II. COUvERT, VIVRE, VÊTEMENT
I. Nous avons décrit le monastère et ses dépendances. Elle en fait la donation complète et irrévocable à l'Ordre de Saint-Bruno, dans la personne de Dame Marguerite, prieure, et de Dom Guillaume, vicaire de cette maison en 1292. Elle met en même temps à leur disposition le bois de la Garde, situé au sud-ouest de la vallée, à la réserve toutefois d’une portion, appelée Devens, sous la chapelle de Saint-Innocent.
II. Le régime alimentaire d’une chartreuse exclut toute viande, même en cas de maladie extrème ; il se réduit donc aux légumes, au laitage, au poisson. Elles peuvent faire usage de vin.
Pour les légumes, Béatrix leur donne les jardins et le grand pré compris dans l'enceinte des murs et que nous avons décrits.
Afin de leur permettre d'entretenir des troupeaux pour le laitage elle leur cède :
a) L'Ile ou vernet qui s'étend du hameau de la Pallud au Foron et du Giffre aux hameaux de Gillinges et de Chissins, c'est-à-dire, d’une superficie d'environ 66 hectares.
b) Le coteau compris entre le Giffre et le Fayet (Châtillon), soit 27 hectares d’étendue environ.
c) Un domaine à Saint-Jean de Tholome comprenant 40 poses, soit 10 hectares et demi de terre ou pré.
a) Le pré de Lyex (Taninge), qu'exploite un certain Paternier.
e) Le pâturage dans toute la vallée de Certons, c’est-à-dire de Sixt à Taninge.
De plus, elles recevront annuellement :
1. Les dimes” de la Pallud, de Verdevens, de Estrets (Taninge), ainsi que les novales”* de ces mêmes territoires, soit 72 litres de froment, 36 de fèves, 72 d'orge et 216 d'avoine.
2. Les dimes de Marvel et de Verclans (Samoëns) et leurs novales, valeur : 50 livres annuelles. — La première charte Jeur accordait aussi 50 livres genevoises que les habitants de Megève devaient leur fournir annuellement, « à chaque Saint- Michel » : la grande charte n’en parle pas.
83. Cinq hectolitres et demi de froment qui leur seront fournis chaque année, à savoir : 180 litres par les tenanciers des moulins de Sallanches ; 102 litres par la dimerie de Blens (Châtillon); 54 par celle de Villar ; 216 par les albergataires des moulin et battoir, situés près du verger de Mélan {probablement moulin actuel des Cuches.)
1 La pose était la grande mesure agraire de Genève, elle valait en Faucigny : 27 ares, 0132. (Manuel pratique des poids et mesures, par G. M. Raymond.)
2 Ici, dime des seigneurs : elle n'allait pas jusqu’au dirième des biens.
3 Novales : impôt sur les terres nourellement défrichées.
4 Inventaire de Mélan, A. 1, f° 1.
Pour le poisson, la charte de 1285 leur donnait « le pesche de Genève, chaque mercredi, pourquoy on doibt vingt sols censuels à la maison Saint-Jean de Genève'. » Cette clause ne fut probablement pas acceptée par la chartreuse, car il était bien difficile d'exercer une surveillance active à cette distance. Quoi qu'il en soit, la seconde charte supprime simplement cette concession. Nous croyons cependant qu’une compensation y fut faite oralement, dès l'origine. Le monastère reçut, à l'exclusion de tout autre, le droit de pèche sur la rivière de Giffre jusqu'à l’Arve. Nous voyons, en effet, dans un acte de 1311 que ce droit leur est reconnu par le châtelain de Bonneville comme ayant été accordé au monastère par la Dame fondatrice elle-mème *. |
Béatrix leur accordait en outre, pour leur vin, 2090 fossorées, c’est-à-dire 5 hectares et demi de vigne, libre de tout servis, située sous le Colmat et sous Putignyer (Châtillon)*.
III. Comme les vètements et le linge des religieuses doivent être en laine, la princesse accorde au couvent l’alpe de Ruex ou Roy (Taninge) ; on y élèvera 20 trenteniers, soit 600 brebis. Que si cette alpe ne suffit pas, elle accorde sur les alpes voisines le pâturage nécessaire.
Après ces diverses donations, la fondatrice expose ses volontés générales.
Elle demande 1° que les religieuses et religieux attachés à ce monastère y demeurent toute leur vie, sauf les cas d’un ordre formel des supérieurs, ou d’une maladie contagieuse; 2° que le choix des postulantes et des religieux y soit fait par la prieure et par le vicaire eux-mêmes“; 3° que le nombre des
1 Inventaire de Mélan, A. 1, f° 1.
2? Ibid., À. 1, f° 10.
3 Cette clause se trouve dans la charte de 1292. Dans celle de 1285, Béatrix leur donnait droit à 180 chevallées, c'est-à-dire à 260 hectolitres environ de vin, qu’elles percevraient sur la dime des vignes de Châtillon. La checallée (caballata), mesure de capacité pour les liquides, en usage dans le Faucigny, était, au Val de Giffre, de 64 pots. Le pot à Taninge, Saint-Jeoire et Samoëns, étant, le pot de quinte, de 2 lit. 25, et le pot de débit, de 2 lit. 05 c., il suit que la chevallée était de 144 litres. (Tavernier, Taninge et ses environs, p. 150.)
4 On pourrait voir dans cette clause une allusion à certaines volontés de Béatrix, communiquées oralement aux supérieurs, par exemple,
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religieux et des religieuses y soit exactement conservé ; Lo enfin, que tous les biens qu'ils acquerront dans sa baronnie soient exempts d’impôt, et, en général, de toute servitude, à la réserve toutefois de la nue propriété qui demeurera à Béatrix et à ses héritiers. Quant à ces derniers, ils devront protèger ce monastère, et respecter de tout point cette fondation, sous peine de perdre, {pso facto, leurs droits sur tous les biens de la grande Dauphine.
Telle est la grande charte de fondation de 1292. Celle du 8 juin 1285, si nous nous en rapportons à l’analyse qu'en donne l’Inventaire, en différait peu. Aussi Béatrix avait-elle cru cette première définitive. Elle la présenta à la ratification de son époux, Île vicomte de Béarn. Celui-ci y appliqua son sceau trois mois après, le jour de l’Exaltation de la Sainte Croix !.
Le 24 septembre de la même année, l’empereur Rodolphe, roi des Romains, confirmait par des lettres patentes et cette fondation et les donations qu’elle renfermait ?.
Cœur généreux, âme profondément pieuse, Béatrix était fière de sa grande œuvre. D'ailleurs, elle le savait, si la Providence lui réservait encore des luttes sur le soir de sa vie, ce serait à Mélan qu'elle viendrait se consoler auprès de ses chères filles etraffermir son courage au contact de leur vertu. Aussi, voit-on sa générosité s’augmenter à mesure que s’approche la réalisation de ses vœux. La charte de 1285 était magnifique, mais son bon cœur la voulait mieux encore.
La noble famille de Cellière, de Rivière-Enverse, est ruinée: Béatrix vient à son secours par un don généreux qu'elle lui fait au mois de novembre’. Bientôt après, Égrège Sadoc de Cellière meurt. Henri, son fils, cède alors ses biens à la Dauphine qui se charge de toutes ses dettes. Cette acquisition avait été préparée pour Mélan, Béatrix la lui transmettra en 13051.
celle de consacrer de préférence son monastère aux personnes de familles nobles.
1 Inventaire de Mélan, A. 2, f° 1.
2 Ibid., À. 3, f° 1. |
3 Ihbid., FE. 22, f° 21.
4 Jbid., C. 24, f° 12.
Ainsi la piété de cette princesse l’attachait de plus en plus à son nouveau monastère, mais sa condition ne devait lui laisser aucun repos. L’ambition, l'esprit turbulent, les prétentions insidieuses des souverains limitrophes du Faucigny ne cessaient de la harceler. Nous avons vu! qu'après la mort d’Agnès, Philippe, comte de Savoie, avait déclaré la guerre au Faucigny et au Dauphiné. Un accord était survenu. Mais les comtes se trouvaient depuis longtemps à l’étroit chez eux, et notre baronnie ne cessait d’exciter leur convoitise. Amédée V, successeur de Philippe, réveilla la querelle paternelle. Béatrix renouvela alors au château de Châtillon une alliance conclue précédemment avec le comte Amédée de Genève*.Le 11 septembre 1285, Gaston ratifiait cette convention. Le résultat n’en fut pas heureux. La grande Dauphine fut obligée de se déclarer vassale du comte de Savoie pour tous les domaines qu'elle possédait sur la rive droite du Rhône et du Léman depuis Seyssel jusqu’à Fribourg {. Cet échec était peut-être dû à l’inertie du comte de Genève; car, dans une transaction passée en juillet 1286 entre Béatrix et Humbert son gendre, on voit celui-ci promettre à la princesse de faire annuler le traité qu’elle avait conclu avec Amédée de Genève contre le souverain de Savoie *. -
La paix faite, Béatrix revint à son monastère. Les constructions s’achevaient. L'heure impatiemment attendue de la prise de possession de ce séjour par les vierges de saint Bruno allait sonner. Le Chapitre général de l'Ordre, pour témoigner à sa généreuse bienfaitrice toute sa gratitude, lui ac- : corda, cette année 12875, une faveur d'autant plus précieuse qu'elle était plus rare : la fraternité de l'Ordre. Béatrix par ce privilège obtenait la pleine et entière participation aux bonnes œuvres des monastères cartusiens de l’un et de
1 Voir p. 16.
2 Les Allinges, par l’abbé Gonthier, p. 24.
3 Würst., pr. 864.
4 Cluses et le Faucigny, par l'abbé Savorel, p. 23. 5 Würst., pr. 870.
6 Arch. de la Grande Chartreuse.
l’autre sexe, comme messes, oraisons, jeûnes, aumônes et autres exercices de vertu et de piété !.
Quelque temps après, la fondatrice achetait de divers particuliers plusieurs vignes et fonds sur le territoire de Colmat (Châtillon). Elle avait dans la première charte accordé au monastère 260 hectolitres de vin à percevoir sur les dimes de Châtillon”, mais cette perception aurait suscité au couvent bien des embarras. Elle y substitua ses nouvelles acquisitions du Colmat qui furent inscrites sur la charte de 1288.
Cette année-là en effet, parut une nouvelle charte. Il en est fait mention dans « l’Inventaire des archives des dauphins de Viennois » publié par l'abbé U. Chevalier”, dans l'Histoire des comtes de Graisivaudan, par Guy Allard“, et dans la Notice historico-topographique, imprimée à Chambéry en 1787. Les extraits que nous en connaissons sont identiques aux passages parallèles de la charte connue sous la date de 1292.
ITT. ScEac.
Après cette nouvelle rédaction, Béatrix choisit les armes du nouveau monastère : « Mi-parti à dextre d’or, au dauphin d'azur, aux nageotres de gueules, à senestre de Savoie ancten*. » Fille du comte de Savoie et dauphine, Béatrix exprimait le souvenir de ce double titre dans le blason de son couvent. Le sceau, assigné à la chartreuse, fut différent de ses armes. De forme ovale, il montrait Marie debout sur le croissant et tenant du bras droit un sceptre, du
‘ Vie de sainte Roseline, p. 443.
2? [Inventaire de Mélan, A, 1 f' 1.
3 « N° 1452. — Item quod lictere pergaminee scripte sub anno Domini M°I LXXXVIIL indic. 4° XIII Kalend. Julii, continens constitucionem ct dotacionem domus monialium de Melanis in Gebennesio factam per dom. B. featricem) dalphinam Viennensem et dominam Fucigniaci et confirmacionem Dai Humberti dalphini Viennensis et dom Anne ejus uxoris. » (Lyon. A. Brun. libraire, 1871.)
AT. I, p. 392.
.* Brevis indiculus dumorum Ordinis descriptus juxta ordinem provinctarum. Mss. Gr. Chart. et Eugène Burnier, Chartreuse de Saint- Hugon, p. 80.
Se A
bras gauche Jésus, avec cette devise : « Sigillum Cartusiæ Melani'. »