IV. RÉFLEXIONS DU POÈTE Ducis
Vers la fin du siècle dernier, notre poète tragique, Ducis, fit une excursion à la Grande Chartreuse, et il en écrivit à un ami : « Tout m'y a fait un plaisir profond et calme. Les agitations humaines ne montent pas là. Ce que je n’oublierai jamais, c’est le contentement céleste visiblement empreint sur le visage de ces religieux. Le monde n’a pas d'idée de cette paix : c’est une autre terre, une autre nature. On la sent, on ne la définit pas cette paix qui vous gagne. J'ai vu le rire ct l'ingénuité de l'enfance sur les lèvres du vieillard, la gravité et le recueillement de l'îime dans les traits de la jeunesse. C’est avec regret que je me suis éloigné de cette maison de paix. Je vous assure, mon cher ami, que toutes ces idées de fortune, de succès, de plaisirs, tout ce tumulte de la vie, tont ce tapage qui est dans nos yeux, nos oreilles et notre imagination, restent à l’entrée de ce désert, et que notre âme nous ramène alors à son auteur. »
Nous avons voulu reproduire cette belle page parce qu’elle peint admirablement la vie du monastère de Mélan. Tel fut bien, en effet, le bonheur de nos religieuses jusqu’au jour néfaste où la Révolution, qui fit verser tant de larmes, ies arracha de leur saint asile pour les exiler au milieu d’un monde qu'elles n’aimaient pas et qu'elles ne connaissaient plus.
Une sympathie universelle s’attacha à ce monastère dès l’origine. Les vocations se multiplièrent, mais l'enceinte était trop étroite, et plus d’une fois on dut suspendre les adinissions. D'ailleurs, les ressources étaient si mesurées, si précaires! Nous avons vu avec quelle munificence Béatrix avait doté sa chère Maison. Cette générosité fut insuffisante. Le rapport des terres était presque nul à cette époque; la perception des dimes et autres revenus offrait des difficultés sans cesse renaissantes ; les tracasseries des voisins dont les troupeaux disputaient les pâturages à ceux du couvent, suscitaient de nombreux procès; ajoutons à. cela l’entretien des bâtiments, plusieurs incendies, des inondations, des impôts
ss 9
extraordinaires, et l’obligation où était le monastère de fournir des sommes assez fortes à certaines paroisses pour les réparations de leurs églises, et nous comprendrons que l’état financier de Mélan ne pouvait être florissant. Mais la Providence pourvut à tout. Après les Dauphins, les princes de Savoie couvrirent cet asile de leur haute protection; plusieurs maisons de l'Ordre partagèrent avec celle-ci leur superflu ; de généreuses mains s’ouvrirent; de riches dots furent enfin apportées. Ainsi, ce monastère, malgré tous les obstacles, se maintint jusqu'au xvine siècle, époque où il acquit, dans une heureuse aisance, son plein développement.
Nous allons maintenant étudier les diverses phases de son histoire, en divisant notre étude par priorats, autant du moins que le permettront nos documents.
1 Nous empruntons le nom «le la plupart des prieures et des vicaires à la chronique de Dom Le Couteulx. Cette chronique prend l’Ordre depuis son origine et en suit les différents monastères année par année, jusqu'au xvi° siècle. (Ms. de la Grande Chartreuse et de Grenoble, folio 253, v-.) Les noms omis par cette chronique et que nous avons pu découvrir nous-mêmes seront désignés.
Fragment de sculpture de la chartreuse de Mélan.
Ancienne porte d'entrée de la Chartreuse.