V. LES DERNIÈRES MONIALES
Nous avons vu plus haut qu'après lecture faite de l’arrèté de Cluses, le 23 décembre 1793, la Communauté avait été dispersée. Quelques sœurs, de Taninge ou infirmes, demeurèrent chez M. Jacquier, à Brésy, plusieurs rentrèrent dans
1 Arch. comm. de Châtillon.
leurs foyers, les autres enfin rejoignirent les RR. Pères sur la terre de l’exil. Six religienses émigrèrent en Suisse à la suite des Pères, ce sont les sœurs :
Rey Anne, d’Aiguebelle, née à Chambéry, le 18 décembre 4737, professe le 2 février 1759, portière en 1793 ;
Mollot Marie-Joseph, née à Chamoux, le 29 juillet 1754, professe le 17 janvier 1777, sacristine en 1793 ;
Rouph Claudine-Françoise, née au Luyset, paroisse de Viry, professe le 8 septembre 1783 ;
Badin Anne-Louise, née à Vienne en Dauphiné le 16 mai 1757, professe le 24 juin 1784 ;
Blain Anne-Marguerite, née à Saint-Beron en Savoie, le 5 mai 1764, professe le 15 août 1791 ;
Fantin Françoise, née à Queyras, diocèse d'Embrun en 1750, professe le 6 janvier 1792! ;
Ces religieuses suivirent D. Jacques à Aoste, où elles se trouvaient en 1795. On lit en effet dans Le Clergé d’Aoste au xvinre siécle (p. 223) : « En 1795, les dames chartreusines de Mélan, réfugiées à Aoste dans le couveut de Sainte- Catherine pour échapper aux horreurs de la Révolution Française y ont établi une école de filage, dont le Fee fut approuvé par le Roi le 1er avril. »
Il y a là un beau témoignage de l’industrie de nos religieuses et une leçon pour les persécuteurs. Qu’importent aux religieux la persécution et l'exil, ils porteront ailleurs leurs bienfaits !
Les sœurs Mollot et Badin ne semblent pas être demeurées longtemps à Aoste. Au témoignage de sœur Messy, que nous avons déjà citée, elles passèrent ensuite quelque temps à Turin, puis à Florence, où elles se trouvaient vers la fin de 1798, lors du passage de Pie VI, emmené captif. Le Saint Père bënit avec effusion ces deux brebis errantes, bénédiction dont ces saintes filles gardèrent toujours le plus doux souvenir *.
A notre connaissance, une seule de ces religieuses mourut
1 Extrait d’un catalozue communiqué par D. Palémon ; copie arch. Mélan.
2? Lettre de sœur Messy, arch. Mélan.
en exil, sœur Fantin, décédée le 16 octobre 1795, Aoste, au monastère de Sainte-Catherine.
"Cette sœur n'était pas la première que Dieu avait appelée de la terre de l'exil à la céleste patrie. Au mois de février 1794, était morte V. Mère Anne-Catherine Castelli, sous-prieure. Née en Piémont le 27 juin 1722, professe le 1er janvier 1742, elle avait vécu, dit son obit, louablement dans l'Ordre pendant 54 ans. Elle eut le privilège d’une messe de Beata dans tout l'Ordre !.
La prieure V. M. Duchesne devait la suivre de bien près. Au jour de la dispersion de sa Communauté, elle s'était retirée dans sa famille à Boège. Son père était mort le 12 féevrier 1780, sa mère le 17 mars 1786. Elle n’eut pas le bonheur de les revoir. Aussi bien ne devait-elle pas supporter longtemps un changement si complet dans son existence. Elle rendit son âme à Dieu le 9 mars 1794, et eut une messe de Beata dans tout l'Ordre où elle comptait 48 ans de profession *.
Sœur Anne-Marie Roissard, née à Chambéry, le 1er février 1734, professe le 8 septembre 1762, mourut en mai 1795 et eut le privilège de la messe de Beata*.
L’obit de sœur Jacqueline Géroudet, donnée, figure dans la charte de 1796. Née à la Côte d’Arbroz le 41 septembre 1758, elle avait fait sa donation par contrat du 10 décembre, mème année .
Sœur Josephte-Marie Dherens, née en Savoie le 8 décembre 1745, professe le 45 août 1767, s’éteignit le 18 avril 1798°.
1 Catal. D. Palémon.
2 Catal. D. Palémon et notes de famille. Louis-Henri, frère de notre prieure, fut secrétaire ordinaire de M°° de Provence (plus tard épouse de Louis XVIII), intendant de la Maison et général des finances. C’est lui qui adressa ces paroles à l’Assemblée nationale :
« S'il vous faut du sang pour assouvir votre barbare cruauté, s’il vous faut des coupables, j’en suis peut-être un, pour avoir fait donner au roi et présenter à l’Assemblée constituante et nationale des mémoires par lesquels je me portais garant de l’attachement des Français pour leur Roi. »
Aussi le tribunal révolutionnaire de Paris, le condamna-t-il, le 22 brumaire an II, (12 novembre 1793), par un jugement longuement motivé, à mourir comme son roi. (Notes communiquées par la famille.)
3 Catal. D. Palémon. — + Ibid. — 5 Ibid.
Cependant le gouvernement révolutionnaire continuait à exercer ses rigueurs sur les sœurs restées à Taninge. La pension d’abord, paraît-il, si fraternellement octroyée, avait été suspendue. Les sœurs recevraient cette pension lorsqu'elles auraient prêté le serment d’apostasie exigé par la loi. Les religieuses s'obstinaient bravement à ne pas prèter ce serment odieux et partant ne recevaient aucune indemnité.
Dans le courant de 1796, M. Jacquier se plaignit au citoyen Moënne de Cluses du misérable état où on les laissait.
Le 15 septembre, Moënne lui répondait : « Pour que les religieuses infirmes et folles que votre charité loge à Brésy puissent toucher leur pension, faites faire par la municipalité un certificat constatant qu’il est de toute impossibilité qu'elles puissent prèter le serment exigé par la Loi. L’Administration attend cette pièce pour la leur faire payer!. »
Remarquons en passant que l’épithète de folles est sans doute une aménité de l’époque, car aucun autre document ne mentionne cette particularité, et toutes les religieuses mortes plus tard à Mélan reçurent les derniers sacrements d'Eucharistie et d'Extrème-Onction ce qui n'aurait pu avoir lieu au cas de folie ?.
Quoi qu’il en soit,les démarches de M. Jacquier aboutirent. Les archives de Taninge nous donnent l’année suivante 1 prairial an V (20 mai 1797), l’état des pensionnaires ecclésiastiques domiciliés à Taninge et jouissant d’une pension à la charge du trésor public. Voici le nom des religieuses de Mélan qui y figurent et leur pension respective.