumés ; et à la lueur des cires, les deux
servantes, les livres d'heures ouverts sur leurs genoux, entamaient à haute voix les litanies des morts.
M™* Dumersan, elle, impassible et raide, les écoutait chanter ; veillée funèbre, idée macabre et bien digne d'une dévote d'Espagne : l'Espagne, ce somptueux cadavre gainé d'or et de soie, dont le fanatisme est le vautour. Elle était bien de la race et du pays des Isabelle d'Aragon et des Jeanne la Folle, cette veuve d'officier, cette fille de marchands devenue à peine de petite noblesse et qui, dans un champ perdu de Picardie , ressuscitait pour elle les cérémonieuses folies de Charles- Quint à Saint-Just et de Philippe II à l'Escurial.
Elles passèrent là toute la nuit. Au petit jour, les gars de la ferme les trouvèrent toutes les trois endormies, M™' Dumersan demeurée raide, adossée contre la meule, les deux femmes à terre, glissées de leurs pliants. Autour d'elles, c'était la fumée et les dernières lueurs des cierges mourants; et les gars, qui avaient d'abord eu peur de ces trois dames
noires immobiles, eurent une grande colère à cause des mèches encore grésillantes dans les chaumes. Encore un peu, la meule prenait feu : ces gueuses auraient pu incendier toute la récolte : une satanée invention que la leur! Une église est une église et un champ est champ, que diable ! Maître Godron, le fermier de M"® Dumersan, arriva à temps pour reconnaître les trois femmes, leur éviter un mauvais parti. On les ramena à la ferme toutes trempées de rosée et grelottantes : on les réchauffa devant une flambée d'épines, et le fermier, ayant attelé sa carriole, les reconduisit à Péronne. Mais l'aventure fit du bruit.
Les deux Espagnoles de M"^ Dumersan furent appelées chez le maire, M. Triquet de Noirmont ; là, des instructions leur turent données, que les pauvres femmes eurent bien de la peine à comprendre. Ces deux dévouements ne pouvaient se faire à l'idée de ne pas suivre à la lettre les ordres de leur maîtresse ; elles la vénéraient à l'égal d'une sainte et raimaient fanatiquement. De son côté, le
doyen de Saint-Fursy tentait une démarche auprès de la recluse de la rue du Noir-Lion. Grâce à son caractère sacré, il forçait la porte de l'hôtel et pénétrait jusqu'à celle qui lut iM™' de Fonvielle. Que vit-il ? qu'entendit-il dans ce logis de mystère ? L'abbé de Lussanges en garda toujours le secret, mais la porte qui se referma sur lui ne se rouvrit plus désormais pour personne, et M"'® Dumersan ne franchit plus jamais la grille de son hôtel.
Ce fut la maison du silence, la vieille demeure aux persiennes toujours closes, à la façade lépreuse et verdie qui nous faisait baisser la voix et hâter le pas quand, par hasard, nous prenions la rue Mollerue pour aller aux remparts, et encore l'évitions -nous le plus souvent; et sans la petite d'Hameroy, enfant nerveuse et déjà femme, que toute cette histoire impressionnait et attirait, j'aurais plutôt fait, moi, un grand tour pour ne pas passer par là.
IJalaise indéfinissable partagé par toute une ville, atmosphère d'effroi établie à la longue,
comme une barrière, autour de cette demeure hallucinante; il y a plus de trente ans dé|â que celle qui s'y cloîtrait n'est plus, trente ans que M™® Dumcrsan en est sortie, les pieds en avant, pour n'y jamais plus rentrer, et le vieil hôtel de Méraucourt est encore inhabité. La petite ville de mon enfance, elle, dolente et stationnaire au milieu de ses marais, a malgré tout subi l'altération du siècle : le Progrès et les idées modernes ont, en le touchant, transformé peu à peu le Péronne cher à mes souvenirs ; les bombes allemandes de 1870 ont .anéanti les vieux logis à pignons et à charpentes sculptées de la grande place; des maisons neuves les ont remj)lacées. Il en a été de même de la vieille société de la ville, toute de séculaire bourgeoisie et de petite noblesse : des familles entières ont disparu; il en est d'elles comme des petites rues, dont les maisons, ornées de bas en haut de pieuses statuettes, hantent encore mon imagination ; leurs noms seuls subsistent : rues des Naviages, du Vert-Muguet, des Blancs-Moutons, de l'Homme-sans-ïète, rues maintenant bor-
dées de bâtisses neuves, mais évoquant encore une cité du moyen âge dans cette petite ville autrefois seigneuriale, aujourd'hui commerçante, où les plus beaux hôtels des familles éteintes sont tombés et se perdent aux mains de parvenus.
Pis encore : on a parlé de raser les fortifications de Péronne ; les faubourgs demandent à rompre enfin leur double et triple enceinte de bastions et de demi-lunes, et les municipalités de nos jours ne savent guère résister aux réclamations des faubourgs! Que deviendront alors les fossés de ma petite ville et leur vaste étendue d'eau huileuse écaillée de lentilles avec leur longue bordure de roseaux immobiles ou frissonnants à l'horizonl Tout change et tout va changer! mystérieuse énigme. L'bôtel de Méraucourt, seul, n'a pas bougé au milieu de ces lentes et banales transformations; il est toujours là, désert et morne, au coin des rues du Noir-Lion et Mollerue, avec ses volets clos et son perron moussu... Et l'ancienne demeure de M""® Dumersan est toujours inhabitée; aucun acquéreur ne s'est
présenté, et sur la grille on voit toujours, fendillé par la chaleur et moisi par les pluies, l'immuable écriteau :