IV. LES DERNIERS RELIGIEUX
Comme nous l'avons vu plus haut, les religieux de Mélan, Pères et frères, quittent le couvent vers la fin du mois d'août 1793, et se retirent en Valais. Ils sont au nombre de cinq : trois Pères : D. Jacques, vicaire ; D. Coster Joseph procureur, et D. Bucler Malachie, et deux frères convers : Bovagnet Jean-Baptiste et Turban Joseph.
Après s'être arrêté quelques mois à Champéry (Valais) d’où il communiquait en secret avec des amis de la vallée du Giffre, D. Jacques se rendit chez les Dames de Sainte-Catherine à la Val d'Aoste.
Il s’y trouvait le 24 septembre 1794, époque où il adresse à un ami demeuré inconnu la lettre suivante :
« Monsieur, j'avais eu l'honneur de vous faire part depuis Champéry de notre émigration et de la dispersion de nos religieuses, et vous eütes, le 4 septembre proche passé, la bonté de me témoigner combien vous preniez de part à notre malheur et l'offre gracieuse de vous employer pour nous auprès du Gouvernement, du Cardinal !, et de M. d'Hauteville : et pour profiter de vos dispositions si pleines de bonté et si amicales, j’eus, en conséquence, l'honneur d’en faire part à Mgr Paget notre évêque qui nous avait fait celui de nous prendre sous sa protection. — Mais n'ayant pu y participer que dans le mois de novembre avancé, parce que ce ne fut qu’alors que je reçus celle dont vous m'aviez honoré en réponse, je n’ai pu avoir encore la sienne. En l’attendant je prends la liberté de vous adresser celle-ci pour savoir combien ont été vendus les. chevaux en question, afin de pouvoir vous procurer une personne qui a ici des louis, et qui, en les lui remettant à Turin, me les fera compter ici, y en eut-il seulement proportionément à mes besoins pour pouvoir empêcher de souffrir mes filles, tant les dispersées dans la Savoye que celles qui sont encore en vue de notre
1 Ce cardinal était probablement Mgr Costa, archevêque de Turin.
clocher ; je laisse à votre prudente charité à estimer la valeur du tout, car je suis confus d'en parler seulement.
« Signé : Dom B. JAcQUES, vicaire et supérieur de la Chartreuse de Mélan, à présent chez les Dames de Sainte-Catherine, à la Val d'Aoste. À la Val d'Aoste, ce 12 septembre 1794. »
P.-S. Les six religieuses qui sont aussi ici vous prient d'agréer leurs respects.
L'adresse manque !.
On voit avec quelle sollicitude D. Vicaire, exilé, s’occupait encore des affaires de Mélan et surtout de ses chères ouailles dispersées qu’il aurait voulu pouvotr empécher de souffrir. Nous verrons plus loin le nom des religieuses qui se trouvaient alors à Aoste. D. Jean-Baptiste Jacques, dernier vicaire de Mélan, mourut en exil, à Aoste probablement, le 5 août 1796.
D. Joseph Coster, fils de Claude Coster de Nancy en Lorraine et profès de la Chartreuse de cette ville, exerçait la procure de Mélan depuis plusieurs années quand éclata la Révolution. Il se retira probablement en Valais avec D. Vicaire. Nous le trouvons sur la liste des émigrés du district de Cluses, dressée le 13 septembre 1793. Le lieu et la date de sa mort nous sont demeurés inconnus.
Le troisième Père, D. Malachie Bucler était né le 7 janvier 1741. Il avait fait profession en Chartreuse le 22 juillet 1767. Son nom se trouve sur la même liste d’émigrés. Nous n'avons pas de détail sur la fin de sa vie.
Quant aux deux frères convers, ils prirent avec les Pères la route de l'exil. Le frère Jean-Baptiste Bovagnet né à Saint-Beron, province de Savoie, le 8 mai 1766, avait fait sa donation à Mélan par contrat du 4 avril 1788 (Pralon, Ne). Il est porté sur la liste des émigrés, déjà citée. Sa fin nous est inconnue.
Il n'en va pas de mème du second frère sur lequel nous avons trouvé aux archives de Châtillon-Faucigny un acte intéressant. Il s’agit d’un procès-verbal adressé à son sujet
1 Extrait des archives du château de Sales, collection.
à l'Administration centrale du canton de Cluses ; le voici :
« Je Joseph Gathier, ageant municipal de Châtillon, certifie sur l’atestation du citoyen Joseph Turbant, natif de la commune de Châtillon, âgé d'environ 40 ans et laboureur et serpentier (sic) de profession, et que sa sortie du territoire de la République date de la fin du mois de septembre 1793 (v. s.) sur le territoire du Valay n’ayant été que l'effet de la crainte et que sa rentrée sur le territoire de la République a eu lieu le 26 ventose, an 3 (16 mars 1795) s'étant aussitôt présenté par devant le ci-devant Conseil pour lui faire savoir qu'il revenait dans ses foyers pour jouir de la bienfaisante loi du 22 nivose an 3 (11 janvier 1795), en faveur des émigrés cultivateurs, le dit Turbant ne possédant aucun fon, étant ci-devant frère à la chartreuse de Mélant, de manière qu’il vit de son travail, étant d’une conduite irréprochable et habitant de la commune de Taninge, fait à Châtillon ce 7 germinal an 4 (27 mars 1796 de la République Française.
« GATHIER, ageant municipal !. »
Ainsi, frère Joseph Turban, né à Châtillon le 29 septembre 1755 et qui avait fait sa donation par contrat du 15 septembre 1786 était démeuré sept ans au service du monastère, avait pris ensuite la route de l'exil avec ses supérieurs et était rentré dans sa famille le 16 mars 1795. Nous n'avons pas trouvé la date de sa mort.
Tels sont les derniers détails que nous avons pu recueillir sur les Pères et frères Chartreux qui habitaient Mélan à l’époque de la Révolution.