‹ Histoire de MélanChapitre 105 sur 124 · Reg. par. de Taninge · texte numérisé non relu

Reg. par. de Taninge

croyons-nous, que les chartreuses survivantes quittèrent Brésy, et vinrent prendre possession du petit cloître des Pères. Dès ce moment, en effet, nous ne les voyons plus en relation qu'avec M. Ducrey, qui gèrera leurs affaires sous la haute direction du vicaire général de Thiollaz, devenu plus tard évèque d'Annecy. Elles rentrèrent au nombre de douze, que rejoignirent bientôt les sœurs Mollot et Badin. Celles-ci, à la nouvelle de la reconstitution de leur petite famille, quittèrent l'Italie pour revenir près de leurs sœurs se reposer des souffrances d’un trop douloureux exil.

Le fondateur du collège, M. Ducrey, leur permit de reprendre chacune leur stalle à la chapelle et d'y assister aux offices de la nouvelle Communauté. À son avis, la vue de ces saintes victimes de la Révolution et l'exemple de leur piété produiraient une salutaire impression sur les jeunes âmes qu'il formait à l’apostolat.

En 1805, inourait sœur Anne Rey. Le 16 décembre de la même année, sœur Dufour Josephte-Marie rendait son âme à Dieu après avoir institué MM. Marin Ducrey, Joseph Buffet et Antoine Jacquemoud, prètres, domiciliés à Mélan, pour ses légataires universels dans tous et chacun de ses biens et avoirs, s’il lui en reste !. Cette religieuse Dufour accompagnée de sœur Boëéjat, sa fidèle amie, s'était retirée dans le Chablais. Leur présence inquiéta vivement les patriotes : ces bonnes sœurs devaient être si redoutables! Nous trouvons en effet dans la correspondance du comité de surveillance de Thonon : les détails suivants :

Du 8 floréal an II (7 mai 1794), aux citoyens Maxit fils, de la Chapelle et Mudry fils, du Biot.

« Frères et amis, Nous venons d'être informés que deux ci-devant religieuses de la Chartreuse de Mélan ne discontinuent pas de parcourir le haut Chablais, sans doute pour communiquer avec les ci-devant moines qui sont sur les frontières du Valais. L’une a nom Boëjeat, sœur de l'officier de santé, et l’autre Dufour de la commune de la Roche. Nous

1 Archiv. de Mélan.

2 Archiv. départ. Notes communiquées par M. l'abbé Lavanchy, curé de Thonon. |

vous invitons... à les faire arrèter et faire traduire au cheflieu au cas où elles vous paraîtraient suspectes.

« Salut, amitié, Triomphe (sic). »

Du 26 floréal :15 mai,1794). Au Comité de surveillance de Cluses.

« Les recherches (confiées aux sans-culottes Mudry et Maxit) n'ont pas été vaines. Les deux moënichonnes ont été saisies à Saint-Jean d’Aulph à la diligence du sans-culotte Mudry fils et traduites en ce chef-lieu (Thonon). Deux de nos collègues ayant été désignés pour les interroger, il résulte qu’elles se cachaient dans les montagnes pour se soustraire au serment : elles s’obstinent encore à le refuser : en conséquence, elles seront traduites dans la maison d'arrêt de cette commune jusqu'à ce que votre district (de Cluses) les réclame, ce que nous vous invitons à faire au plus tôt pour nous en débarasser... »

Du 28 floréal (17 mai 1794). Les deux religieuses de Mélan devaient être envoyées à Cluses sur la réclamation qu’en avait faite le district de Cluses : mais une lettre de Thonon, datée du 2 prairial (21 mai) avertissait que la première, la plus âgée, était hors d’état de faire le voyage à cause d’une forte fièvre ; la seconde, à cause d’une attaque de migraine. On renvoie à plus tard.

Enfin, c’est le 14 prairial (2 juin 1794) que les deux religieuses sont expédiées sur Cluses, de brigade en brigade.

Nous n’avons pu trouver la fin de cette étrange et brutale odyssée. Mais nous voyons que ces deux sœurs purent un jour regagner leur cher bercail de Mélan.

Le souvenir des bienfaits de l'antique Chartreuse avait ému de pitié, en faveur des dernières religieuses, même les acquéreurs de leurs biens. Nous savons, en effet, par plusieurs témoignages oraux dignes de foi, qu’un certain nombre d'objets qui leur avaient autrefois appartenu, leur furent rendus. Le notaire Millieret, qui avait acquis la ferme des Buchilles à un si bas prix, donna spontanément à M. Ducrey 4 journaux des terrains acquis, pour subvenir aux frais d’en-

tretien des moniales. Ces dons, ces revenus, leurs pensions, nos bonnes sœurs remettaient tout entre les mains du supérieur qui pourvoyait à leurs nécessités et avait pour elles les sollicitudes d’un père.

Nous trouvons à la page 48 du premier livre de comptes de M. Ducrey ! les notes suivantes que nous copions textuellement parce qu'elles nous révèlent l’état et l'administration des finances de la petite Communauté. « Nous devons à Mère Métral Gasparde la somme de 507 liv. 8 sols qu'elle nous a prêtée ; à sœur Rigaud Marie 10 liv. 14 sols, à Mère Dépotex d’Abondance, 10 liv. 14 sols, à Mère Blain de Pont-de- Beauvoisin, 48 liv. pour argenterie, à Mère Badin 48 liv. » Et M. Ducrey ajoute au bas de la page, sans plus de souci de l'expression « on doit puis pour quelques petites misères que les religieuses de Mélan ont fait vendre 15 liv. 2 sols de Piémont qui appartiennent à toutes les religieuses ensemble et doit (sic) être partagé entre elles ou servir à payer du beurre qui est dû par la Comunauté, comme l’a dit M. Dethiollaz, plus reçu 20 livres à partager. »

Sœur Boëjat, fidèle compagne de sœur Dufour, la suivit de près dans la tombe. Née à Taninge, professe le 27 juillet 1771, sous-sacristine en 1793, elle mourut en 1807, à Chène, près Genève. |

Le 24 mars de la même année, mourait sœur de Balme Marie-Madeleine, née à Grenoble le 22 juillet 1736, professe le 15 avril 1754, portière en 1798°. L'année suivante voyait disparaître sœur Rigaud. Elle était rentrée dans sa famille à Bonne-sur-Menoge (Haute-Savoie). Son extrait mortuaire qui nous a été communiqué par M. l’abbé Maniglier, curé actuel de cette paroisse, est aussi intéressant qu'édifiant, nous le reproduisons. — « L’an mil huit cent huit, le vingt et un décembre, environ les sept heures du matin a été trouvée morte naturellement dans son lit Marie-Françoise Rigaud ancienne religieuse chartreusine converse, sous le nom de sœur Édulie, âgée d'environ 67 ans et le lendemain elle a été in-

1 Arch. Mélan.

+ ? Catal. D. Palémon.

humée solennellement au cimetière. Cette mort subite n’a pas été imprévue ; la défunte édifiante en tout, avait dès longtemps disposé toutes choses pour ses funérailles et surtout pour le repos de son âme. Ainsi est.

« Signé : CHAMBET, Recteur. »

Sœur Métral Gasparde-Thérèse ne devait pas tarder à suivre sœur Rigaud. Le 30 avril 1797, cette religieuse avait demandé un passeport qui lui permit d'aller habiter dans sa famille à Chambéry et d'y percevoir sa pension. On le lui délivra avec le signalement suivant : « taille 4 pieds 7 pouces environ, nez gros, figure pâle. » Le passeport ajoute qu’elle « a résidé sans interruption à la commune de Taninge dans la maison du citoyen Montant et audit couvent de Mélan tant avant que depuis l'entrée des Français en le pays.» Sœur Métral semble donc avoir vécu séparée de ses sœurs de Brésy. Elle partit pour Chambéry, où l'Administration municipale visa son passeport (10 vendémiaire an VIT) le 1er octobre 17971,

Mais elle n'était pas faite pour le monde; elle revint près de.

ses compagnes avant 1806 et mourut à Mélan, le 19 octobre 1809. Elle était née en Savoie le 17 février 1739, et avait fait sa profession le 15 août 1767 *. Sœur Voland Josephte-Marie rendit son âme à Dieu le 23 juin 1810, et sœur Rée Rose-Monique le 24 janvier 4811°. La mème année et le 17 mai, mourut au sein de sa famille, à Abondance, sœur donnée, Gagneux Mariei. Sœur Pasquier Françoise, du Reposoir, rentrée dans sa paroisse, y termina sa vie le 5 octobre 1815. |

À cette époque, la Savoie était rendue au roi de Sardaigne. Celui-ci avait accepté la condition faite aux religieuses par l'Empire. Un registre des certificats de vie des pensionnés d'alors nous a été communiqué par M. l'avocat Tavernier.

1 Original, arch. Mélan.

2 Catal. D. Palémon.

8 Arch. parois. de Taninge.

4 Arch. parois. d’Abondance.

$ Arch. parois. du Reposoir.

al a...

Nous y trouvons les noms et la pension des cinq religieuses suivantes :

Dame Mollot Josephte née à Chamoux le 3 juillet 1754. . . . 167 1. Dame Bozonnet Francoise » à Taninge le 14 septembre 1756 . . 111 Dame Février Marie-Josephte » à Bonne le 26 octobre 1745. . . . 133 Dame BurtinJeanne-Baptiste » à Taninge le 26 mai 1760. . . . . 111

Dame Déturches Antoinette » à S'-Jean de Tholome le 23 août 1764 111

Sœur Badin ne figure pas dans cette liste ; elle était rentrée dans sa famille à Vienne en Dauphiné.

On voit par le tableau qui précède que l’Empire avait réduit considérablement le traitement alloué par la Révolution aux pauvres spoliées. Les deux conditions requises pour percevoir l'indemnité sont enregistrées à chaque acte, dans la teneur suivante : « laquelle a déclaré que depuis qu’elle a obtenu la pension ci-dessus désignée, elle n’a joui d'aucune autre pension, ni d'aucun traitement d’activité!. » Mème sous l'Empire, cette indemnité n'était pas toujours régulièrement payée. Les archives de Taninge donnent l’état des réclamations présentées pour payement de créances restées à la charge du gouvernement français de par les traités des 80 mai 1814 et 20 novembre 1815. On y remarque les noms suivants : « Dame Déturche Antoinette, ex-religieuse habitante à Taninge réclame 55 liv. 50 pour le dernier semestre de sa pension de 1813 ; Dame Mollot Josephte, ex-religieuse habitante à Taninge réclame 83 liv. 50, pour le dernier $emestre de sa pension. * »

Cependant, les rangs de nos religieuses s’éclaircissaient.

En 1817, un crime horrible mettait fin aux jours de sœur Marie-Anne Girard. Née à Abondance, le 8 décembre 1764, elle avait fait sa donation par contrat du 8 janvier 1789 (Pralon, G-). Elle passa dans sa famille les jours terribles de la Révolution. En mars 1809, D. Veillet François-Michel ancien chartreux, vicaire à Pomier en 1784, fut nommé curé de Juvigny(Haute-Savoie) en remplacement de M. Burdin. Il appela sœur Girard à son service. Les registres paroissiaux de Juvigny dont nous extrayons le récit qui va suivre nous

1 Arch. Mélan.

& Ibid.

disent : « C’étaient deux saints qui vivaient paisiblement ensemble. M. le curé possédait un petit rural et une vache.» Le 26 mars 1817, à la nuit tombante, sœur Girard se rend à l'écurie pour traire la vache. Aussitôt deux scélérats, Dupanloup natif de Machilly, habitant à Saint-Cergues, et Geindre, né en Suisse, qui avaient formé le projet de piller la cure, suivent la sœur. Le sacristain ayant sonné l’angelus entre à la cure. M. Veillet inquiet de ce que la sœur ne rentrait pas envoie son clerc à l’écurie. Celui-ci de la cour du presbytère, appelant la sœur, apercut deux hommes qui fuyaient en toute hâte. La sœur ne répondait pas. Le curé et son aide munis d’une lumière, pénétrèrent dans l’écurie. Ils y trouvèrent la pauvre sœur sans vie,baïignée dans son sang, la tète presque détachée du tronc. L’intention de ces assassins était de traiter de même M. Veillet afin de pouvoir dévaliser le presbytère.

Les coupables furent arrètés la nuit même de leur crime. Condamnés aux galères ils y sont morts tous les deux.

Voici l'acte de décès de sœur Girard dressé par M. Veillet. « L’an 1817, le 26 mars est décédée entre 6 et 7 heures après midi, par un attentat autant horrible que cruel, sœur Marie-Jeanne Girard, religieuse chartreusine, âgée d’environ 52 ans, native d’Abondance, et le surlendemain, elle fut inhumée après la messe. Elle avait fait ses dévotions le 25, jour de l’Annonciation de la sainte Vierge. » Veillet, recteur.

Sœur Février Marie-Josephte-Madeleine mourut le 20 février 4818!. Sœur Driou Blanc Dépotex, née à Abondance le 26 juin 1760, donnée par contrat du 21 juin 1788, était rentrée chez ses parents à Abondance et y décédait le 6 f&vrier 1821; enfin, sœur Burtin Jeanne-Baptiste, appelée aussi sœur Madeleine, mourait à Mélan le 20 avril 1826. Elle était née à Fleyrier le 26 mai 1760 et avait fait sa donation le 12 avril 17863.

1 Reg. parois. de Taninge.

? Reg. parois. d’Abondance et Catal. D. Palémon. 3 Reg. parois. de Taninge et Catal. D. Palémon.

— hi4 —

Dans cet intervalle, un heureux événement était venu consoler les rares survivantes des derniers monastères de chartreuses. Au milieu de juillet 1816, Dom Romual Meissonnier avait rétabli au désert de Chartreuse, le premier sanctuaire de la famille cartusienne. La croix triomphante, de nouveau élevée sur le Grand Som, faisait resplendir sa devise : sat crux dum volvitur orbis ; la terre avait fait une révolution et la croix reparaissait debout sur le rocher!

Les anciennes religieuses de l'Ordre réclamèrent à leur tour la vie contemplative des saints ermitages. Deux chartreuses de Prémol, deux de Salettes près Crémieux, deux de Mélan purent en 1820 se réunir à Lozier, sur la paroisse de Vinay, diocèse de Grenoble, dans un ancien monastère, célèbre par les pèlerinages, qu’attirait le sanctuaire dédié à Ja Sainte Vierge. Mais, elles ne trouvaient point en ce lieu la solitude nécessaire à la paisible méditation cartusienne. Leurs ressources accrues leur permirent d'acquérir et de rendre habitable dès le 6 juin 4822, jour de la Fète-Dieu, le château de Beauregard, dans un site ravissant, sur la paroisse de Coublevie, près Voiron.

Les deux religieuses de Mélan, qui renouaient ainsi la chaîne des vierges cartusiennes dans notre siècle, étaient les VV.SS. Mollot et Badin. Ces saintes filles, nous l’avons vu, avaient pris ensemble la route de l'exil, puis ensemble étaient revenues à Mélan. Sœur Badin, pour des motifs que nous ignorons, avait regagné après 1806 sa paroisse de Vienne en Dauphiné. Quant à sœur Mollot, elle n'avait pu se résoudre à rentrer dans le monde. Cette religieuse, nous a dit M. le docteur Anthonioz de Taninge qui l’a vue bien souvent, était de grande taille, d’une physionomie distinguée, d'une démarche grave et d’un langage aussi calme qu’élevé. Elle portait à Taninge un costume noir et une coiffe blanche. Elle avait une âme profondément religieuse et adonnée à la contemplation. Ses délices étaient au pied du tabernacle. Levée à 4 heures du matin, elle allait à l’église faire ses exercices spirituels dans son ancienne stalle. Elle communiait plusieurs fois par semaine, entendait ordinairement plusieurs messes par jour, et quand, à 7 heures, les élèves se rendaient à la

messe de communauté, ils la voyaient souvent abimée dans la contemplation, le visage inondé de larmes. Cette sainte religieuse passait son temps à réparer ou à confectionner des ornements d'église. Mélan possède encore un ornement blanc complet, chasuble, tunique et dalmatique, brodé de ses mains. Un autre ornement blanc, dit du Sacré-Cœur, qu'elle avait aussi brodé elle-même, fut donné par M. Ducrey au grand séminaire d'Annecy lors de sa restauration.

Mre Mollot retrouva à Lozier sa fidèle compagne, sœur Badin. Le 6 juin 1822, à Beauregard, elles reprirent en présence de l’évèque de Grenoble cet habit religieux qu’elles avaient quitté depuis bientôt trente ans. Ce remarquable exemple de stabilité dans la vocation nous prouve ce qu'il y avait de fondé dans les déclamations des révolutionnaires. Ïls ne voyaient dans la vie du cloître qu'un esclavage ; ils apportèrent aux forçats des couvents la liberté et nos religieuses errèrent trente ans dans l'exil et les larmes à la recherche de la vraie liberté qu'on leur avait ravie.

Sœur Fébronie Messy qui vécut quelque temps avec nos deux religieuses au monastère de Sainte-Croix-Beauregard nous raconte ainsi leurs dernières années :

« Vénérable Mère Mollot avait peu d'aptitude pour les occupations extérieures. Sa vie était en Dieu. Sa confiance envers la Reine des Vierges était toute filiale. Elle se plaisait à lui prodiguer les témoignages de son amour, surtout en récitant le chapelet. En 1830, la charge de sous-prieure lui fut imposée ; mais elle ne tarda pas à aller recevoir le prix de ses souffrances et de ses vertus. Le 15 mars 1832, elle répondit à l'appel du Divin Maître; elle était âgée de 78 ans. A ses derniers moments remarquant qu'elle fixait avec complaisance un point d'où ses yeux ne pouvaient se détacher, les religieuses qui l’assistaient lui demandèrent ce qu’elle regardait. — « Eh! n’admirez-vous donc pas, dit-elle, cette série de chapelets qui me forment une échelle pour monter au ciel!» — Elle rendit ainsi son âme à Dieu, soutenue par la Vierge Marie qu'elle avait tant aimée. A l’obit qui, selon la coutume, est envoyé à toutes nos maisons, on ajouta ces mots : Elle a vécu louablement dans l’Ordre. On accorda à cette vénérable Mère,

une messe de Beata dans tout l'Ordre où elle avait vécu 56 ans.

« Vénérable sœur Badin, se vit confier à Sainte-Croix l’emploi de sacristine, et elle l’a exercé pendant de longues années, avec la plus parfaite exactitude et le plus entier dévouement. Elle survécut à toutes ses premières compagnes de Beauregard et rendit paisiblement son âme à Dieu le 21 octobre 1842, âgée de 85 ans; on lui accorda, comme à la V. Mère Mollot, une messe de la Très Sainte Vierge dans tout l'Ordre où elle a vécu 58 ans!. »

Les sœurs Bourgeois et de la Mare l'avaient précédée de quelques années dans la tombe. Sœur Jeanne-Charlotte Bourgeois, née à Sallanches, le 5 mai 1758, professe le 2 juillet 1786, s'était retirée à Morzine, où munie des sacrements, elle s'endormit dans la paix du Seigneur le 6 août 1838, vers les 8 heures du matin, et fut sépulturée le lendemain au cimetière de la paroisse ?.

Sœur Marie-Joséphine de la Mare avait quitté Taninge après l'expulsion de Brésy. Son frère, adjudant général en retraite du service de France et chevalier de la légion d'honneur, la reçut à Bonne-sur-Menoge dans sa famille, où elle mourut le 3 novembre 1834 à l’âge de 78 ans. (Beaud, recteur.) Elle était née le 11 août 1756 de noble Pierre de la Mare et de demoiselle Hiéronime-Prospèreé Pactod, mariés. Parrain David Joseph, officier, marraine demoiselle Marie Pactod*.

Mélan comptait à l’époque où éclata la Révolution deux sœurs de la mème famille, de Saint-Jean de Tholome : sœur Catherine Desturches, née le 3 janvier 1752, donnée le 10 novembre 1780, morte dans sa paroisse et sœur Antoinette Desturches qui fut la dernière survivante de l’ancien monastère.

Sœur Antoinette n'avait pas quitté un instant Mélan. Pendant que ses compagnes habitaient Brésy, elle avait obtenu, par une exception que nous n'avons pu nous expliquer, de rester dans les dépendances du monastère.

Mademoiselle Vaulet, morte en 1890 à Taninge, nous a rapporté un fait qu'elle avait souvent entendu raconter à cette

1 Lettre aux archiv. de Mélan. .

2? Reg. parois. de Morzine.

3 Notes communiquées par M. l’abbé Maniglier, curé actuël de Bonne.

fervente religieuse. Durant la tourmente révolutionnaire, sœur Desturches reçut très souvent la visite du prêtre. Celuici, la voyant si pieuse et la jugeant d’une fidélité à toute épreuve, lui avait confié la garde d'une petite pyxide renfermant les Saintes Espèces pour le besoin des malades. La sœur transforma un placard en tabernacle. Elle y fit brûler constamment un cierge, et pour donner le change aux indiscrets, elle tenait ordinairement fermées les portes du placard. Un jour, des délégués se présentèrent pour inventorier les meubles qui pouvaient encore se trouver au couvent. Sans s’émouvoir, sœur Desturches prend la pyxide, la cache dans son tablier et s’en va au jardin, remplir ce tablier de feuilles de choux. Quand les commissaires eurent achevé leur besogne, la sœur les salua et revint déposer la pyxide au placard. Mademoiselle Vaulet lui disait dans la suite : « Mais vous deviez bien craindre qu’on ne vous demandât ce que vous cachiez dans votre tablier. » — « Moa, répondait invariablement la bonne sœur converse qui pouvait ignorer la littérature, mais qui aimait Dieu, ce qui est la vraie science, mMmoa, je craignons rien, je portions mon doux Jésus avoué (avec) moa. » Quelques prètres qui ont connu cette religieuse pendant qu'ils faisaient leurs études à Mélan, se souviennent encore de l’émotion profonde avec laquelle elle leur parlait du vieux monastère et de sa Communauté dispersée.

En 1833, M. Ducrey remit son établissement aux mains des Pères de la Compagnie de Jésus. Sœur Desturches en fut doublement peinée. Elle perdait, en M. Ducrey, qui mourait peu de temps après, un véritable père, et ses nouveaux maîtres, n'auraient peut-être pas pour elle les mêmes attentions. Elle vécut encore dix ans sous leur conduite. Enfin l'heure de la récompense sonna. Le 13 janvier, après avoir reçu dans les sentiments de la plus tendre piété les sacrements de l’Église, des mains de M. l’abbé Chappaz, vicaire à Taninge, elle alla contempler face à face son « doux Jésus ».

L’impartialité de l’historien, nous oblige à citer ici un fait bien regrettable. Après sa mort, sœur Desturches fut exposée sur sa couche funèbre, sans que personne ne veillât à sa dépouille mortelle. Or, notre sœur avait, chez un épicier voi-

sin, ouvert un compte pour ses petites dépenses journalières. L’épicier, craignant de ne pas être payé, vint nuitamment prendre le matelas, les draps et les couvertures de la défunte, et abandonna son corps sur le plancher de la chambre. Le lendemain, mademoiselle Vaulet, de qui nous tenons ces détails et qui alors, était, sous le nom de sœur Dosithée, supérieure de la Communauté de Taninge, vint de grand matin prier auprès de la défunte qu’elle aimait. Lorsqu'elle la vit étendue à terre, sa surprise fut égale à sa douleur. Elle courut à son couvent prendre les objets nécessaires et revint mettre en ordre la chambre funèbre. Le 15 janvier 1844, la dernière religieuse chartreuse de Mélan descendait dans la tombe enveloppée d’un linceul accordé par la charité !…

Il en devait être ainsi. Pendant cinq siècles, en possession de biens considérables, nos religieuses vécurent constamment dans une pauvreté qui alla parfois jusqu’au denûment. Elles n'avaient joui de leur fortune qu’en la distribuant chaque année à des milliers d’indigents. Celui qui a dit : Un verre d'eau donné aux pauvres, en mon nom, ne restera pas sans récompense, le divin Maître les attendait au ciel.

NOTA. Nous n'avons pu trouver les actes de décès des sœurs Jacqueline-Thérèse d'Avrienug (née à Gex le 16 novembre 1741, profexse le 15 aout 176%): Anne Ract-Madouc (née à Chevron le 17 février 1757, professe le ? juillet 1780): Anne-Marquerite Blair (qu'on rencontre encore à Mélan en 180 ; Claudine-Françoise Rouph et Françoise Bo:onnet, lonnée.

Clef de voûte de l'église restaurée de Mélan.

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