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III. RÈGLEMENT DE VIE DES CHARTREUSES

Si l’organisation du service intérieur est simple, il n’en va pas de mème de la distribution du temps. Tous les exercices sont fractionnés en petites durées de un quart d'heure à une heure. Les chants en commun, la méditation solitaire et le travail matériel deviennent ainsi des délassements et même des plaisirs relatifs qui préviennent les funestes effets d’une tension d’esprit continue.

Un savoyard, saint Anthelme de Chignin, cinquième Général de l'Ordre, avaitétéle fondateur des moniales chartreuses, un autre saint dont s’honore également la Savoie, le B. Jean d’Espagne, en fut l'organisateur ?. Voici en substance les coutumes ou régles de cet Ordre. Les journées ordinaires sont distribuées chez les chartreuses entre huit heures de sommeil et seize heures d’exercices. Le sommeil est partagé en

1 Les Chartreux désignent leur Général sous le nom de Révérend Père ; tous les autres religieux, mème les Prieurs, sont appelés : Vénérables.

2 Voir la Vie du B. Jean d'Espagne, fondateur de la chartreuse du Reposoir (Haute-Savoie), par l'abbé Falconnet, 1882, p. 20 et seqq.

deux portions à peu près égales par l'office nocturne. Les heures de veilles se répartissent en onze heures de prières et de méditations et cinq heures accordées au travail des mains, à la récréation et aux deux repas.

La prière chantée à l’église, la prière récitée en cellule et la méditation sont très judicieusement alternées avec le travail manuel.

La prière chantée en commun forme l'office canonial conventuel. En entrant à l’église pour cet office, toutes les religieuses, la prieure exceptée, donnent un coup de cloche et se présentent la corde les unes aux autres avec une modeste révérence. Pendant la semaine et les jours non fériés l’office est chanté recto lono : 1° à sept heures du matin, à la messe, 2° aux vêpres, à deux heures trois quarts, et 3° à minuit, dans les matines et les laudes.

Aux jours de fète |, les offices des chartreuses sont chantés dans ce beau rhythme cartusien dont la suave mélodie ne fait naître que des sentiments pieux.

Le chant de l'office canonial n’était pas le seul admis dans la communauté. Mélan possède un recueil manuscrit ! de cinquante cantiques ayant appartenu aux Dames de ce monastère. Quant à la prière récitée en cellule, elle correspond à l'office de la B. V. Marie.

La plus grande partie du temps qui reste après les heures de prière est consacrée au travail des mains. Il occupe trois heures par jour. L'Ordre cartusien ayant été fondé surtout pour la vie contemplative, le travail manuel n’y est accepté que comme divertissement, jamais comme industrie lucrative. La nature mème des occupations permises aux moniales révèle cette intention du fondateur. « Nous les exhortons, disent les statuts, à considérer leur temps et leurs mains comme quelque chose de trop précieux et de trop noble pour

1 La fète patronale de l'Ordre fut d’abord celle de saint Jean-Baptiste à laquelle furent substituées celles de saint Bruno et de sainte Roseline quand leur culte eut été reconnu par l'Eglise. Outre ce culte des saints patrons. les chartreuses avaient une dévotion toute particulière à la sainte Eucharistie (elles communiaient deux fois par semaine), à la Sainte Vierge, à saint Joseph,aux saints Apôtres, surtout à saint Pierre et à saint Paul.

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ètre employés à des bagatelles inutiles. » Aussi, point de travail curieux pour offrir en présents aux séculiers, pas de broderie luxueuse, rien qui dénote un goût mondain. Autrefois, vu la rareté des manuscrits, les chartreuses copiaient les Livres sacrés! ; depuis la découverte de l'imprimerie, elles ont abandonné ce travail. Épouses de Jésus-Christ, elles appliquent leurs soins à orner ses autels, à vêtir ses membres, qui sont les pauvres, et à servir leurs sœurs.

Les Dames de Mélan furent fidèles à ces sages ordonnances, Il y a peu d’églises dans le voisinage qui n'ait reçu quelques ornements travaillés de leurs mains”, et nous aurons l’occasion de voir tout ce que les pauvres leur devaient de reconnaissance.

Outre l'alternance des divers exercices, les religieuses ont chaque jour pour se délasser une heure et quart de récréation et de promenade en commun. C’est le seul moment de la journée où il leur soit permis de parler. Quoique toutes se trouvent dans le mème enclos, les diverses divisions de la communauté ne doivent point avoir de communication entre elles. Au xvu: siècle, Mélan fit construire une seconde clôture beaucoup plus vaste que la première. Les religieuses purent s’y aller promener une fois par semaine au jour assigné pour le spaciernent, c'est-à-dire la promenades.

Enfin, le temps consacré aux deux repas ne doit pas dé-

1 Chaque couvent avait son seriptorium, vaste salle d'étude réservée aux chroniqueurs, aux copistes et aux dessinateurs. Les religieuses y transcrivaient les livres sacrés : bibles, missels, rituels, évanséliaires, antiphonaires, livres d'office que le dessin à son tour enluminait de pieuses et délicates miniatures. Aux Xn° et xXIn° siècles, la langue latine était spécialement enseisnée dans ces écoles ronventuelles avec la liturvie et le chant ecclésiastiques. (Vie de la hienheureuse Béatrir d'Ornarieu, passim.) Les chartreux regardaient le couvent qui manquait de livres comme un camp sans défense : « Claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario. » (Burnier. Chart. S. Hug., p.157.)

2 Malgré les dilapidations de 1793, Mélan possède encore un ornement blanc (chasuble, tunique et dalmatique, étole, manipule, voile du ealice) brole par elles ; Taninge en a conservé trois, dont deux blancs et un vert; Montriond conserve aussi un ornement blanc ainsi qu’un voile pour l’ostensoir, provenant des chartreuses de Mélan.

3 La ferme de Brédillon, près Mélan, sur la rive gauche du Giftre, avait éte donnée par Béatrix à notre chartreuse. Suivant une tradition, les religieuses s'y rendaient pour leur spariement. La petite forèt de hètres qui en dépend s'appelle encore aujourd'hui le Bois des Dames.

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passer trois quarts d'heure. Une lecture pieuse en occupe toute la durée. Chaque religieuse, à tour de rôle, lit un jour. Le diner comprend un potage, deux plats et un dessert; le souper, un plat et un dessert. Le maigre est obligatoire toute la vie, mème pour les étrangers qui passent au monastère. Le jeûne dure huit mois de l’année. Outre l’abstinence qui est régulière, le jeûne comprend la suppression des œufs, du laitage et d’un plat au diner et au souper.

Telles sont les Coutumes des religieuses de saint Bruno. Tous les points de cette règle devront être exécutés avec la plus minutieuse exactitude, sinon la délinquante s’accusera publiquement au Chapitre conventuel.

La réunion de ce Chapitre se tient dans la salle de ce nom tous les dimanches et à certains autres jours. Chaque religieuse y vient, un jour par semaine, s’accuser des manquements dont elle s’est rendue coupable. La prieure ou, à son défaut, celle qui préside, impose à chacune la pénitence qu’elle a méritée. Une des plus grande peines réservées aux graves manquements consiste dans la privation temporaire du voile des professes et de l’anneau des vierges consacrées. On fait aussi manger à terre la coupable, à genoux au réfectoire.

Comme on le voit, la vie cartusienne est la fusion de la vie solitaire des anachorètes de la Thébaïde et du régime cénobitique régularisé par saint Benoit dans la vie en commun du couvent. La majeure partie de la journée d’une chartreuse se passe dans la silencieuse retraite de la cellule, pour remplacer les paroles oiseuses par l'exercice de la méditation.

Qui eût pensé que de faibles femmes, recrutées le plus souvent au milieu des délices et des faveurs du siècle, trouveraient le bonheur dans une séquestration absolue, un silence presque perpétuel, dans des jeûnes multipliés, des macérations constantes, dans l’abstinence continuelle du gras et des aliments qui flattent les sens ou soutiennent la faiblesse? Eh bien! tout cela s’est vu pendant plus de cinq cents ans à Mélan, et le bonheur dont jouissaient les pieuses habitantes de ce séjour, remplissait d’étonnement ceux qui les visitaient et faisait envier leur sort.

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