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UNE AME

M™® Dumersan de Fonvielle ! Il v en avait deux : d'abord celle de la légende, celle dont les gens âgés se remémoraient les bijoux et les robes entre deux parties de whist, la madame Dumersan des somnolentes confidences de douairières à leurs bichons bouffis de graisse, la madame Dumersan des interminables récits des vieilles dentellières du quartier Saint- Fursy, demeurées éblouies de ses défuntes splendeurs.

Celle que je connus était tout autre. Il n'y avait plus de mon temps ni fêtes, ni réception dans le bel hôtel de la rue MoUerue. La rue même, de passagère qu'elle était, était redeve-

nue déserte, et dans ce coin de ville ensommeillé, la demeure était retombée dans le silence, dans l'abandon et dans l'oubli. C'était avec sa cour d'honneur aux pavés moussus, son perron verdi et ses persiennes closes, l'aspect de désolation morne qu'on prête aux logis hantés; et c'était un logis hanté en effet, puisque maintenant un fantôme y résidait et le fantôme des fantômes, celui du Souvenir.

Cette façade aveugle aux fenêtres à jamais fermées, cette maison muette, comme figée dans de la nuit, une femme l'habitait. Une femme vivait là, dans l'enfilade de ces hautes pièces éternellement obscures, et par ces salons et ces chambres, oii le jour ne pénétrait plus, le somptueux mobilier entassé là se fanait, se dédorait, devenait peu à peu couleur d'ombre, ombre décolorée et envahie par l'ombre, au milieu de cette ombre à plaisir épaissie et tissée, ourdie comme une trame par une maniaque, dont les yeux à force de fixer les ténèbres, devaient être devenus ronds comme des yeux d'oiseau de nuit.

Et nous avions peur, lés petits d'Hameroy

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et moi, quand nous tournions avec nos bonnes le coin des rues Mollerue et du Noir-Lion pour gagner les remparts. Nous frissonnions d'une angoisse délicieuse en songeant à cette invisible M"® Dumersan, tapie comme une araignée au milieu de ses ténèbres, au fond de son vieil bôtel assoupi. M"'^ Dumersan dont la face pâle nous guettait peut-être derrière ses persiennes, M""® Dumersan avec ses yeux de folle, ses yeux efl'arants, aux larges prunelles, dilatées et fixes comme celles d'une orfraie attentive dans la nuit.

Nous ne l'avions jamais vue; de notre temps elle ne sortait déjà plus. Elle vivait là recluse, toute au souvenir de son mari. Elle n'avait pu supporter sa perte et, quand le beau Dumersan était mort d'une façon assez mystérieuse d'ailleurs, les uns dirent d'une chute de cheval, les autres d'un accident de chasse, la raison de Dolorès Herera avait sombré.

Ce fut un abîme brusquement creusé entre elle et cette société de Péronne, qui l'avait tant fêtée, l'adieu et le renoncement d'une

âme à tout ce qui l'enchantait et l'emplissait encore la veille. Hallucinée de regrets, M"® Dumersan prit le deuil, comme une autre eût pris le voile ; elle ferma sa porte à tous et s'isola dans ce vieil hôtel de Méraucourt voué désormais au silence et à la nuit ; ses yeux visionnaires y évoquaient mieux l'image adorée du passé. Réfugiée dans la dévotion ardente et sombre de son pays, celle qui a inspiré et les Ignace de Loyola et les sainte Thérèse, M""® Dumersan s'ensevelit vivante dans Vin pace de sa douleur. Trois siècles d'atavisme religieux et les traditions d'une famille, qui avait fourni au 'tribunal du Saint- Office plusieurs grands inquisiteurs, avaient laissé en elle de vivaces empreintes. Dans l'effondrement de cette intelligence, les rites et les pratiques d'une enfance dévote furent la seule épave qui surnagea ; le vieux fanatisme espagnol subsista seul dans cette âme détruite et cette Sévillane, fidèle à l'esprit de sa race, fit inconsciemment revivre dans cette vieille demeure picarde les mœurs funèbres de l'Escurial.

Personne n'en franchissait le seuil ; pas môme les fournisseurs; quelques furtives silhouettes de prêtres s'y glissaient une ou deux fois l'an, à l'époque des quêtes, et encore étaitce à peine si la lourde grille s'entrebâillait pour eux. Les Péronnais eux-mêmes évitaient maintenant cette calme rue Mollerue, où une douleur invisible semblait veiller continuellement un mort.

C'était, d'après les on-dit, le grand salon transformé en chapelle ardente avec des cires toujours allumées et des blancheurs de fleurs sans cesse renouvelées, des miroirs et des vases, des argenteries entassées avec des étoffes devant un portrait en pied du beau colonel : d'autres, enfin, voulaient avoir vu, à travers les lamelles des hautes persiennes, rôder dans l'enfilade des pièces obscures une effarante nudité. C'était même là une légende assez accréditée parmi les verdurières, que la folle de l'hôtel de Méraucourt s'y promenait pendant les longues journées d'été, nue comme la Sainte Agnès de la cathédrale, avec sa chevelure de bête éparse sur ses épaules et tous

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ses diamants ruisselants sur ses seins. Mais c'étaient là des propos de bas peuple, des racontars de faubourgs, des histoires de petites gens à la longue hallucinés par lemystère delà demeure.

Il fallait bien qu'il se passât quelque chose derrière ces murs, et la plus effrayante hypothèse était encore qu'il ne s'y passât rien.

Oh ! cette Espagnole tapie au fond des ténèbres et du luxe figé de cette maison close, cette vie somnambule et murée d'une intelligence morte et d'une âme visionnaire !

Il y avait bien dix ans que M"® Dumersan de Fonvielle avait disparu du monde, qu'elle passionnait encore l'opinion de Péronne : l'ère des extravagances était pourtant passée, car la pauvre femme en avait commis quelques-unes avant de se résigner à ce silence, à cet oubli.

Les trois premières années qui suivirent son veuvage, la population stupéfiée avait eu deux fois par jour le spectacle, encore présent à toutes les mémoires, des promenades spectrales de M"* Dumersan de Fonvielle.

Ces trois années-là, à heures fixes, à neuf

heures dans la matinée, et à trois dans l'aprèsmidi, la grille de l'hôtel de Méraucourt s'ouvrait toute grande, à deux battants comme pour la sortie d'un carrosse : en même temps, sur le perron de l'hôtel, M™*=Dumersan appariiissait.

Toute. vêtue de noir, engoncée et raidie dans des velours, des satins et des moires, c'était, dans les luisants et les mats d'un somptueux deuil de cour, la face de cire, les mains exsangues et les grands yeux fixes, les larges prunelles immobiles et noires des Madones de son pays : les Madones attifées de soie et de dentelles, dont la poitrine ouverte et les paupières peintes pleurent de vraies larmes et du vrai sang dans l'ombre piquée d'or des chapelles d'Espagne.

Un immense chapeau cabriolet complétait, hiver comme été, cet accoutrement bizarre. A la main, c'était un gigantesque parapluie au manche recourbé comme une crosse en argent niellé et ciselé. Retenu au bras par de longs rubans de satin noir, un réticule lui battait la cheville, telle une sabretache ; à ses

pieds, c'étaient des cothurnes, des cothurnes de prunelle du temps de sa jeunesse avec les croisillons de leurs bandelettes étroites sur des bas blancs à jour : telle était caricaturale et spectrale, cette Notre-Dame -des-Sept-Douleurs en chapeau de velours.

Et l'on ne riait pas. Il y avait trop de tragique dans ce grotesque : ces yeux de voyante immuablement fixes, la stupeur de ce visage immobile comme un masque, cette raideur et cette pâleur angoissaient : les enfants en avaient peur, et, derrière leurs rideaux, les Péronnais regardaient passer cette femme empanachée et blême, le cœur serré et en silence, comme ils auraient regardé passer un cercueil.

Et n'était-ce pas un cercueil que ce corps raide et solennel, où Tintelligence était morte !

Deux femmes de chambre l'escortaient toujours, deux femmes ramenées par elle de son pays et, comme elle, en grand deuil. « M""^ Dumersan et ses suivantes », chuchotaient dans l'entrebâillement des portes les commères intriguées, qui n'osaient cependant se risquer sur leurs seuils.

Ce cadavre ambulant terrorisait, car c'était bien un cadavre, mais un cadavre galvanisé qui, d'un pas d'automate, la tête toujours droite, descendait le perron de l'hôtel de Méraucourt et, tenant son parapluie comme une crosse, traversait la ville, cérémonieux et lent, en compagnie de ses camerera mo.yor.

Trois ans durant, deux fois par jour, les rues Mollerue et du Noir-Lion eurent ce cauchemar. M™® Dumersan apparaissait, le matin, à neuf heures, dans la cour de l'hôtel et se rendait solennellement à la messe ; elle l'entendait à Saint-Fursy, où elle avait ses chaises et son coussin ; à dix heures moins le quart, M""® Dumersan était rentrée chez elle.

Elle reparaissait sur son perron à trois heures et son parapluie à la main, son réticule au bras, toujours escortée des deux mêmes suivantes, gagnait la porte Radegonde et se rendait aux Quinconces.

Hiver comme été, à moins qu'il ne plût des hallebardes, c'était son immuable promenade.

Au cœur de juillet, quand les arbres blancs de poussière grésillent dans la chaleur et que

les chaumes brûlent dans la campagne déserte, à l'heure où tout Montfort faisait la sieste, elle seule apparaissait rigide dans les allées inondées de soleil. On l'y rencontrait en décembre par la neige et le gel, quand sur le velours blanc des pelouses ne s'y voient que les corneilles. Majestueuse et noire au milieu de toutes ces blancheurs, elle processionnait entre ses deux servantes, un énorme manchon serré contre elle, un long boa engonçant sa face blême, et l'on eût dit une Notre- Dame-des-Gorbeaux dans la détresse de ce paysage d'hiver.

Et jamais un mot ne tombait de cette bouche, jamais un regard n'allumait ces prunelles fixes : une révérence de cour, une lente et profonde révérence d'infante à son entrée dans l'église, la même plongeante reculade sur les genoux plies, quand elle quittait son prie- Dieu, étaient les seuls mouvements de cette vie figée. Jamais M*"® Dumersan ne rendait un salut, et les deux femmes qui l'escortaient semblaient raidies comme elle dans le regret et la stupeur.

MADAME DUMERSAIN

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